JEAN-BAPTISTE SAY

 

 

DE LĠANGLETERRE ET DES ANGLAIS


(1815)

 

 

Introduction par Beno”t Malbranque

 

 

 

 


Paris, 2016

Institut Coppet

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INTRODUCTION

 

Le 19 septembre 1814, Jean-Baptiste Say quitte Paris, direction lĠAngleterre, o le nouveau gouvernement de Louis XVIII lĠenvoie pour une mission dĠenqute. Il arrive ˆ Londres le 23 du mme mois et peut ds lors commencer sa tournŽe des notabilitŽs du pays en matire dĠŽconomie, de finance et de philosophie sociale. Il rencontre William Godwin, David Ricardo, JŽrŽmie Bentham, James Mill, lesquels sĠentretiennent avec lui de la situation politique et Žconomique de leur pays et lui montrent les avancŽes des techniques industrielles et commerciales. Le 31 dŽcembre, il quitte Londres pour revenir en France. Il rassemble ses notes de voyage et peut publier De lĠAngleterre et des Anglais au dŽbut de lĠannŽe 1815 chez lĠŽditeur Arthur Bertrand.

Durant sa prime jeunesse, Jean-Baptiste Say avait dŽjˆ visitŽ lĠAngleterre. CĠŽtait entre 1785 et 1787, tandis quĠil nĠavait pas encore 20 ans. La RŽvolution industrielle, les institutions politiques libŽrales de lĠAngleterre, la richesse de la pensŽe anglaise, tout cela il lĠa apprŽhendŽ et gožtŽ trs t™t. Vingt-cinq ans plus tard, lĠhomme qui met le pied ˆ Londres nĠest plus tout ˆ fait le mme : entre temps, il sĠest formŽ intellectuellement, publiant son TraitŽ dĠŽconomie politique (1803), cŽlbre dans lĠEurope entire, et qui lĠa propulsŽ au rang de ma”tre dans cette jeune science quĠest lĠŽconomie politique. Bien que lĠÏil de lĠobservateur ait gagnŽ en maturitŽ et en savoir, le sujet lui-mme, cĠest-ˆ-dire lĠAngleterre, nĠest aussi plus le mme. Le pays a connu le dŽveloppement inou• du machinisme et sa prospŽritŽ sĠest formidablement accrue. Deux causes paralysantes sont venues cependant opŽrer en sens contraire et limiter lĠŽclat de ces progrs Žconomiques : il sĠagit de lĠimp™t et de la dette. Nous verrons que Jean-Baptiste Say consacre une grande partie de son Žtude ˆ lĠanalyse de ces deux problmes majeurs pour lĠŽconomie anglaise de lĠŽpoque.

Avant cela signalons brivement les raisons que pouvait avoir Say, aprs avoir remis son rapport au ministre franais, pour dŽcider de publier sous forme de brochure la synthse de ses observations. Paralllement ou concurremment aux rŽcits des voyageurs et aux rŽcits des chroniqueurs et des journalistes, il entend dŽcrire la situation prŽsente de lĠAngleterre, tant du point de vue Žconomique, social, que politique ; il entend exposer les faits, prŽsenter un cas. LĠŽconomie anglaise est caractŽrisŽe par la modernitŽ de son industrie, son excellence dans le commerce, son niveau dĠimposition et de dette, la puissance de son papier-monnaie, et la grandeur de son empire colonial. Il nĠest pas inintŽressant, mme pour les Franais, de savoir ce quĠa impliquŽ pour lĠAngleterre la poursuite dĠun tel systme ; car ce sont des expŽriences, et les expŽriences en Žconomie politique, remarque Say, Ç sont rares et cožtent cher È.

La tendance de lĠAngleterre ˆ dŽvelopper un ƒtat fortement dŽpensier a impliquŽ un accroissement remarquable des imp™ts, dont les effets, aux yeux de lĠŽconomiste, sont aisŽment perceptibles. Le gouvernement anglais en est venu en peu dĠannŽes ˆ avaler prs de la moitiŽ des revenus et des capitaux du pays, de sorte que le peuple est contraint de vivre ou de survivre avec une portion seulement du produit de son travail. Cette explosion de ce que nous appelons aujourdĠhui la pression fiscale a eue plusieurs consŽquences, selon Jean-Baptiste Say. En premier lieu, lĠŽnormitŽ des charges publiques supportŽes par le peuple anglais, a rendu extrmement cožteux les produits de son agriculture et de son industrie. Cette chertŽ a obligŽ le bas peuple, mais pas seulement, ˆ retrancher sur sa consommation et ˆ se contenter du strict minimum. Et lĠhomme laborieux nĠest pas ˆ plaindre quand il obtient par son travail ce minimum vital ; car combien dĠouvriers, malgrŽ les efforts incessants et les privations, finissent par dŽpendre de lĠassistance publique ! Or cĠest lˆ encore, selon notre auteur, le rŽsultat de lĠexcs dĠimp™t : car si lĠouvrier anglais ne peut pas vivre du produit de son travail, cĠest quĠon lui en ravit une trop grande part pour tous les excs dŽpensiers des gouvernements, et notamment ceux liŽs au colonialisme et au bellicisme. La puissance des machines nĠest ici quĠun pis-aller : la nation anglaise ne tire pas le plein profit de ces progrs car Ç on lui fait payer cher ce quĠelle produit ˆ bon marchŽ È. RŽduisant de beaucoup le profit que la nation tire des avancŽes techniques de son industrie, lĠexcs des imp™ts incite aussi ˆ la rŽduction de la qualitŽ des produits. Say prend ici lĠexemple des tissus, dont les fabricants anglais ont grandement rŽduit la qualitŽ pour compenser le surhaussement de charges quĠils subissent. Il en est de mme des alcools, et Ç sous le nom de vins, le peuple quĠon dit le plus riche du monde, est condamnŽ ˆ sĠabreuver des plus dangereux poisons. È

La situation des finances publiques anglaises est ˆ lĠŽpoque ˆ ce point paradoxale, ou ˆ ce point dŽrŽglŽe, que lĠexcs des imp™ts se joint, annŽe aprs annŽe, ˆ un endettement vertigineux. Parce quĠelle nĠa jamais manquŽ ˆ ses engagements et quĠelle possde sur son sol lĠindustrie la plus moderne et la plus mŽcanisŽe, lĠAngleterre reoit du crŽdit sans difficultŽ. Or Say ne manque pas de remarquer que Ç la facilitŽ que le Gouvernement a eue dĠemprunter, cĠest-ˆ-dire, de pouvoir dŽpenser un principal, pourvu quĠil en pay‰t la rente, a favorisŽ les plus Žnormes profusions. È

Ë la suite des imp™ts et de la dette en Angleterre, Jean-Baptiste Say Žtudie le papier-monnaie mais aussi les bŽnŽfices prŽtendus du monopole de la compagnie des Indes orientales, qui rŽalise de manire privilŽgiŽe le commerce avec lĠInde. De lĠinefficacitŽ de ce monopole colonial, Say conclut avec beaucoup dĠˆ-propos ˆ la fin prochaine et inŽvitable du systme de la colonisation. Ç Le vieux systme colonial tombera partout dans le cours du XIXe sicle, Žcrit-il. On renoncera ˆ la folle prŽtention dĠadministrer des pays situŽs ˆ deux, trois, six mille lieues de distance ; et lorsquĠils seront indŽpendants, on fera avec eux un commerce lucratif, et lĠon Žpargnera les frais de tous ces Žtablissements militaires et maritimes qui ressemblent ˆ ces Žtanons dispendieux, au moyen desquels on soutient mal ˆ propos un Ždifice qui sĠŽcroule. È Heureux les prophtes dont on peut dire : ils nĠont prŽvu lĠŽvnement quĠavec trop dĠavance.

Au-delˆ des intuitions de ce grand Žconomiste franais, la ressemblance quĠoffre la situation anglaise avec notre Žconomie contemporaine est digne de nous interpeler. Si les Franais, ˆ lĠŽpoque de Say, ont su avancer dans la voie dĠun ƒtat modeste, nĠentravant pas lĠactivitŽ Žconomique par ses rglements et ses imp™ts, cette perspective nĠa pas cessŽ dĠtre avantageuse, quoique audacieuse. Et il semble que cette fois-ci, lĠAngleterre, au lieu de nous avertir, nous montre plut™t le chemin.

 

Beno”t Malbranque

 

 

 

 

 

 

 

La longue interruption des communications entre la France et lĠAngleterre a rendu bien prŽcieux les moments qui se sont ŽcoulŽs depuis la paix. On a pu aller chercher de lĠautre c™tŽ de la Manche lĠexplication de plusieurs phŽnomnes dont on ne connaissait que les rŽsultats, et mesurer le levier qui, plus dĠune fois, a soulevŽ lĠEurope.

Ce ne sont point les forces militaires de la nation anglaise, ni mme sa marine, qui ont exercŽ une influence majeure sur le Continent ; je ne dirai pas mme que cĠest son or ; car, depuis 1797, elle nĠa quĠune monnaie de papier qui ne repose sur aucun gage mŽtallique ; et cĠest peut-tre, de toutes les nations du monde, celle qui, proportion gardŽe, possde le moins de mŽtaux prŽcieux ; mais cĠest par sa richesse et par son crŽdit quĠelle a pu agir ; et comme ces armes puissantes sont le rŽsultat de toute son Žconomie, cĠest son systme Žconomique qui est son trait saillant, et qui mŽrite de fixer notre attention.

JusquĠen 1814, la France qui avait lĠascendant sur le Continent, et lĠAngleterre qui lĠavait sur les eaux, nĠont pu sŽrieusement se prendre corps ˆ corps, et les nombreux combats quĠelles se sont livrŽs sur lĠun et lĠautre ŽlŽment, ne pouvant compromettre leur existence, ni mme leur puissance, quelque affligeants quĠils fussent dĠailleurs pour lĠhumanitŽ, ne pouvaient, quant ˆ leurs rŽsultats, tre considŽrŽs que comme des escarmouches. Mais leur effet total a ŽtŽ de priver pendant prs de vingt-trois ans lĠAngleterre de ses communications faciles et rŽgulires avec le Continent, et la France, de presque toutes ses relations maritimes. Les colonies sŽparŽes de leurs mŽtropoles se sont rendues indŽpendantes, ou sont devenues la proie des Anglais, et tout le commerce dĠoutre-mer est tombŽ entre leurs mains. Sauf un petit nombre de navires aventuriers, dont la plupart mme nĠont pu leur Žchapper, ce nĠest que par leurs vaisseaux, ou du moins avec leur permission, que les denrŽes de lĠAsie et de lĠAmŽrique ont pu parvenir dans notre quartier du globe, et que les produits du sol et de lĠindustrie des EuropŽens ont ŽtŽ portŽs dans les autres parties du monde. Que cette prŽpondŽrance ait ŽtŽ avouŽe ou non, que ce commerce se soit fait par contrebande ou par des licences, sous des pavillons masquŽs ou ˆ visage dŽcouvert, le fait nĠen a pas moins existŽ.

Quelles ont ŽtŽ les consŽquences de ce monopole ?

Les profits commerciaux de lĠAngleterre se sont accrus ˆ un point surprenant. Plus de vingt mille navires de toutes nations sont entrŽs chaque annŽe dans les ports de la Grande-Bretagne. De nouveaux nŽgociants, de nouveaux capitaux, ont voulu prendre part ˆ ces profits. Un plus grand nombre dĠagents de toute espce ont ŽtŽ employŽs ; et comme les familles sĠaugmentent en proportion des moyens quĠon leur offre de gagner, la population des villes maritimes anglaises a ŽprouvŽ des accroissements remarquables. Londres nĠest plus une ville : cĠest une province couverte de maisons. Glasgow, qui en 1791 nĠavait que 66 000 habitants, en a maintenant 110 000. [1] Liverpool, qui en 1801, avait une population de 77 000 ‰mes, en contient 94 000. [2] Bristol, dans le mme espace de temps, est montŽ de 63 000 ˆ 76 000 ‰mes.

LĠŽtablissement de bassins et de magasins, francs de droits de douane dans tous ces ports[3], facilitait la distribution en Europe des marchandises qui y arrivaient de tous les coins du monde ; et les drawbacks, ou restitutions de droits, encourageaient lĠexportation des produits intŽrieurs. Mais une autre cause ˆ laquelle on nĠavait pas songŽ favorisait bien davantage cet immense trafic.

Depuis lĠavnement de NapolŽon, la prodigieuse activitŽ de ce Prince et ses vastes talents, secondŽs de la bravoure
des Franais, menaaient lĠindŽpendance de lĠEurope ; mais lĠEurope dŽjˆ ŽpuisŽe par des guerres acharnŽes et par des tributs que lui avait imposŽs la RŽpublique, ne pouvait supporter tous les frais dĠune dŽfense si difficile. LĠAngleterre, par ses subsides, pourvoyait ˆ une partie de ces frais. Des Agents rŽpandus sur les points accessibles du Continent, et dans les armŽes alliŽes, au Portugal, en Espagne, en Allemagne, obligŽs de se procurer, en nature ou en argent, les valeurs que devait fournir lĠAngleterre, offraient leurs traites sur Londres, ce qui rendait abondantes sur le Continent les lettres de change payables en Angleterre, et avait avili son change, au point quĠune livre sterling qui, dans lĠorigine, valait, en argent de France, 24 francs, a pu, pendant un temps, sĠacheter sur le Continent pour 16 ˆ 17 francs. [4]

Une dŽprŽciation pareille avait lieu relativement aux monnaies de Hambourg, de Vienne et de Lisbonne.

QuĠen rŽsultait-il ?

Tout spŽculateur, de quelque nation quĠil fžt, pouvait tirer des marchandises dĠAngleterre et se procurer, ˆ un prix avantageux, la monnaie avec laquelle il devait les payer. En effet, sĠil achetait, ˆ Birmingham, une marchandise au prix dĠune livre sterling, au lieu de payer 24 francs la livre sterling quĠil Žtait obligŽ de remettre pour sĠacquitter, il ne la payait que 18 francs au plus ; de sorte quĠil pouvait consentir ˆ ne rien gagner, que dis-je, ˆ perdre sur la marchandise, puisque sur le change seul, il gagnait 26 pour cent, ou un quart de la valeur ˆ remettre. Il ne faut donc pas tre surpris de lĠactivitŽ des ateliers anglais ˆ de certaines Žpoques, et de lĠaccroissement quĠon a pu remarquer dans les villes manufacturires, aussi bien que dans les villes commerantes, quoiquĠˆ un degrŽ un peu moindre. [5]

Telles sont les causes des progrs quĠont faits le commerce et les manufactures de la Grande-Bretagne pendant la guerre ; mais ce nĠest pas tout.

La population des villes sĠaccroissant avec les profits de lĠindustrie, la demande de toutes les denrŽes alimentaires sĠest augmentŽe aussi. Le blŽ, dont le prix moyen Žtait, en 1794, de 56 shillings le quarter[6], Žtait montŽ en 1813, jusquĠˆ 136 shillings, (plus de cent cinquante francs de notre monnaie).

Ce prix exorbitant, ayant portŽ trs haut les profits des fermiers, par une consŽquence nŽcessaire, le taux des fermages sĠest ŽlevŽ ˆ chaque renouvellement de bail ; et fermiers et propriŽtaires ont fait des gains considŽrables.

Mais tandis que la guerre provoquait ce dŽveloppement forcŽ de lĠindustrie anglaise, les Anglais en profitaient peu. LĠimp™t et lĠemprunt leur en ravissaient tous les fruits. LĠimp™t pesait ˆ la fois sur les productions de toutes les classes et leur enlevait la portion la plus claire de leurs profits ; et lĠemprunt absorbait les Žpargnes de ces gros entrepreneurs, de ces spŽculateurs avantageusement posŽs, qui tiraient le meilleur parti des circonstances.

La facilitŽ que le Gouvernement a eue dĠemprunter, cĠest-ˆ-dire, de pouvoir dŽpenser un principal, pourvu quĠil en pay‰t la rente, a favorisŽ les plus Žnormes profusions. Les dŽpenses de la guerre sont plus fortes pour lĠAngleterre que pour toute autre nation. En premier lieu, lĠAdministration, pour ses approvisionnements, souffre comme tous les autres consommateurs de la chertŽ des marchandises, dont elle est la premire cause. Elle paye non seulement pour ses approvisionnements, mais pour ceux de ses alliŽs ; non seulement le salaire de ses soldats, mais celui de beaucoup dĠautres soldats. Ses forces militaires et navales sont ŽparpillŽes sur tout le globe.

Un approvisionnement, un magasin en Asie ou en AmŽrique, cožtent le double de ce quĠils cožteraient en Europe ; chaque soldat quĠon y envoie cause une dŽpense Žgale ˆ deux soldats, et cĠest un grand avantage que les ƒtats-Unis conserveront toujours dans leurs dŽmlŽs futurs avec la Grande-Bretagne.

Je ne parle pas des abus dans les dŽpenses qui sont scandaleux : des abus anciens, et qui se sont glissŽs par degrŽs, des abus nouveaux introduits de propos dŽlibŽrŽ, des abus que relve lĠopposition, parce quĠil nĠy a que les amis des Ministres qui en profitent ; de ceux quĠelle ne relve pas, parce que la vanitŽ nationale les protge[7] ; mais du tout ensemble, il est rŽsultŽ que, quoique les impositions aient quadruplŽ depuis 1795, les dŽpenses ont chaque annŽe progressivement excŽdŽ le montant des rentrŽes, quĠil a fallu pourvoir ˆ ce dŽficit progressif par des emprunts devenus plus considŽrables dĠannŽe en annŽe[8], et qui ont finalement portŽ le principal de la dette ˆ la somme effrayante de 18 milliards 649 millions argent de France[9], dont lĠintŽrt annuel, joint aux consommations courantes, ont portŽ en 1813 le total des dŽpenses publiques faites par les mains du gouvernement central, ˆ la somme incroyable de 112 millions 391 mille livres sterling (plus de 2 milliards 697 millions de notre monnaie)[10].

En voyant pour la dŽpense dĠune seule annŽe qui, selon toute apparence, a ŽtŽ surpassŽe par la dŽpense de 1814, cet effrayant rŽsultat, on croit se tromper ; mais il est fondŽ sur des communications officielles, et certifiŽ par des auteurs attachŽs ˆ lĠŽtablissement public.

Sur cette somme de dŽpense annuelle, 69 millions sterling environ ont ŽtŽ fournis par les contributions de lĠannŽe. Le reste a ŽtŽ procurŽ par des emprunts et des anticipations. En dĠautres termes, environ 1 milliard 700 millions de notre monnaie, ont ŽtŽ levŽs sur les revenus, ou, si lĠon veut, sur les profits annuels de la nation anglaise ; et 1 milliard sur ses capitaux ou ses Žpargnes[11] ; et cela, indŽpendamment des contributions quĠelle paie pour les dŽpenses locales, pour le culte et pour les pauvres, qui se montent, comme on sait, ˆ des sommes considŽrables. Tellement, quĠon ne sĠŽloignerait peut-tre gure de la vŽritŽ, en annonant que le Gouvernement consomme la moitiŽ des revenus quĠenfantent le sol, les capitaux et lĠindustrie du peuple anglais[12].

En morale comme en physique, les faits naissent les uns des autres. Celui qui est un rŽsultat, devient la cause dĠun autre rŽsultat, qui sera une cause ˆ son tour. LĠŽnormitŽ des charges supportŽes par le peuple anglais, a rendu exorbitamment cožteux tous les produits de son sol et de son industrie. Chacune des consommations des producteurs de toutes les classes, chacun de leurs mouvements, pour ainsi dire, Žtant taxŽs, les rŽsultats de leur industrie sont devenus plus chers, sans que cette chertŽ tourn‰t ˆ leur avantage. Dans chaque profession, les gains ne sont pas sensiblement plus forts en vertu du renchŽrissement de la marchandise produite dans cette profession, parce que ce renchŽrissement sĠen va en frais dĠimp™ts payŽs par le producteur, et nĠajoute rien ˆ ses profits, et cette chertŽ gŽnŽrale oblige les producteurs, en leur qualitŽ de consommateurs, ˆ sĠimposer de continuelles privations.

Un Anglais qui a un commerce, si le capital quĠil emploie ne lui appartient pas, et sĠil est obligŽ dĠen payer lĠintŽrt, ne peut soutenir sa famille. Une terre, un fonds placŽ, qui partout ailleurs suffiraient pour procurer de lĠaisance sans travail, ne suffisent point en Angleterre pour faire vivre leur possesseur : il faut encore, sĠil ne les fait pas valoir lui-mme, quĠil exerce un talent, quĠil concoure soit en chef, soit en sous-ordre, ˆ une autre entreprise.

Enfin celui qui nĠest pas ˆ portŽe dĠexercer une industrie ou un talent quelconque, celui qui a un revenu modŽrŽ, fixe, et qui nĠest pas attachŽ ˆ la glbe, voyage dans des pays o les objets de consommation sont moins cožteux, et cĠest le motif qui a chassŽ vers la France, la Belgique, la Suisse et lĠItalie ces nuŽes de voyageurs anglais, parmi lesquels il sĠen est trouvŽ aussi quelques-uns que la seule curiositŽ a mis en mouvement.

CĠest aussi la cause de la grande dŽtresse de la classe qui nĠest simplement que manouvrire. Un ouvrier, selon la famille quĠil a, et malgrŽ des efforts souvent dignes de la plus haute estime, ne peut gagner en Angleterre que les trois quarts et quelquefois seulement la moitiŽ de sa dŽpense. La paroisse, cĠest-ˆ-dire le produit de la taxe pour les pauvres, est obligŽe de subvenir au surplus. Un tiers, dit-on, de la population de la Grande-Bretagne est ainsi obligŽ dĠavoir recours ˆ la charitŽ publique. On rencontre trs peu de mendiants, parce que les secours sont donnŽs ˆ domicile et ne suffisant pas pour les faire vivre, il faut encore quĠils travaillent. Un voyageur anglais, de bonne foi, qui a traversŽ toute la France en dernier lieu[13], manifeste ˆ chaque pas son Žtonnement de ce quĠon peut y gagner sa vie par son travail ; et son Žtonnement dŽcouvre bien ce qui se passe en Angleterre.

On y voit sans doute aussi de ces grands propriŽtaires, de ces gros capitalistes qui peuvent se croiser les bras et qui nĠont dĠautre affaire que leurs plaisirs ; leurs revenus sont si grands quĠils excdent tous les besoins et dŽfient toutes les chertŽs ; mais leur nombre est toujours petit comparŽ ˆ la totalitŽ dĠune nation. La nation anglaise en gŽnŽral, sauf ces favoris de la fortune, est obligŽe ˆ un travail opini‰tre ; elle ne peut pas se reposer. On ne voit pas en Angleterre dĠoisifs de profession ; on y est remarquŽ ds quĠon a lĠair dŽsoccupŽ, et quĠon regarde autour de soi. Il nĠy a point de ces cafŽs remplis de dŽsÏuvrŽs, du matin au soir, et les promenades y sont dŽsertes tout autre jour que le dimanche ; chacun y court absorbŽ par ses affaires. Ceux qui mettent le moindre ralentissement dans leurs travaux sont promptement atteints par la ruine ; et lĠon mĠa assurŽ ˆ Londres que beaucoup de familles, de celles qui avaient peu dĠavances, sont tombŽes dans les derniers embarras pendant le sŽjour des souverains alliŽs, parce que ces princes excitaient vivement la curiositŽ, et que, pour les voir, on sacrifiait quelquefois ses occupations plusieurs jours de suite.

Ceux mme qui travaillent avec aisance et qui pourraient se reposer ˆ leur grŽ, travaillent pour tre riches, pour se mettre ˆ lĠabri de tous les Žvnements, et pour marcher de pair dans toutes les profusions. La plus grande honte en France, cĠest de manquer de courage : en Angleterre, cĠest de manquer de guinŽes. LĠopinion nĠest peut-tre pas plus raisonnable dĠun c™tŽ que de lĠautre.

Cette position Žconomique exerce un effet dŽplorable sur les lumires, et fait craindre ˆ lĠobservateur philosophe que cette patrie de Bacon, de Newton et de Locke, ne fasse bient™t des pas rŽtrogrades et rapides vers la barbarie. Il para”t certain quĠon lit beaucoup moins quĠon ne faisait ; on nĠen a pas le temps, et les livres sont trop chers. Les riches qui peuvent ne songer quĠˆ jouir, ont dĠautres jouissances que celles de lĠesprit, et ces autres jouissances rendent inhabiles ˆ ces dernires. Le peu que les gens du grand monde lisent, en gŽnŽral, nĠest jamais ce quĠil y a de meilleur : les lectures vraiment utiles exigent une application qui leur pse ; et quand, par hasard, ils lisent de bons ouvrages, cĠest une semence qui tombe dans un sol ŽpuisŽ, o les bons fruits ne sauraient prospŽrer. La classe mitoyenne est la seule qui Žtudie utilement pour la sociŽtŽ, et bient™t elle ne pourra plus Žtudier en Angleterre[14].

Il y a cependant deux sortes dĠimprimŽs qui se lisent, qui sont de nŽcessitŽ premire : la Bible et les journaux. Il reste ˆ savoir ce quĠon peut y puiser dĠinstruction.

JĠai dit quĠen payant tout plus cher on nĠen gagnait pas davantage ; souvent mme le producteur dĠune denrŽe gagne dĠautant moins quĠelle devient plus chre. La chertŽ diminue le nombre des consommateurs, parce quĠelle met les marchandises, ˆ commencer par les moins nŽcessaires, hors de la portŽe de certaines fortunes. Ceux qui ne se privent pas tout ˆ fait dĠune chose, en rŽduisent tout au moins la consommation ; ds-lors elle est moins demandŽe quĠelle nĠŽtait. La concurrence des consommateurs diminue, quoique la concurrence des producteurs reste la mme[15].

CĠest ainsi que les producteurs, ˆ mesure quĠils sĠimposent des privations sur les denrŽes de leur consommation, Žprouvent plus vivement le besoin de vendre, mme ˆ trs petit bŽnŽfice, les denrŽes quĠils produisent. Nulle part les efforts faits pour attirer lĠattention des acheteurs, ne sont poussŽs plus loin quĠen Angleterre. De lˆ, cette grande recherche des boutiques, ces ornements bizarres, par lesquels on sĠefforce de les faire remarquer ; de lˆ, ces annonces multipliŽes, ces marchandises offertes au-dessous du cours ; ce ton de charlatanisme qui frappe les Žtrangers. Les entrepreneurs des premiers spectacles, vantent eux-mmes, du style le plus pompeux, les applaudissements que leurs acteurs ont reus dĠun auditoire ravi, auditoire quĠils avaient, jusquĠˆ un certain point, composŽ eux-mmes. Pour avertir le public dĠune entreprise nouvelle, dĠun simple changement de domicile, une affiche immobile postŽe au coin dĠun mur, ne suffit pas, et lĠon promne comme des bannires, au milieu de la foule affairŽe de Londres, des affiches ambulantes que les piŽtons peuvent lire sans perdre une minute.

Ce besoin de vendre Žtablit une lutte entre les producteurs. CĠest ˆ qui vendra ˆ meilleur marchŽ ou moins chrement ; mais comme la production est rŽellement dispendieuse, ˆ cause des charges dont elle est grevŽe, le producteur Žconomise sur les qualitŽs[16]. Aussi remarque-t-on en Angleterre, comme partout, que les marchandises sont dĠautant moins bonnes quĠelles sont plus chres. Des qualitŽs qui, autrefois, Žtaient excellentes, sont devenues dŽtestables. La bonneterie des Anglais, leurs ouvrages de peau, dont la rŽputation sĠŽtendait par toute lĠEurope, ne valent plus ce quĠils valaient. Leurs soieries ne sont plus quĠun souffle ; et sous le nom de vins, le peuple quĠon dit le plus riche du monde, est condamnŽ ˆ sĠabreuver des plus dangereux poisons[17].

LorsquĠon voit une nation si active, si noble, si ingŽnieuse, forcŽe par un mauvais systme Žconomique, ˆ se donner tant de peines, et cependant ˆ Žprouver tant de privations, on se demande avec amertume : Ë quoi sert donc la libertŽ civile et religieuse, celle de la presse, la sžretŽ des propriŽtŽs et la domination des mers !

Le grand malheur de lĠAngleterre, vient dĠavoir eu depuis de nombreuses annŽes, des Administrations successives qui, en commettant toutes les fautes possibles, nĠont jamais commis celle de manquer aux engagements du Gouvernement. Cette rŽgularitŽ passŽe en principe, jointe ˆ la publicitŽ des comptes et ˆ lĠŽdifice spŽcieux de la caisse dĠamortissement, consolidŽ par M. Pitt, a ŽlevŽ le crŽdit du Gouvernement au point de lui permettre de consommer le principal des revenus ˆ venir du peuple anglais, de faire porter aux gŽnŽrations futures le poids des fautes de la gŽnŽration prŽsente, et de dŽcupler, de centupler lĠimportance de ces fautes, par les vastes ressources que ce crŽdit mettait aux mains des directeurs du cabinet politique.

QuĠon prenne la peine de combiner cet ŽlŽment avec lĠorgueil dĠune nation ˆ qui lĠon peut faire commettre toutes les sottises imaginables, pourvu quĠon lui parle de sa gloire et de ses droits maritimes[18].

Il y a sans doute, beaucoup de lumires en Angleterre ; mais ˆ quoi servent les lumires, quĠimporte quĠon connaisse la vŽritable nature et la vŽritable situation des choses, une fois que les passions sont en jeu ? Ne voit-on pas perpŽtuellement les joueurs risquer leur argent sur des chances que le calcul leur dŽmontre dŽfavorables ? Mais on finit toujours par payer avec usure, toutes les sottises quĠon fait ; et plus on approche du terme o il faut nŽcessairement compter, et moins on a de latitude pour commettre impunŽment de nouvelles erreurs. LĠŽconomie politique nĠest plus une science de spŽculation et de luxe, lĠhabiletŽ est dĠobligation ; et lĠon peut hardiment prŽdire, que tout Gouvernement qui en mŽconna”tra ou en mŽprisera les principes, est destinŽ ˆ pŽrir par les finances.

Revenons ˆ notre sujet.

La nŽcessitŽ dĠŽpargner sur tous les frais de production a pourtant produit en Angleterre quelques bons effets ˆ travers beaucoup de mauvais ; elle a, si lĠon peut sĠexprimer ainsi, perfectionnŽ lĠart de produire, et fait dŽcouvrir des moyens plus expŽditifs, plus simples, et par consŽquent plus Žconomiques de parvenir ˆ un but quelconque. Comme les fabrications en grand sont en gŽnŽral les moins cožteuses, on a fait en grand les plus petites choses. JĠai vu ˆ Glasgow des laiteries de trois cents vaches o lĠon vendait pour deux sous de lait. LĠŽducation du pauvre, qui fait peut-tre la seule sžretŽ du riche, Žtait entravŽe par la chertŽ des livres et des instituteurs, et quelques annŽes plus tard on nĠaurait pas ŽtŽ, au sein dĠune des nations les plus civilisŽes de lĠEurope, plus en sžretŽ quĠau milieu des Caffres. Tout ˆ coup on sĠavise de faire des Žcoles o un seul instituteur enseigne avec succs et rapiditŽ ˆ lire, Žcrire et compter, sans livres ni plumes, ˆ cinq cents enfants ˆ la fois[19].

Mais cĠest principalement lĠintroduction des machines dans les arts, qui a rendu la production des richesses plus Žconomique. Il nĠy a presque plus de grandes fermes en Angleterre o lĠon nĠemploie, par exemple, la machine ˆ battre le blŽ, par le moyen de laquelle, dans une grosse exploitation, on fait plus dĠouvrage en un jour quĠen un mois par la mŽthode ordinaire.

Enfin le travail humain, que la chertŽ des objets de consommation a rendu si dispendieux, nĠest dans aucune circonstance remplacŽ aussi avantageusement, que par les machines ˆ vapeur, improprement appelŽes par quelques personnes pompes ˆ feu.

Il nĠy a pas de travaux quĠon ne soit parvenu ˆ leur faire exŽcuter. Elles font aller des filatures, des tissages de coton et de laine ; elles brassent de la bire, elles taillent des cristaux. JĠen ai vu qui brodaient de la mousseline et qui battaient du beurre. Ë Newcastle, ˆ Leeds, des machines ˆ vapeurs ambulantes tra”nent aprs elles des chariots de houille ; et rien nĠest plus surprenant, au premier abord, pour un voyageur, que la rencontre, dans la campagne, de ces longs convois qui sĠavancent par eux-mmes et sans le secours dĠaucun tre animŽ.

Partout les machines ˆ vapeurs se sont prodigieusement multipliŽes. Il nĠy en avait que deux ou trois ˆ Londres il y a trente ans ; il y en a des milliers ˆ prŽsent. Elles sont par centaines dans les grandes villes manufacturire ; on en voit mme dans les campagnes, et les travaux industriels ne peuvent plus se soutenir avec avantage quĠau moyen de leur puissant concours. Mais il leur faut en abondance de la houille, de ce combustible fossile que la nature semble avoir mis en rŽserve pour supplŽer ˆ lĠŽpuisement des forts, rŽsultat inŽvitable de la civilisation. Aussi pourrait-on, ˆ lĠaide dĠune simple carte minŽralogique, tracer une carte industrielle de la Grande-Bretagne. Il y a de lĠindustrie partout o il y a du charbon de terre.

Mais on a beau abrŽger les moyens de produire, lĠimp™t, le terrible imp™t, qui agit sur la production annuelle prŽcisŽment de la mme manire que tous les autres frais, semblable au cauchemar des rves qui gagne du terrain malgrŽ les efforts quĠon fait pour lui Žchapper, atteint, outrepasse les Žconomies des producteurs industrieux ; et loin que la nation jouisse de son admirable industrie et de lĠactivitŽ soutenue de ses travailleurs, on lui fait payer cher ce quĠelle produit[20] ˆ bon marchŽ ; et la mettant dans lĠimpossibilitŽ de vendre ˆ aussi bon compte que dĠautres nations moins ŽcrasŽes par les charges publiques, on lui ™te, dans lĠŽtranger, tout moyen de soutenir la concurrence de lĠŽtranger ; on lui ferme tout dŽbouchŽ extŽrieur : car si le gouvernement a le pouvoir de faire payer aux Anglais les choses au-delˆ de ce quĠelles valent, il nĠexerce pas, dieu merci, le mme pouvoir sur les Franais, sur les Allemands, sur les BrŽsiliens.

Que serait-ce si la longue sŽparation de la nation anglaise dĠavec les terres classiques de lĠEurope, avait peu ˆ peu altŽrŽ son gožt dans les arts ? si ses vases, ses meubles, ses flambeaux nĠavaient plus de puretŽ, de lŽgretŽ, dĠŽlŽgance dans les formes ? sĠils Žtaient retombŽs dans ce gožt gothique et contournŽ, dans ces ornements lourds et compliquŽs qui ne reprŽsentent rien ? si les dessins des Žtoffes, si le choix des couleurs Žtaient en arrire des progrs de lĠEurope, et si lĠAngleterre ne pouvait se remettre au courant sans une longue et active communication avec le continent ?

Faut-il sĠŽtonner du peu de succs quĠont obtenu les marchandises anglaises dans les grands marchŽs de lĠEurope, et peut-on leur en prŽsager davantage ˆ lĠavenir, si leur systme Žconomique ne change pas ?

 

Cette position critique que jĠai essayŽ de peindre et dont jĠai t‰chŽ de dŽcouvrir les causes, anime des dŽbats qui nĠont pas lieu seulement dans les deux chambres, mais parmi toute la nation, et donne beaucoup dĠimportance aux attaques dĠune opposition beaucoup moins redoutable par le nombre de ses partisans que par le poids de ses raisons, et par les grands noms, les grandes fortunes, les grands talents qui figurent au milieu dĠelle.

La question des blŽs et celle du papier-monnaie, sont lĠoccasion des principales discussions. Le gouvernement vient de faire des lois sur ces deux objets ; mais des dŽcrets ne remŽdient point aux difficultŽs qui viennent de la nature des choses, et les embarras rena”tront avec une nouvelle vigueur. Pour se faire des idŽes nettes sur ces questions, quelques explications deviennent nŽcessaires.

Nous avons vu au commencement de cet Žcrit, quelles circonstances, en favorisant lĠactivitŽ du commerce et des manufactures de lĠAngleterre, y avaient fait monter le prix du blŽ. Les contributions du cultivateur, le loyer que le fermier paye au propriŽtaire, ont montŽ dans la mme proportion : et maintenant ceux qui se mlent dĠagriculture prŽtendent que pour que le prix du blŽ puisse rembourser au cultivateur ses avances, il faut que ce prix se maintienne entre 95 et 100 shillings le quarter, et que par consŽquent, il convient dĠen empcher lĠimportation du moment quĠil tombe au-dessous de ce prix.

Ils ajoutent, que si la lŽgislature ne consacre pas ce principe, il sera impossible aux fermiers de payer aux propriŽtaires leur fermage, ˆ lĠƒtat, ses contributions, que la culture du grain donnant de la perte, on abandonnera lĠexploitation des terres mŽdiocres, quĠon changera la destination des bonnes ; que le grain deviendra plus rare ; quĠon nĠŽvitera pas son renchŽrissement, et que la nation anglaise se verra toujours davantage pour sa subsistance ˆ la merci des Žtrangers.

DĠun autre c™tŽ, les manufacturiers et les nŽgociants soutiennent, que si les denrŽes de premire nŽcessitŽ restent ˆ ces prix exorbitants, la main-dĠÏuvre doit hausser plut™t que diminuer, et que chaque jour ils prŽsenteront leurs produits avec plus de dŽsavantage, dans les marchŽs de lĠŽtranger.

LĠalternative est terrible. Ou cĠest lĠagriculture et les propriŽtaires qui sont ruinŽs, si les grains ne montent pas ; ou bien cĠest le commerce et les manufactures, sĠils montent.

Les Chambres du Parlement, en fixant le prix au-dessous duquel on ne pourra pas importer du froment ˆ 80 shillings, viennent de prendre un mezzo-termine, qui ne satisfera personne.

Mais je suppose que sans mŽcontenter les cultivateurs, le Parlement ežt trouvŽ un moyen de faire tomber le froment ˆ 65 shillings, on ne serait pas encore sorti dĠembarras. Le blŽ ne forme dans les ëles Britanniques, quĠune part de la nourriture de la classe ouvrire ; les pommes de terre, la viande, le poisson, forment une autre part considŽrable de leurs aliments. On estime que chaque personne, lĠune portant lĠautre, ne consomme pas au-delˆ dĠun quarter de blŽ par annŽe[21]. Or, le quarter moins cher de 15 shillings ou 18 francs, ne procure ˆ lĠouvrier quĠune Žconomie dĠun sou de France, par journŽe.

LĠinfluence en serait faible sur la main-dĠÏuvre[22], qui ne forme elle-mme, quĠune partie des frais de production. Quinze shillings de plus ou de moins sur le prix du blŽ, influeraient donc faiblement sur le prix des produits et sur les ventes ˆ lĠŽtranger.

Ce nĠest pas le prix dĠune seule denrŽe, fžt-ce mme le blŽ, qui a un grand effet sur le prix des choses quĠon fait ; cĠest le prix de tout, et le prix de tout est exagŽrŽ en raison des charges publiques qui, sous mille formes diverses, atteignent le producteur et se combinent dans toutes ses dŽpenses[23]. Ce sont les contributions directes ; ce sont mme les prŽjugŽs et les mÏurs du pays qui vous imposent des obligations et des charges auxquelles il nĠest pas plus facile de se soustraire quĠaux vŽritables imp™ts.

 

La question des billets de banque, plus Žpineuse thŽoriquement, a moins dĠinconvŽnients dans la pratique. Pour la bien entendre, il faut conna”tre le fonds du systme monŽtaire actuel de lĠAngleterre, qui est assez curieux.

La banque dĠAngleterre, est une compagnie particulire de capitalistes, qui escompte des lettres de change et se charge, moyennant une rŽtribution, de plusieurs services publics, comme du paiement des rentes sur lĠƒtat. Elle a successivement prtŽ au Gouvernement, non seulement une somme Žgale aux fonds de ses Actionnaires, mais des sommes en billets de banque quĠelle a fabriquŽs pour cet usage, et qui, par consŽquent, nĠavaient dĠautres gages que les obligations quĠelle recevait du Gouvernement en Žchange, obligations qui portent intŽrt, mais dont le fonds nĠest pas exigible, et qui, par consŽquent, ne peuvent servir ˆ lĠacquittement des billets, dont elles ont provoquŽ lĠŽmission[24].

La banque dĠAngleterre a achetŽ ˆ ce prix, la continuation de son privilge, moins sage en cela que celle de France. Celle-ci a bien prtŽ au Gouvernement ce que le Gouvernement, par un abus de la puissance, lui a demandŽ sur ses capitaux. Ses capitaux Žtaient la propriŽtŽ de ses actionnaires, qui pouvaient en disposer ˆ leur grŽ ; mais elle nĠa point fabriquŽ de billets pour les prter. Aussi, quĠest-il arrivŽ, relativement ˆ la banque dĠAngleterre ? Que les billets prtŽs par elle au Gouvernement, et donnŽs par le Gouvernement ˆ ses crŽanciers, sont revenus plus ou moins promptement, et surtout dans les moments de discrŽdit, pour se faire rembourser ; et que la banque, nĠayant pas reu de valeurs rŽelles[25], au moment de lĠŽmission de ses billets, nĠa pu les rembourser.

Il fallait, ds-lors, ou que le Gouvernement pay‰t la banque pour quĠelle pžt payer ses billets, ou quĠil lĠautoris‰t ˆ ne pas les payer. CĠest ce dernier parti qui fut pris en 1797. La suspension des paiements (en espces) de la banque autorisŽe alors, a ŽtŽ renouvelŽe plusieurs fois depuis, et vient de lĠtre encore tout rŽcemment. Ses billets ont acquis par-lˆ, le caractre dĠune vŽritable monnaie nationale ; on nĠa pas pu exiger des particuliers, ce quĠils ne pouvaient exiger de la banque. Les dettes, les effets de commerce, nĠont plus ŽtŽ payŽs quĠen billets, et quand on achte une lettre de change payable en Angleterre, on sait dĠavance que les billets de banque sont la seule monnaie dont elle sera acquittŽe.

Il en est rŽsultŽ ce qui rŽsulte toujours dĠune semblable mesure. La somme des monnaies, soit de papier, soit de mŽtal, devenue par-lˆ plus forte, relativement ˆ la somme des autres valeurs en circulation, et ne pouvant pas tre rŽduite par un remboursement de billets qui nĠavait plus lieu, a ŽtŽ dŽprŽciŽe, a perdu de sa valeur comparativement ˆ la valeur de toutes les autres choses, et par consŽquent, comparativement ˆ lĠor en lingots[26]. Ds cet instant, lĠor en monnaie, qui circulait concurremment avec les billets de la banque, participant ˆ la dŽprŽciation gŽnŽrale de la monnaie[27], a gagnŽ ˆ se mettre en lingots, et les guinŽes ont disparu[28].

Les directeurs de la banque ont accru cette dŽprŽciation, en ne refusant jamais dĠescompter les lettres de change souscrites par les bonnes maisons de commerce, ce qui a portŽ les spŽculations de quelques particuliers au-delˆ de leurs capitaux rŽels, aux dŽpens dĠun capital fictif (les billets de banque) dont la valeur rŽelle et vŽnale dŽcroissait en proportion de leur augmentation nominale[29].

Maintenant que lĠor et lĠargent ont disparu de la circulation par la cause expliquŽe plus haut, et quĠil nĠest plus restŽ pour remplir lĠoffice de monnaie, une seule pice nationale, une seule pice frappŽe par le gouvernement[30], la seule monnaie dont on puisse faire usage se compose des engagements dĠune compagnie particulire nommŽe la banque dĠAngleterre, lesquels portent la promesse, qui nĠest jamais effectuŽe, de payer des livres sterling mŽtalliques au titre et au poids dŽterminŽs par les lois.

Il nĠy a point de billets de la banque dĠune somme infŽrieure ˆ une livre sterling ; et cependant comme on a besoin dĠune petite monnaie pour les menues transactions, et que si le gouvernement frappait des pices lŽgales elles seraient fondues, la banque est autorisŽe ˆ mettre en circulation des coupures de ses billets en pices dĠargent, qui ne sont que des mŽdailles et qui ne contiennent gures que les trois quarts de la quantitŽ du mŽtal quĠauraient des pices lŽgales de mme dŽnomination. On ne gagnerait ˆ les fondre quĠautant que les billets de banque, avec quoi en pourrait les acheter, tomberaient au-dessous des trois quarts de leur valeur nominale, puisquĠalors avec une valeur moindre que les trois quarts dĠune livre sterling mŽtallique, on aurait un lingot qui vaudrait les trois quarts de la livre sterling.

Dans cet Žtat de choses, lĠh™tel des monnaies de Londres, le seul quĠil y ait en Angleterre, nĠaurait absolument rien ˆ faire sĠil ne fabriquait, ˆ faon, pour compte de la banque dĠAngleterre, les coupures mŽtalliques de ses billets dont il vient dĠtre question.

Il y a dans chaque comtŽ et mme dans chaque ville, des banques provinciales qui mettent en circulation des billets et des coupures mŽtalliques de leurs billets ; mais nĠayant point, comme la banque dĠAngleterre, le privilge dĠen refuser le paiement lorsquĠon le leur demande, elles les acquittent ˆ prŽsentation en billets de la banque dĠAngleterre, quĠon ne peut refuser, comme tenant lieu de monnaie nationale.

La somme totale des billets de la banque dĠAngleterre sĠŽlve ˆ environ 31 millions sterling. On estime que la somme des billets de toutes les banques provinciales, est ˆ peu prs Žgale ˆ celle-lˆ. La somme totale de la monnaie des ëles Britanniques est donc environ de 62 millions sterling, qui, au change du jour, de 20 francs pour une livre sterling, fait une valeur dĠenviron un milliard deux cents millions en argent de France.

Sauf les coupures mŽtalliques, sur le montant desquelles je manque de donnŽes, mais qui ne forment quĠune bien petite partie de ce total, cette valeur nĠa rien dĠintrinsque, cĠest-ˆ-dire nĠa aucune valeur comme matire ; mais sa valeur, comme monnaie, est trs rŽelle et ne pourrait tre remplacŽe que par une valeur rŽelle Žquivalente.

La valeur de ce papier-monnaie, comparŽe avec la valeur des autres marchandises, ne subit plus de grandes variations, ce qui prouve que la banque dĠAngleterre maintient la somme de ses billets dans la mme proportion, relativement aux besoins de la circulation. Si elle rŽduisait la somme de ses billets, ce quĠelle pourrait faire aisŽment en laissant Žchoir une partie des effets de son portefeuille et en nĠen prenant pas de nouveaux ˆ lĠescompte, elle ferait probablement remonter ses billets au pair ; cĠest-ˆ-dire quĠavec un billet dĠune livre sterling on trouverait ˆ acheter une livre sterling en or ou en argent, au poids et au titre des lois.

Je dis que ses billets remonteraient au pair par le besoin indispensable que dans un Žtat social compliquŽ, et avec une grande masse dĠaffaires, on a de cette marchandise appelŽe monnaie, quelles quĠen soient la forme et la matire.

La question du discrŽdit nĠentre pour rien dans tout cela, parce que le besoin quĠon a de monnaie lĠemporte de beaucoup sur la mauvaise opinion quĠon pourrait concevoir des billets de la banque. En effet, dans un pays o il nĠy a point de monnaie mŽtallique, que peut faire lĠhomme le plus mŽfiant dans ses transactions sociales ? chercher ˆ garder dans ses mains le moins longtemps quĠil peut la monnaie en laquelle il nĠa point de confiance. CĠest aussi ce que chacun fait. On le fait mme pour la monnaie mŽtallique lorsquĠon ne veut pas perdre lĠintŽrt dĠune somme dormante ; mais on a beau se dŽbarrasser le plut™t quĠon peut des billets qui passent entre vos mains, on a beau supplŽer par des virements journaliers de parties[31] ˆ des paiements en billets, il nĠen est pas moins constant que, dans lĠŽtat prŽsent des choses, on ne peut en Angleterre se passer de 62 millions sterling environ de papier-monnaie, au taux de sa valeur actuelle ; que si sa valeur nominale diminuait dĠun quart (cĠest-ˆ-dire si au lieu de 62 millions en circulation on nĠen laissait que 46 ou 47), la valeur vŽnale de ces 47 millions augmenterait et achterait autant de denrŽes que lĠon peut en acheter aujourdĠhui pour 62 millions.

CĠest donc la quotitŽ des billets et non le discrŽdit qui influe sur leur valeur ; le discrŽdit, quel quĠil soit, nĠa pas la moindre influence sur cette valeur : rŽsultat fondŽ sur les faits, fort diffŽrent, ce me semble, de lĠopinion commune, et qui doit influer sur lĠidŽe quĠon se forme du papier-monnaie dĠAngleterre, sur les moyens quĠon propose pour lĠacquitter, et sur les craintes qui peuvent rŽsulter de son dŽfaut de remboursement

Que si lĠon me demandait ˆ quelle Žpoque je crois que la banque dĠAngleterre paiera ses billets ˆ bureau ouvert, je rŽpondrais que je nĠen sais rien ; mais que ma rŽponse, en supposant que je fusse en Žtat de la faire, nĠaurait aucune importance. En effet, lorsquĠon traite une monnaie prŽcisŽment de la mme manire que si on ne lui accordait aucune confiance, quĠimporte sa matire ? cĠest comme si lĠon demandait quand fera-t-on succŽder une monnaie dĠor ˆ une monnaie dĠargent ?

Ces phŽnomnes monŽtaires, entirement neufs, jettent beaucoup de jour sur la thŽorie gŽnŽrale des monnaies, et produiront par la suite des faits assez extraordinaires[32].

 

Il est un autre point qui nĠest pas liŽ aussi intimement avec les circonstances, mais sur lequel il me semble que lĠopinion a aussi bien besoin dĠtre ŽclairŽe. CĠest sur la puissance quĠon croit que lĠAngleterre tire de ses colonies, et notamment de lĠInde, de ce pays o une compagnie de marchands anglais possde une Žtendue de pays plus vaste que les trois royaumes, et rgne sur quarante millions de sujets.

Les Anglais ne peuvent tirer des richesses de lĠInde que comme souverains ou comme nŽgociants ; ils nĠen peuvent rapporter que des tributs ou des profits.

Examinons les tributs quĠils en tirent comme souverains.

On voit dans Colquhoun[33] que les diffŽrents gouvernements de lĠInde fournissent un revenu brut de 18 051 478 livres sterling.

Les frais dĠadministration et de dŽfense du mme pays, suivant le mme auteur, cožtent                        16 984 271 liv. st.

Mais il convient dĠy ajouter les frais dĠentretien et de rŽparation des Žtablissements de la compagnie dans lĠInde et en Europe, et ceux de la factorerie de Canton en Chine                                                                                                        355 067

Et de plus les intŽrts de sa dette, qui nĠest pas moindre de 46 millions st., et qui prend son origine dans les dŽpenses et dans les pertes quĠelle a dž supporter pour Žtablir sa souverainetŽ[34]                                                                             1 691 363

Total des dŽpenses de la compagnie               19 030 701 liv.st.

On voit par-lˆ que ses dŽpenses excdent ses revenus dĠune somme de 979 223 liv. st. (plus de 23 millions de francs). CĠest donc une souverainetŽ plus onŽreuse quĠutile.

Comme compagnie de commerce, sachons quels bŽnŽfices elle fait. Une annŽe moyenne prise sur les quatre annŽes 1807 ˆ 1810, a donnŽ un bŽnŽfice commercial de                                                                                                            1 728 958 liv.st.

Sur quoi il a fallu prŽlever lĠexcŽdent de ses dŽpenses sur ses revenus comme souveraine                         979 223

Et les annuitŽs quĠelle touche ˆ la banque dĠAngleterre, qui ne sont pas le fruit dĠun profit commercial                                                                                                                           36 226

Il reste de profit net                                             713 509 liv. st.

Ces profits pour une compagnie qui a six millions st. de capital et 46 millions de dettes, ne sont assurŽment pas bien considŽrables. Cependant ils paraissent exagŽrŽs ; ils sont pris sur lĠindication de quatre annŽes vraisemblablement meilleures que les autres ; plusieurs auteurs respectables affirment que les actionnaires de la Compagnie des Indes, ne gagnent pas comme nŽgociants ce quĠils perdent comme souverains ; et ce rŽsultat semble confirmŽ par les emprunts auxquels la Compagnie a souvent ŽtŽ obligŽe dĠavoir recours, pour que ses actionnaires ne fussent pas privŽs de dividende.

NĠimporte, les partisans de la Compagnie des Indes affirment que, mme en perdant, elle est utile ˆ lĠAngleterre.

Ils disent quĠune fort grande partie de ses dŽpenses dans lĠInde, tournent au profit des employŽs civils et militaires quĠelle y salarie. JĠen conviens ; mais ces salaires sont pour la plupart, gagnŽs dans lĠInde ; ils y sont consommŽs et nĠajoutent rien ˆ la puissance de la nation anglaise en Europe[35].

Ils disent que les marchandises anglaises, auxquelles ce commerce procure un dŽbouchŽ, rŽpandent des bŽnŽfices en Angleterre. JĠen conviens Žgalement ; mais les capitaux et lĠindustrie des Anglais, sĠils ne sĠappliquaient pas aux approvisionnements de lĠInde, sĠappliqueraient ˆ dĠautres objets. Et qui empcherait les Anglais de trafiquer avec lĠInde, et dĠy vendre ˆ peu prs les mmes articles, quand ils nĠen seraient pas les dominateurs ? La souverainetŽ ne fait pas acheter ˆ un peuple ce quĠil nĠest pas en Žtat de payer, ou ce qui ne convient pas ˆ ses mÏurs ; et quand on lui offre ce qui lui convient, il lĠachte sans tre assujetti.

Il ne faut pas, au surplus, Žvaluer trop haut, les marchandises anglaises qui sĠŽcoulent dans lĠInde, on sait assez que les pays de lĠOrient estiment plus lĠargent que les marchandises de lĠEurope. Je trouve que dans lĠespace de six annŽes, de 1803 ˆ 1808, les exportations de lĠAngleterre aux Indes, se sont ŽlevŽes ˆ une valeur totale de 16 306 825 livres sterling, sur laquelle 6 286 344 livres sterling, ont ŽtŽ exportŽes en numŽraire ; ce qui laisse pour les exportations en marchandises 10 020 481 livres sterling, et donne pour une annŽe commune 1 670 080 livres sterling dĠexportation en marchandises.

Le privilge de la Compagnie des Indes, qui comprend la facultŽ dĠexercer, sous certaines conditions, la souverainetŽ sur les pays de lĠInde qui ont ŽtŽ conquis ˆ ses frais, ou acquis par les traitŽs quĠelle a conclus, et la facultŽ exclusive ˆ de certains Žgards, de faire le commerce de lĠOrient, ce privilge, dis-je, a ŽtŽ renouvelŽ plusieurs fois ; et comme ˆ mesure que les nations sĠinstruisent, elles sĠaperoivent mieux des avantages de la libŽralitŽ des principes, ˆ chaque renouvellement du privilge, le sort des sujets dans lĠInde, a ŽtŽ amŽliorŽ, et une libertŽ plus grande a ŽtŽ accordŽe au commerce[36].

Ë diffŽrents degrŽs, il en est des autres colonies anglaises comme de lĠInde, avec cette diffŽrence, que le Gouvernement qui y exerce la souverainetŽ, mais qui ne fait pas le commerce, nĠest point dŽdommagŽ par les profits du nŽgoce, des pertes que ces colonies lui occasionnent comme souverain[37]. Le vieux systme colonial tombera partout dans le cours du XIXe sicle. On renoncera ˆ la folle prŽtention dĠadministrer des pays situŽs ˆ deux, trois, six mille lieues de distance ; et lorsquĠils seront indŽpendants, on fera avec eux un commerce lucratif, et lĠon Žpargnera les frais de tous ces Žtablissements militaires et maritimes qui ressemblent ˆ ces Žtanons dispendieux, au moyen desquels on soutient mal ˆ propos un Ždifice qui sĠŽcroule.

 

Telle est, du moins sous ses principaux points de vue, la situation o les Žvnements de notre Žpoque ont amenŽ la Grande-Bretagne. Je crois nĠavoir ni exagŽrŽ, ni dŽguisŽ les difficultŽs de sa position, car je me sens exempt de toute prŽvention. Je forme des vÏux pour la prospŽritŽ de lĠAngleterre, comme pour celle de la France et de tout autre pays. LĠune de ces prospŽritŽs, loin dĠtre incompatible avec une autre, ainsi que le commun des hommes lĠimagine, lui est au contraire favorable. JĠai voulu consigner des faits curieux et de grandes expŽriences en Žconomie politique, parce que ces expŽriences sont rares, et quĠelles cožtent cher. Elles feront peut-tre na”tre dans de bons esprits dĠutiles rŽflexions. Pour le vulgaire, les Žvnements se succdent : ils sĠencha”nent pour lĠhomme qui pense. Quelquefois mme, il lui est permis dĠentrevoir quelques-uns des cha”nons qui lient le prŽsent au futur ; il conna”t alors de lĠavenir, tout ce quĠil est permis dĠen savoir, depuis que les pythonisses et lĠastrologie judiciaire sont passŽs de mode.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] The picture of Glasgow for 1812, pag. 53.

[2] Colquhourt, On the Wealth of the British Empire, pag. 43.

[3] Les gros droits que payent presque toutes les marchandises ˆ leur entrŽe en Angleterre, et qui forment une part importante des revenus de son fisc, auraient souvent empchŽ tout commerce, sĠil avait fallu que le nŽgociant f”t lĠavance de ce droit ˆ lĠentrŽe de son navire dans le port. CĠest une grande difficultŽ que dĠtre obligŽ de trouver sur-le-champ, outre les avances que le commerce exige, et avant dĠavoir rien vendu, cent mille francs plus ou moins pour payer les droits dĠune cargaison qui arrive. Mais quand le Gouvernement admet la marchandise dans un port ou dans un magasin francs, les acheteurs sĠy prŽsentent, et ˆ mesure quĠune partie de marchandise est vendue et quĠelle sort de lĠenceinte franche, on en paye les droits avec plus de facilitŽ.

DĠun autre c™tŽ, lĠesprit de la lŽgislation anglaise, nĠimposant que peu ou point de droits sur les marchandises qui arrivent du dehors pour tre rŽexportŽes, afin que ces marchandises puissent dans lĠŽtranger soutenir la concurrence des autres nations, les nŽgociants, sĠil nĠy avait pas de magasins francs, seraient dans la nŽcessitŽ de payer sur ces marchandises le droit dĠimportation, sauf ˆ se le faire rembourser lorsquĠelles ressortent ; ce qui entra”nerait une multitude dĠinconvŽnients. Dans les magasins francs, elles sont dŽchargŽes, vendues, rechargŽes, et expŽdiŽes, sans avoir rien ˆ dŽmler avec les douanes.

CĠest dans ce but quĠˆ Londres, par exemple, on a creusŽ de main dĠhommes trois ports artificiels entourŽs de magasins et de murs, lĠun pour les vaisseaux des Indes, lĠautre pour ceux des Antilles, lĠautre pour des commerces divers, dont chacun vaut un port de mer considŽrable et o moyennant une modique rŽtribution, les navires peuvent entrer et ressortir, pourvu que ce soit pour aller ˆ lĠŽtranger, sans payer de droits de douanes. La douane nĠexerce ses droits que sur ce qui sort de leur enceinte, pour tre versŽ dans la consommation intŽrieure.

[4] On se tromperait si lĠon sĠimaginait que toute la dŽprŽciation du change sur Londres avait pour cause le discrŽdit des billets de banque, seule monnaie avec quoi une lettre de change sur lĠAngleterre peut tre acquittŽe. On a payŽ dernirement 23 francs environ une livre sterling quĠon a obtenue pour 16 francs, et cependant on sait fort bien en 1815 que la banque dĠAngleterre nĠa pas plus de moyen dĠacquitter ses billets en espces quĠelle nĠen avait en 1815.

Pendant la guerre, avec 93 guinŽes en or sur le continent on achetait 100 guinŽes en or payables ˆ Londres. * Le discrŽdit nĠŽtait pour rien lˆ dedans. CĠŽtait lĠabondance qui dŽprŽciait la monnaie anglaise, la monnaie payable dans Londres, et non le dŽfaut de confiance dans les billets.

 

* Report to the house of commons on the high price of Bullion, pag. 35.

 

[5] La population de Manchester Žtait :

en 1801 de                  81 000,          en 1811 de              98 000

Celle de Birmingham                 73 000                                          85 000

Celle de Leeds                          53 000                                          62 000

Celle de Sheffield     31 000                                          35 000

Celle de Nottingham                 28 000                                          34 000

Celle de Derby                          10 000                                          13 000

etc. (Voyez Colquhoun, On the Wealth of the British Empire, pag. 42)

[6] Le quarter est une mesure de capacitŽ Žgale ˆ 285 litres 53 cent. On sait que le septier de Paris Žgale 152 litres 34 cent. Il faut ˆ trs peu de chose 1 7/8 septier de Paris pour faire un quarter dont le poids est dĠenviron 445 livres poids de marc.

[7] Je ne sais pas jusquĠˆ quel point la justice politique commande de donner lĠargent dĠune nation ˆ un citoyen qui nĠa jamais rien fait pour elle, et qui ne se rend particulirement recommandable par aucun talent ni aucune vertu, uniquement parce que le sort lĠa rendu frre dĠun amiral qui a perdu la vie dans un combat de mer. Voici ce que la famille Nelson cožte ˆ la nation anglaise chaque annŽe ˆ perpŽtuitŽ.

Au comte Nelson, frre de lĠamiral, outre une pairie ;

une pension de 5 000 liv. st.                                                         120 000 fr.

Pour lĠachat dĠun bien une somme une fois payŽe de 100 000 liv. st. (5 millions 400 mille francs) dont lĠintŽrt annuel cožte ˆ lĠƒtat        130 000

Ë la vicomtesse Nelson sa veuve, 2 000 liv. st.                             48 000

Ë mesdames Suzanna Bolton, et Catherine Matcham

     ses sÏurs                                                                               48 000

Total en argent de France                                                               336 000 fr.

Dernirement (20 fŽvrier 1815) le Parlement sĠest en vain rŽcriŽ sur un article de 4 000 liv. st. dans les dŽpenses (96 mille francs) donnŽs au duc dĠYork pour lĠindemniser dĠavoir reu le roi de Prusse. Ce diner en effet cožte un peu cher ˆ la nation anglaise.

Le trŽsor public paye encore au duc de Marlborough qui nĠest point descendant du grand Marlborough, mais qui a pris son nom, parce quĠil a ŽpousŽ une descendante, 120 mille francs de France annuellement outre la magnifique terre de Blenheim dont il a hŽritŽ.

Voyez Colquhoun, On the Wealth of the British Empire, pag. 244.

[8] Voici dĠaprs M. Joseph Hamilton (an Inquiry concerning the national debt) le montant de la dette anglaise au commencement et ˆ la fin de chaque guerre. On voit dans ce tableau ce quĠil y a eu de rachetŽ durant les intervalles de paix, et le dŽficit occasionnŽ par chaque guerre.

Elle Žtait en 1689, Žpoque o Guillaume et Marie montrent sur le tr™ne, de                                        1 054 925 liv. st.

en 1697                                    21 515 742

en 1701                                    16 394 701

en 1714                                    53 681 076

en 1740                                    46 449 568

en 1748                                    78 293 313

en 1756                                    72 289 673

en 1763                                    133 959 270

en 1775                                    122 963 254

en 1783                                    238 231 248

en 1793                                    227 989 148

en 1802                                    499 753 065

en 1813                                    599 590 197

en 1815 suivant le calcul

de la note suivante :                  777 460 000.

[9] Le chancelier de lĠƒchiquier, M. Vansittart, dans son discours au Parlement le 20 fŽvrier dernier, ne la porte quĠˆ 650 millions sterling, mais il nĠentend probablement par lˆ que les capitaux rŽellement prtŽs au gouvernement. Les capitaux quĠil faudrait que le gouvernement pay‰t pour sĠacquitter, sont plus considŽrables par la raison quĠon emprunte au cours de la place, cĠest-ˆ-dire quĠon donne en intŽrts annuels, le moins de millions quĠon peut pour un capital empruntŽ ; et quĠon rachte au cours de la place, cĠest ˆ-dire quĠon rachte le plus dĠintŽrts quĠon peut avec un capital donnŽ. Or comme on emprunte en temps de guerre o la rente est au plus bas, et quĠon rachte en temps de paix o la rente est plus recherchŽe, on ne peut jamais racheter une rente dĠun million avec le mme capital quĠon a reu en crŽant la rente.

Au taux o est lĠintŽrt en Angleterre, et surtout au taux o il serait si lĠon sĠoccupait sŽrieusement ˆ rembourser la dette, il est probable que, le fort portant le faible, on ne la rachterait pas au denier vingt-cinq (25 years purchase) ; mais en mettant ce rachat au denier 20 seulement, les 35 millions 976 mille livres sterling de rente avouŽe par M. Vansittart exigeraient un capital de 719 millions 460 mille liv. st.

Ë quoi il faut ajouter pour la

     dette flottante                                         58 millions.

On aurait donc en calculant au plus bas, ˆ rembourser

     un principal de                     777 millions 460 mille liv. st.

cĠest-ˆ-dire un peu plus de 18 milliards 649 millions argent de France.

La caisse dĠamortissement est un vŽritable leurre. Qui ne voit que si, indŽpendamment de ce quĠon emprunte chaque annŽe pour acquitter lĠexcŽdent des dŽpenses sur les recettes, on emprunte encore le montant de la portion de dette quĠon rachte, cĠest comme si on ne la rachetait pas. Si lĠon jouit de lĠintŽrt composŽ sur ce quĠon rembourse, on paye lĠintŽrt composŽ sur ce quĠon emprunte, puisque lĠannŽe prochaine on empruntera de quoi payer lĠintŽrt de cette annŽe, et lĠon payera par consŽquent lĠintŽrt de lĠintŽrt.

Quant ˆ ceux qui croient que la dette de lĠƒtat est une dette de la main droite ˆ la main gauche, et qui sĠimaginent en consŽquence que le montant de la dette nĠest point un capital perdu pour la nation, je les engage ˆ voir dans mon TraitŽ dĠŽconomie politique (Liv. III, ch. 9) combien ils sont dans lĠerreur.

[10] Colquhoun, On the Wealth of the British Empire, pag. 261.

[11] Colquhoun, ut suprˆ.

[12] Rien nĠest plus difficile ˆ Žvaluer que les revenus gŽnŽraux dĠune nation. Si sa population nĠest jamais exactement connue, le revenu de chaque personne quĠon peut dŽguiser plus aisŽment et quĠon a tant dĠintŽrt ˆ cacher pour se soustraire au fardeau des charges publiques, est encore plus difficile ˆ conna”tre. La taxe sur les revenus en Angleterre peut cependant fournir quelques bases. Ë la vŽritŽ la loi accorde un dŽgrvement ˆ ceux qui gagnent au-dessous de 150 liv. st. par annŽe, et une exemption complte ˆ ceux qui gagnent moins de 50 liv. st. On peut supposer en outre quĠun grand nombre de gens ont dŽclarŽ leur revenu moindre quĠil nĠŽtait ; mais aussi il y en a beaucoup qui ont pu difficilement sĠŽcarter de la vŽritŽ, tels que les propriŽtaires fonciers, les rentiers et les fonctionnaires de tous les ordres ; et il y en a beaucoup aussi qui soit par pudeur, soit par vanitŽ, soit dans la vue de soutenir un crŽdit chancelant, ont dŽclarŽ un revenu Žgal ou supŽrieur ˆ la vŽritŽ.

Or dans une annŽe moyenne sur les trois annŽes qui ont fini le 5 janvier 1813, la taxe sur les revenus a produit 13 millions 281 mille livres st. et comme cette taxe est du dixime du revenu prŽsumŽ, elle indiquerait pour le total des revenus de la Grande-Bretagne une somme de 102 millions 810 mille liv. st. Colquhoun les Žvalue beaucoup plus haut. Mais ses bases sont tout ˆ fait vagues et exagŽrŽes. Admettons nŽanmoins quĠils sĠŽlvent ˆ 224 millions st. (plus de cinq milliards de France). Cela ne fait encore que le double du montant des consommations du gouvernement qui sĠŽlvent ˆ 112 millions st. ainsi que nous venons de le voir. Les rentiers doivent tre considŽrŽs comme des consommateurs agents du gouvernement ; dĠailleurs, si on distrayait leurs consommations de la somme des consommations du gouvernement, il faudrait distraire leurs revenus de la somme des revenus des particuliers, ce qui reviendrait au-mme. Il demeure donc dŽmontrŽ que le peuple anglais ne jouit que de la moitiŽ de ses produits ; que chaque famille est obligŽe de produire une valeur double de ce quĠil lui est permis de consacrer ˆ ses besoins. Jamais une nation, et surtout une nation ŽclairŽe, nĠa ŽtŽ exploitŽe avec autant dĠimpudence.

[13] Voyez lĠouvrage intitulŽ : Notes on journey through France by Morris Birkbeck. LĠauteur para”t avoir imprimŽ bonnement les notes o il consignait ses premires impressions. Elles sont toujours sŽvres, souvent curieuses.

[14] On sent que, lorsquĠil est question dĠune grande nation comme lĠAngle-terre, il faut toujours supposer beaucoup dĠexceptions. On fait toujours de trs bonnes Žtudes, quoique un peu gothiques, ˆ Oxford. Il y a quelque chose de plus libŽral dans celles de Glasgow. Les professeurs actuels dĠƒdimbourg soutiennent lĠŽclat de cette fameuse universitŽ. La philosophie, lĠamour du pays, sĠy mlent avec le gožt des lettres, et y donnent ˆ la littŽrature, qui sans cela nĠest quĠune faconde puŽrile, de lĠimportance et de la soliditŽ. LĠEdin-burgh Review est peut-tre le meilleur journal littŽraire du monde ; il est lu de Philadelphie ˆ Calcutta.

[15] On voit dans mon TraitŽ dĠŽconomie politique (2e Ždition, liv. II, chap. 4), comment et par quelles raisons le mme effet peut avoir lieu sur toutes les denrŽes ˆ la fois, et nĠest pas seulement nominal.

[16] Ceux qui exercent les arts industriels, savent combien on peut altŽrer les qualitŽs, en Žconomisant sur les frais.

[17] On mĠa assurŽ en Angleterre, que lĠimportation du vin de Porto nĠexcde gure le tiers de la quantitŽ de ce vin quĠon y consomme. De sorte que la plupart de ceux qui en boivent, sont obligŽs de se contenter dĠune drogue rouge, fort chre, qui ne contient pas un atome de vin. On ne peut boire avec sŽcuritŽ du vin que dans les bonnes maisons.

[18] Cette opinion nĠest point inspirŽe par un prŽjugŽ national contraire ; elle est partagŽe en Angleterre par tout ce quĠil y a de gens instruits et vŽritablement amis de leur pays. JĠen ai vu et entendu un trs grand nombre ; mais ne pouvant citer des conversations, je traduirai ce que dit ˆ ce sujet M. Joseph Hamilton, ˆ qui lĠon doit de savantes recherches sur la dette publique, et les plus saines vues pour la prospŽritŽ de lĠAngleterre.

Ç Si les nations, dit-il, pouvaient tirer quelque profit de lĠexpŽrience, si elles jugeaient de nos guerres actuelles avec le mme sang-froid que nous jugeons des guerres passŽes, on serait gŽnŽralement bien plus pacifique. On ne peut se dissimuler que nous nous sommes frŽquemment engagŽs dans la guerre pour des motifs peu importants, ou pour gagner des points inatteignables ; quĠen gŽnŽral, les plus grands succs nĠont point produit les fruits que nous nous en promettions ; que, sous prŽtexte de prŽvenir des dangers futurs et imaginaires, nous avons encouru des maux prŽsents et rŽels ; que la colre et lĠorgueil national, plut™t que des vues justes et sagement calculŽes, ont dirigŽ notre conduite politique ; que nous nous sommes engagŽs dans la guerre Žtourdiment, que nous lĠavons soutenue avec obstination, et que nous avons souvent refusŽ des conditions de paix favorables, pour en accepter ensuite de moins avantageuses È. An inquiry into the national debt of Great-Britain, pag. 37.

[19] Je fais ici allusion ˆ ce quĠon appelle le nouveau systme dĠŽducation, dĠabord introduit par M. Lancaster, et depuis perfectionnŽ par dĠautres. JĠen ai vu des effets admirables dans toutes les principales villes dĠAngleterre ; et ici, comme dans une infinitŽ dĠautres cas, les efforts des particuliers anglais, rachtent et couvrent les fautes de lĠadministration. Les dŽsastres viennent dĠen-haut, comme la grle et les temptes ; les biens viennent dĠen-bas, comme les fruits dĠun sol fŽcond que rien ne lasse. La philanthropie des Anglais va au reste tre imitŽe en ce point par la philanthropie franaise, qui sĠoccupe en ce moment de lĠŽtablissement dĠŽcoles Žconomiques pour les pauvres, sur le plan de celles des Anglais. Ce nouveau systme dĠinstruction est fondŽ sur le parti quĠon peut tirer de lĠŽmulation dirigŽe vers un bon but, et du petit excŽdent dĠinstruction quĠun Žlve a par-dessus un autre, en faveur de ce dernier. Chaque classe dĠune Žcole est divisŽe par escouades de 8 Žlves rangŽs par ordre de savoir, tellement que le plus avancŽ corrige ce que les autres font de mal. Il est obligŽ de cŽder sa place du moment quĠun autre en sait plus que lui, et il passe dans une classe supŽrieure du moment quĠil peut y figurer, dĠabord comme Žlve, ensuite comme chef dĠescouade.

Les mmes moyens ne sont pas exclusivement applicables aux basses Žcoles. M. Millans, ˆ ƒdimbourg, les a appliquŽs ˆ des Žcoles relevŽes ; et dans le collge appelŽ High School, cinq professeurs suffisent pour faire surmonter ˆ sept cents Žlves, les difficultŽs du latin et du grec.

On pourrait vraisemblablement employer, dans lĠordre politique, les mmes leviers avec des succs merveilleux ; cĠest ce que nos neveux verront peut-tre.

[20] Ce mot produire sĠentend ici comme dans toutes les questions dĠŽco-nomie politique, de toute espce dĠaction qui concourt, mme partiellement, ˆ la complte confection dĠun produit. Quand il sĠagit dĠune mousseline des Indes, par exemple, le cultivateur qui a recueilli le coton, le fabricant qui lĠa filŽ et tissŽ, le nŽgociant qui a fait venir la mousseline, et mme le marchand qui la dŽtaille, en sont les producteurs. LĠindustrie du nŽgociant, quoique Žtant en Angleterre plus favorisŽe, moins chargŽe que les autres, lĠest nŽan-moins beaucoup encore. Plusieurs nations de lĠEurope peuvent transporter des marchandises, soit par mer, soit par terre, ˆ meilleur marchŽ que les Anglais.

[21] William Jacob, Considerations on British agriculture, page 18.

[22] On dira peut-tre que chaque ouvrier ayant sa famille ˆ nourrir, il faut multiplier la dŽpense de sa consommation de blŽ par le nombre des individus dont elle se compose ; mais comme en gŽnŽral la femme et les enfants travaillent en mme temps que le pre, en supposant une Žconomie dĠun sou par tte dĠouvriers, on a Žgard ˆ la dŽpense en nourriture de la femme et des enfants.

[23] On est tentŽ de croire, sur un premier aperu, que lorsque tout est cher, rien nĠest cher, et quĠon se dŽdommage par le haut prix de ce quĠon vend du haut prix de ce quĠon achte. Il nĠen est pas ainsi. On achte avec le revenu quĠon a ; ce revenu est le fruit, soit des terres que vous louez, soit des capi-taux que vous avez placŽs, soit du profit de lĠindustrie que vous exercez. Or les produits, rŽsultats de toutes ces sources de production, nĠaugmentent pas en proportion du haut prix des produits qui en rŽsultent. Quand les produits se vendent une fois plus cher, le fermage de la terre qui y concourt, ne double pas. Une manufacture dont les marchandises doublent de prix, ne donne pas 10 pour cent dĠintŽrt, au lieu de 5 pour cent, ˆ ceux qui y ont des fonds placŽs, ni un salaire double aux ouvriers qui y travaillent. Elle ne pourrait pas soutenir son entreprise, et lĠentrepreneur lui-mme gagne moins, quand ses produits sont plus chers. Chacun de ceux qui prennent part ˆ une entre-prise, sont donc obligŽs, avec des revenus qui augmentent peu, dĠacheter des produits qui augmentent beaucoup. En Angleterre, tous les produits, tous les objets de consommation, peuvent en gŽnŽral tre estimŽs valoir le double de ce quĠils valent en France, le fort portant le faible. Il y en a qui se vendent le triple ; mais par contre, il y en a quelques-uns qui ne valent pas le double.

[24] Voyez Ricardo. On the high price of Bullion, page 64.

[25] De bonnes lettres de change qui reprŽsentent une portion des capitaux de ceux qui les ont souscrites, sont des valeurs rŽelles. Avec de telles lettres de change, payables ˆ des termes rapprochŽs, une banque bien conduite, retire, quand elle veut, la totalitŽ de ses billets, puisque de telles lettres de change sont payŽes, soit en billets de la banque, soit en espces, avec quoi on peut retirer les billets.

[26] Quiconque veut se mettre en Žtat de comprendre et dĠexpliquer les phŽnomnes qui peuvent se prŽsenter relativement aux monnaies, doit consi-dŽrer la monnaie de mŽtal ou de papier, comme une marchandise totalement diffŽrente de lĠor et de lĠargent en lingots. LĠune de ces marchandises est susceptible de se transformer en lĠautre ; mais tant que la monnaie est en Žtat de remplir les fonctions de monnaie, cĠest une autre marchandise que le lingot. Voilˆ pourquoi leur valeur rŽciproque est susceptible de varier beaucoup.

[27] Le mot dŽprŽciation ne veut pas dire discrŽdit, mais seulement baissement de prix. Le papier-monnaie, de mme que le sucre, de mme que les Žtoffes, baisse ou hausse de prix, suivant la quantitŽ quĠon en offre et la quantitŽ que rŽclament les besoins quĠon en a, et indŽpendamment de lĠopinion quĠon peut se former de la probabilitŽ ou de lĠimprobabilitŽ de son remboursement dŽfinitif en espces. Les monnaies mŽtalliques elles-mmes varient dans leur valeur comparŽe ˆ la valeur des autres choses ; mais leurs variations ne sont pas aussi subites, parce quĠon nĠen peut pas verser ˆ la fois dĠaussi grandes masses dans la circulation. Voyez plus haut la note 1 de la page 4, qui prouve que la monnaie mŽtallique elle-mme Žtait dŽprŽciŽe en Angleterre, quoi-quĠon ne pžt pas certainement cesser dĠavoir confiance dans de la monnaie dĠor.

[28] Cette quantitŽ de guinŽes sortant de la circulation comme monnaie, et versŽes dans la circulation comme lingots, soit avant, soit aprs leur fusion, ont fait baisser en Angleterre la valeur du lingot dĠor par rapport ˆ toutes les autres marchandises, exceptŽ par rapport ˆ la monnaie de papier (les billets de banque) qui avait baissŽ encore davantage. De lˆ les fortunes qui ont ŽtŽ faites pendant un temps (en 1810 et 1811) ˆ extraire des guinŽes de lĠAngle-terre et ˆ remettre en retour des lettres de change sur Londres. Les contre-bandiers passaient les guinŽes au risque de leur vie ; et on leur payait ce risque ; mais ce nĠŽtaient pas eux qui faisaient les spŽculations.

[29] Voyez ˆ cet Žgard les principes des directeurs de la banque, dans lĠinter-rogatoire quĠils subirent le 13 mars 1810, devant le comitŽ de la chambre des communes, et les vrais principes fondŽs sur la nature des choses, Žtablis dans lĠexcellente brochure de M. David Ricardo sur le haut prix des matires dĠor et dĠargent.

[30] Il y a dans la circulation de vieux shillings dĠargent qui ont ŽtŽ frappŽs jadis par le Gouvernement sous le rgne de Guillaume III, mais qui sont tellement usŽs, quĠils ne conservent plus aucune trace dĠempreinte et ne contiennent pas les trois quarts de la quantitŽ de mŽtal quĠils devraient avoir, de sorte quĠen les achetant et les payant avec des billets de banque, pour les fondre, on nĠaurait pas un lingot Žgal ˆ celui quĠon peut acheter avec les mmes billets. Il nĠy a donc rien ˆ gagner ˆ les fondre. Il en est de mme des sous de cuivre : ils ne sont pas fondus parce que quoique toute la monnaie soit dŽprŽciŽe, ils valent encore plus en monnaie quĠils ne vaudraient en lingots. Mais si la monnaie venait ˆ tre beaucoup plus dŽprŽciŽe, alors il pourrait y avoir de lĠavantage ˆ fondre tout cela, et lĠopŽration en serait bient™t faite.

[31] Nulle part on nĠa poussŽ plus loin quĠen Angleterre lĠŽconomie quĠon peut faire dans lĠemploi de la monnaie (soit quĠelle soit en papier ou en or) cĠest-ˆ-dire quĠil est impossible de faire la mme quantitŽ dĠopŽrations, de ventes et dĠachats, avec moins dĠintermŽdiaire de la circulation. Le but de cette Žconomie est dĠemployer le moins possible cette portion de capital qui ne travaillant pas ne donne point de profit. Les plus riches maisons nĠont presque point dĠargent en caisse. Elles nĠen avaient pas davantage quand la monnaie Žtait dĠor quĠˆ prŽsent quĠelle est de papier. La plus active dŽfiance ne saurait en garder moins quĠelles nĠen gardent. Les banquiers de Londres eux-mmes qui font toutes les recettes et tous les paiements des maisons de commerce, et chez qui par consŽquent il circule journellement une immense quantitŽ de valeurs, nĠemploient peut-tre pas la vingtime partie de ce qui ailleurs serait nŽcessaire pour tant de recettes et de paiements. Ils sont convenus de se rassembler tous chaque jour et de se communiquer les man-dats dont ils sont porteurs les uns sur les autres. Ils balancent ces mandats par dŽbit et crŽdit et nĠont ˆ se payer que de lŽgers soldes de compte.

[32] Voyez mon TraitŽ dĠŽconomie politique, liv. I, chap. 21, sur la Nature et lĠusage des Monnaies.

[33] On the Wealth etc. of the British Empire, Appendix, page 38.

[34] Ut suprˆ, page 55.

[35] LĠarmŽe indienne est de 140 mille hommes, commandŽe par 3 000 of-ficiers anglais. LĠarmŽe anglaise dans lĠInde, payŽe par la compagnie, est de 17 mille hommes, les officiers compris. La compagnie salarie en outre 25 mille matelots. Elle emploie dans lĠInde comme juges, administrateurs, gens dĠŽglise, commis, 1 056 Anglais, et au-delˆ de 12 mille natifs.

[36] Le dernier renouvellement a eu lieu le premier avril 1814. En consŽquence de cette charte, la compagnie ne retient le privilge exclusif que du commerce de la Chine et du commerce du thŽ de quelque lieu quĠil vienne ; elle fait le commerce des pays situŽs au-delˆ du cap de Bonne-EspŽrance, concurremment avec tous les sujets de lĠempire britannique. Les navires particuliers sont pourtant obligŽs de se pourvoir dĠune licence de la compagnie et de se soumettre ˆ quelques autres formalitŽs. En cas de difficultŽs la commission du contr™le prononce. Les directeurs de la compagnie sont soumis ˆ cette commission crŽŽe par le gouvernement pour tout ce qui a rapport ˆ lĠadministration civile et militaire de lĠInde. La compagnie paye les forces de terre et de mer et nomme les fonctionnaires publics sous lĠapprobation de la commission du contr™le, qui surveille lĠemploi des revenus publics, et mme lĠemploi des profits commerciaux.

[37] On peut citer comme un exemple de ce que font perdre les colonies, les frais de gouvernement de lĠ”le de Sainte-HŽlne, qui, pour les agents civils et militaires et lĠentretien des Žtablissements, cožte annuellement 84 mille livres sterling, et rapporte 12 cent livres sterling.