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Dans cet article d’ouverture pour l’Economiste belge, Journal des réformes économiques et administratives, Gustave de Molinari, son directeur et initiateur, expose le programme de cette publication nouvelle. Il distingue le « gouvernement-Providence » (annonçant l’ « Etat-providence » avec 90 ans d’avance), qui fait beaucoup et prend beaucoup, et le gouvernement à bon marché, qui se contente d’assurer la sécurité des biens et des personnes, et n’a besoin que de ressources limitées. Dans l’Économiste belge, Molinari entend assurer la défense de ce second système de politique économique, le seul compatible avec la prospérité et la paix publiques. B.M.

L’Économiste belge

Journal des réformes économiques et administratives

N°1 – 5 janvier 1855

Les gouvernements ont eu, de tous temps, deux tendances mauvaises, la première c’est d’empiéter sur la liberté des citoyens, la seconde, c’est de faire payer trop cher leurs services. Ces deux tendances n’ont rien, au surplus, dont on doive s’étonner ni même s’effrayer beaucoup, car elles ont leurs racines profondes dans la nature humaine. L’homme est ainsi fait que la peine lui répugne et qu’il est possédé d’un insatiable désir de jouissances. Si humble ou si élevée que soit sa fonction dans la société, il s’efforce donc d’en tirer le plus gros profit possible en se donnant le moins de peine.

Or, les gouvernements, il ne faut pas l’oublier, sont composés d’hommes, et le pouvoir dont ces hommes sont investis n’a pas la vertu de changer leur nature. Les mêmes appétits et les mêmes passions qui existent chez le commun des mortels, se retrouvent chez eux. Aussi bien que nous autres gouvernés, ils détestent la peine et ils aiment le profit. En conséquence, dès l’origine des gouvernements, on voit les détenteurs du pouvoir rechercher assidûment les procédés les plus propres à faciliter leur besogne et à la rendre lucrative. Ces procédés, l’expérience ne tarde pas à les leur révéler. Elle leur apprend que les hommes sont d’autant plus faciles à gouverner et à pressurer qu’ils sont moins libres, et le despotisme leur apparaît tout d’abord comme la forme de gouvernement la plus commode et la plus avantageuse.

Supposons, en effet, qu’un peuple ne puisse parler, écrire, travailler, s’associer, échanger, adorer Dieu, qu’avec la permission et dans les formes prescrites par son gouvernement, supposons que toute initiative libre lui soit interdite, que tous ses mouvements soient réglés comme ceux d’une machine, ce peuple sera évidemment très facile à gouverner. La machine une fois montée, il suffira de la laisser fonctionner, en veillant seulement à ce que nul ne s’avise de la modifier sous le prétexte de la perfectionner. Le gouvernement ne sera plus alors qu’une sinécure, et ce sera, en même temps, une grasse sinécure, car la vie et la propriété des gouvernés se trouveront à la merci des gouvernants, qui pourront en disposer « selon leur bon plaisir ».

Mais, tandis que l’expérience instruisait les gouvernants, elle commençait aussi l’éducation des gouvernés. En apprenant aux uns combien ils gagnaient à accaparer la liberté de tous, elle apprenait aux autres combien ils perdaient à en être dépouillés. Sa leçon était double.

Aussitôt que les peuples eurent appris à leurs dépens ce que valait la liberté, ils s’appliquèrent à la reconquérir, et partout où ils réussirent dans leurs tentatives, ils établirent des institutions représentatives, tant pour sauvegarder la portion de liberté qu’ils avaient reconquise, que pour étendre et augmenter leurs acquisitions à mesure qu’ils en éprouveraient le besoin.

Dans les pays où existent des institutions représentatives, les attributions du gouvernement sont limitées et ses dépenses contrôlées. Le gouvernement ne peut restreindre la liberté des citoyens, ni les taxer, qu’autant que cela leur paraît juste et nécessaire. Les institutions représentatives ne sont, en résumé, autre chose qu’un instrument dont les peuples se servent pour défendre leur liberté et leur bourse, contre les tendances naturelles des gouvernements à empiéter sur l’une et à puiser dans l’autre.

Cependant, si les institutions représentatives ont, à ce double point de vue, une utilité qu’on ne saurait nier, elles ne sont pas efficaces quand même. C’est un instrument utile, mais c’est un instrument qu’il faut savoir manier, sous peine de n’en tirer aucun profit, ou même d’en être victime.

Ainsi, par exemple, l’expérience démontre que dans les pays où les populations manquent d’énergie, de moralité et de lumières, les institutions représentatives sont complètement impuissantes à sauvegarder les libertés publiques. Voici, en effet, ce qui s’y passe.

Le corps électoral, chargé spécialement de maintenir intact le dépôt des libertés du pays n’ayant ni l’intelligence, ni la moralité nécessaire pour remplir sa mission, s’efforce d’exploiter le régime représentatif à son profit exclusif. Ce n’est point l’utilité générale qui sert de boussole aux électeurs, c’est leur intérêt particulier envisagé de la manière la plus étroite et la plus grossière. Peu à peu leurs mandataires deviennent de simples commissionnaires chargés de procurer per fas et nefas à eux, à leurs familles et à leurs amis, des places, des subventions et des privilèges Le régime représentatif n’est plus qu’un mode d’exploitation de la nation tout entière au profit du corps électoral. Mais qu’arrive-t-il alors ? C’est que la nation se dégoûte de ce régime, et qu’on le voit tomber en poussière du moindre choc ; c’est que la corruption du régime représentatif amène la révolution, et, avec elle, le suffrage universel et la république. Or, le suffrage universel et la république n’engendrant et ne pouvant engendrer que le chaos, la nation épuisée par l’anarchie, finit par accepter ou subir le despotisme comme une nécessité suprême.

Tel est, l’expérience le démontre, l’inévitable terme de la corruption du régime représentatif.

Notre pays n’en est pas là, Dieu merci. La Bourgeoisie belge, essentiellement industrieuse, active et économe ne songe point à exploiter ses droits politiques aux dépens du reste de la nation. Sans doute, l’abus des influences, pour nous servir d’une expression célèbre, n’est pas chose inconnue en Belgique. Il n’est point sans exemple chez nous de voir des électeurs influents peser sur les représentants pour obtenir des emplois, des faveurs et des privilèges, les représentants peser à leur tour sur le ministre, et celui-ci subir honteusement les exigences parlementaires. Mais les pratiques de ce genre ne sont pas encore acceptées chez nous comme des « nécessités » du régime représentatif, et il suffit qu’on en dénonce pour qu’elles soient unanimement flétries.

Cependant, il ne faut pas se dissimuler que le régime représentatif n’a pas suffi en Belgique pour neutraliser la tendance naturelle du gouvernement à augmenter ses attributions et ses revenus, aux dépens des libertés et de la fortune des citoyens. Le gouvernement belge est essentiellement interventionniste, il s’occupe volontiers de toutes choses, de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, des travaux publics, de l’enseignement, du culte, de la bienfaisance, etc., etc. Et chose triste à dire ! chaque fois qu’il cède ainsi au penchant inné qui pousse tous les gouvernements à se mêler de ce qui ne les regarde point, loin de trouver dans le corps électoral et dans les Chambres une résistance sérieuse et résolue, il y trouve, au contraire, des encouragements et des appuis. Trop souvent même, c’est le corps électoral, ce sont les Chambres qui le poussent à augmenter ses attributions aux dépens des libertés et des revenus des citoyens.

D’où cela vient-il ? Cela vient simplement de ce que les notions économiques les plus élémentaires sont généralement ignorées. Cela vient de ce que, ni les électeurs ni les représentants ne paraissent pénétrés de cette vérité pourtant bien simple, que les gouvernements ne possèdent rien en propre ; que toutes leurs ressources leur viennent de la nation même, et qu’ils ne peuvent, en conséquence, faire des largesses aux uns qu’aux dépens des autres.

Qui ne se souvient, par exemple, d’avoir entendu dans mainte réunion électorale, le petit dialogue que voici :

Le candidat. Voulez-vous que le gouvernement s’occupe de l’éducation de vos enfants ?

Les électeurs. Sans aucun doute. Nous voulons qu’il distribue l’enseignement à pleines mains, qu’il subventionne grassement les universités, qu’il multiplie les athénées et les écoles primaires, qu’il organise l’enseignement professionnel, agricole, industriel et commercial.

Le candidat. Voulez-vous que le gouvernement construise des routes, des canaux, des chemins de fer et des télégraphes ?

Les électeurs. Oui, nous voulons qu’il ne laisse jamais chômer les travaux publics.

Le candidat. Voulez-vous qu’il protège l’industrie ?

Les électeurs. Assurément, nous voulons qu’il la préserve de la concurrence étrangère ; nous voulons aussi qu’il lui accorde des subventions et des primes ; nous voulons enfin que l’agriculture ne soit pas oubliée, que le gouvernement donne aux agriculteurs les moyens de drainer et de chauler leurs terres, qu’il encourage l’élève des bestiaux, des lapins et des vers à soie.

Le candidat. Voulez-vous qu’il protège les beaux-arts ?

Les électeurs. Comment donc ! mais c’est son premier devoir. Que deviendraient la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie et la musique, si le gouvernement ne s’en mêlait point. Nous retournerions à l’état sauvage.

Le candidat. Voulez-vous qu’il salarie les cultes ?

Les électeurs. Oui, certes. Nous ne sommes pas des mécréants, Dieu merci.

Le candidat. Voulez-vous qu’il diminue l’effectif militaire ?

Les électeurs. Nous prenez-vous pour des membres du congrès de la paix ? Nous voulons qu’il maintienne notre armée sur un pied respectable.

Le candidat. Voulez-vous qu’il réduise le budget de la bienfaisance ?

Les électeurs. Allons donc ! nous voulons, au contraire, qu’il s’occupe activement du bien-être des classes laborieuses, qu’il donne du travail aux ouvriers et qu’il pourvoie aux besoins de ceux qui ne peuvent travailler. Nous voulons qu’il institue des ateliers de travail, des caisses de secours et de retraites, etc., etc. ; en un mot, qu’il soit la Providence du peuple !

Le candidat. Fort bien. Nous sommes d’accord. Maintenant, que pensez-vous des impôts ?

Les électeurs. Nous voulons qu’on les réduise. À bas les gros impôts !

Le candidat. Vous avez raison. Les gros impôts sont insupportables. Lesquels voulez-vous réduire ?

Les électeurs. Tous. Et nous voulons qu’on supprime les octrois.

Le candidat. Permettez cependant. Vous voulez que le gouvernement vous donne de l’enseignement et des travaux publics, qu’il subventionne l’industrie et les beaux-arts, qu’il salarie le culte, qu’il répande à pleines mains le travail et les aumônes ; c’est-à-dire qu’il dépense beaucoup d’argent, à votre intention. Mais, d’un autre côté, vous ne voulez pas qu’il vous en demande. Comment donc s’y prendra-t-il pour maintenir ses budgets en équilibre ? Ce sera un problème difficile à résoudre, avouez-le.

Les électeurs. Eh ! parbleu, cela vous regarde. Nous ne vous nommons pas pour autre chose. Acceptez-vous, oui ou non, notre mandat ?

Le candidat. Vous avez raison. Vos arguments sont sans réplique. Nous sommes faits pour nous entendre. J’accepte de grand cœur votre mandat.

Que nos lecteurs consultent leurs souvenirs, et ils se convaincront que nous n’avons pas inventé ce dialogue ; qu’il se reproduit, avec de légères variantes, chaque fois que des électeurs et des candidats se trouvent en présence. Chacun veut que le gouvernement travaille activement à augmenter le bien-être général. Le pays manque-t-il de voies de communication, vite on s’adresse au gouvernement pour en avoir. L’enseignement est-il imparfait, insuffisant, c’est au gouvernement à combler ses lacunes. Certaines branches d’industrie ont-elles peine à se développer et à soutenir la concurrence de l’étranger, c’est au gouvernement qu’on demande de hâter leur croissance, soit en leur accordant des subventions et des primes, soit en les protégeant par des droits prohibitifs. Les ouvriers manquent-ils de travail, c’est au gouvernement encore, toujours, qu’on demande de leur en fournir.

On veut donc que le gouvernement donne beaucoup, qu’il répande ses bienfaits sur la société tout entière, qu’il soit une Providence constitutionnelle. Mais, par une aberration singulière, quand le gouvernement réclame les ressources nécessaires pour remplir les obligations qu’on lui impose, on ne manque jamais de se récrier contre une prétention si exorbitante. On trouve fort bon qu’il donne, on trouve fort mauvais qu’il demande.

Pourtant, s’il est une vérité bien évidente, c’est que le gouvernement ne peut faire gratis son métier de Providence ; c’est qu’il ne peut construire des routes, des canaux, des chemins de fer, subventionner l’enseignement, l’industrie, les beaux-arts, le culte, la bienfaisance, sans y mettre de l’argent. Or, cet argent, il n’a que deux moyens de se le procurer : c’est de le demander à l’impôt ou à l’emprunt.

S’il le demande à l’impôt, la charge en retombe, d’une manière immédiate, sur la société tout entière, car nul, si pauvre qu’il soit, n’est exempt de l’impôt : ceux qui échappent ou qui croient échapper à l’impôt direct, sont atteints par l’impôt indirect ; nul n’est sauf.

S’il le demande à l’emprunt, c’est principalement sur l’avenir que le fardeau retombe, mais encore faut-il servir les intérêts de l’emprunt, et c’est autant d’ajouté à la dépense annuelle.

Si donc, on veut que le gouvernement donne beaucoup à la société, il ne faut pas trouver mauvais qu’il lui demande beaucoup aussi. Si l’on prétend qu’il distribue avec libéralité, l’argent et les faveurs, il ne faut pas se scandaliser de ce qu’il puise à pleines mains dans les poches des contribuables présents ou futurs. Vouloir à la fois, un gouvernement-Providence et un gouvernement à bon marché, c’est une contradiction puérile.

Voilà ce que tout le monde devrait bien comprendre, et voilà, néanmoins, ce que l’immense majorité paraît ignorer. Il en résulte que les électeurs imposent à leurs mandataires une tâche impossible à remplir, et dont ceux-ci ne remplissent en effet que la première partie, celle qui consiste à dépenser, en laissant à leurs successeurs le soin de s’acquitter de la seconde.

C’est ainsi que, depuis 1830, les attributions du gouvernement se sont continuellement accrues et que les dépenses publiques ont suivi une progression parallèle. Nous dépensions en 1835, 87 104 005 fr. ; nous avons dépensé en 1852, 131 848 864 fr., et ce dernier chiffre a encore été dépassé en 1853 et 1854. Bien que le nombre des impôts ait été augmenté, les recettes ont été loin de couvrir des dépenses sans cesse croissantes. Il a fallu emprunter, et nous sommes actuellement grevés d’une dette de 650 millions dont la moitié, pour le moins, provient de l’extension abusive qui a été donnée aux attributions du gouvernement. On peut affirmer, sans exagération aucune, que nous dépensons, depuis quinze ans, vingt millions en sus de notre revenu annuel, en laissant aux générations futures le soin d’acquitter cette lettre de change que nous tirons sur elles.

Il est évident que ce système ne peut durer : si nous continuons à le suivre, notre dette aura atteint, avant la fin du siècle, le chiffre de 1 500 millions ou de 2 milliards, en admettant même qu’aucune circonstance extraordinaire ne nous oblige à augmenter nos dépenses. Or, croit-on que les générations à venir, que nous dépouillons par avance, consentent à accepter toujours cet héritage de notre imprévoyance ? Lorsque Louis XV disait : après moi le déluge, ne préparait-il pas la révolution et la banqueroute ?

Mais que faire ? De deux choses l’une, ou il faut accepter le système d’un gouvernement-Providence, avec ses charges comme avec ses avantages, s’il en a, ou il faut établir un gouvernement à bon marché.

Dans le premier cas, il faut renoncer à bercer les populations de l’illusion décevante d’une diminution de leurs charges. Il faut leur dire franchement : vous voulez être beaucoup gouvernées ; vous voulez que le gouvernement vous donne des travaux publics, de l’enseignement, des monuments, etc., etc., eh bien ! il faut le payer en conséquence. Vous voulez qu’il dépense chaque année pour vous 150 millions ; il faut les lui fournir, et ne point murmurer s’il vous saigne aux quatre veines pour les avoir. Il faut vous résigner à payer de gros impôts, à moins qu’il ne vous convienne de léguer à vos enfants les désastres d’une révolution et l’ignominie d’une banqueroute.

Dans le second cas, il faut se borner à demander au gouvernement le strict nécessaire ; il faut exiger de lui simplement qu’il protège la vie et la propriété des citoyens, au dedans et au dehors ; qu’il procure à tous les membres de la société une égale sécurité, une égale justice et se confier pour le reste à l’activité privée. À cette condition, mais à cette condition seulement, on peut arriver à réduire sensiblement les charges publiques et à constituer un gouvernement à bon marché.

Mais il n’y a pas de moyen-terme. Et à tout homme politique qui promettrait de leur donner beaucoup en leur demandant peu, les populations auraient le droit de répondre : Vous êtes un ignorant ou un menteur.

Nous sommes, nous, pour le système du gouvernement à bon marché, et c’est en vue de propager ce système, que nous fondons l’Économiste belge.

L’Économiste Belge aura donc pour mission spéciale de populariser en Belgique les principes du gouvernement à bon marché.

Il poursuivra en conséquence toutes les réformes économiques et administratives nécessaires pour enlever au gouvernement les nombreuses attributions qu’il a successivement usurpées sur l’activité privée, comme aussi pour améliorer les services qui sont naturellement de son ressort.

L’Économiste belge ne se bornera pas à demander la simplification économique du gouvernement de l’État, il demandera encore celle des petits gouvernements de la commune et de la province, lesquels, suivant le mauvais exemple qui leur vient d’en haut, travaillent incessamment à augmenter leurs attributions aux dépens de la liberté et des revenus des citoyens.

Tel est le programme de l’Économiste belge. Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’en mettant cette tribune au service de la cause des réformes économiques et administratives, nous ne sommes point mû par une pensée hostile au pouvoir. Il ne nous sera pas difficile de démontrer que le gouvernement le plus simple et le moins coûteux ne peut manquer d’être le plus durable, comme aussi, à la longue, le plus populaire. Mais, en attendant, nous faisons appel à tous les hommes qui sont convaincus comme nous, que le système actuel est mauvais, et nous les convions à seconder la tentative que nous allons faire pour propager dans notre pays, les principes du Gouvernement À Bon Marché.

Sélection effectuée à partir de Frédéric de A à Z : les meilleures citations de Frédéric Bastiat classées par thèmes (Institut Coppet, juin 2016). Cette sélection est à retrouver dans le nouveau numéro de la revue Laissons Faire.

COMMERCE INTERNATIONAL — La différence des coûts de production dans l’échange international : « — Si l’on vous dit : Les terres de Crimée n’ont pas de valeur et ne paient pas de taxes. Répondez : Le profit est pour nous qui achetons du blé exempt de ces charges. — Si l’on vous dit : Les serfs de Pologne travaillent sans salaire. Répondez : Le malheur est pour eux et le profit pour nous, puisque leur travail est déduit du prix du blé que leurs maîtres nous vendent. » IV, p.254

CYCLES ÉCONOMIQUES — À une première phase d’abondance anormale des capitaux succède un resserrement du crédit et une crise : « Sans doute, les quatre époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes témoins aujourd’hui, sont celles où le mal se manifeste ; mais les trois époques de prospérité anormale sont celles où il se prépare. Dans celles-ci, l’énorme épargne, que le pays réalise dans l’achat des subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un téméraire esprit d’entreprise ; opérations lointaines et hasardeuses, chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et comme si l’état de choses actuel devait toujours durer. Mais les époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu’une grande partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on l’eût jeté dans la mer. » II, p.56-57

DÉFICIT — Pourquoi y a-t-il un déficit permanent : « Pourquoi nos finances sont-elles dérangées ? » — « Parce que, pour les Représentants, il n’y a rien de plus facile que de voter une Dépense, et rien de plus difficile que de voter une Recette. » …. « J’en sais encore une raison. » « Tout le monde veut vivre aux dépens de l’État, et on oublie que l’État vit aux dépens de tout le monde. »  V, p.447

DÉPENSES PUBLIQUES — Compatibilité avec la liberté : « Lourd budget et liberté sont incompatibles. » IV, p.153

DÉPENSES PUBLIQUES  — On ne peut pas les diminuer sans heurter certains intérêts : « L’idée de réaliser des économies sans froisser personne implique contradiction. » V, p.440

ÉDUCATION — Contre le monopole de l’enseignement : « Le plus pressé, ce n’est pas que l’État enseigne, mais qu’il laisse enseigner. Tous les monopoles sont détestables, mais le pire de tous, c’est le monopole de l’enseignement. » V, p.93

ÉTAT — Ce que veut dire la gratuité de l’État : « On parle beaucoup, depuis la République, de crédit gratuit, d’instruction gratuite. Mais il est clair qu’on enveloppe un grossier sophisme dans ce mot. Est-ce que l’État peut faire que l’instruction se répande, comme la lumière du jour, sans qu’il en coûte aucun effort à personne ? Est-ce qu’il peut couvrir la France d’institutions et de professeurs qui ne se fassent pas payer de manière ou d’autre ? Tout ce que l’État peut faire, c’est ceci : au lieu de laisser chacun réclamer et rémunérer volontairement ce genre de services, l’État peut arracher, par l’impôt, cette rémunération aux citoyens, et leur faire distribuer ensuite l’instruction de son choix, sans exiger d’eux une seconde rémunération. En ce cas, ceux qui n’apprennent pas payent pour ceux qui apprennent, ceux qui apprennent peu pour ceux qui apprennent beaucoup, ceux qui se destinent aux travaux manuels pour ceux qui embrasseront les carrières libérales. C’est le Communisme appliqué à une branche de l’activité humaine. Sous ce régime, que je n’ai pas à juger ici, on pourra dire, on devra dire : l’instruction est commune, mais il serait ridicule de dire : l’instruction est gratuite. Gratuite ! oui, pour quelques-uns de ceux qui la reçoivent, mais non pour ceux qui la payent, sinon au professeur, du moins au percepteur. » VI, p.295 — « Il n’est rien que l’État ne puisse donner gratuitement à ce compte ; et si ce mot n’était pas une mystification, ce n’est pas seulement l’instruction gratuite qu’il faudrait demander à l’État, mais la nourriture gratuite, le vêtement gratuit, le vivre et le couvert gratuits, etc. Qu’on y prenne garde. Le peuple en est presque là ; du moins il ne manque pas de gens qui demandent en son nom le crédit gratuit, les instruments de travail gratuits, etc., etc. Dupes d’un mot, nous avons fait un pas dans le Communisme ; quelle raison avons-nous de n’en pas faire un second, puis un troisième, jusqu’à ce que toute liberté, toute propriété, toute justice y aient passé ? Dira-t-on que l’instruction est si universellement nécessaire qu’on peut, en sa faveur, faire fléchir le droit et les principes ? Mais quoi ! est-ce que l’alimentation n’est pas plus nécessaire encore ? Primo vivere, deinde philosophari, dira le peuple, et je ne sais en vérité ce qu’on aura à lui répondre. » VI, p.295-296

ÉTAT — Le problème de la France est qu’il y a trop d’État : « Ce pays est trop gouverné, voilà le mal. Le remède est qu’il apprenne à se gouverner lui-même, qu’il apprenne à faire la distinction entre les attributions essentielles de l’État et celles qu’il a usurpées, à nos frais, sur l’activité privée. Tout le problème est là. » V, p.487-488

ÉTAT — S’il veut tout faire les finances publiques seront dans le rouge : « Les finances publiques ne tarderont pas d’arriver à un complet désarroi. Comment pourrait-il en être autrement quand l’État est chargé de fournir tout à tous ? Le peuple sera écrasé d’impôts, on fera emprunt sur emprunt ; après avoir épuisé le présent, on dévorera l’avenir. » IV, p.313

ÉTAT — Son intervention permanente trouble toute activité économique : « Je vous avoue que l’avenir m’inquiète beaucoup. Comment l’industrie pourra-t-elle reprendre, quand il est admis en principe que le domaine des décrets est illimité ? Quand chaque minute, un décret sur les salaires, sur les heures de travail, sur le prix des choses, etc., peut déranger toutes les combinaisons ? » VII, p.382

ÉTAT — L’intervention de l’État perturbe le signal des prix : « Sous le régime de la liberté, le résultat est là qui avertit à chaque instant si l’on fait ou non fausse route. Mais quand l’État s’en mêle, c’est tout différent ; car quoiqu’il ne puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire que les pertes de l’un retombent sur l’autre. Il peut, par des taxes plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de la communauté, attirer vers elle l’activité des citoyens, par un déplorable déplacement du capital. » II, p.33-34

ÉTAT — Il pourrait être efficace dans la police et la justice, s’il ne s’occupait pas de mille préoccupations accessoires : « Je ne suis pas un profond jurisconsulte, mais je crois véritablement que si le gouvernement était renfermé dans les limites dont je parle, et que toute la force de son intelligence, de sa capacité fût dirigée sur ce point-là : améliorer les conditions de sécurité des hommes, je crois qu’on pourrait faire dans cette carrière des progrès immenses. » V, p.492

FONCTIONNAIRES — Plus il y en a, plus la liberté est compromise : « On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c’est multiplier les atteintes à la liberté. » II, p.478

FONCTIONNAIRES — Tout ce qui devient à leur charge ne progresse plus : « Tout ce qui est tombé dans le domaine du fonctionnarisme est à peu près stationnaire ; il est douteux qu’on enseigne mieux aujourd’hui que du temps de François Ier ; et je ne pense pas que personne s’avise de comparer l’activité des bureaux ministériels à celle d’une manufacture. » VI, p.549

GUERRE — Tempérament belliciste des journalistes : « De toutes les classes d’hommes, la plus belliqueuse c’est certainement celle des journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de bataille ni leurs jambes, ni leurs bras ; c’est le paysan qui est la chair à canon, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la guerre qu’autant que leur coûtent une fiole d’encre et une main de papier. Il est si commode d’exciter les armées, de les faire manœuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son cabinet, au coin d’un bon feu ! »  II, p.198

IMPÉRIALISME — Il est mauvais d’imposer des choses par la force à d’autres peuples : « Et puis, comment se fait-il qu’il n’y ait pas assez d’impartialité, au fond de notre conscience nationale, pour comprendre combien nos prétentions à imposer une idée, par la force, blessent au cœur nos frères du dehors ? Quoi ! nous, le peuple le plus susceptible de l’Europe ; nous, qui, avec raison, ne souffririons pas l’intervention d’un régiment anglais, fût-ce pour venir ériger sur le sol de la patrie la statue de la liberté, et nous enseigner la perfection sociale elle-même ; quand tous, jusqu’aux vieux débris de Coblentz, nous sommes d’accord sur ce point qu’il faudrait nous unir pour briser la main étrangère qui viendrait, armée, s’immiscer dans nos tristes débats, c’est nous qui avons toujours sur les lèvres ce mot irritant : prépondérance ; et nous ne savons montrer la liberté à nos frères, qu’une épée au poing tournée vers leur poitrine ! Comment en sommes-nous venus à nous imaginer que le cœur humain n’est pas partout le même ; qu’il n’a pas partout la même fierté, la même horreur de la dépendance ? » V, p.451-452

IMPORTATIONS — Peu importe si l’étranger nous « inonde » de produits : « Supposez, si cela vous amuse, que l’étranger nous inonde de toutes sortes de marchandises utiles, sans nous rien demander ; que nos importations sont infinies et nos exportations nulles, je vous défie de me prouver que nous en serons plus pauvres. » IV, p.57

IMPÔTS — Au-delà d’un certain niveau d’imposition, augmenter les impôts provoque une baisse des recettes : « Si un impôt est graduellement et indéfiniment élevé, par cela même qu’à chaque degré d’élévation il restreint un peu plus la consommation ou la matière imposable, un moment arrive nécessairement où la moindre addition à la taxe diminue la recette. » II, p.189 — « On se rappelle que la taxe s’élevant sans cesse, et la consommation diminuant à mesure, il arriva un moment où, en ajoutant 5 p. % au taux de l’impôt, on eut 5 p. % de moins de recette. » II, p.225

IMPÔTS — Conséquence de l’excès d’impôts : « Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si, en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu’elle se forme, qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété ? On ne travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c’est l’espoir d’acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d’établir ses enfants, d’améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure de sa formation, alors, nul n’étant intéressé ni au travail ni à l’épargne, le capital ne se formera pas ; il décroîtra avec rapidité, si même il ne déserte pas subitement à l’étranger ; et, alors, que deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager ? » II, p.475

IMPÔTS — Diminuer les impôts est la première exigence : « Diminuer les impôts (ce qui ne veut pas toujours dire diminuer les recettes), voilà donc la première moitié du programme financier républicain. » V, p.438

IMPÔTS — La liberté n’existe plus quand le peuple est surtaxé : « Mais la question est précisément de savoir si un peuple surtaxé peut être libre, s’il n’y a pas incompatibilité radicale entre la liberté et l’exagération de l’impôt. Or, j’affirme que cette incompatibilité est radicale. » II, p.477

IMPÔTS — On ne peut pas réclamer beaucoup de l’État, et croire qu’il suffira de taxer les riches : « Imposer à l’État des attributions exorbitantes, et persuader qu’il pourra y faire face avec l’argent prélevé sur le superflu des riches, c’est donner au public une vaine espérance. » V, p.416 — « Mais lorsque l’État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye sans s’en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux libres mouvements de l’industrie. Or quiconque s’est occupé de finances sait bien que ce genre d’impôt n’est productif qu’à la condition de frapper les objets de la consommation la plus générale. On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les appelle de tous mes vœux par des motifs d’équité, mais elles ne peuvent jamais apporter qu’un faible contingent à un gros budget. Le peuple se ferait donc complètement illusion s’il pensait qu’il est possible, même au gouvernement le plus populaire, d’aggraver les dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre exclusivement à la charge de la classe riche. » II, p.475-476

LIBERTÉ — Il est temps de l’essayer : « On a essayé tant de choses, quand est-ce donc qu’on essayera la plus simple de toutes : la Liberté ? La liberté  de tous les actes qui ne blessent pas la justice ; la liberté  de vivre, de se développer, de se perfectionner ; le libre exercice des facultés ; le libre échange des services. » VI, p.125

LIBERTÉ — Il faut la conserver, sans quoi tout disparait : « Malheur donc aux peuples qui ne savent pas limiter la sphère d’action de l’État. Liberté, activité privée, richesse, bien-être, indépendance, dignité, tout y passera. » IV, p.141

LIBERTÉ — C’est le dada de Bastiat : « Nous avons tous une idée chérie, un dada, en style shandyen. Mon idée chérie, pourquoi ne l’avouerais-je pas ? c’est la LIBERTÉ » V, p.431

LIBERTÉ — Elle est la cause du peuple : « La liberté commerciale, comme les autres, est la cause du peuple. » II, p.132

LIBERTÉ — Pas de milieu entre liberté et non-liberté : « Entre Liberté et Contrainte je ne vois pas de milieu. » V, p.61

LIBERTÉ — Il faut la fixer comme principe de la politique intérieure : « Il ne nous reste qu’à proclamer, comme principe de notre politique intérieure, LA LIBERTÉ, la liberté des arts, des sciences, de l’agriculture, de l’industrie, du travail, de l’échange, de la presse, de l’enseignement ; car la liberté est le seul système compatible avec un budget réduit. Il faut de l’argent à l’État pour réglementer et opprimer. Point d’argent, point de réglementation. » V, p.465

LIBERTÉ — Problème : la France est trop habituée à être beaucoup  gouvernée : « Nous sommes dans un pays habitué à être tellement gouverné qu’on ne peut s’imaginer qu’il puisse y avoir un peu d’ordre et de sécurité avec moins de réglementation. » V, p.489

LIBRE-ÉCHANGE — Si l’étranger paie moins d’impôts que nous, c’est une raison de plus d’ouvrir en grand nos frontières : « Mais je vais bien plus loin : je dis que, plus nos impôts sont lourds, plus nous devons nous empresser d’ouvrir nos ports et nos frontières à l’étranger moins grevé que nous. Et pourquoi ? Pour lui repasser une plus grande partie de notre fardeau. N’est-ce point un axiome incontestable en économie politique, que les impôts, à la longue, retombent sur le consommateur ? Plus donc nos échanges seront multipliés, plus les consommateurs étrangers nous rembourseront de taxes incorporées dans les produits que nous leur vendrons. » IV, p.51

LOI — Elle est spoliatrice quand elle prend aux uns pour donner aux autres : « Comment reconnaître la spoliation ? C’est bien simple. Il faut examiner si la Loi prend aux uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur appartient pas. Il faut examiner si la Loi accomplit, au profit d’un citoyen et au détriment des autres, un acte que ce citoyen ne pourrait accomplir lui-même sans crime. » IV, p.354

LOI — L’inflation législative désordonnée empêche d’entreprendre : « Quel est en ce moment le hardi spéculateur qui oserait monter une usine ou se livrer à une entreprise ? Hier on décrète qu’il ne sera permis de travailler que pendant un nombre d’heure déterminé. Aujourd’hui on décrète que le salaire de tel genre de travail sera fixé ; qui peut prévoir le décret de demain, celui d’après-demain, ceux des jours suivants ? Une fois que le législateur se place à cette distance incommensurable des autres hommes ; qu’il croit, en toute conscience, pouvoir disposer de leur temps, de leur travail, de leurs transactions, toutes choses qui sont des Propriétés, quel homme, sur la surface du pays, a la moindre connaissance de la position forcée où la Loi le placera demain, lui et sa profession ? Et, dans de telles conditions, qui peut et veut rien entreprendre ? » IV, p.287

OPINION — L’objectif doit être de changer l’opinion publique : « Non, non, l’obstacle n’est pas au ministère, c’est tout au plus là qu’il se résume. Pour modifier la pensée ministérielle, il faut modifier la pensée parlementaire ; et pour changer la pensée parlementaire, il faut changer la pensée électorale ; et pour réformer la pensée électorale, il faut réformer l’opinion publique. » VII, p.37

POLITIQUE — Difficulté de convaincre en politique : « Bon Dieu ! que de peine à prouver, en économie politique, que deux et deux font quatre ; et, si vous y parvenez, on s’écrie : « c’est si clair, que c’en est ennuyeux. » — Puis on vote comme si vous n’aviez rien prouvé du tout. » V, p.347

POLITIQUE ÉTRANGERE  — Principes sur la politique étrangère : « En abordant notre politique extérieure, je commencerai par établir nettement ces deux propositions, hors desquelles, j’ose le dire, il n’y a pas de salut. 1° Le développement de la force brutale n’est pas nécessaire et est nuisible à l’influence de la France. 2° Le développement de la force brutale n’est pas nécessaire et est nuisible à notre sécurité extérieure ou intérieure. De ces deux propositions, il en sort, comme conséquence, une troisième, et c’est celle-ci : Il faut désarmer sur terre et sur mer, et cela au plus tôt. » V, p.449

POLITIQUE ÉTRANGÈRE — Ce que le gouvernement devrait dire à son propos : « Oui, chacun chez soi, chacun pour soi, autant qu’il s’agit de force brutale. Ce n’est pas à dire que les liens des peuples seront brisés. Ayons avec tous des relations philosophiques, scientifiques, artistiques, littéraires, commerciales. C’est par là que l’humanité s’éclaire et progresse. Mais des rapports à coups de sabre et de fusil, je n’en veux pas. Parce que des familles parfaitement unies ne vont pas les unes chez les autres à main armée, dire qu’elles se conduisent sur la maxime chacun chez soi, c’est un étrange abus de mots. D’ailleurs, que dirions-nous si, pour terminer nos dissensions, lord Palmerston nous envoyait des régiments anglais ? Le rouge de l’indignation ne nous monterait-il pas au front ? Comment donc refusons-nous de croire que les autres peuples chérissent aussi leur dignité et leur indépendance ? » V, p.467

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — C’est du communisme : « Mais le Communisme revêt une troisième forme. Faire intervenir l’État, lui donner pour mission de pondérer les profits et d’équilibrer les fortunes, en prenant aux uns, sans consentement, pour donner aux autres, sans rétribution, le charger de réaliser l’œuvre du nivellement par voie de spoliation, assurément c’est bien là du Communisme. Les procédés employés par l’État, dans ce but, non plus que les beaux noms dont on décore cette pensée, n’y font rien. Qu’il en poursuive la réalisation par des moyens directs ou indirects, par la restriction ou par l’impôt, par les tarifs ou par le Droit au travail ; qu’il la place sous l’invocation de l’égalité, de la solidarité, de la fraternité, cela ne change pas la nature des choses ; le pillage des propriétés n’en est pas moins du pillage parce qu’il s’accomplit avec régularité, avec ordre, systématiquement et par l’action de la loi. » IV, p.515-516

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — C’est la chimère du jour : « La chimère du jour est d’enrichir toutes les classes aux dépens les unes des autres. » IV, p.355

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — Ces schémas sont oppressifs et gaspillent les richesses : « La loi, qui restreint le travail et les jouissances de tous au profit de quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, avec perte définitive d’une somme égale pour la communauté. » II, p.70

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — Cycle infernal de l’intervention de l’État dans les fortunes individuelles : « Aujourd’hui qu’on a admis en principe que l’État est institué pour distribuer la richesse à tout le monde, il est naturel qu’on lui demande compte de cet engagement. Pour le tenir, il multiplie les taxes et fait plus de misères qu’il n’en guérit. Nouvelles exigences de la part du public, nouvelles taxes de la part de l’État, et nous ne pouvons que marcher de révolution en révolution. Mais s’il était bien entendu que l’État ne doit prendre aux travailleurs que ce qui est rigoureusement indispensable pour les garantir contre toute fraude et toute violence, je ne puis apercevoir de quel côté viendrait le désordre. » IV, p.309

RESPONSABILITÉ INDIVIDUELLE — Le problème des mesures socialistes est qu’elles l’attaquent : « Leur écueil naturel est dans le déplacement de la Responsabilité. Ce n’est jamais sans créer pour l’avenir de grands dangers et de grandes difficultés qu’on soustrait l’individu aux conséquences de ses propres actes. Le jour où tous les citoyens diraient : « Nous nous cotisons pour venir en aide à ceux qui ne peuvent travailler ou ne trouvent pas d’ouvrage », il serait à craindre qu’on ne vît se développer, à un point dangereux, le penchant naturel de l’homme vers l’inertie, et que bientôt les laborieux ne fussent réduits à être les dupes des paresseux. Les secours mutuels impliquent donc une mutuelle surveillance, sans laquelle le fonds des secours serait bientôt épuisé. » VI, p.459

SÉCURITÉ — C’est le plus grand bien : « Pour une nation, la Sécurité est le plus grand des biens. Si, pour l’acquérir, il faut mettre sur pied cent mille hommes et dépenser cent millions, je n’ai rien à dire. » V, p.340

SÉCURITÉ — La France n’a rien à craindre si elle est fidèle au libre-échange et à la non-intervention : « Avec ces trois choses : libre-échange, non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du pays, une nation de 36 millions d’âmes n’est pas seulement invincible, elle est inattaquable. » II, p.308

SERVICES PUBLICS — Par nature, ils sont inefficaces : « Quels sont les modes d’activité humaine qui offrent le spectacle de la stagnation la plus complète ? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont confiés aux services publics ? Voyez l’enseignement. Il en est encore où il en était au moyen âge. Il n’est pas sorti de l’étude de deux langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle aujourd’hui. Non seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là, en est restée où elle en était il y a cinq siècles ? » II, p.478

SOCIALISME. — La France et le socialisme : « Puissent-ils se préserver longtemps de cette peste du socialisme ! » I, p.88

SPOLIATION — Entourée de beaux slogans, elle se développera dans le futur : « Je le dis sincèrement : je crois que nous entrons dans une voie où, avec des formes fort douces, fort subtiles, fort ingénieuses, revêtues des beaux noms de solidarité et de fraternité, la spoliation va prendre des développements dont l’imagination ose à peine mesurer l’étendue. » IV, p.432

Mémoire à composer pour délibérer le pour et le contre, et décider que la France devrait laisser l’entrée et la sortie libres dans le royaume de toutes marchandises nationales et étrangères, juillet 1742, in Journal et mémoires du marquis d’Argenson, édition Rathéry, t. IV, Paris, 1859, p.453

Mémoire à composer pour délibérer par le pour et le contre, et décider que la France devrait laisser l’entrée et la sortie libres dans le royaume de toutes marchandises nationales et étrangères, sans prendre aucuns droits royaux, mettant tous ces droits sur les consommations par voies sûres pour éviter la fraude.

Qu’on ne s’embarrasse pas de l’air, il sort, il entre, et néanmoins on n’en manque jamais dans le royaume ; c’est cependant une denrée bien nécessaire.

Je ne déciderais pas cela de même dans un pays d’une autre espèce de fertilité ou de fécondité que la France ; mais, ici, on a abondance naturelle de toutes denrées nécessaires à subsistance, ce qui met le même peuple hors d’intrigue. Telles sont ces denrées : pain, vin, sel, bestiaux, fruits, laines. Et ainsi, les marchandises étrangères ne sont que de superfluité et de curiosité. Ce ne sera donc que les curieux trop riches qui préféreront d’avoir la même denrée ou la même étoffe étrangère à plus haut prix, car le transport et les droits étrangers mettront toujours une supériorité de valeur. Les amateurs ne veulent pas moins avoir de ces curiosités étrangères, et, pour frauder, ils en dépensent plus gros.

Cela fera tomber quelques portions ou quantités de nos manufactures, ce qui refluera en ouvriers pour agriculture, et, si cela les fait tomber, plus généralement ce sera en faveur du public acheteur, comme pour toiles peintes, etc. Ce public acheteur mérite préférence sur le public vendeur pour les choses remises dans l’ordre. Cela prouvera que, en bien des choses, laissez aller la nature et la liberté naturelle, et tout ira bien mieux que par des règlements qui forcent ; ce qui concourt à obéir aux ordres du Créateur.

Les Hollandais vendent leurs bœufs à profit et achètent ceux de l’étranger. Idem pour toiles peintes ; chez nous, désordre par vilaines étoffes pour le peuple, chères et bientôt usées, tandis qu’indiennes propres, bon marché, se reblanchissent ; voyez le peuple de Hollande ainsi habillé, et le nôtre.

Eh ! que n’y gagnerions-nous pas ? Nos ports seraient pleins de vaisseaux, soit à nous, soit aux étrangers, pour venir chercher nos denrées et marchandises. Grand attrait, pour les venir chercher chez nous, que le bon marché par retranchements des droits, la liberté, la commodité sans aucune recherche ni inquisition !

J’ai toujours été étonné comment, dans les États où l’on souhaite tant qu’il se fasse du commerce, on met des droits de sortie qui s’opposent au débouché des denrées et marchandises ; encore, pour les droits d’entrée, droits qu’on croit exclusifs, c’est une suite de précautions stupides et peu approfondies, croyant faire préférer ici nos marchandises du crû aux étrangères.

Qu’on suppose les choses égales par cette liberté, que les nations soient libres et en équilibre de venir prendre chez nous, comme nous le sommes de prendre à tel ou tel marchand dans une foire, à quelle nation ira-t-on plus qu’à nous ? Goût, abondance, industrie, fond de bonne foi et de générosité, nous sommes fournis de tout, nous inventons, nous perfectionnons tout. Que craignons-nous donc à ouvrir cette liberté entière si profitable ? Quel bien, quelle richesse dans un pays font les ports francs comme Livourne, Marseille, Dunkerque ! Cependant, derrière eux, barrières pour tout arrêter avec ces vilains droits et prohibitions. Qu’on juge ce que ce serait si tous étaient ports francs, ce qui est facile et non chimérique, comme l’avis de la comédie de mettre tout en ports de mer.

Ces fausses subtilités, par où on croit rendre les étrangers dupes de nos prohibitions, de nos loyers et de nos faveurs pour nos habitants, ces illusions sont bientôt découvertes, et l’effet en est qu’on en pousse trop loin le ressentiment, et par delà ce qu’il mérite. Les Anglais font aujourd’hui la haine des nations par cette tyrannie et ces injustices, et, chez nous, tout ce qui va mal dans notre commerce vient de là…

Nos marchandises étant délivrées de toutes douanes françaises, ainsi que les étrangères des mêmes droits français, voilà une égalité qui revient au même. Par là, les marchandises étrangères apportées chez nous sont en équilibre avec les nôtres de même espèce, sauf le fret qui fait plus cher pour les étrangères. Les nôtres portées chez eux sont à meilleur marché, n’ayant pas payé ces droits, et, par là, sont à meilleur compte que les leurs qui en payent toujours quelque chose chez eux.

Mais, dira-t-on, nos vins en Angleterre, accablés de droits anglais, seront plus chers que des vins supposés nés en Angleterre et sans droits. Réponse : laissez-les faire, ce n’est pas un si grand mal de laisser les étrangers venir prendre denrées chez nous, ils n’y gagnent que le fret, où nous n’excellons pas à l’économie.

Je veux qu’il y ait eu d’abord quelque bénéfice à défendre les marchandises étrangères dont nous avons l’équivalent chez nous, mais bientôt les étrangers ont fait chez eux les mêmes défenses, ce qui est revenu pour le moins au même. Qu’on laisse toute liberté réciproque, alors qui est-ce qui y gagnera le plus ? ce sera le marchand le mieux fourni ; or, qui l’est mieux dans ce cas que la France, qui a tant de choses à vendre par la nature et par l’art ?

Au plus, je permettrais cette gêne pour un pays qu’on veut sortir de la barbarie, comme la Moscovie sous le czar Pierre le Grand. Pour encourager les premiers essais de manufactures, on a pu défendre l’entrée de ce qui en est l’objet, et ce, pour un temps seulement, jusqu’à ce que ce privilège exorbitant ait mis les choses en train. Mais en sommes-nous là en vérité ? Peut-être nous occupons-nous trop de manufactures, et y aurait-il des perfections d’agriculture à épuiser avant cela.

Si on songeait à fermer les portes d’un État, je voudrais donc copier le Japon : on ferme hermétiquement ; avantages, désavantages , pour et contre, disserter.

Qu’on laisse faire chacun en droit soi, au lieu de gêne et de précautions mal inventées. Alors tout va bien. Admirez comme une ville est pourvue de tout, quand on la laisse se pourvoir, et qu’il n’y a point quelque obstacle étranger, comme serait la contagion ; l’appât du gain remédie aux monopoles ; l’ouverture du commerce à un chacun contrebalance le monopole. C’est cette perfection de la liberté qui rend la science du commerce impossible, telle que l’entendent nos spéculatifs. Ils voudraient diriger le commerce par leurs ordres et règlements ; mais, pour cela, il faudrait connaître à fond les intérêts du commerce, non seulement de nation à nation, mais de province à province, mais de ville à ville, mais de chaque individu à l’autre ; faute de cela, demi-science qui est bien pire que l’ignorance par ses mauvais effets.

Quand on dit qu’il viendrait bien des vaisseaux étrangers chez nous, lesquels feraient le transport de nos propres marchandises, c’est encore une sottise. Eh ! qu’on laisse faire ! Le commerce et son profit par mer consistent en trois articles : porter nos marchandises bien loin, rapporter les marchandises étrangères chez nous, porter et rapporter celles des autres aux autres ; ou plutôt ce profit ne consiste qu’en deux articles : 1° le voiturage ; 2° le courtage ou la survente et surachat. Ces profits ne sont pas immenses, ils ne consistent qu’à employer des habitants et des matières qu’on emploierait à autres choses profitables, comme à l’agriculture et aux manufactures. Dans un État bien gouverné, policé comme celui-ci, et abandonné à la liberté de ses habitants si industrieux, on ne doit jamais être embarrassé de l’occupation des habitants. La moisson sera toujours plus abondante que les moissonneurs ; je parle de cette moisson de profits qui augmente le capital de l’État.

Quelques provinces maritimes, quelques ports, pays moins fertiles, ont besoin de ces occupations de naviguer. D’ailleurs la marine royale trouve des matelots et des marins qui se forment par l’exercice de la marine commerçante. Eh bien ! on trouvera toujours de quoi naviguer. Qu’est-ce qui manque au Français pour le mettre au taux des autres, et surtout des Hollandais, pour voiturer à aussi bon marché ? Il a besoin de cette émulation et de cette liberté ouverte pour parvenir à ce bon marché ; il a le courage et l’exercice actuel de la marine ; les Français préféreront toujours de charger un navire français, pour envoyer et rapporter, à un navire étranger.

Mais, dira-t-on, nos marchandises resteront taxées chez les étrangers, et même on augmentera chez eux leurs taxes d’entrées, tandis que nous les déchargerons de toutes sorties de chez nous. Réponse que, dans le premier cas, c’est toujours autant de diminué de chez nous pour les faire préférer ; ils n’oseront pas les taxer ainsi par augmentation, ce serait insulte, et, à la fin, nous leur ferions la guerre comme aux Anglais sur cela, s’ils s’en avisaient en pleine paix. On négociera sur cela, ce sera l’objet des spéculations et de la politique, et, en attendant, il y aura toujours bien des branches de commerce qui en iront mieux et qui dédommageraient absolument du reste.

Nous aurons toujours la consolation d’ouvrir un grand commerce sans soin, de rendre nos sujets heureux et abondants, de livrer à bon marché les choses en si grand nombre dont les autres nations ne peuvent se passer. Loin d’ici tout préjugé, toute vieille étude et recherche dont on s’entête par orgueil, quand on y a de l’acquis, ce qui rend tant de petits esprits inaccessibles à l’approfondissement des matières de raisonnement. Telles sont celles du commerce et de la finance.

Le projet serait que tous nos ports fussent francs comme ceux de Livourne, de Marseille et de Dunkerque, mais, derrière ces ports, il y a des visites et des enceintes ; il faudrait que ce derrière fût libre. Cela est nécessaire pour la sortie libre du blé en tous temps, en tous cas. Qu’on croie que ceci l’assurerait, car on trouverait chez nos voisins nos blés dissipés en temps de famine, et qu’on ne croie pas que ce serait à trop haut prix ; il n’y aurait que le voiturage de différent et les droits de chez les étrangers, car cette liberté d’aller venir ferait refluer le blé à l’instant, ou contrebalancerait le trop haut prix de nos magasineurs nationaux, et qui suffirait en empêchant tout monopole.

Il faudrait faire de même pour le sel marchand. Avec droits de consommation. Id. le tabac libre et marchand, etc.

On objectera quelque manque de police, mais de petite police, dans toute suppression des douanes ; mais cela va à quoi ? à quelques livres prohibés ; on pourrait toujours faire visites d’un très petit nombre de marchandises singulières.

Dans ce projet, toute entrée des villes doit être aussi supprimée, toute traite. Les octrois de ville mis sur consommations, donnant le quart ou le tiers des droits du roi sur icelles, afin que ce fût même régie, et sans multiplication de commis. La suppression des entrées des villes du plat pays favorise le commerce intérieur, qui demande pour le moins autant de faveur que le commerce étranger, et il est si gêné aujourd’hui par les visites de commis et vexations !

Qu’on essaye : on verra bientôt l’abondance subite que je promets dans nos ports, on verra nos jolis Français se replier à tout, surpasser les étrangers dans ce que font ceux-ci, et ne se point laisser approcher dans ce que nous perfectionnons ; on verra que, sans soin du gouvernement et sans police, par une concurrence présente et prochaine, nos marchands et fabricants feront tout de bon aloi et donneront au meilleur marché pour avoir la vogue.

Il est surprenant que d’autres nations ne se soient pas encore avisées de laisser cette liberté entière de commerce pour l’entrée et la sortie ; tout ce que je crains c’est qu’ils ne s’en avisent bientôt. Au lieu de cela, chez tous, même chez ces habiles Hollandais, on s’est livré à une fausse subtilité politique pour exclure de certaines marchandises ou en attirer d’autres par des privilèges ou des charges singulières sur certaines espèces, et on s’est porté encore à cela davantage par une méchante finance, pour tirer par les douanes de certains revenus mal placés.

Les vrais revenus du trésor public devraient être sur les consommations, et quelques-uns de dénombrement, mais fort légers. Expliquer ici mon système, considérant les choses contribuables en trois situations : ou les taxer ou ne les taxer ; — mes raisons morales pour taxer sur consommations. — Précautions à prendre ; essai sur blé à monture, mais greniers ou arrhes. Rendant le sel marchand, y substituant droits aux salines, c’est mettre sur les consommations, par là, vous ôtez un des grands obstacles à mon projet, qui sont les provinces rédimées de gabelles dont vous ôtez les bureaux et commis. Vous mettez toutes les provinces au pair les unes des autres ; le soulagement de celles non rédimées n’est point une injustice à l’égard de celles qui se sont rachetées autrefois à bon marché et qui en ont joui assez longtemps.

La meilleure manière de lever sur consommations, est d’exercer les marchands, par retrouves, plombages, etc., et que personne ne puisse vendre qu’étant marchand ou passant par les mains, et que les corps de marchands n’aient d’ailleurs point d’autre association et charges qu’en vue de cet objet de lever le droit, ce qui ne gênera point la liberté et mettra un bon ordre dans le royaume, car on y pourra taxer marchandises qui le méritent, au lieu de la confusion qu’il y a aujourd’hui, chacun se mêlant de faire marchandise. Par exemple on peut taxer le blé ; on dira à cela : mais, où sera l’émulation dans cette partie ? Réponse : à avoir abondance, pour vendre beaucoup à l’étranger.

Depuis un siècle, on croit gouverner le commerce d’un État par des droits exclusifs ou admissibles et c’est une grande erreur : jamais l’art n’imite la nature ; l’art peut perfectionner quelque chose, mais non en détruisant la nature pour s’y substituer. La liberté naturelle produirait ce qu’on cherche ; la contrainte le détruit. Ne voit-on pas qu’en excluant les marchandises étrangères on détourne les étrangers de prendre les nôtres ?

 

Dans son livre Religion, Gustave de Molinari étudie le fait religieux sous le double point de vue social et économique. Dans l’un de ses derniers chapitres, il détaille pourquoi la religion, comme l’industrie, ne peut prospérer que dans la concurrence, la liberté, et le respect des propriétés.

CHAPITRE XIX

Les conditions du progrès religieux. — Propriété et liberté.

Que la satisfaction du besoin religieux nécessite un culte. — Que l’existence et la mise en œuvre d’un culte exigent une application de capital et de travail. — Comment il y a été pourvu jusqu’à nos jours. — Que la séparation de l’Église et de l’État implique la nécessité d’accorder aux cultes un droit de propriété sans limites d’étendue et de durée. — Que le retour des abus du monopole n’est pas à redouter sous un régime de concurrence. — Que la concurrence agit comme un propulseur et un régulateur dans les branches les plus élevées de l’activité humaine aussi bien que dans les plus basses. — La propriété et la liberté des cultes, conditions du progrès religieux.

Les facultés de l’âme comme les forces physiques ont besoin d’aliments appropriés à leur nature. Si on les leur refuse, ou si on ne les leur donne qu’en quantité insuffisante, elles déclinent et périssent. Si on les leur accorde, dans la mesure et la qualité nécessaires, elles subsistent et se développent. L’agriculture, la pêche, la chasse pourvoient au besoin d’alimentation de la force physique ; la religion, les beaux-arts, la littérature, la science alimentent, dans la sphère qui leur est propre, les forces morales. Mais qu’il s’agisse des forces physiques ou des forces morales, les branches de l’industrie humaine qui leur fournissent les aliments dont elles ont besoin exigent une application plus ou moins considérable de capital et de travail, le concours d’un personnel et la mise en œuvre d’un matériel. Le besoin religieux n’échappe pas à cette nécessité commune. Toutes les religions, à l’exception de celles des peuplades trop pauvres, sont desservies par un personnel spécial et possèdent un matériel immobilier et mobilier, temples ou églises, statues, images, ornements, séminaires, couvents, bibliothèques, etc. Ce personnel et ce matériel, il faut le créer, l’entretenir et le maintenir en état de pourvoir aux besoins du culte. Il faut recruter et instruire le clergé, bâtir les temples ou les églises, les orner, subvenir aux frais des cérémonies religieuses, etc., etc. Ces dépenses varient selon les religions : le culte catholique exige un matériel plus considérable que le culte protestant, en revanche, l’entretien d’un personnel célibataire coûte moins cher que celui d’un clergé chargé de famille. Mais quoique la statistique ne nous fournisse que des renseignements insuffisants à cet égard, dans tous les pays civilisés l’établissement ecclésiastique représente un capital important et une forte dépense annuelle. Sous l’Ancien régime, ce capital était principalement fourni par des donations, et les dépenses annuelles étaient alimentées par la dîme et le casuel. Aux revenus que le clergé tirait de ses propriétés et de la dîme, on a substitué un salaire payé par l’État, et on a mis de même l’entretien des édifices du culte à la charge du budget. Le clergé a été placé dans les attributions et sous la dépendance d’un ministère des cultes. Les vices de ce régime qui a transformé la culture religieuse en une branche de l’administration sont devenus patents et ils ont déterminé un mouvement croissant d’opinion en faveur de la séparation de l’Église et de l’État. La conséquence naturelle de cette séparation, c’est le droit accordé au clergé de se constituer librement sous la forme d’une ou de plusieurs associations, de s’administrer à sa guise, sans aucune intervention de l’État, d’acquérir et de posséder sans limites d’étendue et de durée des biens immobiliers et mobiliers, de percevoir des cotisations, et de fixer à son gré le prix de ses services. Cette conséquence, les promoteurs et les partisans de la séparation de l’Église et de l’État se refusent toutefois à l’admettre. Ils redoutent ou feignent de redouter le retour des abus de l’Ancien régime ecclésiastique, l’accaparement du sol, la reconstitution d’une caste cléricale, assujettissant à son influence la société civile, etc., etc. ; mais ces abus et ces périls qui étaient réels lorsque la religion unie à l’État était en possession d’un monopole garanti par des pénalités draconiennes pourraient-ils se reproduire sous un régime de concurrence[1] ?

La concurrence agit à la fois comme un propulseur et un régulateur. Elle oblige ceux qui y sont soumis à adopter les procédés les plus efficaces, l’outillage le plus perfectionné, à réduire le prix et à améliorer la qualité de leurs produits ou de leurs services, sous peine d’être exclus du marché ; et c’est grâce à ce stimulant énergique que les pays où la liberté industrielle et commerciale est la plus complète devancent tous les autres en activité et en richesse. En même temps, la concurrence agit comme un régulateur de la production et des profits : elle détourne les capitaux et le travail de se porter dans les branches qui en sont suffisamment pourvues, en abaissant progressivement leur rétribution à mesure qu’ils y affluent ; elle les excite au contraire à se porter dans les branches où ils font défaut, en leur offrant l’appât d’un profit d’autant plus élevé qu’ils y manquent davantage ; enfin elle crée une tendance irrésistible à l’égalisation universelle des rétributions au niveau de leur taux nécessaire.

Les branches les plus élevées de l’activité humaine, la culture religieuse, celle des lettres et des beaux-arts, etc., sont régies par cette loi naturelle aussi bien que les branches les plus basses de la production matérielle. Les effets salutaires de la concurrence religieuse sur le zèle et la conduite des ministres des cultes ont pu être constatés dans tous les temps et dans tous les pays aussi bien que le relâchement et la corruption que produit invariablement le monopole. Ces phénomènes étaient tellement manifestes qu’aux époques où la religion se trouvait unie à l’État et protégée rigoureusement contre toute concurrence, l’Église comprenait la nécessité d’atténuer ou de corriger les vices du monopole en multipliant les ordres religieux, qui faisaient concurrence au clergé séculier et entre lesquels on voyait s’établir une lutte qui acquérait parfois, — lorsqu’ils s’adressaient aux mêmes classes de la population, — une vivacité extraordinaire.

On peut constater aussi, quoiqu’ils soient moins visibles, les effets régulateurs de la concurrence sur les biens et les revenus des cultes. Ces effets sont moins visibles, disons-nous, car, sauf aux États-Unis[2], la concurrence se trouve faussée par les privilèges ou les subventions accordées à certains cultes. En Angleterre, par exemple, où l’Église anglicane a conservé le privilège monstrueux d’imposer la dîme aux sectateurs des cultes dissidents, elle jouit de revenus tout à fait hors de proportion avec la rétribution nécessaire de ses services. Mais, même dans ce cas, l’action régulatrice de la concurrence se fait sentir. Les sacrifices que le peuple anglais s’est imposés en faveur de l’Église établie, les richesses dont il l’a dotée, la dîme qu’il a consenti à lui payer, ont agi comme une prime d’encouragement à la multiplication des sectes concurrentes. À mesure qu’elles se sont multipliées et que leur clientèle s’est augmentée, ces sectes ont enlevé une part croissante de revenus à l’Église établie, et lorsque celle-ci aura été privée de son privilège, — ce qui ne peut plus tarder longtemps — l’inégalité flagrante et abusive de sa situation en présence de ses concurrentes ira peu à peu s’effaçant. On pourrait même prédire que l’excès de ses ressources, loin de lui être avantageux dans sa lutte pour l’existence, agira comme une cause de décadence. C’est ainsi qu’on voit dans l’industrie, les vieilles maisons, se fiant sur l’importance de leurs capitaux, l’étendue de leur crédit et de leur réputation, laisser se ralentir leur activité, décliner peu à peu et céder la place à des concurrents plus jeunes, moins riches, mais excités, à cause de l’infériorité de leur situation, à s’élever plus haut, tandis que cette excitation nécessaire fait défaut à ceux qui sont arrivés au pinacle.

La propriété et la liberté apparaissent donc comme les conditions du progrès religieux aussi bien que du progrès des industries qui pourvoient aux besoins matériels de l’homme. Le droit d’acquérir et de conserver les capitaux mobiliers et immobiliers et d’en disposer sans entraves procure au clergé la sécurité et l’indépendance, avec les moyens d’améliorer et d’étendre les services du culte. La liberté de choisir entre les cultes suscite la concurrence et détermine un double progrès : une émulation constante d’activité entre les cultes concurrents, et une adaptation aussi complète que possible de leurs services au degré de développement intellectuel de leur clientèle. Cette adaptation est la première et la plus indispensable condition de la fécondité et des progrès de la culture religieuse : car une religion, dont le concept et les pratiques demeurent au-dessous ou s’élèvent au-dessus de la capacité intellectuelle et morale de ceux auxquels elle s’adresse, n’a pas de prise sur eux ; elle ne leur fournit point un aliment qu’ils puissent s’assimiler, elle ne peut entretenir et développer la force morale que le sentiment religieux, amour ou crainte d’un esprit ou d’un Dieu, met au service du self government de l’individu et du gouvernement de la société.

Or, cette force morale, que l’homme puise dans la religion, qu’elle accumule en lui et en sa descendance, mais qui s’épuise ou disparaît quand elle n’est pas alimentée, elle n’est pas moins nécessaire aujourd’hui qu’elle ne l’a été dans le passé.

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[1] Appendice, note u.

[2] Appendice, note v.

Dans cet article publié par l’éphémère Revue d’histoire des doctrines économiques et sociales, Gustave Schelle étudie les premières réflexions de Turgot sur les questions économiques. Sur la base de manuscrits obtenus au château de Lantheuil, qu’il publiera par la suite dans son édition en cinq volumes des Œuvres de Turgot, il essaie de caractériser l’évolution du jeune Turgot, du mercantilisme et de l’étatisme au libéralisme radical.

Gustave Schelle, Les premiers travaux économiques de Turgot d’après ses manuscrits inédits, Revue d’histoire des doctrines économiques et sociales, quatrième année, 1911, p.1-16

LES PREMIERS TRAVAUX ÉCONOMIQUES DE TURGOT D’APRÈS SES MANUSCRITS INÉDITS

par G. Schelle

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I.

Turgot avait, dès sa jeunesse, une instruction des plus étendues ; il était et resta toute sa vie, un grand liseur en plusieurs langues et un liseur attentif. On a dit de lui qu’il savait tout ; on l’a dit aussi de Diderot ; on aurait pu le dire de beaucoup d’autres de leurs contemporains ; le XVIIIe siècle a été le siècle de l’Encyclopédie et celui des encyclopédistes ; mais Turgot savait bien ce qu’il savait. Cousin a émis l’opinion que dans les Discours en Sorbonne, il y a plus de philosophie que dans tout Voltaire. C’est peut-être excessif ; ce qui est certain, c’est que Turgot s’est occupé d’un grand nombre de sujets et que pour tous, on peut constater qu’il connaissait à fond ce qui en avait été écrit.

Il a fait peu profiter le public de sa vaste érudition. Sa traduction d’une brochure de Josias Tucker, ses études sur la littérature étrangère, ses articles de l’Encyclopédie, ses Réflexions sur les richesses, sont à peu de choses près les seules de ses œuvres qui ont paru de son vivant.

Il travaillait, non dans l’intention de briller, mais pour répondre à un insatiable désir de connaître. Il s’en expliqua un jour à un ami en ces termes : « J’ai un grand défaut, mais ce n’est pas la timidité ; ce défaut est de me charger de trop de besogne et d’être paresseux, plus par libertinage d’esprit que par inaction proprement dite. Mon esprit gagne du côté de l’étendue et de la justesse ; mais j’y perds beaucoup du côté de l’action[1]. »

Le « libertinage » de Turgot, ou plutôt sa curiosité sans bornes rend intéressante l’étude du développement successif de ses connaissances. Grâce aux manuscrits qu’il a laissés et que sa famille a conservés au Château de Lantheuil, il est facile de la poursuivre. Je vais y procéder pour les travaux économiques de sa jeunesse.

Étant étudiant, soit au Séminaire, soit à la Sorbonne, étant ensuite magistrat, conseiller au Parlement ou maître des requêtes, Turgot s’adonna principalement à la métaphysique et à la linguistique, en dehors de ses études obligées de théologie, de physique, de droit, etc.

Ses recherches ont abouti aux articles Existence et Étymologie de l’Encyclopédie qui tous deux, principalement le dernier, sont remarquables.

Sans lui être complètement étrangère, l’économie politique ne l’attirait qu’incidemment. Son premier essai en cette science, est sa Lettre à l’abbé de Cicé l’aîné sur le papier-monnaie. Elle date de 1749, quand Turgot portait encore la soutane, mais n’a été publiée, pour la première fois, qu’en 1808 par Du Pont de Nemours.

C’est une bonne dissertation d’étudiant dont on ne doit pas, je l’ai dit ailleurs, enfler l’importance scientifique.

La question du papier-monnaie avait été fortement discutée après le système de Law et avait été plus récemment résumée dans un chapitre sur le change de l’Esprit des Lois.

Montesquieu doit occuper, dans l’histoire économique, ne serait-ce qu’en raison de l’énorme publicité de ses écrits, plus de place qu’on ne lui en donne quelquefois. Les Physiocrates et Turgot ont reconnu en lui un de leurs maîtres. Ce dernier le cite avec Hume, Cantillon, Quesnay et Gournay[2]. Sur la question du papier-monnaie, Montesquieu avait avancé plus d’une opinion erronée, dans ses Lettres persanes, écrites au temps de Law ; il s’était corrigé dans l’Esprit des Lois.

Les personnages des Lettres persanes avaient répété les vieux dictons sur les inconvénients des progrès ; ils avaient assimilé le papier aux métaux précieux dont ils n’avaient pas compris le rôle économique, et tout en se méfiant du Système et de ses auteurs, n’en avaient pas prévu la chute.

« Que nous ont servi, lit-on dans ce petit livre à la date de 1717, l’invention de la boussole et la découverte de tant de peuples, qu’à nous communiquer leurs maladies, plutôt que leurs richesses ? L’or et l’argent avaient été établis, par une convention générale, pour être le prix de toutes les marchandises et un gage de leur valeur, par la raison que ces métaux étaient rares et inutiles à tout autre usage. Que nous importait-il donc qu’ils devinssent plus communs, et que, pour marquer la valeur d’une denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d’un ? Cela n’en était que plus incommode. »

Plus loin, à la date de 1720 : « La France, à la mort du feu roi (Louis XIV), était un corps accablé de mille maux… Noailles appliqua quelques remèdes topiques, mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger est venu, qui a entrepris cette cure ; après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, et il l’a seulement rendue bouffie… Tous ceux qui étaient riches, il y a six mois, sont à présent dans la pauvreté et ceux qui n’avaient pas de pain regorgent de richesses. »

Plus loin encore est cette phrase ironique : « Il y a longtemps qu’on a dit que la bonne foi était l’âme d’un grand ministre ».

Melon, qui écrivit son Essai politique sur le commerce, en 1734[3] ne vit pas beaucoup plus clair dans les phénomènes de circulation. « Les variations de valeur de la monnaie sont sans importance, conclut-il, on peut donc la modifier afin d’accroître le rendement des impôts par la cherté générale. »

Du Tot mit les choses au point dans ses Réflexions politiques sur les finances et le commerce, en 1738 : « Les monnaies sont l’instrument nécessaire de nos échanges réciproques et la mesure qui règle la valeur des biens échangés ; il ne faut pas plus y toucher qu’aux autres mesures ».

Enfin, Montesquieu se rectifiant, écrivit dans l’Esprit des Lois : « L’argent tiré des mines de l’Amérique, transporté en Europe, de là encore envoyé en Orient, a favorisé la navigation de l’Europe. C’est une marchandise de plus que l’Europe reçoit en troc de l’Amérique et qu’elle envoie en troc aux Indes. »

« Une plus grande quantité d’or et d’argent est donc favorable, lorsqu’on regarde ces métaux comme une marchandise ; elle ne l’est point lorsqu’on les regarde comme signe, parce que leur abondance choque leur qualité de signe qui est beaucoup fondée sur la rareté…

« S’il arrivait qu’un État ait établi une banque dont les billets dussent faire la fonction de monnaie et que la valeur numéraire de ces billets fut prodigieuse, … il suivrait de la nature des choses que ces billets s’anéantiraient de la manière qu’ils se seraient établis… »

C’est la thèse, démontrée par l’expérience, que développa Turgot dans sa Lettre à l’abbé de Cicé.

Il est à noter en outre que Du Pont de Nemours, plus fidèle ami que scrupuleux éditeur, a modifié cette lettre en quelques endroits ; j’ai pu le constater récemment. Ainsi, on lit dans son édition : « L’argent est un instrument de mesure, non par l’effet d’une convention arbitraire, mais parce que ses propriétés naturelles lui donnent une valeur vénale un peu augmentée par l’usage spécial qu’on en fait comme monnaie. »

La réflexion que contient ce dernier membre de phrase m’avait semblé digne d’attention et je l’avais crue personnelle à l’auteur ; elle n’est pas dans son manuscrit et a été ajoutée lors de l’impression en 1808.

II.

Cependant, dès l’époque où fut écrite la Lettre sur le papier-monnaie, ou à une époque voisine, Turgot songea à composer un Traité de la circulation où il aurait parlé des banques, du système de Law, du crédit, du change et du commerce, enfin du luxe, c’est-à-dire de presque toute l’économie politique telle qu’on l’entendait alors.

Ce projet est indiqué dans une liste d’Ouvrages à faire où sont aussi des titres de tragédies, de poèmes, de livres de philosophie, de théologie, de linguistique, de morale et de physique, une histoire universelle, une géographie politique et des considérations sur l’histoire de l’esprit humain. Mais Turgot ne donna pas une suite immédiate à son projet de Traité de la circulation.

La sociologie, s’il est permis de se servir en l’occasion de ce mot moderne, l’attira plus fortement. L’Histoire universelle de Bossuet était toujours à la mode, mais on commençait à trouver que l’éloquence, mise au service de vues purement religieuses, ne suffit pas pour décrire et expliquer la marche de l’humanité.

De plusieurs côtés, — sans parler de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations de Voltaire —, on cherchait des causes plus rationnelles du progrès ; l’Académie de Dijon ouvrit, pour 1750, le concours auquel prit part J.-J. Rousseau sur la question de savoir si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. L’Académie de Soissons ouvrit un autre concours en 1748 sur les Causes des progrès et de la décadence du goût dans les sciences et les arts.

Un intime de Turgot, l’abbé Bon, songea à résoudre le problème posé à Soissons. Maître de rhétorique et versificateur habile, il ne trouve à développer que quelques banalités. Il consulta son ami, et celui-ci, envisageant le sujet dans son ampleur, commença à le traiter, l’étendit encore et finalement en fit la base principale de son dernier Discours en Sorbonne.

Condorcet[4] a dit que Turgot, Price, et Priestley avaient été les premiers et les plus illustres apôtres de la doctrine de la perfectibilité humaine. Il est probable que cette doctrine avait été dégagée avant eux.

Plus tard Littré a avancé que Turgot vit le premier, d’une façon précise, l’enchaînement des générations et la filiation des choses. On trouve, en effet, dans le deuxième Discours en Sorbonne des passages tels que ceux-ci :

« Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets qui lient l’état du monde à tous ceux qui l’ont précédé… Les signes arbitraires du langage et de l’écriture… ont formé, de toutes les connaissances particulières, un trésor commun qu’une génération transmet à l’autre, ainsi qu’un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle, et le genre humain, considéré depuis son origine, paraît aux yeux du philosophe comme un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès.

« Les progrès, amenant d’autres progrès, l’inégalité des nations augmente. Ici, les arts commencent à naître ; là ils avancent à grands pas vers la perfection ; plus loin, ils s’arrêtent dans leur médiocrité ; ailleurs, les premières ténèbres ne sont point encore dissipées et dans cette inégalité, variée à l’infini, l’état actuel de l’univers, en nous présentant à la fois toutes les nuances de la barbarie et de la politesse semées sur la terre, nous montre en quelque sorte, sous un même coup d’œil, les monuments, les vestiges de tous les pas de l’esprit humain, l’image de tous les degrés par lesquels il a passé et l’histoire de tous les âges. »

Comme des copies des Discours en Sorbonne ont été distribuées par Turgot à des amis, on peut dire qu’il n’a pas seulement reconnu pour lui, mais exposé au public, la doctrine de la solidarité des hommes dans le temps et dans l’espace, chaque génération, profitant de l’œuvre des générations antérieures et devant à son tour faire profiter de son œuvre les générations qui la suivront, chaque nation communiquant ses lumières à d’autres nations, chaque homme à d’autres hommes.

On a fait remarquer enfin que Turgot a indiqué ce que l’on appelle aujourd’hui la loi des trois états d’Auguste Comte. En réalité, il n’a fait que montrer, conformément à la vérité historique, que ces états existent simultanément et ne sont pas successifs, ainsi qu’a paru le croire l’auteur de la Philosophie positive. Turgot a dit en effet, je viens de le rappeler : « L’univers nous présente à la fois toutes les nuances de la barbarie et de la politesse… l’histoire de tous les âges ».

Lors Turgot eut quitté l’état ecclésiastique, il reprit ses études sur le progrès humain ; de là, un grand nombre de fragments que l’on trouve, soit dans ses Œuvres, éditées par Du Pont, avec des retouches de ce dernier, soit dans ses manuscrits inédits.

L’économie politique y apparaît à peine ; on y rencontre toutefois de temps en temps l’expression : balance du commerce, dans un sens qui aurait permis d’attribuer au jeune auteur des idées mercantilistes, si son éditeur Du Pont n’avait prudemment biffé cette expression dans ceux des fragments qu’il a publiés.

Une fois maître des requêtes, Turgot fut amené par les circonstances à s’occuper surtout de la question de la tolérance religieuse. Mais il commença à regarder avec plus d’attention que précédemment les phénomènes économiques. Sa traduction de l’opuscule de Josias Tucker, publiée en 1755, est le produit d’une double préoccupation.

Livrer au public français des Questions importantes sur le commerce à l’occasion d’un bill de naturalisation des protestants étrangers, c’était lui parler à la fois de tolérance religieuse et d’économie politique.

Un peu auparavant, Turgot avait écrit sur des sujets appartenant à cette science un certain nombre de fragments que Du Pont n’a pas livrés au public et qui sont pourtant dignes d’attention, quoique inachevés.

III.

Vincent de Gournay, voulant exposer ses vues à Trudaine, qui était chargé au Contrôle Général du « détail » du commerce et avec qui il travaillait en qualité d’Intendant du Commerce, mit en marge d’une traduction des Discours de Child des notes plus étendues que l’ouvrage. Ce travail fut terminé vers la fin de l’année 1752. Le Contrôleur général Machault s’opposa à son impression, peut-être pour ne pas ameuter contre lui les corporations de métiers dont Gournay voulait la suppression. La traduction[5] parut seule en 1754 avec un court avertissement où l’Intendant du Commerce se borna à signaler d’une manière générale l’influence économique de la baisse du taux de l’intérêt de l’argent.

Turgot, ayant eu communication de quelques-unes des notes manuscrites de Gournay, jeta sur le papier des Remarques qui sont parfois en contradiction avec les opinions qu’avait exprimées celui qu’il devait bientôt regarder comme son principal maître en économie politique.

Gournay attribuait aux variations du taux de l’intérêt une action exagérée. Dans l’avertissement de la traduction de Child, il a écrit : « C’est au bas prix de l’intérêt de l’argent, peut-être plus qu’à aucune autre cause que les Anglais doivent les progrès étonnants qu’ils ont faits dans l’art de cultiver les terres, progrès tels qu’ils ont mis la nation en état de lever un tribut sur la plupart des peuples de l’Europe, en pourvoyant à leur subsistance sans jamais avoir l’inquiétude pour la sienne propre.

« C’est relativement aux principes de Child que dans la vue d’augmenter la circulation, le gouvernement anglais a fait rendre une loi pour favoriser le transport des dettes, afin de faciliter aux particuliers les moyens de se payer les uns les autres, avec des billets, des sommes qui leur sont dues sans avoir forcément recours aux paiements en argent. »

Dans son commentaire manuscrit, Gournay avait été encore plus loin et avait avancé que le haut prix de l’intérêt de l’argent, en arrêtant la circulation du métal, obligeait en quelque sorte à l’enfouir par des conversions en lingots et en vaisselle. Turgot répondit dans ses Remarques : « Au contraire, plus l’argent est haut, et moins on doit en être embarrassé. Si le rentier opulent place son argent en vaisselle et en bijoux, ce n’est pas que les débouchés lui manquent, c’est parce qu’ils sont trop faciles, c’est parce qu’on s’enrichit en trop peu de temps ; on préfère le plaisir de dépenser ce qu’on a acquis à celui d’augmenter sa fortune… »

« Le luxe est le fruit de l’excessive inégalité des fortunes et de l’oisiveté. Or, le haut intérêt de l’argent produit l’inégalité des fortunes parce que l’argent attire l’argent et absorbe tous les profits de l’industrie. Il produit l’oisiveté parce qu’il offre un moyen facile de s’enrichir sans travailler. »

Gournay, d’un côté, Turgot, de l’autre, confondaient : 1° le capital et l’argent qui le représente ; 2° l’action des variations du taux de l’intérêt et celle des variations des quantités de métal en circulation. Turgot parait toutefois avoir eu le sentiment des erreurs que commettait l’Intendant du Commerce, mais ne trouva pas le point où il fallait corriger.

D’autres remarques de lui sont relatives au commerce des grains, à l’acte de navigation de Cromwel, au prêt à intérêt, à la liberté de l’industrie.

Turgot ne condamne pas l’acte de navigation ; il indique même des procédés mercantilistes pour empêcher les excès d’exportation des métaux précieux. Rien ne fait pressentir en lui l’économiste libéral qu’il sera plus tard au sujet du commerce international.

Au contraire, en ce qui concerne le commerce des grains à l’intérieur, le prêt à intérêt et la liberté du travail, il a déjà les opinions auxquelles il restera attaché toute sa vie.

« Dans l’établissement de toutes les lois sur les grains, dit-il, on n’a écouté que les cris du consommateur sans songer aux besoins du cultivateur… La crainte des séditions et l’empire des cris du peuple sur des magistrats timides qui voient toujours les villes de plus près que les campagnes ont perpétué cette façon de penser dans presque toutes les villes de l’Italie… Les mêmes préjugés ont régné par toute l’Europe, et chez les Anglais qui les ont secoués plus tôt que nous. »

Au sujet du prêt à intérêt, son avis n’était pas moins formel : « Défendre l’intérêt comme Moïse, c’est donner aux violateurs de la loi le monopole de l’usure, et par conséquent, l’enchérir. Le prix de l’argent, comme celui de toute chose, doit se fixer par le rapport de l’offre à la demande et non par des lois. »

Montesquieu avait dit, sans mieux distinguer l’argent métal ou monnaie de l’argent capital : « L’argent est le signe des valeurs ; il est clair que celui qui a besoin de ce signe doit le louer comme il fait toutes les choses dont il peut avoir besoin… C’est bien une action très bonne de prêter à un autre son argent, sans intérêt ; mais on sent que ce ne peut être qu’un conseil de religion et non une loi civile ».

Quant à la liberté de l’industrie, Turgot s’exprimait en ces termes non ambigus : « Je doute fort que les règlements soient utiles, même pour le premier établissement des manufactures ».

Un autre manuscrit de Turgot, à peu près du même temps que les Remarques sur les notes de la traduction de Child, est intitulé : Plan d’un ouvrage sur le commerce, la circulation, l’intérêt de l’argent, la richesse des États.

C’est un commencement de réalisation de la promesse que Turgot s’était faite, étant à la Sorbonne, lorsqu’il avait dressé sa liste d’Ouvrages à faire.

Le manuscrit est informe en quelques parties, assez précis en d’autres. On y lit : « Toute denrée est monnaie et toute monnaie est denrée. — Le crédit augmente équivalement à la masse des fonds d’un État. — La richesse d’un État consiste dans le nombre des hommes, et le nombre d’hommes dépend de l’emploi qu’on leur donne et des aliments qu’on leur fournit. — Un État riche en argent vend plus cher, vend moins et est bientôt forcé d’acheter. Il y a des bornes à l’enrichissement des États par le commerce. — La seule production des matières utiles est une richesse. — Il faut que l’or s’écoule d’un pays où il n’est pas en équilibre avec les autres nations ».

Turgot cherchait à se dégager du système mercantile, sans y parvenir tout à fait.

Plus intéressantes et beaucoup plus personnelles sont ses remarques sur la propriété qui tendent à assimiler dans leurs origines la propriété foncière à la propriété mobilière.

On retrouve en partie la pensée qui les dicta dans le Mémoire sur les mines et les carrières.

« Les jurisconsultes, dit Turgot, définissent le domaine ou la propriété, le droit d’user et d’abuser. Cette définition me paraît n’avoir été imaginée que pour mettre une différence entre la propriété et l’usufruit. Il fallait, pour se former des idées nettes sur cette matière remonter aux premiers principes de la possession, examiner les premiers rapports des objets de la nature avec nous, par lesquels ils excitent nos désirs et nos craintes. Ils satisfont à nos besoins ; ils deviennent la source commune où nous puisons tour à tour le plaisir et la douleur. Il fallait montrer comment l’idée de jouissance a fait naître l’idée de possession ; comment les objets de nos désirs offerts par la nature à tous les hommes sont sortis de cette communauté générale et ont été attribués à différents particuliers… Jouir, ou pour se servir de l’expression plus générale, user, voilà le premier fondement du droit…

« Dans l’origine, il est commun à tous…Il est des objets auxquels l’usage que nous pouvons en faire n’ôte en rien et dont tous les hommes peuvent jouir à la fois sans se nuire les uns aux autres. Il en est aussi qui se détruisent par l’usage ; tels sont les aliments… Pour les choses dont un homme ne peut user sans priver d’autres de leur usage, l’occupation ou le droit de premier occupant, et, dans le cas de concurrence, la force, les a tirées de l’état de nature dans lequel elles étaient communes à tous ou du moins offertes à tous… Le droit d’occupation est le premier droit particulier ou la première limitation du droit des hommes sur la chose occupée, l’usage ; et, dans le cas où cet usage détruit la chose même, ce droit est aussi fort qu’il puisse être. »

Intéressantes aussi sont les réflexions de Turgot sur les taxations des marchandises. Montesquieu avait dit dans l’Esprit des Lois, après des considérations un peu embrouillées sur la formation des prix : « Le prince ou le magistrat ne peuvent pas plus taxer la valeur des marchandises qu’établir par une ordonnance que le rapport d’un à 10 est égal à celui d’un à 20. Julien ayant baissé les denrées à Antioche y cause une affreuse famine ». Hume avait plus récemment dans ses Essais parlé des taxes, mais pour les considérer en tant qu’impôts et non dans leurs effets protecteurs à l’égard des consommateurs.

Les explications de Turgot concernent ces effets et sont précises. « Il fallait, dit-il, que ceux qui ont imaginé les premiers de taxer les denrées eussent bien peu réfléchi sur la manière dont les intérêts réciproques du vendeur et de l’acheteur se balancent pour fixer le prix de chaque chose… L’un a autant besoin de vendre que l’autre d’acheter ; l’un veut vendre cher et l’autre veut acheter à bon marché… À ne considérer qu’une seule vente isolée entre deux particuliers, l’échange serait toujours parfaitement égal puisque les choses échangées ne peuvent avoir d’autre prix que celui qu’y a mis le désir de chacun des deux contractants, et qu’eux seuls peuvent juger ce désir. Lorsque plusieurs personnes offrent la même marchandise à vendre et que plusieurs se présentent aussi pour l’acheter, il s’établit un prix commun… fixé par le débat entre la totalité des acheteurs et la totalité des vendeurs… Mais le rapport de l’offre à la demande est toujours l’unique principe de cette fixation ; il n’est jamais possible que le prix courant soit trop fort ni trop faible ; il faudrait pour cela que la marchandise… eut un prix naturel, indépendamment de ce qu’elle est plus rare, plus ou moins demandée ; or, c’est ce qui n’est ni ne peut être parce qu’il n’y a que la comparaison du besoin qu’ont tous les acheteurs pris collectivement avec l’offre de tous les vendeurs, pris aussi collectivement, qui en établisse la valeur vénale ».

… « Taxer le prix des denrées pour régler le prix courant… c’est d’abord commettre une injustice, car, pourquoi favoriser plutôt l’acheteur que le vendeur… C’est de plus commettre une injustice imprudencte, car si la politique pouvait ici faire pencher la balance inégalement, ce devrait être plutôt du côté du vendeur… Il est assez évident que c’est le travail du producteur qui fournit à tous les besoins de la société et ce travail n’a pour but que le profit de la vente. C’est attaquer le principe fondamental de toute société en donnant atteinte au droit de propriété dont la jouissance pleine et entière est le but de toute législation, le motif qui a engagé les hommes à quitter l’état sauvage pour se rassembler en société… C’est aller directement contre le but qu’on se propose, qui est de procurer au peuple sa subsistance au plus bas prix possible. Ce but s’atteindra tout naturellement par la concurrence que la liberté amènerait toujours. Le débit et la consommation appellent de toutes parts les vendeurs et ceux-ci baissent le prix à l’envi les uns les autres… Ils ne peuvent cependant pas baisser jusqu’à renoncer à tout profit. Le vendeur vendrait à perte et, par conséquent, il cesserait de vendre et le producteur de produire… Que fera le magistrat ? Tentera-t-il de régler le prix courant au-dessous de ce prix qu’on peut appeler le prix fondamental ? Au lieu de la cherté, qu’il veut éviter, il aurait la disette absolue. »

En prenant pour exemple ce qui se passait pour le prix du pain, Turgot ajoutait : « D’après les résultats des expériences faites pour établir le rapport du prix du pain au prix du blé, le prix du pain serait partout beaucoup trop cher. On n’est pourtant point d’accord sur ce point de police. La concurrence aurait bientôt fixé les idées, si d’un côté on cessait de taxer le pain et si de l’autre, on supprimait le monopole des communautés de boulangers en permettant à qui voudrait de vendre du pain ».

C’eut été assurément la meilleure solution : les expériences ou essais, faits en vue de connaître les rapports de poids et de prix entre le blé et le pain, bien qu’opérés avec toutes sortes de précautions par des magistrats animés de vues de justice laissaient beaucoup à désirer. « En certains endroits, relate Parmentier, le peuple se plaignait de payer son pain trop cher ; ailleurs, le boulanger refusait de le fabriquer pour se soustraire à la ruine. La qualité variée des grains, l’inégalité des mesures et des poids, les différences dans la construction des moulins, la diversité dans les procédés de mouture, de préparation des pâtes, et de cuisson laissaient partout les plus grandes incertitudes, à l’égard du rendement à obtenir pour la transformation du blé en farine et de la farine en pain[6] ». Heureusement, l’usage de taxer le pain n’était pas très répandu.

IV.

Le dernier fragment touchant à l’économie politique que j’ai trouvé dans les manuscrits de jeunesse de Turgot était destiné à l’ouvrage de Géographie politique qu’il avait projeté et dont il continua à s’occuper pendant plusieurs années. Ce fragment est relatif au commerce national et aux manufactures.

Turgot y rapporte un fait qu’avait signalé Melon dans la deuxième édition de son Essai sur le Commerce, parue en 1736, et il observe que Melon écrivait près de 18 ans auparavant. Le fragment date donc de 1754. On y rencontre encore des vues mercantilistes.

La diversité des productions, y est-il dit, jointe au plus ou moins de facilités des communications, renferme presque toute la géographie politique, par rapport au commerce, 1° de royaume à royaume, 2° de province à province. « Le législateur, par rapport au premier article, doit avoir pour objet qu’on se passe le plus qu’il est possible de l’étranger et, par rapport au second, que l’argent soit distribué dans tout l’État, le plus également qu’il est possible, par une circulation continuelle, en sorte que les provinces riches en denrées payent tribut à l’industrie des provinces plus pauvres ; sans quoi, l’argent sortant d’une province sans y entrer, elle s’appauvrit et se dépeuple de plus en plus. Ne pouvant, par sa stérilité, nourrir ses habitants qu’en achetant au dehors les denrées nécessaires à la vie, si l’argent qui en sort ne rentre pas par le moyen des manufactures, le pays ne pourra plus nourrir ses habitants. »

Turgot se plaint ensuite de ce que « Paris soit un gouffre où vont s’absorber toutes les richesses de l’État, où les manufactures et les bagatelles attirent l’argent de toute la France par un commerce aussi ruineux pour nos provinces que pour les étrangers. Le produit des impôts s’y dépense pour la grande partie et la petite vanité de ceux qui gouvernent, jointe à leur ignorance, ne manque pas d’y accumuler toutes les manufactures nouvelles. Une des grandes occupations d’un intendant du commerce est aujourd’hui de montrer ses manufactures et de faire admirer aux dames la beauté des bâtiments et l’agrément des ouvrages.

« Une manufacture, située dans une province pauvre, serait bonne, au contraire, à enrichir le pays, à faire vivre des hommes qui n’ont point de ressources ; mais on ignorerait à qui on en est redevable. Il est vrai que les ouvriers, vivant dans une province où les denrées sont à meilleur marché, coûteraient moins à soudoyer ; qu’avec les mêmes fonds, on pourrait en employer une plus grande quantité, que les ouvrages se donneraient à un moindre prix et, par conséquent, se vendraient plus aisément chez l’étranger…

« Enfin, la vanité des entrepreneurs, moins excitée par la curiosité des acheteurs, ne mettrait pas, à loger les ouvriers, superbement, des fonds qui seraient mieux employés à les multiplier, à les payer plus grandement. »

Turgot fait ici allusion à la manufacture de Sèvres dont on projetait l’établissement et qui fut fondée en 1756 à proximité de Paris pour que « Mme de P. (lisez Mme de Pompadour) puisse être à portée de l’aller voir en se promenant ».

Turgot s’occupe ensuite du commerce avec l’étranger et des colonies. « Le droit naturel, dit-il, semble laisser à chacun le soin de disposer de sa terre à son gré. C’est une suite du droit de propriété que les jurisconsultes définissent le droit d’user et d’abuser. Mais malgré cette définition bonne ou mauvaise, on ne peut douter que le législateur, n’ait le droit de régler cet usage pour l’utilité générale de la société, d’empêcher par exemple qu’un homme ne substitue une magnificence stérile à une fécondité utile et qu’une terre destinée à nourrir un peuple de travailleurs ne soit plus que la promenade de quelques hommes oisifs ».

Et, pour préciser sa pensée sur le rôle du législateur, Turgot met en note : « Ce sont là les lois politiques, bien différentes des lois civiles, et qui doivent se combiner avec elles. Qui ne regarde que les lois politiques est un tyran ; qui ne regarde que la loi civile est un légiste ignorant ».

C’est de cette manière que le jeune Turgot limitait ses vues étatistes. « Il faut, disait-il encore, remonter aux premiers droits de l’humanité. La terre a été donnée à tous les hommes ; ils sont fils de même père et aucun n’a été déshérité. Le partage des terres est une suite nécessaire de la nature de la société. Les inclinations particulières y conduisaient nécessairement et c’est la voie que la Providence avait tracée pour établir dans les sociétés cette inégalité de richesses d’où naît cet ordre, cette subordination, cette échelle d’états différents qui se distribuent entre les différents emplois, les différents arts nécessaires au bonheur de tous, et qui n’auraient jamais pu être exercés par des hommes toujours occupés des premiers besoins inséparables de la pauvreté et de l’égale distribution des richesses…

« Voilà ce qui légitime le partage des terres et des droits de propriété… »

Après ces réflexions où l’économiste apparaît, Turgot revient à l’action limitative du législateur. « Le droit de propriété est établi sur l’utilité générale ; il y est donc subordonné, et la puissance législatrice a droit de veiller à l’emploi que fait chaque particulier de ses terres ; seulement l’équité et l’intérêt public même lui prescrivent de léser le moins qu’il est possible l’intérêt du particulier.

« Plusieurs ordonnances rendues au sujet des bois et qui ont pour but leur conservation, montrent qu’on a su quelquefois se servir du droit. »

Puis, comprenant que dans les appréciations de ce qui correspond à l’utilité générale, le législateur peut abuser, Turgot retourne en arrière à propos du commerce international.

« Relativement au corps de l’État, il est très possible qu’un État consente à se priver tout à fait d’une denrée, parce que la terre qu’il y destinerait lui produit une denrée plus précieuse et qu’il vend plus cher à l’étranger qu’il n’achète de lui celle dont il se prive. Il y a souvent de la folie à vouloir s’opiniâtrer à tirer tout de chez soi. » Le jeune auteur donne comme exemple ce qui arriverait si les Anglais voulaient planter chez eux des vignes, et il ajoute : « Depuis le fameux acte de navigation, toutes les puissances de l’Europe ont suivi l’exemple de ces républicains ambitieux et on cherche partout à se passer des autres nations…

« Cette politique est bonne quand une seule puissance s’en sert contre toutes les autres… Aujourd’hui, toutes les nations de l’Europe sont trop éclairées pour souffrir qu’une seule puissance en fasse usage au préjudice de toutes les autres et la nécessité du commerce les forcera d’abandonner de concert une politique trop opposée à nos mœurs pour subsister. Le luxe sauvera le commerce. Ce que l’équité n’aurait pas obtenu de la politique, la folie des hommes le lui arrachera. Après tout, les nations, comme les hommes, ne sont riches que pour jouir. »

Et après cette sorte de correction aux idées qu’il avait précédemment émises, Turgot parle des colonies, pense qu’elles permettraient, si elles étaient « bien situées et en bon état », de fournir à la nation les denrées qui lui manquent, et « de se passer entièrement des étrangers ».

Si Turgot connaissait à cette époque le pamphlet de Hume sur la jalousie du commerce, sa lecture n’avait pas fait une impression décisive sur son esprit.

V.

Les notes mises en marge de la traduction des Questions importants de Tucker sont à rapprocher des fragments dont je viens de parler ; elles sont peu nombreuses et principalement destinées à montrer que, si la concurrence est libre, il ne peut jamais y avoir, d’une manière durable, excès du nombre des artisans dans une profession.

« L’industrie, dit Turgot, se met d’elle-même en équilibre avec les salaires offerts ; s’il y a un métier où l’on gagne plus, un certain nombre d’artisans abandonne celui où l’on gagne moins ; mais si la communication est interceptée entre les différents canaux de l’industrie par des obstacles étrangers, si des règlements téméraires empêchent le fabricant de se plier au goût du consommateur ; si des communautés exclusives, des apprentissages de dix ans pour des métiers qu’on peut apprendre en dix jours ; si des monopoles de toute espèce lient les bras à ce malheureux artisan, qu’un changement de mode oblige de renoncer à un travail qui ne le nourrit plus, le voilà condamné par notre police à l’oisiveté. »

Une autre note concerne la richesse : la terre est « la seule richesse réelle et permanente, quoiqu’il soit vrai qu’un pays peu étendu puisse quelquefois, par l’industrie de ses habitants, l’emporter sur un pays beaucoup plus vaste dans la balance du commerce et de la politique. »

Cette note est antérieure à la publication de l’Essai sur la nature du commerce de Cantillon.

Une troisième note est relative encore à la liberté de l’industrie : « Il semble que par les idées de notre ancienne police, le travail et l’industrie soient défendus par le droit commun et qu’on ait seulement accordé par grâce ou vendu à quelque particulier les dispenses de cette loi. »

À l’égard de la réglementation industrielle, Turgot avait des idées bien arrêtées avant d’être entré en relations avec Vincent de Gournay. C’est, en effet, à l’occasion de la traduction du pamphlet de Tucker qu’il se lia avec l’intendance du commerce. Il l’accompagna ensuite dans des tournées de service, en 1755 dans l’Ouest et le Sud-Ouest de la France, à la Rochelle, à Bordeaux, dans la Guyenne, à Bayonne, et l’année suivante le long de la Loire, depuis Orléans jusqu’à Nantes, à travers le Maine et l’Anjou, et le long des côtes de Bretagne, depuis Nantes jusqu’à Saint-Malo en revenant par Rennes.

« Sa reconnaissance, dit Du Pont de Nemours, a regardé comme un des évènements qui ont le plus avancé son instruction le bonheur qu’il eut d’accompagner M. de Gournay dans ses tournées. »

Depuis 1755 jusqu’en 1759, Turgot s’éloigna peu de cet ami auquel il pensa toujours après l’avoir perdu.

Les deux articles économiques qu’il donna à l’Encyclopédie, Foires et Fondations, sont le résumé des conversations qu’il avait eues avec lui. On lit dans le premier : « Faut-il donc, disait le magistrat à qui nous devons la traduction de Child, et auquel la France devra peut-être un jour la destruction des obstacles que l’on a mis aux progrès des lumières… jeûner toute l’année pour faire bonne chère certains jours ? » Et dans l’article Fondations : « Les hommes sont-ils puissamment intéressés au bien que vous voulez leur procurer ; laissez-les faire, voilà le grand, l’unique principe ! »

Ces deux articles parurent dans le 7e volume de l’Encyclopédie daté de 1757, à côté de l’article Fermiers de Quesnay.

Deux ans plus tard, en 1759, Turgot eut à écrire l’éloge de Gournay, emporté prématurément. Il était, depuis quelque temps déjà l’un des familiers de l’entresol de Quesnay et recevait l’enseignement un peu despotique du médecin de Louis XV. Un grand changement dans ses idées était accompli : de mercantiliste, il était devenu économiste. Il avait d’ailleurs atteint la trentaine et son intelligence était en pleine maturité. « Il combina, comme le dit Du Pont, la doctrine de ses deux maîtres, avec la connaissance qu’il avait du droit et avec les vues de législation civile et criminelle qui avaient occupé sa tête et intéressé son cœur et parvint à former sur le gouvernement des nations un corps de principes à lui, embrassant les autres et plus complet encore. »

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[1] Lettre inédite.

[2] Lettre à Caillard, 1er janvier 1771.

[3] Première édition. — La 2e, fortement augmentée, est de 1736.

[4] Esquisse d’un Tableau Historique des Progrès de l’Esprit humain.

[5] Par Gournay et Butel Dumont.

[6] Parmentier, Le Parfait boulanger, 1778.

Dans l’introduction de L’Inventeur (1867), son premier livre, Yves Guyot étudie la condition des inventeurs au temps de l’ancienne France et explique pourquoi la liberté et la propriété doivent être garanties aux hommes de génie qui bouleversent les habitudes.

« L’Inventeur était une synthèse où s’accuse déjà la méthode agile de composition qui lui restera familière, étude de droit industriel mêlée de récits vécus, de considérations économiques, où s’affirment également en traits décidés une énergie de pensée, un vouloir d’initiative, une indépendance d’action que le temps et la lutte vont redoubler : une sévère critique de la législation spéciale y montrait le dédale de difficultés officielles dans lesquelles se débattaient dans l’industrie les initiateurs et esprits de progrès.

À la fin de 1866, l’Inventeur parut et fut aussitôt remarqué, bien que cette année célèbre du réveil de la jeunesse et de Sadowa fût plutôt d’agitation purement politique. On rapporte que Lefèvre-Duruflé, ancien ministre du Commerce, alors sénateur, un grand industriel drapier d’Elbeuf, fut très frappé à la lecture du livre ; il en fit mention dans un discours qu’il prononça au palais du Luxembourg. Yves Guyot alla le voir pour le remercier. Le sénateur attendait une barbe grise ; il fut tout étonné de recevoir un tout jeune homme et lui dit en riant qu’il ne l’aurait ni lu, ni cité dans un discours au Sénat, s’il l’avait su si peu son contemporain ! » (Louis Fiaux, Yves Guyot, Paris, 1921, réédité par l’Institut Coppet, 2016)

Yves Guyot, L’Inventeur, Paris, 1867

INTRODUCTION

Certains hommes, plus optimistes que Pangloss, satisfaits de l’état de choses actuel, se trouvant bien et croyant que tout le monde jouit de leur bonheur, adversaires des réformes et des progrès qui pourraient troubler leur béatitude, ne manquent pas de dire chaque fois qu’on parle devant eux des misères de l’inventeur : « À quoi bon ces déclamations, ces lieux communs ? nous les connaissons. Autrefois, sans doute, les inventeurs étaient persécutés, honnis, condamnés le plus souvent à mourir de misère. Mais, maintenant, il n’en est plus ainsi : ils jouissent du droit commun, ils rencontrent même de nombreux encouragements. Pourquoi donc leur faire une situation à part et plaider une cause qui n’existe pas ? »

Nous connaissons aussi, nous, ces raisons qu’à notre tour nous pourrions traiter de lieux communs : ce sont celles que nous répètent tous les gouvernants et tous les satisfaits. En vain leur montre-t-on quelque plaie béante, hideuse, gangrenée, ils répondent sans s’émouvoir : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. »

Nous nous permettrons de n’être pas de l’avis de ces médecins Tant Mieux. Qu’ils nous prouvent tout d’abord qu’il n’y a plus de misères à soulager, de chancres à extirper, de douleurs à guérir, et alors nous pourrons nous montrer joyeux. Sans doute, le sort de l’inventeur s’est amélioré depuis la Révolution ; mais le sort de l’ouvrier s’est aussi amélioré, le gouvernement aussi s’est amélioré. Est-ce à dire pour cela que tout soit fait et que nous pouvons nous reposer ? Je crois que nous aurions tort de nous endormir dans une sécurité trompeuse avant que l’état social soit arrivé à la perfection absolue. « Il n’y a rien de fait, disait César, tant qu’il reste quelque chose à faire. »

Du reste, la cause de l’inventeur n’est pas une cause isolée : elle est celle de toutes les énergies brisées, broyées par les puissances tyranniques de notre organisation sociale. Dans notre société étroite où la place de chacun est numérotée comme la case d’un bureau, où la caste égyptienne vit encore avec son odieux despotisme, où tout semble arrangé pour comprimer les forces de l’individu, où l’air et la lumière sont parcimonieusement distribués à chacun, où on craint les Hercules, où on a peur des Titans, où on ne veut que des pygmées inoffensifs, malheur à celui qui, se sentant plein de force et de vie, essaye de briser les entraves qui le retiennent et veut prendre une autre route que le sentier de la routine ! Notre société est effrayée par les hommes forts et essaye de les amoindrir autant que possible ; son idéal n’est pas le développement des forces individuelles, il est leur compression. Et ne se rendent-ils pas coupables du crime de lèse-humanité, ces gouvernants qui, terrifiés par tout ce qui est grand et fort, voudraient arrêter la sève, mêler l’eau au sang pour paralyser toute énergie ; qui disent hautement que leur tâche est de modérer l’essor des individus, qui osent avouer que le présent est leur but, qu’à leurs yeux l’avenir est le mal, et qui, pour ce motif, présentent la plus grande résistance possible à tous ceux qui veulent pousser l’humanité en avant, dans quelque chemin que ce soit ? Est-ce le rôle qu’ils doivent jouer ? Le mandat que leur donnent les peuples est-il un brevet de geôlier ? et s’il n’est au contraire qu’une simple procuration, l’exécutent-ils en les enfermant dans des digues étroites que ne peuvent briser que des colères amoncelées ? Et alors, s’ils manquent à leur devoir, le leur n’est-il pas de réclamer contre la manière dont ils remplissent la mission qu’il leur a confiée ? Ne doivent-ils pas élever la voix pour toutes les énergies qu’ils oppriment, pour toutes les forces qu’ils font se consumer et s’épuiser dans une lutte stérile contre les mailles du filet avec lequel ils les enserrent ?

C’est pourquoi nous écrivons ce livre, car au nombre de ceux qui souffrent le plus cruellement de ce système de contrainte est l’inventeur, astre à courbe excentrique, se heurtant sans cesse contre les planètes qui accomplissent tranquillement leur course et brisent par leur puissance d’inertie ceux qui viennent les choquer. Il a un grand malheur : il est trop puissant pour s’astreindre à la vie de mollusque qui semble l’idéal de la majorité des Français ; et cependant le Français, peut-être plus que tout autre, est remuant, actif, entreprenant. Pourquoi donc se condamne-t-il le plus souvent à végéter dans un bureau, à pourrir dans une administration, et n’a-t-il d’autre but que de se nourrir à l’auge du budget, au lieu d’aller, comme l’Anglais, chercher au loin la richesse quand il ne la trouve pas auprès de lui, ou de se lancer dans les gigantesques et aventureuses entreprises dans lesquelles l’Américain trouve si souvent une fortune inespérée ? Ah ! c’est que nous manquons de liberté ; c’est que nous sommes habitués à ne marcher que soutenus par les lisières de l’autorité ; c’est que nous invoquons sans cesse, et à propos de tout, l’État comme notre ange tutélaire, parce qu’il nous a forcés, depuis Napoléon, à ne pouvoir rien faire sans lui. Nous voudrions voir disparaître cette funeste tendance. Il faut que le souffle chaud et puissant qui animait nos pères sous la Révolution et leur faisait faire tant de prodiges, remplisse encore nos poumons, si nous ne voulons pas nous laisser dépasser par les peuples qui nous entourent et qui déjà, sous bien des rapports, nous sont supérieurs, quoi que puissent dire les chauvins. Et pourquoi nous dépassent-ils ? pourquoi serons-nous bientôt réduits à nous traîner à leur remorque, si ce n’est parce que l’industrie prend chez eux des proportions colossales qu’elle n’atteint nullement chez nous ? N’est-ce pas elle qui fait la supériorité de l’Angleterre et de l’Amérique ? Car elle est maintenant la seule puissance ; les autres sont passées au second rang ; ce n’est plus l’épée qui fait la grandeur d’un peuple, c’est la machine.

Ce n’est que d’hier qu’elle est née et que d’hier que nous connaissons sa force. La société antique l’ignorait complétement : ses philosophes, perdus dans les nuages d’une philosophie ergoteuse reposant sur des phénomènes mal observés et mal interprétés, même quand elle est le plus intimement liée à la nature, comme l’épicurisme et le péripatétisme ; ses citoyens absorbés tout entiers par les préoccupations de la vie politique, les luttes de l’Agora et du Forum, le noble métier des armes, dédaignaient souverainement l’artisan, méprisaient même certains métiers, — les tanneurs, par exemple, — regardaient le travail comme chose vile, soin d’esclave, et l’abandonnaient à un être ni bête ni homme, chargé de pourvoir aux besoins de la vraie société. C’était fort juste. Le travail étant le devoir, le besoin étant le droit, l’Athénien, le Spartiate ou le Romain, peuples vainqueurs, peuples forts, s’arrogèrent le droit et imposèrent le devoir au vaincu.

Aussi l’industrie n’existait-elle réellement pas : cette mère nourrice était moins que la courtisane Laïs ou l’impératrice Messaline. Au lieu d’avoir ses palais au milieu de Rome, elle était condamnée à habiter quelque humble échoppe ou une bouche d’égout. Elle était reléguée au dernier rang, regardée comme infâme, et son seul contact était une souillure.

Elle ne devait pas se relever au milieu de l’invasion des barbares ; elle devait encore moins se relever sous l’influence de l’esprit catholique et aristocratique qui dominait le Moyen âge. Le caractère entièrement spiritualiste du catholicisme rejetait toute préoccupation matérielle : il chassait Pan pour le remplacer par une divinité étrangère. S’il soulageait le pauvre, s’il affranchissait l’esclave, il créait le serf ; pour lui, le salaire était au-dessous de l’aumône, la mendicité au-dessus du travail.

Quelques congrégations religieuses, il est vrai, se livrèrent à des occupations manuelles ; mais elles furent loin de laver le travail de l’ignominie dont il était souillé. Elles ne le considérèrent jamais comme le but de la vie humaine ; ce n’était qu’un châtiment, une mortification.

Dans ces conditions, le travail devait rester et resta l’attribution d’un être mi-parti esclave, mi-parti affranchi. Le serf et le vilain durent pourvoir aux besoins de la société guerrière et cléricale. « Travaille, vilain, travaille ! » a dit Rabelais.

Et voyez le Symbole, comme il se rapporte bien à cet état de choses ! La Bible raille le travail dans la figure de Tubalcaïn et des constructeurs de la tour de Babel ; les dieux poursuivent Hercule, le grand défricheur ; Jupiter enchaîne, sur un rocher, Prométhée, le créateur du feu ; la nature, au Moyen âge, est personnifiée en Satan.

Les artisans, livrés à toutes les exactions des seigneurs, à tous leurs abus de pouvoir, un jour se levèrent, et, suivant le grand mouvement communal du douzième siècle, pour résister aux oppressions qui les accablaient ils s’unirent entre eux et fondèrent les corporations, maîtrises et jurandes, sortes de réminiscence des corps de métiers romains.

Seulement, comme dans cette société tout était privilège, comme ces corporations ne se formèrent elles-mêmes que par privilège, elles gardèrent pendant toute leur durée un caractère d’exclusion. Voulant avoir avant tout une forte organisation, elles ne cherchèrent que les constitutions les plus fortes possible, sans se préoccuper de liberté. Elles se constituèrent, sur le modèle de l’organisation sociale au milieu de laquelle elles se trouvaient, en véritables aristocraties. Chacune d’elles prit d’abord soin de s’isoler dans son coin, bien agglomérée, bien unie, de manière qu’il ne pût y avoir de désertion ni d’intrusion dans son sein. Elles apportèrent dans leurs statuts cet esprit exclusif et orgueilleux qui était alors le maître du monde ; elles formèrent, elles aussi, de petites féodalités sur lesquelles régnaient les maîtres. Ceux-ci cherchèrent, autant que possible, à restreindre leur nombre et à faire de la maîtrise une caste héréditaire en obligeant celui qui n’était pas de leur sang à remplir, pour y arriver, une foule de conditions à peu près insurmontables. Chacun des maîtres voulut devenir un petit baron ; l’artisan fut un serf à leurs yeux.

Aussi quelles difficultés entassées à plaisir pour décourager le malheureux qui avait la haute ambition de vouloir faire partie de cette noblesse ! Il devait d’abord faire un apprentissage de cinq ans chez un seul maître et ensuite travailler pendant cinq ans comme compagnon. Dans certaines corporations, un maître ne pouvait avoir plus d’un apprenti ; les perruquiers ne devaient en prendre un que tous les trois ans. Enfin, ces dix ans de noviciat sont subis ; mais tout n’est pas terminé : le candidat doit passer au moins un an à faire un chef-d’œuvre que doivent juger des jurés choisis parmi les maîtres.

Ceux-ci, voulant restreindre autant que possible leur nombre, naturellement trouvaient son chef-d’œuvre détestable et le brisaient impitoyablement, à moins que le pauvre ouvrier n’adoucît leur rigueur à l’aide « de présents et de banquets ». Mais si ses ressources étaient épuisées par l’argent qu’il avait dépensé pour construire ce chef-d’œuvre et le temps qu’il y avait consacré, il se voyait condamné sans retour. Voulant fuir la tyrannie des maîtres, il essayait de s’isoler, de travailler à son compte. Alors, malheur à lui s’il était trouvé ! Tourmenté par ses tyrans, il devait se soumettre à leur despotisme ; et il voyait, le malheureux, arriver au degré de maîtrise des hommes incapables, sans nul effort, mais à qui leur naissance ou leur argent donnait ce droit.

Si cet esprit exclusif dominait à l’intérieur de ces petites sociétés, il devait encore se manifester au dehors. Elles avaient leurs guerres privées, comme les autres seigneuries : par leurs luttes perpétuelles, elles troublaient tout ordre, arrêtaient tout essor, toute production, suspendaient tout à coup les travaux, apportaient les plus grandes perturbations dans l’industrie et en même temps comprimaient tout élan, toujours prêtes qu’elles étaient à se révolter contre toute innovation qu’eût essayé de faire une rivale.

Voici, entre autres, un exemple assez remarquable et assez curieux de cet esprit de jalousie qui existait entre chacune d’elles.

C’est le procès des poulaillers et des rôtisseurs. Dans le quatorzième siècle, ces derniers tentèrent de mettre la volaille et le gibier à la broche, comme les viandes de boucherie. Les premiers réclamèrent contre cet abus. Louis XII, croyant que du moment que les rôtisseurs rôtissaient un bœuf, ils pouvaient tout aussi bien rôtir un poulet, leur accorda en 1509 le privilège de vendre toutes sortes de viandes, en poil et en plume, habillées, lardées et rôties. Mais les poulaillers ne se tinrent pas pour battus : ils pensèrent que le roi avait outrepassé ses pouvoirs et ils en appelèrent au Parlement. Louis XII mourut avant le combat ; les poulaillers auraient pu dire que c’était de peur. François Ier, prince héroïque et chevaleresque, ne craignit pas les broches des poulaillers et soutint de nouveau celles des rôtisseurs en leur accordant des lettres patentes. En 1578, le Parlement jugea enfin la cause ; les rôtisseurs triomphèrent et purent enfin rôtir à leur aise, mais ils ne jouirent de leur bonheur que pendant soixante ans. En 1628, les poulaillers parvinrent à faire rendre un arrêt qui interdisait aux rôtisseurs de faire nopces et festins, et de vendre, ailleurs que chez eux, plus de trois plats de viande bouillie et trois plats de fricassée.

On comprendra facilement combien devaient être vivaces et nombreuses ces querelles, quand on saura que six corporations contribuaient à l’équipement d’un cheval : les chapuisiers faisaient le fond de la selle ; les bourreliers, les troussequins ; les peintres selliers, les ornements ; les blasonniers, les armoiries ; les lormiers, le mors, les gourmettes et les étriers ; enfin venaient les éperonniers. Les lormiers firent aux bourreliers un procès qui dura un demi-siècle, pour les empêcher d’exposer en vente mors, gourmettes et chanfreins.

Le naturalisme réagit enfin contre le spiritualisme du Moyen âge. Roger Bacon célèbre la puissance de l’homme sur la matière. François Bacon trace à la science l’itinéraire qu’elle doit suivre : des têtes immenses, encyclopédiques sondent, mesurent, étudient la matière dans toutes ses formes, dans toutes ses manifestations ; les artistes sont savants comme Léon Batista Alberti, comme Léonard de Vinci, comme Michel-Ange ; les savants sont artistes comme Bernard Palissy. Tous se jettent sur cette nouvelle proie, trop longtemps dédaignée, et livrée maintenant à l’activité humaine. Rabelais proclame un nouveau dieu : Gaster, le grand inventeur.

L’industrie, poussée et pressée par la science, fait quelques pas en avant : elle se dégage de la routine du Moyen âge ; elle commence, sous l’influence de l’individualisme que proclame Luther, à vouloir rompre avec le passé.

Mais c’est en vain : elle se brise contre les mille liens qui la retiennent ; les corporations subissent les diverses phases que parcourt la royauté, mais ne sont pas abolies : d’abord aristocratiques, isolées, soumises à une classe privilégiée, formant de petits corps séparés, petites sociétés féodales dans une société toute féodale, elles changèrent de caractère quand la royauté voulut renverser toutes les puissances rivales qui se partageaient la France, et substituer au désordre qui régnait partout l’unité monarchique.

Voulant détruire les libertés communales, les associations de bourgeois, comme elle voulait détruire les grandes seigneuries, pour remplacer les franchises municipales et l’indépendance féodale par le pouvoir royal, elle attaqua toutes les castes ; et les maîtrises durent subir le sort commun.

Pour y parvenir, Henri III promulgua, en 1581, un édit dont le préambule développe fort bien le but qu’il se propose : appliquer une législation uniforme à toutes les corporations de la France, c’est-à-dire substituer à l’aristocratie de la maîtrise le privilège royal, en protégeant l’artisan contre la tyrannie des maîtres et en lui permettant d’obtenir plus facilement le degré de maîtrise.

Mais cet édit n’apporta aucun remède au mal ; il déplaça le pouvoir, et ce fut tout : il arracha l’ouvrier au despotisme du maître, non pour l’affranchir, mais pour le soumettre à la domination royale. Celle-ci s’empara de la police du travail, tenant enfermés dans ses règlements les individus et les corporations. Au lieu de laisser les maîtrises former une petite caste héréditaire, elle s’arrogea la prérogative de les créer. Elles ne furent plus, il est vrai, un privilège de naissance ; elles devinrent une faveur royale. Si l’artisan qui voulait arriver au degré de maîtrise n’eut plus à l’obtenir des maîtres, il n’en dut pas moins l’acheter ; payer à ceux-ci ou payer à la royauté n’était pas une grande amélioration dans son sort ; maître pour maître, qu’importe ? C’est toujours l’histoire de l’âne et des voleurs. Il n’y eut réellement à profiter de ce déplacement de pouvoir que la monarchie, pour laquelle le trafic et la création des maîtrises devinrent une excellente exploitation financière dont on ne se faisait faute. Avènement à la couronne, mariages, naissances de princes, de princesses, et ceci et cela, autant de prétextes pour en créer de nouvelles, toutes de faveur, pour lesquelles on n’exigeait pas même le chef-d’œuvre et autres preuves demandées de la capacité du candidat.

Henri IV, par un édit de 1608, sous prétexte de mettre un terme à cet abus, révoqua toutes les créations de maîtrises antérieures à son avènement, et fit fermer les boutiques et ouvroirs de ceux qui en étaient pourvus. C’était une excellente spéculation ; les anciennes maîtrises étant détruites, il fallait en créer de nouvelles : cette exploitation fiscale, il est vrai, amenait quelques perturbations dans l’industrie et était d’une injustice assez flagrante, puisqu’elle dépossédait des gens qui avaient acheté des maîtrises de bonne foi, croyant que le privilège royal était une sûre garantie ; mais tout cela n’était que misères de détail ; en ce bon temps on n’y regardait pas de si près : le Minotaure royal avait faim, il fallait le nourrir.

Aussi fut ce en vain que le tiers état, dans les cahiers si remarquables qu’il présenta aux états généraux de 1614, demanda que « toutes maîtrises de métiers érigées depuis les états tenus dans la ville de Blois, en l’an 1576, fussent éteintes, sans que, par ci-après, elles pussent être remises, ni aucunes autres nouvelles établies ; et fût l’exercice desdits métiers laissé libre aux pauvres sujets, sans visitation de leurs ouvrages et marchandises par experts et prud’hommes qui à ce seraient commis par les juges de la police. »

C’était demander la liberté du travail. Le cri s’élevait encore trop tôt pour être compris.

Car alors le travail n’était pas regardé comme un droit que l’homme apporte en naissant.

Si l’idée du travail s’était transformée depuis l’antiquité, ce n’était nullement dans l’intérêt individuel ou social ; ce n’était que dans l’intérêt du principe qui dominait tous les autres, du principe monarchique. Le travail, en effet, avait été regardé comme un droit attaché à la royauté, que le roi pouvait vendre, et que ses sujets devaient acheter. Ceux-là donc qui, sans permission, sans privilège ou sans charte, voulaient employer leurs forces étaient coupables, comme ceux qui ne voulaient pas payer la gabelle. Ils portaient atteinte aux droits de la couronne et devaient être punis rigoureusement.

Ayant grandi avec la royauté, cette idée domina le siècle si despotique de Louis XIV. Le grand roi, qui eût voulu être la seule puissance du monde, voulait conduire l’industrie comme il conduisait sa cour. Il l’enserra donc, par la main de Colbert, dans un réseau de règlements d’où elle ne pouvait s’échapper. Toute initiative personnelle, en dehors des choses permises, dut être sévèrement réprimée, et on essaya, par toutes les entraves possibles, d’arrêter les tentatives novatrices.

Colbert donna certains procédés qui devaient être employés à l’exclusion de tous autres, et dans lesquels toute innovation était une contravention. Par exemple, le 18 mars 1671, il publia une instruction en trois cent dix-sept articles, pour composer toutes les couleurs, et plus tard, une autre en soixante-quatorze articles pour composer les drogues.

Ici je vais citer les plus remarquables règlements de Colbert, pour montrer à quel régime tyrannique l’industrie était soumise.

Ses règlements concernant le tissage entrent dans les détails les plus minutieux. Les laines doivent être visitées avant d’être mises en vente ; elles ne doivent pas être tenues dans un lieu humide, ni être mouillées, ni être mêlées de différentes qualités, sous peine de 100 livres d’amende. L’ordonnance du mois d’août 1669 prescrit les longueurs et largeurs que doivent avoir les draps, serges rases, façons de Chartres, de Châlons, de Reims ; les camelots, bouracans, étamines, fracs, droguets, tiretaines. Elle accorde, pour son exécution, un délai de quatre mois, après lesquels tous les anciens métiers seront brisés.

Tous les draps devaient être visités ou marqués au retour du foulon, et confisqués, s’ils n’étaient pas conformes aux règlements.

Le nombre des fils à la chaîne, la largeur du peigne, la qualité de la laine étaient déterminés.

L’ordonnance du 16 octobre 1717 prescrit un poids de quatre onces pour les bas d’homme, ni plus ni moins. Cependant elle fait une petite concession : elle permet de fabriquer des bas de moindre poids pour l’étranger ; elle accorde, en outre, à la ville de Lyon la permission de fabriquer des bas avec de la soie teinte ; mais elle maintient la prohibition pour les autres villes de fabrique. Un arrêt du 22 novembre 1720 autorise la fabrication de bas à deux fils pour l’Italie et autres pays du Midi. Une nouvelle ordonnance du 6 mars 1769 augmente le poids des bas : les bas de filoselle pour hommes pèseront cinq onces ; pour femmes, trois onces.

En 1676 paraît un règlement pour les fabriques de toile de Normandie, prescrivant la qualité du lin ou du chanvre, le nombre de fils pour les toiles blancardes, fleurets et réformées ; la largeur et la longueur qu’elles doivent avoir ; défendant de les blanchir et de les acheter sans qu’elles soient marquées. L’ordonnance de 1711 impose l’obligation de porter, à cette fin, à la halle de Rouen, toutes les toiles de métier.

Cependant, jusqu’au 23 octobre 1699, la chapellerie avait échappé aux règlements ; alors elle tombe aussi sous leurs coups. Les chapeaux de pure laine, de castor et de quelques autres poils, sont permis ; mais l’emploi du poil de lièvre est rigoureusement prohibé. Vous devinez pourquoi ? Le lièvre, étant un instrument de plaisir, ne pouvait être utile.

D’autres chapeliers s’avisent un beau jour de mêler du poil de vigogne au poil de castor ; cette innovation rendait les chapeaux plus solides, ce qui ne faisait nullement l’affaire de la corporation. Aussi demanda-t-elle un édit qui prohibât cette nouvelle manière de fabriquer. Elle l’obtint ; mais quel fut le résultat ? Les chapeliers étrangers adoptèrent les chapeaux de vigogne, dont l’usage était meilleur ; et les Anglais et les Allemands, qui auparavant venaient chercher chez nous leurs couvre-chefs, préférèrent les nouveaux chapeaux et renoncèrent aux nôtres. Du reste, ce fait se représentait chaque fois qu’un besoin nouveau se faisait sentir ; nos fabricants, ne pouvant le satisfaire, ne pouvaient écouler leurs produits. Le gouvernement s’apercevant alors qu’un règlement nuisait au commerce, il le révoquait ? Pas le moins du monde. Au lieu d’essayer d’apporter remède à cet état de choses par la liberté, il modifiait le règlement en en faisant un nouveau.

Ainsi, en 1669, prescriptions de largeur pour draps du Levant : arrêt du conseil du 22 octobre 1697, modifiant ces largeurs. Le 20 novembre 1708, autre arrêt apportant de nouvelles modifications ; 20 janvier 1743, arrêt réglant les largeurs des draps de Sedan ; 12 janvier 1744, prescriptions de nouvelles largeurs.

Quelles entraves ! quelles gênes ! Il fallait sans cesse faire et défaire. Aujourd’hui le fabricant tissait une étoffe que, le lendemain, un règlement lui défendait de vendre.

Une ordonnance de 1669 fixe à une aune la largeur des serges et ratines du Dauphiné. Les étrangers refusent de les prendre. Ce ne fut qu’en 1698 qu’on permit aux fabricants de revenir à l’ancienne largeur. Pendant vingt-neuf ans, cette industrie avait donc été condamnée à perdre tout ce qu’elle exportait auparavant.

Mais ce n’est pas tout encore : l’homme est aussi réglementé que la chose ! Avaient seuls droit de fabriquer et de vendre tels, et non tels autres, dans tels lieux, et non ailleurs. Hors les sergiers et drapiers, nul ne pouvait tisser des étoffes, sous peine de 150 livres d’amende.

Défense aux teinturiers en laine de teindre la soie et le fil, et vice versa. Cordonniers et savetiers, libraires et bouquinistes, bouchers et charcutiers, barbiers, chirurgiens et barbiers vulgaires, fripiers et tailleurs, etc, etc., étaient perpétuellement en guerre, sous prétexte qu’ils empiétaient les uns sur les autres.

La religion s’en mêle : nul ne peut être apprenti s’il n’est catholique…

L’âge est réglé de même.

L’homme marié ne peut apprendre un état.

Défense aux étrangers d’importer leur industrie en France. Bien plus même, pour la fabrication de Lyon, par exemple, l’apprenti devait être né à Lyon, dans le Forez, le Beaujolais, le Bourbonnais, la Bresse, le Bugey, l’Auvergne ou le Vivarais, et non ailleurs.

De même, chaque industrie a des villes assignées, hors desquelles elle ne peut s’établir. Le compagnon ne peut arriver à la maîtrise dans une autre ville que celle où il a fait son apprentissage.

Le temps du travail est limité. Défense à certaines fabriques de travailler en telle saison. Par ordonnance du 28 juin 1723, toutes manufactures de toiles à carreaux et rayées, siamoises, fichus, steinkerque, à l’exception de celles de la ville de Rouen, cesseront, chaque année, toute fabrication, depuis le 1er juillet jusqu’au 15 septembre. L’ordonnance du 20 février 1717 défend de blanchir les toiles et linons avant le 15 mars et après le 10 octobre, sous peine d’une amende de 500 livres, portée, par l’arrêt du 24 août de la même année, à 1 500 livres.

Que pouvait faire, au milieu de tout cela, un pauvre protestant comme Denis Papin ? S’exiler, aller chercher ailleurs un pays où il pût travailler et trouver une protection.

Ce pays était l’Angleterre.

D’abord elle fut remplie aussi, elle, de corporations dont l’établissement était considéré comme une prérogative royale et un revenu du fisc. Elles avaient le même esprit d’exclusion qu’en France. Quand Edouard III appela les ouvriers flamands pour établir des fabriques de draps fins, ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à les protéger. Rien de plus tyrannique que les statuts de ces corporations. Sous Elisabeth, il fut ordonné que nul ne pourrait exercer un métier avant d’avoir fait un apprentissage de sept années ; heureusement que les villages furent exceptés de cette rigueur, le règlement n’étant applicable qu’aux villes de marché. L’ouvrier ne devait faire qu’une chose, il était condamné perpétuellement à toujours tourner la même meule. Que les spécialistes doivent regretter le bon vieux, temps où un ouvrier en carrosses ne pouvait faire faire les roues par un de ses ouvriers, mais était obligé de s’adresser à un ouvrier en roues !

Qu’importait ? La reine Anne avait besoin d’argent, et, comme elle n’aimait pas à s’adresser au Parlement, elle exploitait la veine que lui ouvrait cette concession de monopoles. Le roi Charles Ier essaya de l’imiter ; mais l’édit de 1623 vint l’arrêter, en faisant, dans un long et prolixe préambule, une sorte de déclaration de la propriété industrielle, qu’il était réservé à notre législation de 1791 de formuler dans son style bref et ferme. Ils ne devraient pas oublier, lord Granville et les autres chefs de l’école actuelle qui espère anéantir le brevet, que l’Angleterre doit, en grande partie, sa prospérité industrielle à la proclamation d’un principe que ne soupçonnaient alors nullement les autres peuples.

Il est vrai que, quelquefois, en France, l’inventeur trouvait une petite protection à la cour : quand le roi avait suffisamment écouté ses courtisans, était ennuyé de ses courtisanes, avait donné à déjeuner à ses levrettes, il daignait jeter un regard sur un pauvre diable qui passait sa vie en face d’un four, et alors il nommait Bernard Palissy son faiseur de figurines royales.

Plus tard nous voyons accorder quelques privilèges, privilèges révocables à volonté, variables dans les motifs de leur octroi, dans leurs circonscriptions, dans leurs clauses, dans leur sanction pénale ; œuvres de faveur, non de justice.

Privilège, en 1665, accordé par Colbert, pour l’importation de l’art de souffler les glaces, qui n’avait été pratiqué qu’à Venise.

Un second, en 1668, pour les glaces coulées. Deux privilèges réunis par le successeur de Colbert, en 1695.

En 1720, à Anthus, privilège de vingt ans pour manufacture de fer-blanc.

En 1725, nouveau privilège à une compagnie connue sous le nom d’Ant. d’Azincourt.

En 1755, privilège de vingt ans à Charles Renard, pour fabrication de la porcelaine de Saxe.

En 1757, Louis Renard en obtint un.

Mais qu’importait ? Ces privilèges, tout de faveur, ne constituaient pas un droit, et, par conséquent, ne pouvaient donner de sécurité à personne.

En outre, on voit que ces privilèges ne sont guère donnés que pour des objets d’importation ; il n’y a rien dans ce fait qui doive nous étonner : la liberté du travail n’existant pas en France, l’artisan était soumis à tous les règlements royaux ; il n’y avait pas possibilité de devenir inventeur.

Voyez, en effet, à quels tourments, à quelles misères étaient soumis les hommes hardis, les hommes d’initiative et de progrès qui tentaient d’apporter quelque modification aux procédés ou aux productions de l’industrie, gardés précieusement par la routine !

Les chefs des toiliers, des merciers, des fabricants de soie de Lyon, de Tours et de Rouen, parvinrent à arrêter complétement l’industrie des toiles peintes en criant bien haut : « que la fabrication des toiles peintes ruinerait le royaume et réduirait à la mendicité la population ouvrière ; que tout était perdu si l’administration ne s’opposait à l’établissement de la nouvelle industrie. »

Des fabricants de Nantes et de Rennes voulurent établir des manufactures d’étoffes de laine, fil et coton ; ils avaient fait de nombreuses préparations qui leur garantissaient une bonne et solide couleur ; mais à peine cet établissement était-il formé, que la compagnie des sergiers lui contesta le droit de fabriquer l’étoffe, et la corporation des teinturiers le droit de la teindre. Procès alors à n’en plus finir ; les capitaux destinés à l’exploitation de la nouvelle industrie y furent mangés. L’arrêt fut enfin rendu en 1660, leur donnant raison, vu que ce genre de fabrication n’était pas compris dans les règlements antérieurs ; mais ils avaient épuisé leurs ressources et étaient incapables d’exploiter leurs manufactures.

Quand Argant eut inventé les lampes à double courant, ferblantiers, serruriers, taillandiers, maréchaux grossiers, poussèrent une immense clameur, prétendant que les statuts réservaient aux membres de leurs communautés le droit de fabriquer des lampes. Il fut obligé de plaider contre eux.

Réveillon ne put parvenir à fabriquer en paix les papiers peints, les premiers qu’on ait faits en France, qu’après avoir obtenu le titre de Manufacture royale. Ce titre était lui-même un privilège très abusif. Mais il en est ainsi dans toutes les sociétés reposant sur l’arbitraire et la contrainte ; on est sans cesse obligé de leur appliquer le régime homéopathique : similia similibus. Pour corriger un vice, il faut créer un autre vice.

L’an 1761, on trouva le moyen de vernir et d’emboutir la tôle. Mais, pour exploiter cette invention, il fallait employer des outils et des ouvriers appartenant à diverses professions. L’inventeur, n’étant pas riche, ne pouvait pas payer les droits exigés pour être admis dans les corporations dont ces professions dépendaient. Aussi alla-t-il s’établir à l’étranger, et son invention ne fut rendue à la France qu’en 1793.

Lenoir avait besoin d’un petit fourneau pour préparer les métaux : il en construisit un ; les syndics de la corporation des fondeurs vinrent eux-mêmes le démolir. Nouvelle tentative, nouvelle exécution ; il lui fallut enfin, pour être tranquille, avoir une autorisation du roi, qui lui fut accordée par exception extraordinaire.

Comment veut-on que l’inventeur pût se produire, enserré dans le réseau des rivalités jalouses, consacrées par la loi ? Puis ce n’était pas tout : en admettant qu’il pût, à force de volonté, de courage et de bonheur, surmonter tous les obstacles, il lui restait à triompher encore de la grande difficulté et de la plus insurmontable, des entraves mises par l’administration à la production et au débouché des produits.

En effet, sans cesse la maréchaussée, les inspecteurs tombaient dans les ateliers, bouleversant tout, s’appropriant les procédés secrets, les dévoilant, suspendant le travail, ruinant souvent le crédit par une fausse ou mauvaise interprétation de l’état des affaires : « coupant, dit Roland, souvent quatre-vingts, quatre-vingt-dix, cent pièces d’étoffes dans une seule matinée, en confisquant un nombre énorme, frappant en même temps le fabricant de lourdes amendes, brûlant les objets de contravention en place publique, les jours du marché, les attachant au carcan avec le nom du fabricant, et menaçant de l’y attacher lui-même en cas de récidive. Et pourquoi toutes ces sévérités, toutes ces inquisitions ? Uniquement pour une matière inégale, ou pour un tissage irrégulier, ou pour le défaut de quelque fil en chaîne, ou pour celui de l’application d’un nom, quoique cela provînt d’inattention, ou pour une couleur de faux teint, quoique donnée pour telle… »

« J’ai vu faire, continue Roland, des descentes chez des fabricants, avec une bande de satellites, bouleverser leurs ateliers, répandre l’effroi dans leur famille, couper des chaînes sur le métier, les enlever, les saisir, assigner, ajourner, faire subir des interrogatoires, confisquer, amender les sentences affichées, et tout ce qui s’ensuit : tourments, disgrâces, la honte, frais, discrédit. Et pourquoi ? pour avoir fait des pannes en laine qu’on faisait en Angleterre, et que les Anglais vendaient partout, même en France ; et cela, parce que les règlements de France ne faisaient mention que de pannes en poil ! »

Veuillez bien remarquer que ceci se passait à la fin du dix-huitième siècle ; que devait-ce donc être auparavant ?

Quand on considère cet assemblage de règlements contradictoires, ce tohu-bohu d’ordonnances, ce galimatias d’arrêts en tous sens, on se demande comment notre industrie n’a pas succombé.

Cependant la grande école philosophique, s’occupant de tout ce qui concernait l’homme, vint appeler l’attention du monde sur le travail.

Une des plus belles œuvres et des plus grandes qui aient été conçues et exécutées apparaît alors. Diderot sent l’importance des arts mécaniques ; il voit l’indifférence avec laquelle ils sont traités, et alors il se met au métier de l’ouvrier, il se fait son apprenti, il construit des modèles, il scrute tous les procédés industriels, il devine les secrets de fabrique, et il fait de la description des divers moyens employés par l’homme pour dompter la matière la partie la plus neuve et la plus importante de l’Encyclopédie ; il voit en même temps la gêne que lui imposent tout l’échafaudage des corporations, le despotisme des maîtrises, les difficultés de l’apprentissage, les démarcations ridicules qui existent entre chaque métier; et il termine son travail en poussant ce cri d’avenir : « Affranchissons le travailleur ! » La voix puissante de Diderot est entendue ; elle pénètre jusque dans les provinces les plus reculées ; tout le monde se préoccupe de ces travaux qui jusqu’alors étaient demeurés inaperçus. Les économistes traitent ces questions de production, et viennent à leur tour demander la liberté du travail.

Sous l’impulsion de ce mouvement, une déclaration du roi, du 24 décembre 1762, essaya de régulariser les privilèges.

Mais, chose étrange, chose qui prouve l’aveuglement, l’esprit de restriction, de contrainte de tout l’ancien système monarchique, en essayant de régler cette matière, cette ordonnance attribue le mal, non pas à l’absence de loi protectrice et bienfaitrice, changeant le privilège en droit, non pas au peu de garanties données aux inventeurs, non pas à l’arbitraire, mais bien à l’étendue des privilèges et à leur durée !

La première loi, véritable loi ayant pour but la protection des inventeurs, est donc une loi de restriction ; elle fixe pour limite ce fameux terme de quinze ans qu’en un siècle nous n’avons pas encore pu parvenir à doubler.

Enfin cette loi existait, c’était quelque chose ; mais à qui l’appliquer, l’inventeur étant un phénomène à peu près inconnu.

Pour qu’il pût naître, se manifester, il fallait que la liberté de l’industrie fût proclamée.

Un homme, Turgot, imbu des idées de perfectibilité qu’entrevoyait ce siècle, réformateur par tempérament, libéral par principes, l’essaya en 1776.

Voici le préambule de l’édit de Turgot :

« Dans presque toutes les villes, l’exercice des différents arts et métiers est concentré dans les mains d’un petit nombre de maîtres, réunis en communauté, qui peuvent seuls, à l’exclusion de tous les autres citoyens, fabriquer ou vendre les objets du commerce particulier dont ils ont le privilège exclusif ; en sorte que ceux de nos sujets qui, par goût ou par nécessité, se destinent à l’exercice des arts et métiers ne peuvent y parvenir qu’en acquérant la maîtrise, à laquelle ils ne sont reçus qu’après des épreuves aussi longues et aussi nuisibles que superflues, et après avoir satisfait à des droits et à des exactions multipliés, par lesquels une partie des fonds dont ils auraient eu besoin pour monter leur commerce, ou leur atelier, ou même pour subsister, se trouve consommée en pure perte.

« Ceux dont la fortune ne peut suffire à ces pertes sont réduits à n’avoir qu’une existence précaire sous l’empire des maîtres, à languir dans l’indigence ou à porter hors de leur patrie une industrie qu’ils auraient pu rendre utile à l’État.

« Toutes les classes de citoyens sont privées du droit de choisir les ouvriers qu’ils voudraient employer et des avantages que leur donnerait la concurrence, par le bas prix et la perfection du travail. On ne peut souvent exécuter l’ouvrage le plus simple sans recourir à plusieurs ouvriers de communautés différentes, sans essuyer les lenteurs, les infidélités, les exactions que nécessitent et favorisent les prétentions de ces différentes communautés et des caprices de leur régime arbitraire et intéressé. »

Dans le préambule de l’édit, Turgot se trompait en attribuant le mal à la faculté même de l’association, et en ne trouvant d’autre remède pour affranchir le travail que d’étouffer cette liberté.

Non, ce n’était pas cette liberté qui était la cause du mal : c’étaient les privilèges attachés à ces corporations, c’étaient les pouvoirs abusifs qui leur étaient donnés.

À côté de cette erreur, il affirmait une idée véritablement révolutionnaire ; il arrachait un des fleurons de la couronne royale pour le rendre au peuple, en condamnant la prérogative que s’arrogeait la monarchie sur le travail.

« Nous nous hâtons, dit-il, de rejeter une pareille maxime. Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tous, et la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. »

Mais un simple édit ne pouvait changer toute l’ancienne organisation industrielle, qui était liée à tous les vices de la société de l’époque.

Il fallait, pour proclamer un principe nouveau, que ces vices fussent expurgés.

Pour aplanir les montagnes, il faut la poudre : pour briser un ordre social, il faut des révolutions ; les entraves ne devaient être brisées qu’avec le trône ; cette liberté, comme les autres, ne pouvait être proclamée que sur les ruines de la Bastille.

Aussi, les corporations détruites par Turgot en 1776 étaient-elles rétablies la même année.

Cependant jamais une tentative, si infructueuse qu’elle soit, n’a échoué entièrement : elle laisse toujours un souvenir. Cette idée de la liberté du travail, si effrayante tout d’abord pour cette société qui ne vivait que de contrainte et avait soif de règlements, préoccupait les esprits et, en 1778, Necker faisait une enquête à son sujet.

Mais les vrais principes économiques étaient si peu connus, que ce furent des fabricants qui s’opposèrent à l’abrogation de ces règlements : presque tous conclurent au régime prohibitif. Il est vrai que chacun ne demandait pas mieux qu’il lui fût le plus favorable possible et le plus défavorable à ses rivaux. Mais même ceux qui avaient eu à s’en plaindre, comme les fabricants de Roubaix, par exemple, espérant sans doute qu’il pourrait leur servir un jour, l’appuyèrent, alléguant les plus étranges raisons pour le soutenir.

Cependant les lettres patentes données à Marly, le 5 mai 1779, renouvelèrent la tentative d’affranchissement de l’industrie :

« Il sera désormais, dit l’article 1er, permis à tous les fabricants et manufacturiers de suivre, dans la fabrication de leurs étoffes, telles dimensions et combinaisons qu’ils jugeront à propos, et de s’assujettir à l’exécution des règlements. »

Et, dit le préambule :

« Nous avons remarqué que si les règlements sont utiles pour servir de frein à la rapidité mal entendue et pour assurer la confiance publique, ces institutions ne devaient pas s’étendre jusqu’au point de circonscrire l’imagination et le génie d’un homme industrieux, et encore moins jusqu’à résister à la succession des modes et à la diversité des goûts. »

On le voit, cela ne suffit pas : on veut bien donner un peu de liberté, mais le règlement reste toujours utile ; les lettres patentes ne sont donc qu’une sorte de compromis, non la proclamation d’un droit.

Les déclarations de principes n’appartiennent qu’aux violentes commotions sociales : il faut qu’elles jaillissent de ces volcans comme la lave incandescente, brûlant et détruisant tout ce qu’elle touche, se figeant ensuite et devenant rocher.

Et il faut que ce soit une commotion immense, ébranlant tout un monde. L’avènement des États-Unis à l’indépendance ne fut même pas assez fort pour transformer les principes qui régissaient l’industrie. Ce peuple, jeune et remueur d’idées, toucha bien à ce sujet. Il plaça dans sa Constitution, parmi les matières s’appliquant à tous les états, cette déclaration concernant les droits des inventeurs : « Afin d’exciter les progrès des arts et des sciences utiles, est assuré, pour des espaces de temps limités, aux auteurs et aux inventeurs, un droit exclusif sur leurs écrits et sur leurs œuvres. »

C’était bien : la tendance était bonne, c’était un témoignage de sympathie pour les travailleurs ; mais ce n’était pas non plus une déclaration formelle ; on assurait un droit, on ne le proclamait pas.

Il fallait la Révolution française pour affirmer au monde les deux grands droits du travailleur, sans lesquels il ne peut être qu’un esclave ou un serf : ces droits devaient être formulés par des hommes affamés de justice, dont le but était de combattre toutes les anciennes iniquités, d’arracher toutes les entraves qui enserraient l’homme, et de le livrer enfin à lui-même et à sa propre initiative, en lui disant : « Marche ! maintenant nulle barrière ne t’arrêtera plus ; tu es ce que tu dois être : ton maître ! tu ne dépends plus du bon plaisir d’un seigneur ou d’un roi ; tu peux travailler où bon te semblera, à ce qu’il te plaira, sans craindre la tyrannie des maîtres, les persécutions du fisc ; fabriquer ce que tu voudras, sans être forcé de faire marquer tes produits du sceau royal ; tu t’appartiens ; en un mot, tu es libre : il n’y a plus de privilèges ! »

Séance mémorable que cette séance de la nuit du 4 au 5 août 1789, qui vit s’écrouler, sous le souffle de quelques orateurs, tout l’édifice des privilèges, corporations et jurandes, s’appuyant d’un côté sur le trône, de l’autre sur la Bastille.

La trombe révolutionnaire, emportant tout sur sa route, entraîna aussi dans la débâcle les privilèges accordés aux inventeurs, parce qu’ils étaient privilèges.

Mais ensuite, lorsque l’Assemblée nationale, voyant la place nette, fonda sur tous ces débris les grands principes de la société moderne, elle rétablit comme droit ce qu’elle avait anéanti comme privilège et formula cette déclaration dans son bref et ferme langage : « Toute découverte ou toute invention dans tous les genres d’industrie est la propriété de son auteur. »

Vous entendez : ils sont enfin proclamés, les deux droits imprescriptibles du travailleur, sans lesquels il ne peut vivre, il ne peut produire, il ne peut innover, inventer, créer ; principes dérivant l’un de l’autre, liés intimement, dont on ne peut supprimer l’un sans supprimer l’autre.

Maintenant, l’œuvre dont la Révolution avait jeté la base est-elle complète ? C’est ce que nous examinons dans ce livre.

D’abord, nous sommes revenus en arrière en ce qui concerne la propriété industrielle ; nos législateurs de 1843 n’ont pas osé maintenir ce principe absolu ; de ce droit ils ont fait un privilège, assujetti par conséquent à tout l’arbitraire auquel forcément est soumise toute concession de cette nature.

Or, en voyant les maux qu’entraîne cet arbitraire, convaincu que la propriété industrielle n’est pas un vain mot, comme nous espérons le démontrer contre certains économistes qui, sous prétexte de liberté, la repoussent, comme s’il y avait un motif assez puissant pour faire nier un droit, nous demandons à nos législateurs de revenir à la déclaration pure et simple de l’Assemblée nationale et d’en suivre toutes les conséquences.

Ce sera juste et en outre ce sera un immense bienfait pour l’humanité entière. Nous ne devons pas oublier quelle importance a prise l’industrie en notre siècle, non seulement parce qu’elle a eu la science pour la soutenir et la féconder, mais encore parce qu’un semblant de droit est venu la protéger. Que sera-ce donc quand l’inventeur jouira d’un droit réel, débarrassé de toutes les restrictions qui en ce moment en font un leurre ?

Est-il nécessaire de prouver qu’en utilisant toutes les forces de la nature, tous les agents gratuits, l’industrie diminue l’effort qui nous est nécessaire pour la satisfaction de nos besoins et par conséquent perfectionne l’individu en augmentant sa puissance et en allongeant sa vie, tandis qu’en facilitant les relations entre les peuples, elle tue la guerre et perfectionne l’être social ? Ceux qui nient ses bienfaits prouvent simplement qu’ils sont aveugles.

Mais qu’est-ce que l’industrie sans l’inventeur ? n’est-elle pas un cloaque, un bourbier, un marais stagnant ? Le bloc est là, inutile, sans vie ; il faut que la main de l’homme vienne l’animer ; c’est le rôle de l’inventeur : il est créateur comme l’artiste. Sans lui la production est étroite, insuffisante, n’est pas en rapport avec les besoins ; c’est lui qui vient l’agrandir et, en diminuant son prix, favoriser le progrès.

Nous avons vu à quoi avaient abouti les efforts faits sous l’Ancien régime pour favoriser l’industrie, en l’enserrant dans mille entraves, sous prétexte de la protéger. Nous ne pouvons demander pareille chose. Bien loin de là, nous ne croyons pas que l’intervention de l’État soit jamais utile, et nous ne lui réclamons aucune prime d’encouragement. Pour nous, l’énergie humaine ne se développe que par la liberté ; c’est elle que nous invoquons et elle seule. Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins et qui laisse le plus d’initiative à l’individu. Nous sommes donc partisan de la liberté la plus large possible, persuadé qu’elle seule doit enfanter les merveilles qu’on attendait autrefois des règlements de Colbert et que nous avons encore trop l’habitude d’attendre de l’État. Et que l’on ne vienne pas nous objecter les dangers de l’individualisme ; l’exemple de l’Amérique a prouvé qu’ils étaient chimériques : l’individualisme ne mène pas à l’isolement ; il mène au contraire à l’association. Cette nouvelle puissance ne fait qu’apparaître en France. Nous la connaissons mal encore et nous en avons peur. Des lois vexatoires, en compriment l’essor et en arrêtent le développement. Nous-mêmes ne sommes nous pas coupables ? Habitués par la longue tutelle à laquelle nous avons été soumis à ne pas compter sur nous-mêmes et à compter toujours sur la protection du gouvernement, nous n’osons encore marcher sans son appui. Or il faut, si nous voulons parvenir au but auquel nous devons tous tendre, réagir contre cette habitude. Il faut que nous n’ayons foi qu’en nos propres forces ; et alors nous deviendrons puissants, parce que nous voudrons beaucoup. Nous nous accoutumerons à compter sur nous, sur nous seuls ou sur nos égaux, et non plus sur le Pouvoir. Les hommes énergiques et indépendants ne seront plus broyés par le laminoir de l’État, n’étoufferont plus dans le moule où ils sont enfermés. Les individualités se développeront à l’aise. Comme rien ne gênera plus leur essor, elles trouveront à employer des forces qu’elles consument dans une inaction forcée ou en roulant un rocher de Sisyphe qui retombe perpétuellement sur elles. Nul n’aura plus peur de l’excès de la production, parce que la consommation sera immense. On ne cherchera plus l’égalité de la médiocrité, on cherchera l’égalité de la grandeur. L’inventeur ne sera plus un être persécuté, parce qu’il ne ressemble pas à tous les autres, parce qu’il innove et que nos esprits tranquilles ont peur de toute innovation ; parce qu’il ne suit pas la ligne assignée à chacun de nous et qu’il dérange beaucoup de gens. Il aura assez d’espace pour s’étendre. La liberté, la liberté dans sa plus large expression : voilà donc ce que nous demandons. L’association, voilà ce que nous conseillons.

De l’association, nous n’en doutons pas, doivent naître les plus grands bienfaits pour l’inventeur. Les quelques sociétés qui se sont élevées le prouvent déjà, malgré les limites forcément imposées à leur développement. Elles créent la tradition de l’esprit humain, elles réunissent, coordonnent mille matériaux, insignifiants quand ils sont isolés, très importants quand ils sont groupés ; elles épargnent à l’inventeur une multitude de travaux préparatoires, quantité de recherches, de démarches fatigantes et rebutantes : elles lui créent mille ressources, lui permettent mille essais, et, en unissant les hommes de talents différents, elles les complètent souvent l’un par l’autre ; elles doivent, en outre, exercer la plus heureuse influence sur le sort matériel de l’inventeur en lui venant en aide, pendant ses travaux préparatoires, puis en facilitant l’exploitation de son invention par la publicité, par les recommandations, par les relations qu’elles lui feront contracter, en le mettant surtout en rapport direct avec le public et en l’arrachant aux griffes des loups-cerviers toujours à la piste du malheureux qui a du génie et qui n’a pas de capital.

Mais pour que l’association puisse, en se développant sur une large échelle, arriver à ces résultats, il est nécessaire que la législation devienne plus libérale qu’elle ne l’est. Il est impossible d’agir avec puissance quand, à chaque instant, on est arrêté par un article du Code ou un règlement de police. Que la liberté vienne, et tous les maux qui écrasent l’inventeur disparaîtront : nous n’en doutons pas. Alors s’évanouiront les vieux préjugés du passé qui l’oppriment, parce qu’il veut être libre au milieu d’êtres qui sacrifient la liberté à leur tranquillité ; alors l’éducation étroite, mesquine, routinière, fausse, que nous recevons maintenant avec tant de parcimonie, se transformera en éducation pratique et universelle qui ira donner aux génies bruts, non dégrossis, le choc nécessaire pour en faire jaillir la flamme ; alors s’évanouira cette vieille science officielle, représentée par ces vieux savants, hommes arrivés et satisfaits qui, au lieu de penser à l’avenir, ne pensent qu’au passé. Alors s’éteindront ces honteuses demandes sans cesse adressées à l’État, cette quête perpétuelle, cette mendicité organisée abaissant ceux-là mêmes qui y ont recours ; alors changera complétement notre esprit public encore si bas, si petit, si aveugle, si routinier, si étroit : la liberté rend dignes d’elle ceux qui en jouissent.

YVES GUYOT.

 

En 1848, la propriété privée est l’objet d’attaques virulentes, contre lesquelles se mobilisent les économistes de la Société d’économie politique. Bastiat écrit Propriété et Loi. Adolphe Thiers est un allié de taille dans cette lutte, lui qui est déjà auréolé d’une gloire certaine. Dans De la propriété, il prend la défense de ce principe maltraité. Dans le troisième chapitre de la première partie, il montre que la propriété est « un fait constant, universel dans tous les temps et dans tous les pays ». B.M.

Adolphe Thiers, De la propriété (1848) CHAPITRE III. DE L’UNIVERSALITÉ DE LA PROPRIÉTÉ.

Que la propriété est un fait constant, universel dans tous les temps et dans tous les pays.

La méthode d’observation étant reconnue la seule bonne pour les sciences morales, aussi bien que pour les sciences physiques, j’examine d’abord la nature humaine dans tous les pays, dans tous les temps, à tous les états de civilisation, et partout je trouve la propriété comme un fait général, universel, ne souffrant aucune exception.

Les publicistes, dans le dernier siècle, voulant distinguer entre l’état naturel et l’état civil, se plaisaient à imaginer une époque où l’homme errait dans les forêts et les déserts, n’obéissant à aucune règle fixe, et une autre époque où il s’était aggloméré, réuni, et lié par des contrats appelés lois. On qualifiait du titre de droit naturel les conditions supposées de ce premier état, du titre de droit civil les conditions réelles et connues du second. C’est là une pure hypothèse, car l’homme n’a été découvert nulle part dans l’isolement, même parmi les sauvages les plus grossiers, les plus stupides de l’Amérique et de l’Océanie. De même que parmi les animaux il y en a qui, gouvernés par l’instinct, vivent en troupes, tels que les herbivores qui paissent en commun, tandis que les carnivores vivent isolés pour chasser sans rivaux, de même l’homme a toujours été aperçu en société. L’instinct, la première, la plus ancienne des lois, le rapproche de son semblable, et le constitue un animal sociable. Que ferait-il, s’il en était autrement, de ce regard intelligent par lequel il interroge et répond avant de savoir, parler ? Que ferait-il de cet esprit qui conçoit, généralise, qualifie les choses, de cette voix qui les désigne par des sons, de cette parole enfin, instrument de la pensée, lien et charme de la société ? Un être si noblement organisé, ayant le besoin et le moyen de communiquer avec ses semblables, ne pouvait être fait pour l’isolement. Ces tristes habitants de l’Océanie, les plus semblables aux singes que la création nous présente, consacrés à la pêche, la moins instructive de toutes les manières d’être pour l’homme, ont été trouvés rapprochés les uns des autres, vivant en commun, et communiquant entre eux par des sons rauques et sauvages.

Toujours encore on a trouvé l’homme ayant sa demeure particulière, dans cette demeure sa femme, ses enfants, formant de premières agglomérations qu’on appelle familles, lesquelles juxtaposées les unes aux autres, forment des rassemblements ou peuplades, qui, par un instinct naturel, se défendent en commun, comme elles vivent en commun. Voyez les cerfs, les daims, les chamois paissant tranquillement dans les belles clairières de nos forêts européennes, ou bien sur les plateaux verdoyants des Alpes et des Pyrénées : qu’un souffle d’air porte à leurs sens si fins un son qui les avertisse, ils donnent de la voix ou du pied un signe d’émotion, qui à l’instant se communique à la troupe, et ils fuient en commun, car leur défense est dans la merveilleuse légèreté de leurs jambes. L’homme, né pour créer et braver le canon, l’homme au lieu de fuir, se jette sur les armes plus ou moins perfectionnées qu’il a imaginées, prend un bois à l’extrémité duquel il place une pierre tranchante, et, armé de cette lance, grossière, se serre à son voisin, fait tête à l’ennemi, résiste ou cède tour à tour, suivant la direction qu’il reçoit du plus adroit, du plus hardi des membres de la peuplade.

Tous ces actes s’accomplissent d’instinct, avant qu’on ait rien écrit ni sur les lois ni sur les arts, avant qu’on soit convenu de rien. Les règles instinctives de cet état primitif, les plus rudimentaires de toutes, les plus générales, les plus nécessaires, peuvent bien être appelées droit naturel. Or la propriété existe dès ce moment, car on n’a jamais vu que, dans cet état, l’homme n’eût pas sa cabane ou sa tente, sa femme, ses enfants, avec quelques accumulations des produits, de sa pêche, de sa chasse ou de ses troupeaux, en forme de provisions de famille. Et si un voisin ayant des instincts précoces d’iniquité veut lui ravir quelques-uns des biens modestes composant son avoir, il s’adresse à ce chef plus fort, plus adroit, autour duquel il a pris l’habitude de se ranger pendant le combat, lui demande redressement, protection, et celui-ci prononce en raison des notions de justice développées dans la peuplade.

Chez tous les peuples, quelque grossiers qu’ils soient, on trouve donc la propriété, comme un fait d’abord, et puis comme une idée, idée plus ou moins claire suivant le degré de civilisation auquel ils sont parvenus, mais toujours invariablement arrêtée. Ainsi le Sauvage chasseur a du moins la propriété de son arc, de ses flèches, et du gibier qu’il a tué. Le nomade qui est pasteur, a du moins la propriété de ses tentes, de ses troupeaux. Il n’a pas encore admis celle de la terre, parce qu’il n’a pas encore jugé à propos d’y appliquer ses efforts. Mais l’Arabe qui a élevé de nombreux troupeaux, entend bien en être le propriétaire, et vient en échanger les produits contre le blé qu’un autre Arabe, déjà fixé sur le sol, a fait naître ailleurs. Il mesure exactement la valeur de l’objet qu’il donne contre la valeur de celui qu’on lui cède, il entend bien être propriétaire de l’un avant le marché, propriétaire du second après. La propriété immobilière n’existe pas encore chez lui. Quelquefois seulement, on le voit pendant deux ou trois mois de l’année se fixer sur des terres qui ne sont à personne, y donner un labour, y jeter du grain, le recueillir, puis s’en aller en d’autres lieux. Mais pendant le temps qu’il a employé à labourer, à ensemencer cette terre, à la moissonner, le nomade entend en être le propriétaire, et il se précipiterait avec ses armes sur celui qui lui en disputerait les fruits. Sa propriété dure en proportion de son travail. Peu à peu cependant le nomade se fixe et devient agriculteur, car il est dans le cœur de l’homme d’aimer à avoir son chez-lui, comme aux oiseaux d’avoir leurs nids, à certains quadrupèdes d’avoir leurs terriers. Il finit par choisir un territoire, par le distribuer en patrimoines où chaque famille s’établit, travaille, cultive pour elle et sa postérité. De même que l’homme ne peut laisser errer son cœur sur tous les membres de la tribu, et qu’il a besoin d’avoir à lui sa femme, ses enfants, qu’il aime, soigne, protège, sur lesquels se concentrent ses craintes, ses espérances, sa vie enfin, il a besoin d’avoir son champ, qu’il cultive, plante, embellit à son goût, enclôt de limites, qu’il espère livrer à ses descendants couvert d’arbres qui n’auront pas grandi pour lui, mais pour eux. Alors à la propriété mobilière du nomade succède la propriété immobilière du peuple agriculteur ; la seconde propriété naît, et avec elle des lois compliquées, il est vrai, que le temps rend plus justes, plus prévoyantes, mais sans en changer le principe, qu’il faut faire appliquer par des juges et par une force publique. La propriété résultant d’un premier effet de l’instinct, devient une convention sociale, car je protège votre propriété pour que vous protégiez la mienne, je la protège ou de ma personne comme soldat, ou de mon argent comme contribuable, en consacrant une partie de mon revenu à l’entretien d’une force publique.

Ainsi l’homme insouciant d’abord, peu attaché au sol qui lui offre des fruits sauvages ou de nombreux animaux à dévorer, sans qu’il ait beaucoup de peine à se donner, s’assied à cette table chargée de mets naturels, et où il y a place pour tous, sans jalousie, sans dispute, tour à tour s’y asseyant, la quittant, y revenant comme à un festin toujours servi par un maître libéral, maître qui n’est autre que Dieu lui-même. Mais peu à peu il prend goût à des mets plus recherchés ; il faut les faire naître ; il commence à y tenir parce qu’ils valent mieux, parce qu’il a fallu beaucoup travailler pour les produire. Il se partage ainsi la terre, s’attache fortement à sa part, et si des nations la lui disputent en masse il combat en corps de nation ; si dans l’intérieur de la cité où il vit, son voisin lui dispute sa parcelle, il plaide devant un juge. Mais sa tente et ses troupeaux d’abord, sa terre et sa ferme ensuite, attirent successivement ses affections, et constituent les divers modes de sa propriété.

Ainsi à mesure que l’homme se développe, il devient plus attaché à ce qu’il possède, plus propriétaire en un mot. À l’état barbare, il l’est à peine ; à l’état civilisé, il l’est avec passion. On a dit que l’idée de la propriété s’affaiblissait dans le monde. C’est une erreur de fait. Elle se règle, se précise, et s’affermit loin de s’affaiblir. Elle cesse, par exemple, de s’appliquer à ce qui n’est pas susceptible d’être une chose possédée, c’est-à-dire à l’homme, et dès ce moment l’esclavage cesse. C’est un progrès dans les idées de justice, ce n’est pas un affaiblissement dans l’idée de la propriété. Par exemple encore le seigneur pouvait seul dans le Moyen âge tuer le gibier, nourri sur la terre de tous. Quiconque aujourd’hui rencontre un animal sur sa terre le peut tuer, car il a vécu chez lui. Chez les anciens la terre était la propriété de la République ; en Asie elle est celle du despote ; dans le Moyen âge elle était celle des seigneurs suzerains. Avec le progrès des idées de liberté, en arrivant à affranchir l’homme on affranchit sa chose ; il est déclaré, lui, propriétaire de sa terre, indépendamment de la République, du despote ou du suzerain. Dès ce moment la confiscation se trouve abolie. Le jour où on lui a rendu l’usage de ses facultés, la propriété s’est individualisée davantage, elle est devenue plus propre à l’individu lui-même, c’est-à-dire plus propriété qu’elle n’était.

Autre exemple. Dans le Moyen âge, ou dans les États despotiques, on concédait à l’homme la surface de la terre, mais on ne lui en accordait pas le fond. Le droit de creuser des mines était un droit régalien, qu’on déléguait à prix d’argent, et temporairement, à quelques extracteurs de métaux. Avec le progrès du temps on a compris que l’intérieur de la terre pouvant être le théâtre d’un travail nouveau, devait devenir le théâtre d’une propriété nouvelle, et on a constitué la propriété des mines, de façon qu’aujourd’hui il y a deux propriétés sur la terre, une au-dessus, celle du laboureur, une au-dessous, celle du mineur.

La propriété est donc un fait général, universel, croissant et non décroissant. Les naturalistes en voyant un animal qui, comme le castor ou l’abeille, construit des demeures, déclarent sans hésiter que l’abeille, le castor sont des animaux constructeurs. Avec le même fondement, les philosophes, qui sont les naturalistes de l’espèce humaine, ne peuvent-ils pas dire que la propriété est une loi de l’homme, qu’il est fait pour la propriété, qu’elle est une loi de son espèce ! Et ce n’est pas dire assez que de prétendre qu’elle est une loi de son espèce, elle est celle de toutes les espèces vivantes. Est-ce que le lapin n’a pas son terrier, le castor sa cabane, l’abeille sa ruche ? Est-ce que l’hirondelle, joie de nos climats au printemps, n’a pas son nid qu’elle retrouve, qu’elle n’entend pas céder ; et si elle avait le don de la pensée, ne serait-elle pas révoltée elle aussi des théories de nos sophistes ? L’animal qui pâture, vit paisiblement en troupe, comme les nomades du désert, dans certains pâturages dont il ne s’éloigne jamais, car chez lui la propriété se manifeste par l’habitude. Le carnassier, le lion, semblable au Sauvage chasseur, ne peut pas vivre en troupe, il se nuirait ; il a un arrondissement de destruction, où il entend habiter seul, et d’où il expulse tout autre carnassier qui voudrait partager son gibier. Lui aussi, s’il savait penser, il se proclamerait propriétaire. Et, revenant à l’homme, regardez l’enfant, gouverné par l’instinct non moins que l’animal ! Voyez avec quelle naïveté se révèle chez lui le penchant à la propriété ! J’observe quelquefois un jeune enfant, héritier unique d’une fortune considérable, comprenant déjà qu’il n’aura point à partager avec d’autres frères le château où sa mère le conduit tous les étés, se sachant donc seul propriétaire du beau lieu où s’écoule son enfance ; eh bien ! à peine arrivé, il veut dans ce château même avoir son jardin, où il cultivera des légumes qu’il ne mangera point, des fleurs qu’il ne songera point à cueillir, mais où il sera maître, maître dans un petit coin du domaine, en attendant qu’il le soit du domaine tout entier !

Après avoir vu dans tous les temps, dans tous les pays, l’homme s’approprier tout ce qu’il touche, d’abord son arc et ses flèches, puis sa terre, sa maison, son palais, instituer constamment la propriété comme prix nécessaire du travail, si on raisonnait pour lui ainsi que Pline ou Buffon l’ont fait pour les animaux, on n’hésiterait pas à déclarer, après avoir observé une manière d’être si générale, que la propriété est une loi nécessaire de son espèce. Mais cet animal n’est pas un animal ordinaire, il est roi, roi de la création, comme on aurait dit jadis, et on lui conteste ses titres : on a raison, il faut les examiner de plus près. Le fait, dit-on, n’est pas le droit ; la tyrannie aussi est un fait, un fait très général. Il faut donc prouver que le fait de la propriété est un droit, et en mérite le titre. C’est déjà beaucoup du reste d’avoir montré que ce fait est croissant au lieu d’être décroissant, car la tyrannie s’affaiblit, disparaît au lieu de s’étendre. Toutefois poursuivons, et vous verrez que ce fait est le plus respectable, le plus fécond de tous, le plus digne d’être appelé un droit, car c’est par lui que Dieu a civilisé le monde, et mené l’homme du désert à la cité, de la cruauté à la douceur, de l’ignorance au savoir, de la barbarie à la civilisation.

Francis Richard vient de publier une recension du roman de Joel Hirst, Les seigneurs du chaos : l’odyssée du djihad. Nous la republions ici en le remerciant et en invitant nos lecteurs à découvrir ce livre.

Les seigneurs du chaos: l’odyssée du djihad, de Joel D. Hirst

Comment expliquer qu’un jeune Touareg devienne un jour djihadiste? Qu’un jeune homme bleu, nomade du désert, devienne un jour sédentaire d’une cité? C’est, sous la forme romanesque, ce que raconte, avec toute sa connaissance du terrain, Joel D. Hirst dans Les seigneurs du chaos.

Le roman savant a l’avantage sur l’essai de personnaliser ce qui se passe dans la tête des protagonistes et, ce faisant, de l’humaniser en quelque sorte, autrement dit de le rendre compréhensible, sinon acceptable.

Le roman de Joel Hirst commence par l’épilogue de cette tragédie: Aliuf Ag Albachar, le Touareg de l’histoire, va mourir. Il a cru naïvement qu’était enfin venue l’heure de l’Azawad, cette terre mystique qui n’existait que dans l’imagination de son peuple.

Pour y parvenir, tombant dans le travers humain, trop humain, de vouloir imposer des idées aux autres par la force, il s’est tourné vers la violence; mais il existe toujours quelqu’un de plus violent. Comme il existe toujours dans les révolutions, serait-on tenté d’ajouter, un plus pur que le pur qui, à son tour, l’épure.    

Tombouctou, la cité légendaire, a été fondée par le peuple touareg, qui s’en est retiré quand elle est devenue une ville animée. Les Touaregs l’ont en effet laissée aux grands empires noirs qui les ont remerciés en les opprimant, c’est-à-dire en faisant fi de leur fierté et de leur indépendance.

Quand Aliuf se rend avec sa mère à Tombouctou pour obtenir des papiers nécessaires pour aller à Tamanrasset, depuis une dune qui domine la ville, il prie silencieusement: Que Dieu me donne cette ville un jour et je la ferais servir à sa gloire.

Dans Tombouctou, Aliuf fait la rencontre de Salif, un noir dont le père est Peul et la mère Bozo. Salif, pour se désennuyer, cherche aux autres des ennuis. C’est ainsi qu’il passe à tabac Aliuf. A la troisième rencontre – c’est masculin -, ils sont amis.

Cette amitié, quelque temps plus tard, va faire basculer le destin d’Aliuf. En portant secours à Salif sur la route de Taoudeni, il va tuer deux soldats maliens et devenir fugitif avec lui. Grâce à ses relations, ils trouvent refuge à Tamanrasset.

Leurs chemins se séparent alors. Sous l’influence de Yattara, qui habite sous le même toit qu’eux, Salif devient combattant djihadiste, tandis qu’Aliuf refuse de les suivre, non pas par lâcheté, mais parce qu’il doute que ce soit la volonté d’Allah.

Pour savoir quelle est la volonté d’Allah, Aliuf va voir le vieil Imam de la mosquée fréquentée par Salif. Youness vient vers lui après avoir entendu leur conversation. De lui il apprend que, pour accomplir, la volonté d’Allah, il existe une autre voie que celle du djihad, celle de l’esprit.

Aliuf part donc pour Marrakech. Là-bas il reçoit l’enseignement de l’Imam Bouchtat. L’authentique musulmane attitude peut se résumer à cette phrase extraite d’un de ses cours: Il ne nous appartient pas de penser ou d’analyser, seulement de suivre.

Ce rejet de la philosophie spéculative, de la dialectique, du kalam, Issam Bouchtat l’exprime plus loin avec force, après qu’Aliuf a évoqué les enseignements multi-séculaires des grands philosophes et mystiques de son peuple, à Tombouctou, la ville des 333 saints:

Tout ce que vous pensez savoir, toutes les idées qui vous sont présentées comme la vérité sont les tentatives faites par les hommes pour interpréter le message de Dieu. Ils refusent d’accepter que leur devoir n’est pas d’interpréter, mais de lire, de comprendre et d’obéir.

Aliuf devient un sage religieux. Toutefois il est homme et ce sont des motifs personnels qui vont le faire d’abord se tourner vers la violence, puis s’en détourner, tant il est vrai qu’un homme n’agit pas seulement avec sa raison, mais avec son coeur.

Dans sa préface Benoît Malbranque, en guise de conclusion, écrit à propos du djihad: Par sa violence terrible, il nous épouvante et nous paraît irrationnel: car comment, autrement que par la folie, l’horreur associée au djihad pourrait-elle être commise? Mais le djihad a aussi ses racines, matérielles et intellectuelles, que ce roman essaye d’illustrer et de présenter.

On ne saurait mieux dire.

Francis Richard

Les seigneurs du chaos: l’odyssée du djihad, Joel D Hirst, 348 pages (traduit de l’anglais par M. Lassort et B. Malbranque) Institut Coppet

Sous l’Ancien régime, la corvée était un impôt en nature touchant toute la population, mais dont la noblesse et le clergé s’exonéraient naturellement, et qui ne touchait donc que le bas peuple. Suite à son instauration, chaque habitant pouvait se voir contraint de partir travailler plusieurs jours, en nombre variable, pour la construction ou la réparation des routes à proximité de son lieu de résidence, et cela sans toucher le moindre salaire ni même la moindre compensation pour le travail des champs qu’il abandonnait ainsi que sa famille.

Les chemins faits avec la corvée l’étaient mal. Elle aboutissait à des constructions incomplètes, fragiles, mal ordonnées, mal exécutées. Étaient à blâmer les décisions incohérentes des directeurs, mais surtout le peu d’entrain que les paysans mettaient à ce travail, dont ils ne tiraient aucun salaire, et qu’ils effectuaient à contrecœur, tandis qu’ils devaient s’occuper de leur famille et de leur champ. Les paysans perdaient du temps sur les chantiers à attendre les décisions, à attendre les matières premières, et même à s’attendre mutuellement. Or les paysans partis construire les routes laissaient leurs champs, parfois à des périodes où leur attention et leur vigilance devaient être totales pour garantir la récolte.

Du fait de cet impôt en nature, les ouvriers travaillant sur les routes étaient totalement incapables d’y mettre un quelconque savoir-faire : le résultat était grossier, plein d’imperfections, d’autant que leur intérêt personnel les incitait à en faire le moins possible. Qui songe à produire le plus bel ouvrage s’il n’est pas payé ? Qui songe même à fournir le plus d’effort possible ? Qui s’y applique avec la plus grande vigilance ? Certainement, le nombre des bons citoyens s’y livrant avec sérieux et entrain était peu nombreux. « La corvée, écrit Vignon dans son étude de référence sur le sujet, était commandée avec mollesse, mal conduite, sujette à mille abus, insuffisante à continuer ou seulement à conserver les ouvrages commencés, et complètement décriée. » (Eugène-Jean Marie Vignon, Études historiques sur l’administration des voies publiques en France au XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1862, tome III, p.54)

Le système des corvées, quels qu’aient pu être par ailleurs ses résultats pratiques, était indéfendable. Il était d’abord rempli d’inégalités. Le poids de la corvée n’était d’abord pas égal à travers le territoire : dans quelques régions, on devait trois journées, dans d’autres quatre ou cinq ; dans certaines, on n’était quitte qu’après douze journées à travailler sans salaire. Ensuite, et c’est primordial, ceux qui profitaient les premiers de la qualité des routes et des chemins étaient évidemment ceux qui s’en servaient, les commerçants, les industriels, mais aussi les grands propriétaires, qui allaient et venaient constamment entre Paris et leur domicile de campagne. Or, précisément, tous ces gens étaient exemptés de la corvée. Par un curieux arrangement, l’exemption touchait également ceux qu’on pouvait appeler les protégés du syndic, c’est-à-dire de l’homme, paysan lui-même, qui était chargé de répartir le travail entre la population d’une localité. Or encore une fois, peu habitué à détenir un tel pouvoir, le syndic en usait mal.

Dans le premier article qu’il offre aux Éphémérides du Citoyen, Dupont de Nemours dresse le procès de la corvée du point de vue économique, mais aussi moral. Il précise ses idéaux de réforme et salue la grande avancée effectuée à Caen par Fontette, et à Limoges par Turgot, pour l’amélioration de ce système funeste pour l’agriculture et la richesse de la France. B.M.

Dupont de Nemours, « De l’administration des chemins », Éphémérides du Citoyen, 1767, tome V, p.131-213 ; réédité en brochure en 1767 (Pékin et Paris).

ÉPHÉMÉRIDES DU CITOYEN, ou BIBLIOTHÈQUE RAISONNÉE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

1767. TOME CINQUIÈME.

 

TROISIÈME PARTIE.

ÉVÉNEMENTS PUBLICS.

N°. Premier. Essais de réforme dans l’Administration des Chemins.

Parmi les objets que le Gouvernement a pris à cœur, pour soulager le Peuple et pour augmenter l’aisance des Cultivateurs, aujourd’hui reconnue comme unique source de la richesse nationale, un des plus importants sans doute, est l’essai qu’on a fait dans quelques Provinces de l’abolition des corvées, et d’une nouvelle Administration des grandes Routes.

On doit les premières idées de cette réformation, à l’Ami des Hommes, qui s’est élevé fortement contre l’ancien système ; mais parmi les Administrateurs, deux Magistrats distingués par leurs lumières et par leur patriotisme, M. de F*** Intendant de C**, et M. T** Intendant de L.*** ont la gloire d’avoir mis les premiers en usages à cet égard, des principes plus analogues à ceux de la Science économique ; leur exemple a fait naître l’émulation, et plusieurs s’empressent de connaître leurs procédés pour les imiter. L’écrit qu’on va lire, expose la théorie fondamentale de l’Administration des chemins, les préjugés spécieux, qui ont fait oublier cette théorie, les inconvénients que ces préjugés ont produits, et enfin la pratique nouvellement introduite dans quelques Généralités, dont l’effet doit conduire naturellement, et par degrés, à l’observation des vraies règles, desquelles, malgré les meilleures intentions, on s’était malheureusement si fort éloigné, par une erreur involontaire.

Nos Lecteurs verront que ce petit Ouvrage est d’un Auteur connu par son zèle pour la Science morale et politique. C’est le premier dont il ait orné notre Recueil ; mais nous espérons que ce ne sera pas le dernier.

***

Præfectis per omnes Provincias imperavit, ne Agriculturam impedirent unquam alio laborum genere vexando Agricolas, ut largam ubique annonam procurarent.

Lex Xuni, in Historia Sina Martini Martinii Decade primâ, p.45.

Pour avoir partout une récolte abondante, il défendit aux Intendants des Provinces, de jamais exiger des Cultivateurs aucune espèce de travaux qui pût les détourner de l’Agriculture.

Loi de XUN, huitième Empereur de la Chine, qui vivait 240 ans avant Moïse. Il y a 4024 ans, que cette Loi est perpétuellement exécutée à la Chine ; ce qui n’a pas peu contribué, sans doute, à la prospérité de ce grand Empire.

DE L’ADMINISTRATION DES CHEMINS.

 

Par M. DU PONT, des Sociétés Royales d’Agriculture de Soissons et d’Orléans, et Correspondant de la Société d’Émulation de Londres.

CHAPITRE PREMIER.

Principes généraux sur l’Administration des Chemins.

Il n’est pas nécessaire de s’étendre sur l’utilité des chemins : on sait assez que sans eux il ne pourrait presque point se faire de commerce ; que sans commerce il n’y aurait point de communication de secours réciproques entre les hommes, point d’équilibre entre les prix, une immense quantité de productions existantes et de productions possibles perdues pour l’humanité, une vicissitude perpétuelle entre la misère de l’abondance et celle du besoin.

L’avantage le plus direct et le plus sensible des chemins est pour les propriétaires des terres. Le produit net de la culture, qui leur appartient, est de toutes les richesses renaissantes, celle sur laquelle la facilité des chemins a le plus d’influence. La concurrence qui se trouve entre les Cultivateurs les force de tenir compte aux Propriétaires de tout l’accroissement de produit net que procure l’augmentation de débit et de prix à la vente de la première main, qui résulte de la diminution des frais de commerce. On peut donc regarder les chemins comme une sorte de propriété commune, nécessaire et indispensable, pour que l’on puisse faire valoir les propriétés particulières des possesseurs du territoire. La construction des chemins augmente donc la valeur des propriétés ; elle est donc une charge des propriétaires, car la dépense doit être pour ceux qui retirent le profit.

Cette dépense est une des dépenses publiques, une de celles pour laquelle le Gouvernement lève l’impôt. Toutes les dépenses publiques sont aussi des charges de propriétaires. Elles le sont dans le droit ; car elles tournent toutes au plus grand profit des propriétaires, par la loi de la concurrence, qui oblige tous les autres Citoyens à se borner à leur rétribution et à la rentrée de leurs avances. Elles le sont dans le fait ; car, en vain croirait-on en charger les Cultivateurs ou les Artisans : les premiers ne donnent de revenu aux possesseurs des terres, qu’après s’être remboursé de l’impôt qu’ils ont été contraints d’avancer, et les seconds font payer leur taxe à ceux qui payent leur salaire.

Lors donc que les fonds publics ne suffisent pas aux dépenses publiques, et que le Gouvernement est obligé de demander une addition d’impôt pour compléter le service dont il est chargé ; il ne peut, non plus que pour les contributions ordinaires, s’adresser qu’aux possesseurs du produit net du territoire.

Il y a pour cela deux moyens. L’un est de s’adresser en effet à eux directement : et par ce moyen les Propriétaires ne payent précisément que la somme dont le Gouvernement a besoin, celui-ci dépense tout ce qu’il a reçu ; l’ordre des travaux, celui de la reproduction, celui des salaires restent dans le même état ; les autres classes de Citoyens ne s’aperçoivent seulement pas par qui a été faite la dépense du revenu. Le second moyen est de ne s’adresser qu’indirectement aux Propriétaires, en s’adressant directement à quelque autre ordre de Citoyens : et par ce moyen le Gouvernement ne reçoit pas davantage, les Propriétaires payent beaucoup plus, les travaux utiles qu’exécutent ceux à qui l’on s’adresse sont interrompus, la reproduction des denrées et des richesses diminue, l’humanité entière souffre une perte sur ses jouissances qui amène l’extinction d’une partie de la population.

Lorsque les circonstances permettront de faire un arrangement solide et fondamental pour la construction et l’entretien des chemins, il est donc évident que si l’impôt ordinaire ne suffit pas à cette dépense importante, essentielle, indispensable, ce devra être uniquement et directement les Propriétaires des terres qui seront tenus de fournir la contribution nécessaire.

Il est sans doute inutile de dire que si l’on avait un corps nombreux d’hommes entretenus aux dépens du Public, consacrés au service public, et néanmoins presque inoccupés pour le Public : ce corps semblerait désigné par sa nature à exécuter ce travail public.

Il est sans doute inutile de dire qu’une semi-paie au-dessus de leur paie ordinaire, qu’il paraîtrait juste de donner aux salariés de ce corps, lorsqu’on les emploierait au travail des chemins, leur procurerait une beaucoup plus grande aisance que celle dont ils jouissent, et en ferait néanmoins quant à cette partie de très bons ouvriers très peu couteux pour la Nation.

Il est sans doute inutile de dire que si ce corps de salariés était en même temps celui des défenseurs de la Patrie, il serait infiniment désirable pour eux, et par conséquent infiniment avantageux pour l’État qu’on leur formât pendant la paix une santé robuste par des travaux modérés, mais qui demandent de la vigueur et qui l’augmentent, par des travaux qui rendraient leurs corps et leurs bras endurcis dignes de seconder leur courage, et propres à soutenir les fatigues de la guerre, mille fois plus à craindre que ses dangers, pour les hommes qui ont été longtemps oisifs, dont le désœuvrement a toujours abattu les forces, et chez lesquels il a trop souvent été la première cause de maladies funestes.

Il est inutile de dire que c’est ainsi que les Romains formèrent ces redoutables Légionnaires auxquels ils durent la conquête de l’Univers, et avec lesquels ils construisirent ces chemins solides que nous admirons encore, qui traversaient l’Europe et l’Asie, et qui ont bravé l’injure des temps.

Ces faits évidents sont connus de tout le monde ; et si le temps n’est pas encore venu qu’ils doivent contribuer à diriger notre conduite que des circonstances particulières ont vraisemblablement décidée, au moins faut-il convenir, à la louange de notre siècle, que ce temps parait approcher avec rapidité.

Mais que l’on emploie les Soldats à la construction des ouvrages publics, comme on l’a fait à celle du Canal de Briare[1], ou qu’on ne les y emploie pas ; que l’on économise par ce moyen la dépense des chemins de manière à rendre la défense de l’État moins pénible, plus sure et moins coûteuse, ou que cette idée reste au rang de tant d’autres qu’on applaudit et qu’on néglige ; il n’en sera pas moins vrai que la construction et l’entretien des chemins formera toujours un article de dépense dont le profit sera pour les propriétaires du produit net de la culture, et dont la charge par conséquent ne peut et ne doit porter que sur eux ; il n’en sera pas moins vrai que l’on ne pourra leur imposer indirectement cette charge, non plus qu’aucune autre charge publique, sans une perte immense et inévitable pour eux et pour l’État.

En effet, il est évident que si les chemins sont mauvais, les frais du transport des productions, du lieu de leur naissance à celui de leur consommation, sont beaucoup plus considérables ; que si ces frais de transport sont considérables, le prix de la vente de la première main est d’autant plus faible ; que si le prix de la première vente des productions est faible, le cultivateur ne peut donner que peu de revenu au propriétaire.

Par la raison inverse, il est évident que la construction et l’entretien des chemins diminuent les frais de transport, assurent par conséquent aux vendeurs des productions une jouissance plus entière du prix qu’en payent les acheteurs consommateurs ; que les productions se soutenant constamment à un prix plus avantageux à la vente de la première main, la culture en est plus profitable ; que la culture étant plus profitable, il y a plus de concurrence entre les entrepreneurs de culture, et par conséquent plus de revenu pour les propriétaires.

Il est également évident que si au lieu de s’adresser directement aux propriétaires pour la contribution nécessaire à la construction et à l’entretien des chemins, dans le cas où l’impôt ordinaire ne pourrait pas y suffire, on s’adressait par exemple aux cultivateurs, et qu’on les détournât eux et leurs ateliers de leur travail productif pour les employer à la corvée, la reproduction diminuerait en raison du temps perdu par ceux qui la font naître. Alors la part des Propriétaires diminuerait inévitablement. D’abord en raison de la diminution forcée du produit total. Et en outre, en raison de ce que les cultivateurs seraient néanmoins obligés de retirer sur les récoltes affaiblies, le salaire du temps qu’ils auraient employé à travailler gratuitement sur les chemins ; de sorte que ce salaire au lieu d’être payé par la nature, comme celui du temps que les colons emploient à leurs travaux productifs, serait nécessairement payé aux dépens de la part du propriétaire déjà restreinte par la diminution des récoltes.

Nous ne pouvons donc nous dispenser de conclure comme nous avons commencé que ce sont les propriétaires seuls qui doivent être chargés des dépenses qu’entraînent la construction et l’entretien des chemins, lorsque l’impôt ordinaire n’y saurait suffire ; 2°. que dans ce cas il est infiniment avantageux pour eux de payer directement cette dépense, et pour l’État de n’exiger ce payement que d’eux seuls.

C’est dans ces deux principes que consiste à ce que je crois la théorie fondamentale de l’administration des chemins. J’aurai occasion de développer encore mieux leur évidence dans les Chapitres suivants.

CHAPITRE II.

Motifs qui se sont opposés à l’arrangement qui serait le plus convenable pour assurer équitablement et avantageusement la construction et l’entretien des Chemins. Moyens qu’on a pris. Erreur involontaire, mais terrible dans le choix de ces moyens. Inconvénients de la corvée en nature.

Dans un temps très moderne, il est arrivé en France ce cas extraordinaire dont nous avons parlé, et dans lequel le Gouvernement entraîné par les circonstances, s’est cru obligé de consacrer à d’autres usages la partie des fonds publics destinée à la construction et à l’entretien des chemins. Il a pourtant fallu continuer de faire et d’entretenir des chemins. On a cru qu’en prenant indirectement sur les propriétaires l’impôt nécessaire pour y subvenir, il leur paraîtrait moins sensible. On a cru que puisque les hommes gagnaient de l’argent avec l’emploi de leur temps, avec leur travail, il était égal de demander du temps et du travail, ou de l’argent. On a cru même que la contribution en temps et travail pour les chemins leur serait plus avantageuse, parce qu’on a cru qu’ils avaient tous du temps et la faculté de se livrer au travail de la corvée, au lieu qu’il y en avait un grand nombre qui n’avaient point d’argent. On a cru qu’un impôt levé de cette manière ne pourrait jamais être détourné de sa vraie destination. Le souvenir de notre ancien droit féodal a achevé de décider pour la corvée en nature, qui paru n’être qu’une rénovation. Et par une conséquence, sans doute trop rapide, on pensa que l’ordre des Citoyens déjà chargé des corvées féodales, devait être aussi assujetti à la corvée des chemins[2].

Il faut donc rendre aux Administrateurs qui se déterminèrent pour cette manière de construire et d’entretenir les chemins, la justice de croire que ce fut avec les meilleures intentions qu’ils prirent ce parti. Mais il faut également convenir que le défaut de plusieurs connaissances pratiques qu’il ne leur était pas facile de se procurer, pût seul les empêcher d’apercevoir qu’ils tombaient dans une erreur bien dangereuse pour la prospérité publique. Cinq observations importantes et claires vont démontrer sans réplique cette triste vérité.

1°. La corvée en nature est un Impôt qui porte directement sur ceux qui n’ont que peu ou point d’intérêt à l’emploi qu’on en fait. Nous avons remarqué que la principale utilité des chemins est pour les propriétaires du produit net de la culture, et que la grandeur de cette utilité est en raison de la grandeur de leurs propriétés : or ce ne sont pas les propriétaires, et encore moins les grands propriétaires que l’on fait aller à la corvée.

2°. C’est un impôt qui ne porte que sur une partie de ceux qu’ont y a cru contribuables. Les Paroisses limitrophes des chemins en supportent seules le fardeau qui se trouve par là même infiniment plus lourd pour elles.

3°. C’est un impôt qui dans les Paroisses qui en sont chargées, est nécessairement réparti avec une inégalité invincible. Je m’en rapporte là-dessus à tous ceux qui ont été dans le cas de diriger cette affligeante répartition.

4° C’est un impôt qui coûte réellement à ceux qui le supportent, en sommes pécuniaires, en journées d’hommes et d’animaux, en dépérissement de voitures, etc., au moins le double de la valeur du travail qui en résulte. On est souvent obligé de commander des Paroisses dont le clocher est éloigné de trois lieues de l’atelier, et qui renferment des Hameaux qui en sont à plus de quatre lieues. M. le Comte DE LUBERSAC atteste même dans les excellents Mémoires qu’il a rédigés sur la Province de Franche–Comté, qu’il a vu travailler dans cette Province, de malheureux Corvoyeurs qui demeuraient à cinq lieues du chemin qu’on les contraignait de faire. Le temps se perd, les hommes et les animaux se fatiguent, et les voitures essuient mille accidents par des chemins de traverse impraticables, avant d’être arrivés sur le lieu du travail. Il faut en repartir de bonne heure, afin de retourner chez soi. Et dans le court intervalle qui reste, l’ouvrage se fait avec la lenteur et le découragement inévitable chez des hommes qui n’en attendent point de salaire. De pareilles journées ne valent pas une heure d’un homme payé, qui craint qu’un autre ne le supplante et ne lui enlève son gagne-pain ; pas une demi-heure d’un Soldat bien nourri, qui travaille au milieu de ses Camarades, sous les yeux de son Supérieur, et qui est jaloux de se distinguer. Cependant elles coûtent autant que des journées utilement employées à ceux qui en font les frais, et en souffrent la fatigue.

5°. C’est un impôt qui, détournant les Cultivateurs de leurs travaux productifs, anéantit avant leur naissance les productions qui auraient été le fruit de ces travaux ; et qui par cette déprédation, par cet anéantissement forcé de productions, coûte aux Cultivateurs, aux Propriétaires et à l’État, cent fois peut-être la valeur du travail des Corvoyeurs. Ce n’est que dans nos Villes, ce n’est qu’au sein de la plus profonde ignorance des travaux champêtres, qu’on avait pu se former l’idée de prendre d’ordonnance les journées, les voitures, et les animaux de travail de ceux qui exploitent les terres, de ceux qui font renaître l’impôt du Souverain, les revenus des propriétaires, la dîme du Sacerdoce, les salaires de tous les autres ordres de Citoyens, la subsistance de la Nation entière. Ce n’est, dis-je, qu’au sein de la plus profonde ignorance qu’on a pu s’imaginer d’employer le travail si précieux de ces pères nourriciers de l’espèce humaine, à la construction des chemins, et cela dans les mortes faisons de l’agriculture ! Ceux qui ont inventé cette expression croyaient sans doute que le travail de la terre se bornait à semer et à recueillir. Ils ne savaient pas, qu’excepté les grandes gelées, qui ne sont pas des temps propres pour travailler aux chemins, et qui sont même consacrées à une multitude de travaux indispensables pour les Fermiers, tout le reste de l’année est employé à la préparation des terres ; qu’il faut que tous les jours l’entrepreneur de culture examine le temps qu’il fait pour se déterminer sur le lieu et la nature du travail qu’il doit commander. Telle terre veut être labourée dans la plus grande chaleur ; telle autre dans un temps sombre ; telle autre dans un jour tout à fait humide ; telle autre avant ou après la pluie, etc. Il ne serait pas possible au plus habile cultivateur de dire deux jours à l’avance, s’il aura ou n’aura pas un pressant besoin de son atelier le surlendemain. Comment donc des gens qui n’entendent rien à son art et à sa physique, pourraient-ils lui prescrire des jours de morte saison ? Quand par hasard ils rencontreraient juste pour un ou deux seulement, comment le feraient-ils pour tout un Pays, où du côté d’une haie à l’autre, la différence de la nature du sol oblige un Laboureur à forcer de travail, tandis que son voisin ne peut rien faire. Il y a des terres qui ne peuvent plus recevoir un bon travail, lorsqu’on a manqué le moment favorable ; la récolte de ces terres devient alors extrêmement faible, quelquefois nulle ; comment évaluer de pareilles pertes ? Telle journée de Laboureur vaut la subsistance d’une famille, et plus de cent écus de revenu à l’État. Sur vingt ateliers qui seront commandés pour la corvée, et qui feront une dépense de dix pistoles et un travail de cinquante francs, on peut évaluer qu’il y en a dix qui perdent des journées de cette espèce ; par conséquent l’État y fait une perte évidente de six mille pour cent[3].

Cette perte retombe en entier sur le produit net de la culture, comme nous l’avons démontré dans le Chapitre précédent ; et comme nous pourrons encore le démontrer dans le suivant ; car il est des vérités si importantes et néanmoins si négligées, que les vrais Citoyens ne peuvent ni ne doivent se lasser de les répéter et de les représenter sous toutes les faces possibles aux Lecteurs.

Mais il est à remarquer que dans le produit net de la culture le Souverain a et doit avoir une part proportionnelle. Nos usages actuels ont fixé cette part aux deux-septièmes du produit net ; portion très forte, qui fournirait un revenu immense et plus que suffisant pour les dépenses publiques, dans un Royaume où le Commerce serait libre et immune, et par conséquent le territoire bien cultivé. Or, si le Souverain a dans notre pays, la jouissance des deux-septièmes du produit net de notre culture, il s’ensuit que lorsque par l’effet d’un travail de cent francs que l’on a fait faire par corvées aux Cultivateurs, ce produit net se trouve diminué de six mille livres ; le fisc public y perd pour sa part plus de 1 700 livres.

Il est encore à remarquer que cette perte énorme sur le produit net de la culture et sur le revenu public de la Nation, résulte d’une extinction de produit total, d’un anéantissement de productions qui auraient existé, si la corvée n’avait intercepté les causes de leur existence. Mais il ne peut y avoir de diminution soutenue dans la masse des productions et des revenus, sans qu’il arrive une diminution proportionnelle, et forcée par la misère, dans la population. Une somme de six mille francs, en productions annuelles, aurait fait subsister dix familles, qui sont d’abord condamnées à la mendicité, à l’émigration ou au supplice, par l’interruption irrémédiable des travaux productifs auxquels on enlève les Corvoyeurs, pour les envoyer sur les chemins  faire un travail stérile de la valeur de cent francs. Bientôt ces dix malheureuses familles cessent de renaître sur un sol qui leur refuse la pâture.

Qu’on calcule combien de toises de chemin on peut faire avec cent francs ; combien de fois il faut répéter cette dépense sur les grandes Routes de France, et l’on se formera une idée des pertes que causent la corvée, cette contribution établie sur ceux qui ont le moins d’intérêt à la payer, inégale par sa nature dans sa répartition générale, inévitablement inégale dans sa répartition particulière, dispendieuse à l’excès dans sa perception, et prodigieusement destructrice des revenus des Propriétaires et du Souverain, et de la population du Royaume. On concevra combien il y aurait de profits pour la Nation, pour le Gouvernement, pour les Propriétaires, si ces derniers étaient seuls tenus de subvenir à la dépense des chemins, lorsque l’impôt ordinaire n’y peut suffire ; et surtout si l’on employait alors, à ce service public, les troupes dont il accroîtrait la vigueur et la santé, et qui n’auraient pas besoin d’un salaire aussi fort que d’autres ouvriers, qui n’ont pas d’avance leur subsistance assurée comme le soldat.

 

CHAPITRE III.

Difficultés qui pourraient s’opposer aujourd’hui à l’établissement de la meilleure manière possible de subvenir aux dépenses de la construction et de l’entretien des Chemins. Ignorance des Propriétaires, dont il faut triompher en leur manifestant l’évidence de leur propre intérêt. Nécessité de prendre au moins un parti provisoire.

D’après ce que nous venons de d’exposer, tous nos Lecteurs sentent vraisemblablement la nécessité de renoncer le plus tôt qu’il sera possible au moyen ruineux de faire les chemins par corvée ; et la plupart d’entre eux croient sans doute aussi qu’il est fort aisé de prendre tout de suite la méthode la plus naturelle. Mais cette seconde partie de nos Lecteurs oublie que chez toutes les Nations les vérités les plus utiles ont besoin d’être, longtemps, bien longtemps, démontrées avant qu’on puisse se déterminer à les adopter pour unique règle de conduite.

Le plus grand nombre des Propriétaires du produit net de la culture, ignore encore en France que toutes les impositions retombent sur eux, et qu’elles y retombent avec une surcharge proportionnée à l’étendue du circuit qu’elles ont fait avant de revenir aux Propriétaires. Ils ne savent point que celles, particulièrement, qui portent sur les Cultivateurs et qui ne diminuent le revenu qu’après avoir détruit une partie de la reproduction des richesses renaissantes, sont les plus redoutables ; que ce sont elles qui ruinent les Fermiers, qui dégradent les terres, qui les font retomber entre les mains des Propriétaires, effruitées, dépaillées, hors d’état de produire un bon revenu, sans des dépenses extrêmes, que le Propriétaire ne saurait faire, que nul Cultivateur ne voudrait ni ne pourrait entreprendre qu’en diminuant le fermage à proportion, et qui trop souvent sont un obstacle invincible à la bonne culture ; attendu que les mêmes causes qui ont ruiné le Fermier d’une terre réduite à cet état, ont aussi diminué la fortune des autres, et ont fait naitre l’espèce de pauvreté la plus triste, la plus redoutable et la plus irrémédiable pour un Pays, celle qui résulte du défaut de richesses d’exploitation. Loin de connaître ces vérités, les Propriétaires cherchent toujours, et partout, à éluder l’impôt[4]. Dans des temps d’orage et de subvention, où chacun doit faire effort, ne quid Respublica detrimenti patiatur, l’établissement d’un vingtième leur cause la plus grande sensibilité. Mais ils voient toujours avec indifférence accroître les autres impositions, et même les tailles, qui sont prises directement aux dépens de leur revenu, ou, ce qui est bien plus fréquent et bien plus redoutable encore, aux dépens et en destruction des seules richesses qui puissent faire naître leur revenu.

Lors des augmentations de taille, les Propriétaires ont le choix de deux partis : celui de dédommager leurs Cultivateurs de la surcharge causée par cette augmentation ; ou celui de laisser les Cultivateurs se retourner comme ils pourront, afin de faire face à cette surcharge imprévue. Si les Propriétaires étaient d’humeur à se déterminer pour le premier arrangement, qui serait le plus sage, ils s’occuperaient tout autant des augmentations de la taille, qu’ils le font aujourd’hui de celles du vingtième ; car ces deux augmentations d’imposition produiraient visiblement pour eux le même effet. Ils embrassent ordinairement le dernier parti, soit par pure négligence, soit par un mouvement de cupidité, d’autant plus condamnable qu’elle n’est pas éclairée. Mais en se livrant à ce parti funeste pour eux-mêmes, pour le Souverain, pour la Nation entière, ils n’en envisagent pas les conséquences ; ils ne songent point que dans les conventions qu’ils ont faites avec leurs Cultivateurs, ils ont exigé en rigueur d’être payés par ceux-ci de tout le produit net de leurs terres, l’impôt ordinaire prélevé, et qu’ils ne leur ont laissé que la jouissance, souvent bien exiguë, des reprises indispensablement nécessaires à la culture ; que les Cultivateurs ainsi réduits à leurs reprises strictes, ne peuvent payer aucun impôt qu’en diminuant d’autant leurs dépenses productives ; que la diminution des dépenses productives nécessite la diminution des récoltes ; que cette diminution de récolte tourne forcément et en entier au préjudice de la part du Propriétaire, si le Cultivateur peut renouveler ses conventions, ou reste encore à la charge du Cultivateur si celui-ci est lié par des engagements positifs ; que dans ce second cas, la diminution des récoltes, qui ne dispense pas de payer les mêmes sommes aux Propriétaires, forme pour les Cultivateurs, une nouvelle surcharge ajoutée à celle de l’augmentation d’impôt qu’ils n’avaient pas prévue, ni dû, ni pû prévoir ; que cette nouvelle surcharge s’accumule et redouble d’année en année, par les diminutions de récoltes dont elle est la cause immédiate, et qu’il en résulte une destruction énorme, rapide et progressive de richesses, qui retombe nécessairement à la fin sur les Propriétaires, et dans laquelle on trouve une branche très considérable de l’arbre généalogique des fermes ruinées, des terres effruitées et dégradées, des friches.

Si les propriétaires font si peu d’attention à ces vérités terribles, ce n’est pas qu’elles soient fort difficiles à apercevoir. II ne faut certainement pas un grand effort d’esprit pour comprendre, qu’en supposant que le bien public exigeât nécessairement la levée d’un septier de blé de plus qu’à l’ordinaire, sur le produit d’une telle ferme, si le propriétaire donne un septier à la place de son cultivateur, il ne perdra que ce septier, dont le bien public exige le sacrifice ; mais que s’il laisse prendre ce septier sur les semences qui auraient produit six pour un, le cultivateur sèmera un septier de moins, et la récolte fera de six septiers plus faible, ce qui retranchera d’abord la nourriture de deux hommes dans l’État. Il est tout aussi visible que dès que la récolte fera de six septiers plus faible, le propriétaire ne pourra justement exiger du cultivateur le paiement de ces six septiers, qui n’existeront pas, et qu’il perdra donc six septiers de revenu, pour avoir imprudemment refusé d’en donner un. Il est encore palpable, que si le propriétaire, autorisé par un bail, dont le Gouvernement garantirait les conditions, faute de s’apercevoir que par la levée d’un septier sur les semences il en aurait rendu l’exécution impossible ; que si le propriétaire, à la faveur d’un tel bail et de la protection peu éclairée de l’autorité, force le cultivateur à payer ces six septiers, qu’il ne doit pas selon la justice naturelle, le cultivateur ne pourra subvenir à ce paiement, qu’en retranchant six autres septiers sur ses semences prochaines, lesquelles se trouveront donc de sept septiers plus faibles qu’à l’ordinaire ; savoir, un septier pour l’augmentation d’impôt, et six septiers pour le propriétaire injuste et peu réfléchi qui n’aura pas voulu dédommager son cultivateur de l’impôt, ni même de la perte causée par cet impôt destructeur : or, sept septiers de moins sur les semences causeront l’année suivante une diminution de quarante-deux septiers sur la récolte, et par conséquent sur le revenu du propriétaire qui aurait évité cette perte en payant d’abord un septier, et qui ne pourrait la reculer, sans l’aggraver encore dans la même progression chaque année de la durée de son bail.

Ces conséquences sont évidemment incontestables. Elles sont à la portée de tout le monde, parce que tout le monde sait que les récoltes ne peuvent exister sans que l’on ait commencé par semer. Mais les semences ne sont pas la seule condition nécessaire à l’existence des récoltes : il faut des travaux qui préparent la terre à recevoir ces semences ; il faut des engrais qui réparent et renouvellent les sucs nutritifs de la terre, afin que ces semences fructifient : voilà ce que personne n’ignore entièrement, et ce que très peu de gens se rappellent dans l’occasion. Si au lieu de retrancher les semences on retranchait les labours qui détruisent les mauvaises herbes qui ameublissent la terre, qui en présentent successivement les différentes parties aux influences de l’air par lequel elles sont fécondées, on aurait peu ou point de récolte. Si en laissant les semences et les labours, on retranchait les engrais qui fomentent les sels de la terre, et qui y ajoutent, les terres seraient bientôt épuisées, et les récoltes deviendraient si chétives qu’elles ne vaudraient pas les frais. C’est ce qui arrive quand les cultivateurs sont chargés de quelque imposition imprévue. Ils ne suppriment pas d’abord leurs semences, comme nous venons de le supposer pour rendre la chose plus sensible aux Lecteurs peu au fait de ces matières ; mais ils vendent une partie de leurs bestiaux, ce qui les prive des fumiers nécessaires ; ils se défont de leurs bons chevaux pour en acheter de médiocres, qui ne font les travaux ni aussi vite ni aussi bien ; ils prennent des Domestiques moins chers et moins intelligents ; au lieu de donner quatre bons labours à leurs terres, ils n’en donnent que trois légers. Les terres sont mal préparées et mal fumées, les récoltes décroissent nécessairement comme si l’on avait soustrait une partie des semences. Et si le propriétaire n’y met ordre en se chargeant de l’impôt, les récoltes et les moyens du Laboureur diminuant d’année en année, celui-ci se voit contraint par degrés de substituer aux chevaux médiocres, des haridelles ; aux haridelles, des bœufs ; aux bœufs, des vaches ; aux vaches, des ânes ; aux ânes, des femmes, telles que j’en ai vues attelées à la charrue près de Montargis. Force vient, dans le cours de cette dégradation, de diminuer enfin les semences même ; et nos meilleurs, nos plus sages Écrivains d’Agriculture pratique, sont réduits aujourd’hui à conseiller à nos Laboureurs d’ensemencer moins de terrain que ne faisaient leurs Pères, afin de mieux proportionner leurs entreprises à l’étendue de leurs facultés dépéries. [5] La plupart des Propriétaires sont tranquilles sur cette destruction progressive et funeste. Ils ne voient point que rien ne leur importe davantage. Et s’ils ne se croient pas intéressés aux effets si grossièrement évidents des augmentations de taille qu’ils laissent supporter aux Cultivateurs de leurs domaines, on peut juger qu’ils sont encore bien plus loin de comprendre que toutes les autres impositions qu’ils ne payent pas directement sur leur revenu, produisent des dégradations également destructives de ce revenu ; et qu’il leur serait ainsi très avantageux de se charger de payer eux-mêmes au Fisc la valeur de ces impositions. Il est facile d’augurer de là, combien l’Administration pourrait rencontrer de difficultés et d’oppositions à l’établissement de la méthode indiquée par la nature, par la justice, par la raison, par l’intérêt calculé du Public et des Propriétaires, pour subvenir à la dépense de la construction et de l’entretien des chemins. Nos enfants auront peine à se le persuader ; mais il n’est malheureusement que trop vrai, que dans ce siècle lettré, il y a encore en France très peu de Propriétaires assez instruits pour ne se pas croire lésés si, en supprimant les corvées, on établissait et répartissait aujourd’hui sur eux, au marc la livre de leurs vingtièmes, l’imposition nécessaire à la construction et à l’entretien des chemins ; quand même cette imposition serait réduite au taux le plus bas qu’il serait possible, et quand pour l’alléger en économisant la dépense, comme pour entretenir les forces et l’activité du soldat, on prendrait enfin le parti d’employer les troupes à cet ouvrage, dont l’importance est digne de leur dévouement pour la chose publique.

Les préjugés et les oppositions de ces Propriétaires peu éclairés céderaient sans doute à la preuve évidente des avantages qu’ils trouveraient à l’abolition des corvées. Ceux d’entre eux qui veulent réfléchir concevraient à la fin, que les charges qui portent sur leurs Fermiers, sur leurs Métayers et sur tous les autres Ouvriers employés directement ou indirectement à la culture de leurs domaines, diminuent au moins d’autant le produit, qu’eux Propriétaires en retireraient sans ces charges ; et que par conséquent, si elles causent à ceux qui en font les avances un préjudice plus grand que n’est la valeur effective de ces charges, elles sont plus nuisibles aux Propriétaires que ne le leur serait le payement direct de cette valeur effective. Et quand on leur aurait démontré, comme je tâche de le faire dans cet Ouvrage, et plus clairement encore, s’il est possible, que la corvée cause en effet à ceux qui y sont assujettis, un dommage progressif infiniment au-dessus de la valeur des chemins, et des dépenses que coûterait leur construction et leur entretien à prix d’argent ; quand on leur aurait prouvé qu’un travail qu’ils pourraient faire faire pour cent francs à des Ouvriers ordinaires, que ce même travail, lorsqu’il est exécuté par leurs Cultivateurs, au préjudice de l’exploitation de leurs terres, les prive de trois mille quatre cents livres de leur revenu[6], il est certain que tous les Propriétaires sensés, préféreraient la dépense directe des chemins nécessaires, à l’arrangement actuel, où les corvées causent une déprédation toujours renaissante, et toujours multipliée aux dépens de leurs richesses annuelles. Mais il faut s’attendre que cette résolution des Propriétaires du produit net de la culture, ne se formera que lentement et par degrés ; car entre la démonstration évidente et la persuasion universelle, il y a loin pour une Nation qui sort à peine des ténèbres de l’ignorance sur les points les plus essentiels à son bonheur, et chez laquelle un grand nombre de causes politiques et morales ont formé de la plus considérable partie des Propriétaires, une classe mixte, occupée de toute autre chose, que du soin de veiller au bien de ses propriétés territoriales.

Il faut, cependant, gouverner les Peuples selon leur cœur, comme dit l’Écriture Sainte ; et de ce principe de condescendance sage, est vraisemblablement née la circonspection avec laquelle l’administration marche toujours, même vers le bien. Il est plus agréable de faire vouloir que de commander ; et quand on ne veut ordonner que des choses utiles, il n’est point de marche plus sûre que de manifester l’évidence de leur utilité, avant de faire parler les Lois. La liberté, que les lumières et la bienfaisance du Gouvernement laissent depuis quelque temps, d’écrire sur les matières qui importent au bien public, constatera, j’ose le croire, la nécessité de suivre entièrement par rapport aux chemins, les principes que j’ai exposés dans le premier Chapitre de cet Ouvrage. Quand ces principes auront été suffisamment discutés, quand le silence ou la défaite des contradicteurs qu’ils pourraient encore trouver, auront fait voir que la partie la plus considérable de la Nation les adopte ; alors, sans doute, une Loi générale sera accordée aux vœux des propriétaires éclairés, pour régler de la manière la plus avantageuse possible à l’État, au Souverain, et aux Propriétaires, la contribution nécessaire pour la dépense des chemins, lorsque l’impôt ordinaire n’y pourra suffire.

Mais en attendant le moment de ce Règlement si nécessaire et si désirable, les inconvénients attachés à la corvée en nature, et qui causent au Souverain même, des pertes immenses en sa qualité de Co-propriétaire universel du produit net de la culture de son Empire ; ces inconvénients invincibles et si préjudiciables à l’humanité entière, demandent un très prompt remède. Il semble donc extrêmement pressant d’adopter provisoirement et généralement une autre méthode pour la construction et l’entretien des chemins, qui sans être celle à laquelle il faudra se fixer dès qu’on le pourra, soit du moins propre à prévenir les maux les plus frappants qui résultent du régime dans lequel les circonstances avaient entraîné l’administration en cette partie.

On a déjà tenté avec succès, dans quelques Généralités cette entreprise mitoyenne et salutaire. J’exposerai dans le Chapitre suivant la marche qu’on a suivie, j’en ferai sentir les avantages, et je remarquerai aussi les inconvénients qui y sont encore attachés.

 

CHAPITRE IV,

ET DERNIER.

 

Moyens provisoires employés dans deux Provinces, pour remplacer la corvée en nature ; et dans lesquels on trouve des avantages immenses, en les comparant avec ce que l’on fait en général aujourd’hui, quoiqu’ils soient encore loin du but où l’on pourrait et devrait parvenir à cet égard.

Je ressens un plaisir doux et pur en commençant ce Chapitre, je n’ai plus dans cet Ouvrage qu’à faire l’histoire des bienfaits et de la sagesse de l’administration, des lumières et du zèle de plusieurs Magistrats distingués : c’était un délassement nécessaire, après avoir été obligé de m’appesantir dans les Chapitres précédents sur nos erreurs passées, je devrais plutôt dire passantes, et sur les malheurs qui en étaient, qui en sont, qui en auraient été les suites inévitables.

Les moyens que je vais exposer pour suppléer à la corvée, ne peuvent être mis dans la classe des projets nouveaux qui demandent beaucoup de raisonnements pour être démontrés, beaucoup de tentatives et d’expériences pour en constater la possibilité. Il y a plusieurs années qu’ils sont adoptés et employés avec succès et avec l’approbation du Gouvernement dans deux Généralités du Royaume.

M. Orceau de Fontette, Intendant de Caen, est le premier, qui frappé des maux qu’entraîne la corvée, des inconvénients, des abus qui en sont inséparables, et s’élevant au-dessus des préjugés pusillanimes, qui tendent à laisser toutes les choses bonnes ou mauvaises dans l’état où on les trouve, résolut d’affranchir la Province confiée à ses soins, d’un fléau destructeur des récoltes, de la population, et des revenus du Souverain et des Propriétaires : voici de quelle manière s’y prit ce digne Magistrat.

Les Paroisses voisines des chemins sont chargées suivant une répartition déjà faite entre elles d’une certaine étendue de tâche pour les travaux de construction ou d’entretien de ces chemins. M. de Fontette proposa à chacune de délibérer pour choisir, ou de faire sa tâche en nature, ou de se soumettre à payer en argent au marc la livre de sa taille, l’adjudication qui en serait faite ; déclarant au surplus, que faute d’avoir dans un délai limité, notifié expressément qu’elle préfère la corvée à l’imposition nécessaire pour faire exécuter sa tâche, elle sera bien et dûment censée avoir accepté le dernier parti, et qu’en conséquence la tâche adjugée publiquement au rabais, et payée en argent, serait répartie sur les contribuables de la Paroisse qui aurait dû la faire, et qui aurait préféré de la payer. Par cet arrangement, les chemins sont construits et réparés sans que les travaux de la culture soient interrompus, et le plus redoutable des inconvénients qui résultaient de l’ancien Régime, se trouve paré et prévenu.

Peu après l’établissement de cette réforme salutaire dans la Généralité de Caen, M. Turgot fut nommé Intendant de celle de Limoges ; animé du même zèle que M. de Fontette, il en adopta les vues, et en perfectionna le plan pour l’appliquer aux deux Provinces qui composent cette Généralité.

On y propose, comme dans la Généralité de Caen, aux Paroisses limitrophes des chemins, de délibérer pour se soumettre à faire leur tâche, ou à en payer l’adjudication. Mais en leur offrant ce choix, M. l’Intendant leur promet, si elles prennent le dernier parti, de diminuer leur taille d’une somme égale à celle à laquelle aura monté l’adjudication de leur tâche : le résultat de la délibération n’est donc pas douteux. Si quelque Paroisse balance ou se refuse même à la première délibération, comme cela est arrivé dans les commencements à une Paroisse de l’Angoumois, ce ne peut être que par une suite de ce préjugé funeste, que les malheurs et les erreurs des temps passés ont fait naître, et qui porte les Habitants des campagnes à redouter l’administration jusque dans ses présents. Mais ce préjugé qu’un Gouvernement plus éclairé cherche à détruire, et qui cède toujours aux bienfaits soutenus, est dissipé par une année au plus d’expérience et d’exemple de la franchise dont jouissent les Paroisses circonvoisines, tandis que celle à qui une crainte mal-entendue a fait préférer la corvée en nature, s’y voit seule assujettie dans son canton.

Sur le vû de la délibération de chaque Paroisse, M. l’Intendant la diminue au département des tailles d’une somme égale à la valeur de l’adjudication, ainsi qu’il l’a promis ; et par un rôle séparé, dans le préambule duquel il vise et accepte la délibération de la Paroisse, et fait mention de la diminution qui lui est accordée en conséquence, il impose sur cette Paroisse le montant de l’adjudication au marc la livre de la taille.

La valeur du Rôle général des adjudications résultant de l’addition de tous les Rôles particuliers des Paroisses voisines des chemins, qui dans le système de la corvée auraient été seules chargées et surchargés par les dépenses de leur construction, et qui ont délibéré pour les faire exécuter par adjudication ; la valeur, dis-je, de ce Rôle général est ajoutée à la somme totale des tailles de la Province, et se trouve répartie sur toutes les Paroisses avec la taille même.

Cette méthode paraît préférable à celle que l’on suit dans la Généralité de Caen, en ce qu’elle évite un inconvénient de plus, qui est celui de ne faire supporter la charge des chemins qu’aux Paroisses qui en sont limitrophes[7]. Il n’y avait, il est vrai, que ces Paroisses limitrophes qui fussent assujetties à la corvée ; parce qu’il n’y avait qu’elles dont on pût exiger un travail en nature. Mais dès qu’il s’agit d’une contribution en argent, il est juste qu’elle soit répartie sur tous ceux qui profitent de l’usage qu’on en fait, et c’est ce qui arrive au moyen de l’arrangement adopté dans la Généralité de Limoges. Au moyen de la diminution que M. Turgot accorde aux Paroisses qui étaient autrefois écrasées sous le faix de la construction et de la réparation des chemins, elles n’en paient plus que leur quote-part, en raison de la répartition générale faite sur toute la Province. Les Paroisses plus éloignées, qui profitent de l’avantage des chemins, souvent autant, et quelquefois plus que les Paroisses qui en sont voisines, supportent une partie de la dépense de ce travail public, et la charge en devient plus légère par la multiplicité de ceux qui concourent à la soutenir.

Cette opération ressemble à ce qui se pratique en faveur des Paroisses grêlées, ou qui ont à faire des réparations considérables à leur Église, etc. On leur accorde une diminution dont le montant est supporté par le reste de la Généralité : usage fondé sur le Droit naturel et social, qui veut que tous les membres de la Société viennent au secours de celui qui par des circonstances malheureuses se trouve dans le cas indispensable d’avoir besoin de ce secours. La répartition générale de la dépense qui supplée à la corvée, est appuyée sur des raisons encore plus fortes. Car non seulement toutes les Paroisses d’une Province sont exposées à avoir quelque jour des chemins à faire, comme à rebâtir leur Église, et à retrouver alors avec plaisir le secours qu’elles prêtent à celles qui ont actuellement ce fardeau ; mais toutes les Paroisses d’une Généralité profitent de proche en proche de la facilité des chemins qui la traversent, au lieu qu’elles ne profitent pas toutes de l’Église ou du Presbytère que l’on rebâtit dans une d’entre elles.

De cette manière, l’Ouvrage coûte moitié moins, en comparant la dépense en argent qu’il occasionne, avec la valeur des journées d’hommes, de voitures et d’animaux que la corvée employait ; il coûte soixante fois moins, en comparant cette même dépense avec la déprédation que causait dans l’ancien système le temps précieux et inestimable que la corvée enlevait aux Cultivateurs, et dont la perte était irréparable pour eux. Nous avons vu que pour faire un travail de cent francs par corvées, l’État et la Nation souffraient une perte de six mille francs[8].

De cette manière on peut faire la même quantité de chemins, avec la moitié moins de journées et de voitures, (comme nous l’avons prouvé ci-dessus pages 157 et 158) et ces chemins sont au moins quadruples en solidité ; parce que les Entrepreneurs qui sont tenus de garantir les Chemins qu’ils ont faits, ont grand intérêt de les faire bien exécuter, afin que les frais d’entretien soient réduits presqu’à zéro ; et encore parce que les Ouvriers qu’ils emploient ont aussi grand intérêt à être attentifs, soigneux et intelligents, de peur d’être renvoyés et de perdre ce travail qui leur fait gagner leur vie. Au lieu que les Corvoyeurs, que l’on contraint de travailler sans salaire, apportent à leur ouvrage une négligence nécessairement invincible. Pressé de retourner à son travail productif le Corvoyeur n’a et ne peut avoir d’autre vue que de s’acquitter promptement de la tâche onéreuse et stérile à laquelle il est assujetti, ce qu’il ne peut faire qu’au préjudice de la solidité. Aussi voit-on dans une espace de chemin assez court, des parties rompues et délabrées, tandis que d’autres sont entières ; ce qui ne peut provenir que des changements de Corvéables, qui ont plus ou moins bien exécuté leur travail.

De cette manière la construction des chemins, au lieu d’enlever le travail des Habitants des Campagnes, leur en offre, qu’ils sont bien aises de prendre, quand ils le peuvent sans préjudicier aux travaux de leur culture : ce dont ils sont seuls juges éclairés et compétents.

Dans cette manière, l’impôt qui doit subvenir à la dépense des chemins, a une forme de répartition régulière, et qui en rend le fardeau infiniment moins pesant. Au lieu que par la corvée, le profit de la construction des chemins ne dédommage pas la Province, ni l’État, de la surcharge excessive, qui ne porte que sur un petit nombre de Paroisses, et qui n’y saurait même être assujettie à aucune forme sûre et équitable de répartition ; elle semble au contraire charger ceux qu’on y a cru contribuables, en raison inverse de leurs facultés, et de l’intérêt qu’ils ont à la construction des chemins.

Cette opération serait parfaite si, au lieu d’être répartie au marc la livre de la taille, la contribution levée pour les chemins était répartie au marc la livre des vingtièmes. Mais cela aurait passé les pouvoirs des Magistrats auxquels nous devons l’essai patriotique de la destruction de la corvée : on ne peut espérer que d’une Loi cette disposition, la seule qui soit équitable, parce que c’est la seule qui puisse rendre cette contribution le moins onéreuse qu’il soit possible aux propriétaires et à la société. Il aurait seulement été à désirer qu’en attendant cette Loi nécessaire on eût préféré de répartir la dépense des chemins en raison de la Capitation, plutôt qu’en raison de la Taille, 1°. Parce que cela eût rendu la répartition plus légère, attendu que beaucoup de personnes sont exemptes de Taille, tandis qu’il n’y a point d’exempt de Capitation ; 2°. Parce que cela eût rapproché de l’ordre naturel, puisque les exempts de Tailles sont principalement des propriétaires, et de grands propriétaires, qui sont les plus intéressés de tous à la construction des chemins, et à ce que cette construction ne se fasse pas d’une manière destructive de leur revenu ; comme il arrive, ainsi que nous l’avons démontré dans le Chapitre précédent, lorsque les cultivateurs supportent des augmentations de Taille, et n’en sont pas dédommagés sur-le-champ par leurs propriétaires.

La dépense des chemins ajoutée à la Taille, conserve les inconvénients attachés à toute imposition qui n’est pas prise directement en entier sur le produit net du territoire, et proportionnellement à ce produit net. Nous avons indiqué (depuis la page 169, jusque et comprise la page 178) quelques-uns de ces inconvénients. On peut voir combien ils sont immenses, et destructeurs des revenus du Souverain, des Propriétaires, et de la Nation, ainsi que de la population du Royaume. On peut se convaincre de l’intérêt pressant qu’a le Gouvernement d’y mettre ordre, le plutôt possible ; et de celui qu’ont les Propriétaires de prévenir la Loi qui interviendra sûrement à cet égard, par des arrangements économiques et amiables avec leurs Cultivateurs. Mais il faut convenir que ces inconvénients existaient tous d’une manière bien plus terrible, et avec des circonstances bien plus désastreuses encore dans la corvée en nature ; de sorte que la Généralité de Caen, et surtout celle de Limoges, éprouvent un soulagement considérable, quoi que ce ne soit pas à beaucoup près le plus grand qu’il eût été possible de leur procurer.

Au reste, il est évident qu’on ne saurait regarder comme une difficulté, ou comme un nouvel impôt, la perception des deniers nécessaires pour suppléer à la corvée. Celle-ci subsiste, elle est un impôt réel réductible en argent, dont la somme, ainsi évaluée, est au moins double de la dépense qu’exige la construction des chemins, et dont l’anéantissement de richesses qui en est inséparable, l’inégalité forcée de la répartition, la rigueur inévitable de la perception, centuplent au moins la pesanteur. Lever au lieu d’un impôt si redoutable, la somme nécessaire pour la construction des chemins, et en répartir la dépense sur toute une Province, ce n’est donc pas établir un nouvel impôt, ce n’est pas augmenter ses charges ; c’est la soulager au contraire des quatre-vingt-dix-neuf-centièmes d’une charge onéreuse pour elle et pour l’État, et qui par sa nature n’est pas propre à procurer convenablement au public le service qu’on en attendait.

On pourrait objecter il est vrai, que la levée des fonds qui suppléeraient à la corvée, serait une perception illégale. Il serait facile de répondre à cette objection, si les principes et le plan que je propose étaient adoptés ; et la Loi qui ordonnerait de faire les chemins pour le prix qu’ils valent, qui défendrait de faire une perte de six mille pour cent dans leur construction, qui contiendrait enfin l’abolition générale et perpétuelle de la corvée, et qui statuerait, par conséquent, sur les moyens de faire avantageusement et à peu de frais le service public, auquel elle ne peut subvenir qu’avec une déprédation effrayante ; une Loi si salutaire, aurait l’évidence de son utilité pour garant du respect et de la reconnaissance qu’elle inspirerait à tous les Ordres de Citoyens. D’ailleurs la corvée, elle-même, qui forme une imposition bien plus considérable et bien plus rigoureuse que la levée des deniers nécessaires pour la remplacer, la corvée qui a des effets si désastreusement étendus, n’a jamais été une imposition légale ; c’est-à-dire qu’elle n’a été autorisée que par des ordres particuliers.

Une objection plus sérieuse et propre à faire impression aux meilleurs Citoyens, serait celle qui résulterait de la crainte que dans des temps malheureux le Gouvernement n’appliquât à une autre destination le produit de la contribution qu’on lèverait pour la dépense des chemins, et ne rétablisse la corvée à laquelle cette contribution aurait succédé. À cette objection spécieuse, je réponds, 1°. que selon le plan que je viens d’exposer, la contribution qui succède à la corvée n’est point une imposition stable, et dont le revenu soit déterminé. La délibération des Paroisses, et le prix des adjudications qui en fixent l’existence et la quotité tous les ans, en font une espèce de cotisation, qui se paye à mesure que la dépense se fait, et dont l’emploi ne saurait par conséquent être interverti. Je réponds, 2°. que quand ce serait une imposition ordinaire et stable, jamais à l’avenir le Gouvernement ne la détournerait de sa destination, et ne la remplacerait par la corvée. S’il peut y avoir quelques exemples d’opérations à peu près semblables, ils sont de ces temps de ténèbres où personne ne songeait à l’agriculture, où tout le monde ignorait qu’elle fût la source unique des revenus, où pourvu que les Manufactures de Tours et de Lyon fussent occupées, et que des relevés, nécessairement fautifs, d’exportations et d’importations parussent nous attester que nous recevions la solde en argent de la balance du commerce, on croyait que tout allait bien dans l’État. Mais aujourd’hui qu’on s’occupe de combinaisons plus solides, que l’on commence à remonter à l’origine des richesses, à calculer les Lois physiques de leur reproduction et de leur distribution ; aujourd’hui que l’on peut se convaincre, qu’en rétablissant la corvée, pour pouvoir appliquer à d’autres usages une couple de millions, qui auraient été destinés à la dépense des chemins, le Souverain perdrait bientôt plus de trente millions de revenu annuel, il n’y a pas à craindre que l’on fasse une opération aussi absurde. L’intérêt du fisc même est ici le garant de l’observation de l’ordre naturel. Il n’est pas permis de présumer que des hommes insensés pussent jamais parvenir aux premières places de l’administration. Et s’il était possible qu’un jour à venir quelqu’un osât proposer de diminuer de trente millions le revenu du Souverain, pour lui procurer par une injustice la jouissance passagère de deux millions ; il est évident que l’indignation du Prince, et le mépris universel, vengeraient à l’instant la Nation d’un conseil aussi peu réfléchi.

La conversion des corvées en argent a été indiquée à MM. les Commissaires départis, par l’instruction qui leur fut donnée en 1737, et qui les autorise à faire faire à prix d’argent les tâches que les Paroisses n’auront pas achevées dans un certain délai, et à en répartir le montant sur les corvéables. Convertir la corvée en argent, est déjà sans doute un avantage considérable ; puisque c’est éviter la dépréciation qui résulte de la perte du temps précieux des cultivateurs et de leurs ateliers. Mais se borner à cette opération, ce n’est point assez faire ; c’est laisser subsister l’inégalité excessive de la répartition entre les Paroisses ; c’est oublier que la construction des chemins est une charge publique, et qui doit donc porter sur la totalité du public ; c’est souffrir encore que la facilité des communications établies pour le bien général, soit un fléau pour le petit nombre de Paroisses qui en sont les plus prochaines : osons le dire, c’est manquer au principe de toute imposition qui doit être plus profitable qu’à charge à ceux qui la payent, sans quoi rien ne pourrait garantir son existence, et moins encore sa perpétuité.

Il ne serait donc point étonnant que si l’on se contentait de substituer l’imposition en argent à la corvée en nature et de répartir cette imposition sur les corvéables seuls des Paroisses voisines des chemins, on n’excitât les plaintes de ces Paroisses effrayées par tout ce qui est opération nouvelle ; et qui dans cette nouveauté propre à réveiller leur attention, sentiraient l’énorme inégalité de la répartition de l’impôt des chemins, et seraient plus frappés de l’idée de supporter une charge, dont d’autres Paroisses voisines seraient exemptes, qu’attentives au soulagement réel que leur donnerait la nouvelle forme de perception.

Il n’en saurait être de même du plan que je propose, et qui, comme je l’ai dit, a déjà mérité dans quelques Provinces l’approbation du Gouvernement. La délibération des Paroisses lui donne la forme la plus douce, et la plus sûre quant à la destination[9].

La répartition générale de la dépense au marc la livre de la Capitation, rendrait la contribution des chemins la moins pesante qu’il soit possible dans les circonstances actuelles, qui ne permettent peut-être pas encore de la lever par la seule voie qui soit entièrement équitable, et qui ne soit pas destructive, c’est-à-dire uniquement sur les propriétaires des biens fonds. Quand le temps infiniment désirable pour le Gouvernement, et attendu avec impatience par les propriétaires éclairés qui calculent leurs véritables intérêts ; quand le temps sera venu où l’on pourra suivre pour l’impôt des chemins cette marche naturelle et juste, l’opération sera toute préparée, si l’on adopte celle que j’indique ; il n’y aura qu’à suppléer la délibération des propriétaires à celle des contribuables actuels[10].

Plusieurs de MM. les Intendants des Généralités, touchés des maux qu’entraîne la corvée et de la diminution progressive de richesses qu’elle cause dans leurs Provinces, fatigués par l’impossibilité de mettre de l’ordre et une forme de répartition régulière dans cet impôt irrégulier et de prévenir toutes les occasions d’abus et de vexations particulières qui y sont attachées, affligés d’être sans cesse contraints d’employer des voies rigoureuses et de sévir contre la partie la plus innocente, la plus utile, et l’une des plus respectables de la Nation, cherchent les moyens de faire de meilleurs chemins et d’une manière moins dispendieuse, moins destructive que par la corvée. Ils voudraient répandre des salaires dans les Campagnes, offrir du travail à l’indigence, et soulager les Paroisses voisines des chemins, qui sont depuis trop longtemps surchargées par un fardeau que le droit naturel, la justice et la raison obligent de reconnaître pour une charge commune des Provinces entières qui en profitent.

C’est à ces dignes Magistrats que j’offre cet écrit, dans lequel je n’ai d’autre mérite que celui d’exposer des idées qui leur sont probablement communes à tous, et de développer un plan qui a été formé dans leur corps, qui a été justifié par ses succès, et que le Ministère sage qui l’avait d’abord simplement permis, a ensuite expressément autorisé dans les Provinces où il s’exécute.

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[1] Le Canal de Briare fut construit en 1607, sous Henri IV, et par les soins du Duc de Sully. Ces deux grands Hommes qui étaient les amis et pour ainsi dire les camarades de leurs Soldats, ne crurent point les avilir, et pensèrent au contraire les récompenser, en employant six mille hommes de troupes à cet ouvrage important et patriotique, qui fut achevé avec une célérité et une perfection surprenantes.

Les Militaires de ce temps là avaient certainement autant de dignité que ceux d’aujourd’hui. Et ceux d’aujourd’hui n’ont certainement pas moins de patriotisme et moins de zèle, pour servir utilement l’État.

[2] Il y a bien peu d’États qui, comme la Chine et le Pérou, aient le bonheur d’avoir été fondés par des Législateurs. Tous les Corps politiques de l’Europe ont pris leur forme dans des siècles d’ignorance et de barbarie. Heureux sont ceux à qui, dans la loterie des événements, il est échu un fonds de Constitution propre à les conduire à la prospérité. Tel est en France l’établissement d’une autorité tutélaire suffisante pour réprimer les intérêts particuliers désordonnés, et celui d’un revenu public territorial, dans une proportion assez forte pour maintenir la supériorité de cette autorité nécessaire et bienfaisante. Mais cette Constitution avantageuse, qui semble assurer le service public, et les revenus nécessaires pour subvenir aux dépenses de ce service, ne s’est arrangée que par degrés. Nos braves ancêtres étaient fort ignorants et nullement propres aux combinaisons qui auraient demandé des calculs tant soit peu compliqués ; il parait surtout, qu’ils n’aimaient pas les stipulations en argent. Ils ne payaient point le service public ; ils préféraient de le faire. Ils n’entretenaient point d’armées ; ils allaient à la guerre en personne. Ils n’affermaient point leurs terres ; ils les donnaient pour des redevances en cens, en champarts, et surtout en corvées, comme cela se pratique encore en Pologne. Les enfants de ceux qui avaient ainsi reçu des terres des Seigneurs ou grands Propriétaires, à la charge de travaux ou corvées au profit de ce Seigneur donateur, naissaient attachés à sa terre, serfs de sa glèbe. Cette espèce de servitude, dont on s’est formé dans nos derniers temps des idées fort extraordinaires, et où l’on a cru voir la tyrannie d’une part, et l’avilissement de l’espèce humaine de l’autre, n’était rien moins que l’esclavage. C’était, comme aujourd’hui en Pologne, un simple contrat entre le Seigneur qui fournissait la terre et les avances de la culture à celui qui devenait son Serf, et ce même Serf qui payait en travaux le loyer de la terre qu’il avait reçue. Les héritiers de ce Serf de la glèbe, qui devenaient ainsi Serfs eux-mêmes, ne regardaient point cela comme un désavantage ; ils héritaient de la servitude territoriale, parce qu’ils héritaient de la terre qui avait été donnée à leurs parents sous la clause de cette servitude, qui était le titre de leur propriété. On peut voir par les monuments qui nous restent dans le Moine du Vigeois, dans Eustache Deschamps, et dans plusieurs autres Auteurs contemporains, sur l’opulence, et même sur la magnificence de ces Seigneurs qui vivaient dans leurs terres, et qui y étaient eux-mêmes les Entrepreneurs de la culture, dont ils payaient les travaux à leurs Serfs par les terres même qu’ils leur concédaient, ou leur avaient concédées ; on peut voir, dis-je, que ces arrangements n’étaient pas fort préjudiciables à la prospérité de l’Agriculture, qui est la source des revenus des Propriétaires, et des salaires des Artisans. Ces arrangements assuraient aux Seigneurs la jouissance du revenu, de leurs terres et les profits de leurs richesses d’exploitation, et aux Colons la subsistance et les gains dus à leurs travaux. La différence des avantages et des avances faites par le Seigneur donateur à ceux qui recevaient sa terre, a fait naître la différence de la nature et de la quotité des redevances que nous trouvons variées à l’infini. Il parait que lorsque la terre était donnée à quelqu’un en état de l’exploiter, et à qui il fallait peu ou point d’avances de la part du Seigneur, c’était le cas des censives, qui ne sont que l’engagement d’un loyer perpétuel. Il paraît que lorsque le Seigneur donnait non seulement la terre, mais encore les bestiaux, les bâtiments et les instruments propres à la mettre en valeur, c’était le cas des redevances en champarts et corvées : ce qui revient assez aux arrangements qui se font encore aujourd’hui pour les terres exploitées par des Métayers, où les Propriétaires partagent les récoltes et le profit des bestiaux, et fournissent aux Métayers les avances de l’exploitation.

Une chose jette beaucoup de confusion sur notre ancienne Histoire. Ceux qui l’ont écrite, n’ont pas assez distingué la servitude de la glèbe, de l’esclavage ou de la servitude personnelle et proprement dite. La première résultait des contrats faits entre les Seigneurs et ceux qui étaient soumis à cette sorte de servitude ; en vertu de laquelle, la terre, la maison, les meubles et les bestiaux concédés par le Seigneur lui revenaient de droit naturel, lors de la mort, sans enfants, de celui qui les avait reçus, ou lors de son expatriation absolue et constatée, qui rompait le contrat, en privant le Seigneur des redevances, lesquelles étaient pour ainsi dire le prix de l’espèce de vente qu’il avait faite. Cette servitude territoriale est la seule qui put assujettir, régulièrement et sans désastre, à des corvées, et par conséquent la seule que nous ayons à examiner ici. L’autre servitude, personnelle et arbitraire, est née de l’abus du pouvoir des Seigneurs, et des usurpations, fréquentes dans le désordre des guerres féodales. Ces deux espèces de servitude, l’une légitime et l’autre injuste et contraire à toutes les Lois du Droit naturel, ont existé en même temps. Nos Historiens modernes ont souvent pris l’une pour l’autre ; et de là, les différents Tableaux du Gouvernement Féodal, que quelques-uns ont trouvé admirable, tandis que les autres l’ont regardé comme le comble du délire de l’injustice et de la barbarie. Pour moi j’ose croire que ce Gouvernement ne méritait en lui-même, ni les éloges outrés qu’il a reçus, ni les satires amères qu’on en a faites. C’était un Gouvernement imparfait qui, dans ses plus beaux jours, était susceptible de grands abus ; mais peut-être moins destructeurs que ceux qui se sont glissés depuis dans d’autres Gouvernements imparfaits, dont la forme paraît plus régulière. C’était un Gouvernement qui se formait, plutôt qu’un Gouvernement formé. La division extrême des intérêts, et le défaut d’autorité tutélaire qui protégeât les faibles contre les puissants, rendaient la durée de ce Gouvernement impossible. Les progrès de la discipline militaire, et l’invention de la poudre à canon, qui ont rendu les guerres plus savantes, plus régulières et beaucoup plus dispendieuses, ont précipité sa destruction. Il n’a plus été possible de faire le service militaire, au lieu de le payer. Il a fallu que les Souverains eussent des fonds pour les dépenses de l’artillerie, et par conséquent qu’ils levassent des impôts. Dès qu’ils ont eu des impôts réguliers pour subvenir aux dépenses de leurs guerres, ils ont eu des guerres plus longues ; et pour les soutenir il leur a fallu des troupes salariées, attendu que le service féodal le mieux rempli, n’obligeait que pour un temps limité. Dès que les Souverains ont eu des troupes à leur solde, la Noblesse a brigué de l’emploi dans ces troupes. Dès qu’ils ont levé des impôts, les Seigneurs les ont environnés pour en obtenir des grâces, et ont cessé d’être les Entrepreneurs et les grands Inspecteurs de la culture de leurs domaines. Alors l’ordre des Fermiers, Associés et Lieutenants des plus grands Propriétaires pour le bien de la Nation, cet ordre respectable a pris naissance ; les autres Colons ont été salariés. Ces Fermiers payent en rigueur au Propriétaire le fermage des terres qu’ils cultivent, et l’impôt au Souverain ; les Colons salariés ne reçoivent que la rétribution nécessaire pour leur subsistance, à laquelle leur temps et leur travail sont consacrés. Dans cet état la corvée, ou toute autre chose, qu’on exigerait de ces deux classes de Citoyens, au-delà de ces arrangements, ne présenterait qu’une exaction préjudiciable à la prospérité de l’État, et qu’une subversion de l’ordre de la Société ; ce qu’on n’aperçoit point du tout dans les droits de corvées dus par les Serfs de la glèbe à leurs Seigneurs, et qui étaient, comme, ils le sont encore en Pologne, l’effet d’un contrat. C’est donc à tort que l’on a cru trouver dans les corvées féodales, une raison pour justifier la corvée des chemins, puisqu’elles ne sont en aucunes manière de la même nature ; que les premières étaient la suite de conditions justes et avantageuses au corvéable, et que les secondes ne sont pour lui qu’une surcharge au-delà de ce qu’il doit et peut payer à la chose publique. Aussi ces dernières sont-elles visiblement ruineuses pour l’État, et les premières pouvaient ne l’être pas.

[3] Une Personne respectable a pensé que cette évaluation était trop forte. Je suis parfaitement convaincu qu’en cela, cette Personne s’est trompée ; mais, quand on en rabattrait la moitié, quand on en rabattrait les trois quarts, ne serait-ce rien, qu’une perte de quinze-cent pour cent, sur un travail public ? Et cela ne crierait-il pas suffisamment au remède ?

[4] En Angleterre même, où ils ne payent guère directement que quatorze deniers pour liv. de leur revenu, ils croient être francs du reste. Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont écrasés par des impositions indirectes, par des Excises, qui leur coûtent le double de ce qu’elles rapportent à l’État, et qui, par leur variation, exposent leurs Fermiers au danger terrible pour eux, pour les Propriétaires et pour la Nation, de ne pouvoir évaluer, en contractant leurs baux, les charges dont leur exploitation sera grevée ; ce qui les oblige à payer souvent ces charges aux dépens de leurs avances, et ce qui est ainsi une cause perpétuelle et sourde d’appauvrissement pour cette Île célèbre, qui n’a encore vu que la moitié du chemin qui devait la conduire à une prospérité solide.

[5] Voy. l’Agricult. par écon. de M. Maupin.

Dans les pays de vignoble, la dégradation suit une marche différente, mais qui revient au même pour les conséquences. Le Vigneron qui se trouve surchargé par un impôt imprévu, n’a plus le moyen de payer assez de journaliers, ni assez habiles, ni celui de se procurer des fumiers en quantité suffisante. La vigne mal façonnée et mal fumée produit moins. Le Vigneron appauvri par la diminution de récolte, qui se joint à la surcharge, ne peut faire les frais d’une vendange dirigée avec une lenteur intelligente ; il ne peut faire trier, et encore moins égrapper le raisin ; le vin devient plus mauvais. La diminution de qualité et de quantité le met hors d’état d’acheter du bon plant, quand il faut renouveler sa vigne. Il en vient enfin, à être obligé de cultiver quelques arpents de mauvais blé noir, pour se procurer la subsistance que la médiocre valeur de son vin lui refuse. Les vignes dégradées, et en quelque façon abandonnées, deviennent dans un état presque sauvage ; rampantes, si elles ne trouvent point où s’accrocher ; en hautins, si elles rencontrent quelques arbres. À la récolte on cueille rapidement tout le raisin, vert, mur, pourri, comme il se trouve ; on le jette dans une cuve, où on le laisse bouillir, et de laquelle il sort du vin comme il plaît à Dieu. Et le revenu de la plus riche culture du territoire est alors réduit à zéro, ou bien peu s’en faut.

[6] On estime que le produit net de la culture se partage de manière que les Propriétaires des terres ont les quatre septièmes, l’impôt deux septièmes, et la dîme un septième. Sur un anéantissement de six mille francs de produit net, causé par la perte du temps qu’auraient employé à la culture les Colons, qu’on en détourne pour faire sur les chemins un travail de cent francs, il y a donc environ 1 700 livres de perte pour le Roi, 3 400 livres pour les Propriétaires, et 850 livres pour les Décimateurs. Il est évident par là, que ces derniers qui ont un très grand intérêt à la construction et à l’entretien des chemins pour débiter avantageusement leurs dîmes, et qui souffrent une perte si considérable par les conséquences de la corvée, doivent concourir, à raison de cet intérêt, à la contribution nécessaire pour suppléer à la corvée et pour accroître leurs revenus, en construisant et réparant les chemins à prix d’argent.

[7] On dit, il est vrai, qu’il y a tant de chemins ouverts dans la Généralité de Caen, qu’il n’y a point ou presque point de Paroisses qui y fussent dispensées de corvées par leur éloignement des routes, et qu’ainsi l’arrangement qu’on a pris revient à peu près au même que si l’on avait réparti la dépense des chemins sur toute la Généralité. Je ne crois point cependant que cela revienne au même, à moins que toutes les Paroisses ne fussent dans le cas d’y travailler chaque année, ce qui n’est pas vraisemblable ; car si la dépense des chemins porte sur toutes les Paroisses alternativement, et non pas sur toutes à la fois, il en résulte seulement qu’elles ne sont surchargées que l’une après l’autre ; et quoique cette surcharge soit incomparablement moindre que n’était celle de la corvée, il s’ensuit toujours que leur sort est beaucoup moins avantageux que si elles avaient tous les ans à supporter une dépense égale, régulière et plus modique. D’ailleurs en joignant à la taille de toute la Province, la répartition générale de la contribution qui supplée à la corvée, un grand nombre de Particuliers qui étaient exempts de corvée, et qui ne le sont point de taille, concourent à la dépense des chemins et au soulagement de la Province. Ce qui ne peut arriver, quand on ne fait payer la contribution qu’à ceux qui auraient été obligés de marcher à la corvée dans l’année.

[8] Je n’ai pas voulu surcharger ce petit Ouvrage de détails de calculs fastidieux ; mais s’il trouve des contradicteurs, j’aurai l’honneur de leur répondre, et de publier alors les Éléments des mes calculs et mes pièces justificatives.

[9] C’est sans doute un grand bien que d’accoutumer peu à peu les Citoyens, à ne pas se regarder comme absolument étrangers à la chose publique ; de leur faire voir que l’on cherche leur bien, que l’on consulte leur goût, que l’on compte leurs voix, que l’on pèse leur opinion ; et de diriger ainsi les travaux utiles à l’État, non pas avec la tournure impérieuse des simples émanations de l’autorité, mais comme les arrangements économiques d’une Administration paternelle. Si l’on voulait songer combien ces petites choses et ces légères attentions peuvent, par degrés, élever l’âme de l’Homme et du Citoyen, lui inspirer le sentiment noble et doux de la dignité de son état, étendre ses lumières, faire germer le bonheur et la vertu chez une Nation ; on verrait, avec un transport de joie, que les soins du Gouvernement, qu’on a cru si pénibles, pourraient se réduire à un nombre très borné de moyens faciles et précieux d’enchaîner l’obéissance des hommes, par leur intérêt et par leur amour.

[10] Les grands Propriétaires pourraient se faire représenter dans ces Délibérations par leurs Régisseurs, leurs Receveurs, ou leurs Fermiers.

Sous l’Ancien régime, le travail des artisans et des commerçants était contrôlé par un système ultra-réglementaire connu sous le nom de corps de métiers ou corporations. Il existait cependant quelques enclos de liberté, des sortes de zones franches, où le système corporatif ne s’appliquait pas, et où quiconque pouvait travailler selon son bon vouloir, sans payer aucun droit, et en suivant les volontés de sa clientèle plutôt que les obscurités des règlements. Le plus célèbre et le plus important îlot de liberté était le faubourg Saint-Antoine (entre les actuels 11e et 12e arrondissements de Paris). De 1657 à 1776, le faubourg Saint-Antoine constitue en effet le principal lieu de travail « privilégié », c’est-à-dire libre. Les artisans ne sont pas astreints aux formalités tracassières et coûteuses des corporations et peuvent travailler sans lettres de maîtrise et sans subir les exactions des inspecteurs du travail de l’époque, les « jurés » parisiens. Sans surprise, les habitants du faubourg connurent une prospérité exceptionnelle et s’attirèrent les foudres des maîtres des corporations parisiennes.

Une expérience de la liberté du travail sous l’Ancien régime : le faubourg Saint-Antoine (1657-1791)

par Benoît Malbranque

 

Étude tirée de la revue Laissons Faire

 

Introduction. — I. Les corporations et la réglementation du travail au XVIIIe siècle. II. Le faubourg Saint-Antoine, un paradis de la liberté du travail. III. Ce qu’il en coûte d’être libre. IV. Le succès de la libre entreprise. V. Un modèle contre le système réglementaire. — Conclusion

Introduction

Pour l’observateur du passé, il est peu de faits économiques plus décisifs que cette pratique, dont l’histoire donne tant d’exemples, de « voter avec ses pieds ». Elle tranche sans compromis possible les débats d’idées complexes, en rendant caducs les schémas intellectuels les plus élaborés et les idéologies les plus séduisantes.

Les défenseurs de la liberté économique, qui, dans ce domaine, n’ont que l’embarras du choix, ont souvent cité comme exemple les États-Unis du XIXe siècle, ou Taïwan au XXe. Plus récemment, Gabriel Openshaw montrait dans un article au Mises Institute qu’à l’intérieur même des États-Unis, on avait comptabilisé, de 2006 à 2010, un afflux net de 700 000 personnes provenant des vingt-cinq États les moins libres économiquement, vers les vingt-cinq États les plus libres. [1] De manière tout à fait similaire, en Europe, un grand nombre d’Allemands ont récemment émigré vers la Suisse (alémanique) et des Français ont fait de même, en direction de l’Angleterre. La raison en est bien connue : c’est que, derrière la scène du théâtre politique quotidien, les forces économiques ne cessent jamais d’opérer, aussi imperturbables que celles de la gravitation.

Si l’histoire de la liberté mérite d’être écrite, elle doit comprendre l’étude de ces choix collectifs, qui sont autant d’illustrations pratiques de la préférence qu’ont toujours accordée les populations du monde entier aux formes économiques plus libres, quand la porte du choix leur était ouverte ou entrouverte. Pour chaque manifestation de l’interventionnisme étatique, du système économique de la contrainte, des règlements et des prohibitions, il faut chercher comment ont agi les populations qui se trouvaient dans des occasions de choisir entre ce premier système, et un système plus libre ou entièrement libre.

Le présent article entend étudier et documenter l’un de ces cas. Le sujet, la liberté du travail, ne s’impose pas uniquement en raison de l’actualité, mais de son caractère fondamental : puisque l’homme est condamné à gagner son pain à la sueur de son front, le travail lui est une ressource essentielle, vitale. Dans son célèbre édit de 1776, apportant la liberté du travail, Turgot le dit bien. « Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. » Avant que ce même édit ne vienne (provisoirement) changer la donne, le travail des artisans et des commerçants était fortement réglementé et compris dans un système policier connu sous le nom de corps de métiers ou corporations. Il existait, cependant, des enclos de liberté, des sortes de zones franches, où le système corporatif ne s’appliquait pas, et où quiconque pouvait travailler selon son bon vouloir, sans payer aucun droit, et en suivant les volontés de sa clientèle plutôt que les obscurités des règlements. Le plus célèbre et le plus important îlot de liberté était le faubourg Saint-Antoine (entre les actuels 11e et 12e arrondissements de Paris).

De 1657 à 1776, le faubourg Saint-Antoine constitue en effet le principal lieu de travail « privilégié », c’est-à-dire libre. Les artisans ne sont pas astreints aux formalités tracassières et coûteuses des corporations et peuvent travailler sans lettres de maîtrise et sans subir les exactions des inspecteurs du travail de l’époque, les « jurés » parisiens.

Son développement économique et démographique, la typologie de ses productions, la réputation de ses ouvriers, tous ces éléments nous seront utiles, la comparaison entre le faubourg Saint-Antoine, zone de liberté, et le reste de Paris, zone de réglementation draconienne, devant nous fournir un élément de réponse important pour trancher la question de savoir ce qui vaut mieux, dans ce domaine, de la réglementation ou de la liberté.

I. Les corporations et la réglementation du travail au XVIIIe siècle

Avant d’étudier les succès de cet enclos de liberté qu’a représenté le faubourg Saint-Antoine, nous fournirons ici quelques éléments permettant de comprendre le système réglementaire français auquel il fournissait une alternative frappante et visiblement séduisante. [2]

À partir du XIIIe siècle et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le travail des artisans et des commerçants a été régi par le système des corporations. Personne ne pouvait exercer son métier sans avoir acquis auparavant des lettres de maîtrise. Chaque métier, chaque sous-métier, avait sa corporation : celle-ci se donnait des statuts, qui définissaient les conditions d’accès au statut de maître et le cadre de l’exercice de la profession.

Pour obtenir le titre de maître dans la profession de son choix, il fallait :

1/ Effectuer un « apprentissage », d’une durée variable selon les métiers, auprès d’un maître, qu’on payait. La durée moyenne, de cinq ans, était parfois plus courte, parfois plus longue, mais elle se définissait toujours comme un minimum, à partir duquel on pouvait commencer à prétendre à l’étape suivante. Les frais impliqués par cette formation excluaient les jeunes sans fortune, dont l’horizon se limitait ainsi à travailler dans les champs ou à servir un maître. Les durées excessives, pour apprendre des métiers souvent assez basiques, en révoltaient plus d’un. « Il faut plus de temps pour devenir tireur d’or, que pour se faire recevoir docteur en Sorbonne » disait Vincent de Gournay au milieu du XVIIIe siècle. [3] En 1768, l’abbé Coyer met le même langage dans la bouche de son personnage Chinki : « Dix ans pour être Maître dans l’Art des bonnets ! Celui qui a fait le règlement du bonnet n’avait point de tête. Naru ! Tu ne feras pas des bonnets. — Eh bien ! Qu’il fasse des tonneaux, répondit le Bonnetier, il en sera quitte pour sept ans d’apprentissage, sans compagnonnage. — Il n’en faudrait pas tant, répliqua Chinki, pour apprendre à construire un Vaisseau. » [4]

2/ Effectuer un « compagnonnage ». Au XVIIIe siècle, l’usage de poursuivre la formation d’apprenti avec plusieurs années de compagnonnage s’est répandu et presque tous les corps de métiers de Paris l’ont rendu obligatoire. Le temps moyen est de deux à trois ans, qui s’ajoutent donc aux cinq années moyennes de l’apprentissage.

3/ Réaliser un « chef-d’œuvre ». Ses années d’apprentissage et de compagnonnage achevées, l’ « aspirant à la maîtrise » doit, pour obtenir le titre de maître, subir un examen devant les maîtres du métier. Officiellement, l’objectif est de vérifier les compétences du candidat, mais en réalité, il s’agit pour les membres d’une profession de contrôler le nombre des concurrents. Les maîtres n’hésitent d’ailleurs pas à rançonner les aspirants à grand coup de banquets et de présents, qui, formellement interdits, sont largement répandus. D’habitude très sobre, le Dictionnaire de Trévoux (1743) dit que l’essentiel dans ces examens n’est pas la qualité du travail : « le principal point est de bien arroser le chef-d’œuvre, c’est-à-dire, de faire bien boire les Jurés. » [5]

Alors enfin on est maître et on a la liberté d’ouvrir sa boutique, d’être artisan ou commerçant, selon la corporation dans laquelle on s’est formé et on a obtenu le titre de maîtrise. Cette liberté est bien mince, d’autant que les statuts, auxquels le présent maître doit se conformer, lui définissent de manière très stricte le cadre de son travail. Le temps du travail est fixé : interdiction de travailler la nuit, le dimanche ou lors des nombreuses fêtes. Les matières premières, les méthodes de travail, les produits, tout est scrupuleusement défini dans les statuts ou les règlements. Gare à ceux qui osent passer outre ces impératifs, car des jurés veillent au contrôle de leur bonne application, avec d’autant plus d’application et de sévérité qu’ils se partagent ensuite — avec le Roi, qui touche aussi sa part — le produit des amendes.

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[1] Gabriel Openshaw, “Vote with Your Feet: Free States Are Happier and Richer”, Mises Daily, 17.09.2015

[2] Sur les corporations, voir Émile Coornaert, Les corporations en France avant 1789, 2ème édition, Les éditions ouvrières, 1968 ; F. Olivier-Martin, L’Organisation corporative de la France d’Ancien Régime, Paris, 1938 ; et Étienne Martin Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers depuis leurs origines jusqu’à leur suppression en 1791, 3e édition, Paris, 1922.

[3] Traités de commerce de Josiah Child, suivis des Remarques de Jacques Vincent de Gournay, L’Harmattan, 2008, p.177

[4] Gabriel-François Coyer, Chinki : histoire cochinchinoise applicable à d’autres pays (1768), réédition Institut Coppet, 2013, p.33

[5] Dictionnaire universel françois et latin, nouvelle édition, tome 2, Paris, 1743, p.6

II. Le faubourg Saint-Antoine, un paradis de la liberté du travail

Par son importance économique et peut-être encore plus idéologique, le faubourg Saint-Antoine a marqué l’histoire économique de la France d’Ancien Régime. Sa propre histoire nous est désormais également bien connue, après les travaux de Raymonde Monnier, Steven L. Kaplan et Alain Thillay. [1]

Les origines du faubourg Saint-Antoine ne peuvent être retracées beaucoup plus loin que 1630, année vers laquelle les premières constructions y sont attestées. En 1643, le faubourg se dote d’un marché. L’évènement majeur intervient quelques années plus tard. En février 1657, le jeune Louis XIV signe des lettres patentes accordant un privilège au faubourg Saint-Antoine. Son intention est avant tout sociale, presque humanitaire. La Fronde, les guerres étrangères, les maladies, les catastrophes naturelles ont causé beaucoup de récents malheurs et provoquent l’augmentation inquiétante du nombre des pauvres, des vagabonds et des mendiants. En avril 1656, le pouvoir avait déjà établi l’Hôpital Général de Paris pour y accueillir des malheureux. Face à l’insuffisance de ce premier moyen, la liberté du travail est envisagée comme un remède. Par le privilège qui leur est octroyé, les artisans et commerçants du faubourg Saint-Antoine sont affranchis de toutes les formalités liées aux corporations. Aucun apprentissage ni compagnonnage requis, aucun chef-d’œuvre, aucun banquet, aucuns frais de réception ; est ouvrier qui veut. Les habitants du faubourg sont également à l’abri des visites des jurés parisiens, les inspecteurs du travail de l’Ancien régime.

Dans ce climat de liberté du travail, l’activité économique ne va pas tarder à fournir au faubourg un remarquable dynamisme. Des logements remplissent peu à peu les artères principales et s’étendent dans les rues adjacentes. De nouveaux édifices religieux et des bâtiments publics s’élèvent en l’espace de quelques dizaines d’années. En termes de démographie, le développement est également impressionnant. Dès 1725, le faubourg dépasse les 40 000 habitants, soit près de 10% de la population parisienne. [2] Ce chiffre fournit même une estimation basse, puisque les registres, notamment paroissiaux, ne mentionnent pas les habitants de confession protestante, qui durent cependant être nombreux dans le faubourg Saint-Antoine, puisque leur foi leur bloquait l’accès aux corporations dans tout le reste de la France.

Spontanément, cet élan démographique semble provenir d’un afflux de pauvres ouvriers, pour lesquels le « circuit » corporatif était inaccessible. Nous verrons plus loin que la réalité est plus complexe, le faubourg s’étant aussi progressivement peuplé de vrais maîtres parisiens, désireux de fabriquer des produits innovants ou interdits par les règlements. Après avoir étudié en détail les baux de location, les inventaires après décès, les contrats de mariage et les minutes des commissaires de police, Alain Thillay conclut aussi au caractère très hétérogène de la population du faubourg Saint-Antoine. [3] Si beaucoup d’individus sont venus profiter du climat de liberté économique, à l’abri du privilège du faubourg, tous n’avaient pas les mêmes raisons ni les mêmes motivations.

Passé les premières décennies de l’essor spontané et considérable, la population du faubourg se fige dans une configuration qui sera la sienne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Toutes les rues sont occupées, la réputation des artisans qui les habitent est faite, en bref l’éco-système du faubourg Saint-Antoine est en place et fonctionne devant les yeux, méfiants ou admirateurs, des habitants du reste de la capitale.

Un sentiment d’opposition est cependant dans l’air. Dès le début du XVIIIe siècle, la progression rapide du bâti et du chiffre de la population du faubourg surprend les maîtres des corporations parisiennes et les tient dans l’inquiétude d’une concurrence « déloyale » qui deviendrait croissante. Commence une période de luttes, de procès et de révoltes, qui devait décider du sort à réserver au privilège du faubourg.

Par principe, le privilège du faubourg Saint-Antoine est condamné par les corporations parisiennes dès sa création en 1657. Il est l’objet de plaintes, vives mais discrètes, au cours de la décennie 1670, au moment où la royauté tente de consolider le pouvoir de police des corporations et du Châtelet, leur autorité centrale. Les premières dénonciations sont d’ampleur limitée, partie en raison de l’habitude des corporations de concentrer leurs forces dans la lutte contre les corporations concurrentes, plutôt que contre le « monde libre » du travail sous l’Ancien régime, partie en raison du fait que le péril leur apparaît, en l’espèce, comme mineur : le Faubourg semble être d’abord un lieu périphérique et peu peuplé. Les choses, cependant, changeront vite. Dès lors les requêtes se multiplient pour demander la cessation de cette situation de concurrence déloyale, sans jamais que le pouvoir ne lâche du leste sur le privilège du faubourg Saint-Antoine. En 1721, ses artisans obtiennent la poursuite du privilège, lequel sera maintenu jusqu’à la fin. Cette fin, c’est d’abord l’édit de Turgot en 1776, détruisant tous les corps de métiers : mais le ministre réformateur est immédiatement renvoyé et les corporations rétablies, ce qui provoque une secousse à peine perçue dans le faubourg. En 1791, cependant, le décret d’Allarde, les 2 et 17 mars, retire au faubourg Saint-Antoine sa raison d’être : puisque tout devient également libre, le privilège disparaît, ou plutôt il devient sans substance, sans effet.

C’était la fin d’un privilège, d’une exception libérale, qui avait, comme on va le voir, provoqué un enrichissement considérable et le développement d’un artisanat estimé et recherché dans toute la capitale et au-delà. Cette liberté s’était cependant accompagnée, pendant toute la durée du privilège mais surtout au cours du XVIIIe siècle, d’un ensemble d’interventions parasitaires des corporations ou des pouvoirs publics, désireux de rabaisser le faubourg, d’entraver son développement et de détruire les aspirations de ses habitants et de ses partisans à le voir se généraliser.

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[1] Raymonde Monnier, Le faubourg Saint-Antoine, 1789-1815, Bibliothèque d’Histoire révolutionnaire, Paris, Société des études robespierristes, 2012 ; Steven L. Kaplan, « Les corporations, les « faux ouvriers » et le faubourg Saint-Antoine au XVIIIe siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 43ᵉ année, N. 2, 1988, p.353-378 ; Steven L. Kaplan, La fin des corporations, Fayard, 2001, en particulier le chapitre 10, « le nouveau corporatisme : frontières, distinctions, transgressions », p.324-362 ; Alain Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002

[2] Thillay, op. cit., p.25

[3] Thillay, op. cit., p.124

III. Ce qu’il en coûte d’être libre

Selon les activités ou les professions, le privilège du faubourg Saint-Antoine est plus ou moins attaqué et remis en cause, ses artisans et commerçants plus ou moins sujets aux critiques et aux interventions malveillantes des corporations parisiennes. Dans l’ensemble, cependant, le faubourg s’attire de façon croissante la haine du milieu corporatif, laquelle s’illustre de multiples façons.

Grâce au privilège offert par le roi, l’habitant du faubourg Saint-Antoine ne partage pas avec les autres ouvriers sans maîtrise les dangers de l’illégalité. Dans le reste de Paris, ceux qu’on appelle dédaigneusement les « faux ouvriers » — comme on pouvait dire aussi le « faux-bourg », avec ses « faux artisans » — vivent et travaillent cachés, à l’abri des regards de la police corporative. Ils logent dans des chambres (d’où leur autre nom de « chambrelans »), avec la complicité voire le concours actif du propriétaire. À cet égard, il est curieux d’apprendre que nombreux sont les « ouvriers sans qualité » qui logeaient chez des maîtres — exerçant le même métier qu’eux ou un autre tout différent —, preuve d’un double langage que l’on retrouvera souvent à l’œuvre dans le cas du faubourg Saint-Antoine.

Établi légalement, l’artisan du faubourg n’en subit pas moins des critiques, des violences, des pressions, que nous allons détailler ici.

L’ouvrier libre ne peut être qu’un mauvais ouvrier

Plus douce, en apparence, que la violence physique et les exactions des jurés parisiens, la critique faite par les maîtres des ouvriers du faubourg, accusés d’être de mauvais ouvriers, corrompus, dépravés, violents et dangereux, n’en a pas moins une importance centrale. Son poids fut immense dans le débat sur les avantages respectifs de la réglementation du travail et de la liberté, où la discussion s’étendit facilement hors des critères purement économiques : conserver le système des corporations, affirmait ses défenseurs, c’était se garantir contre le progrès de l’immortalité, des cabales, des manœuvres et des fraudes. Quoique dénuée de fondement, cette critique des ouvriers sans maîtrise a été subtilement (mais pas vraiment innocemment) réaffirmée par l’historien Steven L. Kaplan. Dans sa charge contre l’esprit économique du siècle des Lumières, qui détruisit une organisation stricte du travail pour lui substituer la liberté pleine et entière, Kaplan vise naturellement, par ricochet, les efforts des fils et petit-fils de Turgot pour libéraliser le marché du travail au XXIe siècle. Dans ce procès discret, la pièce de condamnation morale de l’ouvrier libre du faubourg Saint-Antoine est présentée sans surprise. Dans un long passage de son livre La fin des corporations, Kaplan reprend à son compte les critiques des pro-corporations :

« Une des menaces les plus sérieuses pesant sur le contrôle que la corporation exerçait sur son capital social et économique venait de ces milliers d’individus infiltrés un peu partout que les dirigeants fustigeaient sous les noms d’ « usurpateurs », d’ « ouvriers sans qualité » et de « faux ouvriers ». […] Ils créaient, hors des communautés de métiers, un univers parallèle perçu comme socialement illicite, politiquement séditieux, moralement corrompu et techniquement incapable. Les faux ouvriers étaient des imposteurs et des faussaires dont le travail menaçait la société en général autant que l’ordre des corporations, parce qu’il était « frauduleux » et « mensonger ». À en croire leurs adversaires, les faux ouvriers mettaient en péril le bien-être de la société au même titre que celui des maîtres, parce qu’ils trichaient et fraudaient, ou commettaient des fautes involontaires, mais non moins dangereuses. Ils manquaient tantôt de formation de base, tantôt d’encadrement nécessaire, quand ce n’était pas des deux à la fois. Au mieux, ils avaient bénéficié d’apprentissages tronqués, et au pis « ce ne sont que valets de chambre, portiers, cochers… tous gens sans expérience comme ils sont sans droits », déclaraient avec mépris les maîtres fabricants de bas au métier. Les éventaillistes s’élevaient contre « les ouvrages défectueux » avec lesquels « ils trompent le public » ; les doreurs s’indignaient de ce qu’ils « mêlaient le fin avec le faux » ; les plombiers se plaignaient de leurs « méchantes matières » et « mauvaise fabrication » ; et les maçons déploraient leurs déficiences de structures ».

Toujours en mêlant les accusations des corporations à sa propre explication, cherchant ainsi à donner du volume et de la crédibilité à la première en l’incorporant dans l’impartialité du discours d’un historien parfaitement détaché des controverse de l’époque, Kaplan continue :

« Pour comprendre les dommages causés par les faux ouvriers, il faut étudier leur caractère moral tout autant que leur compétence technique. Dans certains cas, les faux ouvriers quittaient ou évitaient le monde des communautés, parce qu’ils étaient déjà corrompus : ils avaient « la corruption dans le cœur », ou bien ils avaient été « renvoyés par les maîtres en raison de leur incorrigible mauvaise conduite ». Dans d’autres cas, ils partaient sans avoir été particulièrement mal notés, mais représentaient un terrible risque s’ils continuaient de vivre hors des corporations. Étant donné leur nature faible et mauvaise, avançaient les responsables, ces compagnons ne pouvaient que mal vivre et mal se comporter. Il n’était pas de bonne vie hors des règles et de la surveillance des communautés. C’était parce qu’ils vivaient sans la tutelle des maîtres et parce qu’ils ne respectaient pas les « statuts de la profession » que ces ouvriers vivaient « en libertins », soutenait la communauté des orfèvres. Que faisaient des hommes sans statut reconnu en ces « lieux cachés » ? « Ils viv[ai]ent sans ordre et sans discipline », bien sûr. Les maîtresses lingères comparaient le prestige et la pureté de leur boutique, toute en transparence, avec l’ignominie de la chambre obscure. Leur soif de « liberté absolue » menait les faux ouvriers à la « licence » et à la « dissolution ». Il n’était pas étonnant qu’on les trouvait communément à la taverne et dans les tripots, en fort mauvaise compagnie. Non seulement ils vendaient des produits défectueux ou corrompus à des acheteurs de bonne foi, mais ils avaient en outre bien souvent « libre accès » aux maisons bourgeoises. Car il n’est pas de sûreté dans un monde de travail sauvage.

S’il n’y avait pas de sûreté pour le consommateur, il y en avait encore moins pour le maître. Les faux ouvriers mettaient en péril les intérêts les plus fondamentaux des corporations. Indifférents aux valeurs et à l’orgueil de la communauté, tout à fait dénués de scrupules dans leur appétit de profit, ils transformaient, de l’avis des maîtres, leur non-appartenance en un avantage précieux. D’abord, ils se lançaient dans des activités qui leur étaient strictement interdites, puis, tout en amplifiant mortellement la concurrence, ils la faussaient. En détournant le travail qui devait théoriquement revenir aux maîtres et en provoquant une baisse des prix, les ouvriers sans qualité « ruinaient » les membres respectables des communautés — surtout les plus faibles qui étaient aussi les plus nombreux — et nuisaient donc sérieusement à la santé financière de ces institutions, car les maîtres touchés ne pouvaient plus payer leurs impositions. Vendant bon marché, grâce à leurs moindres frais et à leurs fraudes sur la matière première et la fabrication, les chambrelans ravissaient aux maîtres leurs pratiques. […]

En s’arrogeant les tâches économiques des communautés de métier, les faux ouvriers mettaient en question la légitimité du monopole moral et juridique des corporations sur le travail, ainsi que leur droit à le diviser, le hiérarchiser, le réglementer. Cette provocation était la plus insidieuse, car ce n’était nullement une attaque frontale, mais plutôt une guérilla, une guerre d’usure. » [1]

Quoique manifestement excessive, au point d’en devenir par endroit grotesque (« en amplifiant mortellement la concurrence, ils la faussaient », « ils vendaient des produits défectueux ou corrompus à des acheteurs de bonne foi »), ce long passage reprend la presque totalité des critiques adressées au cours de l’histoire par les maîtres des corporations à l’endroit des ouvriers sans maîtrise, qu’ils soient illégaux ou habitants du faubourg Saint-Antoine.

Comme l’illustre la déclamation de Kaplan, cette critique portait sur plusieurs niveaux. Au niveau économique, on accusait les artisans du faubourg de produire de la mauvaise qualité, en utilisant des matières premières défectueuses et en fabricant suivant des méthodes incorrectes, soit du fait d’un manque d’instruction, soit par ce simple désir de nuire qu’on disait provenir d’un cœur naturellement corrompu. « C’est dans le faubourg Saint-Antoine que se vend tout ce qui est mal fabriqué, disent les maîtres blondiniers-boutonniers dans un mémoire daté de 1776. C’est là que l’ouvrier ne consultant que le besoin de vivre, travaille toute la semaine pour aller le samedi de nuit trouver des acheteurs à qui il donne à bon marché ce qu’il a fait à la hâte et sans précaution. » [2] Au niveau moral, ils étaient présentés comme des débauchés, achevant leur ouvrage à la hâte pour se précipiter dans les auberges, quand ce n’était pas pour recourir aux services de prostituées. Au niveau social, on les accuse de comportements séditieux, de porter la révolte dans leur âme — déshabitués qu’ils doivent être du contrôle de la police. Au niveau politique, enfin, ils rompent l’ordre pluri-centenaire des corporations de métiers, scellé par un pouvoir monarchique dont ils ébranlent les fondements comme par ricochet.

Les interventions des jurés

Lors de la création du privilège du faubourg Saint-Antoine en février 1657, les dispositions mentionnent clairement que les habitants y pourront travailler librement, sans titres de maîtrise, et sans qu’ils puissent être gênés par les jurés parisiens. Le texte prévoit même une amende de 500 livres pour les jurés qui outrepasseraient la limite géographique de leur périmètre d’intervention. [3]

Cependant, les corporations n’ont jamais abdiqué leur droit prétendu de réglementer le travail. D’abord épisodique, à l’époque de la constitution du faubourg, cette immixtion, en menaces ou en actes (parfois violents), s’intensifie lors du développement de ce lieu privilégié. Tout acquis à la défense des corporations, Kaplan mentionne ce fait sans s’en scandaliser le moins du monde. « L’État s’étant révélé incapable de réintégrer pleinement le faubourg Saint-Antoine au nouveau régime corporatif, écrit-il, plusieurs communautés, dont chacune comptait des membres ainsi que des rivaux farouchement indépendants dans cette enclave encore « libre », continuèrent de surveiller la frontière et d’entreprendre des raids punitifs plus ou moins licites dans le faubourg. » [4]

Dans un mémoire de 1717, les ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine se plaignent de ces visites illégales et violentes des jurés parisiens. « De ce que les jurez de Paris feroient s’ils estoient une fois autorisez à venir en visite dans le fauxbourg, disent-ils, il faut en juger par ce qu’ils ont fait par le passé lorsqu’ils y sont venus sans titre, sans autorité, contre les deffenses expresses portées par les lettres patentes du Roy votre bisayeul. Ils n’y sont jamais venus pour examiner et réformer les ouvrages, mais pour les saisir et pour enlever quelques choses à de pauvres ouvriers. Ils ont toujours affecté de saisir chez les meilleurs ouvriers du fauxbourg leurs ouvrages les meilleurs et les mieux faits, exprès pour les fatiguer. Et si un pauvre ouvrier se récriait contre leur injustice, aussi-tôt procès verbal de rébellion, assignation à la police et tout ce qui s’ensuit. » [5]

Ces actions, en vérité parfaitement illégales, soulevaient beaucoup plus l’émotion populaire que les descentes chez les chambrelans parisiens, d’abord parce que les habitants du faubourg Saint-Antoine avaient le droit, le droit royal pour eux, et ensuite en raison des préjugés favorables : les saisies au faubourg Saint-Antoine apparaissaient comme la lutte immorale de corporations monopolistiques contre de pauvres ouvriers.

Habitués à la liberté et à la souveraineté du consommateur, les habitants du faubourg Saint-Antoine condamnaient l’intervention des jurés comme essentiellement nuisible. Pour s’enrichir, pour se faire une réputation, il était plus important de satisfaire la clientèle que les dispositions, obscures et baisées, des règlements corporatifs. Aux yeux des habitants du faubourg, l’inspection du travail était une spoliation, une persécution. « Les jurés, disaient-ils, n’ont nulle envie par leurs visites d’instruire les ouvriers du faubourg des règles de leur art et métier, ils n’ont d’autre but que de les vexer et tourmenter par des procès, et à faire des vexations de les faire quitter le faubourg et se disperser ». [6]

Procès et recours à l’autorité publique

Visiblement attachés à leur privilège, les habitants du faubourg Saint-Antoine sont forcés de le défendre devant l’autorité publique, face aux procès incessants intentés par les corporations. Ces efforts, dont l’intensité ira croissant avec le développement économique du faubourg, paraissent atteindre leur objectif vers 1707, quand les corporations engagent une campagne massive pour étendre aux lieux de travail privilégié le périmètre d’intervention des jurés parisiens. Cependant un arrêt de 1710 les déboute de leurs prétentions et solidifie le privilège du faubourg. Ne s’avouant pas vaincues, les corporations continuent d’engager des procès et de soumettre des requêtes aux pouvoirs publics. Leurs démarches atteignent un pic lors des débats engagés par le pouvoir royal en vue du renouvellement du privilège. Une fois encore, cependant, les autorités décident de confirmer la liberté du faubourg Saint-Antoine et le privilège est renouvelé en 1721.

Lors de ces menées judiciaires, nombreuses sont les corporations qui livrent bataille contre le privilège du faubourg, quitte à s’endetter lourdement pour engager et conduire les procès. Les selliers carrossiers initient le mouvement en 1665, suivis par les doreurs sur cuivre en 1689, les brasseurs en 1697, les bouchers en 1699, les menuisiers en 1710 et les chapeliers en 1712. Ces efforts, qui gagnent en fréquence à partir de 1720, s’avèrent heureusement stériles pour la liberté du faubourg Saint-Antoine, les corporations, pseudo-représentants de la solidarité du monde du travail, prouvant continuellement leur incapacité à mener un front commun.

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 [1] Steven L. Kaplan, La fin des corporations, Fayard, 2001, p.326-327

[2] B.N., Coll. Joly de fleury, 462, fol. 108-111

[3] Alain Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002, p.74

[4] Kaplan, op. cit., p.346

[5] A.N., F12 781c, 10e dossier, Mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine, vers 1717

[6] Cité par Kaplan, op. cit., p.343

IV. Le succès de la libre entreprise

Si face aux prétentions des corporations et de leurs jurés, les habitants du faubourg Saint-Antoine font valoir leurs droits, face aux critiques et aux accusations, ils ont recours à la défense de leur travail et de leur réputation. Lors des débats sur la poursuite ou la fin du privilège, deux avocats, Busnel et Chalopin, portent leurs récriminations. La liberté du travail a été la cause de l’enrichissement du faubourg, expliquent-ils. Les clients qui s’y pressent, venus souvent du reste de la capitale, illustrent en outre la satisfaction qu’ils tirent de leurs achats dans le faubourg, ce qui ruine les allégations des maîtres parisiens sur la mauvaise qualité et même la dangerosité des productions qui y sont réalisées. Si ces critiques étaient valides, disent les habitants du faubourg Saint-Antoine, « il y a longtemps que les supplians s’étant décriez eux-mêmes, auraient perdu la confiance du public, et que se trouvans sans pratiques et sans débits, auroient été contraints de quitter le fauxbourg et de chercher fortune ailleurs. » [1]

Les habitants du faubourg reprochent également aux maîtres de tenir un double langage. S’ils se montrent très bruyants contre l’ignominie des ouvriers sans-qualité du faubourg Saint-Antoine, les maîtres parisiens n’hésitent toutefois pas à recourir à leurs services dans l’exercice de leur métier. « La plupart d’entre eux viennent au fauxbourg faire exécuter par les supplians les plus beaux ouvrages qu’on leur commande dans leurs boutiques à Paris », soutiennent les habitants du faubourg. [2]

Croissance de la population

La croissance vigoureuse du nombre de la population du faubourg Saint-Antoine témoigne du succès économique de la liberté du travail. Ainsi, les Parisiens de l’Ancien régime ont bel et bien « voté avec leurs pieds » en affluant toujours plus nombreux pour s’installer dans le faubourg, où ils étaient à même d’entreprendre et de travailler selon leurs souhaits.

Ces nouveaux habitants viennent de tous les milieux. Certains sont pauvres, voire indigents : ils fuient l’espace corporatif parce que les statuts affirment que le postulant à la maîtrise doit « avoir de quoi », et ce capital leur fait défaut. Certains, quoique sans être désargentés, n’ont pas la patience de suivre le circuit apprenti-compagnon-maître ou sont convaincus du caractère spoliateur ou immoral de l’organisation corporative. D’autres fuient les rigueurs des statuts, comme les enfants nés hors mariage ou les protestants, exclus des corporations. Enfin, le faubourg abrite aussi des artisans chevronnés, parfois titulaires d’un titre de maîtrise, qui trouvent dans sa liberté l’occasion de développer des produits innovants. Nous retrouvons encore ici cette ambivalence des corporations, luttant d’un côté contre le privilège du faubourg Saint-Antoine, mais dont certains membres se sont intégrés dans cette zone de liberté. Outre celle des vrais maîtres, la défection que connaissent les corporations parisiennes vient aussi des apprentis et compagnons, fatigués des rigueurs attachées à leur condition et rêvant d’un avenir prospère qui leur est de plus en plus refusé, surtout s’ils n’ont pas les ressources financières ou les relations qui pourraient leur faire atteindre la maîtrise. Au sein du faubourg, ils trouvent, comme les autres habitants, une occasion d’ouvrir eux aussi leur boutique et de gagner davantage.

Les bons produits du faubourg

Malgré les critiques biaisées des maîtres parisiens, les artisans du faubourg Saint-Antoine jouissent à l’époque d’une grande notoriété. En 1779, le Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs se rend le porte-parole de cette réputation : « Ce quartier est renommé par la prodigieuse quantité d’ouvriers en tout genre dont fourmille la grande rue du Faubourg Saint-Antoine et par les chaudronniers auvergnats qui y logent. Ce faubourg n’est pas moins fameux par ses manufactures importantes, par celle des glaces de Reuilly, celle des taffetas, de toiles cirées, d’étoffes de Paris, de papiers peints de toutes couleurs, celle de colle forte, de poêle, etc. » [3] Le faubourg, visiblement, attire une clientèle nombreuse. On peut en trouver deux explications : la première, c’est que loin d’être incapables, les ouvriers du faubourg produisent des articles de luxe très remarqués du public ; la seconde, que la liberté dont jouissent ses habitants leur permet aussi de produire pour toutes les bourses, hors du sentier balisé de l’organisation corporative.

La forte présence de l’artisanat de luxe au faubourg Saint-Antoine étonne de prime abord. Les ouvriers sans qualité ne sont-ils pas des pauvres travailleurs sous-formés ? Visiblement, leur incompétence technique tient plus du fantasme ou de la calomnie gratuite que de la réalité. Les Parisiens se pressent dans le faubourg pour commander des pièces d’ébénisterie, des faïences, des miroirs. Les merciers, formant pourtant une corporation officiellement très opposée au privilège du faubourg Saint-Antoine, n’hésitent pas à s’y fournir pour répondre aux demandes pressantes et récurrentes de leurs clients dans le reste de la capitale.

Dans cet enclos de liberté, la souveraineté du consommateur s’exerce pleinement. À côté des productions de luxe, le faubourg assure la fabrication et la commercialisation de produits courants, disponibles pour toutes les bourses, comme les chaussures, les meubles ou les vêtements. C’est que les consommateurs ne désirent pas tous la meilleure qualité possible, et que d’ailleurs les ouvriers ne sont pas tous en mesure de produire des chefs-d’œuvre. Telle est l’essence même d’un marché libre que de permettre la satisfaction de tous les types de besoins, luxueux, standards, basiques, ou médiocres. À ce titre ses premiers théoriciens ne s’étaient pas trompés. « Dans les étoffes comme dans beaucoup d’autres choses, écrivait Vincent de Gournay, il faut nécessairement qu’il y ait du bon, du médiocre, du mauvais. Vouloir absolument retrancher cette dernière espèce, c’est porter surement atteinte aux deux autres ; le mauvais en matière de fabrique, vaut mieux que rien ; d’ailleurs si une étoffe qui nous paraît mauvaise se consomme, elle n’est pas mauvaise, et si elle ne se consomme pas le fabricant est puni dans l’instant même, et se réforme. » [4] La souveraineté du consommateur, dont Gournay et quelques autres affirmaient la supériorité dans leurs écrits, s’illustrait pleinement au faubourg Saint-Antoine, comme pour prouver ses mérites. Les habitants du faubourg étaient bien conscients des avantages de pouvoir suivre la demande et répondre aux modes ; cette liberté, quand d’autres devaient suivre des règlements poussiéreux, assurait leur prospérité. Le mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine formule cette nécessité pratique. « Combien de personnes dans l’impuissance d’acheter des ouvrages neufs, ou qui n’en ayant besoin que pour peu de temps, ne les veulent point de la meilleure qualité et viennent les chercher dans le faubourg où on les leur vend tels qu’ils le souhaitent, mais où il ne seroit plus possible de les contenter si les ouvriers étoient dans l’obligation de suivre les règlemens des communautez de Paris, s’ils étoient assujettis à la visite de jurez. » [5] Le privilège, en d’autres termes, permettait au faubourg de satisfaire les besoins des basses classes de la population parisienne, auxquels l’exigence de qualité du système corporatif ne pouvait convenir.

Le faubourg, lieu d’innovations

Agacés par les procès permanents, les artisans audacieux rejoignent très vite le faubourg Saint-Antoine pour développer des innovations que les statuts corporatifs interdisent. Leur effort est favorisé par l’intervention croissance de financiers, qui perçoivent l’intérêt de miser sur des expérimentations innovantes pouvant ensuite être écoulées, soit légalement, à l’étranger, soit illégalement, dans le reste du pays. L’apport capitalistique extérieur apparaît d’autant plus crucial que les ouvriers sans qualité manquent souvent de fonds pour concrétiser leurs ambitions entrepreneuriales. Il autorise en outre l’introduction rapide de la mécanisation dans la fabrication textile et l’établissement de manufactures.

Les nombreuses requêtes envoyées depuis le faubourg Saint-Antoine pour obtenir un privilège du Bureau de Commerce pour l’exploitation d’un nouveau produit ou d’une nouvelle technique, témoignent du goût pour l’innovation et de la mentalité entrepreneuriale de ses habitants. Elles ne renseignent pourtant que sur la partie visible de l’iceberg, laissant dans l’ombre les histoires infiniment plus nombreuses d’échecs ou d’abandons.

L’innovation constante anime l’économie du faubourg Saint-Antoine et concourt, de même que la qualité des produits et la largeur de gamme proposée, à attirer en masse la clientèle parisienne.

Succès des produits du faubourg hors des frontières de celui-ci

En tant que clients, les Parisiens ont aussi « voté avec leurs pieds », rendant un verdict historique en faveur de la liberté du travail et de l’industrie.

Comme nous l’avons vu, les accusations sur les « faux ouvriers » produisant des mauvaises marchandises sont sans fondement. Aucune preuve n’est à ce titre plus forte que l’afflux considérable de clients parisiens dans le faubourg, pour se fournir des productions les plus diverses.

Leur déplacement n’était d’ailleurs pas interdit, car si les artisans du faubourg Saint-Antoine ne pouvaient en aucun cas sortir de leur lieu privilégié, rien n’empêchait (formellement) les habitants du reste de la capitale de venir visiter leurs boutiques du faubourg.

À la vue des masses d’individus qui venaient dans le faubourg pour consommer, il fallait se rendre à l’évidence des bons effets de la liberté. Le public est la dupe de la liberté du travail, qui est la liberté de mal faire, disaient les maîtres des corporations. Il faut convenir, répondaient les habitants du faubourg, qu’il « n’est pas si mauvais connaisseur qu’on se le persuade peut-être ; c’est sa voix qu’il faut écouter dans les affaires qui le regardent, et s’il n’était pas plus souvent trompé par les Maîtres de Paris qu’il ne l’est pas les ouvriers du faubourg, ceux-ci n’auraient pas tant d’occupations. » [6] Et n’était-ce pas délicieux d’observer que les mêmes maîtres, si adversaires, en public, du privilège du faubourg, venaient eux aussi y faire leurs achats et y commander des ouvrages ? La pratique, très répandue, est bien documentée. « Tout le monde ou presque tire en réalité profit du privilège du faubourg Saint-Antoine, écrit Alain Thillay. Les maîtres parisiens s’arrangent avec ceux du faubourg, les premiers protègent parfois les seconds ou bien les ouvriers en chambre auxquels ils confient la production d’objets plus ou moins réglementaires. Ils s’associent ou commercent ensemble en permanence. » [7] Ultime preuve, s’il en était besoin, des bienfaits de la liberté du travail et de la réussite du modèle de libre marché que représentait le faubourg Saint-Antoine.

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[1] A.N., F12 781c, 10e dossier, Mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine, vers 1717

[2] Ibid.

[3] Hurtaut et Magny, Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs, Paris, 1779, volume 4, p.194

[4] Remarques, p.195

[5] A.N., F12 781c, 10e dossier, Mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine, vers 1717

[6] Cité par Kaplan, La fin des corporations, Fayard, 2001, p.342

[7] Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002, p.254

V. Un modèle contre le système réglementaire

Offrant un contraste parfait avec l’environnement hyper-réglementé du reste de la capitale, le faubourg Saint-Antoine ne pouvait manquer de concentrer sur lui les plaintes et les espoirs des adversaires et des défenseurs de la liberté du travail. Pour les uns, le faubourg était le symbole de l’anarchie économique où est artisan qui veut, où les hiérarchies n’existent plus, et où l’on suit avec empressement les goûts des consommateurs et les modes, plutôt que les anciens usages et les règlements. Pour les autres, le développement économique remarquable du faubourg Saint-Antoine préfigurait la prospérité que connaîtrait la France, quand elle romprait avec les tracasseries règlementaires et la police corporative.

Épouvantail pour les interventionnistes

Lorsque les économistes commencent leur croisade contre les corporations, celles-ci ne trouvent d’autre réponse que de poursuivre leur incrimination du faubourg Saint-Antoine. « C’est là que se vend tout ce qui est mal fabriqué, disent les blondiniers-boutoniers. C’est là que l’ouvrier ne consultant que le besoin de vivre, travaille toute la semaine pour aller le samedi de nuit trouver des acheteurs à qui il donne à bon marché ce qu’il a fait à la hâte et sans précaution. » [1] Les maîtres parisiens craignent surtout que la mode de la liberté du travail ne se répande, et que leurs apprentis et compagnons les abandonnent en masse pour venir goûter, eux aussi, au rêve du faubourg. Qui voudrait peiner cinq, dix ou quinze ans, se ruiner pour acquérir un titre de maîtrise, si, en changeant de quartier, il pouvait devenir maître sans condition, et s’intégrer dans un éco-système florissant ?

Lorsque les arguments libéraux finirent par emporter l’assentiment et que Turgot se prépara à abolir purement et simplement les corporations, les maîtres parisiens se servirent du faubourg comme d’un épouvantail. « Tout Paris sera le faubourg Saint-Antoine, point de talent, point de solidité, beaucoup d’intrigues, nulle réalité dans les fortunes, point de confiance qui n’est attachée qu’à un établissement solide. » [2] Mais l’affaire était entendue, et par un édit appelé à devenir célèbre, Turgot abolit les corps de métier, permettant à tous les habitants de travailler librement.

Modèle pour les libéraux

En 1776, si les maîtres parisiens présentent le faubourg Saint-Antoine comme un épouvantail, les libéraux en font un modèle capable d’emporter la conviction des indécis. Assurément, l’argument du succès économique des faubourgs disposant de privilèges n’était pas nouveau. Dans son mémoire sur les corporations daté de 1753, Vincent de Gournay rappelait déjà le destin des migrants français qui, après avoir fuit les rigueurs de la police corporative, « formèrent à Londres un faubourg connu sous le nom de Spintefield, où se fabriquent les plus belles étoffes de soie, d’or et d’argent. On ne leur demanda pas s’ils étaient maîtres et s’ils avaient fait leur apprentissage ; on laissa fabriquer qui voulut, et à l’abri de cette liberté ils firent bientôt des élèves qui égalèrent et surpassèrent leurs maîtres. » [3]

De ce point de vue, le faubourg Saint-Antoine n’est rien d’autre qu’un énième exemple, un exemple français, des succès des lieux de travail privilégié. Il doit servir, selon les promoteurs de la liberté du travail, à rassurer sur les effets à attendre de la destruction du système réglementaire. Ainsi Turgot, dans le préambule de son édit, fait-il lui-même usage de l’exemple du faubourg :

« Nous ne serons point arrêté dans cet acte de justice, par la crainte qu’une foule d’artisans n’usent de la liberté rendue à tous pour exercer des métiers qu’ils ignorent, et que le public ne soit inondé d’ouvrages mal fabriqués. La liberté n’a point produit ces fâcheux effets dans les lieux où elle est établie depuis longtemps. Les ouvriers des faubourgs et des autres lieux privilégiés ne travaillent pas moins bien que ceux de l’intérieur de Paris. » [4]

Le faubourg Saint-Antoine est ainsi appelé à jouer un rôle majeur dans l’argumentaire libéral, parce qu’il prouve par l’exemple, par les faits, quand les écrits et les paroles s’avèrent incapables de vaincre tous les scepticismes. Dans une science où les expériences de laboratoires sont impossibles, le résultat d’un essai de liberté du travail présente un grand intérêt et se trouve logiquement mobilisé. C’est ainsi qu’en cette même année 1776, dans son ouvrage devenu classique, Adam Smith écrira : « C’est sans le moindre fondement qu’on a prétexté que les corporations étaient nécessaires pour le meilleur régime des métiers. La discipline véritable et efficace qui s’exerce sur un ouvrier, ce n’est pas celle de son corps, mais bien celle de ses pratiques. C’est la crainte de perdre l’ouvrage qu’elles lui donnent, qui prévient ses fraudes et corrige sa négligence. Une corporation exclusive diminue nécessairement la force de cette discipline. On vous oblige alors d’employer une classe particulière de gens, soit qu’ils se comportent bien ou mal. C’est pour cette raison que, dans plusieurs grandes villes de corporation, on ne trouve quelquefois pas d’ouvriers passables, même dans les métiers les plus indispensables. Si vous voulez avoir de l’ouvrage fait avec quelque soin, il faut le commander dans les faubourgs, où les ouvriers, n’ayant pas de privilège exclusif, ne peuvent compter que sur la bonne réputation qu’ils se font, et ensuite il faut le faire entrer du mieux que vous pouvez en contrebande dans la ville.» [5]

Conclusion

Modèle pour les économistes et réformateurs libéraux du siècle des Lumières, le destin remarquable du faubourg Saint-Antoine peut constituer une source d’inspiration pour notre époque. Ainsi que l’écrit Alain Thillay dans son étude, « en 150 ans, le faubourg Saint-Antoine est devenu une ruche ouvrière dans laquelle les artisans produisent et innovent, fabriquent des objets de qualité courante ou des produits d’art, collaborent entre eux ou travaillent sous l’emprise des marchands et des entrepreneurs. » [6] L’histoire de cette remarquable réussite de la liberté du travail peut soutenir les efforts de ceux qui s’efforcent de montrer pourquoi la liberté du travail est à la fois un impératif de justice et une cause majeure de prospérité pour tous, et en premier lieu pour les plus pauvres. En rappelant les miracles que peut accomplir la liberté, elle peut inciter les Français à l’aimer à nouveau.

Benoît Malbranque

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[1] B.N., Coll. Joly de Fleury, 462, fol. 108-11

[2] Ibid.

[3] Mémoire adressé à la Chambre de commerce de Lyon, février 1753, in Takumi Tusda (éd.), Mémoires et lettres de Vincent de Gournay, Tokyo, Kinokuniya, 1993, p.16

[4] Gustave Schelle, Œuvres de Turgot et documents le concernant, tome 5, p.243

[5] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction Germain Garnier, Paris, 1802

[6] Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002, p.159