GUSTAVE DE MOLINARI

 

 

LETTRES SUR LES ƒTATS-UNIS ET LE CANADA

 

AdressŽes au Journal des DŽbats ˆ lÕassociation de lÕExposition universelle de Philadelphie.

 

 

PrŽface de Beno”t Malbranque

 

 

 

Paris
Institut Coppet
. 2021


 

PrŽface

Pittoresque AmŽrique

 

 

Le rŽcit de voyage de trois mois passŽs en AmŽrique, ˆ lՎtŽ 1876, par lÕun des plus grands reprŽsentants du libŽralisme franais, se prŽsente avant tout pour nous comme un document historique. Dans des mots dÕautrefois, lÕauteur nous parlera dÕun ailleurs, dÕun avant ; mais nul nՎcrit jamais sans courir le risque de faire des prophŽties, et en effet Gustave de Molinari nous a livrŽ un compte-rendu aux accents modernes. Songez ˆ lÕactuelle cancel culture, et voyez-le Žvoquer les plaies de la guerre civile amŽricaine, notant que Ē cette abondance de monuments, ici en lÕhonneur des hŽro•ques dŽfenseurs de lÕUnion, lˆ en mŽmoire des non moins hŽro•ques soldats de la ConfŽdŽration, ne me para”t pas prŽcisŽment propre ˆ effacer les ‰cres et douloureux souvenirs de la guerre civile Č. Lisez encore ses pages sur la question controversŽe de lÕimmigration ; sur les grandes usines dÕabattage de bŽtail ˆ Chicago, cette Ē vilaine besogne assez vilainement faite Č ; ou sur la dŽforestation au QuŽbec, o lÕauteur trouve Ē peu dÕarbres ; on dŽboise beaucoup, on dŽboise trop Č. Voyez-le mme si besoin tre abordŽ par le mŽdecin de la quarantaine, pour le contr™le sanitaire obligatoire : vous sentirez quÕil est plus votre contemporain quÕil le semblait dÕabord.

En 1876, lÕAmŽrique devait appara”tre, au libŽral radical quՎtait Gustave de Molinari, comme un exemple, presque comme un modle. Effectivement la pleine concurrence des entreprises de transport, ou de moyens de communication comme la tŽlŽgraphie, le sŽduit et il en parle avec Žloges. Cependant cÕest pour lui un voyage plein de surprises. La modernitŽ, dÕabord, le frappe dÕemblŽe en plein visage. LÕabondance des encarts publicitaires, par exemple, para”t lՎbahir. Ē Ė mon arrivŽe ˆ New York, dit-il, le premier mot que jÕavais lu ˆ lÕembarcadre, cՎtait Sozodont. Č Cette marque de poudre dentifrice sÕaffiche partout, jusque sur les rochers les plus inaccessibles, le long des voies de chemins de fer. Ē CÕest agaant ˆ la fin, Sozodont. Sozodont ! que me veux-tu ? Č Žcrit-il, dŽsabusŽ. Ce sont des aspects du progrs qui lՎtonnent et peut-tre le chagrinent, ˆ lÕimage de la dŽforestation entrevue au QuŽbec, ou de toutes ces allŽes Ē quÕon a eu la f‰cheuse idŽe de couvrir dÕasphalte Č, ˆ Philadelphie. Les tramways de cette dernire ville lui font passer une expŽrience Žgalement curieuse. Ē Rien de plus commode, note-il, et il y a toujours de la place, pourvu, bien entendu, quÕon nÕait point emportŽ dÕEurope la manie surannŽe de vouloir absolument tre assis et pas plus de quatorze dans une voiture o lÕon peut, avec de la bonne volontŽ et de lՎlasticitŽ, se mettre quarante. Č

Les surprises dŽcoulent aussi de la diffŽrence des mĻurs, comme pour le respect trs attentif du repos dominical. Un soir, lors dÕune rŽception, o lÕon danse dÕailleurs sans gants, tout ˆ coup lÕorchestre dispara”t. Il est minuit. LÕexplication est simple. Ē Nous sommes au samedi, et lÕon ne danse pas le dimanche Č. Il faut aussi compter sur le faible intŽrt manifestŽ par les AmŽricains pour les choses de lÕart et pour tout ce qui Ē ne paie pas Č. Aux dires de Molinari, la littŽrature amŽricaine est Ē pauvre ˆ lÕexcs Č, et les produits de lÕindustrie manquent de fini et dՎlŽgance. Ē De bonnes Žcoles de dessin industriel ne seraient pas inutiles aux ƒtats-Unis Č, note-t-il sŽvrement. LÕarchitecture mme est ˆ bl‰mer. Le plan quadrillŽ des villes et la similaritŽ des procŽdŽs de construction est dÕun ennui mortel, surtout pour les touristes, car Ē qui a vu une rue et une maison les a vues toutes Č. De mme, les Ždifices publics les plus prestigieux, dÕinspiration grŽco-latine, et sans sens des proportions, manquent dՎlŽgance et de faste, et Molinari va jusquՈ Žcrire que Ē la Maison-Blanche, malgrŽ son portique grec, ressemble ˆ une sous-prŽfecture de second ordre. Č

Plus prŽgnante, et plus dangereuse pour lÕavenir, figure encore la grande question du racisme. La sŽgrŽgation entre les races atteint, pour lÕobservateur europŽen peu prŽparŽ, un niveau inou•. Charleston, dŽcrit notre auteur, Ē possde une police noire et une police blanche, des pompiers noirs et des pompiers blancs, une milice blanche et une milice de couleur. Č Mme dans les prisons et dans les cimetires, le mŽlange des races ne se fait pas, et lÕon sÕexclue et se combat, comme au temps de la persŽcution religieuse entre catholiques et protestants. Ē JÕai quittŽ lÕintolŽrance dans lÕancien monde, note Molinari, je la retrouve dans le nouveau. Č

LÕauteur donne la parole aux uns et aux autres, et au terme du dialogue, sa position nÕest pas sans nuances.

Les institutions qui font mouvoir la grande sociŽtŽ amŽricaine, il est loin de les admirer toutes. Ē SÕil y a beaucoup ˆ admirer et mme ˆ emprunter aux ƒtats-Unis, il y a aussi quelque chose ˆ laisser Č, Žcrit-il quelque part dans sa conclusion. La direction des affaires a ŽtŽ confiŽe ˆ des hommes incapables au-dessous de leur t‰che, et ils se renouvellent dŽsormais au cours dՎlections qui ont pris lÕapparence dÕun Ē immense carnaval Č, prŽsentant ainsi de la dŽmocratie illimitŽe une image assez peu flatteuse. Auparavant, les ƒtats-Unis brillaient comme une lumire de libertŽ. Ils accueillaient librement lՎmigration du monde entier ; ils sÕen mŽfient aujourdÕhui, et font monter le mŽdecin de la quarantaine sur les bateaux qui dŽbarquent. Ils donnaient au monde lÕexemple du libre-Žchange intŽgral ; dŽsormais, note Molinari, Ē nous sommes dans un pays protectionniste ˆ outrance Č. Depuis le milieu du XIXe sicle, il semble quÕaucune grande question nÕait ŽtŽ bien rŽsolue. Ē Au lieu de se perfectionner, le gouvernement de la grande rŽpublique va, depuis une trentaine dÕannŽes surtout, se dŽgradant et se corrompant, et lÕon ne pourrait pas citer, ˆ dater de la guerre de la sŽcession, une seule question politique, Žconomique, administrative ou financire, ˆ laquelle les AmŽricains nÕaient donnŽ la solution la plus mauvaise quÕelle pžt comporter. Č Sur certains sujets, Molinari para”t confiant, comptant sur lÕamour de la libertŽ, qui anime le peuple amŽricain ; cependant il nÕose aucune prŽdiction, quant ˆ savoir si cette force sera suffisante. Bien lui en a pris.

 

Beno”t Malbranque

Institut Coppet

 


 

 

Ė MONSIEUR ET MADAME CHARLES MALI, WILLOW STREET, BROOKLYN.

 

SOUVENIR RESPECTEUX DE LEUR CORDIALE HOSPITALITƒ.

merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged

 

LETTRES SUR LES ƒTATS-UNIS ET LE CANADA

 

ADRESSƒES AU JOURNAL DES DƒBATS Ė LÕOCCASION DE LÕEXPOSITION UNIVERSELLE DE PHILADELPHIE.

 

 

I. LA TRAVERSƒE

 

Ė bord du Canada, en rade de New York, le 29 juin 1876.

 

 

CÕest, si je ne me trompe, en 1838 quÕun bateau ˆ vapeur a franchi pour la premire fois lÕOcŽan, quoique le trs savant docteur Lardner ežt dŽmontrŽ de la faon la plus pŽremptoire lÕimpossibilitŽ dÕappliquer la vapeur ˆ la navigation transatlantique. Maintenant, des lignes rŽgulires de bateaux ˆ vapeur sillonnent tous les ocŽans, et ce nÕest plus quÕun jeu dÕaller en AmŽrique. Il y a notamment, pour le service de Liverpool, du Havre et de Hambourg ˆ New York, ˆ Boston et ˆ Philadelphie, une demi-douzaine de grandes compagnies qui se font une concurrence serrŽe : Anchor line, Allan line, Cunard line, Inman steamship Co, National line, North German Lloyd, White Star line, et finalement notre Compagnie gŽnŽrale transatlantique, qui possde un des chevaux de course les plus renommŽs de lÕOcŽan, le Pereire. Tous les jours, ou ˆ peu prs, on peut trouver un steamer en partance pour New York, et vice versa, et comme ces omnibus de lÕOcŽan suivent une route presque directe, sauf une inflexion du nord au sud dans les parages du banc de Terre-Neuve, on sÕy rencontre et lÕon sÕy croise ni plus ni moins que si lÕon allait de la Madeleine ˆ la Bastille. On sÕy croise mme de trop prs ; cette route maritime est frŽquentŽe au point que les abordages commencent ˆ compter au nombre des dangers de la traversŽe. Un jour viendra o il faudra, dans lÕintŽrt de la sŽcuritŽ publique, tracer sur les ondes mobiles une voie pour lÕaller et une autre pour le retour. Ė part cette ŽventualitŽ que des sinistres rŽcents ont rendue inquiŽtante, et celle de la rencontre inopinŽe dÕun iceberg par une nuit de brouillards, ˆ part enfin le pŽril des incendies ˆ bord, car le feu est plus ˆ redouter que lÕeau elle-mme en plein OcŽan, la sŽcuritŽ dont on jouit est aussi complte quÕon peut raisonnablement lÕexiger au-dessus dÕun ab”me de 3 000 ˆ 4 000 mtres de profondeur. Et quels miracles de cŽlŽritŽ et de bon marchŽ on est parvenu ˆ rŽaliser ! Lorsque les pieux et Žnergiques plerins, pilgrims fathers, que chassait lÕintolŽrance religieuse, allrent fonder les colonies de la Nouvelle Angleterre, berceau des ƒtats-Unis, leur navire, la May-Flower, ne mit pas moins de soixante-trois jours pour atteindre la c™te amŽricaine. AujourdÕhui, la durŽe de la traversŽe est de dix ˆ douze jours et on peut la faire, quand on ne regarde pas de trop prs au charbon, en huit ou neuf jours. LՎconomie dÕargent nÕest pas moindre. La Compagnie gŽnŽrale transatlantique transporte du Havre ˆ New York ses passagers de 1re classe pour 575 fr. et 625 fr. selon les cabines, de 2e classe pour 370 fr., de 3e pour 200 fr., et les Žmigrants pour 125 fr., la nourriture comprise avec le logement ! En vŽritŽ, cÕest pour rien, et lÕon ne sÕexplique pas que la mode ne soit pas encore venue dÕaller passer ses vacances en AmŽrique.

Je nÕattendrai pas la mode, et, puisque vous le voulez bien, jÕessaierai de vous raconter ce que je vais aller voir ˆ toute vapeur de lÕautre c™tŽ de lÕAtlantique. Il y a douze jours, le samedi 17 juin, ˆ quatre heures du soir, je mÕembarquais au Havre sur le Canada, un superbe steamer de 4 500 tonneaux environ, dÕune encolure solide et rassurante, filant aisŽment ses 12 nĻuds ˆ lÕheure. 1 nĻud Žquivaut ˆ 1 mille, 1 mille contient 1 852 mtres et on en compte 3 200 du Havre ˆ New York. Les passagers de cabines sont rares, en dŽpit de lÕExposition de Philadelphie. La liste coquettement imprimŽe que jÕai sous les yeux nÕen porte que 42 ; il y a en outre 34 dŽlŽguŽs des ouvriers parisiens ˆ lÕExposition et 120 Žmigrants allemands ; en tout, 200 passagers environ, dont le transport exige un Žquipage et un personnel de service presque aussi nombreux ; le service de la machine seul occupe 52 mŽcaniciens, chauffeurs, etc. Les marchandises nÕaffluent pas plus dans la cale que les passagers dans les cabines, quoique le fret pour New York soit tombŽ plus bas que le fret pour Londres Ń 15 fr. la tonne Ń, aprs avoir montŽ, aux jours de prospŽritŽ commerciale, jusquՈ 130 fr. et au-dessus. Ai-je besoin dÕajouter que le protectionnisme transatlantique est pour beaucoup dans ce triste Žtat de nos relations avec les ƒtats-Unis ? Mais cÕest un point qui mŽrite dՐtre traitŽ ˆ part. Embarquons-nous dÕabord.

Ė cinq heures, on fait lÕappel des Žmigrants ˆ qui lÕon remet leurs papiers en rgle, et qui se prŽcipitent sur le pont comme un troupeau de moutons. Ė cinq heures un quart, on retire la passerelle, aprs avoir mis ˆ bord les sacs de dŽpches, que la poste apporte au dernier moment, et au bout dÕune demi-heure de manĻuvres laborieuses nous passons devant la jetŽe, o la foule salue les partants en agitant force mouchoirs ; nous tirons un coup de canon, et nous voici en mer. Chacun se case de son mieux dans cette h™tellerie ambulante quÕon ne quitte point ˆ volontŽ, et cherche ˆ sÕorienter au milieu de la petite sociŽtŽ dans laquelle il va vivre, sŽquestrŽ de la grande. Rien de confortable comme lÕamŽnagement dÕun transatlantique. Les passagers de 1re classe ont ˆ leur disposition une vaste salle o lÕon pourrait faire danser deux cents personnes, dŽcorŽe avec gožt et bordŽe dÕun immense divan en velours grenat. CÕest ˆ la fois le salon et la salle ˆ manger. Des armatures mobiles en cuivre, supportant au-dessus des tables de longs plateaux rectangulaires o sont amarrŽs les verres, les bouteilles et les carafes, peuvent, ˆ la vŽritŽ, suggŽrer des rŽflexions mŽlancoliques aux infortunŽs qui ne se sentent pas aguerris contre le mal de mer ; mais on passe vite, on enfile un long couloir et on va prendre possession de sa cabine. Une cabine est, sans contredit, une trs petite chambre, et, circonstance tout ˆ fait aggravante, cÕest une chambre ˆ deux lits, et mme ˆ trois lits superposŽs comme les tiroirs dÕune commode. La mienne nÕa pourtant pas moins de 3 mtres de long sur deux mtres en largeur et en hauteur ; elle renferme en double le mobilier nŽcessaire dÕune chambre ˆ coucher, fixŽ de manire ˆ dŽfier les soubresauts les plus inattendus. Deux bidons en forme dÕentonnoir sont agrafŽs au rebord de chaque couchette, ˆ la hauteur de la tte, ce qui explique la prŽfŽrence que les habituŽs donnent ˆ la couchette de dessus. La cabine est ŽclairŽe de lÕextŽrieur au moyen dÕune lanterne logŽe dans la cloison, que lÕon Žteint rŽgulirement ˆ onze heures du soir, et le rglement du bord interdit sagement toute autre lumire. Du reste, ce rŽduit Žtroit, peint en vert clair et qui reoit le jour dÕun Ļil-de-bĻuf, en langage marin un hublot, est utilisŽ avec une entente merveilleuse, et les propriŽtaires parisiens eux-mmes pourraient sÕy perfectionner dans lÕart de tirer le plus grand parti possible du plus petit espace. Les passagers Žtant peu nombreux, la plupart des cabines nÕont quÕun seul locataire ; on replie la couchette de dessus, et, sauf les secousses combinŽes du roulis et du tangage, sauf le rauquement furieux de lÕhŽlice quand le va-et-vient des vagues la fait sortir de lÕeau, sauf le bruit strident et horriblement agaant du sifflet par les temps de brouillard, on peut, en imposant ˆ ses membres un strict alignement et en Žvitant soigneusement de se retourner dans ce lit que Charles Dickens comparait, dans ses American Notes, quoique avec une exagŽration manifeste, ˆ un cercueil, on peut, dis-je, y dormir comme chez soi. DÕailleurs, ˆ moins quÕon ne soit obligŽ de faire un trop frŽquent usage du rŽcipient que jÕai dŽcrit plus haut, on nÕabuse pas du sŽjour de la cabine ; on passe la journŽe sur le pont, au fumoir et dans la salle ˆ manger, o les mortels privilŽgiŽs dont lÕestomac est blindŽ contre le mal de mer peuvent absorber rŽgulirement deux repas au grand complet et trois lunchs. La cuisine du Canada a un cachet cosmopolite en harmonie avec la clientle quÕelle est appelŽe ˆ desservir. Je relve sur les menus, qui font honneur ˆ lՎrudition composite du cuisinier, le potage ˆ lÕandalouse ˆ c™tŽ de la crme de volaille ˆ la reine, le caneton ˆ la SŽvignŽ faisant pendant aux c™telettes ˆ la Saratoga, et le curry ˆ lÕindienne prŽcŽdant le g‰teau ˆ la Madison. Que nous voilˆ loin du temps o le menu ordinaire des passagers transatlantiques se composait de biscuits et de salaisons ! Tous les jours on a de la viande et du poisson conservŽs dans la glace, du pain frais et des p‰tisseries sortant du four. Aussi les gens que le mal de mer ne rend pas absolument indiffŽrents au choix des mets accordent-ils une prŽfŽrence raisonnŽe ˆ nos transatlantiques.

Mais ne nous attardons pas dans la salle ˆ manger, montons sur le pont, o le spectacle est aussi animŽ que pittoresque au moment du dŽpart. Le capitaine, entourŽ de ses officiers, commande la manĻuvre du haut de la passerelle qui surplombe lÕavant du navire ; les deux grosses cheminŽes peintes en rouge vomissent leur fumŽe ; les voiles demeurent carguŽes le long des m‰ts, car nous avons vent debout, et nous le garderons pendant la plus grande partie de la traversŽe. On installe dans un box un superbe Žtalon de la race Orloff, destinŽ au croisement des trotteurs russes avec les trotteuses amŽricaines ; il est maintenu debout au moyen dÕune sous-ventrire et ne se couchera quՈ New York ; ˆ c™tŽ, est attachŽ un joli chien dÕarrt tachetŽ de brun, aux oreilles frisŽes, qui tourne vers son ma”tre des yeux inquiets et pleins dÕinexprimables reproches ; les passagers sÕessayent ˆ arpenter le pont en titubant ; ˆ lÕavant, des Žmigrants, groupŽs ˆ et lˆ, jettent un dernier regard sur cette terre quÕils ne reverront plus ; quelques-uns, encore ˆ la mamelle, sont en train de d”ner de bon appŽtit coram populo[1]. MalgrŽ la place dominante quÕils occupent, les m‰ts, leurs agrs et leur voilure, ne sont que des accessoires ; le vrai propulseur, cÕest lÕhŽlice que met en mouvement une superbe machine de 850 chevaux, enfouie dans les entrailles du navire avec ses 3 chaudires ˆ 24 foyers, qui consomment 65 tonnes de charbon par jour. Il a donc fallu en embarquer un millier de tonnes, cÕest-ˆ-dire un million de kilogrammes, et encore les perfectionnements apportŽs aux machines dans ces derniers temps ont-ils permis de rŽaliser de notables Žconomies sur cet article. Il y a quelques annŽes, on consommait 85 tonnes de charbon par jour pour faire seulement une dizaine de nĻuds ˆ lÕheure au lieu de 12. LՎconomie rŽalisŽe est de prs de 30%. Un autre progrs a substituŽ au gouvernail primitif, mž pŽniblement et lentement ˆ grand renfort de bras, un gouvernail ˆ vapeur qui fonctionne avec la prŽcision dÕun mouvement dÕhorlogerie. La force du bras dÕun enfant suffirait aujourdÕhui pour diriger ou arrter la marche du LŽviathan de fer, nourri de charbon, qui nous porte docilement dÕEurope en AmŽrique.

Pendant toute la premire nuit, le capitaine et lՎquipage ont fort ˆ faire. Ė chaque instant, le son dÕune trompe qui retentit ˆ lÕavant avertit de notre approche les navires Ń des bateaux pcheurs pour la plupart qui affluent dans ces parages, et qui pourraient bien, par le brouillard, ne pas apercevoir le feu rouge et le feu vert accrochŽs aux deux c™tŽs du grand m‰t. Le lendemain matin, de bonne heure, on aperoit la c™te dÕAngleterre et bient™t nous entrons dans la rade de Plymouth, dont le vaste port, fermŽ par un long brise-lames, abrite une flotte de cuirassŽs ˆ lÕancre sous un gros fort blindŽ. Un petit vapeur Ń Dieu merci inoffensif, celui-lˆ ! Ń vient nous accoster. On dŽbarque et on embarque des passagers et des lettres. Un jeune marchand de journaux monte ˆ bord avec le Western Daily Mercury, Ždition du matin. Le Western Daily Mercury ne nous apprend rien de nouveau, si ce nÕest quÕune troupe dÕhabiles amateurs a donnŽ la veille au public distinguŽ de Plymouth une reprŽsentation dŽlicieuse. On nÕen achte pas moins avec empressement le Wetern Daily Mercury, et on le paye, sans marchander, 50 centimes que le boy, trs au courant du change, consent ˆ accepter pour lՎquivalent dÕun penny. NÕallons-nous pas tre privŽs de journaux pendant une ŽternitŽ de douze jours ? Le boy ingŽnieux sÕen retourne enchantŽ de lÕemploi de sa matinŽe, et nous continuons ˆ longer la c™te dÕAngleterre jusquÕau cap Lizard, o un poste du Lloyd, dont lÕenseigne en lettres gigantesques se voit ˆ une distance de plusieurs milles, demande le nom du navire. On le lui donne en hissant de petits drapeaux carrelŽs blancs, bleus, jaunes, puis nous laissons ˆ notre droite ces ”lots mal famŽs quÕon appelle en anglais les Scilly, en franais les Sorlingues, et dans lesquelles des savants inventifs ont retrouvŽ les ”les CassitŽrides, o les PhŽniciens allaient chercher lՎtain, mais qui ne sont que dÕabominables chicots de rochers, placŽs lˆ pour la perdition des navires. Il y a pourtant un phare ˆ la pointe extrme du dernier roc, mais par les brouillards Žpais de lÕOcŽan, mme la lumire des phares cesse parfois dՐtre visible, et on va alors, comme au bon vieux temps, ˆ la garde de Dieu.

PassŽ les Scilly, cÕest la pleine mer pendant 3 000 milles ; heureusement, la traversŽe dŽbute bien, lÕOcŽan est uni comme un lac dans cet horizon mobile et flottant de 12 ˆ 13 milles de diamtre qui forme la limite de notre vue, et chacun se berce de lÕespoir, hŽlas ! fallacieux, dՎchapper au mal de mer. CՎtait le dimanche soir. Dans la rŽgion aristocratique de lÕarrire, les passagers amŽricains donnent ˆ leurs compagnons europŽens une leon de gymnastique suŽdoise ; ˆ lÕavant, les habitants de lÕentrepont jouent tout bonnement ˆ la main chaude ou au cheval fondu ; les dŽlŽguŽs des ouvriers ˆ Philadelphie chantent en chĻur, et quelques-uns ont de fort belles voix. Pour le dire en passant, ces dŽlŽguŽs plus ou moins intransigeants nÕont rien de rŽbarbatif, et je suis heureux de trouver chez eux une modŽration dÕidŽes et un dŽtachement des vieux fŽtiches de la dŽmocratie et du socialisme rŽvolutionnaires, auxquels je ne mÕattendais gure. Leur tenue est exemplaire, et je ne doute pas quÕils ne laissent aux ƒtats-Unis une impression des plus favorables.

Donc, le dimanche soir, on faisait de la gymnastique suŽdoise et lÕon chantait ˆ plein gosier. Le lundi, cՎtait une autre gamme. La mer avait grossi, le vent faisait rage. Les lames, prŽcipitŽes les unes sur les autres, moutonnaient en lanant leur Žcume blanche et fumante sur le fond profondŽment labourŽ de lÕOcŽan, dont la couleur tournait du vert au gris plombŽ. Au milieu de ces moutons affolŽs et enragŽs, notre puissant et Žnorme steamer dansait, secouŽ comme une coquille de noix. LÕavant du navire, plongeant dans la vague, embarquait de gros paquets de mer qui balayaient le pont. LÕarrire se relevait jusquՈ dŽcouvrir lÕhŽlice. On ne riait plus, et les visages se dŽcomposaient ˆ vue dÕĻil, passant les uns au jaune citron, les autres au vert. Les dames avaient disparu, et les gymnastes les plus dŽterminŽs, eux-mmes, foudroyŽs par le mal, se laissaient choir inertes sur les bancs et les canapŽs.

CՎtait comme une invasion de la peste ou du cholŽra. Au d”ner, les convives se trouvent rŽduits ˆ une demi-douzaine, et ils ne sÕattardent gure autour dÕune table o les verres vacillent, o les plats et les assiettes sÕentre-choquent, et o il a fallu coucher les bouteilles. La nuit arrive, une nuit terriblement accidentŽe. Cependant tout ce fracas finit par sÕapaiser, lÕOcŽan redevient calme et uni comme sÕil avait voulu donner simplement ˆ ses visiteurs novices un Žchantillon de son savoir-faire, et les paquets informes et inertes qui la veille garnissaient les bancs reprennent peu ˆ peu figure humaine.

Cette Žpreuve subie Ń et elle a ŽtŽ cruelle Ń chacun sÕapplique ˆ occuper son oisivetŽ forcŽe et ˆ passer aussi agrŽablement que possible les longues et uniformes journŽes de la traversŽe. Mais les ressources ne sont pas prŽcisŽment abondantes. Point de journaux du soir ni de journaux du matin. Aucune autre distraction extŽrieure que le passage dÕun navire, un vol de mouettes ou dÕhirondelles de mer, lÕapparition dÕun troupeau de marsouins ou de quelque cachalot fourvoyŽ. Que faire donc ? On joue aux cartes dans le fumoir, on y joue mme trop, et il est arrivŽ plus dÕune fois ˆ des joueurs malheureux de perdre, avant dÕavoir abordŽ en AmŽrique, la somme quÕils comptaient y dŽpenser, tandis que sur le pont on joue dÕune manire plus Žconomique et hygiŽnique au coq ou au schuffleboard, le palet amŽricain adaptŽ aux voyages transatlantiques ; on essaie de lire, on cause, et cette conversation entre gens qui ne se connaissaient pas bien, qui ne se conna”tront plus demain, nÕest pas une des moindres originalitŽs de cette vie originale. Parmi les passagers, les uns sont des habituŽs, gens dÕaffaires, nŽgociants en draps, en soieries, en articles de Paris, qui font rŽgulirement quatre traversŽes par an ; dÕautres sont des gens de loisir qui ont passŽ lÕhiver ˆ Paris, des ingŽnieurs en mission ou de simples touristes ; il y a plusieurs Californiens. Ce monde bigarrŽ, mais plus amŽricain quÕeuropŽen, para”t sÕintŽresser mŽdiocrement de la question dÕOrient ; en revanche, il se passionne pour ou contre lÕimmigration des Chinois ; les nŽgociants maudissent le tarif amŽricain et le papier-monnaie chiffonnŽ et maculŽ de lÕUnion ; ils en exhibent des spŽcimens dignes de Porcopolis ; enfin, on ne tarit point sur le chapitre palpitant dÕactualitŽ des accidents et des sinistres maritimes. Nous avons prŽcisŽment ˆ bord un des rares survivants de lÕincendie du Golden-Gate, M. Ch..., un des pilgrims fathers des placers californiens. Le Golden-Gate Žtait un splendide steamer du Pacifique. Au moment o il allait aborder au petit port de Manzanillo, le feu prend dans la cuisine, et en quelques minutes le navire, ŽchauffŽ par un soleil torride, nÕest plus quÕun vaste brasier, 250 passagers pŽrissent dans la fournaise. Quelques-uns rŽussissent ˆ sՎchapper dans des chaloupes. M. Ch... se jette ˆ la mer, muni dÕune double ceinture de sauvetage, avec une centaine dÕautres passagers. DÕheure en heure ces malheureux disparaissent. DemeurŽ seul, M. Ch... flotte ˆ la dŽrive pendant vingt-trois heures, dans ces parages infestŽs de requins, et il est portŽ par le courant ˆ une distance de 40 milles, o une barque finit par le recueillir. Les ceintures de sauvetage servent donc ˆ quelque chose, et nous contemplons maintenant avec un vif intŽrt celles dont la sollicitude de la Compagnie a muni nos cabines. Puis ce sont des histoires palpitantes du juge Lynch, ce magistrat expŽditif, qui a rŽsolu le problme de la simplification des formalitŽs judiciaires. Sit™t pris, sit™t pendu, comme dit le proverbe populaire. Le juge Lynch compte de chauds partisans parmi nos passagers californiens, qui se plaisent ˆ nous faire apprŽcier la nŽcessitŽ de son intervention et le mŽrite de ses procŽdŽs. Un voleur est signalŽ dans un campement de mineurs, o une simple toile protge la propriŽtŽ de chacun, une propriŽtŽ que lÕon a chrement acquise ˆ la sueur de son front. Faut-il, en lÕabsence dÕune police rŽgulire, lui accorder le bŽnŽfice de lÕimpunitŽ ? Mais alors il nÕy aura plus de sŽcuritŽ pour personne, ou, pour mieux dire, la seule industrie protŽgŽe sera celle du vol. Que fait-on ? On forme un comitŽ de vigilance, on met la main sur lÕindividu que sa physionomie et ses allures dŽsignent aux soupons, on le juge. SÕil y a un doute, on lui en accorde le bŽnŽfice en lui administrant cinquante coups dÕune forte lanire, aprs quoi on lÕexpulse du campement. SÕil nÕy a pas de doute, on le pend au premier arbre venu, ou ˆ dŽfaut dÕarbre, on lÕabat ˆ coups de revolver. Aussit™t la sŽcuritŽ rena”t et chacun se remet au travail avec tranquillitŽ. Sans doute, on peut reprocher au juge Lynch de ne pas sՐtre suffisamment assimilŽ la maxime Žquitable de Beccaria : Ē que la peine doit tre proportionnŽe au dŽlit Č ; mais le juge Lynch nÕa pas eu le temps de p‰lir sur les livres, et, dÕailleurs, a-t-il ˆ son service des prisons et des ge™liers ? Hourra donc pour le juge Lynch !

La question de lÕimmigration chinoise est plus controversŽe. DÕun c™tŽ, on fait valoir la nŽcessitŽ de protŽger le travail national de lÕouvrier amŽricain contre un concurrent qui travaille ˆ moitiŽ prix, dont la peau est dÕun jaune sale, et qui porte une queue ! DÕun autre c™tŽ, on constate quÕune foule de travaux ne pourraient tre entrepris sans lÕaide de lՎmigrant chinois, et que bien des fonctions modestes mais indispensables resteraient vacantes. Sans lui, le chemin de fer du Pacifique ne serait pas construit, on serait rŽduit ˆ blanchir son linge et ˆ cirer ses bottes soi-mme, la richesse cro”trait moins vite, la vie serait moins supportable, et, comme une consŽquence finale, lÕouvrier amŽricain trouverait aujourdÕhui en Californie un dŽbouchŽ moins vaste et moins avantageux. Ce serait donc, mme au point de vue Žtroit de lÕintŽrt de lÕouvrier amŽricain, un mauvais calcul de prohiber, comme il en est question, lÕimportation des Chinois, sauf ˆ laisser pendante la grave affaire de la queue ! Est-ce un meilleur calcul dÕopposer ˆ lÕentrŽe des draps, des soieries et de la plupart des autres articles de confort, des droits prohibitifs de 60 ˆ 70%, payables en or, le gouvernement amŽricain refusant, comme chacun sait, dÕaccepter aux offices de sa douane son propre papier-monnaie ? Nos compagnons amŽricains eux-mmes conviennent que ces droits prohibitifs nÕont pas empchŽ lÕindustrie nationale de subir depuis trois ans une crise dŽsastreuse, et la marine marchande de tomber en pleine dŽcadence. Ils conviennent aussi que lÕexagŽration des droits a amenŽ la corruption de lÕadministration et, par contrecoup, la dŽmoralisation du commerce, en mettant les importateurs scrupuleux hors dՎtat de concourir avec les autres. Comment lutter, par exemple, avec telle maison qui importait en franchise, ˆ titre dÕobjets dÕart, des statues de Christophe Colomb et autres personnages majestueux et ventrus en plomb sans que la douane y trouv‰t ˆ redire ?

Les journŽes finissent par sՎcouler, et ˆ mesure que nous descendons au sud, o nous longeons le Gulf Stream, la tempŽrature se rŽchauffe. Les nuits ŽtoilŽes comme sous le ciel de lÕOrient, sont magnifiques ; la mer, qui a passŽ du vert foncŽ au bleu indigo, devient phosphorescente ; lÕavant du navire rejette ˆ droite et ˆ gauche les vagues ŽclairŽes comme par des feux du Bengale ; lÕarrire laisse un long sillage dÕargent en fusion, o Žclatent des milliers dՎtincelles. Nous avons franchi sans encombre le Trou du Diable, une rŽgion mal famŽe qui prŽcde le banc de Terre-Neuve, et Ē le point Č que lÕon affiche tous les jours ˆ midi sur le pont nous annonce que nous gagnons dŽcidŽment du terrain. Nous sommes au samedi 24 juin et nous avons fait prs des deux tiers de la traversŽe. Mais voici que les moutons rentrent de nouveau en danse et quÕune brume Žpaisse enveloppe le navire, tandis quÕun tuyau trop ŽchauffŽ lÕoblige ˆ stopper pour quelques heures, juste dans la rŽgion frŽquentŽe de prŽfŽrence par les icebergs, sur lesquels on raconte de lugubres histoires. On leur impute Ń est-ce ˆ tort ? Ń la perte du PrŽsident et de la City-of-Boston, dont on nÕa jamais eu de nouvelles, sans parler du menu fretin des navires ˆ voiles. Le bruit non interrompu du sifflet, le fracas des grosses vagues, les soubresauts de lÕhŽlice agacent les nerfs, jettent pour la seconde fois la perturbation dans les estomacs et font dŽfiler sous les yeux des passagers et des passagres impressionnables les fant™mes de lÕOceano Nox[2] :

 

Oh ! combien de marins, combien de capitaines,

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans le morne horizon se sont Žvanouis !

Combien ont disparu, dure et triste fortune,

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous lÕaveugle OcŽan ˆ jamais enfouis !

 

Les Ē habituŽs Č ne sՎmeuvent point pour si peu, et ils se moquent volontiers des novices qui commencent ˆ Žprouver, au milieu de ce dŽsert monotone, la nostalgie de la terre. Pendant deux jours, cÕest ˆ peine si lÕon aperoit vaguement la silhouette dÕun navire ; pas un oiseau, pas un poisson ! Ē Mon royaume pour un cheval ! Č disait Richard III ; que ne puis-je dire : Mon navire pour un brin dÕherbe ! Allons ! encore un peu de patience ! Voici, en attendant le brin dÕherbe, des raisins du tropique, de la forme et de la couleur des Žponges, qui flottent en longues files dans lÕeau du Gulf Stream ŽchauffŽe ˆ 22” ; voici enfin quÕon juge opportun de sÕoccuper de la venue du pilote : les passagers amŽricains organisent, suivant lÕusage consacrŽ, une poule sur le numŽro de son bateau. Il y a 24 bateaux ˆ New York faisant le service du pilotage, et ils font parfois jusquՈ 200 milles ˆ la recherche des clients. On distribue donc 24 numŽros, et chacun de plonger avidement ses regards dans la brume. Le lendemain mercredi Ń hier Ń ˆ huit heures du matin, on signale un bateau portant, dessinŽ sur sa ma”tresse-voile, un 8 colossal. Le pilote monte ˆ bord. La journŽe est splendide, lÕOcŽan uni comme un lac. Ė quatre heures, une ligne incertaine appara”t dans le lointain brumeux. CÕest la c™te de Long-Island. Tous les visages sՎpanouissent. Le soir, un bal sÕorganise ˆ lÕavant au son du violon et de la harpe de deux petits Italiens quÕun padrone transporte aux ƒtats-Unis comme si la traite nՎtait pas abolie ! Ė lÕarrire, une Adresse de remerciements ˆ lÕaimable et excellent capitaine Francheul, au commissaire et aux officiers de lՎquipage, se couvre de signatures. On nÕhŽsite pas ˆ dŽclarer ˆ lÕunanimitŽ que jamais traversŽe plus agrŽable ne sÕest faite depuis la dŽcouverte de lÕAmŽrique. Vers minuit, on jette lÕancre. Nous sommes dans la rade de New York. All right !

 

 

 

II. NEW YORK

 

New York, le 2 juillet 1876.

 

 

Aprs avoir stoppŽ pendant la nuit dans les Narrows, passe Žtroite qui coupe en deux la baie de New York, le Canada lve lÕancre de bonne heure, le jeudi 29 juin, et nous nourrissons le vague espoir dÕarriver ˆ terre pour dŽjeuner ; mais nous avions comptŽ sans la quarantaine et la douane. Ė sept heures, un lŽger steamer nous accoste, et le mŽdecin de la quarantaine saute ˆ bord. On fait monter tous les Žmigrants sur le pont. Le mŽdecin, qui a lÕĻil amŽricain, constate en quelques minutes quÕil nÕy a dans ce troupeau aucun cas de cholŽra, de peste ou de petite vŽrole ; il dŽlivre une patente sanitaire au commandant et prend congŽ de lui. RemontŽ sur le pont de son lŽger steamer, il sՎtend tout de son long sur un fauteuil de canne en fumant son cigare. Nous sommes en rgle avec la quarantaine. Reste la douane, dont les officiers ne tardent pas ˆ nous aborder ˆ leur tour, avec les dŽlŽguŽs des ouvriers de New York, qui viennent souhaiter cordialement la bienvenue ˆ leurs frres de France. La matinŽe est superbe, et le spectacle que nous offre la baie de New York ne reste pas au-dessous de notre attente. Voici ˆ notre droite la ville de Brooklyn, annexe de New York Ń une annexe de prs de 500 000 ‰mes Ń dont elle est sŽparŽe par la rivire de lÕEst. Sur les deux rives sՎlvent ˆ une distance de 1 595 pieds deux tours colossales qui ressemblent de loin ˆ des flches de cathŽdrale ; ce sont les deux piles dÕun pont suspendu qui va bient™t rŽunir la CitŽ ImpŽriale avec son annexe. En attendant, elles communiquent au moyen de ferry-boats, bacs ˆ vapeur, avec lesquels je devais faire bient™t plus ample connaissance et qui sont de vŽritables rues flottantes. Les charriots, voitures, etc., se tiennent au milieu dans une double avenue : deux galeries latŽrales, garnies de bancs sur lesquels on est priŽ de ne pas mettre les pieds, sont affectŽes aux piŽtons. DŽfense de fumer dans la galerie rŽservŽe aux dames. Le ferry est peint en blanc rehaussŽ de bleu ; il est surmontŽ de deux tourelles ˆ clochetons avec un gros bouton dorŽ comme des bonnets de mandarins, o se tiennent le capitaine et les pilotes. En quelques minutes on passe la rivire au prix modique de 2 cents (10 centimes) et mme de 1 cent de cinq ˆ sept heures, moment de la journŽe o la foule des nŽgociants et des employŽs logŽs ˆ Brooklyn revient de la citŽ. Entre la rivire de lÕEst et lÕHudson sՎtend, en face de la baie o elles ont leur embouchure, la ville de New York, dont la forme allongŽe figure assez exactement un monstrueux requin, la m‰choire tournŽe vers la baie. LÕextrŽmitŽ de la m‰choire, cÕest la Batterie, jadis un jardin, aujourdÕhui un parc, au milieu duquel sՎlve la rotonde de Castle-Garden, vaste b‰timent affectŽ au service des Žmigrants. Les dents du requin, ce sont les wharfs, jetŽes en pierres ou en planches, entre lesquelles se logent les navires au long cours et, en particulier, les puissants steamers de quelques-unes des lignes transatlantiques, une vraie fort de cheminŽes et de m‰ts ! Des bateaux ˆ vapeur, pour la plupart surmontŽs de leur balancier, les uns, grands comme des transatlantiques, avec deux ou trois galeries superposŽes dans lesquelles les passagers circulent et prennent le frais ; dÕautres, petits comme des coquilles de noix, sillonnent en tous sens les eaux claires et transparentes de la baie. Le premier que nous apercevons au milieu de cette nappe azurŽe, Žtait vraiment bien nommŽ crystal wave, la vague de cristal. Voici la jolie petite ”le Bedloe, couverte dÕun bouquet dÕarbres, emplacement heureusement choisi pour la statue colossale de lÕIndŽpendance [3], qui va bient™t sՎlever lˆ comme un symbole de la cordiale entente de la rŽpublique centenaire du nouveau monde et de sa toute jeune sĻur du vieux monde. Ė gauche, les hauteurs boisŽes et couvertes de villas de Staten-Island ; dans le lointain, en face, la ville de New-Jersey, plus loin Hoboken, qui sont, comme Brooklyn, des faubourgs de la CitŽ ImpŽriale et qui forment avec elle une agglomŽration de plus de deux millions dՉmes. Quel saisissant tŽmoignage de la puissance de lÕindustrie humaine que cette concentration de population et de richesse (la propriŽtŽ soumise ˆ lÕimp™t dans la seule ville de New York est ŽvaluŽe officiellement ˆ 1 milliard 154 millions de dollars) sur ce rivage dont les Indiens et les loups des prairies Žtaient, il y a deux sicles, les uniques habitants ! Mais nous abordons. Un petit steamer nous transporte ˆ quai, le wharf des transatlantiques Žtant en ce moment occupŽ par le Labrador. Nous passons une heure ˆ nous mettre en rgle avec la douane. La visite des bagages nÕen finit pas ; on se montre sŽvre pour les gants et indulgent pour les cigares. Voici cependant un passager qui glisse discrtement quatre pices dÕor dans les poches dÕun douanier, aprs une nŽgociation Ždifiante. Oh ! oh !... Mais ne nous mlons point des affaires dÕautrui : il faut bien que tout le monde vive ! DÕailleurs, le systme prohibitif expose les agents aussi nombreux que mal payŽs du fisc amŽricain, ˆ des tentations telles, quÕils devraient tre des anges pour ne point y succomber. Ils ne sont pas des anges.

Les cochers New Yorkais non plus, et lÕon ne saurait leur en faire un crime. La concurrence illimitŽe des cars et des omnibus les met ˆ la portion congrue. En voici un qui nous demande quatre dollars pour aller dans le bas de Broadway Ń une course dÕun quart dÕheure ; nous haussons les Žpaules comme de vieux routiers qui ne sont pas embarrassŽs de leurs bagages ; nous les avons mis ˆ express, une entreprise spŽciale qui nous les apportera ˆ domicile pour un prix modique. Un second cocher nous crie : deux dollars. Nous demeurons sourds. Un troisime : un dollar ! Ė quoi nous rŽpondons dŽdaigneusement : Nous prenons le car. Le cocher : Un demi-dollar Ń cinquante sous ! Ń MarchŽ conclu. Je suis heureux de rendre aux mĻurs de la libre AmŽrique lÕestime que lՎpisode de la douane avait un moment compromise, et nous voici lancŽs ˆ toute vitesse dans la direction de Broadway. Mais quels cahots ! On se croirait en Russie, dans une ville de troisime ordre. Le pavŽ est affreux, et quoique le thermomtre marque 35 degrŽs centigrades, il y a de la boue dans les rues de la vieille ville. La citŽ de New York est riche cependant. Que fait-elle ou plut™t que fait-on de son argent ? La question est plus compliquŽe quÕelle nÕen a lÕair, et jÕaurai long ˆ dire sur ce chapitre quand je serai un peu orientŽ. Pour le moment, nous entrons dans Broadway, la grande arte du poisson ˆ laquelle se rattachent les autres, irrŽgulirement en bas, ˆ angles droits dans le haut, o la ville prend lÕaspect dÕun damier. Broadway nÕest pas plus large que notre rue de la Paix, mais elle nÕa pas moins de 5 ˆ 6 kilomtres de longueur. Elle contient autant dÕomnibus, de voitures et de vŽhicules de tous genres, les cars sur tramways exceptŽs, quÕune rue peut raisonnablement en contenir ; autant peut-on en dire des passants qui vont au trot en files serrŽes, sauf aux encoignures o quelques fl‰neurs et chercheurs dÕaventures se tiennent attroupŽs. Les physionomies accusent, par leur diversitŽ, les ŽlŽments composites dont sÕest formŽe la population de lÕUnion, Hollandais, Anglais, Allemands, Irlandais, avec un petit appoint des races latines. Des hommes-affiches, revtus dÕune longue chemise de cotonnade multicolore o sont imprimŽes les armes de tous les ƒtats de lÕUnion et mme de tous les ƒtats du monde, circulent, ˆ pas comptŽs, au milieu de cette foule affairŽe, avec des annonces de drapeaux en dŽtail ou ˆ moitiŽ prix, et de feux dÕartifice de premier choix pour le Centennial, lÕanniversaire sŽculaire du 4 juillet ; parmi eux, un Chinois, dont la longue queue est enroulŽe sur le drapeau ŽtoilŽ, fait sensation. Des maisons, hautes et Žtroites, en briques rouges, en pierres grises ou chocolat au lait ; des fentres, pour la plupart ˆ tabatire, comme en Angleterre, avec des stores bleus, des contrevents rayŽs et des persiennes vertes ; des enseignes en grosses lettres dorŽes sur fond noir, ou en lettres noires sur fond dÕor ; des Žtalages plus compactes quՎlŽgants, o toutes sortes de couleurs jurent de se voir accouplŽes ; des pharmacies o lÕon vend, avec les drogues et les mŽdicaments du codex, du sucre, des cigares et du soda-water ; au pied des magasins, des boutiques de journaux auxquelles font concurrence, surtout aux stations des ferry-boats, des lŽgions de boys criards, qui vont Žconomiquement pieds nus, le tarif de lÕUnion protŽgeant le cuir national, de prŽfŽrence aux pieds nationaux ; des marchands de limonade et de groseille dont lՎventaire est chargŽ de deux Žnormes saladiers dans lesquels des blocs dÕune glace transparente rafra”chissent ces boissons dŽmocratiques, ˆ 1, 2 et 5 cents le verre trs correctement rincŽ ; des colporteurs licenced qui vendent des morceaux dÕananas, des bananes rouges, de la confiture du Liban, et que sais-je encore ? des policemen, en courte redingote bleue avec leur numŽro au chapeau, qui stationnent au coin des rues, aidant, ˆ lÕoccasion, les dames ˆ franchir le torrent des vŽhicules de la chaussŽe, voilˆ Broadway, type le plus complet de la rue marchande amŽricaine. ‚ˆ et lˆ, une Žglise et un square, o lÕasphalte des allŽes est en train de fondre. Nous passons ˆ c™tŽ de City-hall Parc, o se trouve le nouvel H™tel-de-Ville, encore inachevŽ, dont la construction et lÕameublement ont ŽtŽ lÕoccasion de concussions scandaleuses. Les tapis achetŽs pour le City-hall seul auraient suffi ˆ couvrir lÕemplacement de la ville de New York. Ė deux pas du City-hall se trouve le nouvel h™tel des postes, une vraie merveille, sinon pour lÕarchitecture, au moins pour le confort de lÕinstallation et lÕadmirable entente des services. Dans le voisinage sont groupŽs les Žtablissements des principaux journaux, le New York Herald,  la Tribune, le Sun, lÕEvening Post. JÕavise une sorte dՎglise en briques rouges, avec sept Žtages de fentres habillŽes de stores bleus, et surmontŽe dÕune haute tour ˆ cadran : cÕest le bureau de la Tribune. Ė mesure que nous avanons dans le haut de Broadway, les magasins deviennent plus vastes et plus ŽlŽgants, tandis que la foule diminue. Un peu plus loin commence la 5e avenue, qui se prolonge jusquÕau Parc central, grand comme notre bois de Boulogne, mais formant un rectangle dÕune rŽgularitŽ absolument mathŽmatique. Ici point de magasins, rien que des demeures aristocratiques, plus que jamais couleur chocolat au lait, dans le style des h™tels du West-End de Londres.

Un de mes amis de New York mÕa offert dans son cottage de Brooklyn une aimable et cordiale hospitalitŽ ; mais on ne revient de New York ˆ Brooklyn quÕaprs que les affaires sont finies, de cinq ˆ sept heures. En attendant nous allons prendre un lunch, ˆ la mode amŽricaine. Nous entrons dans une cave, o il y a un bar, qui nÕest pas sans analogie avec le comptoir de nos marchands de vin, sauf une barre sur laquelle sÕappuie le consommateur. On vend lˆ toutes sortes de bires Ń parmi lesquelles les bires amŽricaines tiennent un rang distinguŽ, et une infinie variŽtŽ de drinks glacŽs. Il y a partout profusion de glace. On sait que les ƒtats-Unis en expŽdient de nombreuses cargaisons jusquÕaux Indes Orientales. Au fond de la pice, se trouvent des boxes pour les consommateurs qui veulent luncher ˆ part ; mais ils sont peu nombreux. La plupart se hissent sur des tabourets de quatre pieds de haut devant une table longue et Žtroite ; on leur sert des mets froids ou chauds, parmi lesquels je note les clams, coquillages dŽlicats, grands comme hu”tre dÕOstende. On emmagasine les clams dans des blocs de glace creusŽs au milieu en forme de bo”tes ; on les en retire et on les ouvre devant vous. Vous les arrosez de lager bier glacŽe, vous vous essuyez les mains ˆ des serviettes suspendues de distance en distance, le long des hauts tabourets, et en cinq minutes vous avez fait un lunch que priseraient Ń sauf peut-tre le dŽtail de la serviette Ń les plus fins gourmets. Si vous tes curieux de conna”tre les derniers cours de la Bourse ou les nouvelles les plus rŽcentes des Conventions du parti dŽmocrate ˆ Saint-Louis, et du parti rŽpublicain ˆ Cincinnati, qui viennent de dŽsigner, la premire Tilden, et la seconde Hayes, comme candidats ˆ la prochaine Žlection prŽsidentielle, il y a au milieu de la pice un petit tŽlŽgraphe sur lequel un ruban sans fin est en train de se dŽrouler. Ė mesure quÕil se dŽroule, vous voyez une petite roue activement occupŽe ˆ y imprimer des lettres et des chiffres. Ce sont les nouvelles, et la merveilleuse machine vous les donnera jusquՈ huit heures du soir, sans aucune augmentation de votre addition. Cette addition vous ne la payez pas au garon. Il vous donne un ticket dont vous soldez le montant ˆ la caisse, et ni lˆ ni ailleurs Ń la douane exceptŽe Ń, on ne sait ce que cÕest quÕun pourboire.

Mais voici venir lÕheure de la fermeture des bureaux, prenons le stage, autrement dit lÕomnibus du Fulton ferry, dont la tte de ligne est ˆ lÕembarcadre de la rivire de lÕEst. CÕest un omnibus lŽgrement construit, peint en blanc et en bleu, sans oublier un merveilleux paysage reprŽsentant, tant™t une amazone ŽlŽgante, tant™t un stage emportŽ par quatre chevaux fougueux. Par cette chaleur accablante, le cocher, abritŽ cependant sous un immense parapluie en laine de lama plus ou moins authentique Ń guanaco umbrella Ń, le cocher ne presse point ses chevaux ; mais, en contemplant ce paysage excitant, le voyageur pressŽ a du moins le sentiment de la vitesse. Maintenant, ˆ qui payer le prix de la course ? Il nÕy a pas de conducteur. Une inscription plusieurs fois rŽpŽtŽe vous prie de dŽposer, en entrant, 10 cents dans une bo”te placŽe bien en vue, au fond de lÕomnibus. Si vous nÕavez pas de monnaie, tirez le cordon dÕune sonnette fixŽe ˆ c™tŽ de la bo”te. Le cocher vous remettra dans une enveloppe fermŽe, jusquՈ concurrence de deux dollars de monnaie. Vous ouvrez lÕenveloppe et vous mettez dix cents dans la bo”te.

Il ne semble pas que ce systme Ń dans lequel le public se contr™le lui-mme Ń donne lieu ˆ des fraudes, et il a lÕavantage dՎconomiser un conducteur. Nous traversons la rivire de lÕEst sur le ferryboat, et nous voici dans une rue ombragŽe dÕarbres et garnie de jolies maisons proprettes, dans le style des cottages anglais. Dans ces demeures tranquilles on se croirait ˆ mille lieues du brouhaha de Broadway, et pourtant on peut y communiquer dÕune manire presque instantanŽe non seulement avec New York, mais avec lÕEurope. Un tŽlŽgraphe, appartenant, comme celui du bar, ˆ une compagnie particulire, est installŽ dans la chambre ˆ coucher. Il suffit de presser ˆ toute heure de jour ou de nuit un bouton pour appeler un messager qui arrive au bout de quelques minutes prt ˆ porter un tŽlŽgramme, une lettre, un paquet, ˆ aller chercher un mŽdecin, etc. Pressez deux fois le mme bouton, cÕest un agent de police qui accourra ; pressez-le trois fois, et vous ne tarderez pas ˆ entendre le triple galop des chevaux qui amnent les pompiers et les pompes. Le tout moyennant un loyer de 2 dollars 50 (12 fr.) par mois, plus le paiement des messagers, ˆ raison de 15 cents la demi-heure, et sans aucun frais dÕinstallation. Est-il nŽcessaire dÕajouter que la tŽlŽgraphie est une industrie libre aux ƒtats-Unis, et que lÕidŽe dÕen faire un monopole du gouvernement nÕentrera jamais dans une tte amŽricaine ?

Mais ma journŽe nÕest pas finie. Je suis gracieusement invitŽ ˆ assister au d”ner annuel de la rŽunion des Chambres de commerce, chez Delmonico, au coin de la cinquime avenue et de la quatorzime rue. Je mÕhabille ˆ la h‰te, et me voici au milieu de cent ou cent cinquante gentlemen en cravate blanche, dans les grands salons du cŽlbre restaurateur, dŽcorŽs des armes des ƒtats-Unis et de lÕAngleterre (des dŽlŽguŽs anglais et canadiens assistent ˆ la rŽunion), ainsi que de nombreux drapeaux ; jÕy remarque le drapeau franais, et le drapeau vert avec la harpe dÕor de lÕIrlande. Dans un petit salon voisin, un orchestre exŽcute des airs nationaux, mlŽs ˆ des morceaux choisis de la Fille de Madame Angot. Le menu du banquet est en franais, comme tous les menus du monde civilisŽ ; mais le chef de Delmonico nÕa pas le gŽnie inventif du cuisinier du
Canada : le seul plat dÕactualitŽ qui soit offert aux d”neurs patriotes du Board, cÕest le Ē crabe ˆ la Centennial Č ! Le crabe, un animal qui marche ˆ reculons, symbolisant la rŽpublique progressive des ƒtats-Unis ! Mais le d”ner est bon, si lՎpigramme est mauvaise. Vient le dessert, et les toasts de succŽder aux toasts. On boit dÕabord au PrŽsident des ƒtats-Unis ; ensuite, le consul dÕAngleterre Žtant prŽsent, assis ˆ la droite du prŽsident, M. Samuel Babcock, on boit ˆ Sa MajestŽ Victoria, reine de la Grande-Bretagne et de lÕIrlande, protectrice de la foi et impŽratrice des Indes ; puis ˆ nos h™tes Žtrangers, ˆ nos voisins du Canada, ˆ la presse, au Centenaire futur avec cette glose : Il se peut certainement que les hommes de 1976 soient aussi sages, aussi honntes et presque aussi modestes que nous-mmes ! Le temps me manque malheureusement pour vous donner une analyse des discours, quelques-uns remplis dÕune vigoureuse humour, qui ont ŽtŽ prononcŽs, et quÕentrecoupaient des hear, hear, et des hourrahs dÕune vŽhŽmence rapidement croissante. Il y a ŽtŽ beaucoup question de la dŽpression dont souffrent depuis 1873 lÕindustrie et le commerce amŽricains, des deux systmes du hard money et du soft money ou de lÕinflation, cÕest-ˆ-dire de la monnaie de mŽtal et du papier-monnaie, un peu de la libertŽ du commerce. M. Wright, dŽlŽguŽ de Birmingham, a mme rŽussi ˆ faire applaudir Žnergiquement le nom de John Bright, le compagnon de Cobden. Les dŽmocrates ont acclamŽ Tilden, ˆ quoi les rŽpublicains ont rŽpondu en acclamant Hayes, mais sans quÕil en rŽsult‰t aucune consŽquence f‰cheuse pour lÕharmonie du banquet.

Vous le voyez, jÕai employŽ ˆ lÕamŽricaine cette premire journŽe passŽe sur le sol amŽricain. JÕaurai ˆ vous parler avec dŽtails du Post-Office et de lՎtablissement de Castle-Garden que jÕai visitŽs le jour suivant ; mais je pars demain pour Philadelphie, o mÕappellent les ftes du Centennial et lÕExposition.


 

III. LE CENTENAIRE DE LÕINDƒPENDANCE AMƒRICAINE

 

Philadelphie, le 6 juillet 1876.

 

 

JÕai quittŽ New York dimanche soir 2 juillet pour venir ˆ Philadelphie assister aux ftes du Centennial et visiter lÕExposition. Le systme dŽmocratique des cars et des omnibus a certainement ses avantages, et je ne veux pas en mŽdire, mais les cars ne passent pas partout, et il nÕy a gure dÕomnibus en activitŽ le dimanche. Ė la rigueur, on peut se procurer une voiture ; Ń on trouve, en sachant o sÕadresser, de vastes landaus ˆ quatre ou six places attelŽs de deux chevaux, au prix de 3, 4 ou 5 dollars. DŽcidŽment, malgrŽ tout ce quÕon peut dire des cochers, nos fiacres ont leurs bons c™tŽs, et je crois bien quÕun AmŽricain entreprenant, qui introduirait aux ƒtats-Unis ce vŽhicule de la vieille Europe, ne ferait pas une mauvaise affaire. On prend son ticket pour Philadelphie sur la rive gauche de lÕHudson ; on passe la rivire sur un ferry, son sac de nuit ˆ la main, ˆ moins quÕon nÕait confiŽ son bagage ˆ lÕexpress, et lÕon attend le moment de se mettre en route dans une vaste gare en bois, ornŽe dÕune fontaine de soda-water et dÕimmenses horloges dont les aiguilles marquent les heures des dŽparts des trains. Il y a peu de monde. On ne voyage gure le dimanche. Je glisse sur la description des voitures de chemins de fer. Elles sont suffisamment connues... de rŽputation, et nous pourrions, ˆ notre tour, trouver profit ˆ les imiter. Elles peuvent contenir environ 50 personnes commodŽment assises deux par deux sur de larges bancs dont le dossier mobile se retourne au besoin, de chaque c™tŽ dÕune allŽe o lÕon peut circuler. Ė un bout de la voiture, un gros pole en fonte ; ˆ lÕautre bout une fontaine remplie dÕeau glacŽe, sans oublier une petite porte avec ces deux initiales bienfaisantes : W. C. Il nÕy a eu jusquՈ ces derniers temps quÕune seule classe de voitures, mais les gens aisŽs donnent maintenant la prŽfŽrence aux voitures ˆ lits ou ˆ fauteuils mobiles, sleeping cars ou drawing cars de M. Pullmann. Celles-ci sont dÕun luxe inou•. Il y en a une ˆ lÕExposition, tout en palissandre, ornŽe dÕune profusion de dorures et de glaces, avec cuisine et salle ˆ manger, qui revient ˆ 100 000 dollars. Nous franchissons en 2 heures 3/4 les 88 milles qui sŽparent New York de Philadelphie. La vitesse des trains est moindre quÕen Europe : les trains ordinaires ne font gure que 30 kilomtres ˆ lÕheure ; les express, 45. Les prix sont ˆ peu prs les mmes que les n™tres, plus bas mme dans les directions o plusieurs lignes se font concurrence, Ń quoique la vie soit gŽnŽralement plus chre. Il est 11 heures 1/2 du soir. Une douzaine de cars et deux landaus sont en vue ; parmi tous ces cars, il y en a un Žvidemment qui se dirige du c™tŽ de Brown street, o ma chambre est retenue dans un boarding house, mais lequel ? CÕest un mystre que je ne cherche point ˆ approfondir. Je me rabats sur les landaus. Ils sont remplis. JÕavise nŽanmoins un cocher et je lui crie : Brown street ! Ma prononciation est probablement dŽfectueuse, car il secoue la tte dÕun air de doute. JÕinsiste en variant mes intonations : Ē Bronne street, Braun street, Broone street. Č Il reste impassible. Enfin je lui crie de toute la force de mes poumons : Ē John Brown ! Č CÕest un cocher abolitionniste, il a compris, et il me huche ˆ c™tŽ de lui sur le sige. Nous faisons environ 4 ou 5 kilomtres par des rues obscures o lÕon est encore plus cahotŽ quՈ New York ; mais nous finissons par arriver dans Brown street. Je respire et je paye avec reconnaissance ˆ ce cocher secourable la taxe modŽrŽe quÕil lui pla”t de fixer lui-mme, ci : 2 dollars[4]. Le lendemain, de bonne heure, je me procure le Guide des visiteurs ˆ lÕExposition et je nÕai aucune peine ˆ mÕorienter, quoique Philadelphie occupe une superficie plus considŽrable que celle de Paris. Elle a 817 000 habitants, logŽs dans 151 000 maisons, et ces deux chiffres vous apprennent quÕil nÕy a gure quÕune famille par maison. Qui a vu une rue et une maison les a vues toutes. Les rues, absolument droites, vont les unes du nord au sud, les autres de lÕest ˆ lÕouest ; celles-ci portent des noms, celles-lˆ des numŽros. On nÕy conna”t pas les omnibus, mais la plupart des rues ont leur ligne de tramways sur laquelle circule un car. Vous voulez par exemple aller au nord, vous prenez le car de la sixime rue ; vous voulez revenir au sud, vous prenez le car de la cinquime. On peut acheter ses tickets dÕavance ; on vous accorde mme un rabais quand vous en prenez une demi-douzaine, et ils servent pour toutes les directions. Rien de plus commode, et il y a toujours de la place, pourvu, bien entendu, quÕon nÕait point emportŽ dÕEurope la manie surannŽe de vouloir absolument tre assis et pas plus de quatorze dans une voiture o lÕon peut, avec de la bonne volontŽ et de lՎlasticitŽ, se mettre quarante. Le pavŽ des rues se compose de cailloux roulŽs qui ont dž tre portŽs lˆ dans les grandes inondations de la Delaware et du Schuykill, et quÕon nÕa pas dŽrangŽs. Les maisons sont b‰ties uniformŽment en briques rouges, les fentres avec des linteaux et des volets blancs ; on accde aux portes par trois ou quatre marches en pierre ou en marbre blanc, sur lesquelles les habitants ont conservŽ lÕhabitude Žconomique et patriarcale de passer leur soirŽe. Les trottoirs sont, comme les maisons, en briques rouges ; la poussire est rouge, et Dieu sait quÕil nÕen manque point par cette tempŽrature tropicale ! Ajoutons, pour complŽter cet aperu de la physionomie de la ville de Guillaume Penn, que les maisons y sont, comme dans toutes les autres villes des ƒtats-Unis, distribuŽes par blocs. Un bloc se compose ou doit se composer de cent maisons, entre deux rues ; quand le compte nÕy est pas, cÕest comme sÕil y Žtait, on passe ˆ un autre bloc sans sÕinquiŽter des lacunes. Si la maison que lÕon cherche porte le numŽro 514, par exemple, on sait quÕelle se trouve dans le cinquime bloc. Au coin de chaque bloc, il y a une lanterne sur laquelle se trouvent inscrits les noms des deux rues qui se croisent. Ayez soin de les chercher lˆ, et pas ailleurs.

En temps ordinaire, ce damier, quՎgaient pourtant ˆ et lˆ, dans les rues principales, des allŽes dÕarbres, peut sembler monotone ; mais nous sommes, ne lÕoublions pas, le 3 juillet, veille du centenaire de lÕIndŽpendance des ƒtats-Unis, et toutes ces rues, tous ces blocs sont pavoisŽs dÕune multitude de drapeaux : drapeaux ŽtoilŽs de lÕUnion, de tous les formats ; drapeaux des ƒtats, drapeaux Žtrangers, cÕest par mille et par dizaine de mille quÕon les compte. Il y a, dans les grandes artres du Market et de Chesnut, des maisons qui disparaissent sous ce vtement multicolore. Dans les rues, rgne une animation extraordinaire. Ce nÕest pas exagŽrer que dՎvaluer ˆ 300 000 les visiteurs que le Centennial a attirŽs ˆ Philadelphie. Tout ce monde est proprement vtu, mais sans luxe. Ń Les hommes sont en paletot et en chapeau de paille ou en chapeau mou, sans gants ; les dames en robe de toile ou de coton, sans queue, les mains Žconomiquement couvertes de gants de filoselle. Ė New York comme ˆ Philadelphie, les costumes sont dÕune simplicitŽ qui nÕexclut pas toujours la nŽgligence et le laisser-aller. Mme dans les voitures de chemins de fer ou dans les cars, je remarque des gens en bras de chemise ; il est vrai quÕune chaleur de 40 degrŽs peut passer pour une circonstance attŽnuante. On attend avec impatience la Torch-light, la Procession des Torches, qui est la partie populaire du programme du Centenaire. Les membres des diverses commissions Žtrangres de lÕExposition et les journalistes sont convoquŽs ˆ dix heures du soir, ˆ lÕh™tel Saint-Georges, pour assister ˆ ce spectacle dans des voitures que le comitŽ dÕorganisation du Centenaire a mises gracieusement ˆ leur disposition. Ė dix heures donc, me voici ˆ lÕh™tel Saint-Georges. Les chambres du rez-de-chaussŽe sont remplies dÕune foule dÕofficiers de lÕarmŽe, de la marine et de la milice, que je prends, ˆ leurs Žpaulettes ˆ gros grains, pour des gŽnŽraux, mais qui ont des grades plus modestes ; il y a aussi une grande variŽtŽ de Ē dŽlŽguŽs Č, reconnaissables ˆ des Žcussons flamboyants quÕils portent ˆ la boutonnire. Ė onze heures, les voitures arrivent, et elles prennent la file. Je mÕaperois alors quÕau lieu dՐtre de simples spectateurs, cÕest nous qui sommes le spectacle. Trs utilitaires, ces AmŽricains ! Des transparents sur lesquels on a imprimŽ en grosses lettres : France, Espagne, Chili, Japon, sont hissŽs sur les voitures destinŽes aux commissions, et fouette cocher ! Nous passons au milieu dÕune foule compacte, sous un premier arc triomphal formŽ de becs de gaz o Žclatent ces mots : Welcome to all nations ! La bienvenue ˆ toutes les nations ! Des files interminables de lanternes chinoises bleues, vertes, rouges, jaunes, tricolores, multicolores, sÕentrecroisent dans les rues, grimpent sur les maisons et sÕaccrochent aux lanternes ˆ gaz ; aux c™tŽs de chaque voiture, des porteurs de torches, probablement brevetŽes Ń elles sont dÕun nouveau systme, en fer-blanc, ˆ godet mobile Ń font concurrence aux lanternes chinoises ; bient™t la pyrotechnie se met de la partie : des feux de Bengale de toutes couleurs sÕenflamment le long des blocs, projetant des lueurs fantastiques sur les maisons pavoisŽes, sur le cortge et sur la foule qui grossit ˆ vue dÕĻil Ń une foule dÕapparence plut™t chŽtive que vigoureuse. On sÕaperoit que Philadelphie est le foyer du protectionnisme amŽricain, et lÕon ne peut sÕempcher de remarquer que, sÕil a fait grandir vite les industries dans sa serre chaude, Õa ŽtŽ, comme ailleurs, aux dŽpens de la taille et de la vigueur des ouvriers. Ce nÕest pas tout : entre autres libertŽs, les citoyens amŽricains possdent celle de tirer ˆ volontŽ des feux dÕartifice, et Dieu sait sÕils en usent ! Ce quÕon a dŽpensŽ, dans cette journŽe mŽmorable, en fusŽes, pŽtards, soleils tournants, etc., suffirait pour payer une bonne partie de la dette de lÕUnion. Les pŽtards Žclatent par douzaines entre les jambes de nos chevaux, qui ne sÕen Žmeuvent pas autrement ; ils y sont habituŽs. Les fusŽes se croisent : ˆ peine en a-t-on tirŽ une ˆ gauche, quÕune seconde y rŽpond ˆ droite en formant au-dessus de nos ttes des arceaux lumineux qui se rŽsolvent en une pluie dՎtoiles ; quelques-unes sՎgarent sur les ttes, sur les mains ou sur les habits, mais on a bien le temps dÕy prendre garde ! Voici les dŽtachements des milices avec leurs musiques : il y a des uniformes gris-clair avec passementerie dorŽe sur la poitrine et aux basques ; il y a des chemises rouges de garibaldiens ou de zouaves, des casques en cuir bouilli et des chapeaux de marŽchal de France avec les plumes ; voici encore le Ē Club calŽdonien Č, en costume national, qui sÕavance au son de la cornemuse et du pibroch ; voici les chars des mŽtiers, avec toutes sortes de corporations et dÕUnions des deux sexes ; le char des imprimeurs, qui compose le programme du Centennial ; le char des couturires, avec une vieille femme en lunettes tournant un rouet, 1776, et une jeune fille faisant mouvoir la sewing machine, 1876 ; le char des scieurs, avec une scie circulaire en activitŽ, qui donne sa note dans lÕorchestre ; le char des tailleurs, des employŽs des chemins de fer, des banques, des raffineries de sucre, des magasins de confection Ń avec la rue et le numŽro ; Ń voici un gong chinois, un vrai gong ˆ sa place dans cette fte des lanternes, et dont le bruit formidable Žteint un moment tous les autres bruits ; voici une troupe de sauvages plus ou moins authentiques ; voici mme, Dieu me pardonne ! un Arlequin et un Polichinelle. La foule de plus en plus Žpaisse a des remous effroyables, mais elle nÕempite pas sur la place rŽservŽe au cortge : cÕest une mer houleuse qui sÕouvre dÕelle-mme, comme la mer Rouge au passage dÕIsra‘l : ici, cÕest le b‰ton du policeman qui remplace la baguette de Mo•se. Pendant deux heures le cortge se dŽroule dans lÕimmense citŽ, et il semble que la multitude devienne plus compacte ˆ chaque pas : il y a bien un million dÕhommes dehors pour voir passer la Torch-light. Un moment, le bruit des acclamations domine celui des pŽtards et du gong chinois : cÕest lÕempereur du BrŽsil qui vient se joindre au cortge avec ses aides de camp. LÕempereur du BrŽsil est populaire ˆ Philadelphie, o il vit comme un simple citoyen ; on crie : Welcome Dom Pedro ! puis encore, toujours des pŽtards, des fusŽes, de la musique calŽdonienne ou chinoise, des grincements de scie et des coups de pistolet jusquՈ minuit, jusquՈ une heure, jusquՈ deux heures. Enfin, le dŽlire commence ˆ sÕapaiser, le cortge se sŽpare, la foule se disperse, nous revoici devant lÕh™tel Saint-Georges. Il y a 4 ou 5 kilomtres de blocs jusquՈ Brown street. Plus de voitures, point de cars, mais quÕimporte ? la soirŽe est superbe, et la route est tout illuminŽe par les feux dÕartifice libres que la jeune AmŽrique des deux sexes ne se lasse point de tirer en lÕhonneur du glorieux Centennial !

Le lendemain 4 juillet, ˆ dix heures, a lieu la cŽrŽmonie commŽmorative officielle, en face dÕIndependance Hall, la salle o fut signŽe la DŽclaration dÕindŽpendance des ƒtats-Unis. Une estrade en planches a ŽtŽ ŽlevŽe pour recevoir les autoritŽs et les invitŽs. Le prŽsident Grant nÕest pas venu ; en revanche, on se montre les gŽnŽraux Sherman et Sheridan, et les politiciens les plus notables du Congrs. LÕarrivŽe des envoyŽs du Japon en costume national, puis de lÕempereur du BrŽsil, fait sensation ; un orchestre de deux cent cinquante musiciens exŽcute lÕouverture de la Ē Grande RŽpublique Č ; le vice-prŽsident, M. Ferry, lit une Adresse ; le rŽvŽrend W. Bacon Stevens, Žvque de Pennsylvanie (Žpiscopalien) rŽcite une prire ; on chante un hymne de bienvenue aux nations ; M. Richard Henry Lee, de la Virginie, descendant dÕun des hŽros de lÕIndŽpendance, donne lecture de la Ē DŽclaration Č au bruit des hourras ; M. Bayard Taylord, pote et voyageur distinguŽ, rŽcite une Ē ode nationale Č qui remplit une colonne et demie en petit texte de lÕEvening Bulletin ; puis M. W. Ewarts, de New York, prononce un discours qui en remplit six. La cŽrŽmonie terminŽe, la foule sÕapproche dÕune pancarte enfermŽe dans une sorte de coffre-fort et portant en manire de certificats les signatures du PrŽsident, de ses ministres, des membres de la Cour suprme et du Congrs ; le tout avec la marque de lÕinventeur de ce coffre-fort, new patent. On va visiter le vieil et respectable Ždifice dÕIndependance Hall transformŽ en musŽe historique. Sur lÕescalier, le portrait en pied de Lafayette fait pendant ˆ celui de Guillaume Penn ; enfin, le soir, des cars pleins jusquՈ dŽborder, de matire vivante, se dirigent vers les hauteurs de Fairmount, o la ville de Philadelphie fait les frais dÕun feu dÕartifice officiel, indŽpendamment des feux dÕartifice libres qui continuent ˆ se tirer jusquՈ extinction complte de la provision disponible des fire works. Le programme est ŽpuisŽ, et, ˆ moins dՐtre devenus terriblement sourds, les pres de lÕIndŽpendance amŽricaine ont dž entendre du fond de leurs glorieux tombeaux le bruit de cette fte dont ils Žtaient les hŽros. Dieu veuille quÕelle soit suivie de beaucoup dÕautres !

 

 


 

 

IV. LÕEXPOSITION UNIVERSELLE DE PHILADELPHIE

 

Philadelphie, le 9 juillet 1876.

 

 

Le parc de Fairmount, o se trouve installŽe lÕExposition universelle de Philadelphie, ressemble ˆ notre bois de Boulogne, si ce nÕest quÕil est beaucoup plus accidentŽ, partant plus pittoresque. La partie ouest, dans laquelle on a taillŽ un morceau de 236 acres, environ 100 hectares, pour y placer lÕExposition et ses annexes, renferme un lac, une jolie vallŽe, des pelouses ornŽes de bouquets dÕarbres ; elle est enclose par des pieux ˆ claire-voie. Ce vaste et agrŽable morceau de terre a la forme dÕun bonnet de coton, ou, si cette comparaison vous para”t manquer de noblesse, dÕun bonnet phrygien. Dans la coiffe sont les deux b‰timents principaux, le Main-Building et la galerie des machines, immenses parallŽlogrammes jumeaux, b‰tis en fer et en verre, que prŽcde un Ždifice en pierre o lÕon a placŽ lÕExposition des beaux-arts ; la pointe du bonnet est occupŽe par Agricultural-Hall, construction Žnorme et originale, formŽe de deux transepts croisŽs ˆ angle droit, en style ogival, flanquŽs de tours en bonnets dՎvques et de petits d™mes que lÕon peut comparer, sans irrŽvŽrence, ˆ des citrouilles ; le tout peint en vert, les citrouilles exceptŽes, qui sont du plus beau jaune. LÕintervalle qui sŽpare le Main-Building et le b‰timent des machines dÕAgricultural-Hall est rempli par une multitude de constructions de toutes les dimensions, de tous les styles, de toutes les couleurs, affectŽes aux destinations les plus variŽes. Il y a le b‰timent de lÕexposition du gouvernement des ƒtats-Unis, celui de lÕexposition des femmes, une annexe du Main-Building, renfermant des locomotives et des voitures, le bazar japonais, les cottages des diffŽrents ƒtats de lÕUnion, les restaurants et les cafŽs, et une foule dÕannexes et dՎdicules particuliers, en tout 171 b‰timents couvrant une superficie de 75 acres, sŽparŽs par des allŽes quÕon a eu la f‰cheuse idŽe de couvrir dÕasphalte ; des pices dÕeau et des fontaines jaillissantes Ń il y en a une fort jolie de M. Bartholdi, lÕauteur de la statue de lÕIndŽpendance Ń, et reliŽs par un chemin de fer qui nÕest pas le moindre agrŽment de lÕExposition. La couleur chocolat au lait, si chre aux AmŽricains, domine comme de raison dans le Main-Building et dans la galerie des machines ; mais ailleurs Žclatent toutes les couleurs de la palette, avec toutes les formes possibles et impossibles de lÕarchitecture. Surmontez cette ville cosmopolite des drapeaux et des banderoles des diverses nations de la terre, se dŽtachant sur un ciel bleu, pendant quÕun soleil tropical fond lÕasphalte des allŽes, peuplez-la dÕune foule bigarrŽe qui circule armŽe dÕun parasol et dÕun Žventail chinois ou japonais, qui se presse aux gares du chemin de fer intŽrieur, qui sÕattable sous les tentes des restaurants et sous les auvents des cafŽs, affamŽe dÕombre, la figure en sueur et la bouche dessŽchŽe par un siroco dont le souffle chargŽ dÕasphalte fait la fortune de la multitude des dŽbitants de boissons qualifiŽes de rafra”chissantes, ice creams, sodawater au gingembre, ˆ la salsepareille, aux fraises, aux ananas, limonade glacŽe, cafŽ glacŽ, bire glacŽe, et vous aurez une idŽe approximative de lÕaspect extŽrieur de lÕExposition.

Le parc de Fairmount est passablement ŽloignŽ de Philadelphie, 10 bons kilomtres ; mais nous ne sommes pas ici dans le pays des monopoles : des vŽhicules de toutes sortes, cars, omnibus, chemins de fer et bateaux ˆ vapeur, se font concurrence pour nous y transporter, sans que jamais nous soyons exposŽs ˆ attendre plus de cinq minutes et ˆ payer plus de 10 cents (50 c.). Prenons le chemin de fer de Pennsylvanie qui nous mettra en une demi-heure ˆ lÕune des dix-sept portes ˆ tourniquet de lÕExposition. Inutile de se presser aux guichets : on vend, comme des timbres-poste, les tickets des chemins de fer et des cars, et, lorsque vous en achetez six, vous nÕen payez que cinq. Montons dans le train. Il a commencŽ ˆ marcher, mais peu importe ! Le conducteur nous laisse faire. Nous avons pu lire une affiche placŽe bien en vue et avertissant les voyageurs quÕil est dangereux de monter dans les voitures quand le train est en marche. Cela suffit, la compagnie est en rgle avec nous. Le reste nous regarde. Aux stations du chemin de fer intŽrieur, on y ajoute la recommandation de prendre garde aux pick-pockets, de ne pas mettre la tte en dehors de la voiture (la Compagnie de Pennsylvanie a prŽfŽrŽ griller ses fentres, prŽcaution utile, mais contraire aux principes), de ne pas fumer, parce que cela incommode les dames, enfin de se plaindre des employŽs qui se montrent peu respectueux ˆ lՎgard du public. Nous arrivons ˆ une station qui fait face au Main-Building. Nous prŽsentons un billet de 1 dollar au tourniquet, on nous renvoie ˆ un bureau de change ouvert ˆ c™tŽ, o lÕon nous remet deux billets de 50 cents, la compagnie nÕacceptant que des pices ou des billets ronds de cette somme, pour la facilitŽ du contr™le.

Prenons ˆ droite, et allons dÕabord jeter un coup dÕĻil sur lÕexposition des beaux-arts. Sous le pŽristyle, une femme piquant un buffle reprŽsente la marche en avant, toujours en avant, des ƒtats-Unis. Ė c™tŽ, le prŽsident Blanco, du Venezuela, ˆ cheval, fait pendant ˆ un prince de Bismarck ˆ pied. Entrons ˆ droite : cÕest lÕexposition franaise. Voici les Sept pendus, de M. Becker, le portrait Žquestre de mademoiselle Croizette, des paysages et des tableaux de genre. En face, cÕest lÕexposition allemande. Voici la Capitulation de Sedan, dont il a ŽtŽ fait quelque bruit. Mais Žtait-ce bien la peine ? Un vaincu p‰le et dÕapparence malingre sÕincline devant un vainqueur bien en chair et haut en couleur. Entre eux, la partie nՎtait-elle pas vraiment par trop inŽgale, et peut-on savoir mauvais grŽ au peintre dÕavoir fait ressortir dÕune faon aussi palpable combien peu de mŽrite un vainqueur si gras avait eu ˆ venir ˆ bout dÕun vaincu si maigre ? Mais passons, et jetons un coup dÕĻil sur lÕexposition des ƒtats-Unis. Quelques portraits montrent de sŽrieuses qualitŽs. Voici M. Thiers, par Healy, qui a pris sur le vif cette physionomie spirituelle et malicieuse ; voici un Lafayette en pantalon jaune serin ; puis M. Washburne et le prŽsident Lincoln ˆ ses derniers moments. Un des assistants est assis sans faon sur le lit du mourant. CÕest de la couleur locale. Viennent ensuite quelques bons paysages reprŽsentant la cŽlbre et romantique vallŽe de Yosemite, une des merveilles de la Californie ; une rŽcolte de la canne ˆ sucre dans le Sud, quÕil est prudent de regarder avec un verre noirci, de crainte dÕophtalmie ; enfin un tableau historique, bien amŽricain celui-lˆ, reprŽsentant lÕeffet de lՎlectricitŽ sur la culture de lÕhomme. Il est ˆ compartiments et divisŽ en deux Žpoques, intitulŽes lՏre de lÕimagination et lՏre de la science. Dans la premire, on voit un homme et une femme peu vtus, qui reculent ŽpouvantŽs devant les Žclats de la foudre ; cette terreur ignorante donne naissance au mythe de Jupiter lanant ses carreaux, appuyŽ sur un aigle ; aprs quoi un personnage dÕune longueur extraordinaire, en costume de jŽsuite, rŽpand les nuages de la superstition et fait allumer le bžcher de Jean Huss. On pourrait signaler ici une lŽgre erreur de chronologie, et faire remarquer que les jŽsuites nÕexistaient pas au temps de Jean Huss. Mais ce serait du pŽdantisme de la vieille Europe, et nous sommes en AmŽrique. Il y para”t bien dans la seconde pŽriode. On y voit dÕabord Washington tenant dÕune main le drapeau ŽtoilŽ et de lÕautre la Constitution amŽricaine, ŽclairŽe par un jet de lumire Žlectrique, avec cette lŽgende : Ē La Constitution amŽricaine cl™t lՏre de la superstition en assurant la libertŽ de la pensŽe. Č Aprs Washington, voici Franklin, accompagnŽ de son fils tenant un cerf-volant ; il reconna”t lÕidentitŽ de la foudre avec lՎlectricitŽ. Voici encore Galvani, Volta, Erstedt, dans des attitudes scientifiques, qui dŽcouvrent les moyens de dŽvelopper le fluide Žlectrique, et finalement Morse, lÕAmŽricain Morse, qui invente le mŽcanisme nŽcessaire pour lÕutiliser. Le dŽsert et lÕOcŽan attestent, dans les deux derniers compartiments, la dŽcouverte de Morse ; le dŽsert est reprŽsentŽ par un buffle qui se prŽcipite avec une rage impuissante contre un poteau du tŽlŽgraphe, tandis quÕau fond de lÕOcŽan un gros poisson ahuri sÕaccroche au fil transatlantique. On voit que lÕAmŽrique possde des peintres dont lÕoriginalitŽ ne le cde en rien ˆ celle de nos rŽalistes et de nos impressionnistes.

Mais nous avons une longue course ˆ fournir. Quittons lÕExposition des beaux-arts et son annexe pour entrer dans le Main-Building. Ė lÕintŽrieur, ce b‰timent principal de lÕExposition fait lÕeffet de deux gares de chemins de fer juxtaposŽes et reliŽes par un immense vestibule ; mais les vitraux colorŽs, les Žtalages bariolŽs, les drapeaux et les bannires rouges sur lesquels se dŽtachent les noms des nations exposantes, les fontaines de soda-water en marbre avec leurs na•ades en ruolz qui surmontent dÕingŽnieuses machines ˆ rincer les verres, lui donnent un aspect original et gai ; le son dÕun orgue colossal y domine le bruit des pianos de toutes provenances et de tous formats, et mme la voix dÕune reine du chant irlandais, qui fait les dŽlices du public assis autour dÕun orchestre placŽ au centre de lՎdifice. Des policemen en uniforme bleu, un b‰ton blanc ˆ la main, se promnent gravement, tandis que des Ē pousseurs Č en uniforme gris font circuler de petites voitures dans lesquelles des visiteurs des deux sexes parcourent sans fatigue lÕExposition ˆ raison de 50 cents lÕheure. Des prises dÕeau auxquelles des tuyaux de pompes toujours prts peuvent tre adaptŽs en un clin dÕĻil attestent que toutes les prŽcautions nŽcessaires ont ŽtŽ prises contre lÕincendie. Par une dŽrogation ˆ lÕune des libertŽs les plus chres au peuple amŽricain en ce temps de Centennial, une pancarte bien en vue va jusquՈ interdire formellement aux visiteurs de tirer des feux dÕartifice dans lÕenceinte de lÕExposition. Quoique les restaurants abondent au dehors, il y en a un dans le Main-Building, avec deux vastes cabinets de toilette munis de leurs annexes parfaitement tenues : lÕun pour les gentlemen, lÕautre pour les ladies. Les commissions Žtrangres sont installŽes dans de grandes cabines, au milieu mme de leurs expositions, ou dans les galeries. DÕadmirables glaces de Saint-Gobain, hautes comme des maisons, signalent aux regards lÕexposition franaise ; voici la cŽramique de Limoges ; la librairie parisienne : Hachette, Charpentier, Hetzel, Jouaust, des reliures adorables ; voici mme notre vieille connaissance, le Journal des ƒconomistes ; voici un merveilleux Žtalage de dentelles de Valenciennes, de Grammont et de Bruxelles, devant lequel sÕarrtent avec une admiration respectueuse des ladies vtues de robes de toile ; voici un excellent modle de maison dՎcole exposŽ par la Belgique ; voici les meubles et des pianos des ƒtats-Unis, de formes massives et lourdes : le gožt fait dŽfaut, mais il y a des tentatives originales pour sortir des chemins battus ; qui sait sÕil nÕen sortira pas un nouveau style ? Seulement, lÕorthographe laisse encore ˆ dŽsirer. Une lŽgislation garantissant la propriŽtŽ des modles et dessins de fabrique, et de bonnes Žcoles de dessin industriel ne seraient pas inutiles aux ƒtats-Unis. Voici des lits amŽricains, aussi larges que longs, des lits de famille. Tirez une ficelle ou poussez un ressort, et le lit se mŽtamorphose en commode ou en bibliothque. Voici des montres amŽricaines fabriquŽes ˆ la mŽcanique, et qui pourraient bien faire une rude concurrence aux montres de Genve : la fabrique en produit 2 500 par semaine. Traversons le transept, o des ladies plus que jamais en robes de toile font Žmeute devant lՎblouissant Žtalage de Tiffany, le grand joaillier de New York, une annexe des Mille et une Nuits. Nous y rencontrons la riche exposition de lÕAngleterre et de ses colonies, des tapis magnifiques et beaucoup de savons, des verres de Bohme dÕune lŽgretŽ idŽale, de lÕorfvrerie russe, des coupes, des tabatires en argent niellŽ, une cheminŽe en malachite, des tables en lapislazuli, de somptueux ornements sacerdotaux ; tout cela, riche, original et de bon gožt, quoique un peu massif. Mais la perle de lÕExposition, cÕest sans contredit lՎtalage de la Chine, et surtout celui du Japon. On voudrait tre millionnaire, ne fžt-ce que pour acheter ces deux vases ŽlancŽs comme des lis en porcelaine de Kyoto, et ces vieux bronzes, et ces laques et ces ivoires ! Allons-nous-en ! La tentation est trop forte. LÕexposition du Japon est le grand succs de Fairmount Park, et les Japonais, en gens positifs, ne se sont pas contentŽs du tribut dÕadmiration que leur apporte le public : ils ont Žtabli un peu plus loin un bazar o ils rŽcoltent une ample moisson de dollars. Trs pratiques, ces Japonais !

Sortons du Main-Building en jetant un coup dÕail sur son annexe, spŽcialement consacrŽe ˆ la carrosserie ; des voitures de chemins de fer formant des appartements complets, cuisine comprise, y sont rangŽes ˆ c™tŽ de jolis bogheys amŽricains en bois dÕhickory, lŽger et solide comme du fer, de lourds landaus et de graves corbillards. Entrons dans la salle des machines, presque aussi vaste que le Main-Building. Un Žnorme moteur de Corliss, de 1 400 chevaux, donne le mouvement et la vie ˆ un monde de machines qui filent, tissent, impriment, cousent, brodent, ne laissant plus ˆ lÕhomme que le soin de diriger leur activitŽ bruyante. Voici une machine ˆ fabriquer des cheveux, et vraiment la clientle ne lui manquera pas ; voici une cataracte, une vraie cataracte de 20 pieds de hauteur, dont les eaux rŽpandent leur fra”cheur bienfaisante dans un vaste bassin dÕo une pompe les fait remonter ; voici des canons et encore des canons, au milieu desquels un krupp colossal ressemble ˆ un gros bouledogue entourŽ de simples m‰tins. Il y a pourtant, dans les expositions de lÕAngleterre et des ƒtats-Unis, des monstres assez bien engueulŽs pour lui donner la rŽplique. Le gouvernement des ƒtats-Unis expose, dans un b‰timent ˆ part, un formidable et complet assortiment de ses engins de guerre, monitors, torpilles, mitrailleuses Gatling, sans oublier non plus une machine ˆ tailler des pantalons. Dans le mme b‰timent, ˆ c™tŽ du matŽriel de guerre, se trouve placŽ le matŽriel de lÕinstruction. Ń Ceci tuera cela, dirait M. Victor Hugo ; mais, hŽlas ! ceci ne se presse pas.

De lÕexposition spŽciale du gouvernement des ƒtats-Unis ˆ lÕexposition non moins spŽciale des femmes, il nÕy a quÕun pas. Toutes les industries et tous les produits du travail fŽminin y sont exhibŽs. Ė la porte, on vend un journal rŽdigŽ par des femmes et pour les femmes : the new Century for Woman. Ė lÕintŽrieur, des femmes, de jolies misses, auxquelles on est priŽ de ne pas adresser la parole, sont en train de composer le prochain numŽro. DÕautres tissent des rubans ou cousent ˆ la machine ; on ne coud plus autrement aux ƒtats-Unis. Voici un ingŽnieux appareil de sauvetage, spŽcialement destinŽ aux personnes du sexe faible, et dont une gravure illustrŽe fait ressortir tous les avantages au double point de vue de la sŽcuritŽ et du confort. Une jeune lady naufragŽe avec ses deux babies est assise, au milieu des vagues de lÕOcŽan dŽcha”nŽ, sur un matelas insubmersible et brevetŽ. Dans ses grands yeux limpides, on peut lire, avec une expression dÕinquiŽtude que sa position isolŽe et la prŽsence des deux babies peuvent raisonnablement justifier, les sentiments dÕindicible bien-tre dont il lui est impossible de se dŽfendre en reposant ses membres dŽlicats sur ce matelas Žlastique et moelleux. Que celui qui sÕaviserait encore, aprs cette expŽrience dŽcisive, de refuser aux femmes le gŽnie de lÕinvention, soit prŽcipitŽ dans les ab”mes de lÕOcŽan sans matelas insubmersible !

Prenons maintenant, au prix de 5 cents, un des trains du chemin de fer circulaire qui se succdent presque de minute en minute et descendons ˆ une des stations dÕAgricultural-Hall. Une partie de cette immense construction est occupŽe par des instruments dÕagriculture, charrues dÕune centaine de modles, quelques-unes entirement en acier, machines ˆ semer, ˆ moissonner, ˆ couper lÕherbe, sans oublier une jolie machine ˆ peler les pommes de terre, qui fonctionne avec activitŽ au milieu dÕun cercle fŽminin. Mais il nÕy a pas seulement des machines ˆ Agricultural-Hall. Voici, au centre, un moulin ˆ farine, ˆ c™tŽ une collection dÕanimaux antŽdiluviens, un dinotherium, un megatherium, un glyptodon, des dŽfenses gigantesques de Elephas ganera, une boutique de dragŽes, des caisses de tomates illustrŽes, des boucauts de tabac gardŽs par un Indien fŽroce en bois peint, une cage grande comme une chambre ˆ coucher avec un serin vivant, un kiosque ŽlŽgant, entirement construit avec du coton du BrŽsil, une famille de tigres empaillŽs, des instruments de pche, des aquariums remplis de tortues multicolores et de grenouilles vertes, des vins de champagne de la Champagne et de la Californie, du claret, du sherry, du tokay amŽricains, du whisky du Centennial ; bref, assez de vins et de spiritueux pour griser tous les visiteurs de lÕExposition, si les SociŽtŽs de tempŽrance nÕen avaient, assez sagement, on en conviendra, fait interdire la vente au dŽtail. En sortant dÕAgricultural-Hall, jetons un coup dÕĻil sur le campement des miliciens vtus de gris clair, avec de grosses Žpaulettes blanches, dont la musique et les exercices sont une des attractions les plus prisŽes du public amŽricain. On aime ici lÕuniforme et la parade tout autant quÕen Europe, et le gožt des dŽcorations y est peut-tre encore plus vif. Je ne rencontre que gens dont la boutonnire est garnie de mŽdailles ou dՎcussons bariolŽs, et voici deux francs-maons qui portent avec gravitŽ un immense collier tricolore, avec des Žtoiles en verre colorŽ et deux clefs dÕargent en sautoir. La seule diffŽrence, cÕest quÕaux ƒtats-Unis les dŽcorations sont Ē libres Č comme les feux dÕartifice, tandis quÕen Europe les gouvernements sÕen sont attribuŽ le monopole. Gardons-nous dՎveiller les susceptibilitŽs des dŽcorŽs des deux mondes en discutant les mŽrites de lÕun et de lÕautre systme. Prenons plut™t un ticket pour traverser ce vallon boisŽ sur elevated railway, un chemin de fer suspendu sur une seule ligne de piliers en fer, dont la locomotive et lÕunique voiture circulent ˆ cheval sur des poutrelles posŽes en triangle, auxquelles mordent les petites roues horizontales de la locomotive. Ce systme est appliquŽ, nous dit-on, ˆ New York. De lˆ faisons une visite sommaire aux cottages particuliers de chacun des ƒtats de lÕUnion ; on y trouve des salons de rŽception pour les ladies, avec pianos et cabinets de toilette, des salons de lecture, des rocking-chairs o les visiteurs fatiguŽs peuvent se balancer agrŽablement. Le Colorado et le Kansas y ont ajoutŽ une collection de leurs produits naturels, avec une vieille commode ˆ vendre qui a appartenu au prŽsident Lincoln. Traversons la rŽgion des restaurants : il y a le grand restaurant amŽricain ; le restaurant des ƒtats du Sud tenu par des ngres luisants et polis ; le restaurant des Trois Frres provenaux et le restaurant Lafayette, o se manifeste la supŽrioritŽ indiscutable de la cuisine franaise ; le restaurant autrichien ; le dŽpartement du public confort o lÕon peut luncher ˆ lÕamŽricaine, sur un tabouret de quatre pieds de haut, pour la modique somme de 50 cents. Dans le mme dŽpartement se trouvent rŽunis la poste, le tŽlŽgraphe, la vente des tickets pour les chemins de fer et les thŽ‰tres. Un avis imprimŽ en sept langues, y compris le chinois, avertit le public que la levŽe des bo”tes aux lettres a lieu toutes les heures. Dans le voisinage, le dŽpartement de la presse met une grande hall et des salons particuliers au service des journalistes des deux sexes. Mais lÕheure sÕavance, et nous sommes ˆ bout de forces. En vain le kiosque de la SociŽtŽ biblique nous offre au choix la Bible traduite en cent langues ; en vain une sŽduisante princesse Žgyptienne ‰gŽe de trois mille ans et coquettement momifiŽe nous invite ˆ entrer dans le kiosque de lÕillustre Cook, lÕentrepreneur des voyages en Palestine et de tous les voyages : la vraie providence des voyageurs, cet illustre Cook ! il leur dŽlivre des tickets ˆ prix rŽduits pour faire le tour du monde, avec rŽduction de 20% dans les h™tels ; mais en ce moment, nous refuserions de faire le tour du monde, mme sur le matelas moelleux et insubmersible de la WomenÕs Exibition. Voici pourtant, un peu ˆ lՎcart, un kiosque dÕune architecture simple, dÕun aspect tranquille, qui invite au repos. Nous ne pouvions mieux rencontrer pour finir. CÕest lÕexposition des Centennial caskets, cercueils du centenaire, de MM. Schuyler et Armstrong, de Philadelphie, et quels caskets ! en Žbne, en palissandre, capitonnŽs de satin, lamŽs dÕargent ou de vermeil. Voulez-vous un cercueil sŽrieux, un cercueil de politicien, de clergyman, de lawyer ou de stock broker ? prenez ce majestueux casket revtu de satin noir, barrŽ et lamŽ dÕargent. PrŽfŽrez-vous un casket de satin blanc ? en voici au choix, tous du gožt le plus exquis. Aimez-vous mieux un casket de fantaisie ? en voici de gros bleu ou de bleu tendre, avec capiton rose ou aventurine, ornŽs et enjolivŽs comme des bo”tes ˆ gants. Les visiteurs ne sÕattardent pas dans le kiosque o sont coquettement ŽtalŽes ces merveilles, et je remarque mme quÕils sÕabstiennent gŽnŽralement de prendre les cartes dÕadresse des exposants, quoiquÕon y puisse trouver des renseignements utiles, en cette saison fŽconde en insolations, congestions cŽrŽbrales, attaques dÕapoplexie, pleurŽsies, etc. Le public est informŽ que MM. Schuyler et Armstrong, de Philadelphie, restent ˆ sa dispostion ˆ toute heure du jour et de la nuit, et quÕils sont, de plus, brevetŽs pour un procŽdŽ de Ē conservation des corps par lÕair froid Č. Pour moi, je lÕavoue, si jՎtais capable de formuler un souhait quelconque aprs le terrible voyage de circum Exposition que je viens de faire par une tempŽrature de 40 degrŽs, ce serait dÕaller gožter un repos bien gagnŽ dans lÕun ou lÕautre de ces rafra”chissants et dŽlicieux caskets.

 


 

V. CASTLE-GARDEN Ń LE POST-OFFICE Ń CONEY-ISLAND

 

New York, le 15 juillet 1876.

 

 

En rentrant ˆ New York dimanche soir, jÕaperois un grand remue-mŽnage auprs de la Batterie qui forme la pointe de lՔle Manhattan et lÕextrŽmitŽ de lÕimmense ville. CÕest Castle-Garden, le dŽp™t des Žmigrants, qui vient de bržler, en dŽpit de la puissance des pompes et de lÕactivitŽ justement renommŽe des pompiers de New York. JÕavais visitŽ Castle-Garden le lendemain de mon arrivŽe. CՎtait une vaste rotonde moitiŽ en briques, moitiŽ en planches, parfaitement appropriŽe ˆ sa destination. Les Žmigrants y Žtaient dŽbarquŽs directement, et on leur donnait la nourriture et le logement pour une nuit. Dans la grande halle qui en formait le centre, on apercevait dÕabord un bureau tŽlŽgraphique et un bureau de change, o Žtait affichŽ le tarif de toutes les monnaies du monde civilisŽ, puis, sur les murs, une sŽrie dÕavertissements en sept ou huit langues Ń y compris le russe Ń prŽvenant les assistants quÕils pouvaient se procurer ˆ Castle-Garden des billets de chemin de fer ˆ prix rŽduits, les invitant ˆ dŽposer leurs valeurs au bureau, donnant ˆ ceux qui voulaient sŽjourner ˆ New York les adresses de boarding-houses ˆ bon marchŽ : 1 dollar par jour ou 6 dollars par semaine, nourriture et logement ; enfin, un avis imprimŽ en anglais seulement, engageant les employŽs ˆ faire honntement leur devoir et ˆ mettre ˆ la porte les Žtrangers ˆ lՎtablissement. Les piges tendus aux Žmigrants ˆ leur arrivŽe justifiaient cette prŽcaution, et jÕai pu constater, ˆ ma satisfaction, quÕelle Žtait strictement observŽe. Un gardien mÕexpulse sans cŽrŽmonie ; toutefois, lÕautoritŽ supŽrieure, mieux informŽe, casse cet arrt sommaire, et je continue ma visite. Une seconde salle, divisŽe en compartiments, Žtait affectŽe aux bagages : les Žmigrants nÕavaient point ˆ sÕen prŽoccuper ; on les leur remettait sur prŽsentation de leur ticket ˆ la destination quÕils indiquaient. Rien de plus simple et de plus commode que le systme des tickets des bagages aux ƒtats-Unis. On vous donne un numŽro, dont le double est attachŽ ˆ votre bagage ; ˆ votre arrivŽe, vous remettez ce numŽro avec votre adresse ˆ un agent quelconque dÕune entreprise express, qui vous dŽlivre un reu en Žchange, et vous nÕavez plus ˆ vous en inquiŽter ; on vous le rend ˆ domicile sans retard. Ń Dans une troisime salle Žtait installŽ un bureau de placement pour les Žmigrants des deux sexes : une vingtaine dÕhommes se tenaient assis sur des bancs dÕun c™tŽ de la salle, autant de femmes de lÕautre. Ce bureau a des correspondances dans toute lՎtendue de lÕUnion, et il place de 15 000 ˆ 18 000 personnes par an. Derrire, sÕouvrait lÕembarcadre du chemin de fer de lÕEriŽ, issue par laquelle Castle-Garden, incessamment rempli, Žtait incessamment vidŽ. Dans certaines annŽes, il arrivait ˆ New York jusquՈ 1 000 Žmigrants par jour ; depuis quelque temps, le mouvement sÕest ralenti ; mais, en dŽpit du protectionnisme, de la corruption politique et administrative, et des autres plaies dont souffrent actuellement les ƒtats-Unis, il y a peu dÕapparence quÕil sÕarrte. Tout Žmigrant sain et vigoureux, accoutumŽ aux travaux agricoles ou possŽdant un mŽtier, peut acquŽrir dans lÕOuest un morceau de bonne terre au prix de 15 ˆ 22 francs lÕhectare, ou trouver un emploi, sÕil a une spŽcialitŽ quelconque ; en outre, il Žchappe aux exigences du service militaire, Ń les ƒtats-Unis nÕayant quÕune armŽe de 26 000 hommes recrutŽe par voie dÕenr™lements volontaires. JÕai rencontrŽ ˆ Philadelphie une famille qui avait ŽmigrŽ il y a vingt ans dÕun pauvre village de la Pomeranie, o elle vivait, dans un taudis, de pain noir et de saucisses aux pois... quand elle avait des saucisses aux pois ! Aprs avoir prospŽrŽ dans lÕOuest, elle Žtait venue sՎtablir ˆ Philadelphie ; la mre Žtait allŽe chercher ses vieux parents en Europe, et tout ce petit monde vivait ˆ lÕaise dans une maison proprette, ŽclairŽe au gaz, pourvue dÕun cabinet de bain o, gr‰ce ˆ une de ces ingŽnieuses inventions qui ajoutent tant ici au confort domestique, un double robinet amne de lÕeau froide et de lÕeau chauffŽe, sans frais, au moyen dÕun serpentin enroulŽ autour du pole ; au lieu de pain noir, de la viande et du pain blanc ˆ discrŽtion, sans parler des dŽlicatesses un peu rudes de la cuisine amŽricaine, rouleaux de ma•s, froment concassŽ avec de la mŽlasse, toutes les variŽtŽs de pies, et le reste. Enfin, il y avait un piano dans le salon. Tous les Žmigrants ne se tirent pas aussi bien dÕaffaire, mais ˆ qui la faute ? Nous avions ˆ bord du Canada un malheureux teneur de livres qui Žmigrait aux ƒtats-Unis avec sa femme et deux petits enfants. Il ne savait que le franais, et pas un mot dÕanglais ! et il arrivait ˆ lÕaventure en pleine crise financire et commerciale ! Ė moins dÕun miracle, celui-lˆ, assurŽment, nÕaura pas ˆ se louer dÕavoir ŽmigrŽ. Voici encore, dans le vestibule de Castle-Garden, une jolie fille qui pleure ˆ chaudes larmes. CÕest une Ariane abandonnŽe que lÕon Žconduit, lÕadministration ne se chargeant pas de retrouver les sŽducteurs fugitifs ou latitants. Aucune institution nÕest parfaite ! Toutes les nations de lÕEurope ont envoyŽ des h™tes ˆ Castle-Garden ; le jour de lÕincendie, 250 mennonites venaient dÕarriver de Russie, o la grande Catherine avait accordŽ ˆ leur secte pacifique lÕexemption du service militaire pour un sicle. Cette exemption ne pouvant plus tre renouvelŽe en ce temps de service militaire non moins obligatoire quÕuniversel, les mennonites Žmigrent aux ƒtats-Unis. Maintenant que voici Castle-Garden bržlŽ, il faudra le reconstruire ou placer ailleurs le dŽp™t des Žmigrants. On sÕen occupe, en mme temps que le Congrs Žlabore un bill destinŽ ˆ empcher plus efficacement lÕimmigration des malfaiteurs, des individus contrefaits et des paupers.

De Castle-Garden, lÕomnibus de Broadway nous amne en quelques minutes au Post-Office, dont lÕamŽnagement vaudrait bien la peine dՐtre imitŽ. CÕest un Žnorme b‰timent, le plus ŽlevŽ de New York. Le sous-sol et les Žtages infŽrieurs servent ˆ la poste, tandis que les Žtages supŽrieurs sont rŽservŽs aux offices des tribunaux. Au rez-de-chaussŽe, une vaste halle, en fer et en verre, est consacrŽe ˆ la rŽception et ˆ la distribution des lettres. Les journaux sont reus et distribuŽs dans une halle analogue, pratiquŽe dans le sous-sol, ˆ laquelle le jour arrive par une mosa•que de verre qui remplace les dalles du trottoir. Une multitude de bo”tes en cuivre sont Žtablies dans la cloison qui sŽpare la salle de distribution des lettres dÕun vestibule circulaire accessible au public. Parmi ces bo”tes, les unes, destinŽes aux journaux, sont en communication avec le sous-sol ; les autres reoivent les lettres et les circulaires. Chaque ƒtat et mme chaque ville importante de lÕUnion a sa bo”te particulire ; les pays Žtrangers ont aussi les leurs, ce qui facilite singulirement le triage ; puis viennent les guichets des lettres bureau restant : par une galanterie tout amŽricaine, il y a un guichet spŽcial pour les lettres adressŽes aux ladies. Des coupures de journaux affichŽes dans le vestibule contiennent les adresses des lettres restŽes en souffrance ; lÕOffice postal les communique chaque jour aux journaux de chaque nationalitŽ ; enfin, le reste de la cloison est rempli par une multitude de jolies bo”tes en bronze dorŽ format in-12, que la poste loue, moyennant 16 dollars par an, aux personnes qui envoient chercher leurs lettres ou vont les prendre elles-mmes. LÕemployŽ dŽpose les lettres dans ces bo”tes, que le locataire ouvre du dehors au moyen dÕune petite clef. La bo”te Žtant ˆ claire-voie, il peut sÕassurer, avant de se donner la peine dÕouvrir, si elle contient des lettres ou si elle est vide. Je nÕen ai pas comptŽ moins de 5 795 ; chaque maison de quelque importance a la sienne, le Post Office se trouvant naturellement placŽ au centre du quartier des affaires. Les journaux ont aussi leurs bo”tes, dÕun format plus grand et qui occupent un compartiment ˆ part. LÕentre-sol et le premier Žtage sont consacrŽs aux lettres chargŽes, aux envois dÕargent, ˆ la recherche des lettres perdues, aux services administratifs ; le postmaster Ń dont lÕobligeance polie mÕa ouvert lÕaccs de toutes les parties de ce Post-Office modle Ń et lÕassistant du postmaster, sont installŽs au premier Žtage, et ils communiquent avec leurs employŽs par un tŽlŽgraphe ˆ portŽe de la main ; leurs bureaux ne sont ni plus ni moins confortables que ceux de leurs employŽs ; il serait impossible, du reste, quÕils le fussent davantage. Un ascenseur met en communication les quatre Žtages occupŽs par le Post-Office. Un dernier dŽtail : plusieurs dames, vtues avec une ŽlŽgante simplicitŽ, sont au nombre des employŽs des bureaux, notamment dans celui de la recherche des lettres ŽgarŽes. Le Post-Office de New York a cožtŽ fort cher ; mais la merveilleuse entente avec laquelle les services y sont distribuŽs permet de rŽaliser des Žconomies de temps et dÕargent qui ne tarderont pas ˆ couvrir, et au-delˆ, les frais de cette installation, plus intelligente et pratique encore que luxueuse.

En sortant du Post-Office, traversons Fulton street et jetons un coup dÕĻil sur le marchŽ. CÕest une grossire construction en bois, sans ŽlŽgance aucune, mais o la glace employŽe ˆ profusion fait rŽgner une fra”cheur relative. On conserve dans la glace le poisson, la viande, la volaille. On me montre une oie qui a ŽtŽ tuŽe au mois de dŽcembre dans le Canada, et qui est demeurŽe des plus appŽtissantes, ˆ et lˆ quelques tortues. La SociŽtŽ protectrice des animaux vient dÕintenter un procs aux marchands qui ont lÕhabitude barbare de retourner sur le dos ces intŽressantes btes. Le procs nÕest pas vidŽ encore, et les arguments pour ou contre ne manquent pas : dÕun c™tŽ, Žtant donnŽ la structure particulire des tortues et les efforts persistants et douloureux auxquels elles se livrent pour reprendre leur position normale, il est certain que ce systme peut donner prise ˆ des critiques fondŽes ; mais, dÕun autre c™tŽ, comment procurer aux tortues le confort et les distractions nŽcessaires pour les retenir de leur plein grŽ dans lÕenceinte du marchŽ, dÕo elles sont destinŽes ˆ passer dans les cuisines, et les empcher de se diriger de prŽfŽrence vers la rivire ? Question ardue, et que nous ne nous chargeons pas de rŽsoudre.

Prenons plut™t un billet pour Astoria, aux abords du dŽtroit qui sŽpare Long Island du continent. Les grands navires de mer pourraient prendre cette voie pour arriver ˆ New York, et Žviter ainsi la navigation difficile des Narrows, si un Žnorme p‰tŽ de rocs nÕobstruait lÕentrŽe du dŽtroit, ˆ Hell Gate. Le gouvernement a entrepris de faire sauter ces rochers, et lÕopŽration sera exŽcutŽe avant peu. On a creusŽ dans le roc, sous le lit du dŽtroit, une sŽrie de galeries en Žventail, en laissant seulement debout assez de blocs ou de piliers pour empcher lÕeffondrement partiel du rocher. Une multitude de trous ont ŽtŽ percŽs dans ces piliers : quand tout sera prt, on les remplira de dynamite et on fera sauter les galeries au moyen dÕune Žtincelle Žlectrique. Le rŽcif enlevŽ, New York aura sur lÕOcŽan deux grandes portes au lieu dÕune. Nous visitons avec conscience les government-works, et nous nous attablons auprs de la station devant un verre de pop bier, en attendant le retour du steamer qui fait le service de la rivire de lÕEst jusquÕau haut de lՔle Manhattan. La pop bier, cÕest la bire recommandŽe par les SociŽtŽs de tempŽrance : de lÕeau glacŽe avec du gingembre, pŽtillant comme du vin de Champagne. Ce nÕest quÕune illusion, mais une illusion hygiŽnique. Voici un lŽger steamer qui aborde au pier, avec le drapeau brŽsilien ˆ lÕavant et le drapeau des ƒtats-Unis ˆ lÕarrire. Il amne lÕempereur don Pedro, le plus infatigable des empereurs, qui vient visiter, sans aucun apparat, selon son habitude, les government-works. Voici enfin notre steamer ˆ double Žtage, le Morisania, dÕo sՎchappent les sons joyeux dÕune harpe et de deux violons. On danse ˆ bord du Morisania. Deux ou trois picnics y sont rŽunis : une Žcole dÕenfants de diffŽrents ‰ges, garons et filles mlŽs, avec leurs institutrices, et un autre picnic de jeunes gens et de jeunes filles. On valse et on danse des contredanses : un bossu figure au nombre des danseurs les plus dŽterminŽs, sans que personne y trouve ˆ redire et ˆ rire ; tout ce monde sÕen donne ˆ cĻur joie. Nous longeons Blackwell-Island o se trouvent accumulŽs la prison, le workhouse et la maison des fous, sur laquelle la foudre vient prŽcisŽment de tomber ; mais cela ne ralentit pas les danses, qui se prolongent jusquÕau moment o le joyeux steamer stoppe ˆ lÕembarcadre de Brooklyn. De lˆ nous allons visiter un asile-Žcole pour les enfants des rues, Žtabli et soutenu par des personnes charitables de Brooklyn. Moyennant la modique somme de 10 cents (50 c.), et de 15 cents, selon les ‰ges, on y donne aux garons des rues, vendeurs de journaux, nettoyeurs de souliers, apprentis, etc., le souper, le g”te pour la nuit et le dŽjeuner. Le manager dŽcide souverainement, sur leur physionomie, sÕil y a lieu de les admettre ou non ; il leur remet le numŽro de leur lit et de la caisse destinŽe ˆ renfermer leurs habits, reoit leur argent en dŽp™t, et les fait passer dans une salle de bains dÕo ils sortent les pieds propres Ń nÕoublions pas que les souliers sont un luxe absolument inconnu ˆ cette variŽtŽ de boys Ń pour entrer dans une vaste chambre bien aŽrŽe o sont rangŽs deux Žtages de lits. On Žteint le gaz ˆ dix heures, et ˆ six heures du matin tout le monde est levŽ. Un dŽjeuner substantiel, composŽ de pain, de thŽ et de viande froide, est servi, et chacun va ˆ ses affaires. En hiver, une Žcole est annexŽe au refuge ; les dames patronnesses de lÕĪuvre y viennent ˆ tour de r™le donner des leons. Il y a aussi dans la mme maison une Žcole de couture pour les filles ; on leur enseigne ˆ se servir de la machine ˆ coudre moyennant la modique somme de 1 dollar, et, lorsquÕelles ont achevŽ cet apprentissage indispensable, on leur dŽlivre un certificat de capacitŽ. Il y a en Europe des institutions analogues, mais je nÕai vu nulle part rŽgner autant dÕordre et une propretŽ aussi exquise.

Les AmŽricains en gŽnŽral, et les habitants de Brooklyn en particulier, ont une manire de passer leurs soirŽes qui pourrait, ˆ la rigueur, sembler monotone, mais qui a lÕavantage de nÕexiger aucun effort du corps et de lÕesprit. Ils se balancent mollement dans leurs rocking chairs (chaises ˆ bascule) ou sÕasseyent tout bonnement sur lÕescalier de la rue. Les riches aussi bien que les pauvres Ń ˆ Brooklyn du moins Ń partagent cette habitude dŽmocratique. Que faire, au surplus, par cette chaleur tropicale o tout mouvement est une fatigue, et o les maisons sont des fournaises ? LÕaristocratie de la 5e avenue est allŽe chercher la fra”cheur dans les stations de bains ; elle est ˆ Saratoga, ˆ Newport, ˆ Long-Branch, o les dames Žtalent des toilettes qui ne doivent rien ˆ celles de leurs sĻurs, les ŽlŽgantes habituŽes de Trouville ; tous les conforts et tous les plaisirs sont rŽunis dans les immenses h™tels de ces lieux de villŽgiature aristocratique. CÕest de lˆ que les modes Ń venues de Paris Ń rayonnent sur les rŽgions les plus reculŽes du Nouveau-Monde. On ne sÕy habille point et mme on nÕy marche point avec la simplicitŽ et le laisser-aller qui mÕont frappŽ ˆ New York et ˆ Philadelphie. Les reines de la mode ont mme inventŽ une nouvelle manire de marcher, dite ˆ la Kanguroo, dont les journaux du high-life Žtaient nagure unanimes ˆ vanter les attitudes et les mouvements gracieux. Bien cambrŽes sur les hanches, le buste autant que possible en saillie, les avant-bras collŽs au buste, les deux pattes Ń je me trompe Ń les deux mains portŽes en avant ˆ la manire distinguŽe de lÕanimal venu dÕAustralie, les Kanguriennes procdent par une sŽrie de soubresauts lŽgrement ondulatoires, dont lÕeffet est inŽnarrable et irrŽsistible. Les loisirs me manquent en ce moment pour aller admirer les Kanguriennes ˆ Newport ou ˆ Saratoga. Je me contente de chercher le frais ˆ Coney Island, la station de bains la plus rapprochŽe et la plus populaire de New York : on y va en une heure par le car et le chemin de fer. On peut se passer de bateau ˆ vapeur. Quoique Coney-Island se dŽcore du nom dՔle, qui Žveille gŽnŽralement des idŽes rafra”chissantes, elle nÕest sŽparŽe que par un simple ruisseau de la terre ferme. La brise y fait totalement dŽfaut ; en revanche, les moustiques y dŽploient une activitŽ de Yankees.

Au retour, des groupes animŽs des deux sexes se livrent aux douceurs de la flirtation. Les jeunes misses sont trs dŽmonstratives ; mais les lois de la dŽcence ne cessent point dՐtre observŽes. ƒvidemment, la libertŽ dont jouissent les jeunes AmŽricaines est trs grande ; peut-tre mme seraient-elles tentŽes dÕen abuser, si elles trouvaient plus aisŽment des complices. Mais la complicitŽ cožte cher ; nous sommes ici dans un pays qui admet la validitŽ des promesses de mariage et la recherche de la paternitŽ. Cela donne ˆ rŽflŽchir aux gens les plus entreprenants, quoique lÕillustre jurisconsulte allemand, Zacchari¾, comparant les femmes ˆ des forteresses, ait soutenu, avec une galanterie toute germanique, que les forteresses fŽminines succombent plut™t par suite de la mollesse de la dŽfense que gr‰ce ˆ la vigueur de lÕattaque : dÕo il concluait ˆ la nŽcessitŽ dÕinterdire la recherche de la paternitŽ, afin dÕencourager au plus haut point la dŽfense. On mÕassure que les lois amŽricaines obtiennent un rŽsultat satisfaisant en refrŽnant la vigueur de lÕattaque ; cÕest pourquoi je me plais ˆ espŽrer que la flirtation animŽe dont jÕai ŽtŽ tŽmoin ˆ mon retour de Coney-Island nÕaura pas eu de consŽquences regrettables.

 


 

VI. LES MINES DU NEW JERSEY Ń BALTIMORE

 

New York, le 20 juillet 1876.

 

 

Me voici de retour de deux excursions faites lÕune dans la rŽgion minire de lՃtat de New Jersey, lÕautre ˆ Baltimore et ˆ Washington. Nous avions pris de bon matin, pour aller dans le New Jersey, le train de retour du lait : Ń celui du soir apporte le lait ˆ New York, le n™tre emportait les bo”tes vides, avec adjonction dÕun petit nombre de voyageurs. LÕaspect de New York entre cinq et six heures du matin nÕest pas prŽcisŽment flatteur. On ne rencontre gure que des balayeurs en petit nombre, des ouvriers et des ouvrires se rendant ˆ leur travail dans des costumes trs nŽgligŽs : les hommes portent invariablement un chapeau mou qui ressemble au fameux armet de Membrin, et qui est, par excellence, la coiffure amŽricaine ; les femmes sont vtues dÕun indescriptible ramassis de vieilles robes, de vieux ch‰les trouŽs et tachŽs, et de chapeaux fanŽs, ˆ ne pas toucher avec des pincettes. Cette habitude de se vtir de dŽfroques de seconde ou de troisime main, que les Irlandais ont importŽe aux ƒtats-Unis, doit Žvidemment contribuer ˆ conserver la puretŽ des mĻurs, et nous commenons, gr‰ce au ciel, ˆ nous dŽsinfecter assez de la corruption de la vieille Europe pour ne pas prŽfŽrer des mĻurs moins pures et des robes plus propres. Peut-tre, ˆ la vŽritŽ, la chertŽ des Žtoffes neuves Ń nÕoublions pas que nous sommes dans un pays protectionniste ˆ outrance Ń oblige-t-elle les gens pauvres ˆ user jusquՈ la corde et au-delˆ ce qui a ŽtŽ une robe et un habit. Quoi quÕil en soit, cÕest une habitude plus Žconomique et morale quÕesthŽtique.

Le Middland railway, qui nous emporte avec un nombre formidable de bo”tes ˆ lait, a une gare commune avec le chemin de fer de Pennsylvanie. CÕest un chemin de fer en faillite ; on lÕexploite pour le compte des crŽanciers de la Compagnie, et le fait nÕest pas rare aux ƒtats-Unis, o un chemin de fer est une entreprise comme une autre. La concurrence non limitŽe et rŽglementŽe produit naturellement, dans cette industrie, ses effets bons et mauvais ; mais les premiers lÕemportent singulirement sur les seconds. Les actionnaires des lignes qui tombent en dŽconfiture sont ˆ plaindre sans doute, mais comme le public est servi ! Avec quelle sollicitude les compagnies concurrentes sÕoccupent de son bien-tre, et parfois aussi avec quelle ardeur salutaire elles se disputent sa clientle ! En ce moment, par exemple, dÕimmenses pancartes affichŽes dans Broadway annoncent dՎnormes rŽductions de prix pour Chicago et les autres grandes villes de lÕOuest, trains directs. Quatre lignes rivales se disputent dans cette direction les voyageurs ˆ grande distance ; il est possible quÕelles finissent par sÕentendre Ń mais, en attendant, les voyageurs profitent de la concurrence quÕelles se font Ń et sÕil leur arrivait de sÕentendre trop aprs ne sՐtre pas entendues assez, un cinquime concurrent ne manquerait pas dÕintervenir. En tout cas, lÕimmense avantage de ce systme, cÕest dÕavoir portŽ ˆ son maximum la multiplication des chemins de fer Ń les ƒtats-Unis en ont ˆ eux seuls, pour 40 millions dÕhabitants, presque autant que lÕEurope pour 300 millions. Ń La production des moyens de locomotion y est aussi abondante quÕelle peut lՐtre, et lÕon sait quÕabondance est partout et toujours synonyme de bon marchŽ. Ė ne consulter que les tarifs, les prix peuvent sembler aussi ŽlevŽs quÕen Europe, mais il ne faut pas oublier quÕon dŽpense ici aussi aisŽment 1 dollar que chez nous une pice de 2 francs ou mme de 1 franc, et, dÕun autre c™tŽ, que les localitŽs o nÕexistent ni chemins de fer ni tramways sont lÕexception, tandis quÕelles sont encore la rgle dans la plus grande partie de lÕEurope ; or, lÕabsence ou lÕinsuffisance des moyens de transport perfectionnŽs, nÕest-ce pas lՎquivalent du maximum de chertŽ des moyens de transport ?

Le  Middland railway est amŽnagŽ dÕune faon conforme ˆ lՎtat de sa fortune ; les bancs de notre longue voiture sont en bois, mais on y trouve comme partout une fontaine dÕeau glacŽe o lÕon peut aller sÕabreuver ˆ discrŽtion et sans frais, et dans lÕallŽe du milieu circulent librement les marchands dÕice creams et les boys, pieds nus, avec leurs assortiments de journaux. Le pays est montueux et boisŽ : on se croirait dans les Vosges. Les maisons, comme la plupart de celles que jÕai vues dans les campagnes, sont en planches, et, gr‰ce ˆ lÕabondance du bois, elles cožtent peu ˆ b‰tir : les plus ŽlŽgantes sont peintes en blanc avec des persiennes vertes ; le plus grand nombre ne sont pas peintes du tout. Les stations de chemins de fer, en bois comme les maisons, sont dÕune simplicitŽ primitive ; il y a un bureau pour les tickets, un bureau pour le tŽlŽgraphe dont le cliquetis se fait entendre sans dŽsemparer, une salle pour les gentlemen, une autre salle pour les ladies, avec des chaises de bois : grandes ou petites, voilˆ toutes les stations amŽricaines.

Mme simplicitŽ dans les amŽnagements industriels. Ė Franklin, petite agglomŽration de quelques centaines dÕhabitants, nous visitons une mine, ou plut™t une carrire Ń car on y travaille ˆ ciel ouvert Ń de franklinite, un minerai des plus riches, de fer, manganse et zinc. Une simple cabane abrite le conducteur de lÕexploitation. La veine est superbe, mais peut-tre nÕen tire-t-on pas tout le parti quÕon en pourrait tirer. Au dire dÕun ingŽnieur de nos compagnons, les AmŽricains, qui sont les mŽcaniciens les plus hardis et les plus ingŽnieux du monde, sont, en revanche, de mŽdiocres chimistes. Les richesses minŽrales dont ils disposent sont telles, quÕils peuvent encore se contenter de les exploiter grosso modo. Les ouvriers sont payŽs ˆ raison de 1 dollar ou 1 dollar 10 ; les boys, ˆ raison de 50 cents pour la journŽe de dix heures. Les salaires Žtaient beaucoup plus ŽlevŽs autrefois ; mais les ƒtats-Unis subissent aujourdÕhui les dŽsastreuses consŽquences de la guerre et de la protection, et la crise qui a ŽclatŽ au mois dÕoctobre 1873 ne semble pas prs dÕavoir un terme.

De Franklin, nous allons ˆ Ogdensburg, dans le district de Sparte, o se trouve une autre exploitation de minerai de zinc. Nous sommes dans le comtŽ de Sussex. Chaque comtŽ est divisŽ en districts dÕun millier dÕhabitants au moins ; chaque district se gouverne lui-mme, et lÕadministration locale peut naturellement sÕy recruter beaucoup mieux que dans de petites communes de quelques centaines dÕhabitants. Ogdensburg ne possde que quelques maisons, parmi lesquelles deux boarding houses, h™telleries de campagne qui nÕont rien ˆ envier, sous le rapport de la propretŽ et du confort, aux grands h™tels des villes. Il y a un piano et des livres au salon, et, quoique nous soyons dans le district de Sparte, nous ne sommes pas rŽduits ˆ manger du brouet noir. La nuit est tombŽe, ce qui nous permet heureusement dՎchapper ˆ Gargling et ˆ Sozodont, qui nous ont poursuivis avec acharnement ˆ New York, ˆ Brooklyn, ˆ Philadelphie, ˆ Franklin et ˆ Ogdensburg, sur le Middland railway comme sur le Pennsylvania, et qui nous rattraperont bient™t, hŽlas ! ˆ Baltimore et ˆ Washington. Ė mon arrivŽe ˆ New York, le premier mot que jÕavais lu ˆ lÕembarcadre, cՎtait Sozodont ! Je lÕavais retrouvŽ le long des murailles et sur les planches des piers, tant™t seul, tant™t serrŽ de prs par Gargling, comme M. de Pourceaugnac poursuivi par les matassins. CÕest un duel homŽrique entre le gargarisme de Gargling, Gargling oil, et la poudre dentifrice de Sozodont. Seulement Sozodont me para”t avoir lÕavantage sur Gargling. Gargling affiche son gargarisme : Gargling oil, tandis que Sozodont nÕaffiche que : Sozodont.

 

Moi seul, et cÕest assez....

 

Un moment jÕavais cru, je lÕavoue, ˆ la victoire de Gargling : toutes les perches horizontales qui cl™turent les champs le long du chemin de fer de Pennsylvanie cŽlbrent la gloire du Gargling oil ; mais, en retrouvant Sozodont imprimŽ sur les rochers les plus inaccessibles et jusque sous lÕarche obscure dÕun pont, jÕai compris la supŽrioritŽ de Sozodont. CÕest Žgal, cÕest agaant ˆ la fin, Sozodont. Sozodont ! que me veux-tu ?

Nous repartons le lendemain samedi, ˆ neuf heures dix minutes du soir, de New York, et nous arrivons le lendemain, ˆ quatre heures et demie du matin, ˆ Baltimore, la ville la plus aristocratique des ƒtats-Unis et non la moins jolie. Une gracieuse hospitalitŽ nous est offerte dans une maison de campagne du voisinage. Nous profitons de lÕheure matinale pour faire un tour de promenade. Des bosquets, des prairies, des maisons en bois, ombragŽes dÕarbres au feuillage touffu avec piazza, galerie o lÕon prend le frais dans un fauteuil ˆ bascule, des plants de ma•s de sept pieds de haut, une voiture attelŽe dÕune manire irrŽprochable, qui traverse la route, conduite par un cocher noir ˆ lÕair comme il faut, un cocher du faubourg Saint-Germain, ˆ la couleur prs, voilˆ ce qui frappe dÕabord nos regards. Derrire une cl™ture, sous un poirier, une jolie enfant de douze ans, ˆ la physionomie avenante et fine, aux yeux pleins de douceur et de bontŽ, nous salue dÕun good morning harmonieux, en nous offrant gentiment ˆ mon compagnon et ˆ moi deux poires quÕelle vient de cueillir. LÕaimable bienvenue et le charmant pays !

Un peu plus tard, ˆ lÕheure des offices, nous prenons le car pour aller visiter Baltimore. Une affiche bien en vue prie les gentlemen de ne pas cracher sur le parquet, par respect pour les dames. Des dames, il y en a de toutes les couleurs : des blanches, aux traits rŽguliers, avec des sourcils noirs, fins et bien arquŽs, Ń des mul‰tresses et des nŽgresses dont les traits semblent faonnŽs ˆ la hache, celles-ci encore un peu gauches et gnŽes dՐtre assises ˆ c™tŽ des blanches. LÕune dÕelles, vtue dÕune robe ˆ couleur voyante, avec un chapeau fleuri qui venait peut-tre du passage du Saumon, le menton prognathe accusant une parentŽ rapprochŽe avec la race simienne, montait pour la premire fois dans un car ; elle ne savait comment sÕy prendre pour payer. Un gentleman blanc lui indique avec obligeance le box o chacun dŽpose librement le prix de la course. Les dames amŽricaines nÕexercent point dans les voitures des chemins de fer et dans les cars la domination tyrannique quÕon leur attribue : quand toutes les places sont prises, elles restent debout, la main passŽe dans une des courroies qui pendent le long de la travŽe ; mais, ce qui est vrai, cÕest que les gentlemen assis sÕempressent gŽnŽralement de leur offrir leurs places, quÕelles acceptent non moins gŽnŽralement. On est frappŽ, du reste, de la politesse rŽelle des mĻurs amŽricaines, malgrŽ le sans-faon de la tenue et des allures. Toutes les indications que je suis obligŽ de demander, Ń dans quel anglais, ™ ciel ! Ń me sont donnŽes avec une obligeance parfaite. On sÕaperoit vite quÕil nÕexiste dans ce pays, sauf exception, ni aristocratie ni populace ; on nÕest affligŽ nulle part du spectacle de la grossiretŽ et des mauvaises mĻurs Ń je nÕai vu encore quÕun ivrogne ˆ New York, deux ou trois mul‰tresses sՎtalant sur le trottoir ˆ Washington, et je nÕai pas ŽtŽ tŽmoin dÕune seule rixe ; mais lÕabsence de raffinement et dՎlŽgance dans les manires nÕest pas moins frappante. Le contact de la classe supŽrieure a ŽlevŽ le niveau de la masse ; mais peut-tre le contact de la masse a-t-il, dÕun autre c™tŽ, abaissŽ le niveau de la classe supŽrieure. Les mĻurs forment ainsi une sorte de moyenne, Žgalement ŽloignŽe de lÕextrme grossiretŽ et de lÕextrme raffinement.

Exemple ˆ peu prs unique aux ƒtats-Unis : Baltimore nÕest pas b‰ti sur un terrain absolument plat ; on y monte et on y descend, et quoique les maisons rouges, ˆ persiennes vertes et ˆ escaliers dÕune blancheur aveuglante, y soient en majoritŽ, on en voit dÕautres. Les magasins sont fermŽs ˆ cause du dimanche, mais il nÕy a pas de volets aux Žtalages. Ė Baltimore, comme ˆ New York, on se contente de laisser le gaz allumŽ toute la nuit ; les policemen, en faisant leur ronde, examinent si tout est en ordre, et les voleurs de nuit Žchapperaient malaisŽment ˆ leurs regards et ˆ ceux des passants. Voici un Žtalage de modiste, avec des centennial corsets, corsets du Centenaire. Voici une pharmacie avec sa fontaine dÕeau de Vichy et de Kissingen. Ń On consomme en un jour aux ƒtats-Unis, combinŽe avec les sirops les plus variŽs, depuis le Ē nectar Č jusquՈ la salsepareille, plus dÕeau de Vichy que les sources nÕen fournissent en un an. Voici le holy tree, restaurant de la tempŽrance ; voici un magasin de musique o sՎtale la photographie du professeur William Miller, champion grŽco-romain dÕAmŽrique et dÕAustralie, un vigoureux gaillard, fort en biceps ; voici lÕenseigne dÕun Ē mŽdecin spŽcial Č pour les yeux et les oreilles, et dÕun autre mŽdecin non moins spŽcial pour la gorge et lÕestomac ; voici une Žglise mŽthodiste : un prŽdicateur maigre sÕy promne avec agitation derrire son pupitre. Il Žnumre, en faisant des gestes dÕune vŽhŽmence extraordinaire, les diverses tentations qui assigent incessamment les hommes dans leurs maisons, ˆ leurs comptoirs, dans les rues et jusque dans les Žglises. La seule tentation que paraisse Žprouver son auditoire, muni dՎventails japonais, cÕest de cŽder ˆ une irrŽsistible somnolence. NÕoublions pas que le thermomtre marque aux environs de 40 degrŽs centigrades au-dessus de zŽro. Voici la cathŽdrale catholique Ń Baltimore est le sige dÕun archevchŽ et lÕun des foyers principaux du catholicisme aux ƒtats-Unis. CÕest un assez bel Ždifice en pierre grise, avec un portique grec. Au milieu, une rotonde, autour de laquelle se dŽroule cette inscription en style lapidaire : Ē Ceci est la maison de Dieu, qui est lՎglise du Dieu vivant et la pierre angulaire de la vŽritŽ. Č Un prtre dit la messe ; dans une galerie supŽrieure deux sĻurs de charitŽ, avec leurs bonnets ˆ grandes ailes, accompagnent un troupeau de jeunes filles vtues de blanc ; un fauteuil rouge sous un dais marque la place de lÕarchevque ; assistance mŽdiocrement nombreuse, mais recueillie, o le type irlandais domine. Voici enfin une Žglise ngre, de la secte des baptistes ; ˆ lÕentrŽe, un avis en grosses lettres prŽvient le public Ē quÕil nÕest pas permis de fumer dans cette Žglise. Č Il y a au rez-de-chaussŽe une salle vide ; montons au premier Žtage : lÕoffice vient de finir, mais la salle Ń un vaste parallŽlogramme aux murs blanchis sans ornements Ń est encore remplie dÕun auditoire dont la couleur va du noir dՎbne au brun clair, et mme au blanc lŽgrement bruni. Auditoire trs proprement vtu : les hommes portent des paletots noirs ou gris et des gilets blancs ; des cha”nes dÕor ou de similor avec des breloques sՎtalent sur les gilets ; les femmes, les yeux vifs, la physionomie animŽe, ont des robes de toutes les couleurs ; il y a des parterres de fleurs sur les chapeaux. Trois gentlemen noirs, munis dՎventails japonais, sont accoudŽs au pupitre, o se trouve placŽe une sŽbile devant laquelle lÕauditoire dŽfile en dŽposant son offrande. Il sÕagit dÕune collecte pour lÕentretien de lՎglise. On sait que les Žglises ngres, aussi bien que les Žglises blanches, sont entretenues uniquement par des contributions volontaires. Tout ce monde colorŽ a lÕair fort gai ; on dirait une bande dՎcoliers faisant lՎcole buissonnire plut™t quÕun grave troupeau de fidles baptistes.

Les ngres sont admis dans les Žglises et ils peuvent envoyer leurs enfants aux Žcoles blanches ; mais, malgrŽ tout, le prŽjugŽ de couleur nÕest pas encore dissipŽ. Ė lՎglise des blancs, la charitŽ chrŽtienne ne les tolre quÕavec une contrainte visible ; ˆ lՎcole, les petits blancs se battent avec les nŽgrillons. Enfin, les ngres ont leurs cimetires particuliers, aussi bien que les catholiques, qui refusent, aux ƒtats-Unis comme en Europe, de dormir du sommeil Žternel ˆ c™tŽ des membres des autres cultes. JÕai quittŽ lÕintolŽrance dans lÕancien monde, je la retrouve dans le nouveau. Un bureau de police est ouvert ˆ c™tŽ de lՎglise ngre. Nous y entrons. Dans le vaste parloir, o deux agents de police sont de service, nous nous arrtons devant les photographies des voleurs et assassins notables que la justice a logŽs ou loge aux frais de lՃtat. On emploie un moyen bizarre mais efficace pour les dŽcider ˆ laisser reproduire leurs traits, gŽnŽralement peu flatteurs pour la race humaine ; ceux qui refusent de poser devant lÕobjectif sont promenŽs dans les rues de Baltimore avec un Žcriteau portant en grosses lettres : Ē Voleur ou Assassin ! Č Ce procŽdŽ, qui fait souvenir du roman de Nathaniel Hawthorne, la Lettre rouge, manque rarement son effet. Les plus rŽcalcitrants finissent par se soumettre. Je constate, ˆ lÕhonneur du beau sexe, que les dames sont en minoritŽ dans cette vilaine sociŽtŽ.

Le lendemain, nous allons visiter le Druids park, parc des Druides, qui est le bois de Boulogne de Baltimore. Nous entrons en conversation avec notre cocher ngre. Il a ŽtŽ esclave et a servi pendant la guerre. Il ne sait pas Žcrire, mais il sait Žpeler et lit mme assez couramment les caractres imprimŽs ; sa femme, qui est plus jeune que lui Ń il a trente-trois ans et elle en a vingt-sept Ń a pu aller ˆ lՎcole, et elle sait trs bien lire et Žcrire. Elle est blanchisseuse, et gagne de 4 ˆ 5 dollars par semaine, en travaillant chez elle. Elle gagnerait davantage en allant en journŽe, mais elle ne pourrait pas soigner son mŽnage et sÕoccuper de ses enfants. Ils en ont deux, un garon et une fille. Ń Ē Les envoyez-vous ˆ lՎcole ? Ń Non ; ils sont trs jeunes ; le garon a huit ans, et la fille six. DÕailleurs, nous nÕavons pas encore dՎcole quotidienne ; on est en train dÕen b‰tir une. Ń Pourquoi nÕenvoyez-vous pas vos enfants aux Žcoles des blancs ? Ń Nous nÕai-mons pas cela ; ils se disputent et se battent avec les enfants blancs. Ń Ė quelle religion appartenez-vous ? Ń Je suis catholique. Ń Avez-vous des prtres de couleur ? Ń Non ; ils sont tous blancs, mais il y a des ngres qui Žtudient pour devenir prtres. Ń Avez-vous des Žglises catholiques ngres ? Ń Oui, il y en a une, et on est en train dÕen b‰tir une seconde, avec une Žcole o jÕenverrai mes en-fants. Ń Est-ce que vous vous tirez dÕaffaire ? Ń Oui, mais tout juste. Les loyers sont trs chers. Je paie 15 dollars de loyer par mois pour ma petite maison en bois. Avez-vous des Žconomies ? Ń JÕen avais avant mon mariage et je les avais placŽes dans une banque. On mÕa dit que la banque nՎtait pas solide et je les ai retirŽes. Alors il mÕa fallu payer des dettes et monter mon mŽnage ; maintenant, il ne mÕen reste plus. Ń ętes-vous content de nՐtre plus esclave ? Ń Oh ! oui, certainement. Ń Et les autres, sont-ils contents ? Ń Je ne sais pas ce que pensent les autres, je parle pour moi. Č Ń Un autre ngre qui nous a servi de guide le lendemain ˆ Washington sÕest montrŽ moins affirmatif. Comme nous lui demandions sÕil Žtait satisfait dՐtre libre : Ń Ē Je crois que oui, nous dit-il. Ń Comment ! vous croyez que oui ? vous nÕen tes donc pas sžr ? Ń Je ne pourrais pas le jurer. Č Et il nous fut impossible de tirer de lui autre chose que cette rŽponse laconique. Notre cocher de Baltimore a une physionomie douce et passablement intelligente, le front ŽlevŽ, mais un peu Žtroit et fuyant, des yeux vifs et bons. Au retour, son petit nŽgrillon vient nous ouvrir la barrire ; il sÕy prend gauchement. Le pre lui explique le mŽcanisme de la g‰chette, en souriant avec bonhomie ; la porte finit par sÕouvrir, et le nŽgrillon, tout joyeux dÕavoir rŽsolu ce problme difficile, sՎloigne en gambadant.

Dans lÕaprs-d”nŽe, nous faisons une excursion en bateau ˆ vapeur dans la Potapsca, branche de la baie de Chesapeake, sur laquelle est b‰tie la ville de Baltimore. Nous visitons une fabrique de briques rŽfractaires et de tuyaux en terra cotta, dont on se sert pour les Žgouts de prŽfŽrence aux tuyaux de fonte, et un elevator. Nous avions beaucoup entendu parler des elevators de Chicago. Celui-ci est construit sur le mme modle. CÕest un Žnorme b‰timent en briques rouges de 180 pieds de hauteur, aussi long que haut et moins large de moitiŽ, situŽ au bord de lÕeau. Les wagons du chemin de fer viennent sÕy dŽcharger au rez-de-chaussŽe, dÕo un ruban sans fin ˆ godets monte le grain aux Žtages supŽrieurs. Il y reste emmagasinŽ jusquՈ ce quÕon juge le moment favorable pour lÕexporter. Alors, il est versŽ par des tuyaux en bois dans le navire placŽ ˆ quai. Deux machines ˆ vapeur, ensemble dÕune force de 300 chevaux, suffisent ˆ accomplir tout le travail de cet elevator, qui peut contenir 1 million 1/2 de boisseaux de grains. LÕemmagasinage pour dix jours et la rŽexpŽdition se paient ˆ raison de 1,25 cents par boisseau ; lÕemmagasinage pour chaque quinzaine supplŽmentaire, 3/8 cents. Avant lÕinvention de cet Žnorme et ingŽnieux mŽcanisme qui embarque les grains dÕune faon pour ainsi dire automatique, les frais dÕembarquement seuls sՎlevaient ˆ 3 cents par boisseau ; aussi commence-t-on ˆ en Žtablir dans tous les ports dÕo sÕexpŽdient des cŽrŽales. Au moment o nous visitons elevator de Baltimore, il sÕen Žcoule des torrents de ma•s avec le bruit de lÕeau qui se prŽcipite dans les gouttires aprs une violente pluie dÕorage. Nous jetons un dernier coup dÕĻil sur le panorama pittoresque de la baie, et nous passons une soirŽe dŽlicieuse, mollement bercŽ dans un rocking chair sur la piazza de la maison hospitalire qui nous a accueilli. Une caille ˆ aigrette de la Californie, un cardinal, le rossignol de la Virginie, et un oiseau moqueur, nous rŽjouissent de leur plumage ou de leur chant. Seulement, il y a trop de mouches, et passablement de moustiques. Les mouches, on les chasse pendant le d”ner en posant sur la table un mŽcanisme aussi simple quÕingŽnieux, une tige verticale surmontŽe de deux branches horizontales ˆ palettes quÕun mouvement dÕhorlogerie fait tourner. On se prŽserve du moustique Ń ennemi nocturne autrement redoutable Ń en entourant son lit dÕune enveloppe de gaze hermŽtiquement fermŽe, sous laquelle on se glisse avec toutes les prŽcautions nŽcessaires pour ne pas introduire dans la place lÕinsecte fŽroce qui r™de, qu¾rens quem devoret[5], en susurrant son chant de guerre. Le lendemain matin de bonne heure, lÕoiseau moqueur nous rŽveille en chantant lÕair des Lampions aussi correctement que pourrait le faire un vieil habituŽ des clubs, et deux heures plus tard nous sommes ˆ Washington.

 


 

VII. WASHINGTON Ń WEST-POINT

 

New York, le 24 juillet 1876.

 

 

Le Capitole est le centre et la raison dՐtre de Washington. CÕest un Žnorme Ždifice tout blanc, b‰ti sur une Žminence, ˆ 90 pieds au-dessus du niveau du Potomac. Il se compose de deux ailes spacieuses, affectŽes lÕune au SŽnat, lÕautre ˆ la Chambre des ReprŽsentants, avec un d™me de 300 pieds de haut, surmontŽ dÕune statue colossale de la LibertŽ. En comparant sa masse imposante aux habitations et aux Ždifices modestes qui lÕentourent ˆ une distance respectueuse, on croirait voir un majestueux ŽlŽphant blanc au milieu dÕun troupeau de rats. Du Capitole rayonnent dans tous les sens dÕimmenses avenues deux fois larges comme nos boulevards, mais encore, pour la plupart, dŽgarnies de maisons. Cˆ et lˆ un parc, et ˆ lÕautre bout de lÕavenue de Pennsylvanie Ń la seule qui existe sŽrieusement Ń la Maison-Blanche, demeure du PrŽsident des ƒtats-Unis. Entrons au Capitole. Inutile de dire quÕil nÕest pas nŽcessaire dÕen demander la permission. Nulle part on nÕaperoit de gardiens ni de sentinelles, et toutes les portes sont ouvertes. Nous montons, par de larges escaliers Ń les habituŽs prennent de prŽfŽrence lÕascenseur Ń jusquÕau premier Žtage ; les escaliers sont trs proprement tenus, il y a des crachoirs sur tous les paliers. Ė lÕune des portes de la rotonde nous nous arrtons un moment devant une boutique de cigares et devant une autre boutique composite o une marchande trs loquace vend des photographies et des boutons de manchettes. La rotonde est ornŽe dÕune sŽrie de tableaux officiels : lÕArrivŽe de Christophe Colomb en AmŽrique, la DŽcouverte du Mississipi, le Baptme de Pocahontas, la DŽclaration dÕindŽpendance des ƒtats-Unis. Le gouvernement des ƒtats-Unis a employŽ, pour populariser cette galerie historique, un procŽdŽ infaillible. Il lÕa fait graver sur son papier-monnaie : certains greenbacks sont ornŽs du Baptme de Pocahontas ; dÕautres ont pour illustrations la DŽcouverte du Mississipi et la DŽclaration dÕindŽpendance. CÕest un procŽdŽ ingŽnieux de vulgarisation des Ļuvres dÕart et des connaissances historiques, mais, est-ce un procŽdŽ Žconomique ? Combien dՎcoles et de musŽes on aurait pu ouvrir avec ce quÕa cožtŽ au peuple amŽricain lÕexcs des Žmissions des greenbacks, et la dŽprŽciation qui sÕen est suivie ! Un large et ŽlŽgant couloir, sur lequel sÕouvrent les portes dÕune sŽrie de salles confortablement meublŽes, o se rŽunissent les commissions, nous conduit ˆ la galerie du SŽnat. Nous nous adressons ˆ un gardien qui nous prie poliment dÕentrer, sans faire la moindre tentative pour nous dŽbarrasser de notre canne et de notre chapeau Ń on ne conna”t encore que vaguement aux ƒtats-Unis la plaie des pourboires Ń et nous avons devant les yeux une salle rectangulaire de mŽdiocre grandeur, luxueusement ornŽe de tentures de soie jaune, avec trois rangs concentriques de bureaux et de fauteuils en acajou, sur lesquels sigent un petit nombre de sŽnateurs, nu-tte et les pieds ˆ leur place. La plupart, ˆ commencer par le prŽsident, ont ˆ la main un Žventail japonais quÕils agitent nonchalamment ; dÕautres font leur courrier ou jettent un coup dÕĻil distrait sur les congressionnal records placŽs sur leur bureau, tandis que le sŽnateur Merrimon, de la Caroline du Nord, prononce de sa place Ń il nÕy a pas de tribune Ń un discours vŽhŽment contre lÕexcs des dŽpenses publiques. Nous faisons le tour de la galerie o rgnent six ou sept rangŽes de banquettes ˆ dossiers garnies dՎtoffe grise et confortablement espacŽes ; la galerie est tout entire ouverte au public, ˆ lÕexception dÕun compartiment bleu qui constitue la loge diplomatique, et du compartiment vaste et commode, rŽservŽ aux journalistes au-dessus du fauteuil du prŽsident. Contrairement ˆ lÕopinion qui prŽvaut encore gŽnŽralement en Europe, les AmŽricains sont dÕavis que les journalistes chargŽs de rendre compte des dŽbats ont besoin de voir les orateurs, et mme de les entendre. En consŽquence de cette opinion paradoxale, on leur a attribuŽ les meilleures places de la galerie. Ce nÕest pas tout. Derrire leur compartiment sՎlve de plain-pied une salle meublŽe dÕune immense table, o quelques-uns sont en train de rŽdiger leurs notes. Une porte ouverte nous montre ˆ droite un bureau tŽlŽgraphique ˆ lÕusage exclusif de la presse ; ˆ gauche, un vaste cabinet de toilette avec une fontaine dÕeau glacŽe, des lavabos et le reste. DŽcidŽment, nous sommes bien dans le Nouveau-Monde. Nous passons devant une salle richement dŽcorŽe qui est rŽservŽe de lÕautre c™tŽ du couloir au PrŽsident et ˆ ses ministres ; nous jetons un coup dÕĻil sur la petite salle, dÕun aspect plus sŽvre, o se rŽunit la Cour suprme des ƒtats-Unis ; nous traversons une salle de marbre, et nous voici dans lÕaile de la Chambre des DŽputŽs. CÕest la reproduction ˆ peu prs exacte de celle que nous venons de visiter, avec cette seule diffŽrence que la salle des sŽances est plus grande et moins ŽlŽgante, quÕil y a sept rangŽes de pupitres au lieu de trois, et que les fauteuils sont en simple jonc. La discussion est sans intŽrt, on donne lecture dÕun bill prŽsentŽ par le gouvernement, et chacun vaque ˆ ses affaires. Nous passons dans la salle des journalistes : quelques-uns sont couchŽs tout de leur long sur la grande table ; ils sont chez eux ! Mais, en gŽnŽral, la tenue est excellente, et si lÕon se dit encore des injures au Congrs, Ń on allait sÕen dire une heure plus tard ˆ propos du budget de la guerre, Ń on a pris des habitudes de dŽcorum qui Žtaient autrefois complŽtement ignorŽes. Le temps nÕest plus o lÕillustre orateur Henri Clay pouvait, sans que personne y trouv‰t ˆ redire, interrompre une de ses bržlantes tirades patriotiques pour se moucher... sans mouchoir. Et avec quelle obligeante libŽralitŽ on met ˆ la disposition des journalistes, et mme des simples visiteurs, les volumineux documents du Congrs ! Nous dŽsirions nous procurer deux ou trois rapports : nous nous adressons ˆ un employŽ qui nous conduit auprs dÕun de ses collgues, lequel sÕinforme poliment de lÕobjet de notre demande, puis nous remet trois gros volumes brochŽs, en se donnant la peine de les faire emballer, sans rŽtribution aucune, et sans quÕil nous ait ŽtŽ nŽcessaire de dŽcliner nos noms et qualitŽs. CՎtait ˆ ne pas y croire ! Nous descendons ensuite au rez-de-chaussŽe, o un bar et un restaurant offrent aux membres du Congrs et au public mlŽs des consommations rafra”chissantes et substantielles ˆ des prix modŽrŽs, et nous sortons de ce Capitole hospitalier, dans lequel lÕart dÕamŽnager les services parlementaires nÕest surpassŽ que par la politesse des employŽs de tout ordre et par le dŽsir singulier quÕils manifestent en toute occasion dՐtre agrŽables au public. Le monde renversŽ !

Nous nous faisons conduire au Smithsonian Institute, institution scientifique et musŽe, Žtabli dans un superbe parc, gr‰ce ˆ un legs de 515 000 dollars fait par un simple citoyen, James Smithson, qui, ˆ lÕexemple de beaucoup de ses compatriotes, a lŽguŽ ˆ la postŽritŽ son nom avec ses dollars. Une vanitŽ bien placŽe, aprs tout. Le musŽe Smithsonien contient une collection intŽressante dÕoutils et dÕarmes prŽhistoriques, et les badauds peuvent y contempler une pierre de la grande muraille de la Chine. De lˆ nous allons ˆ la Maison-Blanche, dont les appartements de rŽception sont ouverts au public. La Maison-Blanche, malgrŽ son portique grec, ressemble ˆ une sous-prŽfecture de second ordre. Les appartements, suffisamment dŽcorŽs, sont bas de plafond. Au fond dÕune grande salle o rgne une fra”cheur relative, une vingtaine de visiteurs font la sieste dans les vastes fauteuils de la prŽsidence, revtus de leurs housses. LÕhuissier de service se garde de troubler leur repos ; seulement, quelques minutes avant cinq heures, il les prie de venir voir Ē autre chose Č, et il les conduit dans une sŽrie de petits appartements o ils peuvent contempler les traits dÕun certain nombre de PrŽsidents et de vice-PrŽsidents des ƒtats-Unis, puis il les ramne par un mouvement tournant sous le pŽristyle, en leur souhaitant le bonsoir.

De retour ˆ New York, nous remontons lÕHudson jusquՈ West Point. LÕHudson, cÕest le Rhin des ƒtats-Unis, le Rhin, moins les vieux burgs ruinŽs, mais plus large et plus variŽ dÕaspects. Aprs avoir c™toyŽ la longue ”le Manhattan, ˆ moitiŽ remplie par la ville de New York, on traverse la rŽgion des palissades, murailles de granit ˆ pic de 200 ˆ 600 pieds de hauteur qui bordent la rive droite du fleuve, tandis quՈ gauche sՎtagent, au milieu de bois Žpais dÕun vert intense, la multitude des villas de tous les styles et de toutes les couleurs des riches nŽgociants de New York. ‚ˆ et lˆ elles forment un groupe, ordinairement reliŽ par un tŽlŽgraphe local, qui permet aux voisins de correspondre entre eux, et mme de jouer aux Žchecs sans avoir besoin de se dŽranger de leur rocking chair. Je venais prŽcisŽment dՐtre tŽmoin, ˆ New York, dÕune petite scne qui mÕavait montrŽ toute lÕutilitŽ pratique du libre emploi du tŽlŽgraphe. Un individu se prŽsente dans un bureau pour obtenir un secours, en dŽclarant quÕil ne sortira pas avant de lÕavoir obtenu. On pousse un bouton. Au bout de quatre minutes para”t un agent de police, dont la seule prŽsence suffit pour faire battre en retraite ce visiteur importun. On sÕabonne ici ˆ lՎlectricitŽ comme au gaz. Ė la campagne, toutefois, on fait son gaz soi-mme, au moyen dÕun de ces appareils ingŽnieux que le gŽnie pratique des AmŽricains applique aux services les plus modestes. Mais revenons ˆ lÕHudson. Voici le Spuyten Duyvel Creek, embouchure de la rivire de Harlem, qui sŽpare lՔle Manhattan du continent. Voici Irwington, o demeurait Washington Irwing, que mon Guide illustrŽ compare avec aisance ˆ Shakespeare. Nous entrons ensuite dans le Tappan Zee, Žlargissement de lÕHudson, qui devient un lac jusquՈ ce quÕil se resserre de nouveau dans la rŽgion des Highlands, o il prend lÕaspect poŽtique du Rhin ˆ Bingen. Nous passons devant la fameuse prison de Sing-Sing qui a lÕapparence dÕune grande fabrique ; en face une glissoire amne de Rockland Lake jusquՈ une flottille de bateaux spŽciaux lՎnorme quantitŽ de glace que consomme New York. On sÕabonne ˆ la glace comme ˆ lՎlectricitŽ et au gaz. Seulement, le prix varie suivant la saison et la tempŽrature. En ce moment tropical on paie jusquՈ 70 cents (3 fr. 50) par semaine ; en temps ordinaire lÕabonnement tombe ˆ 30 cents et au-dessous. Voici enfin, dans le site le plus romantique du monde, sur un plateau entourŽ de montagnes boisŽes, et bordŽ par les sinuositŽs pittoresques de lÕHudson, lՃcole militaire de West Point. Les b‰timents sont construits en granit, sur un des c™tŽs dÕune large pelouse ; voici la bibliothque, o plusieurs cadets en petit uniforme gris clair et pantalon blanc sont occupŽs ˆ lire, sous les bustes de Washington et de Lafayette ; lÕun dÕeux est un mul‰tre. LՎglise est fermŽe, mais nous visitons les salles de cours, dont les portes sont ouvertes ; elles sont petites, mais admirablement tenues ; plus loin, un vaste corps de logement pour les Žlves ; plus loin encore, sur un autre c™tŽ de la pelouse, les jolies maisons toutes fleuries des professeurs et des fonctionnaires de lՃcole. Une seule sentinelle en faction suffit pour garder ce groupe dՎtablissements militaires. Voici encore des batteries de canons pour les exercices du tir, et plus bas, sÕavanant en pointe vers lÕHudson, un promontoire boisŽ, avec de jolis sentiers ombreux, o lÕon vient faire des piqueniques. Plusieurs jeunes couples sont en train de flirter, mais sans y mettre une activitŽ dangereuse. Ici un jeune homme est profondŽment endormi tandis que sa compagne Žcarte avec une tendre sollicitude les mouches et les moustiques ; lˆ, une jeune fille lit ˆ haute voix la New York Tribune, pendant que son compagnon, que cette lecture para”t intŽresser vivement, tient une umbrella ouverte au-dessus de la jolie tte de la lectrice. Il est Žvident que la flirtation ainsi comprise et pratiquŽe nÕa rien de particulirement menaant pour les mĻurs. Mais nÕest-elle jamais entendue autrement ? DÕaprs toutes les informations que jÕai pu prendre jusquՈ prŽsent, les accidents sont infiniment plus rares, sous ce rŽgime de free trade, que sous le rŽgime de protection usitŽ en Europe. Les jeunes gens des deux sexes vivent ensemble, comme des camarades, font des promenades et des excursions, vont au bal et au spectacle, par couples ou en bande, sans que les parents sÕen inquitent autrement ; des deux c™tŽs, on apprend ˆ se conna”tre beaucoup mieux quÕil nÕest possible de le faire dans des entrevues officielles, sous lÕĻil inquisiteur dÕun chaperon. Comme on nÕa point lÕhabitude de doter les jeunes filles, les mariages sont presque toujours des mariages dÕinclination, et quoique la statistique demeure muette sur ce point, il semble que les unions contractŽes sous les auspices de la libertŽ du commerce entre les deux sexes soient gŽnŽralement heureuses. En tout cas, les jeunes filles apprennent de bonne heure ˆ se protŽger et ˆ se tirer dÕaffaire elles-mmes ; nulle part, dans les cars, les chemins de fer et les bateaux ˆ vapeur, on ne les voit embarrassŽes de leur personne ; elles prennent elles-mmes leurs tickets et sÕoccupent de leurs bagages sans rŽclamer aucune aide. Est-ce un mal ? Et puisque lՎtat actuel de nos idŽes et de nos mĻurs ne nous permet pas de les estropier ˆ lÕexemple des Chinois, ou de les renfermer comme les Turcs, nÕest-il pas juste et raisonnable de leur permettre de marcher seules ?

Le lendemain, samedi, visite au Stock-Exchange et aux Banques de Safe-Deposit ; le dimanche, excursion au cimetire de Greenwood. Le Stock-Exchange, la Bourse de New York, nÕa rien de remarquable, ˆ lÕexception dÕun systme de ventilation qui permet de renouveler continuellement lÕair de la salle, o se nŽgocie la masse des valeurs commerciales et industrielles ; les valeurs du gouvernement se traitent dans une salle spŽciale. Le ventilateur du Stock-Exchange ne fournit pas moins de 25 000 pieds cubes en sept minutes, et la salle de mŽdiocre grandeur dans laquelle fonctionne cet appareil rafra”chissant ne manquerait pas dՐtre envahie si lÕaccs nÕen Žtait point interdit aux personnes Žtrangres ˆ lÕAssociation des brokers, propriŽtaires de la Bourse. Le public nÕest admis que dans une Žtroite galerie du premier Žtage. Ń Les banques des Safe-Deposit sont une des curiositŽs de New York, o le danger du feu et la crainte des voleurs ont contribuŽ Žgalement ˆ les populariser. Entrons dans le sous-sol du magnifique b‰timent de Equitable insurance Co. Voici dÕabord une forte grille ; derrire cette grille, posŽe sur un soubassement en granit, une vaste caisse large de vingt pieds au moins, sur une profondeur double, haute de six ou sept pieds, toute en fer et en acier. La double porte qui y donne accs est bardŽe de serrures. On me fait remarquer un mŽcanisme qui empche le caissier lui-mme dÕouvrir la porte avant une heure dŽterminŽe. Si la clef est mise dans la serrure avant lÕheure, la porte reste obstinŽment close ; en revanche, la police, avertie par une sonnette Žlectrique, arrive sans tarder. Un autre mŽcanisme oblige les veilleurs de nuit ˆ attester leur prŽsence de demi-heure en demi-heure. LÕintŽrieur de cette caisse si bien gardŽe est divisŽ en compartiments dÕinŽgale grandeur ; il y a de petits compartiments louŽs ˆ raison de 15 dollars par an, et de grands compartiments dont le loyer sՎlve jusquՈ 200 dollars. Chacun est fermŽ par une serrure spŽciale, ordinairement ˆ combinaisons, dont le locataire a seul la clef. Tant pis pour lui sÕil oublie sa combinaison ou sÕil perd sa clef ! Il faut alors briser le compartiment, et cÕest un travail de plusieurs jours. De plain-pied avec la caisse, rgnent deux galeries de boxes affectŽes lÕune aux ladies, lÕautre aux gentlemen. On sÕenferme ˆ clef dans ces boxes, ŽclairŽes au gaz, sans craindre les importuns, pour dŽtacher ses coupons, expŽdier ses valeurs, etc. ; il y a des boxes pour une, deux et plusieurs personnes, enfin ˆ chacune des deux galeries se trouve annexŽ un cabinet de toilette. Rien nÕa ŽtŽ oubliŽ. Les dames affectionnent particulirement cette caisse coquette, et elles constituent une bonne partie de la clientle de la Mercantile Safe deposit Company. Des Žcussons emblŽmatiques, une chouette, une serrure perfectionnŽe, une corne dÕabondance illustrŽe la signalent aux regards des passants de Broadway. DÕautres ont une apparence plus sŽvre, mais on nÕen cite jusquՈ prŽsent aucune qui ait trompŽ la confiance de ses clients. Le fameux dragon qui gardait le Jardin des HespŽrides, Cerbre avec sa triple gueule hurlante, les crocodiles qui veillaient sur le trŽsor du roi de Siam, nՎtaient-ils pas de pauvres et grossiers conservateurs, en comparaison de ces appareils ingŽnieux et formidables ?

Voici toutefois un Žtablissement qui conserve mieux encore quÕaucune Safety Bank les dŽp™ts quÕon lui confie, je veux parler de cet admirable et pittoresque cimetire de Greenwood, avec ses collines, ses lacs, ses grands saules pleureurs, ses Žrables et ses chnes verts, qui domine la baie de New York, sur une superficie de 600 acres (240 hectares). Gr‰ce ˆ cette vaste Žtendue, les concessions sont ˆ bon marchŽ et chacun sÕy case ˆ son aise ; certaines familles occupent une surface grande comme un cimetire de village. Des communautŽs y ont leur place particulire, o les brebis sont groupŽes autour de leur pasteur. Le Pre-Lachaise renferme sans doute de plus beaux monuments funŽraires, mais comme on y est ˆ lՎtroit ! En AmŽrique, lÕespace ne manque ni aux vivants ni aux morts.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

VIII. LES CHUTES DU NIAGARA Ń MONTRƒAL

 

MontrŽal, le 29 juillet 1871.

 

 

Gr‰ce ˆ la concurrence acharnŽe que se font les Compagnies du New York Central and Hudson river, de la Pennsylvanie et de lÕEriŽ, on va, en ce moment, de New York aux chutes du Niagara Ń distance, 442 milles, environ 600 kilomtres Ń ˆ raison de la trs modique somme de 5 dollars ou mme de 9 dollars, aller et retour. Ė Niagara, vous entrez dans le premier office venu, o lÕon vend des journaux, des livres et un immense assortiment de tickets de chemins de fer valables pendant six mois, avec toute sorte dÕitinŽraires illustrŽs que les Compagnies concurrentes rŽpandent ˆ profusion, et vous achetez pour 39 dollars une sŽrie de tickets de chemins de fer et de bateaux ˆ vapeur pour le lac Ontario, MontrŽal, QuŽbec, avec retour ˆ New York par le lac Champlain, le lac Georges et Saratoga. En tout, 44 dollars, 200 fr. (le dollar en papier perd actuellement 12%), pour un parcours de plus de 2 000 kilomtres. Ce nÕest pas cher si lÕon songe surtout que le niveau gŽnŽral des prix est ici infiniment plus ŽlevŽ quÕen Europe. Je prends le chemin de fer de lÕEriŽ qui traverse les pittoresques vallŽes de la Delaware et de la Susquehannah, avec des courbes dÕun rayon tellement court quÕon voit, des dernires voitures, cheminer devant soi la locomotive sans avoir besoin de se pencher en dehors de la fentre. On monte jusquՈ ce quÕon atteigne le village de Summit, point de partage des deux vallŽes, ˆ 1 366 pieds au-dessus du niveau de la mer. Dans les 8 derniers milles, la montŽe est de 369 pieds. Le chemin de fer suit de trs prs le cours des deux rivires qui coulent entre de hautes collines couvertes de bois touffus ; ˆ et lˆ une Žclaircie o lÕon aperoit tant™t une maison, tant™t un petit groupe de maisons blanches en bois, avec des persiennes vertes. Dans le drawing car Pullman (le drawing car est la voiture de jour et le sleeping car la voiture de nuit), des fauteuils ˆ pivot permettent au voyageur nonchalant de contempler sans se dŽranger les divers aspects du paysage, tandis quÕune foule de marchands de journaux, de livres, de cocoa nuts, dÕoranges et de glaces Allegretti conservŽes dans des bo”tes mŽtalliques, se succdent sans interruption pour lui offrir de quoi satisfaire ses appŽtits intellectuels et matŽriels. Nous traversons Buffalo, le grand entrep™t du lac EriŽ, dÕo un embranchement nous amne, une demi-heure plus tard, aux cŽlbres Niagara falls. Nous descendons ˆ Cataract house, h™tel situŽ entre les rapides et les chutes. Nous sommes venus en seize heures de New York. Il est minuit passŽ.

Nous nous endormons au bruit dÕun sourd grondement qui nous rappelle le canon du sige de Paris, et le lendemain, de bonne heure, nous courons aux chutes. Ė la sortie de lÕh™tel, un cocher des plus dŽmonstratifs nous adresse un discours plein de promesses et nous pousse, bon grŽ mal grŽ, dans sa voiture. Nous faisons 1 mille, 2 milles ˆ travers champs, et nous constatons, non sans inquiŽtude, que le bruit diminue au lieu dÕaugmenter. Nous voici enfin au bord dÕune rivire large comme la Seine, mais dont les eaux tourmentŽes coulent entre deux brches verticales de 150 ˆ 200 pieds de hauteur. Nous nous arrtons en face dÕune maisonnette en bois o lÕon vend du soda water et des photographics ; moyennant 50 cents (2 fr. 50 c.), nous prenons un ticket pour lÕascenseur. Nous descendons pendant quatre minutes, dans une obscuritŽ complte, et on nous dŽpose sur une grve rocailleuse, o il y a une Ē salle dÕaccommodation pour les ladies Č, mais point de chute. Toutefois, ˆ part la salle dÕaccommodation, le site est suffisamment sauvage et pittoresque. La rivire roule bruyamment ses eaux vertes dans un lit de rochers, o elles se brisent en lanant des flots dՎcume, et, plus bas, une montagne couverte de forts, au pied de laquelle elle forme un coude, semble borner son cours tumultueux. Cependant ce nÕest pas la cataracte ! Nous congŽdions notre cocher avec de vifs reproches, mais notre cocher ne veut pas tre congŽdiŽ. Il nous demande prŽalablement la somme ronde de 4 dollars. Nous nous rŽcrions sur cette prŽtention abusive. Il nous ramne ˆ lÕh™tel, o lÕon nous assure que cÕest le prix, et que tout est en rgle. All right ! Nous nous exŽcutons, et prenons cette fois le sage parti de chercher nous-mme la chute. Elle est ˆ deux pas de lÕh™tel. Seulement, elle nÕest pas visible, gratis du moins. Par une combinaison ingŽnieuse et savante, la rive amŽricaine (on sait que le Niagara forme la limite des ƒtats-Unis et du Canada) a ŽtŽ enclose de telle faon quÕon ne peut voir la chute que du Prospect Park Ń prix dÕentrŽe, 25 cents Ń, ou du Suspension bridge Ń prix du passage, encore 25 cents. Nous entrons dans le Prospect Park, et une avancŽe circulaire nous place soudainement en prŽsence dÕune des plus splendides merveilles de la nature. Sans un parapet en granit ˆ hauteur dÕappui, nous pourrions toucher de la main lՎnorme masse liquide quÕune ”le en forme de promontoire, Goat island, divise en deux parties inŽgales : la chute amŽricaine de 900 pieds de largeur sur 164 de hauteur, la chute canadienne de 1 900 sur 150, lÕune et lÕautre dŽversant par heure, 1 500 millions de pieds cubes dÕeau. Voilˆ pour la statistique ; mais comment donner une idŽe de lÕimposante majestŽ dÕun pareil spectacle ? La masse verd‰tre se couvre, en tombant, de scories brillantes comme des soufflures de verre, et du fond de lÕab”me quÕelle creuse ˆ une incommensurable profondeur sՎlve une vapeur blanche sur laquelle les rayons du soleil dessinent des fragments dÕarc-en-ciel. Chacune des deux chutes se creuse par le milieu, la chute canadienne formant une immense cuve dÕo la vapeur monte en nuages floconneux. LÕesprit demeure anŽanti ˆ lÕaspect de cette scne grandiose, et les lvres sont muettes. CÕest tout au plus si lÕon est choquŽ de la vue du moulin ˆ papier quÕun industriel utilitaire a b‰ti dans une annexe de Goat island, et dont la haute cheminŽe fume ˆ une vingtaine de mtres au-dessus de la chute amŽricaine.

Cependant le parapet de granit rouge sur lequel nous nous appuyons est couvert de plaques blanches rayŽes de lignes noires. Ce sont des affiches du photographe de Prospect Park, et elles valent la peine dՐtre lues. Elles apprennent aux visiteurs que Prospect Park est le seul endroit dÕo lÕon puisse avoir une vue complte du phŽnomne, en insistant sur cette considŽration majeure quÕil leur importe de conserver un souvenir durable de leur visite, et quՈ cet Žgard ils ne pourraient rien trouver de plus satisfaisant et de plus intŽressant quÕune photographie contenant ˆ la fois une reproduction parfaite dÕun des plus grands spectacles de la nature, et de la physionomie quÕils avaient eux-mmes en le contemplant, as they appear while viewing it. Sans me laisser sŽduire par cette annonce allŽchante, je prends un ticket de 50 cents pour le chemin de fer qui dŽpose les visiteurs au pied de la chute amŽricaine, et pour le ferry qui les transporte sur la rive canadienne. Le chemin de fer consiste en un plan inclinŽ, sur lequel un car ˆ dŽcouvert monte tandis quÕun autre descend. Au bout de quelques minutes vous vous trouvez dans un ple-mle de rochers glissants, en travers desquels sont jetŽes des passerelles qui vous permettent dÕapprocher assez prs du torrent Žcumeux pour tre Žtourdi, aveuglŽ et mouillŽ de pied en cap. Aprs avoir accompli ce devoir de touriste consciencieux, vous vous embarquez sur le ferry, une chaloupe grande comme une coquille de noix qui vous porte sur lÕautre rive, en dansant sur les brisants et les remous. Il nÕy a point dÕascenseur ni de chemin de fer inclinŽ au bord canadien. Vous suivez ˆ pied un sentier sinueux et vous vous trouvez en face dÕun musŽe o lÕon entre sans payer et dÕune Žcurie de buffalos o lÕon entre en payant. Vous vous dŽtournez en faisant quelques pas : un gros tronc dÕarbre sur lequel des gamins sÕavancent ˆ califourchon est inclinŽ le long de lÕab”me. On vous offre, moyennant 1 dollar, de vous conduire dans le gouffre. Vous acceptez. On vous revt dÕun costume et dÕun bonnet de toile cirŽe, et vous descendez jusquÕau pied de la cataracte. Le rocher dÕo le flot Žpais et bruyant se prŽcipite, profondŽment creusŽ et selon toute apparence destinŽ ˆ sÕeffondrer, forme un arceau au-dessus de votre tte. Vous avancez, en vous collant au rocher, sur un sentier qui va en se rŽtrŽcissant jusquÕau moment o il devient tout ˆ fait impraticable. Ė deux pas, la masse liquide se prŽcipite en mugissant. CÕest un enfer aquatique. Vous rebroussez chemin, et ce nÕest pas sans un sentiment dÕintime satisfaction que vous remontez lÕescalier qui vous a conduit dans cet antre, dÕo le dieu Dollar, le plus puissant des dieux, a expulsŽ le gŽnie de la cataracte. Vous vous rhabillez, vous vous sŽchez et vous suivez la berge escarpŽe, au-dessous de la chute, jusquՈ Suspension bridge, une merveille de lÕindustrie humaine en face dÕune merveille de la nature. Les deux tours qui en forment les extrŽmitŽs sont ˆ une distance de 1 230 pieds lÕune de lÕautre, et le tablier du pont est ˆ 256 pieds au-dessus du niveau de la rivire. Voitures et piŽtons y passent sans que la moindre oscillation vienne inquiŽter les voyageurs nerveux. Du milieu de Suspension bridge, vous apercevez ˆ votre droite la cataracte dans toute sa splendide beautŽ, tandis quՈ votre gauche, sur les hauteurs de la rive amŽricaine, sՎtale, en caractre cyclopŽens, lÕannonce des pilules et empl‰tres de Herrick, Herricks pills and plasters, Herrick, un Žmule de Sozodont ! Sozodont y est aussi, serrŽ de prs par Gargling, et bien dÕautres. Il y a le Peruvian syrup, AndersonÕs buchu, le Tarrants selters aperiment for dyspepsia ; il y a, peints ˆ fresques dans les tons les plus Žclatants et les attitudes les plus provoquantes, tous les animaux de la mŽnagerie de Van Amburgh, le zbre, lÕhyne, le rhinocŽros cornu, le premier qui ait visitŽ ce continent, sans oublier lՉne acrobate, constituant, au dire de lՎditeur de lÕaffiche, une rŽunion propre ˆ intŽresser les thŽologiens aussi bien que les historiens. Il y a enfin la reine de la corde, la cŽlbre signorina Maria Spelterini, qui annonce sa dernire ascension Ń cÕest la cinquime Ń sur la corde raide, au-dessus des torrents mugissants et bondissants de la cataracte. CÕest complet ! Mais il nous reste ˆ visiter Goat island et Sisters islands, ce groupe dՔles et dՔlots qui forment promontoire au milieu des chutes.

Nous remontons jusquՈ une cinquantaine de mtres en amont. Nous traversons un pont Ń cožt, 50 cents ; nous passons devant la manufacture de papier qui a ingŽnieusement utilisŽ un filet de la cataracte, et nous voici sous les calmes et frais ombrages de Goat island. Des chemins sinueux et pittoresques y ont ŽtŽ pratiquŽs ; des ponts hardiment jetŽs sur les torrents Žcumeux qui sŽparent les ”les nous conduisent tout au bord de lÕab”me. Un avis du propriŽtaire informe le public que ce point est le seul endroit du monde o lÕon puisse apercevoir un arc-en-ciel formant un cercle complet. Un autre avis, placŽ non loin dÕun kiosque de soda-water, fournit des indications utiles aux gentlemen et aux ladies. Enfin, un troisime avis prŽvient les amateurs quÕils peuvent, moyennant 1 dollar 1/2, costume compris, descendre dans la cŽlbre caverne des vents, cave of winds, o ils pourront contempler dans toute sa sublime horreur le spectacle des convulsions intŽrieures de la cataracte. Ayant dŽjˆ ŽtŽ suffisamment mouillŽ dans la cave of winds de la rive canadienne, je ne crois pas nŽcessaire dÕaller prendre un nouveau bain de cataracte, je remonte Goat island, je passe dans les Sisters islands, ˆ une centaine de mtres plus haut, et vraiment le spectacle qui sÕoffre ˆ mes regards vaut bien celui de la cave of winds. La rivire, large ici de plus de 2 kilomtres, forme une sŽrie de rapides dont le principal a bien une vingtaine de pieds de hauteur. Les eaux, arrtŽes par des rŽcifs et des brisants, se soulvent, jettent des flots dՎcume irisŽs par les rayons du soleil, puis reprennent leur course vertigineuse vers lÕab”me. On croirait voir dÕinnombrables troupeaux de moutons affolŽs par une panique, se prŽcipitant, se culbutant, sans trve ni repos, au milieu du vaste et impŽtueux courant qui les entra”ne avec une impulsion irrŽsistible. Des forts que la hache du bžcheron vient ˆ peine dÕentamer forment le cadre de ce tableau, moins grandiose sans doute que celui des chutes, mais plein de mouvement et de vie.

Je reprends le chemin de lÕh™tel, et cÕest tout au plus si je jette en passant un regard distrait sur une fresque merveilleuse reprŽsentant la dŽcouverte du p™le Nord, et de la vŽritable et authentique fontaine de soda water de Tuff. Cataract house est situŽe dans la grande rue, je pourrais mme dire dans lÕunique rue de Niagara ; elle est garnie de magasins de curiositŽs, o lÕon vend des photographies, des cannes, des Žventails et une foule dÕautres souvenirs des cataractes, jusque et y compris des hiboux empaillŽs. Si vous vous hasardez sur le seuil, vous tes aussit™t entourŽ dÕune lŽgion dՎlŽgantes misses en robe de soie, qui ne vous l‰chent quÕaprs avoir allŽgŽ votre bourse du peu qui y reste de pices de 25 cents et de 50 cents. Je finis par Žchapper ˆ ces aimables moustiques, et je vais me reposer ˆ lÕamŽricaine sur la piazza de lÕh™tel. Une bande de musiciens vient sÕy installer, et elle ouvre son concert quotidien en exŽcutant lÕouverture de la Fille de Mme Angot. Certes, les chutes de Niagara nÕont pas cessŽ dՐtre une des merveilles de la crŽation ; elles lancent, comme au temps o M. de Chateaubriand allait Žcouter leur voix solitaire, un flot puissant et Žternel ; mais en pŽnŽtrant jusque dans leurs entrailles au moyen de ses ŽlŽvateurs et de ses inclined railways, en b‰tissant des moulins sur leurs bords et en y Žlevant des fontaines de sodawater, en les utilisant et en les exploitant, lÕhomme ne les a-t-il pas dŽpouillŽes dÕune partie de leur sauvage grandeur ? CՎtait un lion du dŽsert, ce nÕest plus quÕun lion en cage que le dompteur, vtu dÕun justaucorps bariolŽ, exhibe en cabriolant entre ses pattes.

Le lendemain matin 27 juillet, nous prenons le train de Lewiston, petit port situŽ sur le lac Ontario, ˆ lÕembouchure du Niagara. Deux forteresses peu habitŽes, le Niagara sur la rive amŽricaine et le Massasauga sur la rive canadienne, dŽfendent lÕentrŽe du fleuve. Nous nous embarquons ˆ Lewiston sur un petit bateau de la Compagnie Richelieu and Ontario, qui nous transporte en quelques heures ˆ Toronto, sur la rive opposŽe du lac. Ė Toronto, nous passons ˆ bord du Corsican, un steamer grand format, avec un vaste salon dans toute sa longueur et deux rangŽes de cabines superposŽes. Mais ces cabines, je ne devais les conna”tre que de rŽputation. Quoique mon billet circulaire me confŽr‰t tous les droits possibles, on me demande 4 dollars pour une cabine. Je mÕexplique un peu plus tard lՎlŽvation par trop escarpŽe de ce chiffre en apprenant que la Compagnie Richelieu and Ontario possde le monopole de fait, sinon de droit, de la traversŽe du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent. Je refuse avec Žnergie de me soumettre ˆ cette exaction, et je me rabats sur le souper, qui est inscrit en toutes lettres sur mon ticket. Mais cÕest ici quÕil sÕagit de dŽployer une activitŽ surhumaine. Une escouade de garons dŽpose sur la table des jambons et dՎnormes pices de bĻuf, puis dispara”t comme dans une trappe. Il faut pratiquer la maxime amŽricaine, help yourself, autrement dit, dŽcouper et se servir soi-mme. Pendant une demi-heure on ne voit par-dessus la table que des bras allongŽs ˆ droite et ˆ gauche comme dans le tableau de lÕEnlvement des Sabines de David. Mais les plats du Corsican sont plus difficiles ˆ enlever que les Sabines, il y a trop de Sabins ! Je mՎtends avec mŽlancolie dans un fauteuil et jÕai soin de me rŽveiller le lendemain matin de bonne heure pour jouir du spectacle pittoresque des Mille Iles, Thousand Islands, quÕaucun Sabin, du moins, ne me disputera. Les Mille Iles sont, comme leur nom lÕindique, un massif dՔles et dՔlots Ń il y en a de toutes grandeurs Ń agrŽablement couverts de verdure et de bouquets dÕarbres. On navigue dans les canaux sinueux qui les sŽparent, depuis Kingston, ˆ lÕorigine du majestueux Saint-Laurent, jusquՈ Prescott, o son cours se dŽgage et o il sՎvase en forme de lac. Ė vrai dire, le Saint-Laurent nÕest autre chose quÕune sŽrie de lacs, dÕune largeur de 5 ˆ 10 kilomtres, qui se rŽtrŽcissent ˆ et lˆ en formant des rapides. Nous avions ˆ bord les commissionnaires de deux h™tels rivaux de MontrŽal, le Saint-Lawrence (Saint-Laurent) et lÕOttawa. Chaque fois que le Corsican franchit les remous tumultueux dÕun rapide, lÕun dÕeux prend la parole, au grand mŽcontentement de son concurrent, pour expliquer au public ce que cÕest quÕun rapide, et combien les rapides du Saint-Laurent sont supŽrieurs ˆ tous les autres rapides. Ce speech humoristique se termine invariablement par un Žloge consciencieux de lÕh™tel dÕOttawa, ou de Saint-Lawrence. Ce boniment ˆ lÕamŽricaine obtient, ai-je besoin de le dire ? le plus vif succs ; mais lÕOttawa reprŽsentŽ par un gros garon imberbe, ˆ la face rŽjouie et ˆ la faconde inŽpuisable, qui pourrait bien faire plus tard un politicien distinguŽ, remporte dŽcidŽment la palme. Le Saint-Lawrence, distancŽ, finit par le laisser ma”tre de la place, et lÕheureux vainqueur remplit son carnet des noms des voyageurs que son Žloquence a dŽcidŽs ˆ opter pour Ottawa hotel. Le dernier rapide, situŽ ˆ quelques milles de MontrŽal, entre le village franais de Lachine et le village indien de Caughnawaga, est le seul qui nous rappelle sŽrieusement les rapides du Niagara. Un pilote indien plus ou moins authentique arrive dans une petite barque pour diriger le Corsican au milieu des Žcueils. Un coup de barre donnŽ de travers, et nous voilˆ ˆ vau-lÕeau. Heureusement notre pilote, Indien ou non, conna”t ses rapides mieux encore que lÕorateur de lÕh™tel dÕOttawa : il dirige dÕune main sžre le navire au milieu des brisants, et nous ne tardons pas ˆ apercevoir en travers du fleuve une longue ligne gris‰tre. CÕest le cŽlbre pont Victoria, le plus long de lÕAmŽrique, et probablement du monde entier. Avec ses deux culŽes, il ne mesure pas moins de 1,75 mille (2,5 kilomtres), la distance de la place de la Concorde au bois de Boulogne. Ses vingt-quatre arches reposent sur dՎnormes piliers en pierres, solidement dŽfendus par des brise-glaces contre les terribles dŽb‰cles du fleuve. NÕoublions pas que le Canada a sept mois dÕhiver, quÕil y neige et quÕil y gle comme ˆ Saint PŽtersbourg et ˆ Moscou, tandis quÕen ŽtŽ il y fait chaud comme aux Antilles. Le pont Victoria traversŽ, nous avons devant les yeux le panorama de MontrŽal.

MontrŽal, le port principal du Canada, est une jolie ville de 140 000 habitants : 75 000 Franais et 65 000 Anglais, qui sՎtend entre le fleuve, large en cet endroit de 2 ˆ 3 kilomtres, et un Žnorme mamelon boisŽ dont on a fait un parc. Elle est divisŽe en deux comme par la lame dÕun couteau : ˆ lÕouest, cÕest la partie anglaise ; ˆ lÕest, cÕest la partie franaise. Les deux populations, quoique vivant en trs bon accord, ne se mlent gure. On ne cite pas dix Canadiens franais qui frŽquentent la sociŽtŽ et les clubs anglais. CÕest la population anglaise, composŽe en presque totalitŽ de banquiers, dÕindustriels et de nŽgociants, qui tient le haut du pavŽ. Elle a lÕesprit dÕentreprise et les capitaux, sans parler de lՎducation pratique qui dŽveloppe lÕinstinct des affaires. Ė peine dŽbarquŽ, jÕentends formuler les plaintes les plus vives contre lÕinstruction exclusivement classique que sÕobstine ˆ donner le clergŽ, ma”tre de lՎducation, et qui nÕest propre, me dit-on, quՈ former des prtres, des avocats et des notaires. Mais laissons pour le moment de c™tŽ ces questions bržlantes et allons visiter la ville. En face de moi sՎlve une statue en bronze, protŽgŽe par deux vieux canons. LÕinscription gravŽe sur le socle mÕapprend que cÕest la statue de Nelson, duc de Bronte. Duc de Bronte ! Qui conna”t le duc de Bronte ? Nelson, ˆ la bonne heure ! et les dernires paroles de cet Anglais de vieille roche : Ē LÕAngleterre attend de vous que chacun fasse son devoir ! Č sont bien placŽes sur le socle. Ah ! voici enfin des enseignes franaises et des noms franais. Voici lՎcusson de MM. Larivire et Pressier, deux avocats associŽs, et celui de MM. JettŽ, Beige et Choquet, associŽs ˆ trois ; voici lÕenseigne de M. Armand PauzŽ, meublier, dans la rue Saint-Vincent ; lÕenseigne de MM. Lafortune et Goderre, maison de bois de sciage, et de Mlle Haquette, modiste, qui estampe et brode dans la rue Notre-Dame. Entre parenthses, du c™tŽ franais, toutes les rues sont baptisŽes de noms de saints ou de saintes, tandis que du c™tŽ anglais on les a placŽes sous le patronage des anciens gouverneurs. Voici enfin, sur un dŽballage de confections, une pancarte en pur franco-amŽricain : Ē Pas de blagues ! CÕest le temps maintenant ou jamais dÕacheter des marchandises pour la moitiŽ de leur valeur. NÕoubliez pas que cÕest lÕachat de deux stocks de banqueroute ! Č Que voulez-vous ? Nous sommes ˆ deux pas de la frontire des ƒtats-Unis. Mais je suis fatiguŽ. Je rentre ˆ lÕh™tel, o lÕon me demande obligeamment si je suis bien et si jÕai fait une bonne marche (promenade) ; et comme je veux prendre ma clef, on me prie de ne pas me donner ce trouble. Hum ! si lÕon enseignait aux bons Canadiens un peu moins de grec et de latin, et un peu plus de franais !...


 

IX. LA SITUATION POLITIQUE DU CANADA Ń LE CLERGƒ CANADIEN Ń LA VIE RURALE

 

QuŽbec, le 2 aožt 1876.

 

 

Presque aussi Žtendu que les ƒtats-Unis, mais ne possŽdant encore quÕune population de 4 ˆ 5 millions dÕhabitants concentrŽs ˆ lÕest et au midi dans les provinces dÕOntario, de QuŽbec, de la Nouvelle-ƒcosse, du Nouveau-Brunswick, de lՔle du Prince-ƒdouard, le Canada forme une ConfŽdŽration nominalement dŽpendante de lÕAngleterre, mais, en rŽalitŽ, parfaitement ma”tresse de ses destinŽes. La reine se borne ˆ nommer le gouverneur gŽnŽral, qui est actuellement lÕaimable et populaire lord Dufferin, auquel le Canada paie 50 000 piastres (250 000 fr.) dÕappointements, et le gouvernement anglais entretient ˆ ses frais une garnison de 2 000 hommes ˆ Halifax. Voilˆ tout ! Outre ces 2 000 hommes, le Canada possde des milices que je nÕai pas vues, mais qui ont, ˆ ce quÕon mÕassure, un air de parentŽ avec feu notre garde nationale, et quelques centaines dÕagents de police. Cela suffit ˆ garantir sa sŽcuritŽ, que personne, au surplus, ne sÕavise de menacer. Le sige du gouvernement fŽdŽral, du Dominion, comme on le nomme, est dans la ville neuve dÕOttawa. Il y a un SŽnat de 72 membres pris dans chaque division (les provinces se partagent en divisions, les divisions en comtŽs, les comtŽs en paroisses ou townships) et nommŽs ˆ vie par le ministre, sous la signature du gouverneur gŽnŽral ; ˆ c™tŽ du SŽnat, une Chambre des DŽputŽs de deux cents membres, dont soixante Canadiens franais, Žlus par un corps Žlectoral limitŽ par un cens de 25 piastres de loyer ou dÕautres conditions analogues (la piastre ou le dollar canadien Žquivaut au dollar amŽricain en or, le papier-monnaie nÕexistant pas au Canada). Est-il nŽcessaire dÕajouter que les deux langues sont admises sur le pied de lՎgalitŽ dans le Parlement canadien, et que lÕunitŽ du Dominion ne sÕen trouve pas compromise, au contraire ? Cette manie doctrinaire qui consiste ˆ imposer la mme langue ˆ tous les habitants du mme pays en attendant quÕil soit possible de leur imposer la mme instruction, le mme costume et la mme manire de se faire la barbe Ń cette manie, la plus sotte et la plus insupportable des manies politiques, nÕa pas pŽnŽtrŽ au Canada, et cÕest prŽcisŽment parce que Franais et Anglais parlent chacun librement leur langue sans tre obligŽs dՎcorcher officiellement une langue imposŽe, quÕils demeurent volontiers unis. Les sessions ne durent gure plus de trois mois par an, et les membres du Parlement, sŽnateurs ou dŽputŽs, reoivent une indemnitŽ de 1 000 piastres. Il nÕy a pas moins de treize dŽpartements ministŽriels, avec un nombre, hŽlas ! croissant de fonctions de tout ordre, que se disputent les Ē conservateurs Č et les Ē libŽraux. Č Les conservateurs ont ŽtŽ obligŽs, il y a quelque temps, dÕabandonner le pouvoir par suite du gožt trop prononcŽ que quelques-unes de leurs notabilitŽs avaient manifestŽ pour les pots-de-vin ; et cÕest actuellement le cabinet libŽral Mackensie-Cauchon qui a la direction des affaires.

Au-dessous du gouvernement fŽdŽral, qui sÕoccupe des travaux dÕintŽrt commun, chemins de fer, canaux, etc., des pcheries, des postes et des douanes, en sÕefforant naturellement dÕarrondir ses attributions, il y a les gouvernements des provinces. Chacune forme un ƒtat qui se gouverne lui-mme, dŽduction faite des attributions rŽservŽes au Dominion, avec un lieutenant-gouverneur nommŽ par le gouverneur gŽnŽral, un SŽnat, une Chambre des DŽputŽs, un ministre, une bureaucratie, sans oublier les deux partis de rigueur, tout ce monde-lˆ Žmargeant au budget ou aspirant ˆ y Žmarger. Mais je ne veux parler que de la province de QuŽbec, la seule que jÕaie visitŽe.

Ė lՎpoque o le Canada a ŽtŽ cŽdŽ ˆ lÕAngleterre, en 1763, il y a ˆ peine un sicle, on nÕy comptait que 60 000 colons franais, venus pour la plupart de la Normandie et de la Bretagne. Quoique lÕimmigration franaise se soit complŽtement arrtŽe ˆ partir de la cession, la population franco-canadienne sՎlve aujourdÕhui ˆ bien prs de 1 500 000 ‰mes, et lÕon estime, de plus, ˆ environ 500 000 le nombre des Canadiens franais Žtablis aux ƒtats-Unis, principalement dans la Nouvelle-Angleterre. En supposant que le mme taux dÕaccroissement se maintienne Ń et on ne voit pas pour quelle cause il baisserait dÕici ˆ longtemps Ń  il y aura avant la fin du sicle prochain de 30 ˆ 40 millions de Franais au Canada. La place nÕest pas prs de leur manquer. La province de QuŽbec, o ils sont principalement concentrŽs, est aussi grande que la France, et quoique lÕhiver y dure sept mois, dÕoctobre en avril, elle abonde en ressources naturelles. La masse de la population se compose de cultivateurs qui parlent franais avec un accent bas-normand et vivent paisiblement sous la direction morale et politique de leurs curŽs.

CÕest le moment de parler du r™le que joue au Canada le clergŽ catholique. Ce r™le est considŽrable, et, comme toute chose en ce monde, il a ses bons et ses mauvais c™tŽs. Les bons c™tŽs Ń pourquoi ne le dirais-je pas ? Ń me paraissent lÕemporter sur les mauvais. Ė lՎpoque o le Canada a ŽtŽ cŽdŽ ˆ lÕAngleterre, la colonie sÕest pour ainsi dire trouvŽe dŽcapitŽe. Les familles seigneuriales et les fonctionnaires sont, pour la plupart, rentrŽs en France. Le clergŽ seul est restŽ, et cÕest gr‰ce ˆ son influence que lՎlŽment franais a pu soutenir, sans se laisser entamer, la concurrence de lՎlŽment britannique. CÕest dans les Žcoles et dans les UniversitŽs fondŽes par lui ou sous son patronage que sÕest conservŽ, avec la langue, le culte de la vieille patrie franaise, tandis quÕil maintenait dans les paroisses rurales la puretŽ des vieilles mĻurs en prchant dÕexemple. Nulle part on ne trouverait un clergŽ dÕune conduite plus exemplaire. Il possde de grands biens, car nous sommes ici dans un pays de main-morte, et dans la seule ville de QuŽbec il a entre les mains le tiers de la propriŽtŽ foncire ; de plus, il a conservŽ la d”me, qui se paie en argent ou en nature, et qui est du vingt-sixime de la rŽcolte en blŽ. La rŽcolte faite, la vingt-sixime gerbe appartient au curŽ, et, dans ce fŽcond pays, le revenu quÕil en tire nÕest pas mince. Il y a des cures de campagne qui rapportent 15 000 francs et davantage. Mais il ne semble pas que le fardeau soit trop lourd et que le dŽveloppement de la prospŽritŽ du pays en soit entravŽ. La mainmorte et la d”me, ces ttes de Turc du libŽralisme europŽen, nÕempchent pas plus lÕaccroissement de la richesse au Canada quÕelles ne lÕont empchŽ en Angleterre. Le clergŽ et les corporations religieuses nÕont garde de conserver en friche leurs biens de mainmorte ; ils les louent, Ń et gŽnŽralement ils sont des propriŽtaires moins durs au pauvre monde que les enrichis de fra”che date ; enfin, ils appliquent la presque totalitŽ du revenu quÕils en tirent ˆ des Ļuvres dՎducation ou de bienfaisance. LÕUniversitŽ de Laval ˆ QuŽbec, qui ne cožte pas un denier aux contribuables de la province ou de la ville, est entretenue sur le revenu du sŽminaire de Saint-Louis ; cÕest une institution qui ferait bonne figure mme en Europe. Elle nÕa pas moins de 700 Žtudiants et, qui le croirait ? elle compte dans le corps trs distinguŽ de ses professeurs des Anglais protestants.

Voilˆ pour ce quÕon pourrait appeler lÕactif de la domination du clergŽ, cÕest-ˆ-dire les services quÕil rend et le bien quÕil fait. Mais il y a un passif, et, lՎcole de lÕUnivers aidant, jÕai bien peur que ce passif ne soit en train de sÕaccro”tre avec rapiditŽ. JÕai dŽjˆ signalŽ le dommage que cause ˆ la population canadienne franaise, en prŽsence de lÕactive concurrence de lՎlŽment anglais, la routine de son enseignement demeurŽ presque exclusivement grŽco-latin. Je pourrais ajouter que les dŽlassements intellectuels ou autres, mme les plus inoffensifs, ne trouvent point gr‰ce ˆ ses yeux. Il y a ˆ MontrŽal un Institut canadien qui avait fondŽ un cabinet de lecture et ouvert une salle de confŽrences. On lÕa excommuniŽ, et lÕexcommunication nÕest pas ici une arme inoffensive, telum imbelle sine ictu[6]. LÕInstitut canadien a ŽtŽ dŽsertŽ, et il ne parvient mme pas ˆ louer sa salle de confŽrences aux entrepreneurs de concerts. CÕest une salle maudite, et lÕon sÕexpose pour le moins, en y entrant, ˆ passer par les flammes du purgatoire. La valse est proscrite, on ne tolre tout au plus que le cotillon ; et je ne pouvais entendre, sans y compatir du fond du cĻur, les dolŽances dÕun jeune Canadien qui se plaignait ˆ moi de lÕabsence de toute espce de dŽlassements honntes pendant les longues soirŽes du long hiver du Canada. Ń Nous en sommes rŽduits, me disait-il, ˆ boire et ˆ jouer aux cartes. Que dire enfin de lÕintervention du clergŽ dans la lutte des partis et de son r™le de plus en plus militant dans les Žlections ? On me cite des curŽs terribles, abonnŽs de lÕUnivers ou du Monde, qui dŽnoncent en chaire comme des supp™ts de Satan leurs adversaires Žlectoraux, et qui mnent leur troupeau au doigt et ˆ lÕĻil. Malheur ˆ qui leur rŽsiste ! Le moindre mal qui puisse arriver ˆ ces brebis ŽgarŽes, cÕest dՐtre mises ˆ lÕindex dans la paroisse et finalement dՐtre obligŽes dÕaller cacher leur turpitude dans les villes.

CÕest, bien entendu, contre le libŽralisme et les libŽraux que se dŽcha”nent au Canada comme ailleurs les temptes clŽricales. Ces pauvres libŽraux canadiens, ils appartiennent cependant ˆ la variŽtŽ la plus inoffensive de lÕespce. Pas un ne manque ˆ la messe le dimanche, et ils font rŽgulirement leurs p‰ques. Je demandais ˆ lÕun dÕeux en quoi ils diffŽraient des conservateurs. Il hŽsitait et paraissait embarrassŽ de me rŽpondre. Ń Je crois bien, finit-il par me dire na•vement, que cÕest une question de places. Ń Sans doute, cÕest une question de places ; sÕil nÕy avait point de places, il nÕy aurait point de partis ; mais vous avez du moins des principes et un programme ; vous luttez contre lÕinfluence clŽricale ? Ń Oui, contre influence indue. Ń QuÕentendez-vous par influence indue ? Ń CÕest lÕinfluence quÕun curŽ exerce sur ses paroissiens en faisant de la politique en chaire. Nos adversaires prŽtendent, au contraire, que cÕest une Ē influence due Č, et ils ont malheureusement presque tous les Žvques de leur c™tŽ. Nous en avons respectueusement appelŽ ˆ Rome ; mais Rome ne se presse pas de nous rŽpondre. Le Canada est si loin !

La ligne de dŽmarcation entre les deux partis nÕest pas bien Žpaisse, comme on voit ; mais les journaux et les faiseurs de brochures sÕefforcent tous les jours de la grossir. JÕai sous les yeux une brochure publiŽe rŽcemment ˆ MontrŽal, et dans laquelle lÕauteur sÕapplique ˆ dŽmontrer la parfaite identitŽ du libŽralisme europŽen et du libŽralisme canadien. Les libŽraux canadiens y sont mme qualifiŽs de rouges. Dans la presse, la polŽmique nÕest pas moins acerbe. Quoique moins dŽveloppŽe que la presse anglaise, la presse franaise du Canada ne manque pas cependant dÕimportance. Il y a ˆ MontrŽal et ˆ QuŽbec une douzaine de journaux publiŽs en franais, la Minerve, le Nouveau-Monde, lՃvŽnement, le Canadien, le Journal de QuŽbec, etc., autant dans les villes de second ou de troisime ordre, et les deux partis y sont presque Žgalement reprŽsentŽs. Les feuilles clŽricales ont gŽnŽralement pris lÕUnivers pour modle. M. Veuillot est leur professeur de littŽrature ; mais, comme il arrive dÕhabitude, elles ont empruntŽ les dŽfauts plut™t que les qualitŽs du ma”tre. Voulez-vous quelques Žchantillons de leur manire ? Voici un article du Nouveau-Monde, intitulŽ Ē le Cri des famŽliques. Č CÕest une dŽnonciation contre les grits-libŽraux (terme de mŽpris local) Ē qui ne peuvent souffrir dÕautres quÕeux dans les bureaux du service civil... Č Ń Ē ƒcoutez, poursuit la feuille catholique, Žcoutez ce cri du ventre ; il est long et aigu comme celui dÕaffamŽs enragŽs. Č Passant aux affaires de France, le mme journal annonce avec une satisfaction peu dŽguisŽe que Ē le SŽnat a rejetŽ la loi de lÕanglais Waddington contre la libertŽ de lÕenseignement supŽrieur. Č Ń Ē Ainsi se trouve dŽfaite, conclut-il, par un acte dÕhonntetŽ et de justice, lÕĻuvre malhonnte et injuste de la majoritŽ jacobine de la Chambre des DŽputŽs. Č La Minerve publie une correspondance de Paris renfermant des apprŽciations non moins intŽressantes. Le correspondant a assistŽ ˆ lÕenterrement de M. Casimir PŽrier, et il dŽcrit le cortge : Ē Voilˆ, par exemple, M. Thiers, ce petit vieillard qui tient les cordons du pole. Il est venu, lui, un des derniers survivants de la secte voltairienne, rendre hommage ˆ son ami dŽfunt. MalgrŽ tout ce quÕil a vu depuis trois quarts de sicle, il en est toujours au Dictionnaire philosophique et ˆ lÕEncyclopŽdie... Cette gŽnŽration est remplacŽe maintenant par les positivistes, qui veulent une action violente contre Dieu, lՉme, les dogmes, les cultes. On les a vus ˆ lÕĻuvre pendant la Commune. Si la guerre Žclate et si la France est entra”nŽe dans lÕorbite de la Russie, ils profiteront du moment o les forces de la patrie seront engagŽes contre lÕennemi du dehors pour sÕemparer du pouvoir. Č Le correspondant de la Minerve dŽclare, au surplus, quÕil ne lui convient pas de sÕoccuper du rŽgime actuel de la France. Ē Le moindre mal quÕon puisse en dire, cÕest de nÕen rien dire du tout. La majoritŽ est libŽrale ; la force fait le droit ; lՎnonciation des principes religieux est accueillie, du c™tŽ de la gauche, par des ricanements diaboliques. Č Ń Ē JÕai entendu une foule de personnes, conclut ce correspondant bien informŽ, parmi les meilleurs esprits, manifester le dŽsir suprme quÕun homme revtu de la cuirasse et armŽ du glaive prenne en main la cause de la France, entre bottŽ et la cravache ˆ la main dans les salles lŽgislatives, et en chasse cette bande de lŽgislateurs en goguette. La France baiserait les mains de ce sauveur, et, pourvu que cet homme voulžt sÕappuyer sur la religion et sur lÕarmŽe, toute la nation lÕacclamerait et commencerait ˆ espŽrer son salut. Mais o est-il cet homme ? Exoriare aliquis[7]. Č Voilˆ le diapason de la presse clŽricale du Canada.

Heureusement la presse canadienne ne sÕoccupe pas uniquement de la politique intŽrieure ou Žtrangre. Sauf en temps dՎlections, elle ne donne mme aux questions politiques que la petite place. Les feuilles de province sÕoccupent de prŽfŽrence des questions agricoles, et je note par exemple, dans la Gazette de Sorel, cette recette pour la destruction des sauterelles, quÕun correspondant na•f lui envoie des ƒtats-Unis. Ē Je voyais, dit-il, dans le milieu des champs des carrŽs de pierres plates. Je mÕadressai aux fermiers et leur demandai ce que signifiait cela ; ils me rŽpondirent que cՎtait pour dŽtruire les sauterelles ; ils rŽpandent une couche de tabac en poudre sur le carrŽ de pierre, et comme les sauterelles sont extrmement avides de tabac en poudre, elles se jettent sur la pierre et cÕest ˆ qui aura sa place pour prendre la prise ; du moment quÕelles Žternuent, elles se frappent le front sur la pierre, et se tuent raide. Un fermier mÕa dit en avoir ramassŽ 30 minots par jour, quÕil vendit 50 centins le minot pour faire de lÕhuile ou pour nourrir les dindes. Č Et probablement aussi les canards ! Voici encore une annonce, pleine de couleur locale, de la grande loterie du SacrŽ-CĻur. Une croix flamboyante surmontant un cĻur couronnŽ dՎpines la signale aux regards des lecteurs de la quatrime page. Elle nous apprend que cette loterie hautement approuvŽe par Sa Grandeur Mgr lՎvque de MontrŽal, est destinŽe ˆ venir en aide ˆ trois grandes Ļuvres catholiques : le Carmel, le Collge commercial des Frres des Žcoles chrŽtiennes et lՎglise de lÕImmaculŽe Conception ; elle offre aux fidles disposŽs ˆ venir en aide
ˆ ces bonnes Ļuvres une sŽrie de bourses dÕor contenant de 250 jusquՈ 10 000 dollars, 500 lots de terrain ˆ b‰tir dÕune valeur moyenne de 500 dollars, 500 chasubles de toutes les couleurs, plusieurs en drap dÕor, 20 ciboires, 42 calices, 12 paires de burettes, des garnitures dÕautel, etc., en tout pour une valeur de 272 782 dollars. Les plus sages prŽcautions ont ŽtŽ prises pour garantir la stricte honntetŽ du tirage. Le directeur-gŽrant a fourni un cautionnement considŽrable. Prix du billet, 1 dollar. Ń Voici enfin une annonce tout ˆ fait dans le gožt amŽricain, qui pourrait faire pendant aux cartes dÕadresse de MM. Schuyler et Armstrong, les exposants des dŽlicieux
caskets de Philadelphie. Ē Nouveaux corbillards. M. X. Cusson, le plus ancien entrepreneur de pompes funbres, annonce au public quÕil a reu deux corbillards, un grand et un petit, dÕun genre tout nouveau. Ces corbillards sont ˆ cinq Žtages, faits avec une grande richesse, et lÕon peut y exposer les corps de quatre manires diffŽrentes, visibles ou invisibles. Ces corbillards sont recouverts en Žtoffe riche et reprŽsentent une tombe dans un cimetire. Č

Prs des neuf diximes de la population franaise de la province de QuŽbec sÕoccupent dÕagriculture et habitent les paroisses rurales. JÕai voulu aller la voir chez elle, et jÕai ŽtŽ passer le dimanche dans la commune de V..., ˆ une quinzaine de milles de MontrŽal, sur les bords du Saint-Laurent. Je descends dans une petite h™tellerie en bois, proprement tenue. Dans le salon, un portrait de la reine Victoria fait pendant ˆ un Chemin de la Croix et ˆ une carte fŽniane de lÕIrlande. Au haut de la carte, un fŽnian en uniforme de franc-tireur, lՎpŽe dÕune main, le drapeau vert ˆ la harpe dÕor de lÕautre, sՎlance sur des dŽbris enflammŽs ; plus bas sont les portraits des grands patriotes Robert Emmet, OÕConnell et le colonel Burke, avec cette lŽgende :

 

Free from the grasp of british power

Our own dear isle must be

Or we will die in the holy cause

Of Irish liberty !

 

Ē Notre ”le chŽrie doit tre dŽlivrŽe des cha”nes de la puissance britannique, ou nous mourrons pour la sainte cause de la libertŽ de lÕIrlande. Č

 

On mÕexplique que lÕexhibition de cette carte sŽditieuse ne tire pas autrement ˆ consŽquence. Les Irlandais sont nombreux au Canada, et il y a apparence que la vue de ce fŽnian en grande toilette rŽjouit le cĻur des habituŽs du bar. Les Anglais loyaux peuvent, en revanche, contempler les traits de la reine. Il y en a pour tous les gožts. Mais lÕheure de la grandÕmesse approche. Des chars dŽcouverts ˆ quatre roues, des cabriolets, des bogueys attelŽs de chevaux vigoureux, amnent ˆ lՎglise les propriŽtaires et les fermiers des points ŽloignŽs de la paroisse, avec leur famille. DÕautres habitants (cÕest le mot consacrŽ, paysan est mal venu) suivent ˆ pied le trottoir en bois qui borde le trs mauvais chemin du village. Tout ce monde-lˆ est confortablement vtu : les hommes, de belles redingotes ou de vestes neuves ; les femmes, de fra”ches robes dՎtŽ ; point de casquettes et de bonnets, rien que des chapeaux ; les enfants, coquettement attifŽs ; les fillettes en robe de mousseline, avec des ceintures en soie. Beaucoup de bonnes figures, bien fra”ches ; parmi les anciens, quelques types de paysans madrŽs : on se croirait dans un riche village de la Normandie. LՎglise est vaste et dans le style des jŽsuites, trs dorŽe, avec force images. Elle est remplie. La messe est commencŽe. Le curŽ monte en chaire. CÕest un gros personnage. La cure lui rapporte 3 000 piastres au moins (15 000 fr.), desquelles il nÕa ˆ dŽcompter que les modiques appointements de son vicaire, 50 piastres par an, la paroisse se chargeant de lÕentretien de lՎglise. Il prend pour thme la parabole de lՎconome infidle, en rappelant ˆ ses auditeurs en de fort bons termes, mais avec un accent dŽplorable, quÕils ont tous des devouers ˆ remplir et quÕils auront des comptes ˆ rendre au Jugement darnier. Il parle pendant vingt minutes, que je puis compter ˆ une grande horloge placŽe tout ˆ c™tŽ de la chaire. Ė la fin de la messe, une quarantaine de fidles, autant dÕhommes que de femmes, vont dŽvotement recevoir la communion. Ė la sortie, on se rassemble sur la pelouse, au milieu de laquelle sՎlve une tribune rustique. LÕagent dÕune sociŽtŽ agricole vient dÕy monter, et il est en train dՎnumŽrer les avantages matŽriels et moraux que la sociŽtŽ procure ˆ ses membres pour la modique cotisation de 5 sh. par an. Elle ouvrira prochainement une exposition et un concours, et cÕest une question dÕhonneur pour V..., la paroisse la plus riche et la plus importante du pays, dÕy tre dignement reprŽsentŽe. Cet argument ne para”t pas dŽplaire aux habitants, mais ils ne semblent pas pressŽs de l‰cher leurs 5 sh. Voici maintenant le crieur public qui vient annoncer les objets perdus et les rŽclamations de tout genre. Un habitant a prtŽ une paire de bouvats quÕon ne lui a pas rendus. Il ne se souvient pas de celui ˆ qui il les a prtŽs, mais il sÕadresse ˆ sa conscience et il le prie de ne pas tarder davantage ˆ les lui restituer. (LÕemprunteur peu dŽlicat garde lÕincognito. Ń Mouvements divers). Le crieur va descendre ; mais, sur un signe parti du groupe fŽminin, il se ravise. Ń Mamzelle Colette a perdu un de ses gants. (Bruyants Žclats de rire). On demande la couleur du gant de mamzelle Colette, o et quand elle lÕa perdu. Heureux qui trouvera le gant de mamzelle Colette ! Le crieur est au bout de son rouleau, lÕauditoire se disperse. Il est bient™t midi ; on va d”ner, sauf ˆ revenir aux vpres.

Dans lÕaprs-d”nŽe, je fais le tour de la paroisse, sous la conduite dÕun propriŽtaire hospitalier. Les maisons, basses avec des toits ŽlevŽs, sont solidement b‰ties en pierre ou en bois, proprement blanchies, et dÕune apparence gaie. Les habitants, dans leurs habits du dimanche, garnissent leurs escaliers ou leur piazza. Ė lÕintŽrieur, on aperoit des chambres Žtroites mais bien tenues, avec un grand pole de fonte. La vŽgŽtation est plantureuse, les avoines sont superbes, et voici du ma•s de la plus belle venue ; ˆ et lˆ quelques plants de tabac. Peu dÕarbres ; on dŽboise beaucoup, on dŽboise trop. On me montre des Žrables ˆ sucre. En avril, on fait une incision au pied de lÕarbre et on rŽcolte sans peine aucune la sve sucrŽe. Chaque propriŽtaire fait lui-mme son sucre, mais cÕest une production limitŽe et qui ne para”t pas de nature ˆ sՎtendre. On cherche en ce moment ˆ introduire au Canada lÕindustrie du sucre de betteraves. Les domaines ruraux sont invariablement sŽparŽs, comme aux ƒtats-Unis, par des cl™tures en bois, ˆ claire-voie ; cependant le bois renchŽrit de jour en jour ; il a doublŽ de prix depuis dix ans.

Les domaines ruraux sont vastes ; les concessions primitives Žtaient de 90 arpents, Ń 3 de face sur 30 de profondeur, et elles ne se sont gure morcelŽes. Quoique le Canada ait rŽformŽ il y a vingt ans sa lŽgislation civile Ń il Žtait demeurŽ jusque-lˆ sous le rŽgime de la coutume de Paris ou de Normandie Ń et quÕil ait adoptŽ un Code ˆ peu prs semblable au n™tre, il a conservŽ la libertŽ des successions. Le fils a”nŽ succde ordinairement ˆ son pre dans lÕexploitation du bien patrimonial, et les inconvŽnients du morcellement sont ainsi ŽvitŽs ; mais il y a un revers ˆ la mŽdaille : il est obligŽ de dŽdommager ses frres et ses sĻurs pu”nŽs, et son capital sÕen trouve fortement entamŽ. Il se marie, les enfants sont nombreux, car nulle part on nÕexŽcute avec une conscience plus scrupuleuse le commandement du CrŽateur : Ē Croissez et multipliez ! Č Il sÕendette et hypothque sa terre, ou bien il en abandonne lÕexploitation ˆ un mŽtayer. Le mŽtayer nÕayant point intŽrt ˆ maintenir en bon Žtat la terre et le cheptel, non plus quՈ amŽliorer la culture, la condition du propriŽtaire va empirant. Ajoutez ˆ cela que lÕhiver est long et que le bois renchŽrit ; ajoutez encore que lÕhabitant canadien a hŽritŽ de son anctre le paysan franais la passion dÕarrondir sa terre ; quÕil aime ˆ bien vivre et ˆ se bien vtir ; enfin que les salaires des valets de ferme et des laboureurs sont gŽnŽralement ŽlevŽs. On paie 100 piastres (500 fr.) par an un valet de ferme avec la nourriture et le logement, et le salaire ordinaire dÕun laboureur est dÕune piastre par jour. Il est vrai que lÕemploi des machines agricoles, en se gŽnŽralisant depuis quelques annŽes, a permis de rŽaliser de notables Žconomies sur la main-dÕĻuvre ; nŽanmoins, tout nÕest pas rose dans la situation du propriŽtaire canadien. Il voudrait bien remplacer ses mŽtayers par des fermiers suffisamment pourvus de capital ; mais un fermier capitaliste est un oiseau rare au Canada aussi bien quÕen France, et les Žmigrants qui possdent quelques ressources prŽfrent aller plus loin, dans la province de Manitoba, o ils peuvent, ˆ peu de frais, devenir propriŽtaires. Heureusement, le pays est riche et la terre fŽconde ; on se tire dÕaffaire malgrŽ tout, mais ce nÕest pas sans peine ni souci.

Aprs avoir suffisamment couru la paroisse, je vais passer la soirŽe chez mon aimable cicerone. Le salon est rempli dÕune jeunesse vivante et bruyante. Le piano est ouvert. On chante en chĻur des rondes sur les vieux airs du dix-huitime sicle.

 

Ė la claire fontaine,

JÕallas me promener !

 

Les chanteuses sont charmantes ; brunes ou blondes, elles ont la carnation fra”che et transparente des pays du Nord ; les fentres ouvertes nous montrent les eaux tranquilles du Saint-Laurent, bordŽes de bouquets dÕarbres. ļ lÕaimable et fra”che soirŽe ! le bon pays ! les braves gens !

 

 


 

X. QUƒBEC Ń SARATOGA

 

Saratoga, le 6 aožt 1876.

 

 

Revenu du joli village de V... le lundi 31 juillet, de bonne heure, je pars ˆ sept heures du soir pour QuŽbec. Le temps est admirable, et la City-of-Quebec, sur laquelle je mÕembarque, est un splendide bateau ˆ trois Žtages, un h™tel ambulant qui me transporte en une nuit de MontrŽal ˆ QuŽbec (180 milles, 240 kilomtres). JÕavais toujours cru, avant cette traversŽe, quÕun Ē fleuve uni comme une glace Č Žtait une simple mŽtaphore. Ici, la mŽtaphore est une pure vŽritŽ. La magnifique glace de Saint-Gobain, que jÕavais admirŽe ˆ lÕExposition de Philadelphie, nÕest pas plus unie et plus diaphane que ne lՎtait, ce soir-lˆ, le calme et immense Saint-Laurent.

 

Le beau lac de Nemi, quÕaucun souffle ne ride,

A moins de transparence et de limpiditŽ.

 

Figurez-vous une glace sans fin, large de 2, 3, 4 kilomtres, dans laquelle la pleine lune et les millions dՎtoiles dÕun ciel sans nuages lancent leurs gerbes ou leurs scintillements dorŽs, une atmosphre chargŽe dՎlectricitŽ qui vous montre, par un effet de mirage, des maisons et des bouquets dÕarbres se dŽtachant de la c™te et sÕavanant en masses sombres au milieu des eaux brillantes du fleuve, comme la fort de Dunsinane dans Macbeth, un silence profond et universel, interrompu seulement par les sons dÕun violon et dÕune harpe Ń lÕinŽvitable orchestre des bateaux amŽricains Ń raclŽs ˆ la diable, mais qui nous semblent, autre effet du mirage ! exhaler dÕineffables harmonies. Ces poŽtiques c™tes boisŽes, o Žclate ˆ et lˆ le reflet argentŽ dÕun toit couvert en carreaux de t™le blanche, elles sont habitŽes par une population franaise, et elles portent des noms de la vieille France. Voici les comtŽs de Chambly, de Verchres, de Montcalm, de Richelieu, de Saint-Maurice, de Champlain, et, plus loin, Argenteuil, Belleville, la Beauce, Montmagny, Montmorency, Charlevoix. Nous rel‰chons ˆ Sorel, ˆ lÕembouchure de la rivire Richelieu dans le Saint-Laurent, et le lendemain, ˆ six heures du matin, nous voici ˆ QuŽbec.

Les rives du fleuve se sont graduellement ŽlevŽes, et le cap Diamant, sur lequel est b‰tie la citadelle, a bien une centaine de mtres de hauteur. Au pied de la citadelle est groupŽe la ville haute, encore entourŽe de ses vieux remparts qui datent de Champlain, le fondateur de QuŽbec ; au-dessous, le port, la ville basse et les faubourgs, formant une agglomŽration de 75 000 habitants, pour les quatre cinquimes Franais. Nous descendons, ou, pour tre plus exact, nous montons par des rues escarpŽes ˆ lÕh™tel Saint-Louis, o lÕon parle anglo-franais, et nous allons courir la ville. Les rues, mal pavŽes, sont bordŽes de trottoirs en bois ; les maisons, ˆ un ou deux Žtages, sont en bois, en briques rouges ou en pierres grises, avec de doubles portes et de doubles fentres garnies de persiennes vertes ; entre les deux portes, on aperoit un escalier ˆ ferrures de cuivre, proprement couvert dÕune toile cirŽe ; des voitures peintes de couleurs vives et garnies dÕarmatures en fer poli, de hauts cabriolets en forme de conques marines montent ou descendent au trot ces bonnes vieilles rues tortueuses qui me reposent des damiers rectilignes de Philadelphie et de New York. Voici, au pied de la citadelle, la terrasse, flanquŽe de deux canons russes pris ˆ SŽbastopol, prŽsent de la reine. Des canons ! il y en a par douzaines dans la grande batterie, la petite batterie, sur les remparts, partout ! mais ils sont dÕun ‰ge respectable, et je nÕaperois pas lÕombre dÕun canonnier. De la terrasse, on jouit dÕune vue merveilleuse : en face sՎtend la grande nappe du Saint-Laurent ; au-dessous, le port, la ville basse, tandis quՈ lÕautre rive sՎtage en amphithŽ‰tre le gros bourg de Levis avec ses toits Žtincelants ; plus bas, lՔle dÕOrlŽans, des bois, des prairies, et, bornant lÕhorizon, la cha”ne des Laurentines. Ė c™tŽ de la Terrasse, promenade favorite des habitants, se trouve le parc, au milieu duquel le gouvernement anglais a ŽrigŽ, avec une gŽnŽreuse impartialitŽ, une pyramide en lÕhonneur de Wolfe et de Montcalm, le vainqueur et le vaincu des plaines dÕAbraham. Je lis sur le socle cette inscription en style lapidaire :

 

Wolfe. Montcalm. Mortein. Virtus. Communem

Famam. Historia

Monumentum. Posteritas

Dedit.

Ń

Hujusce

 

Monumenti in memoriam virorum illustrium Wolfe et Montcalm fundamentum p. c. Georgius comes de Dalhousie in septentrialis Americ¾ partibus ad Britannos pertinentibus. Summam rerum administrans ; opus per multos annos pr¾termissum (quid duci egregio convenientibus !) auctoritate promovens, exemplo stimulans, munificentia fovens.

Die novembris XV, A. MDCCCXXVII.

Georgio IV, Britanniarum rege.

 

CÕest un sentiment ŽlevŽ et dŽlicat qui a dictŽ, dans un latin supportable, cet hommage rendu ˆ la fois au courage heureux et au courage malheureux ; mais, ˆ c™tŽ, voici un Ē avis au public Č qui me para”t Žgalement cruel pour la race canine et pour la langue franaise : Ē Toute personne frŽquentant ce jardin est priŽe de ne pas enlever ou dŽtruire aucunes plantes qui sÕy trouvent ; aussi tout chien trouvŽ sur ce parterre sera dŽtruit. Č DŽtruit ! voilˆ un solŽcisme terriblement draconien. Et cÕest un solŽcisme officiel ! Malheureux chiens ! plus malheureuse langue ! Pourtant le sŽminaire et lÕUniversitŽ de Laval sont ˆ deux pas. Je vais les visiter en compagnie dÕun Canadien aimable et obligeant comme ils le sont tous ; les b‰timents du sŽminaire sont du grand style du dix-septime sicle ; il y a une chapelle et un musŽe o lÕon trouve quelques bons tableaux des Žcoles italienne et franaise, des Philippe de Champagne authentiques, un Van Dyck qui lÕest moins, et de ravissants portraits de Marie Leczynska et de Mesdames, filles de Louis XV, par Boucher et Vanloo. Le sŽminaire est riche ; cÕest lui qui entretient lÕUniversitŽ. Non loin de lÕUniversitŽ sՎlve la vaste et imposante cathŽdrale, et au pied de la cathŽdrale se tient le marchŽ en plein air. Des marchandes en chapeau de paille sÕagitent devant leurs Žventaires garnis de choux, de pommes de terre, de gros pois, de tomates, dՎnormes radis rouges et dÕune innombrable quantitŽ de paniers dՎcorces remplis de framboises et de myrtilles. La myrtille, dŽdaignŽe en Europe, est trs apprŽciŽe aux ƒtats-Unis et au Canada, o elle porte le nom poŽtique de bleuet. Du marchŽ on descend dans la ville basse par la rue de la Fabrique, toute garnie de magasins. Voici un magasin de musique ˆ la devanture duquel sՎtale lÕimage dÕun orgue-locomotive qui fait les dŽlices des habituŽs du Cirque. Voici une librairie avec des images de Notre-Dame de Lourdes, un portrait de Marie Alacoque, des livres de piŽtŽ, des chapelets, dans la mme vitrine que la collection de la Bibliothque nationale, les Paroles dÕun croyant, le Livre du peuple, les MŽlanges philosophiques de Diderot, un Žtalage composite ! JÕy entre pour acheter un journal (on ne vend dans les rues, ˆ MontrŽal et mme ˆ QuŽbec, que des journaux anglais), je nÕy trouve quÕune feuille de province, la Gazette dÕArthabaskaville, avec un Ē premier-Arthabaskaville Č intitulŽ : Ē Le prtre combattu dans la chair (sic) par les libŽraux. Č Je fais le tour de la ville en suivant les remparts, dÕo les regards sՎtendent ˆ perte de vue sur une campagne admirable ; mon obligeant cicerone mÕindique au bout de la plaine richement boisŽe le village de Lorette, habitŽ par des Indiens, presque tous mŽtis. Il nÕy a plus, me dit-on, quÕun seul Huron, le dernier des Hurons ; encore nÕest-on pas sžr que ce soit un Huron. Ces Indiens mŽtis vivent pour la plupart de la fabrication de petits articles de bimbeloterie, de la chasse ou de la pche ; quelques-uns se sont complŽtement civilisŽs ; on mÕen cite qui sont devenus prtres, avocats ou fonctionnaires ; ils ont mme un gožt particulier pour les fonctions publiques, ce qui ne peut laisser aucun doute sur leur aptitude ˆ sÕadapter ˆ notre civilisation. Nous rentrons en ville en traversant les plaines dÕAbraham, o sÕest dŽcidŽ le sort du Canada, sous le triste rgne de Louis XV ; aux environs, sur les hauteurs de Sainte-Foy, tŽmoins dÕun dernier mais inutile combat dans lequel les Franais demeurrent vainqueurs, une colonne a ŽtŽ ŽlevŽe en commŽmoration de cette victoire. Le gouvernement anglais a laissŽ faire, et sa domination nÕen est pas moins solidement assise dans le Canada franais ; au contraire ! Voici un cirque en plein vent, des baraques de la foire, le ngre blanc de Madagascar, la femme invulnŽrable, un cochon qui joue aux cartes, seul spectacle qui trouve gr‰ce devant la censure de lÕarchevchŽ ; enfin, des affiches, au milieu desquelles Žclate le nom de Sozodont. Sozodont a franchi la frontire, il sՎtale sur les murailles et sous les ponts de MontrŽal ; je le retrouve ˆ QuŽbec, il me suivrait jusquÕau p™le ! Mais je nÕaperois plus Gargling. Ń DistancŽ, Gargling !

Le lendemain, un de mes obligeants amis canadiens me conduit au Saut de Montmorency, une cataracte qui serait sans pareille dans le monde si les chutes du Niagara nÕexistaient pas. La rivire de Montmorency se prŽcipite dÕune hauteur de prs de 250 pieds, sur une largeur de 50, dans une branche du Saint-Laurent, en face de lՔle dÕOrlŽans. De hauts sapins ombragent la chute, que g‰te un peu le voisinage dÕune scierie Ń lÕindustrie est impitoyable ! Ń mais dont les abords ont ŽtŽ rigoureusement interdits ˆ Sozodont et aux Herricks pills and plasters. Un escalier un peu trop vertigineux conduit au pied de la nappe blanche qui se prŽcipite ˆ pic, et lÕon va se reposer, au retour, dans un modeste Ē cabaret de tempŽrance Č. La route est bordŽe de maisonnettes b‰ties en biais, de manire ˆ rŽsister aux ouragans de neige ; on passe auprs de lÕAsile Beaufort, o des aliŽnŽs des deux sexes sont installŽs comme dans un palais dՎtŽ, toujours aux frais du sŽminaire de Saint-Louis. Cˆ et lˆ des martellos, tours rondes qui servaient dÕouvrages avancŽs ˆ QuŽbec, au temps o QuŽbec Žtait considŽrŽe comme la plus redoutable forteresse de lÕAmŽrique du Nord ; puis le faubourg Saint-Roch et le faubourg Saint-Jean qui vient dՐtre incendiŽ. Les incendies sont aussi frŽquents au Canada quÕaux ƒtats-Unis, et ce nÕest pas peu dire. LÕabondance des constructions en bois y est pour quelque chose ; mais on mÕassure que cÕest aussi un procŽdŽ expŽditif de liquidation auquel recourent de prŽfŽrence les industriels et les nŽgociants dont les affaires sont embarrassŽes. Ce qui semblerait confirmer ce mauvais propos, cÕest que les incendies se multiplient principalement aux Žpoques de crises.

Le soir, je repars pour MontrŽal, et je croise dÕimmenses trains de bois tra”nŽs par des remorqueurs. Le bois est, comme on sait, le grand article dÕexportation du Canada. Ė mon arrivŽe ˆ MontrŽal, mon aimable introducteur auprs de la SociŽtŽ canadienne, M. O. Perrault, vice-consul de France, me prŽsente ˆ quelques-uns de mes confrres de la presse canadienne, anglais et franais, conservateurs et libŽraux, qui fraternisent le soir dans un banquet improvisŽ o lÕon boit Ē ˆ la prospŽritŽ du Canada sous le bienveillant et libŽral patronage de lÕAngleterre, et au dŽveloppement de ses relations ma-tŽrielles et intellectuelles avec la France. Č Il est certain que nous ne nous doutons pas assez de lÕexistence de cette branche vivace de la vieille souche franaise, et cÕest un oubli quÕil serait bon de rŽparer dans lÕintŽrt de la France et du Canada. Il y a, comme je le remarquais dans ma dernire lettre, au Canada, deux populations juxtaposŽes qui vivent en bonne intelligence sous la mme loi, mais sans se mler ; la population franaise a soutenu jusquՈ prŽsent, sans se laisser entamer, la concurrence de sa rivale, gr‰ce surtout ˆ son exubŽrante et consciencieuse fŽconditŽ ; mais elle lui est visiblement infŽrieure par les capitaux, lÕesprit dÕentreprise et mme le dŽveloppement intellectuel. La langue anglaise est parlŽe dans toute sa puretŽ par les Canadiens anglais, tandis quÕon ne lit gure dans le Canada franais, et quÕon y parle un franais beaucoup trop voisin du bas-normand. Au besoin, les bibliothques des bateaux ˆ vapeur attesteraient cette inŽgalitŽ de culture. Les livres anglais, choisis parmi les meilleurs, y abondent, en ne laissant, hŽlas ! quÕune bien petite place ˆ la littŽrature franaise, exclusivement reprŽsentŽe par des romans ˆ quatre sous. Ė quoi tient cette diffŽrence de dŽveloppement ? Elle tient, sans aucun doute, en partie ˆ la tutelle par trop ombrageuse et Žtroite dans laquelle le clergŽ catholique, dont je nÕai point dÕailleurs dissimulŽ les mŽrites et les services, tient ses bonnes et simples ouailles ; mais elle tient encore, elle tient surtout ˆ ce que les Canadiens anglais sont en relations constantes avec leur mre-patrie, tandis que les Canadiens franais sont depuis plus dÕun sicle presque sans rapports avec la leur. LÕAngleterre alimente la partie anglaise du Canada de ses capitaux Ń plusieurs banques de Londres y ont des succursales ; elle a _ommanditŽ les industries et construit les chemins de fer du Canada anglais ; elle lui envoie ses Žmigrants, ses produits, ses journaux et ses livres. La France, elle, nÕenvoie au Canada franais Ń encore est-ce par lÕintermŽdiaire de lÕAngleterre Ń que des articles-Paris dŽmodŽs et des vins suspects. Je me trompe : il y a trois ou quatre ans, elle a expŽdiŽ aussi ˆ ce pays agricole 2 000 ou 3 000 Žmigrants, rŽsidu de la Commune, ramassŽs sur le pavŽ de Paris, qui ont encombrŽ le pavŽ de MontrŽal et de QuŽbec jusquՈ ce quÕils soient allŽs se perdre dans lÕOcŽan amŽricain. Est-ce bien assez ?

Aussi longtemps que le vieux rŽgime colonial a pesŽ sur le Canada, les relations entre les Canadiens franais et la France pouvaient rencontrer des obstacles sŽrieux ; mais aujourdÕhui ces obstacles nÕexistent plus. Le Canada se gouverne lui-mme, et son tarif douanier ne fait absolument aucune diffŽrence entre les produits franais et les produits anglais. Pourquoi donc nos banques nՎtabliraient-elles pas des succursales ˆ QuŽbec, comme les banques anglaises en ont Žtabli ˆ MontrŽal ? Elles y trouveraient des placements hypothŽcaires ˆ 7 et mme ˆ 9%, garantis par une lŽgislation exactement copiŽe sur la n™tre. Ce dŽbouchŽ ne vaudrait-il pas bien pour le capital franais celui des valeurs ˆ turban ? Pourquoi lՎmigration agricole de la Normandie et de la Bretagne, qui a implantŽ au Canada une population saine et vigoureuse, ne reprendrait-elle pas son essor interrompu ? Pourquoi les produits franais ne seraient-ils pas offerts sur le marchŽ du Canada ˆ lՎgal des produits anglais ? Pourquoi nos journaux et nos livres nÕy viendraient-ils pas raviver les intelligences somnolentes et purifier la langue de ses solŽcismes anglo-amŽricains ? Pourquoi, en un mot, la France ne reprendrait-elle pas dans le Canada franais Ń Dieu merci ! sans aucune arrire-pensŽe politique Ń le r™le tutŽlaire que lÕAngleterre remplit depuis un sicle dans le Canada anglais ? Elle y gagnerait autant que le Canada lui-mme. Les sympathies morales, qui ne se sont jamais brisŽes, aideraient ˆ renouer les relations intellectuelles et matŽrielles, et, ˆ ce propos, je citerai, en quittant mes bons amis canadiens, auxquels je demande bien pardon de mes innocentes plaisanteries sur leur accent et sur lÕidiome qui fleurit dans leurs jardins publics, Ń je citerai, dis-je, un trait touchant qui mՎtait contŽ ˆ QuŽbec. Pendant la funeste guerre de 1870, on ne voulait pas plus croire, dans le Canada franais, aux victoires prussiennes quÕon nÕy croyait ˆ Paris. Mais un jour on voit le consul de France entrer, lÕair soucieux, dans les bureaux de lՃvŽnement, et, un instant aprs, la foule, consternŽe, put lire, en tte du sommaire du journal, affichŽ suivant la mode amŽricaine, la nouvelle, trop certaine cette fois, de la capitulation de Sedan. Chacun avait les larmes aux yeux, me disait un tŽmoin de cette scne, et quand le consul sortit des bureaux du journal, toute cette foule, obŽissant ˆ un mme sentiment et dÕun mme geste spontanŽ, se dŽcouvrit respectueusement sur son passage.

Mais je suis obligŽ de me dŽrober aux offres hospitalires qui me viennent de toutes parts, et me voici en route pour New York, dÕo je me propose dÕaller faire une dernire tournŽe dans le Sud avant de reprendre lÕexpress de lÕOcŽan. Je pars le matin de bonne heure, je traverse le pont Victoria, obscur comme un tunnel, je repasse la frontire amŽricaine, o un douanier vient simplement demander aux voyageurs, sans les obliger ˆ descendre du train, sÕils ont quelque chose ˆ dŽclarer. Notre train longe le lac Champlain, dans un pays accidentŽ, ayant ˆ droite, de lÕautre c™tŽ du lac, les montagnes vertes, ˆ gauche la cha”ne des Adirondaks. On stationne un instant devant lÕh™tel Fouquet Ń encore un nom franais, le dernier ! Ń et on arrive ˆ lÕextrŽmitŽ du lac, long de 120 milles, au fort en ruines de Ticonderoga. De lˆ, un embranchement nous porte en une demi-heure au bord du lac Georges. Un rve, ce lac Georges ! Figurez-vous une longue brche sinueuse remplie dÕune eau claire et azurŽe, entre de hautes collines couvertes de bois Žpais, dÕun vert intense ; au milieu de ces eaux limpides une foule dՔles et dՔlots avec des maisons blanches ou des chalets enfouis dans des bouquets dÕarbres et ŽgayŽs par des parterres tout en fleurs. DՎlŽgantes barques dÕamateurs de pche, de jolis steamers dÕo sՎchappent des airs de valse croisent notre bateau, le Minne-Ha-Ha ; on se salue en agitant chapeaux et mouchoirs, tandis que des pcheurs solitaires se tiennent immobiles et absorbŽs le long des berges, et que les duos de flirters suivent les sentiers ombragŽs pour sÕy livrer apparemment, sans tre dŽrangŽs, ˆ la lecture du Herald ou du New York Times. On dŽbarque devant le ravissant h™tel du fort William-Henry, o un stage-coach prend les voyageurs pour les conduire, par monts et par vaux, ˆ la station prochaine. Nous prenons le train de Saratoga, et nous arrivons avant minuit ˆ ce rendez-vous favori de la sociŽtŽ amŽricaine. Nous descendons au Grand Union, un h™tel LŽviathan auprs duquel les plus grands h™tels dÕEurope seraient comme la cascade du bois de Boulogne auprs de la cataracte du Niagara.

Il vaut bien la peine dՐtre dŽcrit, ce Grand Union hotel. LÕomnibus du chemin de fer vous amne au pied dÕun b‰timent grand comme une caserne, avec deux ailes enserrant un parc ; des colonnettes de fonte de 20 mtres de hauteur soutiennent tout le long des faades extŽrieures et intŽrieures le toit dÕune large piazza, dont la longueur totale, si jÕen dois croire mon Panoramic Guide, nÕest pas infŽrieure ˆ 1 mille (1 kilomtre 1/4). Vous montez par un vaste escalier ˆ un immense parloir o se trouvent concentrŽs les services essentiels de lÕh™tel, le bureau de rŽception et de renseignements, le post-office dÕun c™tŽ, la caisse ˆ quatre guichets, le bureau de location des voitures et le tŽlŽgraphe de lÕautre. Vous inscrivez votre nom sur un volumineux registre, on vous remet une clef que vous gardez en poche, et que des Ē avis Č affichŽs dans les endroits bien en vue vous supplient de ne pas emporter avec vous, en quittant lÕh™tel. MalgrŽ la crise, Grand Union hotel est suffisamment peuplŽ. On me dŽlivre le n” 1315, au second Žtage. JÕai le choix entre quatre ascenseurs et autant dÕescaliers pour y monter. Les ascenseurs sont des salons ŽlŽgants o vingt personnes peuvent tenir sans se coudoyer. Un coup de sonnette, et la machine est ˆ vos ordres. Vous arpentez de longs corridors, entirement couverts de tapis, comme les salons et les chambres ; il nÕy en a pas moins de 10 acres, toujours dÕaprs mon Panoramic Guide. Par exemple, ma chambre, dont les murailles blanches sont ŽclairŽes par un bec de gaz, manque un peu dՎlŽgance, quoique Ń particularitŽ assez rare dans les h™tels amŽricains Ń lՎclat du gaz soit tempŽrŽ par un globe de verre dŽpoli ; le lit est dur, et le mobilier se rŽduit ˆ une table de toilette et ˆ une armoire en noyer. Il est vrai quÕon ne sŽjourne gure dans sa chambre. On descend au rez-de-chaussŽe, o il y a Ē 2 milles carrŽs Č de salons, somptueusement dŽcorŽs, avec tentures et mobilier garnis de satin, des salles de lecture, des billards, un bar-room ; et, finalement, une salle ˆ manger, dans laquelle 600 personnes sÕattablent ˆ lÕaise, et o un restaurateur parisien ne serait pas embarrassŽ dÕen caser 2 000. La salle ˆ manger, cÕest le centre et on pourrait dire lՉme de lÕh™tel ; on nÕy fait pourtant que trois repas par jour : le dŽjeuner, le d”ner et le lunch ou souper ; mais quels repas ! le festin des noces de Gamache serait, en comparaison, un repas du Petit-Manteau-Bleu. Entrons-y, aprs avoir dŽposŽ ˆ lÕentrŽe Ń sans rŽtribution Ń notre chapeau et notre canne sous la garde dÕun ngre. Un bataillon de ngres et de mul‰tres, en veston ou en habit noir et cravate blanche, fait le service. On les voit sÕavancer processionnellement, lÕavant-bras repliŽ et portant sur la paume aplatie de la main un plateau chargŽ de mets. Un sous-officier se dŽtache et vous dŽsigne poliment une chaise de paille vacante, ou vous renvoie ˆ un collgue. Vous vous asseyez et lÕon place devant vous la carte et un verre dÕeau glacŽe. Quelle carte, bon Dieu ! JÕy compte quatre-vingt-cinq plats, pas un de moins, depuis le mock turtle aux quenelles et le consommŽ printanier ˆ la royal (sic), en passant par la sŽrie des poissons, des bouillis, des r™tis, des relevŽes (sic), des entrŽes, des vegetables, jusquՈ la vanilla ice cream et le watermelon de la fin. Et jÕai le droit imprescriptible de me les faire servir tous ! Je nÕuse de ce droit quÕavec modŽration, et me voici en face dÕun grand plat chargŽ de viande, entourŽ dÕune douzaine de petits plats couverts des vegetables les plus variŽs, pommes de terre, gros pois, ma•s vert, riz bouilli, tomates fra”ches, mais avec une seule assiette. CÕest lÕhabitude amŽricaine de manger en mme temps, sur la mme assiette, viande, poisson et lŽgumes combinŽs. Affreuse habitude ! On mÕa confiŽ une napkin, serviette, quÕil mÕest arrivŽ dŽjˆ plus dÕune fois de mettre dans ma poche, la prenant pour un mouchoir. Je me surveille pour ne pas donner au ngre attentif et poli qui me sert une f‰cheuse opinion de la probitŽ de la race blanche ; on me rend, ˆ la sortie, mon chapeau et mon umbrella, sans mÕavoir posŽ aucune question, et je me retrouve sous la piazza, o la bande des musiciens de lÕh™tel a commencŽ son tapage.

Je vais faire un tour dans le Ē Broadway Č de Saratoga, Ń toutes les villes amŽricaines ont leur Broadway. Celui-ci est garni de magasins de marchandes de modes, de confections, de coiffures, alternant avec des tobacconists, presque tous juifs, et des offices de marchands de tickets de chemins de fer. Sur le trottoir, un transparent ornŽ dÕun gigantesque pied rouge mÕapprend que le docteur Pray extrait sans douleur les cors, les durillons et les molaires. Voici un coiffeur parisien venu de New York ˆ Saratoga pour la saison. La saison ne dure que sept semaines, et il paie 400 dollars de loyer pour son Žtroit magasin. CÕest cher, mais on vend assez bien les cheveux, sur lesquels on rŽalise un bŽnŽfice honnte. Les cheveux sont importŽs dÕEurope, moyennant un droit de 30%, les AmŽricaines refusant gŽnŽralement de se laisser Ē tondre Č, en dŽpit de la protection que le tarif leur accorde. Les cheveux ch‰tains viennent de la Normandie, de la Bretagne et de lÕAuvergne ; les cheveux noirs, de lÕItalie ; les cheveux blonds, de lÕAllemagne et de la Sude. Certaines ŽlŽgantes ont sur la tte pour 300 dollars de cheveux importŽs, et une vieille lady a payŽ 200 dollars deux tresses de cheveux blancs, les plus chers. Je compte bien juger, le soir mme, de lÕeffet des cheveux importŽs sur les ttes des charmantes misses qui se donnent rendez-vous de tous les points de lÕUnion ˆ ce grand marchŽ matrimonial. Il y a bal au Grand Union hotel et ˆ lÕh™tel des ƒtats-Unis, son rival. Je nÕai garde dÕy manquer ; mais cÕest une double dŽception : on y rencontre certainement de trs jolies misses et des ladies somptueusement vtues qui ont convenablement encouragŽ le commerce dÕimportation des cheveux, mais je nÕaperois pas un seul Ē kanguroo Č, et cÕest ˆ peine si quelques couples se dŽcident ˆ faire un tour de valse. Cavaliers et dames dansent sans gants ! Ė minuit, lÕorchestre dispara”t. Nous sommes au samedi, et lÕon ne danse pas le dimanche. Me revoici au n” 1315. Ma chambre nÕest pas faite, et le lendemain matin mes bottes ne sont pas cirŽes. Est-ce une nŽgligence accidentelle, ou serait-ce une mesure gŽnŽrale de revanche de nos serviteurs ngres contre la race blanche ? Quoique la sonnette soit Žlectrique, je sonne et je resonne en vain pour approfondir ce mystre. JÕen suis quitte pour confier mes bottes ˆ un des pauvres petits va-nu-pieds de race blanche qui encombrent le trottoir avec leur bo”te ˆ noircir, blacking ; je passe le dimanche ˆ boire lÕeau ferrugineuse et sulfureuse des fontaines et ˆ me promener sous les ombrages de Congress Park, o jaillit la plus cŽlbre des sources de Saratoga, Congress Spring. Le soir, je demande ma note ˆ lÕun des quatre caissiers du Grand Union hotel. JÕen suis quitte pour 10 dollars, 5 dollars par jour, Ń et cÕest rŽellement pour rien. Songez donc : deux milles de salons, dix acres de tapis, quatre ascenseurs, trois repas par jour, quatre-vingt-cinq plats au d”ner, plus un concert dans la journŽe et un bal le soir pour 5 dollars ! Il est vrai quÕon nÕa pas changŽ mes assiettes, que ma serviette ressemblait ˆ un mouchoir, quÕon nÕa pas fait ma chambre et quÕon a nŽgligŽ de cirer mes bottes. Mais ce sont des dŽtails, et Grand Union hotel nÕen est pas moins une colossale manufacture de confort et une des crŽations les plus caractŽristiques du gŽnie amŽricain.

 

 


 

XI. LA SITUATION POLITIQUE ŃLՃLECTION PRƒSIDENTIELLE

 

Ė bord du City of Atlanta, le 12 aožt 1876.

 

 

JÕai quittŽ hier New York pour me rendre ˆ Charleston. Quoique la voie de mer soit plus longue que la voie de terre, je lÕai prise de prŽfŽrence. Nous sommes en pleine mer, le temps est magnifique ; les passagers, tous purs AmŽricains, sont assis sur le pont dans les attitudes les plus variŽes, et comme ma conversation avec eux est fort limitŽe, jÕai tout le loisir nŽcessaire Ń jusquÕau moment o le bruit formidable dÕun gong chinois mÕannoncera que le d”ner est servi Ń pour vous entretenir des affaires publiques des ƒtats-Unis. Je ne serai pas dŽrangŽ : je nÕai pour voisin ˆ la table du fumoir quÕun vieil AmŽricain, entirement absorbŽ par la lecture de lÕAmerican Grocer, journal des Žpiciers, qui a bien trois ou quatre fois le volume du Journal des DŽbats.

Le peuple amŽricain a certainement des qualitŽs intellectuelles et morales hors ligne. Il est entreprenant, actif, ingŽnieux, plein de bon sens pratique, et plus sžr dans les affaires privŽes et commerciales quÕon ne le croit gŽnŽralement en Europe. Ses ingŽnieurs, ses mŽcaniciens, ses nŽgociants, ses industriels, ses agriculteurs, sans parler de ses h™teliers, seraient partout au premier rang ; il voit juste en affaires, il a Ē lÕĻil amŽricain Č, il embrasse avec sang-froid les difficultŽs dÕune entreprise et il trouve presque toujours, pour les rŽsoudre, le procŽdŽ le mieux adaptŽ ˆ la circonstance. Mais cette supŽrioritŽ quÕil possde dans la conduite de ses affaires et dans lÕamŽnagement de sa vie, il la perd dans les affaires publiques. Au lieu de se perfectionner, le gouvernement de la grande rŽpublique va, depuis une trentaine dÕannŽes surtout, se dŽgradant et se corrompant, et lÕon ne pourrait pas citer, ˆ dater de la guerre de la sŽcession, une seule question politique, Žconomique, administrative ou financire, ˆ laquelle les AmŽricains nÕaient donnŽ la solution la plus mauvaise quÕelle pžt comporter. Ė quoi cela tient-il ? Cela tient principalement, autant que jÕen puis juger, sinon ˆ lÕabsence dÕune haute culture intellectuelle Ń il y a des branches ŽlevŽes des connaissances humaines : la lŽgislation civile et pŽnale, le droit international, les sciences physiques et naturelles, dans lesquelles les AmŽricains excellent Ń du moins aux intŽrts, aux prŽjugŽs, et plus encore ˆ lÕinfatuation dÕeux-mmes qui empchent chez eux les progrs et la vulgarisation des sciences politiques et Žconomiques. Ils ont des politiciens et mme des Žconomistes, mais ils ne paraissent pas se douter que la politique et lՎconomie politique soient des sciences ayant, comme la mŽcanique elle-mme, des principes invariables, et auxquels il nÕest pas plus permis de dŽroger en AmŽrique quÕen Europe. Si les conceptions politiques, Žconomiques et financires pouvaient tre brevetŽes comme les machines, les procŽdŽs industriels, les empl‰tres et les pilules, et si lÕon pouvait les appliquer de mme sans avoir besoin de les faire agrŽer prŽalablement par le peuple souverain, je crois bien quÕelles ne tarderaient pas non plus ˆ se perfectionner, et que jÕaurais trouvŽ au Niagara et ailleurs des annonces illustrŽes de toute sorte de systmes et de mŽthodes de gouvernement, dÕune qualitŽ tout ˆ fait supŽrieure et garantie. Mais, pour me servir de lÕexpression consacrŽe, les inventions politiques, Žconomiques et financires Ē ne paient pas Č ; et dÕailleurs, comment les faire accepter par un peuple ˆ qui on a enseignŽ ds la mamelle quÕil est le premier des peuples et que les institutions amŽricaines sont le dernier mot de la sagesse humaine ?

Dans la vie privŽe, lÕAmŽricain est intelligent, sensŽ et mme modeste ; dans la vie publique, son intŽrt, ou ce quÕil sÕimagine tre son intŽrt, ses passions, et par-dessus tout son amour-propre national, lÕaveuglent absolument et le mettent ˆ la merci des politiciens, sociŽtŽ de renards organisŽe pour vivre aux dŽpens de la dŽmocratie des corbeaux. La vanitŽ nationale a certainement jetŽ des pousses vigoureuses chez tous les peuples civilisŽs : lÕorgueil mŽprisant de lÕAnglais est proverbial ; le Franais est fier de ses institutions que Ē le monde lui envie Č, ce qui ne lÕempche pas de les renverser en moyenne tous les quinze ans ; lÕAllemand nÕa pas dŽgonflŽ depuis Sedan ; le Belge lui-mme rŽpte avec complaisance que la Belgique est petite par son Žtendue, mais grande par le gŽnie et les vertus de ses habitants, et le cri favori du Flamand cÕest : Ē Vivan ons ! Vivent nous ! Č LÕItalien est persuadŽ quÕil ne peut manquer de reconquŽrir avant peu ses frontires naturelles, Ń les frontires de lÕEmpire romain ; le Russe nÕose pas encore se dire le premier des peuples, mais il le sera, et lÕavenir du monde appartient indubitablement ˆ la race slave. Le Chinois ne dissimule pas son dŽdain pour les barbares aux cheveux rouges, et le sauvage australien, qui se nourrit de vers et de grenouilles crues, manifeste hautement son dŽgožt pour la civilisation et la cuisine europŽennes. Mais toutes ces vanitŽs et ces orgueils amoncelŽs ne formeraient quÕune simple motte de terre en comparaison du mont Blanc de lÕorgueil amŽricain. Et comment lÕAmŽricain ne serait-il pas orgueilleux ? Si on ne lui enseigne quÕimparfaitement les langues Žtrangres dans ses Žcoles publiques Ń on les enseigne aux ƒtats-Unis aussi peu et aussi mal quÕen France, cÕest tout dire Ń on lui met incessamment sous les yeux les grands exemples que lÕAmŽrique ˆ donnŽs au monde ; on lui incruste dans la tte, jusquÕau fond de la nuque, cette vŽritŽ historique, incontestable, que lÕunivers Žtait plongŽ dans une Žpaisse barbarie avant lÕapparition du peuple amŽricain et de la Constitution amŽricaine. Plus tard, les orateurs des meetings et des Conventions se chargent dÕachever une Žducation si bien commencŽe. Ce nÕest pas quÕils craignent de dire au peuple ses vŽritŽs. Non ! Ils nÕont pas lÕhabitude de dissimuler leur pensŽe. Ils sont AmŽricains, et comme tels, ils ont sucŽ la franchise avec le lait de leurs nourrices. Ils reprochent donc au peuple amŽricain sa bontŽ, sa gŽnŽrositŽ, son dŽtachement trop complet des intŽrts de ce monde, qui le rendent dupe de tous les intrigants et qui lÕempchent, par exemple, dans ses diffŽrends avec les peuples avides et corrompus de la vieille Europe, de faire valoir suffisamment son droit ; ils le supplient, au nom de ses intŽrts les plus chers, de corriger ces dŽfauts qui font obstacle ˆ lÕaccomplissement de sa Ē destinŽe manifeste Č. Comment nՎcouterait-on pas des gens qui sÕexpriment avec cette brusque franchise ? Comment ne suivrait-on pas leurs conseils dŽsintŽressŽs ? JÕai entendu, ˆ la vŽritŽ, des jeunes gens parodier avec humour ces discours des Smith et des Jones des meetings, ˆ la grande jubilation de leur auditoire ; mais les Smith et les Jones nÕen ont pas moins conservŽ lÕoreille du peuple, et ils nÕont pas cessŽ de gouverner les ƒtats-Unis.

Pendant longtemps les ŽvŽnements ont semblŽ donner raison aux Smith et aux Jones. La population et la richesse avaient aux ƒtats-Unis un taux dÕaccroissement jusquՈ prŽsent sans Žgal dans le monde, et qui nÕavait pas baissŽ mme pendant la guerre de la sŽcession et dans les annŽes suivantes. Ń Voyez ! reprenait Smith bient™t aprs dŽpassŽ par Jones, nous avons soutenu la plus effroyable guerre civile dont le monde ait jamais ŽtŽ tŽmoin... une guerre amŽricaine, cÕest assez dire ! Nous avons perdu 1 million dÕhommes et dŽpensŽ 14 milliards ; nous avons Žmis des quantitŽs Žnormes de papier-monnaie, taxŽ et surtaxŽ toutes les branches du revenu et de la consommation, et, bien loin dÕentamer la prodigieuse vitalitŽ du peuple amŽricain, il semble, au contraire, que nous lÕayons surexcitŽe et accrue. Ce qui aurait ruinŽ tout autre peuple nous a enrichis, et nous suivons plus triomphalement que jamais le cours de nos glorieuses destinŽes. Hurrah ! hip ! hip ! hurrah ! pour la grande rŽpublique ! Cependant, voici quÕon apprend, par une belle soirŽe dÕoctobre 1873, quÕil y a une dŽb‰cle dans Wall Street, que les faillites succdent aux faillites, et que les maisons auxquelles on aurait donnŽ du crŽdit pour des millions ne valent plus 1 dollar. Grand Žmoi dans le monde financier et commercial. Mais, aprs tout, nÕest-ce pas un ŽvŽnement assez ordinaire quÕune crise ? Celle-ci passera comme ont passŽ les autres, et quand lÕhorizon aura ŽtŽ balayŽ par lÕouragan, le glorieux vaisseau de lÕUnion reprendra sa course majestueuse. On se rassure donc, et lÕon attend la reprise des affaires ; on lÕattend depuis trois ans, et aucun signe nÕest venu encore annoncer que ce cataclysme ait cessŽ. Aucune colombe nÕest sortie de lÕarche. En mme temps on annonce quÕune bande de voleurs sÕest emparŽe des administrations publiques ; quÕil y a des concussionnaires jusque dans les postes les plus ŽlevŽs ; que le Sud est mis au pillage par les carpet-baggers ; que le revenu des accises et des douanes passe pour les deux tiers dans les poches de ceux qui sont chargŽs de le percevoir ; que la marine marchande, dont le tonnage dŽpassait nagure celui de la marine britannique, est en pleine dŽcadence. On sՎtonne, on sÕinquite, le cri de rŽforme sort de toutes les bouches, et les Smith du parti rŽpublicain aussi bien que les Jones du parti dŽmocrate crient plus haut que tout le monde.

On en est lˆ aujourdÕhui ; mais il ne suffit pas, nous le savons par expŽrience, de crier sur les tons les plus variŽs le mot rŽforme ! rŽforme ! pour remŽdier aux maladies politiques et Žconomiques dÕune nation. Il faut savoir prŽalablement ce quÕil faut rŽformer et comment il faut rŽformer. Il faut savoir dÕo vient le mal, conna”tre le remde propre ˆ le guŽrir, et ne pas ignorer non plus ˆ quelle dose il convient de lÕappliquer. Il faut, en un mot, possŽder les rudiments des sciences politiques et sociales, et voilˆ malheureusement ce qui fait dŽfaut aux ƒtats-Unis plus encore que dans notre vieille Europe. Au moins, les expŽriences malheureuses que nous avons faites nÕont-elles pas ŽtŽ tout ˆ fait perdues ; si nous ne connaissons pas toujours les remdes qui guŽrissent, nous avons appris, ˆ nos dŽpens, ˆ discerner ceux qui ne guŽrissent pas ; nous savons, par exemple, quÕun changement de gouvernement ou mme le renversement dÕun cabinet nÕest pas une panacŽe. Aux ƒtats-Unis, o lÕon est plus jeune et o lÕon est naturellement convaincu que lÕon nÕa rien ˆ apprendre de la vieille Europe, quÕil est par consŽquent superflu dÕy chercher des exemples ou des leons, aux ƒtats-Unis, dis-je, on est restŽ persuadŽ que le remde aux maux dont on souffre rŽside uniquement dans le remplacement ou dans le maintien aux affaires de tel ou tel parti. ƒcoutez les dŽmocrates : ils vous diront que le mal vient de ce que le parti rŽpublicain gouverne lÕUnion depuis seize ans, et que lÕavnement du parti dŽmocrate rendra indubitablement au pays son ancienne prospŽritŽ. ƒcoutez, au contraire, les rŽpublicains : ils vous affirmeront que le mal, singulirement exagŽrŽ dÕailleurs, a pour cause unique lÕambition effrŽnŽe des dŽmocrates, et leur prŽtention injustifiable de remplacer lÕadministration rŽpublicaine.

La question sera dŽcidŽe avant peu, vous le savez. Les pouvoirs du PrŽsident Grant expirent au mois de mars 1877et le 7 novembre prochain, lÕUnion procŽdera ˆ la nomination des Žlecteurs prŽsidentiels, avec mandat impŽratif. Les deux partis entre lesquels se divise lÕUnion, les rŽpublicains et les dŽmocrates, se sont rŽunis, ceux-lˆ ˆ Cincinnati, o ils ont Žlu pour candidat ˆ la prŽsidence M. Hayes, ˆ la vice-prŽsidence M. Wheeler ; ceux-ci ˆ Saint-Louis, o ils ont choisi M. Tilden, le cŽlbre gouverneur de New York, et M. Hendricks. Ė ce propos, quelques mots sur lÕorganisation des partis aux ƒtats-Unis ne seront pas inutiles. Les ƒtats-Unis sont, comme personne ne lÕignore, lՃtat le plus dŽmocratique qui fžt jamais : tous les citoyens, les ngres compris, sont Žlecteurs et Žligibles, toutes les fonctions importantes, politiques, administratives et judiciaires, sont non seulement soumises ˆ lՎlection, mais encore renouvelables ˆ court terme, un an, deux ans, quatre ans au plus. En droit, le gouvernement amŽricain est donc, ˆ tous ses degrŽs et dans toutes ses branches, la chose des 10 millions dՎlecteurs amŽricains, et jamais souverain plus absolu nÕa rŽgnŽ sur les bords de lÕEuphrate ou du Gange. En fait, le gouvernement des ƒtats-Unis, ˆ tous ses degrŽs et dans toutes ses branches, appartient ˆ une classe de 200 000 ou 300 000 politiciens, divisŽs en deux camps irrŽconciliables, et qui trouvent, dans la politique et lÕadministration de lÕUnion, des ƒtats et des villes, leurs moyens dÕexistence. Ils font de la politique comme les manufacturiers font des Žtoffes de laine ou de coton, et comme les cordonniers font des souliers. Ce nÕest point un mal, et je dirai mme que cette division du travail a ŽtŽ aux ƒtats-Unis, comme ailleurs, un progrs nŽcessaire. Au temps o nous sommes, tous les citoyens ne peuvent pas plus sÕadonner aux besognes de plus en plus difficiles et compliquŽes que comportent le gouvernement et lÕadministration, quÕils ne peuvent fabriquer eux-mmes leurs habits et leurs souliers. Mais que dirait-on dÕune manufacture de draps ou de souliers dont les consommateurs, rŽunis dans leurs comices, se chargeraient tous les ans, tous les deux ans ou tous les quatre ans, de renouveler le personnel ? Il est vraisemblable que la fabrication de ces articles de premire nŽcessitŽ laisserait ˆ dŽsirer, et que les consommateurs courraient mme le risque de payer de plus en plus cher des habits et des souliers de plus en plus mauvais. Tel est pourtant le rŽgime politique des ƒtats-Unis, et, nÕen dŽplaise aux Smith et aux Jones des deux mondes, je ne puis le considŽrer comme le dernier mot de la science politique et de la sagesse humaine.

Les deux partis qui se disputent ici lÕexploitation de la Ē manufacture Č sont organisŽs comme lՎtait, au Moyen-‰ge, la milice fŽodale. Dans chaque district, dans chaque ville, dans chaque comtŽ, dans chaque ƒtat, et finalement dans lÕUnion elle-mme, il y a une sŽrie de comitŽs qui se chargent de convoquer les rŽunions de cette milice politique chaque fois que lÕintŽrt du parti lÕexige. LorsquÕil sÕagit dÕune Žlection prŽsidentielle, le ban et lÕarrire-ban sont mis en branle ; on nomme dans toute lՎtendue de lÕUnion, des dŽlŽguŽs qui se rŽunissent en Convention nationale et dŽsignent, ˆ la majoritŽ des suffrages, le candidat du parti. Le candidat dŽsignŽ, on convoque des meetings, on organise des processions, on rŽpand des journaux et des pamphlets ; on ne recule, en un mot, devant aucune dŽmarche et aucune dŽpense pour assurer son succs. Et, vraiment, la chose en vaut la peine ! Le prix de ce concours politique, ce nÕest ni plus ni moins que le budget. Le parti vainqueur sÕempare invariablement, par droit de conqute, de toutes les fonctions rŽtribuŽes qui dŽpendent de lÕadministration. Il y a trente ans, on nÕen comptait gure que 3 000 ; depuis la guerre de la sŽcession et le dŽveloppement Žnorme des services quÕelle a exigŽ, soit pour la recette, soit pour la dŽpense, le nombre en a ŽtŽ portŽ, assure-t-on, ˆ 80 000 et mme ˆ 100 000.

Sans doute, la masse Žlectorale conserve le droit imprescriptible de disposer de ses votes comme bon lui semble ; mais, en fait, chacun, sous peine de perdre sa voix, est obligŽ de voter pour lÕun des deux candidats dŽsignŽs par la Convention nationale des politiciens rŽpublicains ou des politiciens dŽmocrates. Sans doute encore, chacun a le droit de sÕenr™ler parmi les politiciens ; ils ne forment pas une oligarchie fermŽe, mais cÕest un mŽtier que les hommes de loi et les faiseurs dÕaffaires peuvent seuls combiner, sans dommage, avec leurs occupations habituelles. CÕest dÕailleurs un mŽtier qui exige une certaine ŽlasticitŽ de conscience, et dont les profits sont trop alŽatoires pour attirer les gens honorablement et solidement Žtablis. Ceux-ci font volontiers profession de mŽpriser les politiciens, et ils sՎloignent mme de plus en plus de la politique active. Il en rŽsulte que le pouvoir des politiciens va sÕaccroissant chaque jour, et que le contr™le des classes ŽclairŽes sur la direction des affaires devient, chaque jour aussi, moins attentif et moins efficace.

Cette esquisse, assurŽment fort incomplte de lÕorganisation des partis, vous expliquera la violence des luttes Žlectorales aux ƒtats-Unis, et jÕajoute aussi, de la stŽrilitŽ de leurs rŽsultats. Dans la lutte actuelle, par exemple, les deux partis ont fait assaut de promesses. JÕai sous les yeux les platforms (programmes) des Conventions de Cincinnati et de Saint-Louis, ainsi que les rŽponses quÕy ont faites les candidats dŽsignŽs ; et certes, ˆ part quelques lacunes, elles sont de nature ˆ satisfaire les amateurs de rŽformes les plus exigeants et les plus difficiles.

Une analyse sommaire de ces deux pices importantes vous permettra dÕen juger.

La platform rŽpublicaine dŽbute naturellement par lՎloge de lÕadministration rŽpublicaine, qui a maintenu lÕintŽgritŽ de lÕUnion et aboli lÕesclavage ; elle dŽclare, en opposition avec la doctrine de la souverainetŽ des ƒtats invoquŽe par les sŽcessionnistes, que les ƒtats-Unis sont une Ē nation Č et non pas une Ē confŽdŽration Č ; elle justifie la politique du parti rŽpublicain ˆ lՎgard du Sud, en ajoutant que cÕest le devoir du gouvernement dՎcarter toutes causes de juste mŽcontentement de la part des diffŽrentes classes de la sociŽtŽ, et dÕassurer ˆ tout citoyen amŽricain une complte libertŽ et une exacte ŽgalitŽ dans lÕexercice de tous ses droits civils, politiques et publics. Pour ce qui concerne la grosse question de la corruption administrative ou de Ē la rŽforme du service civil Č, la platform rŽpublicaine nÕest pas moins explicite. Ē La rgle invariable pour les nominations doit tre, avant tout, dÕavoir Žgard ˆ lÕhonntetŽ, ˆ la fidŽlitŽ et ˆ la capacitŽ des candidats, tout en attribuant au parti aux affaires les places dans lesquelles lÕintŽrt de lÕharmonie et de lÕefficacitŽ de lÕadministration exige que sa politique soit reprŽsentŽe, mais en laissant toutes les autres ouvertes ˆ des personnes choisies seulement en vue de rendre le service public aussi efficace que possible, et de montrer une juste dŽfŽrence au droit de tous les citoyens ˆ participer ˆ lÕhonneur de servir fidlement leur pays. Č De plus, les auteurs de la platform se rŽjouissent de la sensibilitŽ que manifeste la conscience publique ˆ lՎgard de la gestion des affaires du pays. Ē Nous ferons peser disent-ils Ń pour rŽpondre ˆ ce sentiment Ń sur tous les fonctionnaires une responsabilitŽ rigide, et nous tiendrons la main ˆ ce que les poursuites et le ch‰timent de tous ceux qui trompent la conscience publique soient prompts, sŽvres et inŽvitables. Č Quant ˆ la reprise des paiements en espces, Ē la prospŽritŽ commerciale, les besoins publics et le crŽdit national exigent que la promesse solennelle du gouvernement du PrŽsident Grant soit fidlement accomplie par un acheminement continu et sžr vers la reprise des paiements en espces. Č Ń Sur la question des tarifs, la platform, qui est obligŽe de rassurer les protectionnistes des ƒtats de lÕest, ses plus fidles soutiens, sans dŽcourager les libre-Žchangistes du sud ou de lÕouest, est dÕavis que le revenu doit tre largement tirŽ des droits dÕimportation combinŽs de manire ˆ protŽger les intŽrts du travail amŽricain et favoriser la prospŽritŽ du pays tout entier. La platform dŽclare encore que le systme des Žcoles publiques est le boulevard de la rŽpublique amŽricaine et quÕelle sÕoppose ˆ toute subvention des Žcoles ou des institutions placŽes sous la direction dÕune secte (under sectarian control) ; elle se prononce Žnergiquement contre lÕallocation des terres publiques ˆ des corporations et ˆ des monopoles ; elle demande des modifications aux traitŽs existants avec les gouvernements europŽens, afin dÕaccorder aux citoyens adoptifs de lÕAmŽrique la mme protection quÕaux AmŽricains de naissance, ainsi que les lois nŽcessaires pour protŽger les Žmigrants ; elle rŽclame une enqute immŽdiate sur lÕimmigration des Mongoliens (Chinois) ; elle sÕapplaudit des progrs qui ont ŽtŽ faits dans ces derniers temps vers la reconnaissance de lՎgalitŽ des droits des femmes, et elle ajoute que toutes les demandes honntes qui pourront tre faites dans ce sens seront prises en respectueuse considŽration ; elle est dÕavis que cÕest le droit et le devoir du Congrs de prohiber et dÕextirper dans les territoires ce reste de la barbarie : la polygamie ; elle recommande au gouvernement de tenir fidlement les promesses de rŽcompenses faites aux soldats et aux marins qui ont exposŽ leur vie pour le salut du pays. Enfin elle appelle lÕattention publique sur le grave danger auquel le succs du parti dŽmocrate ne manquerait pas dÕexposer lÕUnion en faisant rena”tre les luttes intestines, en mettant en pŽril lÕhonneur national et les droits de lÕhumanitŽ, car lÕesprit et le caractre du parti dŽmocrate nÕont pas changŽ : il est restŽ ce quÕil Žtait ˆ lՎpoque o il sympathisait avec la trahison. Telle est, en substance, la platform des rŽpublicains.

La platform des dŽmocrates est dÕun ton plus vigoureux encore, et elle est aussi plus abondante en promesses. Ses auteurs dŽbutent par repousser le reproche de vouloir rouvrir la question de la sŽcession en affirmant Ē leur foi dans la permanence de lÕUnion fŽdŽrale, leur dŽvouement ˆ la Constitution des ƒtats-Unis avec ses amendements universellement acceptŽs comme un rglement dŽfinitif des controverses qui ont engendrŽ la guerre civile. Č Ils acquiescent dÕune manire absolue au principe de la soumission ˆ la volontŽ de la majoritŽ Ń ce principe vital des rŽpubliques Ń  et ˆ ces autres principes non moins vitaux de la suprŽmatie de lÕautoritŽ civile sur lÕautoritŽ militaire, de la sŽparation de lՃglise et de lՃtat, de lՎgalitŽ de tous les citoyens devant de justes lois. Mais ils pensent que, pour maintenir les liens de lÕUnion et soutenir la grande Charte de ses droits, un peuple libre doit pratiquer aussi cette Žternelle vigilance qui est le prix de la libertŽ. La rŽforme est nŽcessaire pour rŽconforter le cĻur du peuple de lÕUnion qui a heureusement ŽchappŽ, il y a onze ans, au danger de la sŽcession, mais qui doit tre sauvŽ maintenant dÕune centralisation corrompue, laquelle, aprs avoir infligŽ ˆ dix ƒtats de lÕUnion la tyrannie rapace des carpet-baggers, a rempli les bureaux du gouvernement fŽdŽral de lÕincapacitŽ, du gaspillage et de la fraude, infectŽ les ƒtats et les municipalitŽs de la contagion du mauvais gouvernement, et arrtŽ la prospŽritŽ dÕun peuple industrieux. La rŽforme est nŽcessaire pour rŽtablir une circulation saine, restaurer le crŽdit public et maintenir lÕhonneur national. Ici les auteurs de la platform dŽnoncent lÕimprŽvoyance qui, pendant onze annŽes de paix, a soutirŽ au peuple, en taxes fŽdŽrales, treize fois le montant de la totalitŽ du papier-monnaie, et dilapidŽ quatre fois cette somme en dŽpenses inutiles sans accumuler aucune rŽserve pour la reprise des paiements en espces. Ils dŽnoncent lÕimbŽcillitŽ financire et lÕimmoralitŽ de ce parti, qui non seulement nÕa pas fait un pas vers la reprise des paiements, mais qui lÕa entravŽe Ē en gaspillant nos ressources et en Žpuisant lÕexcŽdent de nos revenus. Č Ils dŽnoncent encore Ń et ceci nÕest pas la partie la moins raisonnable de la platform des dŽmocrates Ń ils dŽnoncent le tarif actuel, levŽ sur prs de 4 000 articles, comme un chef-dÕĻuvre dÕinjustice, dÕinŽgalitŽ et de faux calculs. Ce tarif a appauvri une foule dÕindustries, pour en subventionner un petit nombre ; il prohibe lÕimportation qui pourrait acheter les produits du travail amŽricain ; il a dŽgradŽ le commerce amŽricain du premier rang pour le relŽguer ˆ un rang infŽrieur dans les hautes mers ; il a arrtŽ la vente des produits des manufactures amŽricaines ˆ lÕintŽrieur et au dehors, et empchŽ les retours de lÕagriculture amŽricaine Ń une industrie qui occupe la moitiŽ de la population ; il cožte au peuple cinq fois plus quÕil ne rapporte au TrŽsor, empche les progrs de la production et gaspille les fruits du travail ; enfin il encourage la fraude et la contrebande, enrichit des employŽs malhonntes et conduit ˆ la banqueroute dÕhonntes nŽgociants. Ils demandent, en rŽsumŽ, que les taxes de la douane nÕaient pas dÕautre objet que le revenu.

Ē La rŽforme est nŽcessaire, poursuivent-ils, dans les dŽpenses publiques de la FŽdŽration, des ƒtats et des municipalitŽs. Les taxes fŽdŽrales ont montŽ de 60 millions en or en 1860 ˆ 450 millions en papier-monnaie en 1870, cÕest-ˆ-dire, en une dizaine dÕannŽes, de moins de 5 dollars par tte ˆ plus de 18. Depuis la paix, le peuple a payŽ aux collecteurs de taxes plus de trois fois le montant de la dette nationale, et plus de deux fois cette somme pour les dŽpenses du gouvernement fŽdŽral. Ils demandent donc une rigoureuse frugalitŽ dans chaque dŽpartement et chez tous les fonctionnaires du gouvernement. Ils demandent aussi que les fautes et les omissions commises dans les traitŽs qui concernent les Žtrangers naturalisŽs soient corrigŽes, et que la c™te du Pacifique soit prŽservŽe de lÕinvasion dÕune race qui ne provient pas de la mme souche que nous, et ˆ qui, en fait, la loi refuse maintenant lÕadmission aux droits de citoyen par la naturalisation. Ils dŽnoncent la prŽtention dÕencourager les Žcoles sectaires aux dŽpens des Žcoles publiques que le parti dŽmocrate a toujours protŽgŽes depuis leur fondation, et quÕil est rŽsolu ˆ maintenir sans partialitŽ ni prŽfŽrence pour aucune classe, secte ou croyance, et sans allocation du TrŽsor pour aucune dÕelles.

Ē La rŽforme est nŽcessaire dans le service civil. LÕexpŽrience dŽmontre quÕune conduite efficace et Žconomique des affaires du gouvernement nÕest pas possible si le personnel du service civil est exposŽ ˆ changer ˆ chaque Žlection, en devenant le prix dÕun vote, la rŽcompense du zle de parti, au lieu dՐtre le prix de la capacitŽ et de la fidŽlitŽ au service public ; ils demandent que la dispensation du patronage ne soit ni une taxe levŽe sur le temps de nos hommes publics ni un instrument de leur ambition.

Ē La rŽforme est mme encore plus nŽcessaire dans les Žchelons ŽlevŽs du service public. Le PrŽsident, le vice-PrŽsident, les juges, les sŽnateurs, les reprŽsentants et tous les autres qui exercent lÕautoritŽ sont les serviteurs du peuple. Leurs fonctions ne sont pas des propriŽtŽs privŽes, elles sont un dŽp™t public. Quand les annales de cette rŽpublique nous montrent la dŽmission et la censure infligŽes ˆ un vice-PrŽsident des ƒtats-Unis, un prŽsident de la Chambre des ReprŽsentants trafiquant de lÕusage de ses prŽrogatives, trois sŽnateurs tirant profit de leurs votes comme lŽgislateurs, cinq prŽsidents de comitŽs dans la dernire chambre des ReprŽsentants pris en flagrant dŽlit de simonie, un secrŽtaire du TrŽsor faussant les balances des comptes publics, un attorney gŽnŽral donnant une destination indue aux fonds de lՃtat, un secrŽtaire de la marine enrichi et enrichissant ses amis en prŽlevant un tantime sur les profits des fournisseurs de son dŽpartement, un ambassadeur en Angleterre bl‰mŽ pour avoir pris part ˆ une spŽculation dŽshonorante, le secrŽtaire privŽ du PrŽsident Žchappant ˆ peine ˆ une condamnation de complicitŽ dans les fraudes commises aux dŽpens du revenu, un secrŽtaire de la guerre accusŽ de crimes publics et convaincu de corruption, la dŽmonstration nÕest-elle pas complte, et nÕest-il pas Žvident que le premier pas ˆ faire dans la voie de la rŽforme, cÕest de confier le pouvoir ˆ dÕhonntes gens dÕun autre parti ? Car du moment o la gangrne dÕune organisation de parti vient ˆ infecter le corps politique, sÕil nÕy a pas de changement dÕhommes ou de parti, il ne peut y avoir aucun changement dans les choses, aucune rŽforme ! Tous ces abus, ces maux et ces crimes, produit de seize annŽes de domination du parti rŽpublicain, crŽent une nŽcessitŽ de rŽformer, confessŽe par les rŽpublicains eux-mmes ; mais leurs rŽformateurs sont exclus de leurs Conventions et renvoyŽs du cabinet. La masse des honntes votants du parti est impuissante ˆ rŽsister aux 80 000 dŽtenteurs des fonctions publiques, ˆ leurs chefs et ˆ leurs guides. La rŽforme peut tre obtenue seulement par une grande et pacifique dŽcision populaire. Ils demandent donc un changement de systme, un changement dÕadministration, un changement de parti, pour avoir un changement dans les choses et dans les hommes.

En lisant ces deux plalforms, lÕune et lÕautre si franchement et si rŽsolument rŽformistes, comment douter que la rŽforme ne suive de prs la prochaine Žlection prŽsidentielle ? Ń Si Hayes est Žlu, la rŽforme est assurŽe, se dit la masse des bons votants du parti rŽpublicain. Ń Si Tilden lÕemporte, la rŽforme se fera, rŽpte ˆ son tour avec conviction le peuple des dŽmocrates. Ń Mieux encore, affirme le New York Herald qui compte des acheteurs dans les deux camps : soit que lÕon nomme Hayes ou que lÕon prŽfre Tilden, la rŽforme est certaine.

Je ne puis, bien ˆ contre-cĻur, partager la confiance du Herald, et jÕai bien peur que ni Hayes ni Tilden ne soient capables de rŽformer un Žtat de choses qui provient de lÕassiette vicieuse et des dŽfectuositŽs flagrantes des institutions amŽricaines. Et comme ni les politiciens, ni la masse passive des citoyens ne me paraissent disposŽs ˆ chercher et ˆ reconna”tre les vraies sources du mal, le cours naturel des choses ne peut manquer dÕaggraver cette situation critique au lieu de lÕamŽliorer. Faut-il tout dire ? Je ne puis mÕempcher de craindre quÕavant peu dÕannŽes la crise ne se dŽnoue, ˆ la mode dÕEurope, par la dictature dÕun Ē gŽnŽral Č qui se chargera, avec lÕappui du parti rŽpublicain, de rŽtablir un ordre quelconque dans cette dŽmocratie en dŽsarroi.

Les platforms que je viens dÕanalyser serviront de thme inŽpuisable aux milliers de discours qui se prononceront dans les meetings et aux dizaines de milliers de leading-articles qui se publieront dans les journaux dÕici ˆ lՎlection prŽsidentielle. Je ne puis mieux faire, pour vous donner une idŽe de la nature et de la qualitŽ de ces flots dՎloquence politique, que dÕanalyser encore le discours par lequel le sŽnateur Morton a inaugurŽ la campagne rŽpublicaine dans lՃtat dÕIndiana, ˆ un meeting rŽuni dans la Musical Hall dÕIndianapolis. Cela vous donnera le diapason du jour.

LÕorateur commence par faire lՎloge du parti rŽpublicain, odieusement calomniŽ par les dŽmocrates. Le parti rŽpublicain, dit-il, peut se rappeler ses actes avec orgueil et satisfaction : lÕUnion prŽservŽe, lÕesclavage aboli, lՎtablissement de lՎgalitŽ devant la loi, le gouvernement bien administrŽ et conforme dans ses principes avec la civilisation avancŽe de notre sicle. Le parti dŽmocrate, au contraire, essayant de faire oublier son passŽ, et incapable de trouver dans lÕhistoire aucun argument en sa faveur, se prŽsente sous le masque de la rŽforme ; il fait profession dÕune moralitŽ supŽrieure et sÕen targue pour attaquer lÕintŽgritŽ et le patriotisme des rŽpublicains. Dans une pareille campagne, o la calomnie est la seule arme de leurs adversaires, les rŽpublicains ont bien le droit de parler ˆ bouche ouverte du caractre politique, de lÕhistoire et des desseins du parti dŽmocrate.

LÕorateur fait remarquer que si les peuples de lÕancien monde ajoutaient foi ˆ toutes les infamies que les chefs du parti dŽmocrate dŽbitent sur lÕadministration rŽpublicaine, les ƒtats-Unis seraient considŽrŽs comme le plus corrompu et le plus dŽgradŽ des peuples, que lՎmigration sÕarrterait et quÕils perdraient tout crŽdit sur les marchŽs financiers. Il cite ˆ ce propos un passage de la lettre dÕacceptation du candidat dŽmocrate, M. Tilden, dŽnonant les abus et la corruption de lÕadministration, et il sՎcrie avec indignation :

Ē Le fait quÕun candidat ˆ la prŽsidence ait pu porter de pareilles accusations est la preuve la plus forte que lÕon puisse produire de notre dŽgradation politique. On ne pourrait rien trouver qui approche de cet Žtat de choses, si ce nÕest peut-tre ˆ New York, sous sa propre administration et parmi la tourbe des dŽmocrates qui lui ont donnŽ la majoritŽ. Bien loin que la moralitŽ officielle se soit dŽtŽriorŽe, que le service public se soit corrompu et que le pays se trouve sur le penchant de la ruine, je dŽclare que cÕest le contraire qui est la vŽritŽ. La vŽritŽ est quÕen dŽpit de mŽcomptes et dÕaccidents imprŽvus qui se sont prŽsentŽs et se prŽsenteront toujours, il y a plus de moralitŽ officielle, les revenus publics sont plus fidlement perus, et les services publics sont mieux gŽrŽs quÕils ne lÕont ŽtŽ en aucun temps. Pendant la dernire annŽe fiscale finissant le 30 juin 1876, lÕexcŽdent du revenu a ŽtŽ de 29 249 000 dollars, qui ont ŽtŽ appliquŽs ˆ la rŽduction de la dette nationale. Dans les dix dernires annŽes nous nÕavons pas remboursŽ moins de 579 423 284 dollars de notre dette. Au 30 juin 1866, la dette nationale Žtait de 2 640 348 000 dollars ; elle est maintenant, en chiffres ronds, de 2 060 625 000 dollars. En 1866, le revenu provenant des taxes intŽrieures sՎlevait ˆ 509 226 813 dollars. En 1876, il nՎtait plus que de 116 millions de dollars, cÕest-ˆ-dire quÕil avait ŽtŽ rŽduit des deux tiers, ou de 200 millions de dollars par an. Est-ce que ces chiffres indiquent que nous marchions ˆ la paralysie et ˆ la banqueroute nationale ? Voilˆ les rŽsultats de lÕadministration rŽpublicaine. Maintenant, si vous voulez vous rendre compte de ce que serait une administration dŽmocrate, examinez la situation et les ŽlŽments influents de ce parti. LÕhomme qui sÕattend ˆ ce que les cormorants affamŽs, les ambitieux si longtemps dŽus, les instigateurs gangrenŽs de la rŽbellion, les Ē sympathiseurs Č du Nord qui se sont tenus sur un isthme Žtroit entre la trahison ouverte et la rŽsistance au gouvernement combattant pour son existence, les conducteurs dÕesclaves qui ont perdu leur emploi, et cette innombrable caravane de mendiants et dÕaventuriers qui composent si largement le personnel actif du parti dŽmocrate, Ń lÕhomme qui sÕattend, dis-je, ˆ ce que ces gens-lˆ deviennent les rŽformateurs du pays ne peut tre que le plus incurable des idiots. Aussi bien dans lÕavenir que dans leur long et sanglant passŽ, les intŽrts et les passions du Sud dirigeront la conduite et les actes du parti dŽmocrate. NÕy a-t-il pas, parmi les membres de la majoritŽ dŽmocrate de la Chambre des ReprŽsentants, soixante-quatre personnes qui ont ŽtŽ officiers ou soldats de la ConfŽdŽration ? Č

Passant ˆ lÕexamen de la platform dŽmocratique de la Convention de Saint-Louis, lÕorateur sÕarrte ˆ cette dŽclaration par laquelle les rŽdacteurs de la platform affirment leur confiance dans Ē la permanence de lÕUnion Č et Ē leur dŽvouement ˆ la Constitution Č.

Ē Quand on pense, dit-il, que prs de la moitiŽ des auteurs de cette dŽclaration ont participŽ ˆ une rŽbellion armŽe pour dŽtruire lÕUnion, et quÕils avaient alors les sympathies de lÕautre moitiŽ, on sait la foi quÕil faut avoir dans leurs dŽclarations en faveur de la permanence de lÕUnion ; quand on sait que pendant quatre ans la moitiŽ, avec les sympathies de lÕautre moitiŽ, a soutenu une guerre sanglante pour mettre la Constitution en morceaux, on mesure ce que peut valoir leur dŽvouement ˆ la Constitution. QuÕils aiment lÕUnion et la Constitution comme ils les ont toujours aimŽes, voilˆ ce quÕil nous est permis de croire. De pareilles dŽclarations ne sont-elles pas la plus hideuse des moqueries et le plus flagrant des mensonges ? Č

Passant encore ˆ cette autre dŽclaration de la Convention de Saint-Louis, quÕil importe que le pays, aprs avoir ŽtŽ prŽservŽ des dangers de la sŽcession, le soit aussi des maux dÕune centralisation corrompue : Ē Quand vous rŽflŽchirez, sՎcrie le bouillant sŽnateur rŽpublicain, que la plupart des hommes qui ont fait cette dŽclaration sont les mmes personnes, identiquement les mmes, qui ont entrepris il y a onze ans de dŽtruire lÕUnion, et qui ont imposŽ ˆ la nation toutes les horreurs et tous les sacrifices de la guerre civile, vous pourrez comprendre toute lÕaudace et lÕinsolence de ce mensonge. Les auteurs de la guerre, les crŽateurs de la dette nationale, les artisans du dŽsordre et de la rŽvolution dans les ƒtats, directement responsables de tous les maux et de toutes les calamitŽs qui ont ŽtŽ les consŽquences du grand conflit, les voilˆ qui ont lÕeffronterie dÕimputer leurs propres crimes au parti rŽpublicain ! Examinons un moment la composition de la Convention de Saint-Louis, qui a adoptŽ cette remarquable platform et a choisi pour candidats ces deux rŽformateurs distinguŽs : Tilden et Hendricks. Lˆ se rencontrait le vieux propriŽtaire dÕesclaves, le cĻur gonflŽ dÕamers souvenirs, convaincu que lՎmancipation Žtait un vol, et dont lÕunique espoir rŽside dans lÕallocation dÕune Ē indemnitŽ Č par un gouvernement dŽmocrate. Lˆ se trouvait le vieil agitateur sŽcessionniste qui avait prŽcipitŽ les ƒtats dans la rŽbellion et rŽdigŽ les actes de sŽcession. Lˆ Žtaient les officiers et les soldats qui avaient fait flotter le drapeau confŽdŽrŽ sur les champs de bataille teints du sang de leurs compatriotes, et qui se glorifient de leurs exploits comme de titres lŽgitimes ˆ la dŽputation et aux emplois. Lˆ Žtaient les membres du Congrs rebelle de Richmond qui avaient dŽbattu, portes closes, la question du drapeau noir. Lˆ Žtaient les architectes et les dŽfenseurs de Belle-Isle, Libby, Andersonville et Salisbury, lieux tŽmoins de scnes dÕhorreur que les Indiens Modocs, dans leurs forteresses de lave, nÕont jamais rvŽes. Lˆ Žtaient les sympathiseurs du Nord, ˆ double face, dont les cĻurs et les espŽrances Žtaient dans le Sud, si leurs corps Žtaient dans le Nord. Lˆ Žtaient un petit nombre de soldats de lÕUnion qui avaient portŽ leurs lauriers fanŽs sur le marchŽ confŽdŽrŽ, o lÕoffre en Žtait rare en prŽsence dÕune demande abondante. Lˆ Žtaient les Žpaves du parti rŽpublicain, auxquelles le rejet de leurs demandes de places a ™tŽ leur foi dans la civilisation et donnŽ la conviction de la nŽcessitŽ dÕune rŽforme. Lˆ Žtaient assemblŽs, en un mot, les soutiens de lÕesclavage, les organisateurs de la rŽbellion, les membres du Ku-Klux et de la Ē Ligue blanche Č, les sympathiseurs du Nord ˆ face de Janus, les avocats de la souverainetŽ des ƒtats et les reprŽsentants de tous les ŽlŽments de dŽsordre qui ont prŽcipitŽ le pays dans la guerre civile, qui lÕont teint du sang de ses enfants et inondŽ des larmes des veuves et des orphelins. Č

Abordant ensuite la question de la reprise des paiements en espces, lÕorateur dŽmontre la complte impuissance du parti dŽmocrate ˆ accomplir cette rŽforme, et il termine en jetant un coup dÕĻil sur la situation du Sud et sur les massacres de ngres qui y sont devenus un moyen ordinaire dÕintimidation Žlectorale.

Ē Cinq, dix ou vingt ngres ont ŽtŽ tuŽs, et parfois aussi un blanc, voilˆ ce quÕon entend dire tous les jours ; mais chaque annonce dÕun fait de ce genre est suivie du mensonge stŽrŽotypŽ que les ngres ont commencŽ lÕattaque et que les blancs se sont bornŽs ˆ se dŽfendre. Les ngres, pauvres, ignorants, presque dŽsarmŽs et sachant ˆ peine se servir de leurs armes, sont toujours reprŽsentŽs comme se prŽcipitant eux-mmes sur leurs adversaires bien armŽs, exercŽs et intrŽpides, et se faisant tuer dans lÕunique but de prŽparer un petit supplŽment de capital politique ˆ leurs amis du Nord. Le massacre commis, il y a peu de jours, de dix ngres, ˆ Hamburg, dans la Caroline du Sud, avec des particularitŽs dÕune atrocitŽ extraordinaire, nÕest que le dŽbut de la campagne en faveur de Tilden dans cet ƒtat. CÕest le commencement de lÕĻuvre dÕintimidation, un coup terrible destinŽ ˆ porter la terreur dans les ‰mes de la population de couleur. Sous un prŽtexte futile et scandaleux, environ 300 hommes blancs envahissent cette petite ville, habitŽe presque exclusivement par la population de couleur, y exŽcutent leurs meurtres, chassent les femmes et les enfants dans les bois et saccagent leurs humbles demeures. Si une bande dÕIndiens Sioux avait ainsi envahi un paisible village blanc et y avait commis de pareilles horreurs, un cri dÕextermination aurait retenti dans le pays tout entier. On se vante ouvertement de dŽmolir la majoritŽ de 35 000 voix qui est acquise dans la Caroline du Sud au parti rŽpublicain et de faire tourner le vote de lՃtat en faveur de Tilden, et ce rŽsultat ne peut tre obtenu quÕen Žcartant du scrutin les Žlecteurs de couleur ou en les contraignant, par la violence ou la fraude, ˆ voter pour le candidat dŽmocrate. Dans le Mississipi, depuis la reconstruction de cet ƒtat en 1869, la majoritŽ rŽpublicaine avait ŽtŽ, en moyenne, de plus de 50 000. En 1872, Grant y avait ŽtŽ nommŽ par 34 887 voix. LÕannŽe dernire, aprs une campagne dÕhorreurs, le parti dŽmocrate y est revenu au pouvoir avec une majoritŽ de 49 000 voix ; et si complte et si abjecte a ŽtŽ la terreur, que, dans le comtŽ de Yazoo, o les rŽpublicains avaient auparavant recueilli 2427 voix, ils nÕen ont plus eu que 7, et encore ces 7 voix ne leur ont ŽtŽ laissŽes que pour quÕon pžt dire quÕil avait ŽtŽ permis aux rŽpublicains de voter. Les Ē ligueurs blancs Č Žtaient militairement organisŽs par compagnies dans chaque comtŽ, bien armŽs, et ils parcouraient le pays en faisant des dŽmonstrations menaantes. Les meurtres et toutes les formes de la violence Žtaient ˆ lÕordre du jour, et les rŽpublicains influents, blancs ou noirs, Žtaient avertis dÕavoir ˆ dŽguerpir sous peine de mort. Le rŽsultat a ŽtŽ ce que lÕon pouvait prŽvoir : une rŽvolution sanglante, effrŽnŽe, dans laquelle une immense majoritŽ a ŽtŽ opprimŽe et assujettie par une minoritŽ grisŽe et familire avec le meurtre. Les massacres de Hamburg, Vicksburg, Clinton, Couchatta, Colfax, Red River, MechanicÕs Institute, et de cent autres endroits que je pourrais nommer, ont tous le mme caractre ; tous ont eu le mme but politique, et lÕon a gŽnŽralement essayŽ de les excuser par les mmes infamies et par dÕoutrageux mensonges.

Ē Le gŽnŽral Sheridan, pendant son commandement ˆ la Nouvelle-OrlŽans, a fait dresser avec grand soin le relevŽ des actes de violence commis pour des motifs politiques dans le seul ƒtat de la Louisiane, de 1866 ˆ 1874, et il lÕa portŽ ˆ la connaissance de la Chambre des ReprŽsentants. Ce relevŽ comprend : tuŽs, 2 141 ; blessŽs, 2 115 ; total : 4 256. CÕest un nombre dÕhommes plus considŽrable que celui qui succomba dans la bataille de Bull Run, avec la diffŽrence que dans cette bataille la mort ne frappait pas dÕun seul c™tŽ. Cette effroyable statistique, qui comprend un plus grand nombre de victimes que nÕen ont fait en vingt ans le tomahawk et le couteau ˆ scalper des Indiens, on la dissimule, on essaye de la dŽrober ˆ lÕattention publique, et, de mme que les Indiens mutilent les corps de leurs ennemis morts, les meurtriers calomnient la mŽmoire de leurs victimes en les chargeant de toute espce de crimes. Que ces hommes, leurs soutiens et leurs avocats, soient placŽs plus bas dans lՎchelle de lÕhumanitŽ que les Sioux ou les Modocs, cÕest une proposition trop Žvidente pour quÕil soit nŽcessaire de la dŽmontrer. Dans le Sud, les arguments dont on se sert contre le parti rŽpublicain sont le fusil, le revolver et le couteau ; dans le Nord, cÕest lÕaccusation de corruption et le cri de rŽforme. Le premier est bref et meurtrier, le second est faux et hypocrite, et le mme parti les emploie lÕun et lÕautre indiffŽremment, alors que le lieu ou lÕoccasion le demande. Č

Ce discours, saupoudrŽ de poivre de Cayenne, ne sera pas, ai-je besoin de le dire ? seul de son espce. On nÕest quÕau dŽbut de la campagne, et les esprits ne sont pas encore montŽs. Ce nÕest gure que dans un mois que lÕaffaire deviendra sŽrieuse et que lÕon bržlera les planches. Les Ē dŽmocrates Č nÕont garde naturellement de se laisser distancer par leurs adversaires, et, si cette lettre nՎtait point dŽjˆ beaucoup trop longue, aprs vous avoir mis sous les yeux ce que les rŽpublicains disent des dŽmocrates, je vous montrerais ce que les dŽmocrates disent des rŽpublicains. Mais vos compositeurs doivent sÕapercevoir ˆ mon Žcriture que la mer devient terriblement houleuse, et voici dÕailleurs le gong qui recommence son vacarme. Je vous quitte pour aller prendre un lunch.

 


 

XII. CHARLESTON Ń LA SITUATION POLITIQUE DE LA CAROLINE DU SUD

 

Savannah, le 20 aožt 1876.

 

 

En soixante heures, le City-of-Atlanta mÕamne de New York ˆ Charleston. En entrant dans le port, nous c™toyons la petite ”le o sՎlevait le cŽlbre fort Sumter, maintenant en ruines. La situation topographique de Charleston est ˆ peu prs la mme que celle de New York. Ce grand emporium de la Caroline du Sud est b‰ti sur une presquՔle ˆ lÕembouchure de deux larges rivires, lÕAshley et le Cooper, moins profondes, ˆ la vŽritŽ, que lÕHudson et la rivire de lÕEst, et la pointe extrme de cette pŽninsule a ŽtŽ transformŽe en un joli parc qui porte, comme ˆ New York, le nom de la Batterie. Mais lˆ sÕarrte la ressemblance : bombardŽe et ˆ moitiŽ dŽtruite pendant la guerre, ravagŽe ensuite par deux effroyables incendies et administrŽe par des politiciens panachŽs de blanc et de noir, Charleston a vu dŽcro”tre sa population et sՎvanouir son ancienne prospŽritŽ ; elle nÕa plus quÕenviron 45 000 habitants ; 20 000 blancs et 25 000 ngres ou mul‰tres ; ses rues, rectilignes et coupŽes ˆ angle droit comme toutes les rues amŽricaines, sont agrŽablement ombragŽes de platanes, dÕormes et de chnes-verts, mais horriblement pavŽes Ń quand elles sont pavŽes ; ses maisons, b‰ties pour la plupart conformŽment aux exigences du climat, ˆ un ou deux Žtages au plus, avec de larges et fra”ches vŽrandas, sont peintes de couleurs claires et gaies, et elles reposent la vue fatiguŽe des briques rouges de Philadelphie et de New York ; mais elles sont pauvrement entretenues, les murailles sÕeffritent, le badigeon sՎcaille, et, quand il faut les reconstruire, on remplace la pierre ou le marbre par du bois ; des monceaux de ruines, o croissent les mauvaises herbes et o grouillent les nŽgrillons, attestent que la guerre et lÕincendie ont passŽ par lˆ ; dans le bas de la ville, o la population ngre est en majoritŽ, les maisons sont petites et basses ; on aperoit, ˆ travers des carreaux de vitres ŽbrŽchŽs et zŽbrŽs par la suie, des troupeaux dÕombres noires accroupies ; deux ou trois familles sont entassŽes dans la mme chambre, ayant pour tout mobilier le coffre o lÕon enferme les habits des dimanches, et le polon o lÕon cuit le ma•s. Les ngres Žtant devenus, en apparence du moins, la Ē classe dirigeante Č de la Caroline du Sud, Charleston, jadis la rŽsidence prŽfŽrŽe de lÕaristocratie blanche, est aujourdÕhui, par un Žtrange revirement des choses humaines, le foyer de la dŽmocratie noire, et lÕon y rencontre toutes les variŽtŽs du ngre de GuinŽe et du ngre du Congo, noir noir, noir de fumŽe, noir mat, noir luisant, noir brun, avec la gamme des sangs-mlŽs aux deux tiers, ˆ la moitiŽ, au quart, au huitime, allant du jaune foncŽ au blanc mat : pour la plupart, il faut bien le dire, affreusement laids, malgrŽ leurs yeux veloutŽs et leurs magnifiques dents blanches. Et quelles guenilles indescriptibles ! Jamais de ma vie je nÕavais vu une collection aussi complte et aussi variŽe de bottes ŽculŽes, de chapeaux bossuŽs, de pantalons trouŽs, dÕhabits effiloquŽs et de chemises sales ! Les ouvrires de New York sont des ladies auprs de cette nŽgresse qui crie des crevettes ou des crabes, avec un vieux chapeau dÕhomme recroquevillŽ sur la tte, ou de celle-ci qui ressemble ˆ une Žnorme truffe enveloppŽe dans une serviette malpropre. On ne bouche point les trous, on nÕenlve point les taches, et chacun garde ses habits jusquՈ ce que ses habits refusent de le garder. Il y a pourtant des exceptions. Voici, par exemple, au coin de la rue, un policeman ngre, son b‰ton blanc sous le bras, et dont la tenue est absolument irrŽprochable. Charleston possde une police noire et une police blanche, des pompiers noirs et des pompiers blancs, une milice blanche et une milice de couleur. On me dit du bien des policemen, et il semble mme que la concurrence des deux couleurs soit profitable au public. Mais je nÕaperois point de balayeurs. On me fait remarquer aux abords du marchŽ un troupeau de vautours Ń des urubus probablement Ń qui sont en train de nettoyer consciencieusement un tas dÕimmondices. Les urubus remplissent ˆ Charleston les fonctions de balayeurs, comme les chiens ˆ Constantinople ; il nÕy en a pas dÕautres.

Aux abord du City Hall on me signale une autre variŽtŽ dÕurubus, moins laborieux et moins utiles ceux-lˆ : ce sont des politiciens ngres, en sous-ordre, que les carpet baggers et les scalawags blancs emploient ˆ recruter des voix. QuÕest-ce quÕun carpet bagger ? QuÕest-ce quÕun scalawag ? Un carpet bagger est un politicien venu du Nord aprs la guerre, sans autre fortune personnelle que le contenu de son sac de nuit (carpet bagger, porteur de sac), pour gouverner les ƒtats du Sud et administrer leurs finances. Un scalawag est un va-nu-pieds ou un vagabond noir ou blanc, du Nord ou du Sud, qui sert dÕauxiliaire au carpet bagger. Pendant plusieurs annŽes, les propriŽtaires du Sud, en proie ˆ un amer dŽcouragement, leur ont laissŽ le champ libre ; mais carpet baggers et scalawags ont opŽrŽ avec tant dÕactivitŽ quÕils auraient dŽvorŽ le peu qui restait de la fortune du Sud si lÕon nÕy avait mis le holˆ. Les blancs ont fini par comprendre quÕils Žtaient les plus nombreux dans la plupart des anciens ƒtats confŽdŽrŽs ; ils ont votŽ et reconquis pacifiquement le pouvoir, sauf dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane, o la population de couleur est en majoritŽ. Ils ne dŽsesprent pas cependant dÕexpulser les carpet baggers et les scalawags de ces deux dernires forteresses, car ils ont pour eux, ˆ dŽfaut du nombre, lÕinfluence de la fortune et des lumires, sans oublier lÕascendant de la race ; alors, le Sud, dŽbarrassŽ des maraudeurs politiques, cessera dՐtre lŽgalement au pillage. Je nÕexagre rien : cÕest bien un vrai pillage, avec lÕapparence de la lŽgalitŽ. Lisez plut™t cet extrait dÕune lettre quÕun des citoyens les plus notables de la Caroline du Sud adressait ces jours-ci au New York Herald ; vous y verrez ce que les ngres investis de la plŽnitude des droits civils et politiques, en vertu du quinzime amendement ˆ la Constitution, instruits et dirigŽs par les carpet baggers blancs, ont fait des finances de la Caroline du Sud.

Ē Si les gens du Nord et ceux qui partagent leur opinion, dit M. Rhett, pouvaient se rendre compte de la nature des gouvernements radicaux ngres qui ont ŽtŽ imposŽs aux ƒtats du Sud, ils seraient ŽmerveillŽs de notre patience. Pour vous donner une idŽe du gouvernement de la Caroline du Sud, je me contenterai de signaler quelques faits concernant la composition du personnel qui gouverne actuellement lՃtat, et la manire dont il use de ce pouvoir pour le plus grand bien de la chose publique.

Ē Pouvoir exŽcutif : Gouverneur, D.-H. Chamberlain, carpet bagger blanc du Massachussets ; lieutenant gouverneur, R.-H. Gleaves, carpet bagger mul‰tre de la Louisiane ; trŽsorier, F.-L. Cardoza, scalawag mul‰tre de la Caroline du Sud ; secrŽtaire dՃtat, H.-E. Hayne, scalawag mul‰tre de la Caroline du Sud ; attorney gŽnŽral, W. Stone, carpet bagger blanc de Vermont ; surintendant de lՎducation, J.-K. Jillsen, carpet bagger blanc ; aide et inspecteur gŽnŽral, H.-L. Purvis, carpet bagger de la Pennsylvanie.

Ē DŽpartement lŽgislatif : PrŽsident du SŽnat, R.-H. Gleaves, carpet bagger mul‰tre de la Louisiane. Sur 33 sŽnateurs, 26 sont radicaux (rŽpublicains) ; 7, conservateurs (dŽmocrates) ; 19 sont ngres et mul‰tres ; 4, carpet baggers blancs ; 2, scalawags blancs ; et 7, conservateurs ou dŽmocrates blancs.

Ē Sur 124 membres de la Chambre des ReprŽsentants, 91 sont radicaux ; 33, conservateurs ; 75 sont ngres ou mul‰tres ; 8, carpet baggers blancs ; 8, scalawags blancs ; et 33, conservateurs ou dŽmocrates blancs.

Ē DŽpartement de la justice : La Cour suprme consiste en 3 juges. Chef de justice, F.-I. Moses, scalawag blanc de la Caroline du Sud ; premier associŽ, A.-J. Willard, carpet bagger blanc, de New York ; second associŽ, J.-J. Wright, carpet bagger ngre, de la Pennsylvanie. La Cour de circuit comprend 8 juges Žlus par la LŽgislature. Dans ce nombre, il y a 3 carpet baggers, 3 scalawags et 2 conservateurs.

Ē En 1860, la propriŽtŽ soumise aux taxes dans la Caroline du Sud Žtait ŽvaluŽe ˆ 607 818 288 dollars. La taxe annuelle de lՃtat Žtait de 500 000 dollars. La LŽgislature siŽgeait pendant trois semaines, et chacun de ses membres Žtait payŽ ˆ raison de 3 dollars par jour, plus les frais de route ; elle cožtait ˆ lՃtat 18 000 dollars. Les impressions officielles revenaient ˆ environ 16 000 dollars. Les fonctionnaires publics recevaient des appointements analogues ˆ ceux quÕon leur paye actuellement dans les petits ƒtats de la Nouvelle-Angleterre, et ils remplissaient eux-mmes les devoirs de leurs emplois respectifs.

Ē AujourdÕhui, la propriŽtŽ taxable de lՃtat nÕest plus ŽvaluŽe quՈ 140 millions de dollars Ń encore cette Žvaluation est-elle exagŽrŽe de la manire la plus manifeste Ń et la taxe annuelle de lՃtat a montŽ ˆ 1 500 000 dollars. La LŽgislature sige pendant des mois, et chaque membre reoit 600 dollars, plus les frais de dŽplacement ; en sorte quÕelle cožte 103 000 dollars au lieu de 18 000. Les impressions officielles figurent au budget pour 50 000 dollars, et pendant plusieurs annŽes elles ont cožtŽ jusquՈ 150 000 dollars. Les fonctionnaires de lՃtat se considrent maintenant comme des Ē chefs de dŽpartement Č, et ils emploient des commis pour faire leur besogne. Les emplois se sont multipliŽs, et les salaires ont ŽtŽ largement augmentŽs au profit de la foule des charlatans politiques et des cormorans qui vivent de la substance du peuple. Le gouvernement cožte maintenant, en sus des dŽpenses de la LŽgislature, environ 800 000 dollars annuellement.

Ē Depuis 1868, Žpoque ˆ laquelle les radicaux ont pris possession du gouvernement, le montant des taxes perues pour les dŽpenses de lՃtat et des comtŽs a ŽtŽ de 18 millions de dollars. Dans les trois premires annŽes, outre la dette constituŽe qui sՎlevait en 1869 ˆ 5 ou 6 millions de dollars, on a Žmis pour 12 millions dÕobligations et 2 millions dÕautres bons ; en 1873-74, 12 millions ont ŽtŽ rŽpudiŽs complŽtement ou ont subi une rŽduction de 50%. Ė peu dÕexceptions prs, les comtŽs sont couverts de dettes, leurs obligations ne sÕescomptent quՈ un taux usuraire, et la population est dans la plus abjecte pauvretŽ.

Ē Si Barnum ou les commissaires de lÕExposition voulaient rŽunir et exhiber ˆ Philadelphie, pendant quelques semaines, la LŽgislature de cet ƒtat en session, ce spectacle attirerait la foule. Le gouvernement rŽpublicain de la Caroline du Sud, dans les ƒtats-Unis dÕAmŽrique, en lÕan de gr‰ce la centime de lÕUnion, appara”trait comme un dŽfi jetŽ ˆ la civilisation, et tout honnte rŽpublicain du Nord se dŽtournerait de cette horrible parodie dÕun gouvernement libre. Č

JÕajouterai que le montant des taxes qui psent sur la propriŽtŽ sՎlve au taux Žnorme de 22%, et quÕil arrive frŽquemment quÕon trouve plus de profit ˆ abandonner ses biens au fisc quՈ payer les taxes. Ė Charleston, la valeur des maisons a baissŽ de moitiŽ, et sur les bords de la Savannah, qui sŽpare la Caroline de la GŽorgie, les terres se vendent 2 ou 3 dollars lÕacre le long de la rive carolinienne Ń encore ne trouvent-elles pas dÕacheteurs Ń tandis quÕon les paie 50 dollars et davantage sur la rive gŽorgienne. La plupart des plantations de riz sont ruinŽes ; les ngres cultivent ˆ la place des petits champs de ma•s ou de patates douces qui suffisent ˆ leurs besoins avec lÕadjonction des menus profits du maraudage. QuÕun semblable Žtat de choses puisse subsister, cela para”t au premier abord invraisemblable ; heureusement, les mĻurs et les habitudes corrigent les lois, et si le meilleur gouvernement est impuissant ˆ rŽformer dÕemblŽe une sociŽtŽ vicieuse, un gouvernement barbare ne peut avoir raison en un jour dÕune sociŽtŽ civilisŽe.

Cette influence des habitudes et des mĻurs, jÕai pu lÕapprŽcier moi-mme en prenant un car qui mÕa conduit ˆ la limite de la ville, aprs avoir traversŽ un quartier aristocratique o dՎlŽgantes villas sont enfouies derrire des massifs dÕorangers, de citronniers, de magnolias, de vernis du Japon, et dÕun merveilleux arbuste couvert de milliers de fleurs rouges, le lagerstr¾mia indica rubra, que je prenais, dans mon ignorance, pour le laurier-rose ; en sortant du car, jÕai fait ˆ pied dans la campagne une promenade de plusieurs kilomtres au milieu des champs de ma•s, des prŽs et des massifs de chnes-verts. Je ne rencontrais que des ngres. Tous me saluaient avec une respectueuse dŽfŽrence, et ceux auxquels je demandais des indications sur ma route sՎvertuaient ˆ me remettre sur le bon chemin. Les ngres ont beau tre devenus les ma”tres de leurs ma”tres, ils nÕont pas moins conscience de leur infŽrioritŽ, et le jour o les carpet baggers du Nord cesseront dÕexploiter leur ignorance dans des vues politiques et surtout financires, tout rentrera dans lÕordre : les conservateurs blancs ressaisiront le pouvoir quÕils sont seuls capables dÕexercer, et les politiciens ngres reprendront qui le rasoir, qui le plumeau et le chasse-mouches, qui la pole ˆ frire. NÕest-il pas plus honorable, aprs tout, dՐtre un barbier adroit, un bon domestique et un parfait cuisinier, quÕun mauvais politicien ? En attendant, la situation de ce malheureux pays livrŽ aux carpet baggers et aux scalawags me rappelle une amusante caricature de Cham reprŽsentant un tribunal o trois forats, le bonnet vert sur lÕoreille, sont en train de juger leurs ci-devant juges. La comparaison nÕest pas aussi forcŽe quÕelle en a lÕair. La LŽgislature vient prŽcisŽment de nommer ˆ une des fonctions les plus ŽlevŽes de la magistrature un simple voleur ngre, et la chose a paru, malgrŽ tout, si exorbitante, que le gouverneur, homme de bon sens quoique carpet bagger, a cru devoir contester la validitŽ de cette nomination. Mais qui aura le dernier mot du gouverneur blanc ou de la LŽgislature ngre ?

Je ne fais quÕun court sŽjour ˆ Charleston, et je prends le chemin de fer de Savannah, o mÕattendait la plus gracieuse et la plus cordiale hospitalitŽ. Quoique politiquement les ma”tres Ń et cÕest ici que lÕinfluence des mĻurs appara”t dans toute sa force Ń les ngres sont relŽguŽs dans une voiture spŽciale, de mme quÕils ont leurs Žcoles, leurs Žglises et leurs cimetires particuliers, de mme encore quÕaucun homme de couleur nÕoserait franchir le seuil dÕun h™tel frŽquentŽ par les blancs. On ne les admet que dans les cars des rues. Il me semble mme, depuis que je suis dans le Sud, que le prŽjugŽ de couleur sÕest ravivŽ et exaltŽ en proportion des efforts que le gouvernement a faits pour le dŽtruire. Ce prŽjugŽ, les EuropŽens amŽricanisŽs le partagent avec les AmŽricains de naissance, et peut-tre lÕexagrent-ils encore. Certes, je comprends quÕon nÕaime point ˆ voyager ˆ c™tŽ dÕun ngre qui exhale une odeur analogue ˆ celle dÕun marchŽ aux poissons aprs un violent orage, car certains ngres, ceux de la GuinŽe en particulier, ont positivement une odeur sui generis, provenant de la sŽcrŽtion des glandes de lÕaisselle ; je conois quÕon nÕinvite pas ˆ sa table un homme de couleur dÕune Žducation infŽrieure ; mais quÕun blanc ignorant, malpropre et mal ŽlevŽ, comme il y en a, repousse avec indignation lÕidŽe de d”ner ˆ c™tŽ dÕun homme de couleur dÕune propretŽ irrŽprochable et dÕune Žducation supŽrieure ˆ la sienne, voilˆ bien, nÕest-il pas vrai ? la plus orgueilleuse sottise quÕon puisse imaginer ! Ń Cependant, me disent les amis du Sud, vous vous trompez, le cas dont vous parlez ne se prŽsente pas ; il nÕest pas possible quÕun homme de couleur sՎlve au niveau dÕun blanc ; dÕailleurs, pourquoi les gens du Nord veulent-ils nous imposer une ŽgalitŽ sociale quÕils repoussent pour eux-mmes ? Est-ce quÕils invitent ˆ leur table les hommes de couleur ? Est-ce que la prŽsence dÕun ngre ou dÕun mul‰tre dans un bal, autrement quÕen qualitŽ de domestique, ˆ Philadelphie ou ˆ Boston, ne mettrait pas aussit™t en fuite toutes les dames abolitionnistes et nŽgrophiles ? Ń Si les gens du Nord refusent dÕadmettre chez eux et dans leurs rŽunions un homme de couleur bien ŽlevŽ et qui ne sent pas le poisson dŽfra”chi, ils ont tort ; mais la conduite des gens du Nord doit-elle servir de rgle ˆ la v™tre ? Maintes fois en Europe, jÕai rencontrŽ des hommes de couleur qui ne seraient dŽplacŽs dans aucune rŽunion blanche ; et si la sociŽtŽ amŽricaine ne veut pas les admettre dans ses rangs, cÕest tant pis pour la sociŽtŽ amŽricaine. Ń Je dois dŽclarer que ce speech, dans lequel je mÕefforais de mettre toute mon Žloquence, nÕobtenait aucun succs, et une aimable dame ˆ laquelle je demandais pourquoi elle ne recevait pas chez elle un clergyman de couleur, dÕune Žducation distinguŽe et de mĻurs irrŽprochables, paraissait aussi choquŽe de ma question que si je lui avais demandŽ pourquoi elle nÕinvitait pas ˆ d”ner un singe ou un porc.

En ma qualitŽ dÕEuropŽen non amŽricanisŽ, je fais le voyage de Charleston ˆ Savannah dans le car du peuple de couleur, colored people, comme on nomme ici tout ce qui nÕest pas blanc de race pure. JÕai pour voisines deux vieilles nŽgresses couleur de suie, des nŽgresses de GuinŽe ; en face de moi un vieux ngre dont la tte est couverte dÕune Žpaisse toison de laine blanche toute bouclŽe ; plus loin une jeune nŽgresse dÕun noir tirant sur le brun, une nŽgresse Congo, dont le nez retroussŽ, les grosses lvres gourmandes, les yeux brillants et humides ne manquent pas dÕun certain agrŽment ; ˆ et lˆ quelques mul‰tres ŽlŽgamment vtus dÕun paletot noir avec un gilet dÕune blancheur immaculŽe sur lequel sՎtalent une cha”ne dÕor et des breloques. Ce sont des politiciens, probablement des fonctionnaires qui gouvernent le peuple blanc, mais qui se gardent prudemment de mettre les pieds dans la voiture rŽservŽe aux blancs. Leur prŽsence y soulverait une Žmeute ! Ils auraient certainement le droit dÕuser de reprŽsailles ˆ mon Žgard, et je leur sais grŽ de se montrer plus tolŽrants que leurs voisins. Le paysage qui se dŽroule ˆ mes regards se ressent du voisinage des tropiques. Ce sont dÕimmenses marŽcages couverts de joncs et de nŽnuphars, ombragŽs dÕun Žpais taillis, ou bien encore des forts de chnes et de pins jaunes, ˆ tŽrŽbenthine, au milieu desquelles les ngres ont pratiquŽ des Žclaircies en mettant tout simplement le feu aux arbres. Le sol est couvert de souches noircies ; dÕespace en espace on aperoit une cabane en planches entourŽe dÕun champ de ma•s. Des ngres y travaillent nu-tte, sous un soleil presque vertical ; les nŽgresses portent de vieux chapeaux de paille. Est-ce par coquetterie et ont-elles peur du h‰le ? Les nŽgrillons ne portent rien, comme dans la chanson de Malbroug ; les plus ‰gŽs seulement achvent dÕuser des dŽfroques qui datent de lՎmancipation. Mais cette nature tropicale est splendide : les corolles blanches qui surmontent les larges feuilles vertes des nŽnuphars sont visitŽes par de lourds papillons aux ailes diaprŽes dÕazur, dÕargent ou dÕor ; de temps en temps un grand Žchassier blanc prend son vol en rasant les marais, dont les eaux noires ou ocreuses suintent la fivre ; des plantes grimpantes enveloppent le taillis de manire ˆ le rendre impŽnŽtrable. Des tortues prennent le frais le long des bayous noir‰tres, o fourmillent des alligators longs parfois de plus de trois mtres et exhalant une forte odeur de musc. Seulement, ce jour-lˆ les alligators ont prŽfŽrŽ rester chez eux ; je suis obligŽ dÕy croire de confiance. En revanche, voici des vaches nonchalamment couchŽes en travers de la voie, quÕaucune cl™ture ne sŽpare de la fort. Le sifflet de la locomotive fait un affreux tintamarre dont elles finissent par comprendre la signification : elles se sauvent ˆ toutes jambes dans le fourrŽ ou dans la futaie. Aux abords de la rivire Savannah, la vŽgŽtation se serre et acquiert une vigueur prodigieuse : les roseaux ont vingt pieds de haut. La rivire roule lentement ses eaux Žpaisses, couleur dÕocre rouge. Nous la traversons sur un pont en bois qui a ŽtŽ dŽtruit pendant la guerre et quÕon nÕa reconstruit quՈ moitiŽ. ‚ˆ et lˆ on a enfoncŽ des pilotis dans le lit vaseux du fleuve ; on a rŽuni ces pilotis par des poutres transversales, et on a posŽ les rails ˆ jour dÕune poutre ˆ lÕautre. La locomotive ralentit sa marche, et le train branlant traverse sans encombre ce passage vertigineux, non sans faire Žprouver aux voyageurs insuffisamment amŽricanisŽs un malaise sensible. Mes compagnons et mes compagnes de couleur restent impassibles. Ils sont, dÕailleurs, trs agrŽablement occupŽs : le respectable vieillard ˆ laine blanche dŽvore les restes dÕun g‰teau de ma•s ; les deux vieilles nŽgresses de GuinŽe ont allumŽ de courtes pipes en bois dont elles tirent des bouffŽes dÕune fumŽe Žpaisse et ‰cre qui me prend ˆ la gorge ; la jolie nŽgresse Congo enfonce ses belles dents blanches dans la chair rouge dÕun water melon, jusquՈ ce quÕil nÕen reste plus que lՎcorce verte. Un beau ngre au nez largement ŽpatŽ lui apporte alors galamment un verre dÕeau glacŽe quÕil vient de remplir ˆ la fontaine du car et quÕelle vide jusquՈ la dernire goutte, en faisant claquer ses lvres ; aprs quoi, Ń elle aussi ! Ń elle tire une pipe de sa poche, elle la bourre avec soin, et je ne lÕaperois plus quՈ travers un nuage de fumŽe. Cependant, la pipe finit par se vider, et lÕaimable Congo la remet dans sa poche, dÕo elle extrait une tablette noire que je prends pour du jus de rŽglisse. Ė la bonne heure ! Elle se penche nonchalamment ˆ la fentre, comme pour savourer le merveilleux paysage qui se dŽroule ˆ nos yeux. Horreur ! Un jet de couleur jaun‰tre sՎchappe de sa bouche cerclŽe de perles. Elle ne se contente pas de fumer, elle chique !

Aprs avoir traversŽ la rivire, nous entrons dans la GŽorgie, et nous voici bient™t ˆ Savannah, Forest City, la CitŽ de la fort, la bien nommŽe, car elle contient plus dÕarbres que de maisons.

 

 


 

XIII. SAVANNAH

 

Savannah, le 23 aožt 1876.

 

 

Savannah, vous disais-je dans ma dernire lettre, est bien nommŽe la CitŽ de la Fort. Ses 29 000 habitants, 15 000 ngres et 14 000 blancs, occupent un espace qui suffirait pour loger, ˆ la mode parisienne, un million de crŽatures humaines. DÕimmenses avenues sillonnŽes par des tramways, et dont quelques-unes nÕont pas moins de quatre rangŽes de gros chnes, dÕormes ou de platanes, sÕy croisent, comme toujours, ˆ angle droit avec dÕautres avenues, en laissant, entre les blocs dÕhabitations, des squares ou des parcs ombreux. CÕest une fort o lÕon a plantŽ des maisons. Le quai de la rivire Savannah est bordŽ de magasins et de presses ˆ vapeur dans lesquelles le volume des balles de coton qui arrivent de lÕintŽrieur est rŽduit de moitiŽ. Voici des banques, des SociŽtŽs dÕassurances contre lÕincendie et sur la vie, des magasins-bazars, des h™tels qui sont fermŽs pendant lՎtŽ, ou plut™t entreb‰illŽs, car on y loge des voyageurs, mais sans les nourrir. Ils ne sÕouvriront tout ˆ fait que le 1er septembre, Žpoque o commencent ˆ affluer, avec les arrivages de coton de lÕintŽrieur, les acheteurs du dehors. Voici des Žglises de tous les cultes ou de toutes les sectes, et lÕon en b‰tit tous les jours. Les catholiques viennent dÕen construire une qui nÕa pas cožtŽ moins de 500 000 dollars. Le catholicisme est en progrs ici comme dans le Nord : aprs les mŽthodistes, qui possdent pour 69 millions de propriŽtŽs assises, le culte catholique est le plus grand propriŽtaire foncier des ƒtats-Unis. Il figure pour 60 millions de dollars dans le dernier recensement. JusquՈ ces derniers temps les ngres appartenaient presque exclusivement aux sectes mŽthodistes et baptistes ; ils commencent ˆ passer au catholicisme. Les juifs sont nombreux ˆ Savannah, o leurs premiers colons sont arrivŽs peu aprs la fondation de la ville, en 1733, et ils ne possdent pas moins de trois synagogues. Ils sont banquiers et commerants, et font gŽnŽralement bien leurs affaires ; mais on nÕen cite point qui sÕoccupent dÕagriculture. Voici encore une jolie bibliothque publique, don dÕun gŽnŽreux ami des lumires, avec une vieille Ždition des Īuvres compltes de Voltaire, un collge mŽdical, un h™pital, un poor house, une prison et une douane, bref, tous les organes essentiels de la vie civilisŽe. Les avenues ne sont point pavŽes, les rues ne le sont gure, et lÕon fait des Žconomies sur le gaz ; mais Savannah nÕen est pas moins un bois fort agrŽable ˆ habiter. La population blanche Ń je parle surtout du beau sexe Ń est remarquable par la finesse aristocratique des traits et la blancheur de la carnation : les enfants, qui vont nu-pieds jusquՈ douze ans et mme au delˆ Ń ils ont horreur de cet instrument de torture quÕon appelle un soulier Ń semblent pŽtris de roses et de lait. Oh ! les ravissants babies, et quel contraste avec ce pauvre colored people, Žbauche informe quÕon croirait avoir ŽtŽ confectionnŽe par un praticien maladroit, un jour o le sublime artiste de la crŽation avait quittŽ son atelier pour aller faire lՎcole buissonnire !

La salubritŽ de cette agrŽable ville laissait nagure fort ˆ dŽsirer. CՎtait le nid prŽfŽrŽ de toutes les fivres. On lÕa canalisŽe, et les fivres ont disparu, ˆ lÕexception pourtant de la terrible fivre jaune, qui a ŽclatŽ de nouveau pendant mon sŽjour. Il est vrai quÕelles ont ŽtŽ remplacŽes par dÕautres maladies, mais que voulez-vous ? il faut bien que tout le monde vive. Que deviendraient les mŽdecins sÕil nÕy avait plus de malades ? Ne paient-ils pas les taxes, sans oublier leur quote-part dans les frais de la protection libŽralement accordŽe ˆ lÕindustrie ? NÕont-ils pas le droit dՐtre protŽgŽs ˆ leur tour ? Si les anciennes maladies venaient ˆ manquer, ne serait-il pas tout ˆ fait conforme aux principes du systme protecteur qui fleurit aux ƒtats-Unis dÕen acclimater de nouvelles pour faire aller leur commerce ? On ne compte pas moins de 50 mŽdecins ˆ Savannah, dont 3 homŽopathes et 2 thompsonniens, sans compter les praticiens ngres et autres qui oprent en se passant de dipl™me. LÕexercice de la mŽdecine est libre en ce sens que tout citoyen amŽricain a le droit imprescriptible de se traiter lui-mme et de dŽlŽguer ce droit ˆ qui bon lui semble ; mais ceux-lˆ seulement qui ont obtenu un dipl™me dans un collge mŽdical aprs y avoir passŽ au moins deux ans, ou reu une licence ˆ la suite dÕun examen devant un comitŽ spŽcial Ń ceux-lˆ seuls sont autorisŽs ˆ rŽclamer en justice le paiement de leurs honoraires. JÕai sous les yeux le tarif imprimŽ des mŽdecins de Savannah, et lÕon ne saurait rien imaginer de plus pratique. Chaque visite, opŽration ou traitement, y est tarifŽ selon son importance. Une visite simple ˆ un rŽsidant, 2 dollars ; ˆ un non rŽsidant, 5 dollars ; une visite ˆ bord dÕun navire pendant le jour, 5 dollars ; pendant la nuit 20 dollars ; une visite pendant les heures o le mŽdecin reoit ses malades ˆ son office, 20 dollars ; un accouchement ordinaire, 50 dollars ; avec complications, 100 dollars ; opŽration cŽsarienne, 500 dollars ; amputation dÕun bras, 50 dollars ; dÕune jambe, 100 dollars, etc., etc. Ces prix ne sont toutefois quÕun minimum ; ils peuvent tre augmentŽs selon lÕimportance des cas, ˆ la discrŽtion du mŽdecin, et un avis imprimŽ en tte du tarif avertit les clients que la note leur sera prŽsentŽe tous les mois ou aussit™t que le traitement sera terminŽ. Ce systme, introduit par un mŽdecin belge, pla”t beaucoup aux mŽdecins et ne para”t pas dŽplaire aux malades, qui savent dÕavance ce quÕil leur en cožtera, sauf la question tant soit peu obscure de la discrŽtion du mŽdecin. Le tarif nÕempche pas, bien entendu, le mŽdecin de donner son temps gratis aux malades pauvres, et lÕinventeur du systme, lÕexcellent et Žnergique docteur Lh., ne sÕen fait pas faute. JÕai nŽgligŽ de mÕinformer si les prix sont les mmes pour les maladies ou les opŽrations blanches et pour les noires ; mais il est clair quÕune jambe ou un bas blanc doit cožter plus cher ˆ couper quÕune jambe ou un bras noir, vu lÕinŽgalitŽ manifeste de la valeur de ces divers objets.

Quoique la chaleur soit Žcrasante, mes aimables h™tes se prtent avec une inŽpuisable obligeance ˆ toutes mes fantaisies dÕexcursionniste. Je me proposais dÕaller visiter les cŽlbres plantations de coton longue-soie, Sea Island, dans les ”les voisines de la c™te. HŽlas ! il nÕy a plus de coton longue-soie, ou du moins la rŽcolte en est deve-nue insignifiante. Les ”les ont ŽtŽ confisquŽes par le gouvernement fŽdŽral, les plantations ont disparu, et, ˆ la place quÕelles occupaient, les ngres cultivent des patates douces et des watermelons (pastques). On mÕassure que les ngres, isolŽs de la civilisation blanche, sont en train de retourner ˆ lՎtat sauvage ; quÕils sont revenus ˆ lÕadoration des fŽtiches et du Vaudoux. CÕest peut-tre un mauvais propos des blancs ; mais tel que je commence ˆ conna”tre Tommy Ń permettez-moi de dŽsigner sous ce petit nom dÕamitiŽ le neveu ŽmancipŽ de feu le respectable oncle Tom Ń je lÕen crois, ma foi, bien capable. Mes excursions aux environs de Savannah ne me le montrent pas, il faut le dire, ˆ son avantage. Partout o jÕaperois de mauvaises herbes, je suis sžr de voir surgir une cabane de ngre, et quelle cabane ! un carrŽ de planches noircies, avec une cheminŽe le plus souvent en torchis, dont lÕouverture ne dŽpasse pas le fa”te du toit. Un certain nombre de ces cabanes ont ŽtŽ construites, dÕaprs le systme usitŽ ˆ Mulhouse, par une Compagnie de Yankees philanthropes. On vendait au ngre le terrain payable par termes successifs, et il se chargeait dÕy Žlever sa cabane. Seulement, la prŽvoyance nÕest pas la vertu capitale de Tommy ; il nŽgligeait de payer son terme, et la Compagnie sÕempressait de lÕexproprier pour graver dans son cerveau rebelle ce principe de morale et dՎconomie. On me montre une case ˆ laquelle il ne manquait plus que deux ou trois planches pour couronner le toit. Mais le dernier terme Žtant demeurŽ en souffrance, la Compagnie avait repris possession du terrain, et naturellement aussi, gardŽ la case.

Je visite un peu plus loin une rizire abandonnŽe. CՎtait une magnifique exploitation couvrant 500 acres. Une allŽe royale de vieux chnes dÕun demi-mille de longueur conduit ˆ lÕhabitation du planteur. Le long de cette avenue, des cases, solidement b‰ties en briques, couvertes avec des planchettes de cyprs et suffisamment spacieuses pour loger ˆ lÕaise une famille, servent maintenant de repaire aux insectes et aux reptiles ; ˆ chacune de ces cases attenait un jardin o le ngre plantait du ma•s et des lŽgumes quÕil avait le droit de vendre ˆ son profit ; le temps ne lui manquait point, les t‰ches dans les rizires nՎtaient pas lourdes, et il lui arrivait souvent dÕavoir fini sa besogne avant midi. Le reste de la journŽe lui appartenait ; aussi les plus actifs et les plus prŽvoyants avaient-ils accumulŽ un petit capital ; on sÕexplique ainsi quÕils aient pu acheter des terres au lendemain de lՎmancipation, et quÕils paient lÕimp™t sur 3 millions de dollars de propriŽtŽ assise dans lՃtat de GŽorgie. Ces ngres propriŽtaires ne constituent toutefois quÕune faible minoritŽ, et je nÕen ai vu quÕun seul dont lÕexploitation pžt rivaliser pour la bonne tenue avec celle des Žmigrants allemands, ses voisins. Au bout de lÕavenue, une colonnade en style plus ou moins grec dŽcore la faade dÕune confortable maison entourŽe de larges vŽrandas o grimpe la vigne vierge, et que surmonte un belvŽdre. Des bananiers Žtalent leurs larges feuilles, et les lagerstr¾mia indica leurs grappes de fleurs rouges au milieu des plantes parasites qui ont envahi le jardin. Auprs de lÕhabitation seigneuriale, un chalet ŽlŽgant servait de demeure ˆ lÕoverseer ; du c™tŽ opposŽ Žtaient le moulin et les Žcuries. Aux environs, un immense mail ombragŽ de chnes sŽculaires servait de lieu de rŽunion et dÕamusement ˆ la population noire. AujourdÕhui, sur 500 acres, 25 tout au plus sont en culture, et le silence de ce lieu dŽsolŽ nÕest troublŽ que par les coups de fusil de quelques ngres se livrant ˆ leur plaisir favori dans un pays o lÕon ne conna”t ni les permis de chasse ni les gendarmes. Ė peu de distance, on me montre un pan de mur croulant, dernier vestige dÕune autre habitation seigneuriale incendiŽe par lÕarmŽe de Sherman. Il y a cependant encore, le long du fleuve, quelques rizires en exploitation et convenablement tenues. Je les c™toie dans une excursion ˆ lՔle de Tybee, ˆ lÕembouchure de la Savannah ; mais elles sont rares. Songez quÕaux quatre annŽes de la guerre civile, pendant lesquelles les ƒtats du Sud sont restŽs hermŽtiquement bloquŽs, a succŽdŽ lՎmancipation opŽrŽe par voie de confiscation. La valeur dÕun ngre adulte Žtant, en moyenne, de 1 000 dollars (5 000 fr.), et le moindre nŽgrillon reprŽsentant un capital dÕune centaine de dollars, les quatre millions de ngres ŽmancipŽs constituaient un capital quÕon ne peut Žvaluer ˆ moins de deux ou trois milliards de dollars et qui formait le plus clair de la fortune des planteurs. CՎtait leur cheptel. Le jour o lՎmancipation le leur a enlevŽ sans indemnitŽ, les plus riches se sont trouvŽs pauvres. Ils conservaient la terre, ˆ la vŽritŽ ; mais la terre, dŽgarnie de ses instruments dÕexploitation, Žtait sans valeur. O trouver, dÕailleurs, le capital nŽcessaire pour la cultiver, dans un pays que la guerre avait ŽpuisŽ, et auquel les carpet baggers et les scalawags allaient bient™t enlever le peu qui lui restait de ressources ? Aussi, quÕest-il arrivŽ ? CÕest quÕil a fallu vendre ˆ tout prix, dans un moment o, sauf quelques spŽculateurs du Nord, personne nÕavait dÕargent pour acheter, et quÕon a vu des familles accoutumŽes ˆ tous les raffinements du luxe manquer littŽralement de pain ; des femmes ŽlŽgantes ont ŽtŽ rŽduites ˆ faire la cuisine et ˆ blanchir elles-mmes leur linge ; des jeunes gens appartenant ˆ la fine fleur de lÕaristocratie se sont faits conducteurs de cars. Cependant, gr‰ce ˆ la vigoureuse ŽlasticitŽ de la nature amŽricaine, gr‰ce aussi ˆ lÕabondance merveilleuse des ressources de ce pays bŽni du ciel, la situation sÕest peu ˆ peu dŽtendue ; on sÕest remis au travail avec Žnergie, on a reconquis le pouvoir sur les carpet baggers, et depuis quelques annŽes la GŽorgie, plus heureuse que la Caroline du Sud, a vu rena”tre, au moins en partie, sa prospŽritŽ dÕautrefois. Mais que de ruines restent ˆ relever !

JÕai encore un dimanche ˆ passer ˆ Savannah. JÕai visitŽ lՔle de Tybee, le Trouville de la GŽorgie, un Trouville quelque peu dŽsert, mais o la mer, jaunie par les eaux de la Savannah, roule ses vagues tides sur une admirable plage de sable fin, bordŽe de choux palmistes ; je me suis promenŽ dans les larges avenues du cimetire Bonaventure, o les hautes branches des chnes-verts, rŽunies en arceaux, retiennent suspendus comme des stalactites funbres, de longs Žcheveaux dÕune mousse grise, propre ˆ cette rŽgion de la c™te, la plus poŽtique des mousses dŽcorant le plus mŽlancolique des cimetires ! Je regrette dÕavoir escomptŽ ce plaisir du dimanche, mais il me reste la ressource du Central Park dans lÕaprs-midi et de lÕoffice de lՎglise ngre le soir. JÕavais remarquŽ, au milieu du Central Park, une sorte de flche gothique, ornŽe de deux statues de marbre blanc. CÕest un monument ŽlevŽ par les dames de Savannah ˆ la mŽmoire des soldats confŽdŽrŽs qui ont succombŽ dans la guerre de sŽcession. Une dŽlicieuse miss me propose de mÕen faire les honneurs. Elle a les yeux bleus comme des bleuets, les traits fins et dŽlicats, le teint dÕune blancheur mate, rehaussŽ par une opulente crinire dorŽe, et ce je ne sais quoi de fŽminin qui manque ˆ ses sĻurs du Nord ŽlevŽes en commun avec les garons. Ici, les filles ont leurs Žcoles ˆ part. Mon adorable miss tient ˆ la bouche une jolie rose-thŽ dont elle m‰chonne la tige, tout en mÕexpliquant que le monument a cožtŽ 25 000 dollars, et quÕon a fait venir du Canada les pierres et le marbre qui ont servi ˆ le construire, car on nÕa pas voulu des pierres et du marbre yankees ! Elle prend mon carnet et y inscrit la simple et touchante dŽdicace gravŽe sur la pierre :

 

Come from the four winds

O breath,

And breathe upon these slain

That they may live.

To the Confederate dead.

1861-1865.

 

Dans la plupart des villes du Sud on trouve un monument analogue, attestant que le souvenir de Ē la guerre sacrŽe Č est demeurŽ vivant au fond de ces ‰mes ulcŽrŽes. Ce sera la lŽgende de lÕavenir. Partout on rencontre les portraits de Lee, de Johnson, de Stonewall Jackson, Jackson mur de pierre, les hŽros de cette lutte inŽgale que le Sud a commencŽe avec une imprŽvoyance qui nÕa ŽtŽ surpassŽe que par son hŽro•sme. Mais je nÕai aperu nulle part le portrait de Jefferson Davis. CՎtait un politicien, me dit-on, et cÕest lÕambition des politiciens qui nous a valu cette cruelle guerre ˆ laquelle personne nՎtait prŽparŽ, et que nous avons crue impossible jusquÕau dernier moment. Quand nos politiciens se sont aperus que le gouvernement de lÕUnion leur Žchappait, ils ont provoquŽ la sŽcession, et, lÕaffaire engagŽe, pouvions-nous dŽserter la lutte ? Toutefois, le principal reproche que lÕon adresse ˆ Jefferson Davis cÕest dÕavoir voulu diriger du fond de son cabinet les opŽrations militaires et destituŽ les gŽnŽraux les plus capables, Johnson entre autres, parce quÕils refusaient dÕexŽcuter passivement ses hautes combinaisons stratŽgiques. Il a voulu faire le Carnot, rŽsumait-on, et il nՎtait pas un Carnot. HŽlas ! ni lui ni bien dÕautres !

Mais la nuit est tombŽe, comme elle tombe dans le Sud, ˆ pic, sans laisser de place au crŽpuscule. Il est temps dÕaller ˆ lÕoffice ngre. Nous avons le choix des Žglises ; il y en a de baptistes, de mŽthodistes et de catholiques. Nous donnons la prŽfŽrence ˆ lՎglise mŽthodiste. CÕest une vaste halle rectangulaire, moitiŽ en briques moitiŽ en bois, sans aucun signe extŽrieur qui indique sa destination. Nous entrons, et nous sommes accueillis avec la politesse la plus exquise. On nous conduit aux meilleures places, et nos voisins colorŽs sÕempressent de nous offrir des Žventails japonais. LÕassemblŽe se compose dÕun millier de fidles des deux sexes dans leurs brillants habits des dimanches : les hommes en paletots noirs et gilets blancs sur lesquels sՎtalent cha”nes et breloques ; les femmes en robes blanches ou de couleurs vives, avec des chapeaux aussi fleuris que possible. Tout ce monde multicolore remplit les bancs du rez-de-chaussŽe et de la galerie en agitant des Žventails. Un orgue tient la place occupŽe par le chĻur dans les Žglises catholiques. En avant de lÕorgue, un compartiment fermŽ par une balustrade, et au milieu duquel se dresse un pupitre couvert dÕune serviette blanche, est rŽservŽ aux clergymen officiants. Au-dessous du pupitre, un guŽridon ˆ tablette de marbre dont nous conna”trons tout ˆ lÕheure la destination. Les clergymen, tous colorŽs, que leur costume ne distingue en rien des simples fidles, sont assis sur des chaises, dans des poses rel‰chŽes, et ils sՎventent avec activitŽ. Le plafond est ornŽ de peintures ˆ fresque, violemment ŽclairŽes par des becs de gaz dŽpourvus de globes. CÕest dÕabord lÕap™tre Wesley, le pre du mŽthodisme, et le cŽlbre prŽdicateur Richard Allen, puis un Christ en croix, la Cne, et finalement une aristocratique lady, vtue dÕune robe verte dont la queue immense remplit tout le milieu du plafond, en Žclipsant totalement lÕap™tre Wesley et le prŽdicateur Richard Allen. Cette lady aristocratique est en train de porter ˆ ses lvres une grosse bouteille de gin, malgrŽ les gestes dŽsespŽrŽs dÕun clergyman placŽ au-dessus de la bouteille, sans un respect suffisant des lois de la perspective aŽrienne. Le long de la robe verte pendent deux rubans portant imprimŽs en lettres majuscules ces deux mots : Degradation, drunkenness, dŽgradation, ivrognerie. Ai-je besoin dÕajouter que la peau de cette lady dŽgradŽe est dÕune blancheur Žclatante ? Mais voici que lÕoffice commence. On entonne un hymne avec accompagnement de lÕorgue, et il y a vraiment de belles voix dans cette foule qui chante de tout son cĻur et ˆ plein gosier. Aprs le chant des hymnes vient la prire. LÕassemblŽe entire sÕagenouille profondŽment, ˆ la manire des paysans russes ; quelques femmes sont courbŽes jusquՈ terre. La prire dite, le prŽdicateur du jour se lve et se place en face du pupitre. CÕest un grand jeune homme, trs brun de peau et quÕon mÕassure tre un ngre, quoique je le prenne plut™t pour un mul‰tre. Il commence dÕune voix ˆ peine distincte, sans faire de gestes, et il continue pendant un quart dÕheure avec la mme sobriŽtŽ de ton et dÕallures. Le thme de son discours me para”t heureusement et ingŽnieusement choisi. Il compare le peuple du Sud aux israŽlites ŽchappŽs ˆ la servitude dՃgypte. Ń Vous tes dŽlivrŽs des cha”nes de lÕesclavage, et vous devez en remercier la souveraine bontŽ de Dieu (oui ! oui ! dans lÕauditoire) ; mais vous portez encore dÕautres cha”nes : ce sont les vices et les mauvaises habitudes que vous avez contractŽs dans la servitude. Il faut vous en dŽbarrasser (oui ! oui !) et vous purifier ; il faut quÕun esprit nouveau pŽntre dans vos ‰mes. Ń Jusque-lˆ, tout allait bien, et le plus blanc des prŽdicateurs blancs nÕaurait pas mieux dit ; mais voici tout ˆ coup que lÕorateur sÕagite comme si lÕesprit quÕil venait dՎvoquer sՎtait emparŽ de lui, sa parole se prŽcipite, on nÕentend plus que des phrases incohŽrentes, hachŽes, et sans aucun sens apprŽciable. Il arpente la plate-forme ˆ grands pas. Il sÕarrte et se renverse en arrire ˆ la manire des clowns en Žtendant les bras, puis il se redresse, et se courbe en se tordant comme un homme atteint subitement dÕune violente colique. Il crie, il se redresse et se renverse de nouveau, et il continue pendant dix minutes, un quart dÕheure, sans trve ni rel‰che, cet exercice violent et incomprŽhensible, en accentuant de plus en plus ses paroles et ses gestes. Un cri dŽchirant lÕinterrompt : cÕest une jeune fille qui sÕest jetŽe sur le plancher, ˆ corps perdu, les bras tordus et la face convulsŽe. Mon voisin, un mŽdecin sceptique, prŽtend quÕelle a obŽi ˆ un signal parti de la plate-forme ; mais, prŽparŽe ou non, la scne ne tarde pas ˆ produire un effet contagieux. Des cris perants sՎlvent de toutes parts : une douzaine de jeunes filles, en proie ˆ un dŽlire nerveux, se roulent sur les bancs ; une grosse nŽgresse vtue de jaune se balance avec frŽnŽsie de droite ˆ gauche comme un poussah ; derrire moi, un jeune ngre sՎtend tout de son long en hurlant comme sÕil Žtait frappŽ dՎpilepsie. LÕauditoire est haletant, lÕexcitation est ˆ son comble, lÕagitation devient indescriptible. Cependant le prŽdicateur sÕest rassis tranquillement, avec lÕair satisfait dÕun acteur qui rentre dans la coulisse aprs avoir produit ses effets et empoignŽ son public. Il est remplacŽ au pupitre par un gros garon ˆ figure rŽjouie, pendant que deux auxiliaires avancent le guŽridon auprs de la balustrade. Cette fois, cÕest une autre gamme. Le gros garon dŽclare que les finances de lՎglise ont absolument besoin dՐtre ravitaillŽes, que le moment approche o il faudra payer la note du gaz, quÕil y en a pour 41 dollars, sans parler des autres frais. CÕest pourquoi il fait un appel pressant ˆ la gŽnŽrositŽ bien connue du peuple de couleur de la ville de Savannah. Il est allŽ la semaine dernire ˆ M‰con, et il y a vu une foule de jolies filles et de jolis garons qui se sont empressŽs de lui apporter leur offrande. On trouve certainement ˆ Savannah autant de jolies filles et de jolis garons quՈ M‰con ; il ne peut pas croire quÕils se montrent moins gŽnŽreux. (Non ! non ! Ń Explosion de rires.) DÕailleurs, il nÕy a pas que le gaz et les frais de lՎglise ˆ payer ; il y a un pauvre clergyman noir de la campagne qui vient de faire 6 milles ˆ pied pour assister ˆ lÕoffice, et qui a besoin dÕun secours pour aller voir son pre mourant. Ce discours habile, qui sÕadresse ˆ la bontŽ native de ces cĻurs simples aprs avoir chatouillŽ agrŽablement la vanitŽ des Ē jolis garons Č et des Ē jolies filles Č, produit lÕeffet dŽsirŽ. Chacun apporte qui sa pice de 10 cents, qui sa pice de 25 cents ou de 50 cents, qui mme son dollar. Les deux aides rangent avec soin cette monnaie tandis que lÕorateur surveille attentivement, du haut du pupitre, les rŽsultats de lÕopŽration. Il nÕen para”t que mŽdiocrement satisfait. Lorsque le dŽfilŽ est terminŽ, il gourmande lÕauditoire en affirmant que toutes les offrandes rŽunies sur la petite table nÕatteignent pas la misŽrable somme de 15 dollars. Mon voisin mÕassure quÕil ment effrontŽment. Quoi quÕil en soit, ses dolŽances demeurent vaines ; le public se lve et quitte la place en entonnant ˆ pleine voix le chant mŽlodieux et bizarre des bateliers ngres ; on se presse dans les escaliers, o quelques fidles, en proie ˆ un reste de surexcitation, sont en train de sÕadministrer des horions ; on Žteint le gaz, et bient™t nous nÕapercevons plus que quelques ombres accouplŽes qui sՎloignent dans la nuit.

 

 


 

XIV. AUGUSTA Ń ATLANTA Ń MOBILE Ń LA CULTURE DU COTON

 

Nouvelle-OrlŽans, le 31 aožt 1876.

 

De Savannah ˆ Augusta, 132 milles que lÕon met sept heures ˆ franchir, les trains ne faisant gŽnŽralement aux ƒtats-Unis que 20 milles (30 kilomtres) ˆ lÕheure. DÕailleurs, les chemins de fer du Sud se ressentent de lՎtat prŽcaire du pays. On ne les rŽpare que tout juste, et les stations en planches brutes nÕont dÕautre ornement que des affiches. Sozodont a disparu, Gargling se fait rare ; en revanche, les Ē expectorants Č se livrent ˆ une concurrence acharnŽe ; ils envahissent sur les devantures des stations la place o lÕon cherche en vain le nom de la localitŽ ; ils sՎtalent sur les fences (cl™tures en planches ou en perches superposŽes qui sŽparent les propriŽtŽs dans toute lÕAmŽrique) et jusque sur les arbres.

Augusta reoit le coton de lÕintŽrieur de la GŽorgie. CÕest, aprs la Nouvelle-OrlŽans et Mobile, le plus grand marchŽ de coton du Sud. Il nÕy a pas grand chose ˆ en dire. CÕest une ville de 16 000 ‰mes, qui en pourrait contenir 300 000 ; les avenues plantŽes dÕarbres et les rues coupŽes ˆ angle droit sont larges comme les allŽes de Versailles ; on sÕy croise avec des troupeaux de vaches et de chvres errantes ; mais pourquoi nÕaperois-je pas de moutons ? LՎlve du mouton rŽussirait certainement en GŽorgie, on en tombe dÕaccord avec moi ; seulement les chiens y pullulent ; il y en a dans toutes les cases de ngres, et ils ont pris, en lÕabsence de distributions rŽgulires de vivres, la f‰cheuse habitude de manger les moutons. Cependant le mal est-il sans remde ? Que lÕon recrute les plus solides et les mieux endentŽs de ces maraudeurs affamŽs, quÕon leur donne une pitance quotidienne, quÕon passe autour de leur cou un joli collier en cuivre avec des sonnettes, qui les gnera dÕabord, mais quÕils seront bient™t fiers de porter, et ne deviendront-ils pas, contre leurs frres de la veille, les protecteurs et les gardiens fidles de la gent moutonnire ? La pitance assurŽe ! le collier ˆ sonnettes ! A-t-on inventŽ, inventera-t-on jamais des procŽdŽs de gouvernement et de civilisation plus efficaces que ceux-lˆ ?

Je jette un coup dÕĻil sur la prison qui devait tre, dans la nuit du lendemain, le thŽ‰tre dÕun drame dont je parlerai tout ˆ lÕheure. Au bout dÕune avenue, on me montre dÕun c™tŽ le cimetire des blancs, soigneusement enclos dÕune muraille en briques, et tout rempli de tombes et de colonnes de marbre ; dÕun autre c™tŽ, le cimetire des ngres, entourŽ dÕune simple cloison en planches brutes, et o je nÕaperois que des arbres et de lÕherbe. NŽgligent et insoucieux Tommy ! Un compatriote hospitalier, qui possde une des plus belles pŽpinires des ƒtats-Unis, mÕemmne dans le haut pays, ˆ quelques milles dÕAugusta ; le long de la route, jÕaperois des champs couverts de tiges vertes feuillues, ˆ fleurs blanches ou rouge‰tres, que ma mauvaise vue me fait prendre pour des pommes de terre : cÕest le coton. On me signale, ˆ 2 ou 3 milles de distance, de lÕautre c™tŽ de la rivire, dans la Caroline du Sud Ń Augusta est, comme Savannah, ˆ la limite de la GŽorgie Ń lÕemplacement de la petite ville de Hamburg, ancien marchŽ dÕesclaves, o a eu lieu rŽcemment la scne de meurtre dont il est question dans le discours du sŽnateur Morton. (Voy. la 11e Lettre.) Ce sont deux mauvais sujets blancs dÕAugusta Ń jÕai rencontrŽ lÕun dÕeux Ń qui ont provoquŽ ce sanglant Žpisode de la lutte des deux races. Ils ont voulu obliger une compagnie de la milice noire, en train de faire lÕexercice, ˆ rompre les rangs pour leur livrer passage. LÕofficier sÕy est refusŽ. Le lendemain, les blancs sont revenus en force, ils ont exigŽ le dŽsarmement de la milice ; des coups de fusil ont ŽtŽ tirŽs, un blanc a ŽtŽ tuŽ ; mais, finalement, les ngres ont ŽtŽ dŽsarmŽs ; aprs quoi on en a massacrŽ huit pour leur rappeler que le haut du pavŽ appartient aux blancs, mme dans la Caroline du Sud. Nous arrivons ˆ la pŽpinire. Elle ne contient pas moins de 500 acres, et prs de 1 million dÕarbres et dÕarbustes, parmi lesquels les pchers et les rosiers sont en majoritŽ. Nous traversons une splendide allŽe de magnolias, et nous voici dans lÕhabitation de mon h™te, une maison carrŽe, avec belvŽdre, entourŽe dÕune vŽranda ˆ double Žtage, donnant sur un parterre rempli de fleurs aux couleurs vives, sur lesquelles butinent les papillons et les oiseaux-mouches. Dans le voisinage se trouve une plantation de coton, dont le propriŽtaire me fait les honneurs avec le plus aimable empressement.

Le coton est en train de mžrir, et la rŽcolte a mme commencŽ. Aprs mՐtre reposŽ un instant dans la petite mais jolie et proprette habitation du propriŽtaire, je saute une barrire, et me voici au milieu des cotonniers. LÕarbuste frle et dŽlicat est plantŽ en lignes sŽparŽes par des sillons ; il nÕa pas plus de 2 ou 3 pieds de hauteur ; ce nÕest que par exception quÕil atteint 4 ou 5 pieds. Sur les tiges couvertes de larges feuilles palmŽes sÕouvre une fleur blanche, ˆ calice ŽvasŽ, qui ne dure quÕune journŽe. En se fanant, elle prend une teinte rouge, et elle fait place ˆ un bouton qui grossit rapidement jusquՈ la dimension dÕune noix verte. La noix mžrit, jaunit en mžrissant et finit par sÕouvrir en Žtalant aux regards une touffe de coton dÕune blancheur Žclatante. La mme tige porte des fleurs blanches du jour, des fleurs rouges de la veille, des boutons ˆ peine Žclos, des noix vertes et des noix mžres qui laissent Žchapper le coton. On compte en moyenne onze boutons par arbuste ; quelques-uns en portent jusquՈ cinquante ou soixante. Des ngres et des nŽgresses, les reins entourŽs dÕun sac dont lÕouverture est sur le c™tŽ, sont en train de faire la cueillette. Ils achvent dÕouvrir la noix, saisissent avec dextŽritŽ la touffe de coton, de manire ˆ ne laisser perdre aucun brin, et la jettent dans le sac. Les femmes sont particulirement expertes ˆ cette opŽration. Il y en a qui rŽcoltent jusquՈ 400 livres de coton par jour, quÕon leur paye ˆ raison de 30 cents (1 fr. 50 c.) par 100 livres ; mais la moyenne est dÕenviron 150 livres. Les sacs remplis, on les vide dans de grands paniers ronds que lÕon transporte au magasin o se trouvent le cotton gin et la presse ˆ emballer. CÕest ˆ deux pas. Rien de plus simple et de plus Žconomique que cette installation. Le cotton gin, machine ingŽnieuse formŽe dÕune sŽrie de petites scies qui sŽparent les brins de coton de la graine, et la presse, sont mis en mouvement par un mange attelŽ dÕune paire de mules que dirige un ngre. Le coton est sŽchŽ, il passe par le cotton gin, on le met en balle sous la presse mme, sauf ˆ rŽduire les balles de moitiŽ au moyen de la presse hydraulique dans les ports dÕembarquement. Mais, avant dÕen arriver lˆ, combien de peines il faut se donner, que de soins minutieux il faut prendre ! Aucune plante industrielle nÕexige un travail aussi assidu. Ė peine la rŽcolte est-elle terminŽe Ń et elle se prolonge de septembre jusquÕen dŽcembre : on fait quatre ou cinq cueillettes, les boutons ne venant que successivement ˆ maturitŽ Ń il faut retourner le sol et lÕameublir en employant tant™t la charrue et tant™t la houe. On sme le coton en avril ; il lve au bout de trois ˆ six jours, mais ce nÕest gure quÕau mois de juillet quÕon peut lÕabandonner ˆ lui-mme. Ces dŽtails, que me donnait obligeamment le propriŽtaire, nÕavaient au surplus pour moi quÕun intŽrt trs secondaire, eu Žgard ˆ lÕinsuffisance de mon Žducation agronomique. En revanche, jՎtais naturellement curieux de conna”tre les conditions Žconomiques de lÕexploitation et la situation actuelle des travailleurs ŽmancipŽs. Les deux agents indispensables de la culture du coton sont les mules et les ngres. Les mules Ń de magnifiques btes beaucoup plus rŽsistantes ˆ la fatigue et ˆ la chaleur que les chevaux Ń sont ŽlevŽes dans le Kentucky et le Tennessee, et elles cožtent environ 150 dollars pice ; on calcule quÕil en faut une par 25 ou 30 acres, selon que la terre est forte ou lŽgre. Avant lՎmancipation, on importait les ngres, comme les mules, des ƒtats Žleveurs, breeding States, o lÕon combinait les deux genres de production ; maintenant, ils sՎlvent eux-mmes, et, sÕil faut tout dire, aussi mal que possible ; les enfants, ˆ peine soignŽs, meurent dans une proportion Žnorme. Que voulez-vous ? Avant lՎmancipation, le moindre nŽgrillon valait 100 dollars ; aujourdÕhui, il ne reprŽsente plus quÕune charge pour des parents insouciants et imprŽvoyants. On estime quÕil faut un ngre par 50 acres. La plantation que je visite contient 200 acres, dont 80 sont en ma•s et 120 en coton. Elle est desservie par un personnel de huit ngres, payŽs ˆ raison de 8 dollars par mois, la nourriture et le logement. La nourriture se compose dÕun baril de 12 livres de farine de ma•s, de 3,5 livres de lard et dÕun litre de mŽlasse par semaine. Ces aliments suffisent pour un homme ; mais si le travailleur a une femme et des enfants, il est obligŽ de prendre sur son salaire pour les nourrir. Le logement consiste en une case en planches brutes, divisŽe en deux pices : lÕune servant de cuisine, lÕautre de chambre ˆ coucher ; quelques nŽgresses, qui ont vŽcu autrefois dans la maison du planteur, tiennent leur case en ordre, mais cÕest lÕexception ; et ˆ mesure quÕon sՎloigne de lՎpoque de lՎmancipation, cette exception devient plus rare. Aucun ornement dans lÕintŽrieur des cases : des planches entirement noircies par la fumŽe ; le lit, toutefois, est propre et mme confortable. Une pauvre petite nŽgrillonne est Žtendue sur le plancher, enveloppŽe dans un mauvais drap trouŽ ; elle tremble la fivre. La journŽe va du lever au coucher du soleil ; on compte onze heures de travail plein, dŽduction faite du temps nŽcessaire aux repas. Les salaires sont payŽs en partie tous les mois, en partie ˆ la fin de lÕannŽe, lorsque le produit de la rŽcolte est rŽalisŽ. Je demande au planteur si le travail dÕun ngre libre vaut plus ou moins que celui dÕun esclave. Ń Il vaut environ un tiers de moins. On estime gŽnŽralement quÕil faut dix ngres libres pour faire la besogne de sept esclaves. Les ngres libres travaillent mollement et sans conscience, ils jasent beaucoup, enfin on ne peut pas compter sur leur assiduitŽ. Ė cette question que jÕai renouvelŽe souvent Ń car je considre ce point comme dŽcisif Ń jÕai toujours eu la mme rŽponse, savoir : que le travail du ngre libre vaut en moyenne un tiers de moins que celui de lÕesclave. Mais, en rŽsumŽ, la culture, dans les conditions que je viens dÕexposer, est encore suffisamment rŽmunŽratrice : une exploitation de moyenne Žtendue comme celle-ci, qui nÕexige pas un fonds de roulement de plus de 3 500 dollars, peut rapporter de 2 000 ˆ 3 000 dollars par an, cÕest-ˆ-dire de quoi entretenir honorablement une famille. Malheureusement, le loyer des capitaux est trs ŽlevŽ : on les paye jusquՈ 2% par mois, 24% par an, et, dans les mauvaises annŽes, cÕest une lourde charge.

NŽanmoins, la condition des planteurs de coton qui dirigent eux-mmes leurs cultures est supportable. Les relevŽs statistiques nous apprennent, au surplus, que la production du coton dans les ƒtats du Sud a atteint de nouveau et mme dŽpassŽ celle des annŽes qui ont prŽcŽdŽ lՎmancipation. Je regrette de dire que la condition des ngres me semble, relativement, beaucoup moins bonne ; et plus jՎtudie les rŽsultats de lՎmancipation, plus je suis enclin ˆ partager cette opinion des gens du pays, que lÕabolition de lÕesclavage finira par tre profitable aux blancs, tandis quÕelle aboutira ˆ lÕextinction plus ou moins prochaine, mais inŽvitable, de la race ngre en AmŽrique.

Ces pauvres ngres, on nÕest pas tendre pour eux, et je me demande si les efforts, dÕune sincŽritŽ contestable dÕailleurs, que fait le gouvernement fŽdŽral pour les protŽger contre leurs anciens ma”tres nÕont pas au contraire pour rŽsultat dÕaggraver leur sort. Il a eu beau leur accorder les droits civils et politiques, il nÕa pas rŽussi ˆ les faire admettre dans un h™tel ou mme ˆ un simple bar frŽquentŽ par les blancs. Il a eu beau en faire des juges et des jurŽs, il ne parvient pas ˆ les dŽrober ˆ la juridiction du juge Lynch. TŽmoin le drame auquel je faisais allusion plus haut, et dont la prison dÕAugusta a ŽtŽ le thŽ‰tre dans la nuit qui a suivi mon dŽpart. Voici le fait qui a motivŽ en cette circonstance lÕintervention du juge Lynch : Deux jours auparavant, une jeune dame tout rŽcemment mariŽe, Mme Anna Bridges, avait ŽtŽ brutalement assaillie, en sortant de chez sa sĻur, par un jeune ngre nommŽ Robert Williams. Aprs lÕavoir Žtourdie dÕun coup de canne, il avait essayŽ de se porter sur elle aux derniers excs. Heureusement, elle avait pu lui Žchapper et elle sՎtait rŽfugiŽe chez sa sĻur, o elle Žtait tombŽe Žvanouie. LÕauteur de lÕattentat avait ŽtŽ immŽdiatement arrtŽ, confrontŽ avec elle, conduit ˆ la prison du comtŽ et encha”nŽ dans une cellule. Dans la soirŽe, une soixantaine de Ē rŽgulateurs Č se rŽunissaient sous les murs de la prison. Le ge™lier fit aussit™t prŽvenir la police, qui envoya un dŽtachement de huit hommes commandŽs par un lieutenant, pour garder la prison. Les Ē rŽgulateurs Č nÕen annoncrent pas moins leur intention formelle de sÕemparer du coupable. Le lieutenant, dit lÕAugusta Chronicle auquel jÕemprunte ce rŽcit, essaya de parlementer avec eux, et il put mme croire un moment quÕil avait rŽussi ˆ les dissuader de poursuivre leur dessein illŽgal ; mais les plus ardents entra”nrent les autres, et la police ne se sentant pas en force, se rŽsigna, avec une abnŽgation dont elle a pris la prudente habitude, ˆ laisser faire. Les Ē rŽgulateurs Č forcrent les portes de la prison, sÕemparrent du malheureux Robert Williams, le firent sortir de sa cellule et le turent ˆ bout portant dÕun coup de fusil ; on releva le lendemain son corps, qui portait les traces dÕune horrible mutilation. On conoit que, dans un ƒtat tel que la Caroline du Sud, o les blancs sont exposŽs ˆ tre jugŽs par des jurys ngres, ils aient recours au juge Lynch ; mais telle nÕest pas la situation dans la GŽorgie. Les services publics y sont entre les mains des blancs, et le coupable nÕaurait pas ŽchappŽ aux rigueurs de la justice. Ė la vŽritŽ, on ne lÕaurait peut-tre pas pendu. Or, dans lÕopinion du juge Lynch, tout ngre qui porte la main sur une blanche doit absolument tre pendu, et voilˆ pourquoi ce magistrat expŽditif a cru nŽcessaire dÕintervenir dans lÕaffaire dÕAugusta. Ai-je besoin dÕajouter que lÕopinion du juge Lynch est partagŽe par la gŽnŽralitŽ de la population blanche ? Je nÕy contredis point ; seulement, jÕai beau me raisonner, jÕai quelque peine ˆ mÕaccoutumer ˆ lÕidŽe quÕon puisse tuer un ngre, fžt-il trop galant, sans plus de faon et de remords que sÕil sÕagissait dÕun lapin.

DÕAugusta, je vais en une nuit ˆ Atlanta, capitale de la GŽorgie et point de jonction des principales lignes de chemins de fer du Sud. Atlanta a ŽtŽ complŽtement dŽtruite par lÕarmŽe de Sherman ; il ne restait debout que trois magasins et quelques maisons ; sa population sÕest trouvŽe rŽduite alors de 27 000 habitants ˆ 700. Depuis Savannah, je nÕai aperu que des ruines laissŽes par ce dur homme de guerre qui porte ici le surnom significatif dÕAttila du Sud. Sur la foi des Ē Instructions pour les armŽes amŽricaines en campagne Č, rŽdigŽes par le docteur Lieber, qui sont annexŽes au Ē TraitŽ du droit des gens Č du savant docteur Bluntschli, et qui mŽritent assurŽment dՐtre citŽes comme un modle, jÕavais cru que lÕarmŽe fŽdŽrale avait respectŽ religieusement les propriŽtŽs privŽes dans la guerre de la sŽcession. HŽlas ! cÕest encore une illusion quÕil me faut perdre. DÕaprs tous les tŽmoignages que jÕai recueillis Ń et quelques-uns sont absolument dignes de foi Ń lÕarmŽe de Sherman, recrutŽe, ˆ la vŽritŽ, dans la lie de lՎmigration europŽenne, aurait renouvelŽ dans le Sud les exploits des lansquenets et des compagnies noires. Non contents de piller, les soldats dŽtruisaient tout ce quÕils ne pouvaient pas emporter. Ń On les accuse mme dÕavoir violŽ les tombes des cimetires pour dŽpouiller les morts des bijoux avec lesquels on a la coutume pieuse, mais imprudente, de les enterrer. Il faut croire que Sherman avait oubliŽ de prendre avec lui les Ē Instructions Č du docteur Lieber ! Cependant Atlanta sÕest relevŽe de ses ruines, et cÕest mme la ville de lÕUnion o il mÕa paru que le b‰timent marchait le mieux. Ce ne sont partout que b‰tisses neuves ou en construction. Les juifs arrivŽs en foule depuis une vingtaine dÕannŽes dÕAllemagne et de Pologne, sont particulirement nombreux ˆ Atlanta. La plupart dÕentre eux se sont enrichis pendant la guerre de la sŽcession, en faisant le commerce du papier, et finalement en Žchangeant leur stock de bons confŽdŽrŽs contre des terres, des maisons ou des marchandises. La rŽussite de ceux-lˆ en a attirŽ dÕautres, et maintenant la presque totalitŽ du petit commerce du Sud est entre les mains des juifs. Comme un grand et imprŽvoyant enfant quÕil est, Tommy adore les babioles, et son argent ne tient pas dans sa poche. Le petit marchand ou le colporteur juif le guette le jour de sa paye, il lui offre des bo”tes de sardines et dÕhuitres conservŽes dont Tommy est trs friand, des cha”nes de sžretŽ, des boutons de manchettes, des rubans pour Madame, des jouets pour les babies, et ˆ moins que Tommy nÕait dŽjˆ transformŽ sa paye en whisky, il retourne chez lui les mains pleines et les poches vides.

On me raconte, en manire dÕillustration, lÕhistoire dÕun brave ngre qui avait apportŽ au marchŽ, lÕannŽe dernire, deux balles de coton rŽcoltŽ dans son champ. Un marchand juif offre de lui acheter ses deux balles : lÕune en argent, au prix de 8 cents la livre ; lÕautre en marchandises, au prix de 10 cents. CÕest marchŽ conclu. Le ngre choisit des marchandises jusquՈ concurrence du montant de la seconde balle et se fait remettre lÕargent de la premire ; mais alors le marchand madrŽ lui exhibe des objets si nouveaux et si extraordinairement sŽduisants que tout lÕargent de Tommy y passe sans quÕil lui reste mme de quoi payer le pŽage du pont pour retourner chez lui. Il est obligŽ de faire un dŽtour de plus de 20 milles pour passer la rivire ˆ guŽ. Ceci est lÕhistoire de tous les jours. Le juif est la sangsue du ngre.

Sur tout le parcours dÕAugusta ˆ Atlanta, et dÕAtlanta ˆ West-Point, frontire des ƒtats de GŽorgie et dÕAlabama, la belle terre rouge de la GŽorgie est couverte de champs de cotonniers alternant avec du ma•s le long des forts Žpaisses qui occupent le fond du paysage. Notre train traverse, au milieu de la nuit, la ville de Montgommery, qui a ŽtŽ pendant quelque temps le sige du gouvernement de la ConfŽdŽration du Sud, et nous voici ˆ Mobile, le grand port dÕembarquement du coton de lÕAlabama et dÕune partie de la GŽorgie. Nulle part les maux qui ont accablŽ cette admirable et fŽconde rŽgion du Sud nÕont laissŽ de traces plus visibles. Les belles habitations de la ci-devant aristocratie des planteurs ont cessŽ dՐtre entretenues, et celles qui nÕont pas encore passŽ entre les mains des juifs se vendent ˆ vil prix. On mÕen montre une qui avait ŽtŽ achetŽe 45 000 dollars avant la guerre, et quÕon vient de vendre ˆ grandÕpeine pour 10 000. Mobile exportait alors jusquՈ 900 000 balles de coton par annŽe ; cÕest tout au plus maintenant si lÕexportation atteint le chiffre de 400 000. Elle possŽdait seize maisons de commerce franaises ; elle nÕen a plus quÕune. Ses vastes rues sont dŽsertes ; lÕimmense h™tel o je suis descendu, et dont les appartements sont dŽcorŽs avec un luxe de bon gožt, attestant une fortune dÕancienne date, Battle house est vide. Quand je dis vide, entendons-nous, il sÕagit des voyageurs. Il ne sÕagit ni des cancrelats, ni des mille-pattes, ni des moustiques. SociŽtŽ redoutable ! Au bout de deux jours, je nÕy puis plus tenir. Je me sauve ˆ Pointe-Clear, 50 milles plus bas, ˆ lÕentrŽe de la baie de Mobile dans le golfe du Mexique. Pointe-Clear est un endroit charmant, entre la fort et la mer ; on y va en moins de deux heures de Mobile, dans un lŽger bateau ˆ vapeur, et on y prend des bains dŽlicieux. Le golfe fourmille de requins ; mais les h™teliers assurent quÕil nÕest jamais arrivŽ dÕaccident dans leur voisinage. CÕest bien possible.

 

Corsaires, attaquant corsaires,

Ne font pas, dit-on, leurs affaires.

 

Enfin, il me reste 141 milles ˆ parcourir pour aller de Mobile ˆ la Nouvelle-OrlŽans. Ces 141 milles, je les franchis sur le chemin de fer le plus Žtonnant que jÕaie encore rencontrŽ aux ƒtats-Unis, et ce nÕest pas peu dire. CÕest un chemin de fer construit dans un marais, et ˆ travers la multitude des baies et des bayous qui dŽcoupent la c™te. Je pars ˆ trois heures trente-cinq minutes du soir. Il y a une douzaine de stations dont quelques-unes portent des noms franais : Bellefontaine, Rigollets, Chef-Menteur, Michaud, Gentilly. Il y a aussi quelques noms indiens, Pascagoula et Biloxi, par exemple, cet-te dernire station, habitŽe par une colonie de Gascons. Le pays, entirement plat, ne prŽsente dÕabord rien de remarquable : de mai-gres taillis, et ˆ et lˆ quelques pauvres champs de cannes ˆ sucre et de riz dans le voisinage dÕune case ˆ ngres. Dans les Žclaircies du bois on aperoit les eaux brillantes du golfe. Autour des stations sont groupŽes des habitations de plaisance, blanches avec la vŽranda de rigueur, ou chocolat, les portes et les fentres encadrŽes de blanc. De jolies misses en robes lŽgres conduisent elles-mmes leurs bogheys, et, sur les pelouses vertes, des enfants blancs dÕune carnation dŽlicate jouent au crocket en prŽsence dÕune galerie de nŽgrillons et de sangs-mlŽs. Mais voici une baie qui a bien 3 ou 4 milles de largeur : cÕest ˆ peine si nous pouvons distinguer lÕautre bord. Comment allons-nous la franchir ? En Europe, ce serait une grosse affaire, car la baie Saint-Louis est parfaitement navigable, et dans certains endroits elle a jusquՈ 80 pieds de profondeur. En AmŽrique, la chose para”t toute simple. On a coupŽ, le long des marais, les sapins les plus gros et les plus longs, on en a fait des pilotis et on les a enfoncŽs sur deux rangŽes dans la baie. On les a reliŽs ensuite par des poutres transversales sur lesquelles on a posŽ les rails, et en avant ! go ahead ! QuÕun de ces pilotis enfoncŽs ˆ 60 ou 80 pieds de profondeur cde sous le poids du convoi, et nous buvons lÕonde amre. On nous en a prŽvenus au dŽpart, en ajoutant que depuis quelques annŽes, le chemin Ē ne payant plus Č, la Compagnie nŽglige de le rŽparer, et quÕon sÕattend dÕun jour ˆ lÕautre ˆ quelque accident Žpouvantable. On est dÕavis, au surplus, que cet accident Žpouvantable et inŽvitable aura le bon rŽsultat de rappeler la Compagnie ˆ ses devoirs et de lÕobliger ˆ remettre le chemin en bon Žtat. Heureusement pour nous ces prŽvisions, qui auraient rŽjoui feu le docteur Aza•s, ne se rŽalisent point ce jour-lˆ, et nous traversons sans encombre la baie Saint-Louis ; mais ce nÕest pas fini. Sans parler des bayous, il y a une seconde baie qui vaut bien la premire. Quand nous la traversons, la nuit est tombŽe. ArrivŽs au beau milieu, nous entendons un signal dÕalarme. Le train sÕarrte net, et nous stationnons pendant dix minutes sur pilotis entre le ciel et lÕeau. Ce nՎtait quÕune fausse alerte. Le train se remet en marche, et nous voilˆ sauvŽs de ce mauvais pas, mais cÕest pour retomber en plein marais ; les stations sont b‰ties sur pilotis et la lune blanchit de larges plaques dÕeau dormante au milieu des joncs. Cela sÕappelle la Prairie tremblante, et cÕest la rŽsidence favorite des alligators. Par moments on aperoit ˆ la surface du marŽcage inondŽ de lumire de grosses souches noires : quand la souche est immobile, cÕest un tronc dÕarbre ; quand la souche remue, cÕest une tte dÕalligator. Des lueurs Žlectriques et des feux-follets verts courent parmi les joncs ; des lucioles illuminent les taillis, semŽs par bouquets le long de la Prairie tremblante. Ce dŽcor fantastique ne conviendrait-il pas ˆ merveille au Songe dÕune nuit dՎtŽ ? JÕai vu passer tout ˆ lÕheure la fŽe Titania en boghey, et il ne faudrait pas battre longtemps lÕeau du marais pour en faire sortir lÕaffreux museau de Caliban. CÕest Žgal, je ne reprendrai pas le chemin de la Prairie tremblante.

Il est neuf heures et demie. Le train parcourt ˆ niveau un vaste quai sur lequel circulent ple-mle les cars, les voitures et les piŽtons. Nous sommes ˆ la Nouvelle-OrlŽans.

 

 

 

 

 


 

XV. LA NOUVELLE-ORLƒANS Ń LA CULTURE DE LA CANNE Ė SUCRE

 

Nouvelle-OrlŽans, le 3 septembre 1876.

 

 

B‰tie en damier, comme toutes les villes amŽricaines, entre le Mississipi et le lac Pontchartrain, la Nouvelle-OrlŽans occupe un espace de 9 milles (12 kilomtres) en largeur sur 6 milles de profondeur. Ses 240 000 habitants, parmi lesquels on compte 70 000 Franais ou crŽoles dÕorigine franaise, sont donc logŽs fort ˆ lÕaise. Une immense avenue, perpendiculaire au fleuve, Canal street, sŽpare le quartier franais de la ville amŽricaine. Sur le trottoir de droite, en tournant le dos au Mississipi, on nÕentend parler que le franais ou le crŽole, ce qui revient ˆ peu prs au mme ; sur le trottoir de gauche, on ne parle que lÕanglais, et les marchands ne comprennent mme pas le franais. Au centre de Canal street sՎlve la statue en bronze de lÕillustre orateur Henri Clay : la plupart des rues commerantes dŽbouchent aux environs. CÕest le rendez-vous de la multitude des cars tra”nŽs ordinairement par des mules, qui sillonnent la ville en tous sens, et vous transportent pour la modique somme de 5 cents, ˆ lÕune de ses extrŽmitŽs. Il y a aussi des cars tra”nŽs par des locomotives ˆ vapeur emmagasinŽe, dÕun modle fort simple et Žconomique. Celles que lÕon a essayŽes ˆ Paris cožtaient, si je ne me trompe, 30 000 ou 40 000 fr. ; celles-ci ne reviennent pas ˆ plus de 1 000 dollars ; il y a enfin de vŽritables chemins de fer sur lesquels les convois circulent ˆ niveau sans occasionner au-delˆ dÕune proportion raisonnable dÕaccidents. CÕest par douzaines que lÕon compte les lignes de rails dans Canal street. Cela ne lÕempche pas dՐtre pavŽe de gros et solides cubes de pierre, tandis que ses larges trottoirs, abritŽs par des vŽrandas en fonte, sont couverts de larges dalles. Entre le trottoir et la rue, rgne un petit Žgout ˆ ciel ouvert, quÕon franchit sur une pierre plate aux encoignures des rues. Les maisons, pour la plupart ˆ deux Žtages, sont b‰ties en briques et badigeonnŽes de couleurs gaies ; les magasins sont vastes et bien aŽrŽs ; il y a des Ē billards Č et des restaurants ˆ la franaise. Ai-je besoin de dire que les rues du c™tŽ droit portent des noms franais : rue de Chartres, rue Royale, rue de Bourbon, rue Saint Louis, rue de Toulouse ? Un ingŽnieur, qui faisait ses dŽlices des Lettres ˆ ƒmilie, en a dŽcorŽ quelques-unes de noms mythologiques. Les cars vous conduisent dans le quartier des Dryades et dans les avenues de Clio et dÕErato. Le commerce du coton, le grand article de la Nouvelle-OrlŽans, qui en exporte bon an mal an de 1 500 000 ˆ 1 600 000 balles, est concentrŽ dans la rue Carondelet, o se trouve le Cotton Exchange, propriŽtŽ privŽe de lÕAssociation des courtiers. On y inscrit dÕheure en heure, ˆ la craie, sur de grands tableaux noirs, toutes les nouvelles concernant la rŽcolte, lՎtat des marchŽs aux ƒtats-Unis et en Europe, etc., etc. Plus loin se trouve le quartier spŽcialement affectŽ au commerce des produits de lÕOuest : lard, viandes salŽes, ma•s, farines. En remontant Canal street jusquÕau fleuve, jÕaperois une colonnade qui me rappelle de loin le pŽristyle de la Madeleine : cÕest la faade de lÕh™tel Saint-Charles, le Grand-H™tel amŽricain de la Nouvelle-OrlŽans et lÕendroit des deux mondes o lÕon confectionne la meilleure limonade. Il y avait aussi autrefois un grand h™tel franais, lÕh™tel Saint-Louis ; mais on lÕa expropriŽ pour y installer la lŽgislature et le pouvoir exŽcutif, aprs la prise de la Nouvelle-OrlŽans par la flotte de lÕamical Farragut. Le sige du gouvernement de la Louisiane Žtait auparavant ˆ B‰ton-Rouge ; il est restŽ ˆ la Nouvelle-OrlŽans.

En remontant encore, nous nous trouvons devant une Žnorme b‰tisse en pierre o sont concentrŽs les services fŽdŽraux, la poste et la douane. Cet Ždifice massif et sans style a cožtŽ plus de 12 millions de dollars (60 millions de francs), et il nÕest pas achevŽ. En comparaison, notre nouvel OpŽra est un Ždifice Žconomique. Nous montons sur la levŽe, qui empche la ville, b‰tie dans un marais plus ou moins dessŽchŽ, dՐtre envahie par le fleuve. Les levŽes du Mississipi se prolongent pendant des centaines de milles des deux c™tŽs du fleuve, et on ne saurait mieux les comparer quÕaux digues de la Hollande. Avant la guerre, les propriŽtaires riverains les entretenaient ˆ leurs frais, et elles ne laissaient rien ˆ dŽsirer ; depuis que les propriŽtaires son ruinŽs, lՃtat sÕest chargŽ de ce soin ; mais lՃtat ˆ la Louisiane, gouvernŽ par des carpet baggers associŽs aux ngres, nÕest pas un modle dՎconomie et de bonne administration ; les levŽes se dŽgradent dÕannŽe en annŽe, les crevasses se multiplient dÕune manire alarmante, et de vastes marŽcages couverts de joncs et peuplŽs dÕalligators remplacent, dans maintes paroisses, les champs de riz et de cannes ˆ sucre. Du haut de la levŽe, nous dŽcouvrons le panorama du fleuve, large de plus dÕun kilomtre et enserrant la ville dans un immense demi-cercle. Ses eaux nÕont pas la limpiditŽ de celles du Saint-Laurent, ou la belle couleur dÕocre dorŽe de la Savannah : elles sont terreuses, et lÕon comprend, ˆ leur aspect, que les alluvions du Mississipi aient fait le sol de la Basse-Louisiane comme le Nil a fait le Delta Žgyptien. Le Mississipi a une profondeur Žnorme ˆ la Nouvelle-OrlŽans ; dans quelques endroits, la sonde a donnŽ 260 pieds. Le port est encore peu garni ; la saison des arrivages de coton ne commencera gure que dans un mois, quoique les premires balles de la rŽcolte soient dŽjˆ en Europe. Ma promenade mÕamne devant un square ornŽ de gros bananiers, au milieu duquel sՎlve la statue Žquestre du gŽnŽral Jackson, le dŽfenseur de la Nouvelle-OrlŽans en 1814. Sur le socle de la statue, lÕex-proconsul Butler a fait graver cette phrase que Jackson, devenu PrŽsident des ƒtats-Unis, a prononcŽe, au dire des rŽpublicains Ń les dŽmocrates manquent assez volontiers de mŽmoire sur ce point Ń ˆ lՎpoque o la Caroline du Sud, prenant lÕinitiative du mouvement sŽcessionniste, menaait dÕabandonner lÕUnion : The Union must and shall be preserved ; lÕUnion doit tre et sera conservŽe. Entre le square et la levŽe sont les marchŽs. Dans le marchŽ ˆ la viande, je nÕentends parler que le franais avec un fort accent bordelais. Tous les bouchers de la Nouvelle-OrlŽans sont des Gascons, et ils paraissent faire parfaitement leurs affaires. Le marchŽ aux lŽgumes et aux fruits est rempli de pommes de terre, de patates douces, de gros choux blancs, de tomates, de superbes oignons, de sŽbiles de poivre vert et de poivre rouge, de grosses oranges encore vertes et de rŽgimes de bananes. On y parle lÕanglais, le crŽole, le bas-normand, le ngre, et que sais-je encore ? Le bas-normand est parlŽ par les Cadiens, robustes paysans ŽmigrŽs de lÕAcadie (Nouvelle-ƒcosse) ˆ lՎpoque de la conqute du Canada par les Anglais. Voici deux paysannes maigres et ŽlancŽes, aux cheveux noirs lisses, ˆ la figure basanŽe, au profil dÕoiseau de proie, vtues de robes de cotonnade ˆ lisŽrŽ rouge, avec des colliers de verroterie ; ce sont des squaws indiennes du village de Mandeville, de lÕautre c™tŽ du lac Pontchartrain, o rŽsident encore quelques dŽbris de la tribu des Choctas. Les femmes nourrissent les hommes abrutis par le whisky. Elles vendent des racines de sassafras qui servent ˆ fabriquer le gombaut, le potage louisianais par excellence. LÕune dÕelles, la tte profondŽment inclinŽe sur son tablier, para”t en proie ˆ une prŽoccupation qui absorbe complŽtement ses facultŽs : elle est tout simplement en train de faire le compte de sa monnaie, et il semble que cette opŽration soit hŽrissŽe de difficultŽs dont la pauvre squaw ne parvient pas ˆ trouver le nĻud.

Je prends un car et je parcours la belle avenue de lÕEsplanade, o lÕaristocratie crŽole a ses ŽlŽgantes habitations au milieu de jardins plantŽs de bananiers, de chnes-verts et de lauriers-roses ; lÕaristocratie amŽricaine a les siennes de lÕautre c™tŽ de la ville, au faubourg de Carolton. Un second car me conduit, en traversant des bayous couverts de joncs, des champs o paissent les vaches, jusquՈ une sŽrie de cimetires protestants, irlandais, juifs, qui sont une des curiositŽs de la Nouvelle-OrlŽans. Deux hauts palmiers marquent lÕentrŽe du cimetire neuf, dont la destination est na•vement indiquŽe par cette inscription : Ē Ceci est un cimetire. Il est strictement dŽfendu aux voitures dÕy circuler ˆ raison de plus de 6 milles ˆ lÕheure. Č Des monuments en pierre ou en marbre y sont groupŽs autour dÕun parterre de fleurs ; mais voici un Žtrange b‰timent en forme de chapelle avec un clocheton. Ce nÕest pas une chapelle, cÕest un four. Le sol de la Nouvelle-OrlŽans est trop marŽcageux pour quÕon y puisse enterrer les morts ˆ la manire ordinaire. QuÕa-t-on fait ? On a construit des fours en forme de parallŽlogrammes, divisŽs en compartiments, comme dans les magasins de nouveautŽs ; ces fours sont b‰tis en briques, et les compartiments se ferment au moyen dÕune plaque de marbre ou dÕune simple maonnerie. Si, aprs un an et un jour, le locataire nÕa pas payŽ son terme, on lÕexpulse pour faire place ˆ un autre, et, le plus souvent, on ne retrouve de lui quÕun amas de poussire et quelques os calcinŽs, tant la chaleur est intense dans ces fours exposŽs en plein aux rayons dÕun soleil tropical. CÕest une crŽmation naturelle. Le premier four que je visite ne contient quÕune soixantaine de compartiments ; des communautŽs religieuses et des corporations ont leurs fours particuliers : je remarque notamment le four de lÕAssociation des boulangers, qui pourrait suggŽrer un calembour funbre. Mais, aux environs, dans le cimetire irlandais, voici deux grands fours parallles de chaque c™tŽ de la pelouse, remplie de tombes particulires et ombragŽe de magnolias, de cyprs et de chnes-verts. Ces fours communs nÕont pas moins de cinq cents compartiments en longueur, sur quatre en hauteur ; et il y en a dÕautres.

Je reviens au centre de la ville et je suis frappŽ, hŽlas ! de lÕapparence nŽgligŽe des rues et des habitations. On sÕaperoit que la Louisiane, moins heureuse que ses voisines la GŽorgie et lÕAlabama, nÕa pas encore rŽussi ˆ secouer le joug des carpet baggers. En quelques annŽes sa dette a ŽtŽ portŽe ˆ 53 millions de dollars ; ˆ la vŽritŽ, on lÕa rŽduite ˆ 25 millions par une conversion audacieuse, et plus tard on a retranchŽ encore 40% des 25 millions ; mais toutes ces ressources extraordinaires, sans parler des ressources ordinaires de lÕimp™t ŽlevŽ ˆ un taux fantastique, ont ŽtŽ gaspillŽes ; les fonds dՎcoles ont ŽtŽ dŽcuplŽs, et il nÕy a pas dՎcoles ; on a augmentŽ dans la mme proportion les allocations pour les levŽes, et les levŽes se crevassent de toutes parts ; on nÕentretient pas le pavŽ et on nÕachve pas les Ždifices publics. Enfin, ˆ mesure que lÕimp™t montait, les loyers baissaient. Des maisons qui se louaient nagure 200 dollars par mois sont offertes aujourdÕhui ˆ 40 dollars sans trouver de locataires. Ce nÕest pas que les Louisianais nÕaient tentŽ, ˆ maintes reprises, de se dŽbarrasser de leurs carpet baggers ; ils ont eu, un moment, deux lŽgislatures en concurrence : une dŽmocrate et une rŽpublicaine ; mais les troupes fŽdŽrales sont intervenues, et la Nouvelle-OrlŽans a subi un 18 brumaire rŽpublicain. En ce moment, son gouverneur imposŽ, M. Kellog, achve sa quatrime annŽe ; il est absent, et cÕest le sous-gouverneur, le ngre Antoine, ancien barbier ˆ bord dÕun des bateaux du Mississipi, qui le remplace. Je nÕai pas la bonne fortune de voir Antoine ; mais, dans la visite que je fais ˆ lÕh™tel Saint-Louis, sige passablement dŽlabrŽ du gouvernement, je suis prŽsentŽ ˆ son sous-secrŽtaire dՃtat, un mul‰tre poli, aux manires diplomatiques, qui ne manque pas dÕesprit. Les bureaux et les escaliers sont encombrŽs de politiciens de toutes les couleurs. Les dŽmocrates ont bon espoir de lÕemporter aux prochaines Žlections, ˆ moins que les listes Žlectorales ne soient trop activement travaillŽes et que le Returning Board Ń comitŽ de rŽvision, nommŽ par le gouverneur, qui dŽcide souverainement de la validitŽ des Žlections et qui compte quatre rŽpublicains sur cinq membres Ń nÕopre avec le zle dont il est coutumier. NÕimporte ! on se croit sžr de vaincre, et les rŽpublicains se montrent assez dŽconfits. Sur une douzaine de journaux que possde la Nouvelle-OrlŽans, il nÕy a quÕun seul organe rŽpublicain ; encore ne peut-il vivre que gr‰ce ˆ lÕappui du gouvernement et aux subventions du parti. Avant 1857, on y comptait quatre journaux franais ; mais la langue anglaise, qui est la langue des affaires, empite de jour en jour sur le franais, et les jeunes gŽnŽrations la parlent de prŽfŽrence. La population franaise ne possde plus actuellement quÕun seul organe, lÕAbeille, que dirige un Žcrivain des plus distinguŽs, M. FŽlix Limet. La population rurale rŽsiste davantage ˆ lÕabsorption amŽricaine, et jÕai sous les yeux une douzaine de journaux des paroisses rŽdigŽs soit entirement en franais, soit moitiŽ en franais moitiŽ en anglais. Je citerai dans le nombre le MeschacŽbŽ, journal officiel de la paroisse de Saint-Jean-Baptiste ; le Louisianais, journal des paroisses Saint-Jacques et Ascension ; la Ruche louisianaise, de Bonnet-CarrŽ ; la Sentinelle de Thibodaux, le Sucrier de la Louisiane, la Sentinelle des Attakapas, le Courrier des Opelousas, le Lafayette Advertiser, etc., etc., sans compter un grand journal religieux, le Propagateur catholique, journal officiel du diocse de la Nouvelle-OrlŽans. Ces journaux entretiennent le culte de la mre-patrie, et nulle part on ne trouverait des cĻurs plus franais que dans cette Louisiane, toute remplie, comme le Canada, des noms et des souvenirs de la vieille France. On est ŽtonnŽ, pour le dire en passant, de la puissance colonisatrice dont la France a fait preuve il y a deux sicles. Si Louis XV nÕavait pas perdu le Canada, si le Premier Consul nÕavait pas vendu la Louisiane, qui sait si la langue et la civilisation franaises ne lutteraient pas aujourdÕhui sans dŽsavantage, dans ce vaste continent de lÕAmŽrique du Nord, avec la langue et la civilisation germano-britanniques ? CÕest surtout dans les moments o la France est accablŽe sous le poids des revers que les souvenirs sympathiques se rŽveillent. Quoique ruinŽe par la guerre, lՎmancipation et les carpet baggers, la Louisiane a fourni en 1870-71 la somme de 400 000 francs ˆ la souscription pour les blessŽs, et plus rŽcemment elle envoyait 40 000 francs aux inondŽs. Une grande partie de ces rŽsultats est due ˆ la gŽnŽreuse initiative de lÕAbeille et dÕun petit groupe de Franais et de crŽoles qui sÕefforcent en toute occasion de raviver dans les cĻurs de ces bonnes et honntes populations les souvenirs de la vieille patrie. Ils viennent de fonder un AthŽnŽe et une publication hebdomadaire, auxquels je souhaite bonne chance. La Louisiane nÕoublie pas la France ; la France, ˆ son tour, ne devrait-elle pas se souvenir un peu plus de la Louisiane ?

Le lendemain, je vais visiter dans la paroisse Saint-Charles, ˆ 27 milles environ de la Nouvelle-OrlŽans, une plantation de cannes ˆ sucre, dont le propriŽtaire, M. L..., a lÕamabilitŽ de me faire les honneurs. Nous nous embarquons sur un petit steamer, le Tom Parker, qui nous conduit au dŽp™t (station) dÕun chemin de fer destinŽ ˆ rattacher la Louisiane au Texas, mais que la crise financire a contraint de sÕarrter en route. Il nÕy a pas de station dans le voisinage de la plantation, mais peu importe ! Nous ne sommes pas dans un pays o le rglement fait loi. M. L... prie le conducteur dÕarrter le train en face de la plantation, et cÕest fait ! La plantation a 2 200 acres de superficie, mais on nÕen cultive que 750 en cannes, ma•s et riz. Elle valait, avant la guerre et lՎmancipation, 550 000 dollars avec son cheptel dÕesclaves ; elle nÕen vaut plus aujourdÕhui que 60 000. La maison dÕhabitation, carrŽe, ˆ un Žtage sans compter le rez-de-chaussŽe, surmontŽe dÕun belvŽdre et entourŽe de sa vŽranda en bois, a dž tre fort jolie. Malheureusement le propriŽtaire a cessŽ dÕy rŽsider, et les mauvaises herbes foisonnent dans le jardin. Ė c™tŽ se trouve le b‰timent de la fabrique, o se fait la roulaison ; un peu plus loin le Ē camp Č, comprenant une douzaine de cases avec leurs jardins o sont logŽs les ngres attachŽs ˆ la plantation. Je visite les champs de cannes situŽs ˆ portŽe de lÕhabitation, entre le Mississipi et une fort marŽcageuse. CÕest un lieu que hantent volontiers les alligators et les serpents ˆ sonnettes, sans oublier le redoutable mocassin, le plus venimeux des serpents aquatiques ; mais ces h™tes malfaisants ne cherchent point la prŽsence de lÕhomme, et ils se tiennent ordinairement sur la dŽfensive. Plžt ˆ Dieu que la bte rouge, animalcule imperceptible qui sÕattache aux jambes des promeneurs, et le moustique, lÕodieux, lÕinfernal moustique, usassent de la mme rŽserve ! Qui donc a dit que la crŽation a ŽtŽ faite exclusivement ˆ lÕusage de lÕhomme ? Ė coup sžr le moustique nÕa pas ŽtŽ fait pour lÕhomme ; on pourrait soutenir bien plut™t que lÕhomme a ŽtŽ fait pour le moustique. Je reviens ˆ mon champ de cannes. La canne ˆ sucre est un grand et lourd roseau qui atteint communŽment 5 ou 6 pieds de hauteur, et quelquefois jusquÕau double. Elle est partagŽe en nĻuds placŽs ˆ deux ou trois pouces de distance, et qui mžrissent successivement ˆ partir du pied. Quand ils sont mžrs, ils prennent une teinte violette. Le feuillage est dru et dÕun beau vert. Comme les champs de coton, les champs de cannes ont besoin dՐtre travaillŽs avec grand soin ; il faut, en outre, y pratiquer une sŽrie de fossŽs reliŽs les uns aux autres, afin de drainer le sol aussi complŽtement que possible. On plante la canne dans les mois de janvier et de fŽvrier, et ce nÕest quÕau mois de juin quÕon abandonne la rŽcolte ˆ elle-mme. On coupe les cannes au mois dÕoctobre ; alors commence la roulaison, cÕest-ˆ-dire la fabrication du sucre : elle dure jusquÕen dŽcembre, deux mois ou deux mois et demi environ. On apporte la canne ˆ la sucrerie ; un plancher mobile lÕamne sous les rouleaux, mus par une machine ˆ vapeur Ń autrefois on se contentait dÕun simple mange ; le jus se sŽpare de la bagasse et sՎcoule dans un rŽservoir o il dŽpose, puis dans une sŽrie de chaudires o il est purifiŽ au moyen de la chaux et cuit au degrŽ voulu. Ces chaudires ont chacune leur dŽnomination spŽciale : la grande, la propre, le flambeau, le sirop, la batterie. Au sortir des chaudires on le laisse refroidir, puis on le verse dans des boucauts percŽs de trous, dÕo la mŽlasse, se sŽparant peu ˆ peu du sucre, sՎcoule dans un rŽservoir. Au bout dÕune vingtaine de jours la roulaison est terminŽe, le jus de la canne est transformŽ en sucre. On estime quÕun acre de cannes fournit un boucaut de 1 200 livres de sucre et deux barils de mŽlasse. Une plantation comme celle-ci produit de 200 ˆ 300 boucauts de sucre et 1 800 barils de ma•s qui est consommŽ par les mulets. Le ma•s semŽ avec des fves sert dÕassolement. On ne sŽpare pas, comme dans lÕindustrie du sucre de betterave, la production de la canne de la fabrication du sucre. Chaque propriŽtaire se borne ˆ rouler ses cannes, et la nŽcessitŽ de resserrer les opŽrations dans un espace dÕune soixantaine de jours a fait obstacle jusquՈ prŽsent ˆ lՎtablissement de grandes sucreries ˆ la mode dÕEurope. La sucrerie de M. L... nÕa pas cožtŽ plus de 25 000 dollars. CÕest dŽjˆ beaucoup dans un pays o lÕintŽrt est ˆ un taux exorbitant.

Arrivons au rŽgime du travail. On emploie un ngre libre pour 7 acres. Un ngre esclave suffisait pour 10 acres. CÕest la mme proportion que pour le colon. Les salaires ont beaucoup baissŽ depuis quelques annŽes. Il y a trois ans, on donnait aux ngres 20 dollars par mois, la nourriture et le logement ; aujourdÕhui, leur salaire nÕest plus que de 18 dollars pour vingt-six jours de travail, soit environ 70 cents par jour, avec le logement, mais sans la nourriture. On leur en paie les deux tiers mensuellement ; le tiers restant, ˆ la fin de lÕannŽe. La journŽe va du lever au coucher du soleil ; elle est, en moyenne, de quatorze heures dont il faut dŽduire deux heures pour le d”ner et le dŽjeuner. Pendant la roulaison, Žpoque o le travail est particulirement rude, elle nÕest que de huit heures et demie ; mais on demande aux ouvriers un quart en sus de travail de nuit, quÕon leur paie ˆ raison de 50 cents. Les femmes, employŽes aux mmes travaux que les hommes, ˆ lÕexception du labour et du creusement des fossŽs dՎcoulement, reoivent 50 cents par jour. Le ngre a, de plus, la jouissance dÕun jardin et mme dÕun morceau de champ o il cultive des lŽgumes et du ma•s. Ces salaires seraient fort suffisants pour rŽpandre lÕaisance dans le Ē camp Č, si lÕordre et lՎconomie nՎtaient des vertus gŽnŽralement inconnues ˆ Tommy, et sÕil nՎprouvait pas une passion de plus en plus prononcŽe pour le whisky. Un store assorti de toutes sortes dÕarticles de consommation, les sardines et le whisky compris, est attenant ˆ lÕhabitation, et les ngres sÕy pourvoient de prŽfŽrence ; chaque semaine on leur remet un Ē ticket de travail Č constatant le nombre de journŽes quÕils ont faites et, par consŽquent, la somme qui leur est due ; en Žchange de ce ticket, le gŽrant du store leur donne une sŽrie de bons de 1 dollar, 50 cents, 25 cents et mme 10 cents, quÕil reoit ensuite en paiement des articles de consommation quÕon lui achte ; les bons non prŽsentŽs Ń on nÕen compte ordinairement quÕun tiers, ce qui veut dire que les deux tiers du salaire des ngres entrent dans la caisse du store Ń, les bons non prŽsentŽs, dis-je, sont ŽchangŽs, partie ˆ la fin du mois, partie ˆ la fin de lÕannŽe, contre de lÕargent. Ce systme, qui sÕest gŽnŽralisŽ dans les plantations de sucre, de riz et de coton, rapporte aux planteurs de notables bŽnŽfices, et il leur permet, en outre, de rŽduire sensiblement leur capital roulant ; il peut donner lieu ˆ des abus Ń on en sait quelque chose en Angleterre, o il est connu sous le nom de truck system Ń mais dans les endroits o les stores nÕexistent pas, le salaire de lÕimprŽvoyant Tommy nÕen passe pas moins, pour la plus grande part, entre les mains des juifs, et sa condition nÕest pas meilleure. Les cases du Ē camp Č, en planches brutes, ressemblent ˆ celles que jÕai vues en GŽorgie ; leurs habitants fl‰nent le long de la levŽe Ń cÕest un dimanche. Une vieille nŽgresse fume sa pipe ; un charpentier mul‰tre, garon Žconome et rangŽ, qui vient dÕacheter un morceau de terre sur ses Žconomies, tient ses enfants sur ses genoux ; un ngre ˆ laine blanchissante, ˆ qui son ma”tre fait des remontrances bienveillantes sur sa passion pour le whisky, lui rŽpond en pur ngre du boulevard : Ē Whisky, plus fort que li. Č LÕheure du retour est arrivŽe, on signale au loin le convoi. Mon compagnon agite un mouchoir blanc ; le train sÕarrte, et deux heures plus tard nous rentrons ˆ la Nouvelle-OrlŽans.

JÕallais oublier la soirŽe de la veille, samedi, Ń jour o les deux partis tiennent de prŽfŽrence leurs meetings suivis de promenades ˆ la lueur des torches. Canal street et les rues adjacentes prŽsentaient le spectacle dÕune animation extraordinaire. Il y avait foule au pied de la statue de Henry Clay, foule aussi dans les maisons de jeux tolŽrŽes de la rue de Chartres et dans les bureaux de la loterie louisianaise Ń une loterie dՃtat qui a un Ē petit tirage Č par jour, sans compter les gros, et ˆ laquelle les cuisinires de la Nouvelle-OrlŽans ne manquent pas dÕapporter le tribut quotidien des 25 cents quÕelles Ē Žconomisent Č sur leurs marchŽs. Ė neuf heures, les processions des clubs rŽpublicains et dŽmocrates commencent ˆ se former et ˆ parcourir la ville sur deux files, chaque membre portant sa torche avec laquelle il exŽcute des Žvolutions variŽes. Ė mesure que les clubs du mme parti se rencontrent, ils fusionnent ; en sorte que les deux processions rivales finissent par sÕallonger en une queue non moins interminable que flamboyante. En tte de la procession dŽmocratique, un homme ˆ cheval porte un transparent sur lequel apparaissent en grosses lettres les noms de Tilden et de Hendricks. Un orchestre prŽcde les membres des clubs, en casquettes blanches de jockeys avec collet noir sur la chemise. Les rŽpublicains ont un aspect encore plus pittoresque sÕil est possible. Leur procession sÕouvre par une grande voiture o deux blancs et deux ngres correctement vtus sont assis fraternellement c™te ˆ c™te ; puis vient un immense drapeau ŽtoilŽ avec une couronne ˆ la hampe ; puis un transparent avec les noms de Hayes et de Wheeler ; puis un orchestre qui exŽcute, avec accompagnement de fifres et de tambours, lÕair des Conspirateurs de la Fille de Mme Angot ; puis un club blanc, chapeaux de paille et manteaux vŽnitien en calicot vert, bleu, rouge, orange sur la chemise ; enfin, un club ngre, sŽvrement vtus de courtes redingotes noires, avec casquettes et ceintures blanches. Chaque club a sa bannire spŽciale. Les deux processions se c™toient au milieu des cars et des voitures dÕun train dont la vapeur siffle ; dŽmocrates et rŽpublicains agitent leurs torches en se jetant des regards mŽdiocrement fraternels ; quelques briques et dÕautres menus projectiles sont lancŽs au dŽtour dÕune rue obscure ; les journaux dŽmocrates dŽnoncent le lendemain cet outrage en lÕattribuant aux rŽpublicains ; le journal rŽpublicain, de son c™tŽ, ne manque pas de lÕattribuer aux dŽmocrates. Ils ont probablement raison des deux parts. Je remarque une douzaine de gamins armŽs de transparents spŽciaux qui essayent de se faufiler dans les rangs ; dÕabord, on les laisse faire ; mais bient™t on les expulse avec indignation. Je mÕapproche : les transparents reprŽsentent un homme de solide encolure avec cette inscription en lŽgende : HolmanÕs cures without medicines ! (GuŽrisons sans mŽdecines !) Pourtant, nÕest-ce point aussi la devise des politiciens de tous les partis et de tous les pays : GuŽrisons sans mŽdecines ?

 

 


 

XVI. LE MISSISSIPI Ń LES GRIEFS DU SUD

 

Ė bord du Robert-E.-Lee,

8 septembre 1876.

 

 

Je quitte la Nouvelle-OrlŽans le 5 septembre pour remonter le Mississipi jusquՈ Vicksburg. Je mÕembarque sur le Robert-E.-Lee, un des plus splendides bateaux du fleuve. CÕest un vŽritable palais flottant. Il nÕa pas moins de 317 pieds de longueur sur 90 de largeur, et trois Žtages, sans compter la cale. Le premier est destinŽ aux marchandises, et lÕon peut y empiler 6 000 balles de coton ; le second est occupŽ par un salon luxueusement dŽcorŽ et entirement couvert de tapis, de 240 pieds de long sur 18,5 de large. Des deux c™tŽs sÕouvrent les cabines des passagers, sans oublier deux bridal rooms tendues de satin, et dans lesquelles un bon nombre dÕAmŽricains ont lÕhabitude de commencer ce voyage ˆ deux, plus ou moins accidentŽ et aventureux, quÕon appelle le mariage. Les cabines sont grandes comme des chambres ˆ coucher, les lits peuvent contenir deux personnes. Ce dŽtail me donne ˆ rŽflŽchir : je fais remarquer nŽgligemment quÕils tiennent beaucoup de place et quÕon pourrait sans inconvŽnient se contenter de couchettes moins larges. On me rŽpond que les cabines sont pour deux personnes. On couche donc ˆ deux ? Ń Oui, mais seulement quand il y a beaucoup de monde. Ń Ah !... Je constate avec une satisfaction intime que les passagers sont rares sur le pont. Cependant ils se recrutent dÕune manire alarmante aux stations voisines. On mÕexplique que ces passagers de renfort se rendent ˆ une Convention dŽmocratique convoquŽe pour je ne sais quelles Žlections. Heureusement, il nÕy a pas de Convention rŽpublicaine, ce qui me permet dÕarriver ˆ Vicksburg sans camarade de lit.

Le troisime Žtage du steamer est affectŽ aux logements du capitaine, des officiers et employŽs de lՎquipage. Au-dessus sՎlve le belvŽdre carrŽ o se tient le pilote. Deux hautes cheminŽes accouplŽes dominent lՎlŽgant steamer, peint de blanc, ornementŽ de fines dŽcoupures et de glands dorŽs. Ė lÕavant, deux larges passerelles de douze ˆ quinze mtres de longueur, prises dans des Žtriers suspendus ˆ un cordage que le jeu dÕune poulie abaisse et relve en quelques secondes, servent ˆ lÕembarquement des passagers et des marchandises. On croirait voir les antennes dÕun insecte monstrueux. Le Robert-E.-Lee, faisant le service des deux rives, sÕarrte ˆ chaque mille, plut™t deux fois quÕune. Le Mississipi, large, en moyenne, dÕenviron un mille, traverse une rŽgion presque entirement boisŽe, entrecoupŽe de champs de cannes ou de ma•s, et, plus haut, de champs de coton ; de loin en loin on aperoit la maison blanche ˆ colonnettes dÕun propriŽtaire, et des cases de ngres en planches brutes. Les rives sont exhaussŽes par des levŽes que mord le profond et rapide courant du fleuve. La terre, dÕun gris brun, sans une pierre ni mme un caillou, sՎboule, entra”nant avec elle des troncs dÕarbres dŽracinŽs qui sont un des dangers de la navigation : ils sÕenfoncent par la partie infŽrieure du tronc, naturellement la plus lourde, dans le lit du fleuve, et forment une espce de pic ou snag qui pŽntre dans la carne des navires. Lorsque le steamer a des passagers et des marchandises ˆ embarquer ou ˆ dŽbarquer, il sÕapproche de la rive et projette une de ses antennes sur la levŽe. Aussit™t une escouade de ngres dŽpenaillŽs sՎlancent pour dŽbarquer les colis ou les mettre ˆ bord. Ce quÕils ont de chemise laisse ˆ dŽcouvert leur torse admirablement modelŽ, couleur de bronze florentin. Je dois dire quÕentre la couleur du torse et celle de la chemise il nÕy a pas une diffŽrence apprŽciable. La nuit, ce mouvement de va-et-vient se fait ˆ la lueur des torches. Tant™t on aborde dans le voisinage dÕun groupe dÕhabitations ou dÕune maison isolŽe, tant™t sur des points qui paraissent complŽtement dŽserts et o les colis sont abandonnŽs ˆ la garde de Dieu. Je vois dŽbarquer les articles les plus divers, des caisses dՎpiceries, des machines agricoles, une locomobile, une pirogue creusŽe dans un tronc dÕarbre, des blocs de glace, une vieille dame impotente portŽe dans un fauteuil par quatre ngres robustes, des tonneaux de whisky Ń beaucoup de tonneaux de whisky. En cette saison de lÕannŽe, le fleuve est presque dŽsert : on ne rencontre que des barques de pcheurs et des trains de bois descendant le Mississipi avec une petite Žquipe logŽe dans une cabane. La traversŽe est monotone, mais le temps est magnifique, et, le soir, la nappe immense du fleuve, ŽclairŽe par les rayons de la lune, au milieu de sa sombre bordure de forts, prŽsente un spectacle dÕune tranquille et incomparable majestŽ. Le service du steamer est fait par une lŽgion de ngres attentifs et polis. Excellents serviteurs, ces noirs fils de Cham, mais dŽtestables ma”tres !

Je profite des loisirs de la traversŽe pour rŽsumer les impressions de mon voyage dans le Sud, et je t‰che de me rappeler les points essentiels des nombreuses conversations que jÕai eues au sujet de lÕesclavage, de lՎmancipation et de la situation politique. Sur ces diffŽrents points, mes interlocuteurs, anciens confŽdŽrŽs pour la plupart et purs dŽmocrates, nÕavaient quÕune opinion, et, quoique cette opinion puisse choquer ˆ bien des Žgards nos idŽes europŽennes, il est bon que nous la connaissions. DÕailleurs, jÕai reproduit le rŽquisitoire du sŽnateur Morton contre le Sud ; nÕest-il pas juste que je mette sous vos yeux la dŽfense du Sud ?

Ē On sÕest fait en Europe, me dit-on, une idŽe complŽtement fausse du rŽgime de lÕesclavage tel quÕil existait dans nos ƒtats du Sud. On nous a reprŽsentŽs comme les oppresseurs et les bourreaux des ngres, reprŽsentŽs ˆ leur tour comme des modles de toutes les vertus. Si lÕon sՎtait donnŽ la peine de prendre des renseignements sur lÕesclavage ailleurs que dans des sermons ou dans des romans, on aurait ŽtŽ certainement moins prompt ˆ nous condamner. Nous nÕavons pas la prŽtention dՐtre des philanthropes, et nous obŽissons, comme la gŽnŽralitŽ des hommes, ˆ notre intŽrt. Nous considŽrions mme, si vous voulez, nos ngres comme une espce particulire de bŽtail ou dÕanimaux domestiques ; mais est-ce quÕun propriŽtaire intelligent et connaissant son intŽrt maltraite son bŽtail ? Ne sÕapplique-t-il pas, au contraire, ˆ le tenir dans la meilleure condition possible ? Nos ngres nous cožtaient fort cher Ń un ngre robuste valait 1 000 dollars, et davantage. Qui donc sÕavise de gaitŽ de cĻur de dŽtruire ou dÕendommager une propriŽtŽ de 1 000 dollars ? Non seulement nous nous gardions de les maltraiter, mais encore nous Žvitions de les surmener, et les t‰ches que nous leur imposions auraient paru lŽgres ˆ vos ouvriers dÕEurope. Nous mettions notre orgueil ˆ les tenir en bon Žtat ; vous avez vu les cases quÕils habitaient avant lՎmancipation et vous avez pu les comparer ˆ celles o ils g”tent aujourdÕhui. Chaque famille avait sa case avec un jardin, et souvent une petite pice de terre. Les ngres laborieux et Žconomes ne manquaient pas dÕen tirer un bon parti ; nourris par le propriŽtaire, ils vendaient les produits de leur jardin et accumulaient un capital quÕils employaient ˆ amŽliorer leur condition ou ˆ se racheter. Nous leur fournissions deux costumes par an : un costume dՎtŽ et un costume dÕhiver ; quelquefois mme, en sus, une toilette des dimanches. Nos dames Žtaient perpŽtuellement occupŽes ˆ tailler des Žtoffes et ˆ distribuer de la besogne aux couturires pour vtir ces grands enfants. Nous les obligions ˆ tenir leurs cases en ordre et ˆ se tenir propres. En ce temps-lˆ, ils prenaient des bains. ƒtaient-ils malades, il y avait un mŽdecin attachŽ ˆ toutes les grandes plantations, et, dans les autres, la ma”tresse de lÕhabitation sÕempressait dÕaccourir avec sa pharmacie, en attendant lÕarrivŽe du mŽdecin. On contraignait les indolentes nŽgresses ˆ soigner leurs enfants, et lÕon punissait celles qui nŽgligeaient leurs devoirs de mres. Enfin, on prenait soin des vieillards, et cÕest dans la population de couleur que se rencontraient les cas les plus nombreux de longŽvitŽ. Sans doute, il y avait de mauvais ma”tres, mais ils Žtaient rares : la plupart nÕappartenaient pas au pays, et ils ne craignaient pas dÕaffronter la rŽprobation de lÕopinion publique. CՎtaient des Yankees, habituŽs ˆ surmener leurs ouvriers, et qui transportaient dans le Sud les habitudes de rapacitŽ du Nord ; ou bien encore dans la Louisiane, par exemple, o il Žtait permis aux gens de couleur de possŽder des esclaves, cՎtaient des mul‰tres : les ma”tres les plus impitoyables qui existent. En gŽnŽral, lÕesclavage avait conservŽ dans le Sud un caractre patriarcal ; cՎtait en quelque sorte la forme primitive de lÕassurance sur la vie : le ngre nous donnait son travail, nous lui assurions en Žchange son entretien et celui de sa famille. Ceux qui se sentaient capables dÕassurer eux-mmes leur existence amassaient un pŽcule et se rachetaient ; mais cՎtait le petit nombre. La plupart dÕentre eux se montraient satisfaits de leur sort, et on nÕentendait dans la campagne que le bruit de leurs chansons. On disait dÕeux quÕils Žtaient la joie du Sud. Ils chantent moins aujourdÕhui ! Comme, aprs tout, cÕest une bonne race dŽvouŽe et fidle quand elle nÕest point pervertie par lÕabus de la libertŽ ou par des suggestions malfaisantes, nous nous Žtions attachŽs ˆ nos esclaves, et ils nous le rendaient. En voulez-vous une preuve dŽcisive ? SÕils avaient ŽtŽ, comme on le suppose, les victimes dÕune oppression impitoyable, nÕauraient-ils pas profitŽ de la guerre de la sŽcession pour secouer violemment le joug ? Que sÕest-il passŽ alors ? Tous les blancs valides Žtaient ˆ lÕarmŽe ; il ne restait dans les habitations que des femmes, des enfants et des vieillards. Les ngres se sont-ils rŽvoltŽs ? Ils nÕy ont pas songŽ, quoique les excitations du dehors ne leur aient pas manquŽ ; jamais ils ne se sont montrŽs plus paisibles et plus soumis. Quand lՎmancipation est venue, ils se sont enfuis comme des Žcoliers le jour des vacances ; mais plus tard, lorsquÕils se sont aperus que la libertŽ ne leur donnait pas le pain de chaque jour, le plus grand nombre dÕentre eux sont revenus demander du travail ˆ leurs anciens ma”tres, et chaque fois quÕil leur arrive une maladie ou un ŽvŽnement f‰cheux, chaque fois quÕils ont besoin dÕun secours ou dÕun conseil, cÕest ˆ eux quÕils sÕadressent.

Ē Maintenant, ce serait une erreur de croire que nous regrettions lÕesclavage et que nous voudrions le rŽtablir si nous en avions le pouvoir. Non ! Si paradoxale que vous semble cette opinion, lÕesclavage Žtait aussi nuisible aux blancs quÕil Žtait favorable aux noirs. Ce nÕest pas impunŽment quÕune race supŽrieure se trouve perpŽtuellement en contact avec une race infŽrieure. Le ngre importŽ dÕAfrique Žtait un animal sauvage dont nous avons fait un animal domestique et parfois un homme, en lui inculquant des habitudes rŽgulires de travail, des besoins et des gožts plus ou moins raffinŽs ; mais, en vivant au milieu de ses ngres et de ses nŽgresses encore ˆ demi-barbares, le propriŽtaire blanc devenait, en revanche, moins civilisŽ. Il prenait les dŽfauts et les vices de ses esclaves ; le rel‰chement de leurs mĻurs, les habitudes de promiscuitŽ quÕils avaient apportŽes dÕAfrique et auxquelles ils sont en train de retourner devenaient contagieuses : la proportion considŽrable des sangs mlŽs en fait foi ; aujourdÕhui que ce contact a cessŽ, aujourdÕhui quÕil nÕy a plus entre le blanc et le ngre dÕautres rapports que ceux de lÕentrepreneur et de lÕouvrier, du ma”tre et du domestique ˆ gages, chacun vit dans sa sphre naturelle, et la barbarie ngre a cessŽ de dŽteindre sur la civilisation blanche. Il nÕy a plus gure de mŽlange entre les deux races et il y en aura de moins en moins ; si le ngre y perd, le blanc ne peut manquer dÕy gagner.

Ē Vous tes ŽtonnŽ dÕentendre soutenir que lÕesclavage, malgrŽ ses dŽfauts et ses abus, Žtait ˆ lÕavantage des ngres. CÕest que vous jugez des ngres par les blancs. Vous partez de ce principe europŽen que tous les hommes sont Žgaux, par consŽquent Žgalement dignes dՐtre libres, et capables dÕuser utilement de leur libertŽ. Il est possible que ce principe soit vrai pour les hommes appartenant ˆ la race caucasienne, il est visiblement faux en ce qui concerne la race ngre. CÕest, quoi quÕen puissent dire les philanthropes qui nÕont jamais vu de ngres, une race infŽrieure, ou si vous voulez, arriŽrŽe. Le ngre est un grand enfant, et il nÕest pas plus capable de se gouverner lui-mme que ne le serait un enfant. Supposons quÕon sÕavise dÕaffranchir, ˆ partir de lՉge de sept ans, les jeunes EuropŽens des deux sexes de lÕesclavage injustifiable o les retiennent leurs parents ; supposons quÕon leur accorde les droits civils sans oublier mme les droits politiques, quÕen adviendra-t-il au bout de quelques gŽnŽrations ? NÕy a-t-il pas apparence que la libertŽ accordŽe ˆ des mineurs incapables dÕen user tournera ˆ leur dŽtriment, que les enfants trop t™t ŽmancipŽs ne deviendront jamais des hommes, et que les nations au sein desquelles ce Ē progrs Č aura ŽtŽ rŽalisŽ courront le risque de sՎteindre ? Telle a ŽtŽ la destinŽe des ngres dans toutes les colonies o ils sont devenus libres, et particulirement ˆ Saint-Domingue, o cependant ils sont les ma”tres, o il est mme interdit aux blancs de possŽder des terres et dÕacquŽrir des droits politiques. Ils Žtaient 400 000 ˆ lՎpoque de lՎmancipation, ils sont ˆ peine 50 000 aujourdÕhui, et, au lieu de sՎlever ˆ la civilisation europŽenne, ils sont retournŽs ˆ la barbarie africaine. Car cÕest lˆ ce qui diffŽrencie complŽtement le ngre du blanc : en supposant que les classes que vous appelez dirigeantes viennent ˆ dispara”tre du jour au lendemain et quÕil ne reste en Europe que lÕouvrier et le paysan, la civilisation subira certainement un temps dÕarrt ; mais au bout dÕun temps plus ou moins long une nouvelle classe dirigeante se formera, et la civilisation reprendra son essor. Au sein de la race ngre, les individualitŽs capables de sՎlever sont trop peu nombreuses pour constituer une classe dirigeante ; cÕest pourquoi le ngre abandonnŽ ˆ lui-mme retourne ˆ la barbarie, et, comme toutes les races ˆ lՎtat barbare, il ne rŽsiste pas, en lÕabsence dÕune tutelle, au contact de la civilisation. Au lieu de sÕassimiler les qualitŽs et les vertus conservatrices des races civilisŽes, il emprunte leurs vices destructeurs. CÕest ce qui est arrivŽ ˆ lÕIndien, cÕest ce qui arrive aujourdÕhui au ngre. Consultez les relevŽs de lՎtat civil dans le Sud, et vous verrez que la mortalitŽ des enfants de la race ngre est, proportion gardŽe, double ou triple de celle des enfants de la race blanche. Ceux qui survivent, abandonnŽs ˆ leurs instincts, sans surveillance et sans discipline, forment une pŽpinire de vagabonds et de voleurs. La nouvelle gŽnŽration vaut moins que lÕancienne, ŽlevŽe sous lÕesclavage ; la prochaine vaudra moins encore. Les ngres ne soignent ni leurs enfants, ni leurs parents, ni eux-mmes ; ils sont incapables dÕobserver les lois les plus nŽcessaires de lՎconomie et de lÕhygine domestiques, faute dÕune force morale suffisante pour rŽsister aux appŽtits brutaux et dŽsordonnŽs dont la nature les a richement pourvus. Voilˆ pourquoi, le whisky aidant, avant un sicle ils auront disparu de la terre amŽricaine sans y laisser plus de traces que lÕIndien Peau-Rouge. La tutelle rude mais indispensable de lÕesclavage seule leur permettait dÕy vivre, en sՎlevant peu ˆ peu dans lՎchelle des races. La libertŽ les tuera.

Ē Mais, encore une fois, nous ne regrettons pas lÕesclavage, nous en avons fait notre deuil, et nous nÕen voulons pas au Nord de lÕavoir aboli. Seulement, Žtait-il Žquitable de lÕabolir par voie de confiscation, sans allouer aucune indemnitŽ aux propriŽtaires ?  CՎtait une mesure de guerre, disait-on ; mais le droit des gens nÕinterdit-il pas la confiscation des propriŽtŽs privŽes, mme comme mesure de guerre ? Nos esclaves constituaient la plus forte part de notre capital ; cÕest une valeur de deux ou trois milliards de dollars (10 ˆ 15 milliards de francs) qui nous a ŽtŽ soustraite du jour au lendemain. NՎtait-ce pas un abus flagrant et odieux de la victoire ? Ne faudrait-il pas remonter aux temps les plus barbares pour rencontrer un pareil attentat contre la propriŽtŽ ? Des milliers de familles opulentes ont ŽtŽ rŽduites ˆ la misre pour expier ce prŽtendu crime dÕavoir possŽdŽ des esclaves, dont lÕimportation Žtait, il y a un sicle ˆ peine, la principale branche de commerce de Boston, et notre Žconomie rurale en a ŽtŽ bouleversŽe. Des propriŽtŽs hypothŽquŽes au dixime de leur valeur ont dž tre vendues parce que la valeur du terrain dŽgarni de son cheptel avait cessŽ de couvrir lÕhypothque ; les grandes exploitations ont ŽtŽ morcelŽes, et il a fallu, faute de capital, recourir au mŽtayage pour continuer la culture. Le propriŽtaire a fourni la terre et ce qui lui restait de cheptel ˆ des petits entrepreneurs noirs ou blancs, auxquels il a abandonnŽ le tiers ou le quart de la rŽcolte ; mais que devient la terre dans ce systme ? Elle ne tarde pas longtemps ˆ sՎpuiser, le mŽtayer ou le fermier ˆ court terme nÕayant aucun intŽrt ˆ lÕentretenir en bon Žtat ; aussi voyons-nous la culture du coton se dŽplacer rapidement : elle abandonne la rŽgion de lÕEst pour les terres neuves de lÕOuest, jusquՈ ce que celles-ci soient ŽpuisŽes ˆ leur tour. Et quÕa gagnŽ le Nord ˆ notre ruine ? Avant lՎmancipation, le Sud Žtait par excellence le marchŽ du Nord, sa vache ˆ lait ! Depuis que le Sud est ruinŽ, la santŽ du Nord est-elle devenue meilleure ? Demandez ˆ ses manufacturiers le compte de ce quÕils nous vendaient avant la confiscation de nos esclaves et de ce quÕils nous vendent aujourdÕhui ? La crise dont souffre le Nord nÕest-elle pas le fruit amer de sa politique destructive ˆ lՎgard du Sud ?

Ē Remarquez encore ˆ ce propos la profonde iniquitŽ du rŽgime douanier auquel la prŽpondŽrance politique des ƒtats manufacturiers du Nord a assujetti le Sud agricole. Notre production Žtait, avant la guerre, exclusivement agricole, et cÕest seulement depuis peu dÕannŽes quÕon a Žtabli dans le Sud un petit nombre de manufactures de coton. Nous exportions en Europe notre coton, notre sucre, notre riz, notre tabac ; en vertu du cours naturel des choses, nous devions demander en retour ˆ lÕEurope ses produits manufacturŽs. Mais nos frres du Nord ne lÕentendaient pas ainsi. Ils avaient Žtabli des manufactures ; ils ont trouvŽ commode et avantageux de les protŽger ˆ nos dŽpens ; tous les articles que nous recevons dÕEurope ou que lÕEurope pourrait nous fournir sont assujettis ˆ des droits de 35 ˆ 75% Ń sur les vins, les droits sՎlvent jusquՈ 300%. QuÕen rŽsulte-t-il ? CÕest que le Nord peut nous faire payer ses produits de 35 ˆ 75% plus cher quÕils ne nous cožteraient en Europe. CÕest un tribut pur et simple quÕil prŽlve sur nous, et un tribut sans compensation dÕaucune sorte. En Europe, la protection peut encore se couvrir de prŽtextes plus ou moins spŽcieux. Si telle rŽgion fait les frais de la protection accordŽe aux industries dÕune autre, en revanche elle a, de son c™tŽ, des industries ˆ protŽger. Chez nous, rien de pareil. Les manufactures de la Nouvelle-Angleterre nous achtent nos produits aux prix de la concurrence. Ils nous vendent les leurs aux prix du monopole. CÕest comme si le Nord prenait dans nos poches la diffŽrence qui existe entre les articles de consommation quÕil nous force ˆ lui acheter et ceux des marchŽs dÕEurope. Il nous traite comme ses tributaires ; il a aboli chez nous lÕesclavage domestique, qui obligeait les ngres ˆ travailler pour nous, mais il ne se fait aucun scrupule de nous obliger ˆ travailler pour lui ; il maintient ˆ son profit et ˆ nos dŽpens la servitude Žconomique.

Ē Ce nÕest pas tout. Nos frres du Nord ne se sont pas contentŽs de nous ruiner par la confiscation de nos ngres et de nous achever par leur tarif prohibitif, ils ont envoyŽ dans le Sud lՎcume de leurs politiciens radicaux pour nous gouverner. Ė peine la guerre Žtait-elle finie quÕon a vu sÕabattre chez nous, comme une nuŽe de sauterelles affamŽes, tout ce que le Nord comptait de politiciens discrŽditŽs et tarŽs. Ils se sont emparŽs de lÕesprit de nos ngres en trompant leur ignorance et en flattant leurs appŽtits cupides ; ils ont captŽ leurs votes en leur promettant le partage de ce qui nous restait de nos biens, et lÕallocation dÕune portion de terre de quarante acres avec deux mules ˆ chacun. Ils ont poussŽ lÕaudace jusquՈ dŽlivrer ˆ leurs dupes de prŽtendus titres de propriŽtŽ en vertu desquels nos esclaves de la veille venaient envahir nos terres, quÕil nous a fallu dŽfendre le revolver au poing. Gr‰ce au ciel nous en sommes venus ˆ bout ; mais les carpet baggers, de leur c™tŽ, nÕen Žtaient pas moins arrivŽs ˆ leurs fins. Ils avaient envahi les positions officielles, que nous avions eu peut-tre le tort de ne pas assez leur disputer ; ils avaient entre les mains le gouvernement des ƒtats, cÕest-ˆ-dire la machine ˆ lever des taxes et ˆ contracter des emprunts, et vous savez dŽjˆ comment ils en ont usŽ. La Sicile nÕavait pas ŽtŽ pillŽe par Verrs comme le Sud lÕa ŽtŽ par les carpet baggers du Nord, car on ne connaissait pas, au temps de Verrs, le merveilleux mŽcanisme du crŽdit : on en Žtait rŽduit ˆ piller la richesse actuelle, on ne pouvait pas anticiper sur la richesse ˆ venir. Ė la fin, nous nous sommes liguŽs contre cette bande de vautours, et nous avons rŽussi ˆ nous en dŽbarrasser, non sans quÕils soient retournŽs chez eux chargŽs de nos dŽpouilles. Mais, sauf dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane, nous avons ressaisi le pouvoir, nous sommes redevenus les ma”tres chez nous.

Ē Maintenant, que demandons-nous ? Voulons-nous revenir sur le passŽ, comme on le prŽtend dans le Nord ? PrŽtendons-nous rŽclamer une indemnitŽ pour la confiscation de notre propriŽtŽ esclave, ce qui serait pourtant rigoureusement Žquitable ? Voulons-nous replacer nos ngres sous le joug de lÕesclavage, comme on le fait croire ˆ ces pauvres gens ? Non ! nous ne voulons pas revenir sur le passŽ ; nous acceptons mme lՎgalitŽ politique avec nos anciens esclaves, si monstrueuse quÕelle soit ; nous acceptons tout, sachant aujourdÕhui par expŽrience que lÕintelligence unie au capital, sans parler de lÕascendant de la race, a toujours raison du nombre. Nous ne demandons rien au Nord, rien, si ce nÕest de ne pas intervenir dans nos affaires et de sÕabstenir de transformer les troupes fŽdŽrales en agents Žlectoraux. La seule requte que nous lui adressions est celle que Diogne adressait ˆ Alexandre : ļte-toi de mon soleil ! Č

Telle est lÕopinion et tels sont les griefs que jÕai entendu formuler uniformŽment dans un langage plus ou moins vif, de Charleston ˆ la Nouvelle-OrlŽans. Il est impossible de ne pas reconna”tre, dans une certaine mesure, la validitŽ de ces griefs. Sur lÕopinion relative ˆ lÕesclavage jÕaurais naturellement des rŽserves ˆ faire. Que la question de lՎmancipation ait reu, comme toutes les questions qui sont ici du ressort de la politique, la solution la plus dŽsastreuse possible, soit que lÕon considre lÕintŽrt de la population blanche ou celui du peuple de couleur, je lÕaccorde ; mais ˆ qui la faute ? Je me souviens dÕune loi de la Caroline du Sud qui interdisait, sous les pŽnalitŽs les plus rigoureuses, dÕapprendre ˆ lire aux ngres ; je me souviens aussi dÕun aphorisme dÕun politicien du Sud dŽclarant que Ē les ngres nÕont aucun droit que les hommes de race blanche soient tenus de respecter Č ; je me souviens enfin du mode dÕargumentation que lÕon employait nagure dans le Sud pour convaincre les abolitionnistes
de la lŽgitimitŽ de lÕesclavage. On les enduisait de goudron, on les roulait ensuite dans de la plume et quelquefois on mettait le feu ˆ la plume. Ce genre dÕargument avait le mŽrite dՐtre sommaire et de ne pas laisser tra”ner la discussion en longueur ; mais ne pŽchait-il pas visiblement contre les lois les plus ŽlŽmentaires de la logique ? DÕun autre c™tŽ, les honntes quakers qui ont pris lÕinitiative du mouvement en faveur de lÕabolition de lÕesclavage connaissaient-ils suffisamment le naturel et le tempŽrament particulier du ngre ? Ils se le reprŽsentaient volontiers tel quÕils Žtaient eux-mmes, sobre, prŽvoyant, Žconome et, par consŽquent, aussi capable quÕeux-mmes de pratiquer ˆ la fois dans la vie privŽe et dans la vie publique le
 self-government. Si le ngre ne donnait pas lÕessor ˆ toutes ces vertus caractŽristiques du quaker, cÕest quÕil en Žtait empchŽ par lÕesclavage. LÕesclavage seul le retenait dans une condition infŽrieure ˆ celle du blanc. DÕailleurs, Dieu nÕa-t-il pas crŽŽ tous les hommes Žgaux, et, par consŽquent, Žgalement capables de jouir des inapprŽciables bienfaits de la libertŽ ? Tel Žtait le raisonnement du quaker. Ce raisonnement pouvait tre irrŽprochable, mais le bon quaker ne connaissait pas Tommy. Il lui prtait la nature et le tempŽrament du quaker. Or, sÕil est en ce monde un tre qui ressemble peu au quaker, cÕest Tommy. Tommy a par-dessus tout un naturel et un tempŽrament dÕartiste. CÕest un musicien et un conteur ; il retient ˆ la premire audition les airs les plus compliquŽs et il a lÕoreille dÕune justesse incomparable ; il chante de naissance comme le rossignol ou lÕoiseau moqueur, il est Žloquent et plein dÕimagination. Mais il a les dŽfauts de ses qualitŽs : il est paresseux, il est gourmand et il nÕa pas une notion bien claire de la distinction essentielle du tien et du mien. Il se promne la nuit comme les chats, et dans des intentions analogues. CÕest un bohme ! Au fond, il est bon, serviable, aimant ; il dŽpensera jusquՈ son dernier sou pour acheter des colifichets ˆ sa femme et des jouets ˆ ses enfants, ce qui ne lÕempchera pas de les laisser mourir de faim, car il nÕa pas la notion du lendemain. Je sais bien ce quÕil faudrait ˆ ce grand enfant, incapable de se gouverner lui-mme, et encore plus de gouverner les autres. Il lui faudrait non des droits politiques, dont il est aussi peu apte ˆ se servir que le seraient les mules ses compagnes de travail, mais une tutelle ˆ la fois ferme et douce qui supplŽerait ˆ son incapacitŽ ˆ pratiquer les devoirs et les obligations de la vie civilisŽe ; une tutelle qui le mettrait en garde contre le juif et le sauverait du whisky ; une tutelle qui lÕobligerait ˆ prendre soin de sa femme, de ses enfants et de lui-mme, tout en Žtablissant une distinction, nŽcessaire ˆ son amour-propre, entre lui et ses mules. Voilˆ ce quÕil faudrait ˆ Tommy. Mais ai-je besoin de dire que ni au Nord ni au Sud on ne sÕoccupe du tempŽrament particulier de Tommy, non plus que du rŽgime qui conviendrait ˆ Tommy ? Au Sud, on prŽvoit lÕextinction prochaine et inŽvitable de sa race, et on songe ˆ le remplacer par des Žmigrants allemands ou chinois. Au Nord, on croit avoir assez fait pour lui en lui donnant la libertŽ. SÕil se montre incapable dÕen user, cÕest sa faute. SÕil ne peut pas vivre libre, quÕil meure ! Mieux vaut la mort que lÕesclavage ! Pourtant, la mort, cÕest dur. Pauvre Tommy !

Me voici arrivŽ ˆ Vicksburg, la cŽlbre forteresse dont la prise a dŽcidŽ de la chute de la ConfŽdŽration du Sud. Vicksburg est situŽ ˆ lÕextrŽmitŽ dÕune sŽrie de hauteurs, dans un coude du Mississipi. CÕest une petite ville de 16 000 habitants, b‰tie en amphithŽ‰tre. JÕy quitte le Robert-E.-Lee pour passer ˆ bord de lÕIllinois, qui me conduira ˆ Memphis, o je prendrai le train de Saint-Louis. JÕai ŽtŽ recommandŽ au commandant de lÕIllinois par son obligeant collgue du Robert-E.-Lee. Non seulement cet excellent homme Ń un vŽtŽran mutilŽ de lÕarmŽe du Sud Ń me cde sa propre cabine, mais encore il me comble de prŽvenances et de whisky cocktails. Braves gens, ces gens du Sud ; seulement un peu trop darwiniens ˆ lÕendroit de leur frre cadet le ngre, et trop prompts ˆ mettre la main sur leurs revolvers !

 

 


 

XVII. SAINT LOUIS

 

Chicago, le 15 septembre 1876.

 

 

De Memphis (Tennessee), o mÕa dŽposŽ le steamer lÕIllinois, ˆ Saint-Louis (Missouri), la distance est de 440 milles que lÕon franchit en une vingtaine dÕheures par le chemin de fer. La physionomie du pays se modifie ˆ mesure que lÕon monte vers le Nord ; la vŽgŽtation est moins puissante et moins drue ; le coton est maigre, et il ne dŽpasse gure 2 ou 3 pieds de hauteur ; le ma•s seul pousse vigoureusement, et bient™t je nÕaperois plus que ses tiges gŽantes : les champs de coton avec leur triste encadrement de cases ˆ ngres disparaissent peu ˆ peu. Les ngres et leurs compagnes les mules deviennent rares ; mais les champs bien cultivŽs, les jolies maisons en bois, badigeonnŽes de blanc, avec leurs persiennes vertes, qui se rapprochent de plus en plus, attestent la prŽsence dÕune population Žnergique et intelligente. Ė chaque station, les voitures se remplissent de robustes gaillards aux larges Žpaules, qui parlent trs haut et dont la voix a des cris dÕoie sauvage, mais ˆ la physionomie franche et rŽsolue. On peut leur reprocher de faire un trop frŽquent usage du crachoir et de nՐtre pas suffisamment au courant de toutes les habitudes dÕune civilisation raffinŽe ; cependant ils ont rŽalisŽ sous ce rapport des progrs notables. On mÕassure quÕil y a quinze ans un mouchoir de poche Žtait une raretŽ dans lÕOuest et que bien peu de gens pouvaient se vanter dÕy avoir vu une brosse ˆ ongles. AujourdÕhui, on trouve chez tous les pharmaciens, qui cumulent cette spŽcialitŽ avec plusieurs autres, un assortiment complet dÕarticles de toilette, et lÕusage du mouchoir est devenu gŽnŽral. Ajoutez ˆ cela que les plus modestes habitations sont pourvues dÕune baignoire, mme dans les campagnes, et quՈ part les odeurs combinŽes du tabac et du whisky, le voisinage des gens de lÕapparence la plus abrupte nÕa rien qui affecte dŽsagrŽablement lÕodorat. Ń Nous arrivons le soir ˆ Cairo, o lÕOhio se jette dans le Mississipi. Nous descendons de notre train ˆ la lueur des torches et nous trouvons sur le ferry boat un autre train tout installŽ, moins la locomotive. Le ferry traverse lÕembouchure de lÕOhio, et, quoique ce soit une machine lourde ˆ manĻuvrer, les deux rails qui portent notre train vont sÕajuster droit ˆ ceux de la rive. On les rŽunit au moyen dÕun Žcrou ; aprs quoi, une locomotive vient sÕatteler au convoi, et nous continuons notre route sans avoir eu besoin de nous dŽranger autrement. Mais il nous reste encore ˆ traverser le Mississipi. CÕest ˆ Saint-Louis mme que nous le traversons, sur un pont qui est un des plus splendides chefs-dÕĻuvre de lÕart de lÕingŽnieur. Le pont Victoria, ˆ MontrŽal, est plus long ; mais il nÕapproche pas du pont de Saint-Louis pour la masse, lÕaspect grandiose et le confort de lÕamŽnagement. Figurez-vous trois arches au-dessous desquelles les Žnormes steamers du Mississipi peuvent passer sans abaisser leurs hautes cheminŽes, et dont la triple envergure atteint prs de 1 kilomtre. Elles soutiennent ˆ la fois deux ponts : un pont infŽrieur suspendu par des c‰bles en fer, sur lequel passent en mme temps deux convois, et un pont supŽrieur o circulent les cars, les voitures et les piŽtons, Gr‰ce ˆ son ŽlŽvation, le pont de Saint-Louis, continuŽ des deux c™tŽs par de longs viaducs, franchit la ville basse, b‰tie, comme la Nouvelle-OrlŽans, dans un repli de la rivire, pour atteindre le plateau o la ville haute se dŽploie en Žventail.

Il me para”t tout ˆ fait superflu de dŽcrire la ville de Saint-Louis. Comme je lÕai dŽjˆ dit, toutes les villes amŽricaines sont b‰ties sur le mme plan, un damier ; toutes les rues ont ˆ peu prs la mme largeur, le mme aspect et les mmes noms, Ń gŽnŽralement des noms dÕarbres ou dÕhommes illustres ; partout vous trouverez, par exemple, une rue Washington et une rue Lafayette se croisant ˆ angle droit avec des avenues qui portent des numŽros au lieu de noms. Toutes les maisons et tous les Ždifices publics se ressemblent ; les h™tels sont b‰tis sur le mme modle colossal ; en sorte que si, aprs avoir quittŽ une ville le soir et dormi dans un Pullman car, vous vous rŽveillez le matin dans une autre, vous avez quelque peine ˆ vous figurer que vous nÕavez pas voyagŽ sur place comme dans le Voyage ˆ Dieppe, car lÕh™tel o vous arrivez a la mme entrŽe ˆ colonnes par laquelle vous tes sorti la veille, le mme bureau en face de lÕentrŽe, le mme dŽbit de cigares et de journaux ˆ c™tŽ du bureau, le mme elevator ornŽ de glaces, les mmes couloirs couverts des mmes tapis rouges, la mme salle ˆ manger desservie par les mmes ngres polis qui vous font les mmes signes pour vous inviter ˆ vous asseoir ; si vous sortez de lÕh™tel, vous trouvez ˆ c™tŽ, le mme Ticket Office o lÕon vous vend les mmes billets de chemins de fer, et au coin de la rue le mme pharmacien avec la mme fontaine de soda water. Qui donc a dit que la France Žtait par excellence le pays de lÕunitŽ ? Si lÕunitŽ se rencontre quelque part, cÕest bien en AmŽrique, et il faut convenir que la besogne du voyageur sÕen trouve sensiblement simplifiŽe. Cependant, ˆ Saint-Louis, il y a quelques variantes que je note au passage. DÕabord, la ville nÕest pas absolument plate ; ensuite, les noms des rues et des avenues vous font souvenir, comme le nom de la ville mme, que Saint-Louis a ŽtŽ b‰tie par les Franais : rues Adle, CŽcile, Dubreuil, Gratiot, Labadie, Labeaume, Leduc, Soulard, avenues Carondelet, Mottard, etc. Il y a encore une particularitŽ qui vous rŽvle que vous tes ici au cĻur mme de ce grand pays et dans le voisinage des fortes et rudes populations de lÕOuest : cÕest que tout est sur une Žchelle plus vaste que dans le Sud ou dans lÕEst ; les avenues sont plus larges et on nÕen voit pas la fin ; les maisons et les Ždifices sont des montagnes de pierres ou de briques ; les affiches et les annonces couvrent de leurs couleurs violentes des pans entiers de murailles ; les chapeaux, les bottes, les lunettes dÕor, dÕargent ou dÕazur, qui servent dÕenseignes, ont lÕair dÕappartenir ˆ la descendance de Micromegas ; les statues en bois peint dÕIndiens ou de polichinelles qui dŽcorent dans toute lՎtendue des ƒtats-Unis la porte dÕentrŽe des magasins de tabac ont des poses et des couleurs plus accentuŽes : les Indiens sont plus fŽroces et les polichinelles plus bossus. Parmi les affiches, je remarque sous cet en-tte en lettres gŽantes : God save Ireland ! (Dieu sauve lÕIrlande !) lÕinvitation ˆ un grand Ē pic-nic Č au profit des prisonniers fŽnians ŽvadŽs dÕAustralie. CÕest assez dire que les Irlandais sont en nombre ˆ Saint-Louis. On y compte aussi 2 000 ou 3 000 Franais, et peut-tre une vingtaine de mille venus de France ou du Canada dans le Missouri. On mÕen dit le plus grand bien. Ce sont, en gŽnŽral, des gens laborieux et faisant honntement leurs petites affaires ; malheureusement, il nÕy a pas de grandes maisons franaises, et tous les articles franais qui se consomment ˆ Saint-Louis aussi bien que tous les produits de lÕOuest qui vont en France passent par des mains Žtrangres. Ne serait-il pas possible dՎtablir, ˆ lÕexemple non seulement de lÕAngleterre, mais encore de lÕAllemagne, des rapports directs entre la France et les principaux foyers de la production et de lÕexportation amŽricaines ? Cette question, on lÕavait dŽjˆ posŽe devant moi ˆ la Nouvelle-OrlŽans. JÕallais bient™t la retrouver ˆ Chicago, et elle donne lieu,
je dois le dire, ˆ des commentaires peu flatteurs sur le dŽfaut dÕinitiative du commerce franais. Il est possible quÕau dŽbut nos nŽgociants aient quelque peine ˆ soutenir la concurrence des intermŽdiaires Žtablis de Liverpool, de Brme ou de Hambourg ; mais ils en viendraient ˆ bout, et il nÕy a certainement aucune raison sŽrieuse pour que les vins de Bordeaux aillent en AmŽrique, et les salaisons dÕAmŽrique au Havre, en faisant le dŽtour des ports anglais ou allemands. CÕest un nouveau courant ˆ Žtablir, et peut-tre cette entreprise serait-elle facilitŽe par lÕinstitution ˆ la Nouvelle-OrlŽans, ˆ Saint-Louis et ˆ Chicago, de chambres de commerce franaises se donnant pour mission de tenir notre commerce au courant des conditions et
de lՎtat du marchŽ. Tel est du moins le desideratum que jÕai entendu exprimer, et dont je me fais volontiers lՎcho. Ń Au nombre des Ždifices les plus remarquables de Saint-Louis se trouve prŽcisŽment la chambre de commerce, rŽunissant dans son enceinte la Bourse des grains et diverses autres institutions financires ou commerciales. Elle a ŽtŽ reb‰tie rŽcemment ˆ la suite dÕun incendie, et cÕest vraiment un superbe Ždifice, dont nos architectes, beaucoup trop enclins ˆ b‰tir des Bourses ressemblant ˆ des salles de spectacle et des salles de spectacle ressemblant ˆ des Bourses, feraient bien dՎtudier le style et les amŽnagements. Elle a ŽtŽ inaugurŽe lÕannŽe dernire, et, parmi les discours prononcŽs ˆ cette occasion, je trouve un vŽhŽment plaidoyer en faveur de la libertŽ du commerce, qui donne des indications bonnes ˆ signaler sur les tendances Žconomiques du Grand Ouest.

Ē Que le commerce soit libre ! sÕest ŽcriŽ lÕorateur. Que cette grande nation qui a, au prix de tant de sacrifices de sang et dÕargent, brisŽ les cha”nes de lÕesclave, affranchisse aussi le travail de lÕhomme libre ! Tandis que les transports ˆ bon marchŽ sont une condition vitale pour notre commerce, nous dŽpensons chaque annŽe plus dÕargent ˆ b‰tir de nouveaux bureaux de douane et ˆ placer des barrires artificielles sur la route du commerce quÕil nÕen faudrait pour dŽbarrasser de leurs bancs de sable tous les fleuves de cette grande vallŽe. Tandis que le bon marchŽ des transports est le grand besoin de notre pays, nos lois dŽfendent aux armateurs amŽricains dÕacheter leurs navires o ils cožtent le moins cher ; et la consŽquence de cette prohibition a ŽtŽ, vous le savez, de faire passer les trois quarts de nos transports entre les mains des Žtrangers. Combien de temps encore mŽconna”trons-nous ces leons de lÕexpŽrience ? Combien de temps nous faudra-t-il pour abolir cette politique si mal nommŽe de la protection ? Combien de temps nous faudra-t-il pour ouvrir les prisons du commerce et le laisser libre ? Demandez ˆ vos faiseurs de lois (law makers) lÕabolition des bureaux de douane avec la crŽation dÕun systme Žquitable dÕimp™ts pour subvenir aux dŽpenses publiques et laissez le commerce libre ! Laissez le commerce libre, et les manufactures se dŽvelopperont dÕune manire plus saine ; elles auront une assiette plus stable, car elles nÕauront plus ˆ redouter les changements de tarifs ! Laissez le commerce libre, et le travail sera affranchi du tribut que la protection prŽlve sur lui ! Laissez le commerce libre, et lÕagriculture, que lÕantiquitŽ avait dŽifiŽe, prendra tout le dŽveloppement que comportent nos ressources ; elle sera la gardienne de notre indŽpendance et de nos vertus domestiques ! Č

Je cite ce discours parce quÕil renferme lÕexposŽ concis et Žnergique de lÕopinion dominante dans lÕOuest en matire de tarifs. Cette opinion nÕest pas inspirŽe par des thŽories. Elle est dictŽe par des intŽrts, ce qui lui donne une importance particulire. Sans doute, lÕOuest nÕest pas purement agricole. La ville de Saint-Louis, par exemple, est assise sur une couche de fer et de charbon que lÕon commence ˆ peine ˆ effleurer ; elle possde des fonderies et des fabriques de fer, dÕacier et de zinc, ainsi que quelques manufactures de laine et de coton ; mais cÕest au transport, ˆ la prŽparation et au commerce des produits agricoles de lÕOuest, ma•s, blŽ, bŽtail, salaisons, en Žchange desquels elle importe les articles manufacturŽs des ƒtats de lÕEst et de lÕEurope, quÕelle doit le dŽveloppement rapide et Žnorme de sa population et de sa richesse. Elle nÕavait pas 30 000 habitants en 1830 ; elle en a aujourdÕhui plus de 400 000. Sur une production ŽvaluŽe en 1875 ˆ 85 millions de dollars, la prŽparation et la salaison de la viande de porc, par exemple, compte pour 11 millions, et la mouture du blŽ ou du ma•s pour 13. On conoit donc que Saint-Louis et lÕOuest en gŽnŽral subissent avec impatience le tribut que prŽlvent sur eux, sans compensation dÕaucune sorte, les manufacturiers prohibitionnistes de lÕEst. Ė cet Žgard, la situation de lÕOuest est exactement la mme que celle du Sud. Seulement, le Sud est vaincu et ŽpuisŽ, tandis que lÕOuest est dans toute la force de sa vigoureuse croissance. Un jour viendra donc Ń et cette opinion je lÕai entendu exprimer vingt fois dans le trajet de la Nouvelle-OrlŽans ˆ Chicago Ń un jour viendra o lÕOuest refusera de payer tribut aux ƒtats prohibitionnistes de lÕEst, et o la sŽcession, que les politiciens du Sud ont eu le tort de vouloir prŽcipiter, sÕopŽrera dÕelle-mme. LÕUnion se scindera en trois fractions, assez vastes dÕailleurs pour former de puissants ƒtats, ˆ moins, chose peu probable, que lÕEst ne renonce ˆ sa politique de monopole.

Je continue ma promenade ˆ angle droit dans les rues de Saint-Louis. En sortant du Stock-Exchange, jÕentre ˆ la Mercantile Library, jolie bibliothque, dŽcorŽe avec gožt, o je lis, le 13 septembre, le Journal des DŽbats du 29 aožt. La poste met quinze jours pour apporter les journaux et les lettres de Paris ˆ Saint-Louis. Le tŽlŽgraphe, lui, est autrement actif : il rend compte des ŽvŽnements avant lÕheure o ils ont eu lieu en Europe, et il donne ˆ neuf heures du matin le cours de la Bourse de Paris du mme jour. On sait le parti que les auteurs du Tour du Monde en quatre-vingts jours ont tirŽ de ce phŽnomne astronomique. De la Mercantile Library, je passe au grand Žtablissement des jŽsuites, lÕUniversitŽ, ou pour mieux dire le collge de Saint-Louis, car cÕest un Žtablissement dÕinstruction secondaire. Les bons Pres ne sont pas moins puissants en AmŽrique quÕen Europe, quoique personne ne songe ˆ les persŽcuter. Ils ont partagŽ les ƒtats-Unis en quatre Ē provinces Č sans que les protestants les plus ombrageux y aient trouvŽ ˆ redire : le Missouri, la Nouvelle-OrlŽans, Baltimore et New York. Dans le Missouri, ils possdent trois collges, dont le plus important est celui de Saint-Louis. Les Žtudes y sont partagŽes en deux branches : les humanitŽs et la section commerciale. LÕenseignement est donnŽ par une vingtaine de Pres franais, belges et amŽricains. LՎtablissement est vaste et bien tenu ; mais il nÕapproche pas, sous ce double rapport, de la magnifique maison des Dames du SacrŽ-CĻur ˆ Maryville, un faubourg de Saint-Louis. CÕest un vrai palais, encore inachevŽ, mais auquel les plus belles et les plus riches institutions du mme genre en Europe ne peuvent tre comparŽes. Parmi les dames institutrices se trouvent plusieurs religieuses chassŽes dÕAllemagne par M. de Bismarck. Dans le voisinage, on me montre aussi un couvent de Franciscains de la mme provenance. Comme les jŽsuites, les Dames du SacrŽ-CĻur ont partagŽ lÕAmŽrique en quatre provinces : le Canada, New York, la Nouvelle-OrlŽans et Saint-Louis. Elles ont Žgalement deux provinces dans lÕAmŽrique du Sud : le Chili et Lima. Un simple chiffre donnera une idŽe du dŽveloppement que le catholicisme a pris aux ƒtats-Unis sous un rŽgime de libre et pleine concurrence. Il ne possde pas moins de vingt-neuf Žglises ˆ Saint-Louis. JÕajoute quÕaux ƒtats-Unis les catholiques ne le sont pas simplement de nom, ils le sont de fait, et, chose plus singulire encore, ils ne paraissent avoir aucun gožt pour le monopole. La libertŽ des cultes est entrŽe si profondŽment dans les mĻurs, et, en dŽpit de quelques excentricitŽs sans importance sŽrieuse, elle prŽsente tant dÕavantages avec si peu dÕinconvŽnients, enfin les catholiques en ont tirŽ un si bon parti que je nÕai entendu aucun dÕeux exprimer le vĻu dՐtre protŽgŽ contre la concurrence des hŽrŽtiques par des lois prohibitives ou des subventions de lՃtat. Ces catholiques libre-Žchangistes ne devraient-ils pas bien venir faire de la propagande en Europe ?

En ce moment, la grande affaire ˆ Saint-Louis, comme dans le reste des ƒtats-Unis, cÕest lÕagitation pour la prochaine Žlection prŽsidentielle. Le Missouri para”t acquis aux dŽmocrates, et je viens prŽcisŽment de visiter la grande et superbe salle du Stock-Exchange o sÕest rŽunie la Convention qui a dŽsignŽ au choix des Žlecteurs dŽmocrates les noms de Tilden et de Hendricks. Les sŽances nՎtaient pas publiques, les membres du Stock-Exchange seuls avaient le droit dÕy assister dans la galerie, et un billet dÕentrŽe se payait jusquՈ cinquante dollars. Les rŽpublicains, de leur c™tŽ, ont tenu leur Convention ˆ Cincinnati, et ils ont choisi MM. Hayes et Wheeler. Depuis que ces choix ont ŽtŽ rendus publics, le mouvement Žlectoral a ŽtŽ crescendo ; mais il nÕarrivera ˆ son paroxysme quÕau commencement de novembre, Žpoque o seront Žlus, bien entendu avec mandat impŽratif, les Žlecteurs chargŽs de la nomination du PrŽsident. Les chances se balancent tellement, que les plus fins politiciens sont incapables de prŽvoir qui lÕemportera ; aussi les deux partis font-ils assaut dÕactivitŽ. Dans chaque localitŽ, et mme dans de simples villages, ils ont un local dŽsignŽ par cette affiche en lettres colossales : Quartier gŽnŽral des dŽmocrates ou des rŽpublicains, ordinairement avec les portraits des deux candidats entourŽs de devises et de drapeaux. Dans les journaux, la polŽmique devient de plus en plus virulente. Un professeur de phrŽnologie a Žcrit ˆ un journal dŽmocrate que la tte de Tilden porte tous les indices de facultŽs extraordinaires, tandis que la tte de Hayes est vŽritablement celle dÕun pauvre homme. Mais il y a mieux, ou, si vous le prŽfŽrez, il y a pis. Les journaux rŽpublicains ont dŽcouvert que Tilden a fraudŽ le fisc, en dissimulant un item notable de son revenu ; les dŽmocrates, de leur c™tŽ, ont fait une dŽcouverte analogue ˆ la charge de Hayes : ils lÕaccusent dÕavoir dissimulŽ la possession dÕun piano et de plusieurs montres. On discute avec acharnement des deux parts sur la valeur de ce piano et de ces montres : les rŽpublicains affirment que ce sont de vŽritables patraques, sans valeur aucune, et ils ajoutent que Hayes les conservait seulement ˆ titre de souvenirs de famille ; les dŽmocrates, au contraire, sont dÕavis quÕun homme aussi ˆ son aise que Hayes Ń ils ont le compte de ses revenus Ń ne peut, ˆ moins dՐtre un ladre de la pire espce, se contenter de patraques. Ou un avare ou un voleur, voilˆ lÕalternative ! Les meetings deviennent de plus en plus frŽquents, les processions se multiplient. Aux Žlecteurs prŽsidentiels quÕil sÕagit dՎlire se joignent, dans un certain nombre dՃtats, des gouverneurs et dÕautres fonctionnaires dont le mandat expire, ce qui augmente naturellement lÕagitation.

JÕai sous les yeux la liste des dŽputŽs et fonctionnaires de toute sorte qui sont Žlus dans lՃtat de Missouri par le suffrage universel, et cette liste est longue. Outre les membres de la seconde chambre du Congrs Ń les membres du SŽnat sont Žlus par la LŽgislature de lՃtat Ń et les Žlecteurs prŽsidentiels, il y a pour lՃtat le gouverneur, le vice-gouverneur, le secrŽtaire dՃtat, le trŽsorier dՃtat, lÕauditeur dՃtat (auditor of State) et lÕattorney gŽnŽral ; pour le comtŽ, le shŽrif, le greffier de la Cour, le conseiller du comtŽ, lÕauditeur, le trŽsorier, le recorder, le marshall, le coroner, le ge™lier, lÕadministrateur public, les juges des Cours infŽrieures et supŽrieures ; pour la ville, le maire, le contr™leur, le trŽsorier, lÕauditeur, le register, le city collector, le city marshall, lÕinspecteur du port et les membres du conseil municipal. Les mandats sont renouvelables les uns tous les ans, les autres, tous les deux ans ou tous les quatre ans au plus. Vous voyez quÕici le mŽtier dՎlecteur nÕest pas une sinŽcure. Il est vrai que les partis font le gros de la besogne dans leurs ComitŽs et dans leurs Conventions, en se chargeant de dŽsigner au choix des Žlecteurs les noms quÕils ont prŽalablement agrŽŽs eux-mmes. LՎlecteur nÕa plus quՈ choisir entre les deux listes rŽpublicaine ou dŽmocrate, sous peine de perdre son vote. Ce systme a ŽtŽ considŽrŽ, vous le savez, comme lÕidŽal du progrs dŽmocratique ; mais, si nous voulions le comparer ˆ la mŽthode routinire de notre vieille Europe, nous trouverions peut-tre quÕil complique la besogne du recrutement des fonctionnaires sans lÕamŽliorer, au contraire ! En Europe, la plupart des fonctionnaires dont je viens de donner la liste, ou leurs Žquivalents, sont nommŽs par des supŽrieurs hiŽrarchiques. On est donc obligŽ de se transformer en solliciteur et de mettre en jeu des influences de tout genre quand on veut obtenir une place. Il est bon dՐtre convenablement apparentŽ et mme bien mariŽ, afin dÕavoir des relations nombreuses et bien posŽes. Tout ce faisceau dÕinfluences masculines ou fŽminines se met en branle et dŽploie une activitŽ plus ou moins fŽbrile jusquՈ ce que la nomination paraisse ˆ lÕOfficiel. On ne saurait dire que les services rendus dans cet assaut dÕune place soient absolument gratuits Ń on ne donne pas son influence, on la prte, sinon ˆ intŽrts, du moins sous condition de rŽciprocitŽ. CÕest une sorte de franc-maonnerie qui se crŽe entre les familles appartenant ˆ la classe dirigeante.

Aux ƒtats-Unis rien de pareil, en apparence du moins ; mais, en rŽalitŽ, cÕest exactement la mme chose avec une complication de plus. Ce nÕest pas ˆ des fonctionnaires plus ou moins ŽlevŽs dans la hiŽrarchie que les sollicitations sÕadressent, cÕest aux politiciens dirigeants ou influents du parti. Voilˆ les suffrages quÕil est indispensable de conquŽrir prŽalablement si lÕon veut avoir une chance raisonnable dՐtre Žlu. Or les politiciens sont gens trop positifs pour donner gratis leur influence : il faut la leur acheter dÕune manire ou dÕune autre, trop souvent par des complaisances si lÕon est juge, par des faveurs si lÕon est fonctionnaire ; il faut en outre sÕengager ˆ contribuer aux frais de lՎlection. Ces frais sont trs ŽlevŽs, et, si lÕon songe que la place soumise ˆ lՎlection est purement temporaire, quÕon nÕen jouit que pendant un an ou quatre ans au plus, et que les appointements en sont gŽnŽralement modestes, il faut bien que le titulaire sÕapplique, dÕune manire ou dÕune autre aussi, ˆ en augmenter le produit. Ce nÕest pas tout. Quand on est agrŽŽ par le ComitŽ ou la Convention du parti, il faut obtenir les suffrages du peuple. Le peuple, lui, ne vend pas son influence ou sa voix, sauf cependant dans certaines occasions dŽcisives ; il vote gratis, aussi est-il naturellement paresseux ˆ voter. Si on lÕabandonnait ˆ lui-mme, en se contentant de lui prŽsenter la liste du parti, il y a cent ˆ parier contre un que le peuple resterait chez lui. Que fait-on ? On organise des processions et lÕon rŽunit des meetings pour exciter sa curiositŽ et stimuler son zle, tout en fournissant aux gens dŽvouŽs lÕoccasion, qui nÕest pas ˆ dŽdaigner surtout en temps de crise, de gagner sans trop de peine un certain nombre de dollars. On les enr™le dans chaque quartier, ˆ raison de 1 dollar par soirŽe ; on les habille en garibaldiens ou en seigneurs vŽnitiens Ń le costume de garibaldien, rouge ou bleu, est affichŽ dans tous les magasins de nouveautŽs au prix de 5 dollars ; on leur fournit une torche perfectionnŽe et brevetŽe, au pŽtrole ; on achte des drapeaux, un tambour et un fifre, parfois on loue un orchestre, et la procession sÕorganise. Mais ˆ quoi sert la procession ? Elle sert ˆ Ē allumer Č les Žlecteurs et ˆ les amener au meeting, o les orateurs du parti se chargent de leur dŽmontrer que leurs intŽrts les plus vitaux leur commandent de voter pour M. Smith ou pour M. Jones. JÕai pu me rendre compte de visu, ˆ Saint-Louis, du mŽcanisme de lÕopŽration.

Mercredi passŽ, 13 septembre, un mass meeting Žtait convoquŽ dans un quartier passablement reculŽ, habitŽ principalement par des Irlandais, au coin de Main et de Mulanphy streets. Un drapeau devait tre ŽrigŽ prŽalablement ; autrement dit, il devait y avoir un flag raising. JÕarrive un peu tard, en traversant une rue obscure et horriblement pavŽe, ˆ un endroit ŽclairŽ par une douzaine de lanternes chinoises. Le flag raising a eu lieu et le mass meeting a commencŽ. JÕai devant les yeux un Žchafaudage adossŽ ˆ un dŽbit de liqueurs ; une longue planche posŽe sur des piquets sert de tribune. Un gentleman en habit noir et en cravate blanche se dŽmne derrire la planche. Un autre gentleman en paletot, le chapeau sur la tte, le cigare ˆ la bouche, est assis sur la planche mme ; il prend des notes : cÕest un reporter ; au fond, dans la pŽnombre, une douzaine dÕautres gentlemen, en habit noir et en cravate blanche comme le premier, constituent le bureau. LՎchafaudage est ŽclairŽ par six lampions et deux torches, sans oublier les lanternes chinoises accrochŽes ˆ une ficelle en travers de la rue. LÕorateur sÕapplique ˆ dŽmontrer par les arguments les plus forts la nŽcessitŽ dÕune Ē rŽforme Č pour relever le pays de sa ruine et faire monter les salaires, et il en dŽduit cette autre nŽcessitŽ de voter pour la liste ou le ticket des dŽmocrates, Tilden et Hendricks en tte. Malheureusement, lÕauditoire est peu nombreux ; les femmes, les enfants et mme de simples babies ˆ la mamelle sont en majoritŽ ; plusieurs chiens, dont les nerfs sont apparemment surexcitŽs par cet appareil inusitŽ, interrompent lÕorateur par des aboiements intempestifs ; les babies leur font chorus ; lÕorateur nÕen poursuit pas moins imperturbablement son discours et il Žcrase dans une pŽroraison bržlante les rŽpublicains et leurs candidats. Ń Triple salve dÕapplaudissements, ˆ laquelle succde une tempte musicale dŽcha”nŽe par un orchestre placŽ derrire le bureau. Ń Un second gentleman succde au premier ; cÕest un candidat aux fonctions de shŽrif. Le shŽrif est chargŽ de lÕexŽcution des jugements ; ses appointements sont mŽdiocres, mais le casuel peut rapporter, dans une ville comme Saint-Louis, 30 000 ou 40 000 dollars par an. CÕest un vieux bonhomme qui nÕa pas la voix tonnante de lÕorateur prŽcŽdent ; on ne lՎcoute pas, le bruit des aboiements, les cris des babies et les conversations animŽes des jeunes ouvrires qui rentrent de lÕatelier et qui font ˆ et lˆ un bout de flirtation, menacent de couvrir complŽtement sa voix ; au bout dÕun quart dÕheure lÕauditoire fait mine de se disperser. Par bonheur, le son du fifre et du tambour se fait entendre, et voici quÕon aperoit une longue procession de torches Žtincelantes au milieu des tŽnbres : cÕest la procession du club des Mohawks. Ils sÕavancent majestueusement rangŽs sur deux lignes, musique en tte, avec des drapeaux et des transparents ornŽs de toute sorte de devises : Tilden et la rŽforme. Plus de carpet baggers, etc., etc. Ils sont vtus dÕune chemise rouge, avec le numŽro de leur ward (quartier) brodŽ sur la poitrine ; sur la tte ils ont un bŽret rouge, ornŽ de plumes de coq ; ils sont suivis dÕun public mlŽ des deux sexes ; la tte de la colonne sÕarrte au pied de la tribune, lÕorateur lui souhaite la bienvenue ; ils dŽfilent au bruit des hourras en agitant leurs torches. Au moment o ils sՎloignent appara”t ˆ lÕautre bout de la rue un second club, en chemises rouges comme le premier, mais avec des casquettes de jockeys, puis un troisime en chemises et casquettes blanches. Second et troisime dŽfilŽs. Les clubs se rŽunissent ; les grosses caisses, les fifres, les clarinettes redoublent dՎnergie ; on agite les drapeaux, les transparents et les torches ; les spectateurs arrivent de tous les carrefours avoisinants ; le mass meeting a maintenant un public, et les journaux du parti pourront annoncer le lendemain quÕune manifestation imposante a eu lieu dans tel quartier, quÕon croyait ˆ tort acquis aux rŽpublicains, en faveur du ticket dŽmocrate. Vous voyez que les Ē processions Č ont leur utilitŽ : elles font un public aux meetings ; les meetings, ˆ leur tour, stimulent les Žlecteurs paresseux et les dŽcident ˆ apporter aux urnes un vote indispensable. Tel est, dans la pratique, le systme ˆ lÕaide duquel on procde ici au recrutement des fonctions publiques. Ce systme a certainement le mŽrite dՐtre pittoresque, et feu Bilboquet nÕaurait pas trouvŽ mieux ; mais, nÕen dŽplaise ˆ nos dŽmocrates ˆ lÕamŽricaine, au point de vue du progrs politique et administratif, est-ce bien lÕidŽal ?

 

 

 


 

XVIII. CHICAGO

 

New York, le 22 septembre 1876.

 

 

De Saint-Louis ˆ Chicago, le paysage change. Aux collines ondulŽes du Missouri succdent les plaines ˆ perte de vue de lÕIllinois. Les arbres deviennent plus rares ; on nÕaperoit que des champs de ma•s ou des prŽs dans lesquels paissent tranquillement force bĻufs et porcs, en attendant que le chemin de fer les transporte aux Stock Yards ou dans les funbres Pork Packings de Chicago. Le pays est riche et tout rempli de colons canadiens, belges, luxembourgeois, suŽdois, que nÕeffraie pas ce climat passablement rigoureux dans les mois dÕhiver. Nous traversons une douzaine de villes encore ˆ lՎtat dÕembryons. On a tracŽ, perpendiculairement ˆ la ligne du chemin de fer, une douzaine de larges avenues, en les coupant rŽgulirement, de distance en distance, par des rues transversales. La place est faite pour un demi-million dÕhabitants, et davantage ; les spŽculateurs en terrains ne comptent pas sur moins. Naturellement, on nÕa rien pavŽ. Seulement, dans les avenues o il y a des maisons, on a Žtabli des trottoirs en planches, avec des passerelles aux encoignures. Une Žglise, un magasin dՎpiceries, un bar, quelquefois un doctor et un droguiste, un hangar en planches sur lequel flotte le drapeau ŽtoilŽ de lÕUnion, avec cette enseigne : Ē Quartiers gŽnŽraux de Hayes et Wheeler Č, ou Ē de Tilden et Hendricks Č, selon que les rŽpublicains ou les dŽmocrates sont en force dans le canton, voilˆ le noyau de la ville nouvelle. Parfois lÕendroit est judicieusement choisi, et comme nous le verrons tout ˆ lÕheure ˆ Chicago, le demi-million dÕhommes rŽpond ˆ lÕappel des spŽculateurs. Mais plus souvent, comme ˆ Cairo, la spŽculation avorte, et lÕon atteint tout au plus 10 000 ou 15 000 ‰mes. Il arrive mme que la tentative Žchoue tout ˆ fait et que lՎpicier, le bar keeper, le droguiste, le docteur et le clergyman, fatiguŽs dÕattendre une clientle qui ne vient pas, transportent leurs pŽnates ailleurs. On sme de nouveau du ma•s o les maisons ont refusŽ de pousser, et la spŽculation en terrains ˆ b‰tir sÕen va chercher ˆ son tour un emplacement plus favorable.

En aucun lieu du monde elle nÕa mieux rŽussi quՈ Chicago. En 1840, Chicago nÕavait que 4 853 habitants, et la valeur de la propriŽtŽ assise ou personnelle de cette petite agglomŽration Žtait de 944 370 dollars seulement ; sa population sՎlve aujourdÕhui ˆ 450 000 ‰mes, et la valeur de la propriŽtŽ soumise ˆ la taxe de 1,8% sur le capital dŽpasse 300 millions de dollars. Cet Žnorme et rapide dŽveloppement est dž principalement ˆ trois branches de commerce : le grain, le bŽtail, et en particulier lÕespce porcine, et le bois. 72 millions de boisseaux de cŽrŽales ont ŽtŽ emmagasinŽs en 1875 dans ses 14 elevators ; une armŽe de 920 843 ttes de bŽtail et de 3 912 110 porcs a campŽ, pendant la mme annŽe, dans ses Stock Yards. De lˆ, le gros bŽtail est expŽdiŽ vivant, pour la plus grande partie, sur les marchŽs de lÕEst, tandis quÕun contingent chaque annŽe plus considŽrable de lÕespce porcine ne sÕen va quÕen barils. Il y a une vingtaine dÕannŽes, cՎtait Cincinnati qui Žtait la plus grande manufacture de viande de porc de lÕUnion, dÕo lui Žtait venu le surnom caractŽristique de Porcopolis ; mais ce surnom, si on le lui donne encore aujourdÕhui, cÕest par pure politesse. Tandis que Cincinnati nÕa prŽparŽ dans la campagne de 1874-75 que 560 164 porcs, Chicago est arrivŽ ˆ un chiffre triple de celui-lˆ : 1 690 348. La vraie Porcopolis cÕest Chicago.

On sait que cette jeune et grandissante capitale de lÕOuest a ŽtŽ presque entirement dŽtruite par un incendie il y a cinq ans. Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1871, 17 500 maisons ou Ždifices, dÕune valeur de 1 milliard 400 millions de francs, ont ŽtŽ la proie des flammes ; un an sՎtait ˆ peine ŽcoulŽ quÕil nÕy paraissait plus : une nouvelle ville, plus belle et plus colossale encore, sՎlevait sur les ruines de lÕancienne. Cependant, on nÕavait pu se mettre sŽrieusement ˆ lÕĻuvre quÕaprs la saison dÕhiver ; mais alors, les capitaux des ƒtats de lÕEst et de lÕEurope aidant Ń car Chicago appartient pour une bonne part aux capitalistes de New York, de Boston, de Philadelphie et mme de Londres, de Paris et de Bruxelles Ń, elle sÕest reb‰tie avec une rapiditŽ vertigineuse. Pour donner une idŽe de lÕactivitŽ qui a ŽtŽ dŽployŽe dans cette reconstruction, un statisticien ingŽnieux a fait remarquer que dans lÕintervalle du 15 avril au 15 dŽcembre 1872, contenant, ˆ lÕexclusion des dimanches, 200 journŽes de travail de 8 heures chacune, on a b‰ti par heure de travail, une maison de 25 pieds de faade et de quatre ˆ six Žtages. CÕest le damier le plus colossal que jÕaie vu aux ƒtats-Unis. Il est posŽ sur le bord du lac Michigan, dans un ancien marais, ˆ lÕembouchure de la rivire Chicago. Les avenues aboutissant au lac ont certainement deux fois la largeur de nos boulevards. Les trottoirs sont pavŽs de superbes dalles longues de 3 ou 4 mtres, que fournissent les carrires de la Joliette, ˆ 60 milles de Chicago ; en revanche, le pavage en bois des chaussŽes laisse fort ˆ dŽsirer. Toutes ces avenues, garnies de maisons monumentales, portent les noms des PrŽsidents des ƒtats-Unis par ordre chronologique, sauf quelques lacunes : Washington, Monroe, Adams, Jackson, Van Buren, etc., et elles sont traversŽes par des rues presque aussi larges o se concentre le mouvement des affaires. On ne compte pas moins de 41 banques et de 201 Žglises, dont 5 swedenborgiennes. Il y a 11 journaux quotidiens, parmi lesquels le Chicago Times, le Chicago Tribune et Evening Journal rivalisent, pour la masse des informations et le tirage, avec les feuilles de New York ; enfin 35 grands h™tels ; celui o je suis descendu, Palmer house, est le palais le plus confortable que le gŽnie de lÕhospitalitŽ ait jamais ouvert ˆ lÕhumanitŽ errante et suffisamment pourvue de dollars. Pas une chambre qui nÕait comme dŽpendance un spacieux cabinet de bains muni de robinets qui fournissent de lÕeau chaude et de lÕeau froide ˆ toute heure de jour ou de nuit. Les garons viennent ˆ lÕappel des sonnettes, et lÕon trouve ses bottes cirŽes tous les matins. Une merveille ! Ń Je vais me promener du c™tŽ du lac. Le quai est sŽparŽ du lac par une longue pelouse verdoyante, et par une demi-douzaine de chemins de fer qui sont juxtaposŽs tout au bord de cette petite mer dÕeau douce de 350 milles de long sur 60 milles de large, que lÕon appelle le lac Michigan. Le quai nÕest encore quՈ moitiŽ b‰ti. Dans les intervalles laissŽs vides entre les maisons monumentales en pierres ou en briques, des saltimbanques ont ŽlevŽ leurs tentes ; jÕentends le vieil air : Dis-moi, soldat, dis-moi, tÕen souviens-tu ? CÕest une exhibition du Python Žgyptien, de lÕenfant sauvage de lÕAsie, et de lÕEnfer du Dante, avec un MŽphistophŽls coiffŽ dÕun chapeau mou et un Satan dŽguisŽ en nourrice. En face, ˆ c™tŽ de la pelouse, on a construit un gros b‰timent o vient de sÕouvrir une Exposition industrielle des ƒtats, qui dŽpasse, dÕaprs lÕaffiche, toutes les Expositions prŽcŽdentes sous le rapport de la nouveautŽ, de la variŽtŽ et de la commoditŽ des arrangements. Ń Prix dÕentrŽe, 50 cents. Ń JÕentre. Les salles ne sont encore quÕimparfaitement garnies : jÕy remarque un bel assortiment de machines agricoles, une spŽcialitŽ de Chicago, et deux ateliers de chaussures en pleine activitŽ. Des ouvriers costumŽs les uns en garibaldiens, les autres en boys in blue (enfants en bleu), y confectionnent en quelques minutes une paire de souliers, en appliquant jusquՈ sa dernire limite le principe Žconomique de la division du travail. Je jette un coup dÕĻil sur un aquarium o sՎbattent des alligators petit format, et me voici dehors. JÕai devant les yeux trois ou quatre elevators ; mais jÕen ai visitŽ un ˆ Baltimore, et ils se ressemblent tous. DÕici ˆ deux ou trois sicles on pourra probablement voir au Havre ou ˆ Marseille un de ces magasins Žconomiques qui rŽduisent des deux tiers les frais de manutention du blŽ.

Un aimable et obligeant cicerone offre de me conduire aux Stock Yards, qui sont avec les elevators, les sources o sÕalimente la richesse de Chicago. JÕaccepte avec empressement. Nous franchissons rapidement 4 ou 5 milles dans un lŽger boghey en bois dÕhickory, un bois dont nos carrossiers ne veulent point, me dit-on, Ń est-ce une calomnie ? Ń parce quÕil a le dŽfaut de durer trop longtemps. Nous traversons des avenues bordŽes de charmantes villas, des parcs remplis dՎlŽgants massifs de fleurs, et nous voici bient™t en face dÕun portique en bois que surmonte, en manire dÕornement ou dÕenseigne, une gigantesque paire de cornes ; cÕest lÕentrŽe des Stock Yards, autrement dit des parcs de bestiaux. Nous faisons une centaine de pas dans une large avenue o la circulation est aussi active que dans Broadway ; tout un monde affairŽ de commissionnaires, de courtiers, dÕouvriers, de conducteurs de bestiaux ˆ pied ou ˆ cheval, sÕy presse, au bruit plus ou moins harmonieux du mugissement des bestiaux et du grognement des porcs. Nous entrons dans un vaste b‰timent situŽ au bord de lÕavenue. CÕest le sige de la Compagnie propriŽtaire des Stock Yards. Les bureaux sont installŽs au rez-de-chaussŽe. Elle loue le reste des b‰timents ˆ des commissionnaires qui se chargent de la rŽception et de la vente des bestiaux. Ces opŽrations se font avec une grande simplicitŽ de procŽdŽs. Un propriŽtaire de bŽtail du Texas, par exemple, avise par le tŽlŽgraphe un commissionnaire de lÕexpŽdition de 500 ttes de bŽtail en le priant de les vendre au mieux. Le commissionnaire reoit le bŽtail ˆ lÕarrivŽe, paie les frais du transport, case ses h™tes dans un parc louŽ ˆ raison de tant par jour ˆ la Compagnie, qui se charge de la nourriture et des soins nŽcessaires. Elle lui en donne un reu sur lequel il peut emprunter ou vendre. Toutes les lignes de chemins de fer aboutissant ˆ Chicago sÕembranchent aux Stock Yards, en sorte que le bŽtail ne descend des wagons que pour entrer dans les parcs et remonter dans les wagons, ˆ moins quÕil ne soit manufacturŽ dans le voisinage. Nous montons ˆ un belvŽdre, dÕo nous pouvons embrasser lÕensemble des Stock Yards et de leurs attenances. Nous avons sous les yeux un immense damier composŽ de 500 ˆ 600 cases encloses de planches et sŽparŽes par de petites avenues. Ce sont les parcs. Ils sont dÕinŽgale grandeur et peuvent contenir en moyenne 300 ou 400 ttes de bŽtail. Les uns, destinŽs au gros bŽtail, sont ˆ ciel ouvert ; les autres, o sont parquŽs les porcs et les moutons, sont couverts dÕune toiture en bois. Ils ont un plancher, des auges et un bassin alimentŽ par un puits artŽsien dont lÕeau est montŽe dans un rŽservoir au moyen dÕune machine ˆ vapeur. Tout cela est assez proprement tenu. Le bŽtail est peu nombreux en ce moment ; ce nÕest pas encore lՎpoque des grands arrivages, et la plupart des parcs sont vides. DÕun c™tŽ de lÕenceinte des Stock Yards sÕest improvisŽe une petite ville de maisonnettes en bois, o se logent les employŽs et les ouvriers, avec une Žglise et un journal, le Chicago Sun. De lÕautre c™tŽ sont les chemins de fer, et, quelques pas plus loin, une sŽrie de grands b‰timents surmontŽs de hautes cheminŽes, vers lesquels je vois sÕacheminer des troupeaux de porcs.

CÕest lˆ que sÕopre le Pork Packing, cÕest-ˆ-dire le massacre et la prŽparation des 1 700 000 porcs que Chicago fournit annuellement aux amateurs de charcuterie des deux mondes. La pŽriode dÕactivitŽ de ces Žtablissements dure six ou sept mois, de novembre en avril ou en mai ; quelques-uns Žgorgent et prŽparent alors jusquՈ 12 000 porcs par jour. Cependant plusieurs sont dŽjˆ ˆ lÕĻuvre, et nous obtenons aisŽment la permission de visiter lÕun des principaux, appartenant ˆ MM. Murphy et Co. Le troupeau que nous venons de voir sortir des Stock Yards est entrŽ dans un enclos attenant ˆ lՎtablissement. Un couloir en pente conduit de lÕenclos au premier Žtage, o se trouve la tuerie. Nous montons un escalier et nous voici dans un vaste atelier dont le plancher et les murs sont tout imprŽgnŽs de matires animales, et o une ‰cre odeur de sang nous prend ˆ la gorge. LÕatelier est divisŽ en deux vastes compartiments, lÕun plus ŽlevŽ que lÕautre de quelques marches. Nous les franchissons, guidŽs par des grognements dŽsespŽrŽs qui partent dÕun rŽduit carrŽ construit en planches et en poutrelles de bois. Une douzaine de porc viennent dÕarriver par le couloir, non sans y tre un peu poussŽs, car ils ont de la mŽfiance ! Quelques-uns sont dÕune taille monstrueuse. La porte sÕest refermŽe sur eux. Un homme est debout au milieu de cette troupe grouillante et grognante. Il tient ˆ la main une courte mais solide cha”ne en fer, dont un bout sՎlargit de manire ˆ former un grand willet surmontŽ dÕun crochet. Il enroule avec dextŽritŽ cette chaine autour de la patte de derrire dÕun des arrivants, et il passe le crochet dans lÕanneau dÕune corde placŽe sur une poulie. La corde monte son fardeau ˆ une hauteur dÕenviron trois mtres, ˆ lÕentrŽe dÕun couloir au-dessus duquel est fixŽe une tringle en fer. CÕest lˆ que se tient le tueur, le couteau ˆ la main. Au moment o la victime se sent enlevŽe du sol, elle pousse un grognement effroyable en essayant de se dŽbattre ; mais, ds quÕelle arrive en face du couloir, la tte en bas, ce nÕest plus quÕune masse inerte et sans voix. LÕĻillet de la cha”ne glisse sur la tringle, lÕanimal suspendu passe devant le tueur qui lui enfonce dÕun mouvement presque mŽcanique son couteau dans la gorge, un flot de sang jaillit et sՎcoule sur le plancher en pente. Ń Ė un autre ! Ń Une douzaine de corps pantelants dŽfilent sous nos yeux en trois ou quatre minutes. Une nouvelle escouade est poussŽe dans le rŽduit, et ainsi de suite. Cependant, les corps pendus ˆ la tringle, et dont quelques-uns conservent un reste de vie qui se trahit par des mouvements convulsifs, sont lestement dŽcrochŽs et prŽcipitŽs dans une vaste cuve remplie dÕeau bouillante en contre-bas du couloir. On les y laisse deux ou trois minutes ; on les ressaisit au moyen dÕune Žnorme cuiller qui les Žtend sur une longue table, on les dŽpouille de leurs soies avec un racloir, aprs leur avoir prŽalablement coupŽ la tte, puis une corde sur poulie les suspend de nouveau ˆ la tringle ; on les fend, on les vide, et, ces opŽrations achevŽes, on les fait glisser jusquՈ une autre extrŽmitŽ de lÕatelier, o on les coupe en deux, et dÕo on les descend dans une glacire. Au bout de quarante-huit heures on les retire de la glacire, on les sale et on les met en barils. Les dŽpouilles sont jetŽes dans de vastes chaudires ˆ suif. Rien ne se perd ; mais, en somme, cÕest une vilaine besogne assez vilainement faite. On paie les ouvriers de 1,5 dollar ˆ 3,5 dollars par jour, et jusquՈ 5 en hiver, au moment du coup de feu. Le tueur, un grand garon aux muscles solides, ne reoit que 2,5 dollars ; mais on me fait remarquer que sa besogne nÕexige pas un dŽploiement particulier dÕintelligence. En sortant de cette gŽhenne porcine, nous apercevons de jolies fillettes pieds nus, qui portent toutes sortes de dŽbris saignants dans leurs paniers. Ce sont des restes dont on fait cadeau aux ouvriers par-dessus le marchŽ. Voilˆ ce que cÕest que le Pork Packing.

Il ne me reste plus grand chose ˆ voir ˆ Chicago. JÕachte, au premier office venu, un ticket pour New York, en passant par Cincinnati, Pittsburgh, la vallŽe de Juniata et Philadelphie. CÕest lÕaffaire dÕune quarantaine dÕheures et de 19 dollars. On va mme pour 13 dollars, par la route des lacs, de Chicago ˆ New York, gr‰ce ˆ la triple ou ˆ la quadruple concurrence des Compagnies. Les Pullmancars se paient naturellement en sus, ˆ raison de 2 dollars par nuit. Je mÕarrte ˆ Cincinnati, lÕancienne Porcopolis, qui est une trs jolie ville, moins exubŽrante que Chicago, mais o les fortunes sont plus solidement assises. Elle a un admirable pont suspendu sur lÕOhio, et elle est entourŽe de hauteurs que lÕon franchit sur des inclined plans, chemins de fer inclinŽs, o des cars, maintenus dans une position horizontale au moyen dÕun triangle portant sur les rails, montent et descendent attachŽs ˆ une corde. On va en une nuit de Cincinnati ˆ Pittsburgh, un des centres les plus actifs de lÕindustrie du fer, assis sur une puissante couche de charbon de terre, et perpŽtuellement couvert dՎpais nuages de fumŽe quÕune centaine de hautes cheminŽes dÕusines alimentent jour et nuit. De Pittsburgh ˆ Harrisburgh, cÕest la traversŽe des Alleghanys, sŽrie de mamelons et de hautes collines boisŽs, que le chemin de fer contourne avec des courbes et des pentes invraisemblables. De Harrisburgh on arrive directement ˆ Philadelphie, o lÕExposition fait maintenant flors. La veille, elle a ŽtŽ visitŽe par 92 000 visiteurs, et lÕon prŽvoit que ce flot grossira encore au mois dÕoctobre Ń lՎpoque la plus agrŽable de lÕannŽe aux ƒtats-Unis. LÕouragan du 17 septembre nÕa causŽ quÕun dommage insignifiant aux b‰timents de lÕExposition. La foule afflue jusque dans le rŽduit tranquille de MM. Schuyler et Armstrong. Les exposants sont dans la joie, et jÕapprends avec plaisir que les beaux livres de la librairie parisienne trouvent des acheteurs de plus en plus nombreux. Le soir, un train dÕun demi-mille de longueur me ramne ˆ New York. La foule qui encombre notre unique classe de voitures dŽmocratiques est bien un peu mlŽe. Non loin de moi, une ŽlŽgante miss, soigneusement gantŽe, dÕune tournure aristocratique, est lÕobjet des soins empressŽs de deux ou trois jeunes beaux, tandis que, sur un banc voisin, un gentleman entre deux ‰ges est en train dՙter ses souliers et, aprs ses souliers, ses bas. Cette opŽration para”t lui causer un soulagement visible, et il croise dÕun air dÕintime satisfaction sa jambe gauche sur sa jambe droite, avec des dŽtails que je supprime. CÕest un ŽchappŽ de Chicago.

 


 

XIX. BOSTON

 

Boston, le 28 septembre 1876.

 

 

Dimanche 24 septembre, les habitants de New York et de Brooklyn Žtaient en proie ˆ une Žmotion extraordinaire. CՎtait le jour fixŽ pour lÕexplosion de lÕamas de rochers qui obstruait lÕentrŽe du dŽtroit de Long-Island ˆ Hell Gate, et ce nՎtait pas une petite affaire. JÕai dŽjˆ parlŽ du rŽseau de tunnels et de galeries que les ingŽnieurs du gouvernement, dirigŽs par le gŽnŽral Newton, avaient pratiquŽ sous cet Žnorme rŽcif, dont la superficie Žtait de prs dÕun hectare. Il sÕagissait maintenant de le faire sauter. Depuis quelques jours on avait accumulŽ dans les parois des galeries 52 781,50 livres de dynamite et de vulcan powder, distribuŽes en 3 680 charges mises en communication avec une batterie Žlectrique. Tout Žtait terminŽ le samedi soir, et le gŽnŽral Newton avait dŽcidŽ que lÕexplosion aurait lieu le dimanche ˆ deux heures cinquante minutes de lÕaprs-midi. Mais ici se prŽsentait un obstacle que le savant ingŽnieur nÕavait pas prŽvu : faire sauter un rocher, cÕest un travail, et mme encore quelque chose de pis, cÕest un spectacle. Or, exŽcuter un travail et offrir un spectacle quelconque ˆ la curiositŽ publique, nÕest-ce pas profaner la saintetŽ du dimanche ? Le monde dŽvot ne pouvait laisser sÕaccomplir sans protestation un pareil scandale, et un respectable personnage, M. Dodge, ˆ qui une invitation avait ŽtŽ adressŽe, sÕempressa de la refuser dans une lettre rendue publique ; cette lettre Žtait passablement aigre : le respectable M. Dodge y rendait le gŽnŽral Newton responsable du dommage quÕune violation si peu justifiŽe et si scandaleuse du dimanche allait causer ˆ la moralitŽ publique ; ˆ quoi le gŽnŽral Newton rŽpondit, sur un ton non moins vif, que la mine Žtait chargŽe, et quÕil ne pouvait imposer vingt-quatre heures de plus un pareil voisinage aux habitants des environs pour complaire au respectable M. Dodge ; que, du reste, on nÕavait adressŽ des lettres dÕinvitation quՈ un certain nombre de gentlemen, et que, si M. Dodge en avait reu une, ce ne pouvait tre que par mŽprise. LÕopinion publique, il faut le dire, se pronona en faveur du gŽnŽral Newton, et de bonne heure, en dŽpit dÕun temps dŽtestable, la foule affluait sur les hauteurs qui dominent Hell Gate pour assister ˆ cette explosion scandaleuse. Ė deux heures, je quittais le quai de la vingt-troisime rue sur un lŽger steamer, le Pleasant-Valley, chargŽ dÕune foule de gentlemen peu soucieux des anathmes du respectable M. Dodge. Nous longeons Blackwell Island, o se trouvent rŽunis un workhouse, un pŽnitencier et un Lunatic Asylum, et nous apercevons une longue procession de folles, dans les costumes les plus variŽs, qui sÕacheminent vers lÕextrŽmitŽ de lՔle la plus ŽloignŽe de Hell Gate, sous la conduite dÕune escouade de policemen. Quoique le gŽnŽral Newton ežt dŽclarŽ quÕaucun danger nՎtait ˆ craindre, on nՎtait pas trs rassurŽ aux environs : les pessimistes affirmaient que cette explosion sans prŽcŽdents, dÕune masse Žnorme de dynamite, pourrait bien causer un tremblement de terre analogue ˆ celui de Lisbonne. Un chimiste avait ajoutŽ que les gaz dŽlŽtres rŽsultant de cette conflagration empoisonneraient immanquablement ceux que le tremblement de terre aurait ŽpargnŽs. Cependant, le Pleasant-Valley traverse bravement la passe minŽe et sÕen va courir des bordŽes ˆ trois ou quatre cents mtres au-delˆ, dans le dŽtroit. Sur le rivage, silence absolu : les habitants ont ŽmigrŽ en masse, en laissant portes et fentres ouvertes, selon la recommandation, dÕailleurs mŽdiocrement rassurante, du gŽnŽral Newton. Ė deux heures trente-cinq minutes, un coup de canon retentit : encore un quart dÕheure dÕattente ! On compte les minutes. Ė lÕavant du navire, on se pousse, on se presse, toutes les ttes se penchent, tous les regards sont tendus. Ė deux heures cinquante minutes, un lŽger mouvement sÕopre dans les eaux de Hell Gate, un gros nuage jaun‰tre surgit et sՎlve jusquՈ une hauteur de trente ou quarante mtres, pour retomber presque aussit™t. Point de tremblement de terre ; il nÕy a pas de gaz empoisonnŽs, ˆ peine un lŽger bruit. La dynamite a fait sa besogne, rien de plus, et, comme on a pu sÕen assurer bient™t par
les sondages, rien de moins. LÕopŽration a merveilleusement rŽussi. Nous traversons, quelques minutes plus tard, le lieu de lÕexplosion : rien dÕinusitŽ ne sÕy prŽsente aux regards, sauf une masse de poutres brisŽes provenant des galeries que la dynamite vient de faire sauter. Sur le rivage se presse une foule curieuse et bruyante, des centaines de barques se promnent au milieu des dŽbris ; nous longeons de nouveau lՔle de Blackwell et nous croisons encore une fois le bizarre dŽfilŽ des habitants du
Lunatic Asylum qui regagnent leurs cellules. Nous nÕapercevons pas le respectable M. Dodge. Hourra pour le gŽnŽral Newton !

Le lendemain soir, je pars pour Boston par le splendide steamer le Bristol, aussi vaste, aussi confortable que le Robert-E.-Lee, et plus magnifiquement dŽcorŽ encore sÕil est possible. On franchit la passe de Hell Gate, maintenant accessible mme aux bateaux transatlantiques ; on traverse le dŽtroit qui sŽpare Long-Island du continent, et le lendemain matin on aborde ˆ FallÕriver, dÕo le chemin de fer nous amne en deux heures ˆ Boston ; en tout quatorze heures qui se rŽduisent ˆ sept quand on prŽfre la voie de terre, car il y a partout, en ce bienheureux pays, abondance et mme surabondance de moyens de transport. Boston est la ville savante des ƒtats-Unis, et jÕy suis venu principalement dans lÕintention de visiter ses bibliothques, ses musŽes et ses Žtablissements dՎducation. Un car me conduit en moins dÕune heure ˆ Cambridge, presque un faubourg de Boston, o se trouve la cŽlbre UniversitŽ de Harvard.

Il y a quelques mois, lors du vote de notre loi sur lÕenseignement supŽrieur, quelques amis de la libertŽ dÕenseignement avaient eu lÕidŽe dÕen profiter pour fonder une UniversitŽ ˆ la fois libre et libŽrale. Ń Le parti libŽral, se disaient ces esprits non moins confiants quÕinventifs, est nombreux en France, et il compte dans ses rangs lՎlite de la finance, du commerce et de lÕindustrie. Si nous lui demandons les cinq ou six millions nŽcessaires pour fonder une UniversitŽ, il nous en offrira dix, et nous ne les refuserons point, car cÕest une UniversitŽ modle que nous voulons instituer. Ils avaient dŽjˆ choisi leur emplacement : non pas ˆ Paris mme, mais aux environs, afin dÕunir les avantages hygiŽniques et moraux de la campagne aux ressources que procure le voisinage dÕun grand foyer intellectuel ; ils avaient dressŽ leurs plans avec les devis, et mme ˆ peu prs nommŽ le personnel des directeurs, administrateurs et professeurs. Il ne manquait plus que les millions. Malheureusement, ceux-ci prŽfŽraient encore en ce temps-lˆ les emprunts ha•tiens ou turcs. LÕUniversitŽ libre et libŽrale demeura donc ˆ lՎtat de rve. Eh bien ! ce rve, je lÕai trouvŽ rŽalisŽ ˆ Cambridge. LÕUniversitŽ de Harvard est ˆ la fois libre et libŽrale, et les millions ne lui manquent point. Elle possŽdait, le 31 dŽcembre 1875, outre ses Žtablissements et son matŽriel dÕinstruction ŽvaluŽ ˆ trois millions de dollars, une somme nette et liquide de 3 139 217 dollars 99 cents, placŽs en fonds des ƒtats-Unis, en actions et obligations de chemins de fer, de mines, de manufactures, en avances ˆ dÕautres Žtablissements dÕinstruction quÕelle a commanditŽs, etc., etc., ayant rapportŽ, dans lÕannŽe, 146 597 dollars 39 cents. En joignant ˆ ce revenu les rŽtributions des Žtudiants, les dons et ressources extraordinaires, on arrive ˆ un total de recettes de 894 000 dollars, dŽpassant de 70 000 dollars la dŽpense. JÕai ˆ peine besoin dÕajouter que ce capital de 6 millions de dollars, prs de trente millions de francs, qui se trouve investi dans lÕUniversitŽ de Harvard, provient des dons et legs qui lui ont ŽtŽ faits depuis sa fondation. Ce sont des biens de mainmorte, puisquÕil faut appeler les choses par leur nom ; mais cette qualification sinistre ne possde pas ici comme en Europe le pouvoir de terrifier absolument les ‰mes et de clore hermŽtiquement les poches libŽrales. LÕUniversitŽ dÕHarvard est devenue, gr‰ce ˆ la mainmorte, le centre intellectuel le plus actif et le plus vivant des ƒtats-Unis ; elle est visiblement utile ˆ la gŽnŽration prŽsente, et je ne sache personne qui sÕinquite du mal quÕelle pourra faire aux gŽnŽrations futures. Les AmŽricains estiment, non sans raison peut-tre, que les gŽnŽrations futures auront assez dÕesprit pour prendre soin dÕelles-mmes et accommoder ˆ leur usage ou supprimer au besoin les institutions devenues inutiles ou nuisibles. Ė part Memorial Hall, vaste Ždifice en briques qui ressemble ˆ une cathŽdrale gothique, et qui sert pour une moitiŽ de rŽfectoire et pour lÕautre de salle de thŽ‰tre, les b‰timents de lÕUniversitŽ nÕont rien de monumental. Ce Memorial Hall a ŽtŽ b‰ti en commŽmoration de la guerre civile. Les noms des Žlves qui ont succombŽ pour la cause de lÕUnion sont inscrits sur une sŽrie de tables de marbre blanc le long du vestibule. Je doute que les Žtudiants du Sud sÕy promnent avec plaisir, et cette abondance de monuments, ici en lÕhonneur des hŽro•ques dŽfenseurs de lÕUnion, lˆ en mŽmoire des non moins hŽro•ques soldats de la ConfŽdŽration, ne me para”t pas prŽcisŽment propre ˆ effacer les ‰cres et douloureux souvenirs de la guerre civile. Je visite le musŽe o se trouve lÕadmirable collection de poissons de lÕillustre professeur Agassiz, et aprs le musŽe, la bibliothque, dont le personnel est composŽ, pour une bonne part, de jeunes misses. Notez que cette bibliothque est ˆ lÕusage ˆ peu prs exclusif des Žtudiants de lÕUniversitŽ. Mais les jeunes misses de Cambridge sont des personnes savantes et sages ; elles ont ŽtudiŽ le latin, voire mme le grec, et lÕon mÕassure quÕelles nÕont pas dÕautre passion que celle du catalogue. Il est vrai que ce catalogue est une merveille de mŽthode et de clartŽ. Il est distribuŽ dans une sŽrie de tiroirs ˆ portŽe de la main et classŽ par ordre de matires. Voulez-vous Žtudier, par exemple, lÕhistoire de la RŽvolution franaise ; vous ouvrez un tiroir dans la section dÕhistoire et vous y trouvez lisiblement Žcrits sur des cartes juxtaposŽes par ordre alphabŽtique, les noms des auteurs ou la dŽsignation des documents que contient la bibliothque sur cette Žpoque de lÕhistoire de France. Quoi de plus pratique ! Je visite ensuite les Ē dortoirs Č qui ne sont pas des dortoirs, mais de grands corps de b‰timents divisŽs en chambres ou en petits appartements, dont le prix varie de 40 ˆ 100 dollars par an, non meublŽs. La plupart sont couverts de tapis et tout ˆ fait confortables. Les cours, lÕusage des bibliothques, des salons de lecture, etc., cožtent 150 dollars par an ; la nourriture, que les Žtudiants prennent pour la plupart en commun dans le Memorial Hall, 152 dollars ; puis il y a les frais dÕexamen, les livres, etc. ; le tout revenant ˆ cinq ou six cents dollars par an. Au bout de quatre annŽes consacrŽes ˆ lÕinstruction gŽnŽrale, ils entrent dans les collges spŽciaux de lÕUniversitŽ, collge mŽdical et dental, collge de lŽgislation, collge de thŽologie, collge des sciences. On peut toutefois entrer dÕemblŽe dans les collges spŽciaux ; il suffit de deux ans pour obtenir un dipl™me de mŽdecin, de dentiste ou dÕavocat, et, dans ce pays o lÕon est gŽnŽralement pressŽ de faire de lÕargent, cÕest le cas le plus frŽquent. Le collge mŽdical de lÕUniversitŽ a ŽtŽ installŽ ˆ Boston mme, ˆ proximitŽ des h™pitaux ; les autres collges sont ˆ Cambridge. LÕUniversitŽ proprement dite compte une cinquantaine de professeurs, dÕassistants et de tuteurs Ń les professeurs payŽs ˆ raison de 4 000 dollars par an Ń, et environ 800 Žlves. Elle en aurait probablement davantage si elle Žtait en meilleure odeur auprs du monde dŽvot ; mais cÕest une UniversitŽ libŽrale et la•que : les matires religieuses sont laissŽes en dehors de lÕenseignement gŽnŽral, et ni les professeurs ni les Žlves ne sont astreints ˆ la pratique rŽgulire dÕun culte. Les Žglises ne manquent pas toutefois dans le voisinage, et elles sont convenablement frŽquentŽes le dimanche. Il y a des SociŽtŽs dՎtudiants o ceux-ci se dŽlassent en faisant de la musique et de la gymnastique, et aux environs de cet atelier de la science sՎlvent, au milieu des jardins, les paisibles habitations des professeurs, remplies de vieux livres et dÕobjets dÕart authentiques.

RentrŽ ˆ Boston, je vais visiter lÕAthenaeum, autre fondation particulire dont la bibliothque de 80 000 volumes et les collections de journaux sont ˆ la disposition du public, et la Bibliothque de Boston, qui possde une des collections les plus compltes des Žditions de Shakespeare et des commentaires sur les Ļuvres du grand pote anglais ; il y en a bien 5 000 volumes. LÕadministration de la Bibliothque a fait dernirement un coup dՃtat que les respectables Dodges du Massachussetts ne lui ont pas encore pardonnŽ : elle a dŽcidŽ quÕune de ses salles de lecture serait ouverte le dimanche, et, jusquՈ prŽsent du moins, cet acte de scandaleuse immoralitŽ nÕa pas attirŽ sur Boston le feu dŽvorant de Sodome et de Gomorrhe. Inutile de dire quՈ lÕAthen¾um et ˆ la Bibliothque de Boston comme ˆ Harvard, le personnel se compose en majoritŽ dÕagrŽables et laborieuses misses. Elles sont en majoritŽ aussi dans lÕenseignement primaire et mme secondaire ; enfin, dans un GirlsÕ high school, Žcole supŽrieure de filles de West Newton street, dont les portes me sont gracieusement ouvertes, le personnel enseignant se compose de 20 dames et dÕun seul homme. Cet Žtablissement contient 500 ˆ 600 Žlves de 14 ˆ 20 ans, et son programme est des plus Žtendus : il comprend le latin, le grec, le franais, lÕallemand, la physique, la chimie, la gŽographie, la trigonomŽtrie, lÕalgbre et la photographie, sans parler de la rhŽtorique et de lՎthique. Je nÕy trouve rien ˆ redire ; seulement je constate que les dames amŽricaines savent trs mal les langues vivantes, lÕanglais seul exceptŽ, et peut-tre trouveraient-elles plus de profit et mme dÕagrŽment ˆ savoir un peu mieux le franais ou lÕallemand, dussent-elles nŽgliger le latin avec le grec. Ce nÕest pas leur avis cependant, et je ne trouvais pas, je lÕavoue, grand chose ˆ rŽpondre ˆ cet argument ad hominem que me poussait une aimable Philaminte de Boston : Ń Pourquoi enseigne-t-on les langues mortes aux enfants du sexe masculin ? Parce quÕon a reconnu quÕaucune Žtude nÕest plus propre ˆ dŽvelopper leur esprit. Eh bien ! serait-il juste de refuser aux femmes lÕusage de cet instrument supŽrieur de culture et de civilisation ? Ne trouveriez-vous pas choquant quÕon nous interd”t lÕaccs des chemins de fer ou lÕusage du tŽlŽgraphe ? De deux choses lÕune : ou il faut enseigner le latin et le grec aux deux sexes, ou il faut ne les enseigner ˆ personne. Ń LÕargument nՎtait-il pas sans rŽplique ? Ń Je reviens ˆ la GirlsÕ high school de West Newton street. LÕinstruction y est gratuite comme dans toutes les Žcoles publiques : riches et pauvres y sont confondus ; la couleur mme nÕest pas une cause dÕexclusion, et jÕaperois avec plaisir une jolie mul‰tresse dans ce blanc troupeau. Le laboratoire de chimie est dirigŽ par une Ē miss Č ; et cÕest une autre miss, terriblement maigre et nerveuse celle-ci, qui enseigne la gymnastique. On reconna”t gŽnŽralement aux femmes une aptitude particulire pour lÕenseignement, et on les prŽfre encore aux hommes pour un autre motif : cÕest quÕelles cožtent moins cher. Les professeurs fŽminins de la GirlÕs high school sont payŽs ˆ raison de 800 ˆ 1 200 dollars seulement ; des professeurs du sexe masculin cožteraient le double. Cependant, cette prŽfŽrence provoque des jalousies, et dans lՃtat de New York, par exemple, o lÕon compte 2 500 professeurs fŽminins sur 300 masculins, un certain M. Fuller vient de commencer une campagne en rgle contre lÕinvasion fŽminine de lÕenseignement. Ce M. Fuller est un tacticien redoutable, et il procde avec une habiletŽ vraiment machiavŽlique. Il sÕest bien gardŽ de demander quÕon diminu‰t la part des femmes dans lՎducation publique. Ė Dieu ne plaise ! Seulement, il est dÕavis quÕil existe une incompatibilitŽ naturelle entre les devoirs de la maternitŽ et les fonctions de lÕenseignement, et il demande, en consŽquence, que les professeurs fŽminins soient tenus de rester cŽlibataires. Ē JÕestime, disait-il dans une sŽance rŽcente du Bureau dՎducation, quÕon doit raisonnablement sÕattendre ˆ ce quÕune femme mariŽe soit obligŽe chaque annŽe de sÕabsenter de lՎcole pendant trois mois ; de plus, dans les mois suivants, lÕaccomplissement de ses devoirs maternels ne peut manquer de prŽsenter des inconvŽnients sŽrieux dans les salles de classes. En ce moment, la situation est encore tolŽrable, parce que les dames professeurs sont peu nombreuses ; mais elles tendent ˆ se multiplier, et nous sommes exposŽs ˆ voir avant peu nos Žcoles remplies de femmes mariŽes. Non seulement lÕenseignement en souffrira, mais Ń et cÕest ici quÕappara”t dans toute sa noirceur le machiavŽlisme de cet ennemi de lÕenseignement fŽminin Ń mais les femmes mariŽes tiendront la place des nombreuses et intŽressantes jeunes filles qui ont besoin de se crŽer une position sociale. De deux choses lÕune : ou une femme professeur doit Žpouser un homme capable de pourvoir ˆ son entretien, ou elle ne doit pas se marier. Č Il est certain quÕen renvoyant les femmes mariŽes on fera de la place aux jeunes filles, mais lÕobligation dÕobserver la loi rigide du cŽlibat sous peine de destitution nՎcartera-t-elle pas les jeunes filles de la carrire de lÕenseignement ? Les moins Žnergiques et les moins capables se rŽsigneront seules ˆ subir cette Ē servitude Č, et alors, en prŽsence de lÕinsuffisance intellectuelle et morale du personnel fŽminin, ne faudra-t-il pas ouvrir ˆ deux battants les portes de lÕenseignement ˆ la horde masculine ? Le comitŽ nÕa pas admis les conclusions de ce perfide et doucereux ennemi des femmes professeurs, mais il a laissŽ la question en suspens, et cÕest un gros point noir ˆ lÕhorizon de lÕenseignement fŽminin.

Le vieux Boston se compose dÕun rŽseau de rues tortueuses o se concentre le mouvement des affaires ; mais la ville est en train de sՎtendre indŽfiniment au-delˆ des Commons, magnifique parc qui sŽpare les vieux quartiers des quartiers neufs. On sÕaperoit, ˆ une foule dÕindices caractŽristiques, quÕon se trouve dans un foyer de richesses dŽjˆ ancien, et o toutes choses ont acquis un degrŽ de stabilitŽ quÕelles nÕont pas ailleurs. Les gares des chemins de fer, si nŽgligŽes aux ƒtats-Unis, sont vastes, commodes et ŽlŽgamment dŽcorŽes ; les cars sont propres, les rues sont presque pavŽes ; on rencontre ˆ chaque pas non seulement des Žglises, cela va sans dire, mais des magasins de vieux livres et dÕobjets dÕart. Parmi les Žglises, en voici une, Old South, qui est toute tapissŽe dÕimmenses pancartes dÕo sՎchappent des cris dÕindignation et des appels vŽhŽments au patriotisme des Bostonnais. Old South est sur lÕemplacement dŽsignŽ dÕune rue nouvelle, et lÕon doit dŽmolir prochainement ce vŽnŽrable dŽbris du vieux Boston. Il sÕagit dÕempcher cette profanation et de sauver Old South des atteintes des Vandales. Ń Il y a un sicle, disent les affiches, un incendie qui venait de dŽtruire le quartier des affaires sÕest arrtŽ devant Old South, ce qui prouve que Dieu avait encore ses desseins sur cette Žglise. Ń NapolŽon lui-mme, dit une seconde affiche, a fait exŽcuter un dŽtour ˆ la route du Simplon afin de respecter un arbre mentionnŽ dans les Commentaires de CŽsar. Serez-vous moins respectueux pour une Žglise remplie des souvenirs de votre passŽ, que NapolŽon ne lÕa ŽtŽ pour les Commentaires de CŽsar ? Une troisime affiche adresse un appel suprme aux hommes et aux femmes du Massachussetts pour les conjurer dՎpargner cette souillure ineffaable ˆ lÕhonneur de Boston. Un tronc entourŽ de drapeaux est placŽ ˆ lÕentrŽe de lՎdifice, et les passants qui ont la religion des souvenirs sont invitŽs ˆ contribuer au salut Old South en y dŽposant leur offrande. Un bon nombre rŽpond ˆ lÕappel, et il est permis dÕespŽrer quÕOld South Ń entre nous, une assez vilaine masure Ń Žchappera ˆ la rage impie des Vandales. Voici encore dÕautres affiches qui offrent aux amateurs des arts et des plaisirs de lÕesprit les attractions les plus variŽes. Devant la galerie de Bramart, o sՎtale, par parenthse, un superbe portrait de BŽranger, on annonce que la merveilleuse Barque de ClŽop‰tre, de Henri Picou, sera encore visible pendant trois jours. Plus loin, ce sont les portraits juxtaposŽs du cŽlbre acteur Sothern, en ce moment de passage ˆ Boston, et du pasteur Murray, de lՃglise dÕAngleterre, qui prononcera incessamment son premier sermon ˆ Music Hall. Ė Tremont Temple, cÕest une sŽrie de lectures et de concerts portant en vedette les noms les plus attractifs ; en tte appara”t le cŽlbre homme dՃtat irlandais John OÕConnor Power, membre du Parlement anglais, suivi du pasteur Lorimer et du fameux humoriste E.-M. Barley, plus connu sous le nom du nouvelliste de Dambury. Cependant il nÕest pas permis ˆ tout le monde dÕaller ˆ Corinthe ; ne figure pas qui veut sur les affiches de Tremont Temple et de Music Hall : la fameuse mistress Woodhull en sait quelque chose.

Pendant mon sŽjour ˆ Boston, mistress Woodhull, lÕap™tre le plus notable de lՎmancipation des femmes, y Žtait venue pour ouvrir une sŽrie de confŽrences sur le Ē corps humain, temple de la DivinitŽ Č ; mais, qui le croirait ? toutes les salles lui Žtaient demeurŽes fermŽes. En vain un de ses admirateurs, dans une lettre adressŽe au Boston Daily Globe, sՎtait-il efforcŽ de la justifier de lÕaccusation dÕavoir prchŽ le Ē libre amour Č ; rien nÕa pu vaincre lÕintolŽrante obstination des propriŽtaires bostonnais, et la pauvre mistress Woodhull a ŽtŽ obligŽe de rapporter ˆ New York son Ē temple de la DivinitŽ. Č Ė ce propos, je ferai remarquer que les excentricitŽs religieuses, morales et autres, nÕont pas aux ƒtats-Unis lÕimportance quÕon sÕest plu ˆ leur attribuer, sur la foi de certains Žcrivains ˆ sensation, M. Hepworth Dixon entre autres. Elles nÕy trouvent aucune saveur auprs de la masse du public, et souvent mme aucune tolŽrance. On ne les supporte gure quՈ la condition de les ignorer ; les persŽcutions auxquelles les Mormons ont ŽtŽ et sont encore en butte, pour avoir adaptŽ ˆ la Bible un article du Coran, en fourniraient au besoin la preuve. Il sÕest crŽŽ en Russie, par exemple, sous le rŽgime de lÕautocratie politique et du monopole religieux le plus absolu, des sectes autrement immorales et anti-sociales que celles auxquelles la libertŽ politique et religieuse a donnŽ naissance dans lÕUnion amŽricaine. Il nÕy a point de nihilistes aux ƒtats-Unis, et jÕy ai mme cherchŽ en vain un journal socialiste. Quant aux Revivals et aux Camp Meetings, ces plerinages mŽthodistes ressemblent singulirement aux n™tres, et les free lovers eux-mmes sont des agneaux sans tache auprs des affreux skopsi. Ce nÕest pas ici le pays des rves, et, si lÕexcentricitŽ nÕy fait pas dŽfaut, elle se garde bien de se dŽpenser en utopies Ē qui ne paient pas Č. Elle a, comme tout le reste, un cachet pratique. Elle sÕest mise au service des dentistes et des marchands de pilules ; elle rŽdige des prospectus et des affiches, et elle en tire plus de dollars que la ThŽorie des quatre mouvements et le Nouveau Christianisme nÕont rapportŽ de centimes ˆ Fourier et ˆ Saint-Simon.

Le soir, les dŽlassements ne manquent pas, surtout en ce moment dÕagitation Žlectorale. JÕai le choix entre une douzaine de meetings, dŽmocrates ou rŽpublicains, et trois ou quatre thŽ‰tres. Dans Harvard square, il y aura un flag raising (plantation dÕun drapeau) rŽpublicain. Le bataillon des cadets de Hayes et Wheeler sera prŽsent, suivant la promesse de lÕaffiche, dans ses uniformes neufs, et des orateurs de premier ordre se feront entendre au Lyceum Hall. Les dŽmocrates, renchŽrissant encore sur leurs adversaires, auront deux flag raising, une procession avec des torches, et un mass meeting sous les auspices du Tilden Reform Club. Dans le voisinage, les rŽpublicains de Taunton annoncent une Ē campagne de drapeaux Č qui dŽfiera toute concurrence. Leur drapeau est le plus grand qui existe dans lՃtat de Massachussetts : il ne mesure pas moins de 42 pieds sur 35. Deux m‰ts de 60 pieds de haut seront ŽrigŽs, lÕun en face de Machinist Bank, lÕautre au coin du square, et rŽunis par une corde ˆ laquelle sera attachŽe la bannire. Il y aura une procession aux torches de cent cavaliers et une infanterie considŽrable. Enfin les prohibitionnistes (ap™tres de la tempŽrance) et les partisans du suffrage des femmes tiendront un meeting ˆ Lower Hall dans le but dÕorganiser un club pour la campagne prŽsidentielle. DÕun autre c™tŽ, voici les affiches non moins remplies de promesses du Boston Theater, du Boston Museum, du Globe Theater, du Howard Atheneum et des Little MacÕs California Minstrels. Je me laisse sŽduire par la splendide affiche jaune du Boston Museum. Deux pices nouvelles, les derniers grands succs de Paris et de Londres, constituant ensemble une attraction of exceptionnal brilliancy, y sont offertes tous les jours, et mme deux fois par jour, le mercredi et le samedi, au public de cet heureux thŽ‰tre. LÕune, lÕIndian Summer, lՃtŽ indien, est tirŽe de la comedietta, lՃtŽ de la Saint-Martin, de MM. Meilhac et HalŽvy, dramatisŽe par un gentleman de cette ville ; lÕautre, Wanted a divorce (On demande un divorce) est empruntŽe au Procs Vauradieux, de MM. Delacour et Hennequin, dont une traduction a obtenu rŽcemment un immense succs ˆ Londres, sous ce titre : le Grand Cas de divorce ! et qui a ŽtŽ expressŽment dramatisŽe pour le Boston Museum par Fred. Williams esq., avec des scnes nouvelles appropriŽes au sujet par Glissing. Ń Acte 1er : Une consultation lŽgale, en prŽsence dÕune belle-mre. Ń Acte 2 : Incidents judiciaires inattendus. Ń Acte 3 : Triomphe de lՎloquence du barreau. Trois causes gagnŽes, une belle-mre perdue, et tout le monde heureux ! Every body made happy.

 

Combinaison charmante !

GaitŽ dŽlirante !

Applaudissements frŽnŽtiques !

 

Comment rŽsister ˆ une affiche aussi sŽduisante ?

JÕentre donc. Au guichet, on me montre le plan de la salle : toutes les places sont numŽrotŽes. On me donne pour la modique somme dÕun dollar une excellente stalle dÕorchestre. La salle est complŽtement dŽpourvue dՎlŽgance ; en revanche, on y est fort ˆ son aise. En France, nous avons presque partout dans nos thŽ‰tres du luxe sans confort ; en AmŽrique, on a du confort sans luxe. On arrive ˆ sa place par des allŽes spacieuses ; les bancs sont convenablement espacŽs ; enfin, les billets numŽrotŽs se vendant avec les tickets des chemins de fer et des bateaux ˆ vapeur dans les principaux offices, on nÕest pas rŽduit ˆ faire queue. Que voulez-vous ? En France, cÕest une vŽritŽ administrative consacrŽe par lÕexpŽrience des sicles que Ē le public aime ˆ tre gnŽ Č ; en consŽquence, partout, dans les bureaux des administrations publiques, aux gares des chemins de fer, aux stations des omnibus, aux guichets des thŽ‰tres, on lui prend son temps, on le rŽglemente, on le gne sans le moindre scrupule. En AmŽrique, au contraire, o cÕest une vŽritŽ non moins bien Žtablie que Ē le public aime ˆ tre ˆ son aise Č, on sՎvertue ˆ le traiter suivant ses gožts, et cÕest pourquoi on ne sait pas ce que cÕest que dÕattendre un car ou un omnibus, dՐtre expulsŽ des compartiments rŽservŽs dÕune gare ou insŽrŽ dans une queue. Au premier abord, cela gne un peu les voyageurs franais de nՐtre pas gnŽs, mais ˆ la longue ils sÕy accoutument et ne se plaignent plus quÕavec modŽration dÕun Žtat de choses si peu conforme ˆ leurs habitudes.

La salle du Boston Museum est comble, et la troupe nÕest vraiment pas trop mauvaise. LÕIndian Summer nÕa peut-tre pas ŽtŽ suffisamment dramatisŽ par le gentleman de cette ville, et il laisse le public froid. En revanche, On demande un divorce est enlevŽ avec entrain : Fauvinard Ń on prononce Vauvenard Ń, Gatinet et Tardivaud obtiennent un succs de fou rire. On pourrait reprocher aux acteurs bostonnais dՎmailler leur dialogue dÕun trop grand nombre de : No, Mossier, et de Mon DiŽ, Madam ! Mais le lieu de la scne est ˆ Paris, et il faut bien faire un peu de couleur locale. RentrŽ ˆ Tremont house, je trouve Ń pour la premire fois dans un h™tel amŽricain Ń une bible sur ma table. Cela me fait souvenir que Boston a ŽtŽ pendant longtemps le foyer ardent du protestantisme et le sanctuaire des mĻurs puritaines. On y bržlait jadis les papistes, et on y marquait les adultres dÕune lettre rouge. Le Procs Vauradieux a pŽnŽtrŽ, hŽlas ! dans ce sanctuaire, et les flammes de ce foyer ne bržlent plus personne. Les passions religieuses se sont attiŽdies, sinon Žteintes. Ce nÕest plus quÕun ŽtŽ de la Saint-Martin.

 


 

XX. LES MEETINGS Ń LE PARTI DES GREENBACKS Ń LES COURS DE JUSTICE Ń LA PRISON DES TOMBES

 

New York, le 29 septembre 1876.

 

 

Ė New York comme ˆ Boston, les deux partis en prŽsence dŽploient une activitŽ de plus en plus fŽbrile ; ˆ chaque pas, dÕimmenses bannires suspendues en travers de la rue signalent le voisinage dÕun Ē Campaign Club Č rŽpublicain ou dŽmocrate. Le plus souvent, les portraits des candidats rivaux, Hayes et Wheeler, Tilden et Hendricks, sont photographiŽs sur la bannire ; dans les magasins de Political goods, marchandises politiques, o lÕon peut se procurer des uniformes de fantassins et de cavaliers, chemises rouges ou bleues, manteaux vŽnitiens, toques ou casques emplumŽs, casquettes de jockeys, torches brevetŽes, etc., etc., les images de Hayes et Tilden sont fraternellement accouplŽes, ou simplement sŽparŽes par une belle femme en costume grec, qui les enveloppe, avec une sollicitude impartiale, dans les replis du drapeau ŽtoilŽ. Le soir, on nÕa que le choix des meetings avec ou sans processions et flag raising. La fivre Žlectorale a gagnŽ le paisible Brooklyn lui-mme, cette Ē chambre ˆ coucher de New York Č, comme le nomment familirement ses voisins. JÕassiste, ˆ lÕAcadŽmie de musique de Brooklyn, ˆ un double meeting dŽmocrate : lÕun dans la salle, o se pressent 3 000 ˆ 4 000 personnes ; lÕautre dans la rue, o lÕaffluence nÕest pas moindre. Les orateurs les plus notables, le sŽnateur Bayard entre autres, se font entendre dans la salle ; mais le spectacle est plus animŽ au dehors. Il nÕy a pourtant ni procession ni flag raising. CÕest un meeting sŽrieux.

Une baraque en planches, avec estrade, a ŽtŽ ŽlevŽe au milieu de la rue. LÕestrade est occupŽe par un bureau composŽ de diverses notabilitŽs ; derrire est installŽ un orchestre, avec une grosse caisse majestueuse ; non seulement la scne est ŽclairŽe ˆ giorno par des becs de gaz, des torches et des feux du Bengale, mais un Tildeniste enthousiaste a eu lÕinspiration ingŽnieuse et brillante de dresser juste en face de lÕestrade un phare Žlectrique. Les orateurs, qui se succdent de quart dÕheure en quart dÕheure, projettent de leur c™tŽ des torrents de lumire sur les questions ˆ lÕordre du jour, et, aprs chaque discours, lÕorchestre lance ses fusŽes de notes Žclatantes. Le lendemain, le compte rendu de cette manifestation imposante remplissait six colonnes en petit texte du Brooklyn Eagle. Cependant on ne saurait contenter tout le monde. Des journaux qui se piquent dÕimpartialitŽ et de modŽration, tels que le New York Herald et la Tribune, trouvent quelque chose ˆ reprendre, mme dans ces meetings sŽrieux. Ils accusent les orateurs de chercher ˆ passionner la foule plut™t quՈ lՎclairer ; ils reprochent aux dŽmocrates dÕabuser des personnalitŽs et de se servir trop souvent des expressions peu parlementaires de concussionnaires et de voleurs ; ils sont dÕavis, dÕun autre c™tŽ, que les rŽpublicains ont le plus grand tort dÕagiter la chemise sanglante, the bloodyshirt ; autrement dit, de renouveler les souvenirs de la guerre civile et dÕemployer trop volontiers les qualificatifs peu fraternels de traitres et dÕassassins. Ces feuilles sages conseillent aux orateurs des deux partis dÕabandonner les controverses irritantes et de renoncer aux expressions offensantes pour discuter dÕune manire calme et approfondie les questions politiques, Žconomiques, financires et administratives ˆ lÕordre du jour. ƒvidemment, le conseil est bon ; mais est-il bien facile ˆ suivre ? La mise en scne des meetings amŽricains nÕest pas prŽcisŽment celle dÕune AcadŽmie des sciences morales et politiques, et il faut bien que lՎloquence se monte, dans ces assemblŽes populaires, au diapason de lՎclairage et de la musique.

JusquՈ prŽsent, les chances des candidats rivaux paraissent se balancer, et les politiciens les plus expŽrimentŽs eux-mmes nÕosent sÕaventurer ˆ prŽdire qui lÕemportera, de Tilden ou de Hayes. En attendant, voici venir un troisime parti et un troisime candidat, le parti des Greenbacks, qui porte ˆ la prŽsidence M. Peter Cooper, un philanthrope ŽmŽrite, fondateur du Cooper Institute, et ˆ la vice-prŽsidence, M. Cary, de lÕOhio. Le parti des Greenbacks sÕest constituŽ, comme lÕindique son titre, pour conserver et perpŽtuer le rŽgime du papier-monnaie ; il est inflationniste, ce qui signifie quÕau lieu de rŽduire la quantitŽ du papier en circulation, il se propose de lÕaugmenter, en vue de faire rena”tre lÕactivitŽ industrielle et commerciale. Il y a passablement dÕinflationnistes dans les ƒtats de lÕOuest : les uns dŽmocrates, les autres rŽpublicains. Il sÕagit dÕen faire un parti indŽpendant, et cÕest ˆ quoi travaillent activement M. Peter Cooper et ses amis. Ils ont tenu, dans ce but, une premire Convention ˆ Indianapolis le 17 mai, et ils viennent dÕen tenir une seconde le 26 septembre ˆ Albany. Ils ne sÕappliquent pas moins que leurs concurrents, dŽmocrates ou rŽpublicains, ˆ soigner la mise en scne. Ė New York, leur quartier gŽnŽral, situŽ au coin de Chatham street, chez un chapelier, est dŽcorŽ dÕune immense pancarte avec cette inscription caractŽristique : Ē Si vous voulez le travail et lÕabondance, votez pour Peter Cooper ; si vous voulez le ch™mage et lՎmeute, votez pour Hayes ou pour Tilden. Č Ė Albany, la salle o se tenait la Convention Žtait ornŽe dÕimages et dÕemblmes non moins propres ˆ frapper les esprits et ˆ conquŽrir les votes. Sur le devant de lՎdifice Žtait suspendu un Žnorme tableau qui reprŽsentait dÕun c™tŽ le Diable conduisant une lourde charrette tra”nŽe par Grant et Tilden, tandis que, de lÕautre c™tŽ, on voyait un boa monstrueux, ouvrant une gueule Žnorme pour avaler Peter Cooper, lequel se tenait majestueux et impassible sur une plate-forme de greenbacks. Les 150 dŽlŽguŽs environ qui composaient la Convention Žtaient dŽcorŽs de larges rubans avec cette inscription : Ē Candidats du Centennial, Cooper et Carry. Č Quelques-uns y avaient ajoutŽ un emblme plus significatif encore en cousant sur leur habit un billet dÕun dollar. Aprs les discours et les rŽsolutions de rigueur, la Convention a nommŽ un Ē ComitŽ central Č, et entendu la lecture dÕune lettre dÕacceptation de M. Peter Cooper. Dans cette lettre-manifeste, le candidat des Greenbacks se plaint de ce que la circulation du papier-monnaie a ŽtŽ rŽduite de 58 dollars par tte ˆ 15 depuis la fin de la guerre ; il attribue ˆ cette Ē contraction Č de la circulation la crise dont souffre actuellement lÕindustrie amŽricaine, et il se prŽsente aux suffrages des Žlecteurs comme le champion de la monnaie du peuple et des vŽritables principes dÕune saine Žconomie financire. Les greenbackers reconnaissent toutefois quÕils nÕont pas la certitude de lÕemporter dans lՎlection actuelle Ń lՎducation financire et monŽtaire du public nՎtant pas encore assez avancŽe ; mais ils sont le parti de lÕavenir, et, sÕils Žchouent cette annŽe, ils sont assurŽs de vaincre en 1880.

Je nÕai pas, malheureusement, le loisir nŽcessaire pour Žtudier dÕune manire approfondie le manifeste de M. Peter Cooper et me rendre compte des chances du parti des Greenbacks. Il ne me reste plus que deux jours ˆ passer ˆ New York, et je les consacre de prŽfŽrence ˆ visiter les cours de justice, les prisons et les journaux. La Cour de justice de New York, situŽe en face du Post-Office, a ŽtŽ construite par le plus illustre voleur de lÕUnion, le fameux Tweed, que lÕEspagne, o il sՎtait rŽfugiŽ aprs son Žvasion, vient de restituer aux ƒtats-Unis, et il a fait Ļuvre de connaisseur : cÕest un b‰timent spacieux et confortable ; les salles sont vastes et bien aŽrŽes ; il nÕy a pas de couloirs tortueux et infects ; et les accusŽs que je vois descendre de la voiture cellulaire, quoique un peu gnŽs dans leurs allures par les menottes qui les encha”nent deux ˆ deux, montent facilement lÕescalier en fer par lequel ils arrivent ˆ la salle du recorder. LÕamŽnagement de cette salle ne diffre pas sensiblement de celui de nos tribunaux, si ce nÕest quÕon nÕy remarque aucun emblme religieux ou autre. Le juge ou recorder se tient seul dans une sorte de chaire ; ˆ sa gauche sont les siges du jury ; plus bas se trouve la table du greffier et de ses assistants ; puis vient une balustrade devant laquelle les accusŽs sont amenŽs sous la conduite dÕun gardien sans uniforme, aprs avoir ŽtŽ prŽalablement dŽbarrassŽs de leurs menottes ; derrire eux, une sŽrie de bancs rŽservŽs aux avocats et aux tŽmoins ; enfin, une seconde balustrade o se tient un huissier, toujours sans uniforme ; puis un vaste espace garni de bancs en amphithŽ‰tre pour le public. Absence complte de costumes. Le recorder, en paletot, entre, un chapeau de paille ˆ la main ; les avocats sont en habit du matin ; mais tout le monde sÕest dŽcouvert ˆ lÕentrŽe du juge, et il nÕest pas nŽcessaire dÕimposer silence ˆ lÕauditoire. Je demande ˆ un jeune avocat qui a dŽfendu la veuve et lÕorphelin en Europe et en AmŽrique si cette absence de costume et dÕapparat ne diminue pas le prestige de la justice. Il nÕa pu constater ˆ cet Žgard aucune diffŽrence apprŽciable, et il prŽtend mme que les robes de nos avocats forment avec le costume moderne une dissonance plus bizarre quÕimposante. Le personnel judiciaire pourrait avoir aux ƒtats-Unis une tenue plus sŽvre, mais on nÕy prendrait pas au sŽrieux des costumes datant de la reine ƒlisabeth. Au surplus, on attache peu dÕimportance ˆ la forme, et on sÕefforce de simplifier autant que possible les formalitŽs de tout genre. Il nÕy a point de juge dÕinstruction ; cÕest un jury qui dŽcide, aprs une enqute sommaire, sÕil y a lieu ou non de poursuivre lÕaccusation. On ne fait pas languir les accusŽs en prison ; dÕailleurs, la mise en libertŽ sous caution est admise pour tous les cas, ˆ lÕexception de ceux qui entra”nent la peine capitale. On amne lÕaccusŽ devant le tribunal, et on lui demande sÕil plaide coupable ou non coupable. SÕil y a flagrant dŽlit ou si la culpabilitŽ est Žvidente, lÕaccusŽ plaide presque toujours coupable, et, en ce cas, son affaire est terminŽe en quelques minutes, le juge prononant seul dans tous les cas o la pŽnalitŽ ne dŽpasse pas cinq annŽes. Si lÕaccusŽ plaide non coupable, on procde, quand il y a lieu, ˆ la formation du jury. JÕassiste ˆ lÕappel des jurŽs, qui ont ŽtŽ choisis sur la liste des Žlecteurs par le shŽrif, conjointement avec la municipalitŽ. Ceux qui viennent prendre place sur leurs siges sont, en gŽnŽral, des gentlemen de bonne mine ; ils prtent serment sur la Bible, ˆ lÕexception dÕun seul, qui est exemptŽ de cette formalitŽ en sa qualitŽ dÕisraŽlite. Les accusŽs ont un droit de rŽcusation fort Žtendu ; jÕen ai pu juger dans lÕaffaire qui a occupŽ presque toute la sŽance et dont je ne puis malheureusement parler quÕavec discrŽtion. CÕest une affaire qui aurait certainement exigŽ le huis clos de lÕautre c™tŽ de lÕAtlantique. LÕavocat ayant demandŽ insidieusement ˆ un jurŽ dont la mine ne lui revenait point Ē sÕil avait une mauvaise opinion des gens qui tiennent une maison de tolŽrance Č, et le jurŽ ayant rŽpondu dÕune manire affirmative, lÕavocat a rŽclamŽ sa rŽcusation, par le motif quÕil avait manifestŽ des prŽventions dŽfavorables aux accusŽs, et il a ŽtŽ fait droit ˆ sa demande. On ne met ˆ lÕamende les jurŽs absents que dans le cas o il nÕy a pas assez de jurŽs prŽsents pour remplir les douze siges du jury.

LÕunanimitŽ est nŽcessaire pour la condamnation, ce qui nÕempche pas, au dire de mon cicerone, les tribunaux amŽricains de condamner pour le moins aussi souvent que ceux dÕEurope. Je lui demande encore si le mode de recrutement des juges par le suffrage universel ne prŽsente pas dÕinconvŽnients. Ė son avis, ces inconvŽnients nÕont pas le caractre de gŽnŽralitŽ quÕon leur attribue : les juges jouissant dÕune rŽputation de capacitŽ et dÕhonorabilitŽ sont presque toujours rŽŽlus. Il mÕen cite un qui sige depuis prs de trente ans. Il convient toutefois que les choix sont viciŽs par des influences politiques, surtout quand il sÕagit des magistrats dÕun rang infŽrieur ; mais on hŽsite ˆ confier ˆ des gouverneurs Žlus pour un an ou deux ans au plus la nomination de juges inamovibles. Le jury installŽ, on procde ˆ lÕinterrogatoire des tŽmoins, que lÕon ne croit pas nŽcessaire dÕisoler. Seulement, tout nÕest pas rose dans le mŽtier de tŽmoin, la justice amŽricaine ayant, comme la justice russe, le droit de retenir sous clef les tŽmoins dont la prŽsence lui para”t indispensable. Ce systme a sans doute lÕavantage dÕempcher les tŽmoins de manquer ˆ lÕappel ; en revanche, est-il bien propre ˆ multiplier les tŽmoignages ? Je me souviens dÕavoir assistŽ un jour, ˆ Moscou, ˆ une course dŽsordonnŽe istvochicks (conducteurs de tra”neaux) fuyant dans toutes les directions comme si le diable avait ŽtŽ ˆ leurs trousses. Un crime venait dՐtre commis auprs de leur station, et ils redoutaient, non sans raison, dՐtre obligŽs dÕaller attendre en prison, ˆ titre de tŽmoins, le jugement du coupable. Il est permis de croire que ces braves gens auraient ŽtŽ moins prompts ˆ dŽrober leur tŽmoignage ˆ la justice sÕils avaient eu en perspective une indemnitŽ au lieu dÕune arrestation.

Les tŽmoins qui dŽfilent sous mes yeux, tous du sexe fŽminin, sont interrogŽs contradictoirement par un jeune substitut vtu dÕun ŽlŽgant paletot bleu et par lÕavocat des accusŽs ; le juge rŽsume brivement lÕaccusation ; lÕavocat fait un court plaidoyer ; le jury se retire et rend, au bout dÕun quart dÕheure, un verdict de culpabilitŽ ; le juge prend de nouveau la parole : il dŽclare quÕen considŽrant les horribles rŽvŽlations qui se sont produites dans cette cause, il sՎtonne que le Tout-Puissant nÕait pas encore fait subir ˆ la ville de New York le sort de Sodome et de Gomorrhe pour la punir de ses dŽbauches et de ses iniquitŽs, aprs quoi il prononce la sentence. Les accusŽs, un homme et une femme, sont condamnŽs ˆ une annŽe de hard labor (travail dur) et ˆ une amende de 250 dollars, pour avoir tenu une disorderly house. Jugement sŽvre, mais qui nÕempchera pas les disorderly houses de continuer leur commerce ˆ la condition assez facile ˆ remplir, ˆ New York du moins, de rester en bons termes avec les autoritŽs. En sortant de la cour nous passons par une salle des Pas Perdus inachevŽe, on nÕa pas laissŽ ˆ ce pauvre Tweed le temps de la terminer. Un bureau tŽlŽgraphique y est installŽ ˆ lÕusage des avocats et du personnel judiciaire. Mon cicerone expŽdie une dŽpche ˆ son Office et il reoit la rŽponse en moins de cinq minutes.

Le lendemain matin, je vais visiter les Tombes, massive prison, en style pseudo-Žgyptien, o lÕon enferme les accusŽs, et dÕo les condamnŽs sont dirigŽs sur les autres Žtablissements pŽnitentiaires, ˆ lÕexception des condamnŽs ˆ mort, que lÕon pend dans la cour. Un tribunal de police est annexŽ ˆ la prison. Les policemen de service amnent tous les matins devant le juge leur rŽcolte de la nuit. CÕest le dŽversoir des Žgouts de New York. Les pouvoirs de ce juge sont trs Žtendus : il peut condamner ˆ un an de prison et ˆ 250 dollars dÕamende ; il peut encore imposer une caution jusquՈ concurrence de 1 000 dollars. Ń Les prŽvenus sont, pour la plupart, des ivrognes, des perturbateurs nocturnes, de jeunes vagabonds et des femmes de mauvaise vie. Chaque policeman amne ses clients ˆ la barre, prte serment sur la Bible et expose lÕaffaire en deux mots. Voici deux enfants de dix ˆ douze ans qui ont volŽ du chocolat et des mouchoirs aux Žtalages : ils sont envoyŽs dans une maison de correction jusquՈ leur majoritŽ. Voici un dŽfilŽ dÕivrognes : ceux qui comparaissent pour la premire fois devant le juge sont renvoyŽs avec une simple rŽprimande ; les autres, en Žtat de rŽcidive, sont punis de dix jours de prison et 10 dollars dÕamende. Ń 1 dollar dÕamende se rachte par un jour de prison. Ń Un mari qui a battu sa femme sans mŽnagements : 15 dollars dÕamende et 300 dollars de caution pendant six mois ; sÕil rŽcidive dans lÕintervalle, sa caution sera confisquŽe. Ń Une prostituŽe qui demande ˆ sÕamender : envoyŽe ˆ lՎtablissement du Bon Pasteur. Ń Une autre prostituŽe, dÕun ‰ge et dÕune figure invraisemblables, 10 dollars. Chaque cause prend en moyenne une minute : exposŽ de lÕaffaire par le policeman, 30 secondes ; tentative infructueuse de justification du prŽvenu, 10 secondes ; jugement avec ou sans admonestation, 20 secondes. La dŽposition du policeman fait loi, et, sur les quarante prŽvenus qui viennent de compara”tre en quarante minutes, pas un seul nÕest renvoyŽ complŽtement absous. Cela sÕappelait autrefois de la justice ˆ la turque, cÕest de la justice ˆ lÕamŽricaine ; la seule diffŽrence, cÕest que le cadi est nommŽ ici par le suffrage universel. Aprs tout, les sentences que je viens dÕentendre prononcer ˆ la vapeur nÕont rien dÕexcessif ; le juge, jÕallais dire le cadi, para”t tre un homme de bon jugement. Mais ne pourrait-il pas accorder ˆ la dŽfense 10 secondes de plus ? Ń On entre dans les Tombes par un guichet fortement grillŽ ; on traverse un jardinet et on se trouve devant un b‰timent rectangulaire ˆ quatre Žtages de cellules. Portes grillŽes ˆ lÕentrŽe de lÕescalier de chaque Žtage. Cellules closes par une grille et une porte en t™le que leurs habitants ferment ˆ volontŽ : la plupart sont entre-b‰illŽes ; lÕintŽrieur des cellules est proprement blanchi ˆ la chaux ; quelques-unes sont ornŽes de photographies : un rŽpublicain y a affichŽ le portrait de Hayes ; un lit en fer, une cruche, des objets de toilette ŽlŽmentaire, aucune mauvaise odeur ; mais la prison Žtant devenue insuffisante, presque toutes les cellules contiennent deux prisonniers. Leurs noms sont Žcrits au-dessus de lÕentrŽe de la cellule. Les noms irlandais dominent. Les jeunes gens de seize ˆ vingt-cinq ans me paraissent malheureusement en majoritŽ, sympt™me peu rassurant pour lÕavenir. Les condamnŽs ˆ mort nÕont pas de cellules spŽciales, mais pour le moment les Tombes nÕen contiennent aucun. Il y a quelques cellules capitonnŽes. La plupart des prisonniers sont en train de lire les journaux ; la seule demande que quelques-uns nous adressent, cÕest de leur donner des timbres-poste. Les visiteurs ne sont pas admis dans le quartier des femmes. En revanche, nous entrons dans une annexe o lÕon enferme les accusŽs de moins de seize ans. Les cellules, Žtroites et humides, sont bien dignes dÕune prison qui porte ce funbre nom de Tombes. Allons-nous-en !

De ces Tombes mornes et silencieuses je passe, sans transition, ˆ ce quÕil y a de plus vivant et de plus bruyant aux ƒtats-Unis, je veux parler des journaux. Il y a ˆ lÕExposition de Philadelphie un b‰timent Ń et ce nÕest pas le plus petit Ń qui leur est exclusivement consacrŽ. Au point de vue du nombre, du tirage, de la masse et de la cŽlŽritŽ des informations, de la quantitŽ des annonces, la presse amŽricaine laisse loin derrire elle la presse europŽenne, et nous aurions, sous ces divers rapports, plus dÕun emprunt ˆ lui faire ; mais une Žtude sur la presse des ƒtats-Unis exigerait un volume, et me voici au bout de mes notes. Ai-je besoin de dire que jÕai reu partout chez mes confrres amŽricains, ˆ New York, ˆ Baltimore, ˆ la Nouvelle-OrlŽans, ˆ Chicago, le plus cordial accueil ? Dans les bureaux du Herald, je traverse une salle o les vingt-cinq reporters ordinaires du journal, sans parler de lÕextraordinaire, exŽcutent ˆ toute vapeur leur besogne quotidienne ; dans la bibliothque, je remarque un casier servant dÕobituaire o sÕaccumulent les matŽriaux propres ˆ composer sur lÕheure, comme les billets dÕenterrement, les notices nŽcrologiques. Ė la Tribune, dont le b‰timent ˆ huit Žtages domine de haut tout le voisinage, lÕadministration occupe le rez-de-chaussŽe, la rŽdaction le septime, et les compositeurs le huitime. Un ascenseur transporte le personnel en quelques minutes de la base au sommet, et une machine pneumatique fait parvenir la copie en quelques secondes des salles de la rŽdaction ˆ lÕatelier des compositeurs. Inutile dÕajouter quÕun tŽlŽgraphe met en communication le bureau du rŽdacteur en chef avec les parties les plus reculŽes du globe. Ė c™tŽ de ces gŽants de la publicitŽ, le Courrier des ƒtats-Unis, le Messager franco-amŽricain et lÕAbeille de la Nouvelle-OrlŽans reprŽsentent honorablement la presse franaise aux ƒtats-Unis. Aux remerciements qui reviennent de droit ˆ mes confrres de la presse, quÕil me soit permis de joindre ceux que je dois aux membres du corps consulaire, dont lÕaccueil hospitalier et les aimables prŽvenances mÕont fait si souvent retrouver sinon Paris Ń notre Žminent et spirituel collaborateur M. Laboulaye lui-mme ne lÕy retrouverait plus Ń du moins la France en AmŽrique.

 

 


 

XXI. LE RETOUR

 

Ė bord du Labrador, 

30 septembre-11 octobre 1876.

 

 

Je mÕembarque le 30 septembre, ˆ trois heures, sur le Labrador, capitaine Sanglier, de la Compagnie gŽnŽrale transatlantique, et le temps ne me manque pas pour dŽbrouiller et rŽsumer les impressions passablement mlŽes et confuses que me laisse un sŽjour de trois mois de lÕautre c™tŽ de lÕAtlantique. Si lÕon veut porter un jugement impartial sur le peuple amŽricain, il faut naturellement tenir compte des ŽlŽments qui le composent, de lÕinfluence que ces ŽlŽments si divers exercent les uns sur les autres, et du milieu o ils se dŽveloppent. LՎmigration europŽenne, qui a principalement contribuŽ ˆ peupler lÕAmŽrique du Nord, y a implantŽ les rejetons les plus vigoureux des populations actives et industrieuses de notre zone tempŽrŽe, Anglais, ƒcossais, Franais, Hollandais, auxquels sont venus se joindre plus tard les Irlandais, les Allemands, les SuŽdois, les NorvŽgiens, les Suisses et les Italiens. Les dissidents anglais qui ont fondŽ les ƒtats de la Nouvelle-Angleterre Žtaient, parmi tous ces Žmigrants, les mieux trempŽs pour la lutte, et ˆ bien des Žgards, malgrŽ leur Žtroit esprit dÕintolŽrance religieuse, ils Žtaient supŽrieurs aux autres par lՎducation, la moralitŽ et les aptitudes politiques. CÕest pourquoi on sÕexplique quÕils aient imprimŽ leur cachet sur la civilisation amŽricaine ; et quoique, dans lÕOuest, cette empreinte se modifie sous lÕinfluence grandissante de lՎlŽment germanique ; quoique, dans le Sud, la colonisation franaise et lÕimportation des esclaves de la c™te dÕAfrique aient crŽŽ un Žtat de sociŽtŽ fort diffŽrent de celui des ƒtats de la Nouvelle-Angleterre, la langue, les institutions, les mĻurs et mme les habitudes domestiques des Žnergiques plerins de la May-flower y ont prŽvalu. LÕUnion amŽricaine porte, des bords des grands lacs au golfe du Mexique, la marque profonde et probablement indŽlŽbile de la civilisation britannique. Cette sociŽtŽ si diversement recrutŽe, mais dont la classe dirigeante venait dÕAngleterre, a subi, naturellement aussi, dans une large mesure, lÕinfluence du milieu o elle a grandi ; et ; si lÕon considre combien lÕAmŽrique diffre de lÕEurope, on ne sՎtonnera point que les hommes, de mme que les vŽgŽtaux et les animaux importŽs du vieux monde, aient pris une autre physionomie dans le nouveau.

En admettant que le continent de lÕAmŽrique du Nord fžt aussi anciennement peuplŽ et civilisŽ que lÕEurope, il contiendrait aujourdÕhui 400 ou 500 millions dÕhabitants, et il les contiendra probablement un jour ; en attendant, il nÕen a pas encore 50 millions. CÕest un immense dŽp™t, ˆ peine effleurŽ, de richesses naturelles ; mais ces richesses, on ne les obtient point sans peine. Ė moins de se contenter, comme lÕIndien son prŽdŽcesseur, du maigre produit de la chasse et de la pche, le colon europŽen a dž prŽparer le sol et explorer le sous-sol, abattre les forts, dessŽcher les marŽcages, endiguer les fleuves et crŽer de toutes pices un rŽseau de voies de communication, indispensable ˆ lՎchange des produits de son travail. Si lÕon a Žgard au petit nombre des hommes qui ont entrepris et poursuivi cette Ļuvre laborieuse de lÕappropriation et de la mise en valeur dÕun continent vierge ; si lÕon songe ˆ lÕexigu•tŽ de leurs ressources et ˆ lÕimmensitŽ des difficultŽs quÕils avaient ˆ surmonter ; si lÕon fait ensuite lÕinventaire du travail quÕils y ont accumulŽ sous toutes les formes en moins de trois sicles : dŽfrichements, moyens de dŽfense contre la nature et les hommes, habitations, ateliers, matŽriel agricole, industriel et commercial, routes, canaux, chemins de fer, etc., on restera pŽnŽtrŽ dÕadmiration, car jamais effort aussi colossal nÕa ŽtŽ accompli et jamais rŽsultats aussi prodigieux nÕont ŽtŽ obtenus par lÕindustrie humaine. Les seules levŽes du Mississipi, dans la Louisiane, ont exigŽ plus de travail que les digues de la Hollande, et le rŽseau des chemins de fer des ƒtats-Unis est presque aussi Žtendu que celui de lÕEurope.

Cependant la crŽation des assises matŽrielles dÕune civilisation exige principalement le concours et la mise en Ļuvre de certaines facultŽs qui se dŽveloppent alors plus que les autres, et frŽquemment aussi aux dŽpens des autres. CՎtait, avant tout, une Ļuvre dÕingŽnieur quÕil fallait accomplir pour rendre le nouveau continent accessible, et cette Ļuvre, il fallait encore la mener ˆ bonne fin avec des ressources relativement limitŽes en travail et en capitaux. Aussi lÕAmŽricain a-t-il acquis et possde-t-il au plus haut degrŽ les aptitudes de lÕingŽnieur, en mme temps quÕil excelle dans les inventions et les combinaisons qui permettent dÕobtenir un rŽsultat industriel moyennant la plus faible dŽpense. Voyez, par exemple, la traversŽe des Alleghanys. Ė lՎpoque o lÕindustrie des chemins de fer Žtait encore dans lÕenfance, il sÕagissait de traverser ce massif inextricable de hautes collines et de vallŽes pour mettre en communication les ƒtats de lÕest avec ceux du centre. Des ingŽnieurs dÕEurope auraient percŽ les collines et comblŽ les vallŽes, en dŽpensant 2 ou 3 millions par kilomtre ; les ingŽnieurs amŽricains ont ŽludŽ les obstacles au lieu de les supprimer ; ils ont contournŽ les collines, suivi les vallŽes, et rŽussi ˆ Žtablir, presque sans viaducs ni tunnels, un chemin de fer aussi Žconomique que pittoresque. Les AmŽricains ont, sinon inventŽ, du moins vulgarisŽ la machine ˆ coudre, gŽnŽralisŽ lÕemploi des machines agricoles, multipliŽ les machines-outils, trouvŽ les procŽdŽs les plus propres ˆ Žpargner le travail dans toutes les branches dÕindustrie et jusque dans lՎconomie domestique. En cela, ils nous dŽpassent de loin, et qui rapporterait du Centennial un inventaire illustrŽ de toutes les inventions et ingŽniositŽs amŽricaines rendrait un bon service ˆ nos agriculteurs, ˆ nos industriels et mme ˆ nos mŽnagres.

Ils nÕont pas acquis ˆ un degrŽ moindre, et sous lÕinfluence de causes analogues, lÕesprit dÕentreprise. Toute crŽation nouvelle constitue une entreprise, et dans un continent o tout Žtait ˆ crŽer, un dŽbouchŽ pour ainsi dire illimitŽ Žtait ouvert aux hommes dÕinitiative. Pour une entreprise possible dans notre vieille Europe, il y en avait cent dans la jeune AmŽrique. Les EuropŽens transplantŽs en AmŽrique devaient naturellement y devenir plus entreprenants, et cette aptitude, fortifiŽe par un exercice frŽquent, ne pouvait manquer de sÕaugmenter encore, en sÕaccumulant, dans leur descendance. LÕesprit dÕentreprise dŽveloppe ˆ son tour des facultŽs, des qualitŽs et des dŽfauts particuliers, en mme temps quÕil agit dÕune manire gŽnŽrale sur les mĻurs du monde des affaires. LÕhabitude de tenter des Ļuvres nouvelles donne ˆ lÕesprit une certaine justesse dÕapprŽciation prompte que rŽsume assez bien cette expression pittoresque : Ē avoir lÕĻil amŽricain Č ; elle donne aussi un certain tour rŽsolu au caractre, avec une insouciance peut-tre excessive des risques attachŽs ˆ toute entreprise ; dÕun autre c™tŽ, les gros profits que procure, dans un pays neuf, une affaire judicieusement engagŽe et vigoureusement conduite, engendre des habitudes de prodigalitŽ qui deviennent aisŽment contagieuses et qui contribuent ˆ affaiblir, dans toutes les couches sociales, la propension ˆ lՎpargne. Sauf dans les ƒtats de la Nouvelle-Angleterre, dont la situation Žconomique se rapproche de celle de lÕEurope, on Žpargne peu en AmŽrique ; on vit largement, en comptant sur des chances heureuses, qui se prŽsentent en effet plus souvent quÕailleurs, pour soutenir un train de vie cožteux ; mais alors viennent les mauvais jours Ń ils sont venus, hŽlas ! Ń et lÕon est obligŽ de recourir ˆ des expŽdients qui ne sont pas toujours irrŽprochables. Enfin, dans un pays o lÕesprit dÕentreprise a improvisŽ tant de merveilles, on se montre volontiers indulgent pour ses Žcarts et pour ses chutes. Une affaire est une bataille, et, comme telle, soumise, dans une certaine mesure, aux caprices de la fortune. Un industriel ou un nŽgociant, aussi bien quÕun gŽnŽral, peut tre malheureux, tout en dŽployant la mme somme dÕintelligence et dՎnergie qui, dans dÕautres circonstances, avaient ŽtŽ rŽcompensŽes par le succs. Dans les pays o lÕon a lÕhabitude de la guerre, une dŽfaite ne dŽshonore point, ˆ moins quÕelle ne soit visiblement entachŽe par lÕincapacitŽ, la l‰chetŽ ou la trahison. Aux ƒtats-Unis, une faillite est considŽrŽe comme une dŽfaite, et si le vaincu a dŽployŽ dans la lutte les qualitŽs de lÕhomme dÕaffaires, sÕil nÕa pŽchŽ notamment que par excs dÕaudace, non seulement sa rŽputation ne sÕen trouve pas entachŽe, mais encore il arrive frŽquemment que les victimes de son imprudence elles-mmes soient les premires ˆ lÕencourager et ˆ lÕaider ˆ reprendre la campagne. On mÕa nommŽ ˆ Chicago un nŽgociant qui venait, aprs une lutte Žnergique contre la fortune, de dŽposer son bilan en donnant 20% ˆ ses crŽanciers. Ń Et maintenant, quÕallez-vous faire ? lui dit lÕun dÕentre eux. Ń Je nÕen sais rien. Ń NÕavez-vous pas une idŽe ? Ń Si, jÕai bien une idŽe, mais il me faudrait 25 000 dollars pour entreprendre lÕaffaire, et je ne les ai plus. Ń Dites-nous toujours de quoi il sÕagit. Lˆ-dessus il expose son idŽe. Ses crŽanciers la trouvent pratique, ils tirent leurs carnets de chques de leurs portefeuilles et lui remettent, sŽance tenante, 25 000 dollars. Ń Les lois sont, sur ce point, dÕaccord avec les mĻurs ; elles se montrent particulirement indulgentes pour les dŽfaites de lÕesprit dÕentreprise. Ne faut-il pas bien, en effet, risquer dՐtre battu pour vaincre ? Et si lÕon se montre impitoyable pour les vaincus, qui donc voudra encore courir les risques des batailles ? On craindra de sÕexposer ˆ la rŽprobation publique ; on deviendra timide, irrŽsolu, et lÕon perdra ainsi les qualitŽs mmes qui commandent le plus souvent la victoire. Qui voudra entreprendre, qui osera encore risquer les coups dÕaudace que le succs couronne si une affaire malheureuse entra”ne la perte de la considŽration et de lÕhonneur avec celle de la fortune  ? Ń Ces mĻurs que lÕhabitude des entreprises a crŽŽes, sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les n™tres ? Je ne me prononcerai point sur cette question dŽlicate. Tout ce que jÕai voulu montrer, cÕest quÕelles sont un produit naturel du milieu o sÕest trouvŽe placŽe, ds lÕorigine, la sociŽtŽ amŽricaine, et des circonstances dans lesquelles elle a grandi. JÕen dirai autant de ce culte du dieu Dollar, almighty dollar, quÕon lui reproche, ˆ mon sens, avec quelque exagŽration. Et dÕabord est-ce lˆ un culte exclusivement amŽricain ? Les Juifs adoraient le veau dÕor Ń probablement une pice de monnaie ˆ lÕeffigie dÕun veau ou dÕun bĻuf, le dollar de ce temps-lˆ. En Russie, jÕai entendu les moralistes gŽmir des progrs que fait tous les jours le culte du dieu Rouble. En Allemagne, le dieu Thaler est lÕobjet dÕune adoration de plus en plus fervente. En Autriche, on a une vŽnŽration particulire pour le dieu Florin, et je crois bien quÕen France on ne mŽprise pas le dieu Cinq-Francs. Il faut bien vivre ! Et ˆ une Žpoque o chacun est chargŽ de la responsabilitŽ de son existence, o il nÕy a plus ni domination hŽrŽditaire dÕune classe, ni sujŽtion hŽrŽditaire dÕune autre, faut-il sՎtonner que la prŽoccupation gŽnŽrale soit de se procurer les moyens de vivre, autrement dit, de faire de lÕargent ? Aux ƒtats-Unis, o les fortunes assises sont rares, cette prŽoccupation ne doit-elle pas tre encore plus rŽpandue et plus intense quÕailleurs ? Que le dieu Dollar soit un plus grand dieu que le dieu Rouble, le dieu Thaler, le dieu Florin ou le dieu Cinq-Francs, je lÕaccorde ; mais il nÕhabite pas seul lÕOlympe monŽtaire, et tous les adorateurs du veau dÕor ne sont pas en AmŽrique.

En tout cas, et quels que soient les dŽfauts et les vices que des pŽdagogues naturellement irrŽprochables reprochent au peuple amŽricain, il nÕen a pas moins accompli une Ļuvre prodigieuse en crŽant de toutes pices les assises dÕune civilisation dans un continent plus Žtendu que lÕEurope. En visitant ces vastes contrŽes, nagure parcourues seulement par quelques tribus famŽliques dÕIndiens chasseurs, maintenant dŽfrichŽes, assainies, couvertes dÕhabitations riantes et de moissons plantureuses, sillonnŽes de chemins de fer aboutissant ˆ des citŽs gŽantes, je ne pouvais mÕempcher de mÕincliner devant le gŽnie pratique et la puissante Žnergie qui ont accompli cette transformation merveilleuse, et je me disais : Voilˆ une grande Ļuvre et voilˆ un grand peuple !

Cependant, il y a un revers ˆ cette splendide mŽdaille. En dirigeant avec une vigueur sans pareille, mais peut-tre dÕune manire trop exclusive, leur activitŽ vers la crŽation du matŽriel de la civilisation, les AmŽricains ont nŽgligŽ ou laissŽ sur le second plan les sciences et les arts, qui ont pour objet la culture de lÕhomme lui-mme et le bon gouvernement de la sociŽtŽ. La littŽrature amŽricaine est pauvre ˆ lÕexcs, et, depuis quelques annŽes surtout, elle nÕa produit que bien peu dÕĻuvres de science ou dÕimagination qui vaillent la peine dՐtre citŽes. Les beaux-arts commencent seulement ˆ tre cultivŽs ; on fabrique aux ƒtats-Unis des pianos supŽrieurs, mais on nÕy forme point dÕartistes. Le matŽriel de lÕinstruction est irrŽprochable, les Žcoles sont vastes, bien chauffŽes et bien aŽrŽes, les pupitres et les siges des Žlves sont perfectionnŽs, mais les programmes sont simplement copiŽs sur les n™tres, et le seul progrs notable quÕon ait rŽalisŽ dans ces derniers temps, a ŽtŽ dÕapprendre le grec aux jeunes filles. Il ne semble pas que le communisme de lÕenseignement gratuit ait contribuŽ sensiblement ˆ amŽliorer lÕalimentation intellectuelle des jeunes gŽnŽrations. On puise dans les immenses gamelles des Žcoles publiques, primaires ou secondaires, une instruction uniforme, abondante sans doute, mais peu choisie et mŽdiocrement substantielle. La multiplication des Žcoles privŽes, payantes, en concurrence avec les Žcoles publiques, gratuites, ne prouve pas, au surplus, que lÕenseignement public mŽrite absolument aux ƒtats-Unis les Žloges hyperboliques quÕon lui adresse dans les platforms des partis et dans les harangues des meetings, avec accompagnement de grosse caisse.

Chose plus grave encore ! LÕentra”nement gŽnŽral vers les entreprises matŽrielles, dŽterminŽ par lՎlŽvation des profits quÕelles procurent dans un pays neuf, et surexcitŽ encore par les primes Žnormes que le systme prohibitif a allouŽes ˆ un grand nombre de branches dÕindustrie, a dŽtournŽ peu ˆ peu lՎlite de la population de lÕexercice des fonctions publiques et laissŽ tomber la direction politique et administrative du pays entre les mains dÕune classe aussi peu recommandable par sa moralitŽ que par son Žducation et ses lumires. Ė lÕorigine, les fonctions publiques, mal rŽtribuŽes, le plus souvent mme gratuites, Žtaient exercŽes par les propriŽtaires riches ou aisŽs, pour lesquels elles nՎtaient quÕun accessoire, et qui sÕen chargeaient en vue de lÕinfluence et de la considŽration quÕelles procurent. Mais ˆ mesure que la population et la richesse se sont accrues, et quÕelles ont exigŽ une protection plus attentive, ces fonctions sont devenues plus compliquŽes et plus absorbantes, pendant que, dÕun autre c™tŽ, lÕextension de lÕarne ouverte aux entreprises par le dŽveloppement des voies de communication et par tant dÕautres progrs qui ont marquŽ les quarante dernires annŽes, a incessamment augmentŽ lÕinŽgalitŽ originaire des profits de lÕindustrie privŽe et des salaires des fonctions publiques. En consŽquence, la classe supŽrieure sÕest retirŽe de ces fonctions ingrates pour sÕadonner dÕune faon de plus en plus exclusive aux affaires. QuÕest-il arrivŽ alors ? CÕest que la direction politique de la sociŽtŽ amŽricaine, avec la disposition des budgets de lÕUnion, des ƒtats et des citŽs, est tombŽe entre les mains dÕun personnel mlŽ, recrutŽ soit dans le rebut de la classe supŽrieure, parmi les dŽclassŽs qui avaient perdu, faute dÕintelligence, dÕactivitŽ et dÕesprit de conduite, la fortune et la considŽration, soit parmi les aventuriers des couches sociales infŽrieures que leur aptitude ˆ lÕintrigue, leur faconde oratoire et leur audace peu scrupuleuse rendaient particulirement propres aux besognes troubles de la politique. Ainsi sÕest constituŽe la classe des Ē politiciens Č qui a graduellement accaparŽ depuis trente ou quarante ans le gouvernement de lÕUnion. Ė mesure que cette nouvelle classe dirigeante, formŽe dՎlŽments infŽrieurs ou suspects, acquŽrait plus dÕinfluence, elle travaillait naturellement ˆ consolider sa situation, comme aussi ˆ reculer les barrires qui limitaient son dŽbouchŽ ; elle Žlargissait le droit de suffrage quÕelle manĻuvrait ˆ son grŽ, et Žtendait les pouvoirs des Žlecteurs en allongeant la liste des emplois soumis ˆ lՎlection. Elle est arrivŽe ˆ ses fins, et lÕUnion amŽricaine se trouve aujourdÕhui sous le rŽgime de la dŽmocratie illimitŽe. Tout AmŽricain, blanc, noir ou colorŽ, est Žlecteur, et tous les emplois importants sont confiŽs ˆ lՎlection. Seulement, les Žlections sont faites par les politiciens et pour eux ; et telle est la puissance de leur organisation, que la masse Žlectorale est entre leurs mains comme un troupeau de moutons sous la houlette du berger. Il faut voter pour les candidats quÕils ont Žlus dans leurs Conventions aprs les avoir prŽalablement triŽs sur le volet dans leurs comitŽs, ou se rŽsigner ˆ perdre sa voix.

Cependant, les politiciens avaient ici un Žcueil ˆ Žviter : cÕest que lՎlecteur, dŽpouillŽ de lÕessentiel de son droit pour nÕen conserver que lÕapparence, ne renon‰t ˆ lÕexercer, cÕest que cette machine ˆ voter ne cess‰t de fonctionner. QuÕont-ils fait ? Mettant ˆ profit le gožt naturel pour les ftes et les spectacles qui a caractŽrisŽ de tout temps et sous tous les rŽgimes ce grand enfant quÕon appelle le peuple, ils ont transformŽ la pŽriode Žlectorale en un immense carnaval. Ils ont costumŽ les agents Žlectoraux en garibaldiens, en seigneurs vŽnitiens ou en Indiens Mohawks ; ils ont organisŽ des processions Žlectorales, ˆ pied et ˆ cheval, avec des torches, des Žtendards et des bannires multicolores, ornŽes de toutes sortes dÕemblmes et dÕimages ; ils ont instituŽ des flag raising, plantations patriotiques de drapeaux, avec accompagnement de pŽtards et de feux du Bengale. Comment rŽsister ˆ des attractions aussi enivrantes ? Comment ne pas assister au feu dÕartifice et au flag raising ? Comment ne pas suivre la procession, infanterie et cavalerie avec Žquipements de campagne et torchlicht ? Or la procession conduit au meeting, et le meeting lui-mme est un spectacle. Les orateurs parlent au milieu de guirlandes de lanternes chinoises, la face illuminŽe par des projections de lumire Žlectrique ; leurs discours sont scandŽs par les ronflements de la grosse caisse et des Žclats de cuivres ˆ faire danser les morts. DÕailleurs, ces orateurs sont des gentlemen bien mis et polis : ils nÕhŽsitent pas ˆ rendre au peuple la justice qui lui est due ; ils lui disent quÕil est le plus puissant, le plus intelligent et le plus vertueux des peuples, et il est toujours agrŽable dÕentendre faire son Žloge. Ė quoi il faut ajouter que ces gentlemen bien mis et polis se donnent tant de peine uniquement dans lÕintŽrt du peuple : ils savent, de source certaine, que si cet intrigant de Smith venait ˆ tre Žlu maire, shŽrif ou prŽsident de la rŽpublique, au lieu de lÕincorruptible Jones, les finances seraient ruinŽes, le commerce et lÕindustrie anŽantis, les salaires abaissŽs et lÕUnion irrŽvocablement perdue. On ira donc voter pour lÕincorruptible Jones ! Et voilˆ comment il se fait que les Žlections amŽricaines ont fini par ressembler ˆ des farces de carnaval ou ˆ des parades de saltimbanques. Voilˆ comment, ˆ mon indicible stupŽfaction, jÕai vu prŽparer lՎlection du chef futur dÕune des nations les plus civilisŽes et les plus puissantes de la terre, avec le mme appareil dont on se sert dans les foires pour attirer la foule ˆ lÕexhibition extraordinaire du caniche qui joue aux dominos, de la sirne du Tropique et de lÕAlbinos de Madagascar.

Mais ce nÕest pas impunŽment quÕune nation abandonne la direction de ses affaires ˆ une classe dÕhommes au-dessous de cette t‰che. Depuis que les politiciens gouvernent les ƒtats-Unis, les catastrophes ont succŽdŽ aux catastrophes ; ils ont dŽcha”nŽ la guerre civile, ruinŽ le Sud par la confiscation et la rapine, ŽlevŽ ˆ un niveau fantastique le budget de lÕUnion, gaspillŽ les revenus publics et introduit jusque dans les sphres les plus ŽlevŽes la concussion et le vol. Le budget des ƒtats-Unis, en y comprenant lÕensemble des dŽpenses de lÕUnion et des ƒtats particuliers, atteint aujourdÕhui le chiffre Žnorme de 3 milliards 500 millions de francs ; il dŽpasse, pour une population ˆ peine supŽrieure ˆ celle de la France, de plus de 500 millions le budget franais, quoique la dette amŽricaine soit infŽrieure ˆ la dette franaise, quoique lÕarmŽe permanente de lÕUnion ne soit que de 26 000 hommes, quoique, aux ƒtats-Unis, la plupart des travaux publics dont lՃtat est chargŽ en France soient exŽcutŽs aux frais et risques de lÕindustrie privŽe. En outre, on peut Žvaluer, sans exagŽration aucune, au tiers du budget des dŽpenses le coulage rŽsultant des pratiques vŽreuses auxquelles le personnel gouvernant et administrant a recours pour supplŽer ˆ lÕinsuffisance des Žmoluments attachŽs aux fonctions publiques. Total, 5 milliards au plus bas mot. Voilˆ ce que cožte au peuple amŽricain une classe dirigeante de qualitŽ infŽrieure.

Ce revers de la mŽdaille de la grande rŽpublique, il nÕest pas inutile de le montrer aux autres nations, et particulirement ˆ celles qui sont entrŽes dans les voies de la dŽmocratie. Mais faut-il y lire la condamnation de la rŽpublique ? Non, ˆ coup sžr. LՎcole que les AmŽricains sont en train de faire ˆ leurs dŽpens prouve seulement, ˆ mon avis, que les institutions rŽpublicaines sont corruptibles comme toute chose en ce monde ; peut-tre aussi que le rŽgime de la dŽmocratie illimitŽe nÕest pas le dernier mot de la sagesse des nations. Toutefois, je nÕirai mme pas jusque-lˆ, et je me bornerai ˆ tirer du spectacle singulier dont jÕai ŽtŽ tŽmoin deux conclusions qui me paraissent de nature ˆ tre acceptŽes par les esprits modŽrŽs de tous les partis : la premire, cÕest quÕil ne nous suffirait pas dÕaller ˆ nos rŽunions Žlectorales, costumes en troubadours ou en Turcs, pour amŽliorer sŽrieusement la composition de notre personnel politique ; la seconde, cÕest que, sÕil y a beaucoup ˆ admirer et mme ˆ emprunter aux ƒtats-Unis, il y a aussi quelque chose ˆ laisser.

Mais le moment est venu pour moi de prendre congŽ des lecteurs qui ont bien voulu mÕaccompagner jusquÕau bout dans mes pŽrŽgrinations transatlantiques. Le Labrador est un solide navire bien commandŽ et confortablement amŽnagŽ, qui fait rŽgulirement ses 12 nĻuds ˆ lÕheure. Le temps est excellent, la mer est calme. LՎquinoxe para”t avoir ŽpuisŽ toute lÕactivitŽ de lÕOcŽan ; il gožte et nous fait gožter jusquÕaux abords de la Manche le far niente le plus complet et malheureusement aussi le plus monotone. Nous rel‰chons ˆ Plymouth, et nous voici en vue du Havre, ayant fait nos 3 200 milles (5 926 kilomtres) en un peu moins de onze jours. Dans une heure, le Labrador dŽbarquera ce que la cuisine et les moustiques amŽricains ont laissŽ de votre collaborateur dŽvouŽ.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

ANNEXE Ń LÕORGANISATION DES PARTIS

 

 

Un de mes honorables confrres de la presse de Baltimore a bien voulu me remettre la note suivante sur lÕorganisation et le mode de fonctionnement des deux partis qui se disputent le pouvoir aux ƒtats-Unis :

I. ƒLECTIONS PRƒSIDENTIELLES. Ń Les deux partis, rŽpublicain et dŽmocrate, tiennent, chacun, une convention nationale pour nommer les candidats ˆ la prŽsidence et ˆ la vice-prŽsidence. Chaque ƒtat a le droit dÕenvoyer ˆ cette convention autant de dŽlŽguŽs quÕil possde de membres de la Chambre des ReprŽsentants et de sŽnateurs. Toutefois, les rŽpublicains ont pris lÕhabitude dÕenvoyer le double de ce nombre ˆ leur convention. Par exemple, dans le Maryland, qui a droit ˆ huit voix, les rŽpublicains envoient 16 dŽlŽguŽs.

Aprs que les conventions nationales ont fait leurs nominations, elles instituent chacune un Ē comitŽ national Č composŽ dÕun dŽlŽguŽ de chaque ƒtat, qui dure pendant quatre ans. Les fonctions de ce comitŽ consistent ˆ conduire la campagne, et, quatre ans plus tard, ˆ choisir le lieu et le moment le plus favorables pour tenir la future convention nationale.

Les dŽlŽguŽs aux conventions nationales sont choisis par des conventions dՃtat ; les dŽlŽguŽs aux conventions dՃtat sont Žlus par des conventions de citŽ ou de comtŽ, chaque comtŽ et chaque citŽ ayant le droit dÕenvoyer autant de dŽlŽguŽs ˆ la convention dՃtat quÕil possde de reprŽsentants dans la LŽgislature de lՃtat.

Les dŽlŽguŽs aux conventions de citŽ ou de comtŽ sont choisis dans les rŽunions primaires (primary meetings) tenues dans chaque quartier (ward) de la ville et dans chaque district des diffŽrents comtŽs. La convention de la ville de Baltimore comprend cent dŽlŽguŽs, ˆ raison de cinq dŽlŽguŽs pour chacun des vingt quartiers entre lesquels la ville est partagŽe. Tous les citoyens majeurs ont le droit de voter ˆ ces rŽunions primaires, qui proposent dÕabord les candidats ˆ nommer prŽsident et vice-prŽsident par la convention nationale.

II. ƒLECTIONS CONGRESSIONNELLES. Ń Dans chaque district congressionnel, des rŽunions primaires sont tenues pour Žlire des dŽlŽguŽs ˆ une convention chargŽe des nominations. Ils sont choisis gŽnŽralement avec le sous-entendu quÕils voteront pour un certain candidat. Ce qui veut dire que si John Brown et John Smith sont concurrents pour un sige au Congrs, Smith aura des dŽlŽguŽs Žlus en sa faveur dans quelques-uns des comtŽs ou quartiers, et Brown dans dÕautres. Quand ces dŽlŽguŽs se rŽunissent dans la convention, celui des concurrents qui obtient le plus grand nombre de voix est nommŽ candidat du parti.

III. ƒLECTION DU GOUVERNEUR DE LՃTAT. Ń La mme voie est suivie pour la nomination des candidats aux fonctions de gouverneur de chacun des ƒtats. En premier lieu des rŽunions primaires, en second lieu des conventions de comtŽs et de villes chargŽes dՎlire des dŽlŽguŽs ˆ une convention dՃtat. La convention dՃtat nomme le candidat, puis dŽsigne un comitŽ central de lՃtat[8] (state central committee) dont les fonctions durent deux ans, et qui non seulement conduit la campagne, mais encore organise et met en mouvement toute la machine politique lorsquÕil y a lieu de convoquer les rŽunions primaires et les conventions pour la nomination des fonctionnaires de lՃtat dans cet intervalle.

IV. ƒLECTIONS DES MAGISTRATS MUNICIPAUX. Ń Il y a aussi un comitŽ urbain qui convoque les rŽunions primaires pour le choix des dŽlŽguŽs aux conventions chargŽes de nommer les candidats aux fonctions de maire, de conseillers municipaux et de tous les fonctionnaires qui sont Žlus par le peuple. Ce comitŽ reste en fonctions pendant deux ans ou jusquՈ ce quÕil soit remplacŽ par un nouveau comitŽ.

RƒUNIONS PRIMAIRES (primary meetings). Ń Les rŽunions primaires, qui choisissent virtuellement les candidats pour lesquels tous les Žlecteurs rŽpublicains ou dŽmocrates doivent voter sÕils ne veulent pas perdre leurs voix, sont malheureusement nŽgligŽes par la classe de citoyens la plus paisible et la meilleure. CÕest pourquoi il arrive souvent que les nominations portent sur des hommes qui ne sont pas lÕexpression de la majoritŽ du parti.

DURƒE DES FONCTIONS. Ń Le prŽsident des ƒtats-Unis est Žlu pour quatre ans.

Les sŽnateurs des ƒtats-Unis sont nommŽs, ˆ raison de deux pour chaque ƒtat, par les lŽgislatures des diffŽrents ƒtats pour un terme de six ans. Le renouvellement du SŽnat se fait par tiers tous les deux ans.

Les membres de la Chambre des ReprŽsentants sont Žlus pour deux ans.

Les gouverneurs des ƒtats sont nommŽs, quelques-uns pour un an, dÕautres pour deux ans, dÕautres encore pour trois ans.

 

 

 

 

 



[1] Publiquement, en prŽsence du peuple. (Note de lՎditeur)

[2] Par Victor Hugo (1840). (Note de lՎditeur)

[3] La Statue de la LibertŽ. (Note de lՎditeur.)

[4] Le dollar en papier Ń il nÕy en a pas dÕautres en circulation Ń Žquivaut en ce moment ˆ 4 fr. 60.

[5] Cherchant quelquÕun ˆ dŽvorer. (Note de lՎditeur)

[6] Un trait impuissant et sans force. (Note de lՎditeur)

[7] Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor. Ń QuÕun vengeur naisse un jour de ma cendre. (Virgile, ƒnŽide) (Note de lՎditeur).

[8] Dans la Louisiane, cÕest le prŽsident de la Convention qui est chargŽ de dŽsigner les membres du comitŽ de lՃtat.