Les Soirées de la rue Saint-Lazare

Entretiens sur les lois économiques et défense de la propriété

Gustave de Molinari

 

Préface. 3

Première soirée. 5

Deuxième soirée. 26

Troisième soirée. 42

Quatrième soirée. 55

Cinquième soirée. 69

Sixième soirée. 84

Septième soirée. 101

Huitième soirée. 117

Neuvième soirée. 135

Dixième soirée. 153

Onzième soirée. 168

Douzième et dernière soirée. 187

 

 

 


 

Il faut bien se garder d’attribuer aux lois physiques les maux qui sont la juste et inévitable punition de la violation de l’ordre même de ces lois, instituées pour opérer le bien.

F. QUESNAY.

 

 

 


 

Préface

 

La société, disaient les économistes du dix-huitième siècle, s’organise en vertu de lois naturelles ; ces lois ont pour essence la Justice et l’Utilité. Lorsqu’elles sont méconnues, la société souffre ; lorsqu’elles sont pleinement respectées, la société jouit d’un maximum d’abondance, et la justice règne dans les relations des hommes.

Ces lois providentielles sont-elles aujourd’hui respectées ou méconnues ? Les souffrances des masses ont-elles leur source dans les lois économiques qui gouvernent la société ou dans les entraves apportées à l’action bienfaisante de ces lois ? Telle est la question que les événements ont posée.

À cette question, les écoles socialistes répondent tantôt en niant que le monde économique soit, comme le monde physique, gouverné par des lois naturelles ; tantôt en affirmant que ces lois sont imparfaites ou vicieuses, et que les maux de la société proviennent de leurs imperfections ou de leurs vices.

Les plus timides concluent qu’il les faut modifier ; les plus audacieux sont d’avis qu’il faut faire table rase d’une Organisation radicalement mauvaise et la remplacer par une Organisation nouvelle.

La base sur laquelle repose tout l’édifice de la société, c’est la propriété ; les socialistes s’efforcent donc d’altérer ou de détruire le principe de la propriété.

Les conservateurs défendent la propriété ; mais ils la défendent mal.

Voici pourquoi.

Les conservateurs sont naturellement partisans du statu quo ; ils trouvent que le monde va bien comme il va, et ils s’épouvantent à la seule idée d’y rien changer. Ils évitent, en conséquence, de sonder les profondeurs de la société, dans la crainte d’y rencontrer des souffrances qui nécessiteraient une réforme quelconque dans les institutions actuelles.

D’un autre côté, ils n’aiment pas les théories, et ils ont peu de foi dans les principes. Ce n’est qu’à leur corps défendant qu’ils engagent une discussion sur la propriété ; on dirait qu’ils redoutent la lumière pour ce principe sacré. À l’exemple de ces chrétiens ignorants et sauvages qui proscrivaient jadis les hérétiques au lieu de les réfuter, ils invoquent la loi, de préférence à la science, pour avoir raison des aberrations du socialisme.

Il m’a semblé que l’hérésie socialiste exigeait une autre réfutation et la propriété une autre défense.

Reconnaissant, avec tous les économistes, la propriété comme la base de l’organisation naturelle de la société, j’ai recherché si le mal dénoncé par les socialistes, et que nul, à moins d’être aveugle ou de mauvaise foi, ne saurait nier, j’ai recherché si ce mal provient, oui ou non, de la propriété.

Le résultat de mes études et de mes recherches a été que les souffrances de la société, bien loin d’avoir leur origine dans le principe de la propriété, proviennent au contraire, d’atteintes directement ou indirectement portées à ce principe.

D’où j’ai conclu que la solution du problème de l’amélioration du sort des classes laborieuses réside dans l’affranchissement pur et simple de la propriété.

Comment le principe de la propriété sert de base à l’organisation naturelle de la société ; comment ce principe n’a pas cessé d’être limité ou méconnu ; quels maux découlent des blessures profondes dont on l’a criblé ; comment enfin l’affranchissement de la propriété restituera à la société son organisation naturelle, organisation équitable et utile par essence, telle est la substance de ces DIALOGUES.

La thèse que j’entreprends de soutenir n’est pas nouvelle ; tous les économistes ont défendu la propriété, et l’économie n’est autre chose que la démonstration des lois naturelles qui ont la propriété pour base. Quesnay, Turgot, Adam Smith, Malthus, Ricardo, J.-B. Say ont passé leur vie à observer ces lois et à les démontrer ; leurs disciples, MM. Mac Culloch, Senior, Wilson, Dunoyer, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, etc., poursuivent avec ardeur la même tâche. Je me suis borné à suivre la voie qu’ils ont tracée.

On trouvera peut-être que j’ai été trop loin, et qu’à force de vouloir me tenir dans le droit chemin des principes, je n’ai pas su éviter l’abîme des chimères et des utopies ; mais il n’importe ! j’ai la conviction profonde que la vérité économique se cache sous ces chimères et sous ces utopies apparentes ; j’ai la conviction profonde que l’affranchissement complet, absolu de la propriété seul peut sauver la société, en réalisant toutes les nobles et généreuses espérances des amis de la justice et de l’humanité.


 

Première soirée

SOMMAIRE : Position du problème social. — Que la société est gouvernée par des lois naturelles, immuables et absolues. — Que la propriété est la base de l’organisation naturelle de la société. — Définition de la propriété. — Énumération des atteintes actuellement portées au principe de la propriété.

 

LE CONSERVATEUR.

Débattons ensemble, sans passion, les problèmes redoutables qui ont été soulevés dans ces derniers temps. Vous qui faites une guerre acharnée aux institutions actuelles, vous qui les défendez, sous réserves, que voulez-vous donc ?

LE SOCIALISTE.

Nous voulons reconstruire la société.

L’ÉCONOMISTE.

Nous voulons la réformer.

LE CONSERVATEUR.

O rêveurs, mes bons amis, je ne demanderais pas mieux, si cela était possible. Mais vous poursuivez des chimères.

LE SOCIALISTE.

Eh ! quoi, vouloir que le règne de la force et de la ruse fasse enfin place à celui de la justice ; vouloir que le pauvre cesse d’être exploité par le riche ; vouloir que chacun soit récompensé selon ses œuvres, est-ce donc poursuivre une chimère ?

LE CONSERVATEUR.

Cet Idéal que tous les utopistes se sont proposé depuis le commencement du monde ne saurait malheureusement être réalisé sur la terre. Il n’est pas donné aux hommes de l’atteindre !

 

LE SOCIALISTE.

Je crois tout le contraire. Nous avons vécu jusqu’à ce jour au sein d’une organisation sociale imparfaite, vicieuse. Pourquoi ne nous serait-il pas permis de la changer ? Si la société est mal faite, disait M. Louis Blanc, ne pouvons-nous donc la refaire ? Les lois sur lesquelles repose cette société gangrenée jusqu’à la moelle des os, sont-elles éternelles, immuables ? Nous qui les avons jusqu’à présent subies, sommes-nous condamnés à les subir toujours ?

LE CONSERVATEUR.

Dieu l’a voulu ainsi.

L’ÉCONOMISTE.

Prenez garde d’invoquer le nom de Dieu en vain. Êtes-vous bien sûr que les maux de la société proviennent véritablement des lois sur lesquelles la société repose ?

LE SOCIALISTE.

D’où viendraient-ils ?

L’ÉCONOMISTE.

Ne se pourrait-il pas que ces maux eussent leur origine dans des atteintes portées aux lois fondamentales de la société ?

LE SOCIALISTE.

La belle apparence que ces lois existent !

L’ÉCONOMISTE.

Il y a des lois économiques qui gouvernent la société, comme il y a des lois physiques qui gouvernent le monde matériel.

Ces lois ont pour essence l’Utilité et la Justice. Ce qui signifie qu’en les observant, d’une manière absolue, on est sûr d’agir utilement et équitablement pour soi-même et pour les autres.

 

 

LE CONSERVATEUR.

N’exagérez-vous pas, un peu ? Y a-t-il bien véritablement, dans les sciences économiques et morales, des principes absolument applicables à tous les temps et à tous les lieux. Je n’ai jamais cru, je l’avoue, aux principes absolus.

L’ÉCONOMISTE.

À quels principes croyez-vous donc ?

LE CONSERVATEUR.

Mon Dieu ! je crois avec tous les hommes qui ont observé de près les choses de ce monde que les lois de la justice et les règles de l’utilité sont essentiellement mobiles, variables. Je crois, en conséquence, qu’on ne saurait baser aucun système universel et absolu sur ces lois. M. Joseph de Maistre avait coutume de dire : Partout j’ai vu des hommes, mais nulle part je n’ai vu l’homme. Eh ! bien, je crois qu’on peut dire, de même, qu’il y a des sociétés, ayant des lois particulières, appropriées à leur nature, mais qu’il n’y a pas une société gouvernée par des lois générales.

LE SOCIALISTE.

Sans doute, puisque nous voulons la fonder cette société unitaire et universelle.

LE CONSERVATEUR.

Je crois encore avec M. de Maistre que les lois naissent des circonstances et qu’elles n’ont rien de fixe... Ne savez-vous pas que telle loi considérée comme juste chez une nation est souvent regardée comme inique chez une autre ? Le vol était permis, sous certaines conditions, à Lacédémone ; la polygamie est autorisée en Orient, la castration y est tolérée. Direz-vous pour cela que les Lacédémoniens étaient des voleurs éhontés et que les Asiatiques sont d’infâmes débauchés ? Non ! si vous envisagez sainement les choses, vous direz que les Lacédémoniens en permettant le vol, obéissaient à des exigences particulières de leur situation, et que les Asiatiques, en autorisant la polygamie comme en tolérant la castration, subissent l’influence de leur climat. Relisez Montesquieu ! Vous en conclurez que la loi morale ne se manifeste pas en tous lieux et en tous temps de la même manière. Vous en conclurez que la justice n’a rien d’absolu. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, disait Pascal. Relisez Pascal !

Ce qui est vrai du juste ne l’est pas moins de l’utile. Vous parlez des lois de l’utile comme si elles étaient universelles et permanentes. Quelle erreur profonde est la vôtre ! Ignorez-vous que les lois économiques ont varié et varient encore à l’infini comme les lois morales ?... Objecterez-vous que les nations méconnaissent leurs véritables intérêts en adoptant des législations économiques, diverses et mobiles. Mais vous aurez contre vous l’expérience des siècles. N’est-il pas avéré, par exemple, que l’Angleterre a dû sa fortune au régime prohibitif ? N’est-ce pas le fameux acte de navigation de Cromwell qui a été le point de départ de sa grandeur maritime et coloniale ? Cependant, elle vient d’abandonner ce régime tutélaire. Pourquoi ? Parce qu’il a cessé de lui être utile, parce qu’il ferait sa ruine après avoir fait sa richesse. Il y a un siècle, la liberté commerciale aurait été funeste à l’Angleterre ; elle donne aujourd’hui un nouvel essor à l’industrie et au commerce britanniques. Tant les circonstances ont changé !

Il n’y a que mobilité et diversité dans le domaine du Juste et de l’Utile. C’est s’égarer lamentablement, c’est méconnaître les conditions mêmes de l’existence des sociétés que de croire, comme vous semblez le faire, à l’existence de principes absolus.

L’ÉCONOMISTE.

Ainsi donc, vous pensez qu’il n’y a de principes absolus ni en morale ni en économie politique ; vous pensez que tout est mobile, variable, divers dans la sphère du juste aussi bien que dans celle de l’utile ; vous pensez que la Justice et l’Utilité dépendent des lieux, des temps et des circonstances. Eh bien ! les socialistes sont du même avis que vous. Que disent-ils ? Qu’il faut des lois nouvelles pour des temps nouveaux. Que l’heure est venue de changer les vieilles lois morales et économiques qui gouvernent les sociétés humaines.

LE CONSERVATEUR.

Crime et folie !

LE SOCIALISTE.

Pourquoi ? Vous avez jusqu’à présent gouverné le monde, pourquoi ne le gouvernerions-nous pas à notre tour ? Êtes-vous d’une essence supérieure à la nôtre ? Ou bien pouvez-vous affirmer que nul n’est plus apte que vous à gouverner les hommes ? Nous en appelons à la voix universelle ! Consultez les misérables qui croupissent dans les bas-fonds de vos sociétés, et demandez-leur s’ils sont satisfaits du lot que vos législateurs leur ont laissé ? Demandez-leur s’ils croient avoir obtenu une part équitable dans les biens de la terre ? Vos lois... Eh ! si vous ne les aviez point faites dans l’intérêt égoïste d’une classe, cette classe serait-elle seule à prospérer ? Pourquoi donc serions-nous criminels en établissant des lois qui profitent également à tous ?

Vous nous accusez d’attaquer les principes éternels et immuables sur lesquels la société repose, la religion, la famille, la propriété. Mais, de votre aveu même, il n’y a pas de principes éternels et immuables.

La propriété ! mais, aux yeux de vos légistes, qu’est-ce donc que la propriété ? Une institution purement humaine, une institution que les hommes ont fondée, décrétée, et qu’ils sont par conséquent les maîtres d’abolir. Ne l’ont-ils point d’ailleurs incessamment remaniée ? La propriété actuelle ressemble-t-elle à la propriété égyptienne ou romaine ou même à la propriété du moyen âge ? On admettait jadis l’appropriation et l’exploitation de l’homme par l’homme ; vous ne l’admettez plus aujourd’hui, légalement du moins. On réservait à l’État, dans le plus grand nombre des sociétés anciennes, la propriété du sol ; vous avez rendu la propriété territoriale accessible à tout le monde. Vous avez, en revanche, refusé de reconnaître pleinement certaines propriétés ; vous avez dénié à l’inventeur l’absolue propriété de son œuvre, à l’homme de lettres l’absolue propriété de son livre. Vous avez compris aussi que la société devait être protégée contre les excès de la propriété individuelle, et vous avez édicté la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique.

Eh bien ! que faisons-nous ? nous limitons un peu plus encore la propriété ; nous la soumettons à des gênes plus nombreuses, à des charges plus lourdes dans l’intérêt public. Sommes-nous donc si coupables ? Cette voie, où nous marchons, n’est-ce pas vous qui l’avez tracée ?

La famille ! mais vous admettez qu’elle a pu légitimement recevoir, dans d’autres temps et dans d’autres pays, une organisation différente de celle qui prévaut aujourd’hui parmi nous. Pourquoi donc nous serait-il interdit de la modifier de nouveau ? Tout ce que l’homme a fait, l’homme ne peut-il le défaire ?

La religion ! mais vos législateurs n’en ont-ils pas toujours disposé à leur guise ? N’ont-ils pas débuté par autoriser la religion catholique à l’exclusion des autres ? N’ont-ils pas fini par permettre tous les cultes et par en pensionner quelques-uns ? S’ils ont pu régler les manifestations du sentiment religieux, pourquoi nous serait-il interdit de les régler à notre tour ?

Propriété, famille, religion, cires molles que tant de législateurs ont marquées de leurs empreintes successives, pourquoi ne vous marquerions-nous pas aussi des nôtres ? Pourquoi nous abstiendrions-nous de toucher à des choses que d’autres ont si souvent touchées ? Pourquoi respecterions-nous des reliques que leurs gardiens eux-mêmes ne se sont fait aucun scrupule de profaner ?

 

L’ÉCONOMISTE.

La leçon est méritée. Conservateurs qui n’admettez aucun principe absolu, préexistant et éternel, en morale non plus qu’en économie politique, aucun principe également applicable à tous les temps et à tous les lieux, voilà où aboutissent vos doctrines. On les retourne contre vous. Après avoir entendu vos moralistes et vos légistes nier les lois éternelles du juste et de l’utile pour mettre à la place je ne sais quels expédients passagers, des esprits aventureux et passionnés, substituant leurs conceptions aux vôtres, veulent gouverner le monde après vous et autrement que vous. Et si vous avez raison, ô conservateurs, quand vous affirmez qu’aucune règle fixe et absolue ne préside à l’arrangement moral et matériel des affaires humaines, peut-on condamner ces réorganisateurs de la société ? L’esprit humain n’est pas infaillible. Vos législateurs ont pu errer. Pourquoi ne serait-il pas donné à d’autres législateurs de mieux faire ?

Quand Fourier, ivre d’orgueil, s’écriait : Tous les législateurs se sont trompés jusqu’à moi, et leurs livres ne sont bons qu’à être brûlés, ne pouvait-il, selon vous-mêmes, avoir raison ? Si les lois du Juste et de l’Utile viennent des hommes, et s’il appartient aux hommes de les modifier selon les temps, les lieux et les circonstances, Fourier n’était-il pas fondé à dire, en consultant l’histoire, ce long martyrologe des peuples, que les antiques législations sociales avaient été conçues dans un faux système, et qu’il fallait organiser un état social nouveau ? En affirmant qu’aucun principe absolu et surhumain ne gouverne les sociétés, n’avez-vous pas ouvert les écluses aux grandes eaux de l’utopie ? N’avez-vous pas autorisé le premier venu à refaire ces sociétés que vous prétendez avoir faites ? Le socialisme n’est-il pas un écoulement de vos propres doctrines ?

LE CONSERVATEUR.

Qu’y pouvons-nous faire ? Nous connaissons bien, veuillez m’en croire, le défaut de notre cuirasse. Aussi n’avons-nous jamais nié absolument le socialisme. Quel langage tenons-nous, le plus souvent, aux socialistes ? Nous leur disons : Entre vous et nous ce n’est qu’une question de temps. Vous avez tort aujourd’hui, mais peut-être aurez-vous raison dans trois cents ans. Attendez !

LE SOCIALISTE.

Et si nous ne voulons pas attendre ?

LE CONSERVATEUR.

Alors, tant pis pour vous ! Comme sans rien préjuger sur l’avenir de vos théories, nous les tenons pour immorales et subversives pour le présent, nous les poursuivrons à outrance. Nous les supprimerons comme la faux supprime l’ivraie... Nous vous enverrons, dans nos prisons et dans nos bagnes, attaquer les institutions actuelles de la religion, de la famille et de la propriété.

LE SOCIALISTE.

Tant mieux. Nous comptons beaucoup sur la persécution pour faire avancer nos doctrines. Le plus beau piédestal qu’on puisse donner à une idée c’est un échafaud ou un bûcher. Mettez-nous à l’amende, emprisonnez-nous, transportez-nous... nous ne demandons pas mieux. Si vous pouviez rétablir l’Inquisition contre les socialistes, nous serions assurés du triomphe de notre cause.

LE CONSERVATEUR.

Nous pouvons nous passer encore de ce remède extrême. Nous possédons la Majorité et la Force.

LE SOCIALISTE.

Jusqu’à ce que la Majorité et la Force se tournent de notre côté.

LE CONSERVATEUR.

Oh ! je n’ignore pas que le danger est immense, mais enfin nous résisterons jusqu’au bout.

L’ÉCONOMISTE.

Et vous perdrez la partie. Conservateurs, vous êtes impuissants à conserver la société.

LE CONSERVATEUR.

Voilà un arrêt bien formel.

L’ÉCONOMISTE.

Nous allons voir s’il est mal fondé. Si vous ne croyez pas à des principes absolus, vous devez, n’est-il pas vrai, considérer les nations comme des agrégations factices, successivement constituées et perfectionnées de main d’homme. Ces agrégations peuvent avoir des principes et des intérêts semblables, mais elles peuvent avoir aussi des principes et des intérêts opposés. Ce qui est juste pour l’une peut n’être pas juste pour l’autre. Ce qui est utile à celle-ci peut être nuisible à celle-là. Mais, quel est le résultat nécessaire de cet antagonisme de principes et d’intérêts ? La guerre. S’il est vrai que le monde ne soit point gouverné par des lois universelles et permanentes, s’il est vrai que chaque nation ait des principes et des intérêts qui lui soient propres, intérêts et principes essentiellement variables selon les circonstances et les temps, la guerre n’est-elle point dans la nature des choses ?

LE CONSERVATEUR.

Il est certain que nous n’avons jamais rêvé la paix perpétuelle comme ce digne abbé de Saint-Pierre. M. Joseph de Maistre a parfaitement démontré d’ailleurs que la guerre est indestructible et nécessaire.

L’ÉCONOMISTE.

Vous admettez donc et, en effet, vous ne pouvez pas ne pas admettre que le monde est éternellement voué à la guerre ?

LE CONSERVATEUR.

La guerre était dans le passé, elle est dans le présent, pourquoi cesserait-elle d’être dans l’avenir ?

L’ÉCONOMISTE.

Oui, mais dans le passé, l’immense majorité des populations se composait d’esclaves et de serfs. Or les esclaves et les serfs ne lisaient pas les journaux, ne fréquentaient point les clubs, et ne savaient ce que c’est que le socialisme. Voyez les serfs de Russie ! N’est-ce pas une pâte que le despotisme pétrit à sa guise ? N’en fait-il pas, selon sa volonté, de la chair à corvées ou de la chair à canon ?

LE CONSERVATEUR.

Il est évident que le servage avait du bon.

L’ÉCONOMISTE.

Par malheur, il n’y a plus moyen de le rétablir parmi nous. Vous n’avez donc plus ni esclaves ni serfs. Vous avez des multitudes besogneuses, à qui vous ne pouvez interdire les libres communications de la pensée, à qui vous êtes, au contraire, sollicités tous les jours de rendre plus accessible le domaine des connaissances générales. Empêcherez-vous ces multitudes, aujourd’hui souveraines, de s’abreuver à la source empoisonnée des écrits socialistes ? Les empêcherez-vous d’écouter les rêveurs qui leur disent qu’une société où la foule travaille beaucoup pour gagner peu, tandis qu’au-dessus d’elle vivent des hommes qui gagnent beaucoup en travaillant peu, est une société vicieuse et qu’il la faut changer ? Non ! vous aurez beau proscrire les systèmes socialistes, vous ne les empêcherez pas de se produire et de se propager. La presse défiera vos défenses.

LE CONSERVATEUR.

Ah ! la presse, cette grande empoisonneuse !

L’ÉCONOMISTE.

Vous aurez beau la museler ou la proscrire, vous ne viendrez jamais à bout de la tuer. C’est une hydre dont les millions de têtes défieraient le bras d’Hercule.

LE CONSERVATEUR.

Si nous avions une bonne monarchie absolue...

L’ÉCONOMISTE.

La presse tuerait la monarchie absolue comme elle a tué la monarchie constitutionnelle, et à son défaut les livres, les brochures et la conversation suffiraient.

Eh bien, aujourd’hui, pour ne parler que de la presse, cette puissante baliste n’est plus seulement dirigée contre le gouvernement, elle est dirigée contre la société.

LE SOCIALISTE.

Oui, depuis quelques années la presse a marché, Dieu merci !

L’ÉCONOMISTE.

Elle provoquait naguère des révolutions pour changer la forme du gouvernement ; elle en provoque aujourd’hui pour changer la forme de la société. Pourquoi ne réussirait-elle pas dans ce dessein comme elle a réussi dans l’autre ? Ah ! si les nations étaient pleinement garanties contre les luttes du dehors, peut-être réussirait-on à maîtriser toujours, au-dedans, les factions violentes et anarchiques. Mais, vous en convenez vous-même, la guerre extérieure est inévitable, car les principes et les intérêts sont mobiles, divers, et nul ne peut répondre que la guerre, aujourd’hui nuisible à certains pays, ne leur sera pas utile demain. Or si vous n’avez de foi qu’en la Force pour dompter le socialisme, comment donc réussirez-vous à le contenir, lorsque vous serez obligé de tourner contre l’ennemi du dehors, cette Force qui est votre raison suprême ? Si la guerre est inévitable, l’avènement du socialisme révolutionnaire ne l’est-il pas aussi ?

LE CONSERVATEUR.

Hélas ! j’en ai bien peur. Aussi ai-je toujours pensé que la société marche à grands pas vers sa ruine. Nous sommes des Grecs du Bas-Empire, et les barbares sont à nos portes.

L’ÉCONOMISTE.

Voilà donc où vous en êtes venus ? Vous désespérez des destinées de la civilisation, et vous regardez monter la barbarie en attendant l’heure suprême où elle aura débordé vos derniers remparts. Vous êtes des Grecs du Bas-Empire… Eh ! s’il en est ainsi, laissez donc entrer les barbares. Faites mieux, allez au-devant d’eux, et remettez-leur humblement les clefs de la ville sacrée. Peut-être réussirez-vous à désarmer leur fureur. Mais craignez de la redoubler en prolongeant inutilement votre résistance. L’histoire ne rapporte-t-elle point que Constantinople fut mise à sac, et que le Bosphore charria, pendant quatre jours, du sang et des cadavres ? Ô Grecs du nouveau Bas-Empire, redoutez le sort de vos aînés, et, de grâce, épargnez-nous l’agonie d’une résistance vaine et les horreurs d’une prise d’assaut. Hâtez-vous de livrer Byzance, si Byzance ne peut être sauvée.

LE SOCIALISTE.

Vous avouez donc que l’avenir est à nous ?

L’ÉCONOMISTE.

Dieu m’en garde ! mais je pense que vos adversaires ont tort de vous résister s’ils désespèrent de vous vaincre, et je conçois qu’en ne se rattachant à aucun principe fixe, immuable, ils aient cessé de compter sur la victoire. Conservateurs, ils sont impuissants à conserver la société, voilà tout ce que j’ai voulu prouver. Maintenant, je vous dirai à vous autres organisateurs, que vous seriez impuissants à l’organiser. Vous pouvez prendre Byzance et la mettre à sac, vous ne sauriez la gouverner.

LE SOCIALISTE.

Qu’en savez-vous ! N’avons-nous pas dix organisations pour une ?

L’ÉCONOMISTE.

Vous venez de mettre le doigt sur la plaie. À quelle secte socialiste appartenez-vous, veuillez bien me le dire. Êtes-vous saint-simonien ?

LE SOCIALISTE.

Non ? le saint-simonisme est usé. C’était, à l’origine, une aspiration plutôt qu’une formule... Et les disciples ont gâté l’aspiration sans trouver la formule.

L’ÉCONOMISTE.

Phalanstérien ?

LE SOCIALISTE.

C’est séduisant. Mais la morale du fouriérisme est bien scabreuse.

L’ÉCONOMISTE.

Cabétiste ?

LE SOCIALISTE.

Cabet est un esprit ingénieux mais incomplet. Il n’entend rien, par exemple, aux choses de l’art. Imaginez-vous qu’en Icarie on peint les statues. Les figures de Curtius, voilà l’Idéal de l’art icarien. Barbare !

L’ÉCONOMISTE.

Proudhonien ?

LE SOCIALISTE.

Proudhon, ah ! que voilà un beau destructeur ? comme il démolit bien ! Mais, jusqu’à présent, il n’a su fonder que sa banque d’échanges. Et cela ne suffit pas.

L’ÉCONOMISTE.

Ni saint-simonien, ni fouriériste, ni cabétiste, ni proudhonien. Eh ! qu’êtes-vous donc ?

LE SOCIALISTE.

Je suis socialiste.

 

L’ÉCONOMISTE.

Mais encore ! à quelle variété du socialisme appartenez-vous ?

LE SOCIALISTE.

À la mienne. Je suis convaincu que le grand problème de l’organisation du travail n’est pas résolu encore. On a déblayé le terrain, on a posé les assises, mais on n’a pas élevé l’édifice. Pourquoi ne chercherais-je pas comme un autre à le bâtir ? Ne suis-je pas animé du pur amour de l’Humanité ? N’ai-je pas étudié la Science et médité longtemps sur le Problème ? Et je crois pouvoir affirmer que... non ! pas encore... il y a certains points qui ne sont pas complètement élucidés (montrant son front), mais l’idée est là... et vous verrez plus tard.

L’ÉCONOMISTE.

C’est-à-dire que vous aussi vous cherchez votre organisation du travail. Vous êtes un socialiste indépendant. Vous avez votre Bible particulière. Au fait, et pourquoi pas ? Pourquoi ne recevriez-vous pas comme un autre l’esprit du Seigneur ? Mais aussi, pourquoi d’autres ne le recevraient-ils pas comme vous ? Voilà bien des organisations du travail.

LE SOCIALISTE.

Tant mieux, le peuple pourra choisir.

L’ÉCONOMISTE.

Bon ! à la majorité des suffrages. Mais que fera la minorité ?

LE SOCIALISTE.

Elle se soumettra.

L’ÉCONOMISTE.

Et si elle résiste ? Mais j’admets qu’elle se soumette, de gré ou de force. J’admets que l’organisation adoptée à la majorité des suffrages soit mise en vigueur. Qu’arrivera-t-il si quelqu’un, vous, moi, un autre, découvre une organisation supérieure ?

LE SOCIALISTE.

Cela n’est pas probable.

L’ÉCONOMISTE.

Au contraire, c’est très probable. Ne croyez-vous pas au dogme de la perfectibilité indéfinie ?

LE SOCIALISTE.

Assurément. Je crois que l’Humanité ne cessera de progresser qu’en cessant d’être.

L’ÉCONOMISTE.

Or d’où dépend principalement le progrès de l’humanité ? S’il faut en croire vos docteurs, c’est la société qui fait l’homme. Lorsque l’organisation sociale est mauvaise, l’homme reste stationnaire ou il rétrograde ; lorsque l’organisation sociale est bonne, l’homme se développe, progresse...

LE SOCIALISTE.

Quoi de plus vrai ?

L’ÉCONOMISTE.

Y a-t-il donc rien de plus souhaitable au monde que de faire progresser l’organisation sociale ? Mais s’il en est ainsi, quelle devra être la préoccupation constante des amis de l’humanité ? ne sera-ce point d’inventer, de combiner des organisations de plus en plus parfaites ?

LE SOCIALISTE.

Oui, sans doute. Quel mal y voyez-vous ?

 

L’ÉCONOMISTE.

J’y vois une anarchie permanente. Une organisation vient d’être mise en vigueur et elle fonctionne, tant bien que mal, car elle n’est pas parfaite...

LE SOCIALISTE.

Pourquoi pas ?

 

L’ÉCONOMISTE.

La doctrine de la perfectibilité indéfinie n’exclut-elle pas la perfection ? D’ailleurs, je viens de vous citer une demi-douzaine d’organisations et vous n’avez été satisfait d’aucune.

LE SOCIALISTE.

Cela ne prouve rien contre celles qui viendront plus tard. Ainsi, par exemple, j’ai la ferme conviction que mon système....

L’ÉCONOMISTE.

Fourier trouvait son mécanisme parfait et cependant vous ne voulez pas du mécanisme de Fourier. De même, il se rencontrera des gens qui ne voudront pas du vôtre. Donc, une organisation bonne ou mauvaise est en vigueur. La majorité en est satisfaite, mais la minorité ne l’est point. De là un conflit, une lutte. Et remarquez, bien que l’organisation future possède un avantage énorme sur l’organisation présente. On n’en a pas encore ressenti les défauts. Selon toutes probabilités elle finira par l’emporter.... jusqu’à ce qu’elle soit, à son tour, remplacée par une troisième. Mais croyez-vous qu’une société puisse, sans péril aucun, changer journellement d’organisation. Voyez dans quelle crise épouvantable nous a précipités un simple changement de gouvernement. Que serait-ce s’il s’agissait de changer la société ?

LE SOCIALISTE.

On frémit rien que d’y penser. Quel gâchis effroyable ? Ah ! l’esprit d’innovation ? l’esprit d’innovation ?

L’ÉCONOMISTE.

Vous aurez beau faire, vous ne le supprimerez point. L’esprit d’innovation existe...

LE CONSERVATEUR.

Pour le malheur du monde.

L’ÉCONOMISTE.

Non pas. Sans l’esprit d’innovation, les hommes n’auraient point cessé encore de se nourrir de glands ou de brouter l’herbe. Sans l’esprit d’innovation, vous seriez un grossier sauvage, gîtant dans la feuillée, au lieu d’être un digne propriétaire ayant maison à la ville et maison aux champs, confortablement nourri, vêtu, logé.

LE CONSERVATEUR.

Pourquoi l’esprit d’innovation n’est-il point demeuré dans de justes limites ?

LE SOCIALISTE.

Égoïste !

L’ÉCONOMISTE.

L’esprit d’innovation n’a point de limites. L’esprit d’innovation qui est dans l’homme ne périra qu’avec l’homme. L’esprit d’innovation modifiera perpétuellement tout ce que les hommes ont établi, et si, comme vous l’affirmez, les lois qui régissent les sociétés sont d’origine humaine, l’esprit d’innovation ne s’arrêtera point devant elles. Il les modifiera, les changera, les bouleversera aussi longtemps que l’humanité séjournera sur la terre. Le monde est voué à d’incessantes révolutions, à d’éternels déchirements, à moins que...

LE CONSERVATEUR.

À moins que...

L’ÉCONOMISTE.

Eh bien ! à moins qu’il n’y ait des principes absolus, à moins que les lois qui gouvernent le monde moral et le monde économique, ne soient des lois préétablies comme celles qui gouvernent le monde physique. S’il en était ainsi, si les sociétés avaient été organisées de la main de la Providence, ne devrait-on pas prendre en pitié le pygmée gonflé d’orgueil qui essaierait de substituer son œuvre à celle du Créateur ? Ne serait-il pas aussi puéril de vouloir changer les bases sur lesquelles la société repose que d’entreprendre de déplacer l’orbite de la terre ?

LE SOCIALISTE.

Sans aucun doute. Mais existent-elles, ces lois providentielles ? et, à supposer même qu’elles existent, ont-elles bien pour caractères essentiels la Justice et l’Utilité ?

 

LE CONSERVATEUR.

Voilà une grosse impiété. Si Dieu a organisé lui-même les sociétés, s’il a fait les lois qui les régissent, il est évident que ces lois sont essentiellement justes et utiles, et que les souffrances des hommes proviennent de leur non observation.

L’ÉCONOMISTE.

Bravo. Mais, à votre tour, vous devez admettre que ces lois sont universelles et immuables ?

LE SOCIALISTE.

Eh ! quoi, vous ne répondez pas ? Ignorez-vous donc que la nature ne procède que par des lois universelles et immuables ? Et, je vous le demande, peut-elle procéder autrement ? Si les lois naturelles étaient partielles, ne se heurteraient-elles pas sans cesse ? Si elles étaient variables, ne livreraient-elles pas le monde à de perpétuelles perturbations ? Je ne conçois pas plus qu’une loi naturelle ne soit point universelle et immuable, que vous ne concevez qu’une loi émanée de la Divinité n’ait point pour essence la Justice et l’Utilité. Seulement, je doute que Dieu se soit mêlé de l’organisation des sociétés humaines. Et savez-vous pourquoi j’en doute ? Parce que vos sociétés sont détestablement organisées ; parce que l’histoire de l’humanité n’a été jusqu’à présent que la lamentable et hideuse légende du crime et de la misère. Attribuer à Dieu lui-même l’organisation de ces sociétés misérables et infâmes, ne serait-ce pas le rendre responsable du mal ? ne serait-ce pas justifier les reproches de ceux qui l’accusent d’être injuste et inhumain ?

L’ÉCONOMISTE.

Permettez ! De ce que ces lois providentielles existent, il ne s’ensuit pas nécessairement que l’humanité doive prospérer. Les hommes ne sont pas des corps dépourvus de volonté et de vie, comme ces globes que vous voyez se mouvoir dans un ordre éternel sous l’impulsion des lois physiques. Les hommes sont des êtres actifs et libres ; ils peuvent observer ou ne pas observer les lois que Dieu leur a données. Seulement, quand ils ne les observent point, ils sont criminels et misérables.

LE SOCIALISTE.

S’il en était ainsi, ils les observeraient toujours.

 

L’ÉCONOMISTE.

Oui, s’ils les connaissaient ; et, si les connaissant, ils savaient que la non observation de ces lois doit inévitablement leur porter préjudice ; mais voilà précisément ce qu’ils ignorent.

LE SOCIALISTE.

Vous affirmez donc que tous les maux de l’humanité ont leur source dans la non observation des lois morales et économiques qui gouvernent les sociétés ?

L’ÉCONOMISTE.

Je dis que si l’humanité avait de tout temps observé ces lois, la somme de ses maux eût été, de tout temps aussi, la plus faible possible. Cela vous suffit-il ?

LE SOCIALISTE.

Assurément. Mais je serais, en vérité, bien curieux de les connaître, ces lois miraculeuses.

L’ÉCONOMISTE.

La loi fondamentale sur laquelle repose toute l’organisation sociale, et de laquelle découlent toutes les autres lois économiques, c’est la PROPRIÉTÉ ;

LE SOCIALISTE.

La propriété ! allons donc ; mais c’est précisément de la propriété que découlent tous les maux de l’humanité.

L’ÉCONOMISTE.

J’affirme le contraire. J’affirme que les misères et les iniquités dont l’humanité n’a cessé de souffrir ne viennent point de la propriété ; j’affirme qu’elles viennent d’infractions particulières ou générales, temporaires ou permanentes, légales ou illégales, commises au principe de la propriété. J’affirme que si la propriété avait été, dès l’origine du monde, religieusement respectée, l’humanité aurait constamment joui du maximum de bien-être que comportait, à chaque époque, l’état d’avancement des arts et des sciences, comme aussi d’une entière justice.

LE SOCIALISTE.

Voilà bien des affirmations. Et vous êtes apparemment en mesure de prouver ce que vous affirmez.

L’ÉCONOMISTE.

Apparemment.

LE SOCIALISTE.

Eh bien ! prouvez-le !

L’ÉCONOMISTE.

Je ne demande pas mieux.

LE CONSERVATEUR.

Avant tout, veuillez, je vous prie, définir la propriété.

L’ÉCONOMISTE.

Je ferai mieux, je commencerai par définir l’homme, du moins au point de vue économique.

L’homme est un composé de forces physiques, morales et intellectuelles. Ces forces diverses ont besoin d’être incessamment entretenues, réparées par l’assimilation de forces semblables à elles. Lorsqu’on ne les répare point, elles périssent. Cela est vrai, aussi bien pour les forces intellectuelles et morales que pour les forces physiques.

L’homme est donc obligé de s’assimiler perpétuellement des forces nouvelles. Comment est-il averti de cette nécessité ? par la douleur. Toute déperdition de forces est accompagnée d’une douleur. Toute assimilation de forces, toute consommation est accompagnée, au contraire, d’une jouissance. Excité par ce double aiguillon, l’homme s’attache incessamment à entretenir ou à augmenter la somme des forces physiques, morales et intellectuelles qui composent son être. Telle est la raison de son activité.

Lorsque cette activité s’exerce, lorsque l’homme agit dans la vue de réparer ou d’augmenter ses forces, on dit qu’il travaille. Si les éléments dans lesquels l’homme puise les virtualités qu’il s’assimile étaient toujours à sa portée, et naturellement préparés pour la consommation, son travail se réduirait à fort peu de chose. Mais il n’en est pas ainsi. La nature n’a pas tout fait pour l’homme ; elle lui a laissé beaucoup à faire. Si elle lui fournit libéralement la matière première de toutes les choses nécessaires à sa consommation, elle l’oblige à donner une multitude de façons diverses à cette matière première pour la rendre consommable.

La préparation des choses nécessaires à la consommation se nomme production.

Comment s’accomplit la production ? par l’action des forces ou facultés de l’homme sur les éléments que lui fournit la nature.

Avant de consommer l’homme est donc obligé de produire. Toute production impliquant une dépense de forces occasionne une peine, une douleur. On subit cette peine, on souffre cette douleur dans la vue de se procurer une jouissance, ou, ce qui revient au même, de s’épargner une souffrance plus forte. On se procure cette jouissance et on s’épargne cette souffrance par la consommation. Produire et consommer, souffrir et jouir, voilà toute la vie humaine.

LE CONSERVATEUR.

Qu’osez-vous dire ? À vos yeux, la Jouissance serait la fin unique que l’homme aurait à se proposer sur la terre ?

L’ÉCONOMISTE.

N’oubliez pas qu’il s’agit ici des jouissances morales et intellectuelles aussi bien que des jouissances physiques. N’oubliez pas que l’homme est un être physique, moral et intellectuel. Se développera-t-il à ce triple point de vue ou se dégradera-t-il, voilà toute la question. S’il néglige ses besoins moraux et intellectuels pour ne satisfaire que ses appétits physiques, il se dégradera moralement et intellectuellement. S’il néglige ses besoins physiques pour augmenter ses satisfactions intellectuelles et morales, il se dégradera physiquement. Dans l’une et l’autre éventualités, il souffrira d’une part, tout en jouissant avec excès d’une autre. La sagesse consiste à maintenir l’équilibre des facultés dont on est pourvu ou à produire cet équilibre lorsqu’il n’existe point. Mais l’économie politique n’a pas à s’occuper, directement du moins, de cette ordonnance intérieure des facultés humaines. L’économie politique n’examine que les lois générales de la production et de la consommation des richesses. La manière dont il convient que chaque individu distribue les forces réparatrices de son être concerne la morale.

Souffrir le moins possible, physiquement, moralement et intellectuellement, jouir le plus possible, à ce triple point de vue, voilà quel est, en définitive, le grand mobile de la vie humaine, le pivot autour duquel se meuvent toutes les existences. Ce mobile, ce pivot se nomme l’Intérêt.

LE SOCIALISTE.

Vous regardez l’intérêt comme le mobile unique des actions humaines, et vous dites que l’intérêt consiste à s’épargner de la peine et à se procurer du plaisir. Mais n’est-il donc, dans l’homme, aucun mobile plus noble auquel on puisse faire appel ? Au lieu d’être excité par l’appât inférieur d’une satisfaction personnelle, ne peut-on l’être par le stimulant plus élevé de l’amour de l’humanité ? Au lieu de céder à l’intérêt, ne peut-on obéir au dévouement ?

L’ÉCONOMISTE.

Le dévouement n’est qu’une des parties constituantes de l’intérêt.

LE CONSERVATEUR.

Qu’est-ce à dire ? Oubliez-vous que le dévouement implique sacrifice et que sacrifice implique souffrance.

L’ÉCONOMISTE.

Oui, sacrifice et souffrance d’un côté, mais satisfaction et jouissance d’un autre. Quand on se dévoue pour son prochain, on se condamne, le plus souvent, du moins, à une privation matérielle, mais on éprouve en échange une satisfaction morale. Si la peine l’emporte sur la satisfaction on ne se dévoue pas.

LE CONSERVATEUR.

Et les martyrs ?

L’ÉCONOMISTE.

Les martyrs eux-mêmes me fourniraient un témoignage à l’appui de ce que j’avance. Le sentiment moral de la religion dépassait chez eux l’instinct physique de la conservation. En échange de leurs souffrances physiques, ils éprouvaient des jouissances morales plus intenses. Lorsqu’on n’est pas pourvu à un haut degré du sentiment religieux, on ne s’expose pas, volontairement du moins, au martyre. Pourquoi ? Parce que la satisfaction morale étant faible, on la trouve trop chèrement achetée par la souffrance physique.

 

LE CONSERVATEUR.

Mais, s’il en est ainsi, les hommes en qui les appétits physiques prédominent, sacrifieront toujours à la satisfaction de leurs besoins inférieurs, celle de leur besoins plus élevés. Ces hommes auront intérêt à se vautrer dans la fange....

L’ÉCONOMISTE.

Cela serait, si l’existence humaine se trouvait bornée à cette terre. Les individus en qui les appétits physiques prédominent n’auraient, en ce cas, aucun intérêt à les réprimer. Mais l’homme n’est pas ou ne se croit pas une créature d’un jour. Il a foi dans une existence future, et il s’efforce de se perfectionner pour monter dans un monde meilleur, au lieu de descendre dans un monde plus mauvais. S’il se prive de certaines satisfactions ici-bas, c’est en vue d’acquérir des satisfactions supérieures dans une autre vie.

S’il n’a pas foi dans ces satisfactions futures ou s’il les croit inférieures aux satisfactions présentes que la religion et la morale lui commandent de sacrifier pour les obtenir, il ne consentira point à ce sacrifice.

Mais que la satisfaction soit présente ou future, qu’elle se trouve placée dans ce monde ou dans un autre, elle est toujours la fin que l’homme se propose, le mobile constant, immuable de ses actions.

LE SOCIALISTE.

Ainsi élargi, on peut, je pense, accepter l’intérêt, comme mobile unique des actions de l’homme.

L’ÉCONOMISTE.

Sous l’impulsion de son intérêt, où qu’il le place, l’homme agit, travaille. C’est à la religion et à la morale à lui enseigner à le bien placer.....

L’homme s’efforce donc incessamment de réduire la somme de ses peines et d’augmenter celle de ses jouissances. Comment peut-il atteindre ce double résultat ? En obtenant, en échange de moins de travail, plus de choses propres à la consommation, ou, ce qui revient au même, en perfectionnant son travail.

Comment l’homme peut-il perfectionner son travail ? Comment peut-il obtenir un maximum de jouissances en échange d’un minimum d’efforts ?

C’est en dirigeant bien les forces dont il dispose. C’est en exécutant les travaux qui conviennent le mieux à ses facultés et en accomplissant sa tâche le mieux possible.

Or l’expérience démontre que ce résultat ne peut être obtenu qu’à l’aide de la plus complète DIVISION DU TRAVAIL.

Les hommes sont donc naturellement intéressés à diviser le travail. Mais division du travail implique rapprochement des individus, société, échanges.

Que les hommes demeurent isolés ; qu’ils satisfassent individuellement à leurs besoins, et ils dépenseront un maximum d’efforts pour obtenir un minimum de satisfactions.

Cependant cet intérêt que les hommes ont à s’unir en vue de diminuer leur labeur et d’augmenter leurs jouissances n’aurait peut-être pas suffi pour les rapprocher, s’ils n’avaient été attirés les uns vers les autres d’abord par l’impulsion naturelle de certains besoins qui ne peuvent être satisfaits dans l’isolement, ensuite par la nécessité de défendre, quoi ? leurs propriétés.

LE CONSERVATEUR.

Comment ? La propriété existe-t-elle dans l’état d’isolement ? Selon les jurisconsultes, c’est la société qui l’institue.

L’ÉCONOMISTE.

Si la société l’institue, la société peut aussi l’abolir, et les socialistes qui demandent son abolition ne sont pas de si grands coupables. Mais la société n’a pas institué la propriété ; c’est bien plutôt la propriété qui a institué la société.

Qu’est-ce que la propriété ?

La propriété émane d’un instinct naturel dont l’espèce humaine tout entière est pourvue. Cet instinct révèle à l’homme avant tout raisonnement qu’il est le maître de sa personne et qu’il peut disposer à son gré de toutes les virtualités qui composent son être, soit qu’elles y adhèrent, soit qu’il les en ait séparées.

LE SOCIALISTE.

Séparées ! qu’est-ce à dire ?

L’ÉCONOMISTE.

L’homme est obligé de produire s’il veut consommer. En produisant, il dépense, il sépare de lui-même une certaine partie de ses forces physiques, morales et intellectuelles. Les produits contiennent les forces dépensées par ceux qui les ont créés. Mais ces forces que l’homme sépare de lui-même, sous l’empire de la nécessité, il ne cesse pas de les posséder. La conscience humaine ne s’y trompe pas, et elle condamne indistinctement les atteintes portées à la propriété intérieure et à la propriété extérieure[1].

Lorsqu’on dénie à l’homme le droit de posséder la portion de ses forces qu’il sépare de lui-même en travaillant, lorsqu’on attribue à d’autres le droit d’en disposer ; qu’arrive-t-il ? Cette séparation ou cette dépense de forces impliquant une douleur, l’homme cesse de travailler à moins qu’on ne l’y force.

Supprimer le droit de propriété de l’homme sur les produits de son travail, c’est empêcher la création de ces produits.

S’emparer d’une partie de ces produits, c’est, de même, décourager de les former ; c’est ralentir l’activité de l’homme en affaiblissant le mobile qui le pousse à agir.

De même, porter atteinte à la propriété intérieure ; obliger un être actif et libre à entreprendre un travail qu’il n’entreprendrait pas de lui-même, ou lui interdire certaines branches de travail, détourner par conséquent ses facultés de leur destination naturelle, c’est diminuer la puissance productive de l’homme.

Toute atteinte portée à la propriété intérieure ou extérieure, séparée ou non séparée, est contraire à l’Utilité aussi bien qu’à la Justice.

Comment donc se fait-il que des atteintes aient été, de tout temps, portées à la propriété ?

Tout travail impliquant une dépense de forces, et toute dépense de forces une peine, certains hommes ont voulu s’épargner cette peine tout en s’attribuant la satisfaction qu’elle procure. Ils ont, en conséquence, fait métier de dérober les fruits du travail des autres hommes, soit en les dépouillant de leurs biens extérieurs, soit en les réduisant en esclavage. Ils ont constitué ensuite des sociétés régulières pour protéger eux et les fruits de leurs rapines contre leurs esclaves ou contre d’autres ravisseurs. Voilà l’origine de la plupart des sociétés.

Mais cette usurpation abusive des forts sur la propriété des faibles a été successivement entamée. Dès l’origine des sociétés, une lutte incessante s’est établie entre les oppresseurs et les opprimés, les spoliateurs et les spoliés ; dès l’origine des sociétés, l’humanité a tendu constamment vers l’affranchissement de la propriété. L’histoire est pleine de cette grande lutte ! D’un côté, vous voyez les oppresseurs défendant les privilèges qu’ils se sont attribués sur la propriété d’autrui ; de l’autre, les opprimés réclamant la suppression de ces privilèges iniques et odieux.

La lutte dure encore, et elle ne cessera que lorsque la propriété sera pleinement affranchie.

LE CONSERVATEUR.

Mais il n’y a plus de privilèges !

LE SOCIALISTE.

Mais la propriété n’a que trop de franchises !

L’ÉCONOMISTE.

La propriété n’est guère plus franche aujourd’hui qu’elle ne l’était avant 1789. Peut-être même, l’est-elle moins. Seulement il y a une différence : avant 1789, les restrictions apportées au droit de propriété profitaient à quelques-uns ; aujourd’hui, elles ne profitent, le plus souvent, à personne, sans être cependant moins nuisibles à tous.

LE CONSERVATEUR.

Mais où donc les voyez-vous ces restrictions malfaisantes ?

L’ÉCONOMISTE.

Je vais énumérer les principales....

LE SOCIALISTE.

Une observation encore. J’admets volontiers la propriété comme souverainement équitable et utile dans l’état d’isolement. Un homme vit et travaille seul. Il est parfaitement juste que cet homme jouisse seul du fruit de son travail. Il n’est pas moins utile que cet homme soit assuré de conserver sa propriété. Mais ce régime de propriété individuelle peut-il se maintenir équitablement et utilement dans l’état de société ?

Je veux bien admettre encore que la Justice et l’Utilité commandent de reconnaître à chacun, dans cet état comme dans l’autre, l’entière propriété de sa personne et de cette portion de ses forces qu’il sépare de lui-même en travaillant. Mais les individus pourraient-ils véritablement jouir de cette double propriété, si la société n’était pas organisée de manière à la leur garantir ? Si cette organisation indispensable n’existait point ; si, par un mécanisme quelconque, la société ne distribuait point à chacun l’équivalent de son travail, le faible ne se trouverait-il pas à la merci du plus fort, la propriété des uns ne serait-elle pas perpétuellement envahie par la propriété des autres ? Et si l’on commettait l’imprudence d’affranchir pleinement la propriété, avant que la société fût dotée de ce mécanisme distributif, ne verrions-nous pas se multiplier encore les empiétements des forts sur la propriété des faibles ? Le complet affranchissement de la propriété n’ag-graverait-il pas le mal au lieu de le corriger ?

L’ÉCONOMISTE.

Si l’objection était fondée, s’il était nécessaire de construire un mécanisme pour distribuer à chacun l’équivalent de son travail, le socialisme aurait pleinement sa raison d’être, et je serais socialiste comme vous. Mais ce mécanisme que vous voulez établir artificiellement, il existe naturellement et il fonctionne. La société est organisée. Le mal que vous attribuez à son défaut d’organisation vient des entraves apportées au libre jeu de son organisation.

LE SOCIALISTE.

Vous osez affirmer qu’en permettant à tous les hommes de disposer librement de leurs propriétés, dans le milieu social où nous sommes, les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes de manière à rendre le travail de chacun le plus productif possible, et la distribution des fruits du travail de tous pleinement équitable ?...

L’ÉCONOMISTE.

J’ose l’affirmer.

LE SOCIALISTE.

Vous croyez qu’il deviendrait superflu d’organiser sinon la production du moins la distribution, l’échange, de désobstruer la circulation...

 

L’ÉCONOMISTE.

J’en suis sûr. Laissez faire les propriétaires, laissez passer les propriétés et tout s’arrangera pour le mieux.

Mais on n’a jamais laissé faire les propriétaires ; on n’a jamais laissé passer les propriétés.

Jugez-en.

S’agit-il du droit de propriété de l’homme sur lui-même ; du droit qu’il possède d’utiliser librement ses facultés, en tant qu’il ne cause aucun dommage à la propriété d’autrui ? Dans la société actuelle les fonctions les plus élevées et les professions les plus lucratives ne sont pas libres ; on ne peut exercer librement les fonctions de notaire, de prêtre, de juge, d’huissier, d’agent de change, de courtier, de médecin, d’avocat, de professeur ; on ne peut être librement imprimeur, boucher, boulanger, entrepreneur de pompes funèbres ; on ne peut fonder librement aucune association commerciale, aucune banque, aucune compagnie d’assurances, aucune grande entreprise de transport, construire librement aucun chemin, établir librement aucune institution de charité, vendre librement du tabac, de la poudre, du salpêtre, transporter des lettres, battre monnaie ; on ne peut librement se concerter avec d’autres travailleurs pour fixer le prix du travail. La propriété de l’homme sur lui-même, la propriété intérieure, est de toutes parts entravée.

La propriété sur les fruits de son travail, la propriété extérieure ne l’est pas moins. La propriété littéraire ou artistique et la propriété des inventions ne sont reconnues et garanties que pendant une courte période. La propriété matérielle est généralement reconnue à perpétuité, mais elle est soumise à une multitude de restrictions et de charges. Le don, l’héritage et le prêt ne sont pas libres. L’échange est lourdement grevé tant par les impôts de mutation, d’enregistrement et de timbre, les octrois et les douanes, que par les privilèges accordés aux agents servant d’intermédiaires à certains marchés ; parfois aussi l’échange est complètement prohibé hors de certaines limites. Enfin, la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique menace incessamment la faible portion de Propriété que les autres restrictions ont épargnée.

LE CONSERVATEUR.

Toutes les restrictions que vous venez d’énumérer ont été établies dans l’intérêt de la société.

 

L’ÉCONOMISTE.

C’est possible ; mais ceux qui les ont établies ont eu la main malheureuse, car toutes agissent, à différents degrés, et quelques-unes avec une puissance considérable, comme causes d’injustices et de dommages pour la société.

LE CONSERVATEUR.

De sorte qu’en les détruisant, nous jouirions d’un véritable paradis sur la terre.

L’ÉCONOMISTE.

Je ne dis pas cela. Je dis que la société se trouverait dans la situation la meilleure possible, eu égard au degré actuel d’avancement des arts et des sciences.

LE SOCIALISTE.

Et vous vous engagez à le prouver ?

L’ÉCONOMISTE.

Oui.

LE CONSERVATEUR ET LE SOCIALISTE.

Voilà un utopiste !


 

Deuxième soirée

SOMMAIRE : Atteintes portées à la propriété extérieure. — Propriété littéraire et
artistique. — Contrefaçon. — Propriété des inventions.

 

LE SOCIALISTE.

Vous avez entrepris de nous prouver que les maux que le socialisme attribue à la propriété, proviennent d’atteintes portées à la propriété. Êtes-vous disposé à commencer la démonstration de ce paradoxe ?

L’ÉCONOMISTE.

Ah ! plût à Dieu que vous enseignassiez de tels paradoxes !... J’ai distingué la propriété intérieure et la propriété extérieure. La première consiste dans le droit que possède tout homme de disposer librement de ses facultés physiques, morales et intellectuelles, comme aussi du corps qui leur sert à la fois d’enveloppe et d’instrument ; la seconde réside dans le droit que conserve l’homme sur la portion de ses facultés, qu’il a jugé à propos de séparer de lui-même et d’appliquer aux objets extérieurs.

LE SOCIALISTE.

Où commence notre droit de propriété sur les objets extérieurs et où finit-il ?

L’ÉCONOMISTE.

Il commence au moment où nous appliquons aux choses que la nature a mises gratuitement à notre disposition une portion de nos forces, de nos facultés ; au moment où nous complétons l’œuvre de la nature en donnant à ces choses une façon nouvelle ; au moment où nous ajoutons à la valeur naturelle qui est en elles une valeur artificielle ; il finit au moment où cette valeur artificielle périt.

LE CONSERVATEUR.

Qu’entendez-vous par valeur ?

 

 

L’ÉCONOMISTE.

J’entends par valeur, la propriété qu’ont les choses ou qui leur est donnée de satisfaire aux besoins de l’homme.

L’homme possède donc son être et les dépendances naturelles ou artificielles de son être, ses facultés, son corps et ses œuvres.

Les œuvres de l’homme, objet de la propriété extérieure, sont de deux sortes, matérielles et immatérielles.

La loi reconnaît à perpétuité la propriété matérielle, à perpétuité, c’est-à-dire, autant que dure l’objet de la propriété ; en revanche elle limite à un délai assez bref la propriété immatérielle. Cependant l’une et l’autre ont la même origine.

LE CONSERVATEUR.

Comment ? vous assimilez la propriété d’une invention ou d’un air de musique à la propriété d’une maison ou d’une terre.

L’ÉCONOMISTE.

Absolument. L’une et l’autre n’ont-elles pas également leur origine dans le travail ? Du moment qu’il y a un effort accompli et valeur créée, que l’effort vienne des nerfs ou des muscles, que la valeur soit appliquée à un objet palpable ou intangible, une nouvelle propriété est créée. Peu importe la forme sous laquelle elle se manifeste !

S’il s’agit d’un fonds de terre mis en culture, c’est principalement de la force physique qui a été dépensée ; s’il s’agit d’un air de musique, ce sont des facultés intellectuelles aidées de certaines facultés physiques ou morales qui ont été mises en œuvre. Mais à moins de placer les facultés de l’intelligence au-dessous des forces physiques, ou bien encore, à moins de prétendre que l’homme possède son intelligence à un titre moins légitime que sa force physique, peut-on établir une différence entre ces deux sortes de propriétés ?

LE CONSERVATEUR.

Vous voudriez donc que l’inventeur d’un machine, l’auteur d’un livre, ou d’un air de musique, demeurassent les maîtres absolus de leurs œuvres ; qu’ils pussent à perpétuité les donner, les léguer et les vendre. Vous voudriez qu’on leur accordât même le droit de les détruire. Vous voudriez qu’il eût été permis aux héritiers de Bossuet, de Pascal, de Molière, de priver l’humanité des œuvres immortelles de ces puissants génies. Voilà, en vérité, une exagération sauvage !

LE SOCIALISTE.

Bravo !

L’ÉCONOMISTE.

Applaudissez, c’est justice. Savez-vous bien quelle doctrine vous venez de soutenir, monsieur le conservateur ?

LE CONSERVATEUR.

Eh, la doctrine du sens commun, je pense.

L’ÉCONOMISTE.

Non pas ! la doctrine du communisme.

LE CONSERVATEUR.

Vous vous moquez. J’ai soutenu les droits de la société sur les produits de l’intelligence, voilà tout !

L’ÉCONOMISTE.

Les communistes ne font pas autre chose. Seulement, ils sont plus logiques que vous. Ils soutiennent les droits de la société sur toute chose, sur les produits matériels aussi bien que sur les produits immatériels. Ils disent aux travailleurs : Remplissez votre tâche de chaque jour, travaillez selon vos forces, mais au lieu de vous attribuer à vous-mêmes les produits de votre travail, les valeurs que vous avez créées, remettez-les à l’association générale des citoyens, à la communauté qui se chargera de répartir équitablement entre tous les fruits du travail de chacun. Vous en aurez votre part ! Voilà, n’est-il pas vrai, le langage des communistes ?

LE CONSERVATEUR.

Oui, c’est bien le langage de cette secte insensée qui ravit au travailleur le fruit légitime de son travail, pour lui donner une part arbitraire du travail de tous.

 

 

L’ÉCONOMISTE.

Véritablement vous parlez d’or. Vous n’admettez donc pas qu’on ravisse au travailleur tout ou partie du fruit de son travail, pour mettre ce tout ou cette partie dans la communauté ?

LE CONSERVATEUR.

C’est du vol !

L’ÉCONOMISTE.

Eh ! bien, ce vol, la société le commet tous les jours au détriment des gens de lettres, des artistes et des inventeurs.

Vous connaissez la loi qui régit en France la propriété littéraire. Tandis que la propriété des choses matérielles, terres, maisons, meubles, est indéfinie, la propriété littéraire est limitée aux vingt années qui suivent la mort de l’auteur propriétaire. L’Assemblée constituante n’avait même accordé que dix années.

Avant la Révolution, la législation était, sous certains rapports, beaucoup plus équitable...

LE CONSERVATEUR.

Avant la Révolution, dites-vous ?

L’ÉCONOMISTE.

Oui. Vous savez qu’alors tous les droits, le droit de travailler aussi bien que le droit de posséder émanaient du roi. Les auteurs obtenaient donc pour eux et pour leurs héritiers, lorsqu’ils en faisaient la demande, le droit d’exploiter exclusivement leurs livres. Ce privilège n’avait pas de limites ; malheureusement il était révocable à volonté ; en outre, il était soumis, dans l’usage, à des restrictions vexatoires. Lorsqu’un auteur cédait son œuvre à un libraire, le droit exclusif d’exploitation se perdait à sa mort. Seuls les héritiers pouvaient conserver exclusivement ce droit.

LE SOCIALISTE.

Ainsi donc, les héritiers de Molière, de La Fontaine, de Racine, ont pu exploiter exclusivement jusqu’en 1789, les œuvres de leurs illustres ancêtres ?

 

L’ÉCONOMISTE.

Oui. On trouve, par exemple, un arrêt du conseil du 14 septembre 1761, qui continue aux petits-fils de La Fontaine le privilège de leur aïeul, soixante-dix ans après sa mort. Si l’Assemblée constituante avait eu pleinement l’intelligence de sa mission, elle aurait reconnu et garanti, en la débarrassant des entraves du privilège, cette propriété que l’Ancien régime même avait sanctionnée en l’opprimant. Malheureusement les idées communistes avaient déjà germé, alors, dans la société française. Résumé vivant des doctrines philosophiques et économiques du dix-huitième siècle, l’Assemblée constituante renfermait dans son sein des disciples de Rousseau et de Morelly, aussi bien que des disciples de Quesnay et de Turgot. Elle recula donc devant la reconnaissance absolue de la propriété intellectuelle. Elle mutila cette propriété légitime, afin d’abaisser le prix des œuvres de l’intelligence.

LE CONSERVATEUR.

Ce but louable ne fut-il pas atteint ? Supposez que la propriété littéraire de Pascal, de Molière, de La Fontaine n’eût pas été éteinte au bénéfice de la Communauté, ne serions-nous pas obligés de payer plus cher les œuvres de ces illustres génies ? Et peut-on mettre l’intérêt de quelques-uns en balance avec l’intérêt de tous ?

L’ÉCONOMISTE.

« Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, dit Montesquieu, ils coupent l’arbre au pied et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. » Voilà le communisme, aurait ajouté l’auteur de l’Esprit des Lois s’il avait vécu de nos jours. En limitant la propriété littéraire que faites-vous ? Vous en diminuez la valeur vénale. — Je fais un livre et j’offre à un libraire de le lui céder. Si la possession de ce livre lui est garantie à perpétuité, il pourra évidemment m’en payer et m’en payera un prix plus élevé que si, vingt années après ma mort, cette propriété périt.

LE CONSERVATEUR.

Oh ! ceci a bien peu d’importance dans la pratique. Combien peu de livres vivent encore vingt années après la mort de leurs auteurs ?

L’ÉCONOMISTE.

Vous me fournissez une nouvelle arme contre vous. Il y a deux sortes de livres, ceux qui ne durent pas et ceux qui durent. Votre loi limitative de la propriété littéraire laisse intacte la valeur des premiers pour amoindrir celles des seconds. Exemple : un homme de génie a écrit un livre destiné à traverser les âges ; il va le porter à son libraire. Celui-ci peut-il payer cette œuvre immortelle beaucoup plus cher que le commun des œuvres destinées à l’oubli, après un succès éphémère ? Non ! car si l’œuvre ne périt pas, la propriété de l’œuvre périt, ou, ce qui revient au même, elle devient commune. Au bout d’un certain nombre d’années le détenteur en est légalement dépossédé. Votre loi respecte la médiocrité, mais elle met le génie à l’amende.

Aussi qu’arrive-t-il ? C’est qu’on voit diminuer le nombre des œuvres durables et augmenter celui des œuvres éphémères. « Le Temps, dit Eschyle, ne respecte que ce qu’il a fondé. » À peu d’exceptions près, les chefs-d’œuvre que le passé nous a légués ont été le fruit d’un long travail. Descartes consacrait la plus grande partie de sa vie à composer ses Méditations. Pascal copiait jusqu’à treize fois ses Lettres provinciales avant de les livrer à l’impression. Adam Smith observait pendant trente années les phénomènes économiques de la société, avant d’écrire son immortel traité de la Richesse des Nations. Mais quand l’homme de génie ne jouit point d’une certaine aisance, peut-il semer si longtemps sans recueillir ? Pressé par l’aiguillon des nécessités de la vie n’est-il pas obligé de livrer encore vertes les moissons de son intelligence ?

On déclame beaucoup contre la littérature facile, mais pouvons-nous en avoir une autre ? Comment n’improviserait-on pas lorsque la valeur des œuvres laborieusement finies est raccourcie jusqu’à celle des œuvres improvisées ? En vain, vous recommanderez aux hommes de lettres de sacrifier leurs intérêts à ceux de l’art, les hommes de lettres ne vous écouteront point et, le plus souvent, ils auront raison. N’ont-ils pas, eux aussi, des devoirs de famille à remplir, des enfants à élever, des parents à soutenir, des dettes à payer, une position à conserver ? Peuvent-ils négliger, pour l’amour de l’art, ces devoirs naturels et sacrés ?

On improvise donc et l’on se précipite dans les branches de littérature où l’improvisation est le plus facile. Dans la science, la même cause engendre les mêmes résultats déplorables. Ce n’est plus l’observation qui domine dans la science moderne, c’est l’hypothèse. Pourquoi ? Parce qu’on bâtit une hypothèse plus vite qu’on n’observe une loi. Parce qu’on fait plus facilement des livres avec des hypothèses qu’on n’en peut faire avec des observations. À quoi il faut ajouter que l’hypothèse est souvent plus frappante. Le paradoxe étonne plus que la vérité. Il conquiert beaucoup plus vite le succès. Il le perd promptement aussi, sans doute. Mais, en attendant, l’improvisateur de paradoxes fait fortune tandis que le patient chercheur de vérités se débat contre la misère. Faut-il s’étonner après cela si le paradoxe fourmille et si la véritable science devient de plus en plus rare ?

 

LE CONSERVATEUR.

Vous négligez de dire que le gouvernement se charge de récompenser les hommes qui se distinguent dans la carrière des sciences et des lettres. La société a des récompenses et des bonheurs pour les vrais savants et les vrais littérateurs.

L’ÉCONOMISTE.

Oui ; et ce n’est pas ce qu’il y a de moins absurde dans ce système absurde. Voyez plutôt ! Vous dépréciez la propriété des vrais savants et des vrais littérateurs dans l’intérêt prétendu de la postérité. Mais je ne sais quel sentiment d’équité naturelle vous avertit que vous les spoliez. Vous prélevez donc sur la société un impôt dont vous leur allouez le produit. Vous avez un budget des beaux-arts et des lettres. Je suppose que les fonds de ce budget soient toujours équitablement répartis ; qu’ils aillent directement à ceux-là que la loi atteint (et vous savez si l’hypothèse est fondée), cette indemnité en est-elle moins entachée d’iniquité ? Est-il juste d’obliger les contribuables à payer un impôt au profit des consommateurs de livres de l’avenir ? N’est-ce pas un communisme de la pire espèce que ce communisme d’outre-tombe ?

LE CONSERVATEUR.

Où le voyez-vous ce communisme ?

L’ÉCONOMISTE.

Dans une société communiste, que fait le gouvernement ? Il s’empare du produit du travail de chacun pour le distribuer gratuitement à tous. Eh bien, que fait le gouvernement, en limitant la propriété littéraire ? Il prend une partie de la valeur de la propriété du savant et du littérateur pour la distribuer gratuitement à la postérité ; après quoi, il oblige les contribuables à donner gratuitement une partie de leur propriété aux savants et aux littérateurs.

Ceux-ci perdent à cette combinaison communiste, car la portion de propriété qu’on leur ravit est supérieure d’ordinaire à l’indemnité qu’on leur alloue.

Les contribuables y perdent plus encore, car on ne leur donne rien en échange de l’indemnité qu’on les oblige à payer.

Au moins, les consommateurs de livres y gagnent-ils quelque chose ?

Les consommateurs actuels n’y gagnent rien, puisque les auteurs jouissent temporairement d’un droit de propriété absolu sur leurs œuvres.

Les consommateurs futurs peuvent, sans doute, acheter à meilleur marché les ouvrages anciens ; en revanche, ils en sont moins abondamment pourvus. D’un autre côté, les livres qui traversent les âges subissent, sous le régime de la propriété limitée, tous les inconvénients attachés au communisme. Tombés dans le domaine public, ils cessent d’être l’objet des soins attentifs et vigilants qu’un propriétaire sait donner à sa chose. Les meilleures éditions fourmillent d’altérations et de fautes.

Parlerai-je des dommages indirects qui résultent de la limitation de la propriété littéraire ; parlerai-je de la contrefaçon ?

LE CONSERVATEUR.

Quel rapport voyez-vous entre la contrefaçon et la limitation légale de la propriété littéraire ?

L’ÉCONOMISTE.

Qu’est-ce donc que la contrefaçon, sinon une limitation de la propriété littéraire dans l’espace, comme votre loi en est une limitation dans le temps ? Y a-t-il, en réalité, la moindre différence entre ces deux sortes d’atteintes à la propriété ? Je dirai plus. C’est la limitation dans le temps qui a engendré la limitation dans l’espace.

Lorsque la propriété matérielle était considérée comme un simple privilège émané du bon plaisir du souverain, ce privilège expirait aux frontières de chaque État. La propriété des étrangers était soumise au droit d’aubaine.

Lorsque la propriété matérielle a été partout reconnue comme un droit imprescriptible et sacré, le droit d’aubaine a cessé de lui être appliqué.

Seule la propriété intellectuelle est demeurée assujettie à ce droit barbare. Mais, en bonne justice, pouvons-nous nous en plaindre ? Si nous respectons la propriété intellectuelle moins que la propriété matérielle, pouvons-nous obliger les étrangers à la respecter autant ?

LE SOCIALISTE.

Soit ! mais vous ne tenez aucun compte des avantages moraux de la contrefaçon. C’est grâce à la contrefaçon que les idées françaises se répandent au dehors : nos gens de lettres et nos savants y perdent, sans doute ; mais la civilisation y gagne. Qu’importe l’intérêt de quelques centaines d’in-dividus, en présence des grands intérêts de l’humanité !

L’ÉCONOMISTE.

Vous employez en faveur des consommateurs étrangers l’argument dont vous vous serviez tout à l’heure, en faveur des consommateurs futurs. Je me placerai pour le réfuter au point de vue de la consommation générale.

La France est peut-être le pays du monde où la production littéraire est la plus active et la plus abondante ; cependant les livres y sont fort chers. On y paye 15 fr. un roman en deux volumes, tandis qu’en Belgique les deux mêmes volumes ne coûtent que 1 fr. 50 c. Faut-il attribuer cette différence de prix uniquement aux droits d’auteurs ? Non pas ! de l’aveu des intéressés eux-mêmes, elle provient principalement de l’exiguïté du marché dont peut disposer le libraire français. Si la contrefaçon venait à être supprimée, les deux volumes, qui se vendent 15 francs en France, tomberaient probablement à 5 francs sur le marché général, peut-être plus bas encore. Dans ce sens, le consommateur étranger paierait 3 fr. 50 c. de plus que sous le régime de la contrefaçon ; en revanche, le consommateur français paierait 10 fr. de moins. Au point de vue de la consommation générale, n’y aurait-il pas évidemment avantage ?

J’ai entendu, il y a quelques années, à la Chambre des Députés, M. Chaix-d’Est-Ange défendre la contrefaçon au point de vue de la diffusion des lumières. C’est grâce à la contrefaçon, disait-il, que les idées françaises pénètrent à l’étranger. — C’est possible, aurait-on pu répondre à l’illustre avocat ; en revanche, c’est la contrefaçon qui empêche les idées françaises de pénétrer en France.

Les consommateurs étrangers paieraient nos livres un peu plus cher, si la contrefaçon cessait d’exister, et encore ! mais nous leur en fournirions de meilleurs et en plus grand nombre. N’y gagneraient-ils pas autant que nous-mêmes ?

LE CONSERVATEUR.

Allons ! je crois décidément que vous avez raison, et je me sens assez disposé à me rallier à la cause de la propriété littéraire.

L’ÉCONOMISTE.

J’aurais pu développer encore quelques considérations sur l’extension et la stabilité que la reconnaissance entière de la propriété littéraire donnerait non seulement à l’industrie des gens de lettres, mais encore à celle des libraires.... Mais puisque ma cause est gagnée, je n’insiste pas.

Si vous m’accordez la propriété littéraire, vous devez m’accorder aussi la propriété artistique.

LE CONSERVATEUR.

En quoi consiste la propriété artistique ?

L’ÉCONOMISTE.

S’il s’agit d’un tableau, d’une statue ou d’un monument, la propriété artistique consiste dans le droit d’en disposer comme de toute autre propriété matérielle, puis d’en opérer ou d’en autoriser exclusivement la reproduction par le dessin, la gravure, etc. S’il s’agit d’un modèle ou d’un dessin, la propriété artistique réside de même dans un droit de reproduction exclusif. Il est bien entendu que cette propriété peut être cédée, vendue comme toute autre.

LE CONSERVATEUR.

Je n’y vois aucun inconvénient. Cependant il conviendrait d’établir une exception pour les modèles et dessins de fabrique. Les artistes, dessinateurs ou modeleurs deviendraient par trop exigeants, si on leur accordait l’absolue propriété de leurs œuvres.

L’ÉCONOMISTE.

Ah ! ah ! je vous y prends encore une fois, monsieur le conservateur-communiste ! Eh bien, sachez donc que, par une inadvertance des législateurs réglementaires de l’Empire, cette propriété-là a échappé seule à la limitation. Cet oubli salutaire n’a pas manqué de produire d’excellents fruits. Nos modèles et dessins de fabrique sont aujourd’hui sans rivaux dans le monde.

Cela s’explique aisément. D’une part, les industriels qui achètent aux artistes la propriété des modèles et dessins de fabrique, étant assurés de conserver perpétuellement cette propriété, peuvent la payer le plus cher possible. D’une autre part, les artistes, assurés de recevoir une rémunération suffisante, mettent le temps et le soin nécessaires à l’exécution de leurs œuvres.

LE SOCIALISTE.

Mais, savez-vous aussi ce qui est arrivé ? je vous le donne en mille. Ces industriels, qui sont des gardiens si farouches de la propriété, s’avisèrent un beau jour de penser qu’ils payaient trop cher leurs modèles et dessins de fabrique. La question fut mise à l’ordre du jour dans leurs chambres de commerce et de perfectionnement : à l’unanimité, on reconnut que le mal venait de ce que la propriété était perpétuelle. On demande, en conséquence, au gouvernement de la limiter. Le gouvernement s’empressa d’obtempérer à cette demande des hauts-barons de l’industrie. Le ministre de l’agriculture et du commerce bâcla un projet de loi, réduisant à trois, cinq, dix et quinze années la propriété des modèles et dessins de fabrique. Le projet fut présenté aux Chambres, discuté à la Chambre des pairs....

LE CONSERVATEUR.

Et adopté ?

LE SOCIALISTE.

Non ! la révolution de février le fit écarter de l’ordre du jour ; mais soyez sûr que la discussion en sera reprise et que la loi passera. Cependant ces conservateurs, qui attentent sans scrupule à la propriété des artistes, ces conservateurs qui n’hésitent pas à faire du communisme quand cela leur profite, sont les mêmes qui traquent les communistes comme des bêtes fauves.

L’ÉCONOMISTE.

Si les industriels dont vous parlez avaient bien réfléchi sur leurs véritables intérêts ; s’ils avaient eu quelques notions saines d’économie politique, ils auraient compris qu’en nuisant aux artistes, ils ne pouvaient manquer de se nuire aussi à eux-mêmes. Lorsque la loi aura limité la propriété des modèles et dessins de fabrique, ces œuvres d’art se vendront à plus bas prix sans doute ; mais conserveront-elles le même degré de perfection ? Les artistes d’élite ne se détourneront-ils pas de cette branche du travail, lorsqu’on ne pourra plus payer suffisamment leurs œuvres ?

LE CONSERVATEUR.

On le pourra toujours, ce me semble.

L’ÉCONOMISTE.

Si les maisons ne pouvaient être possédées que pendant une période de trois années, ne baisseraient-elles pas de prix ?

LE SOCIALISTE.

Assurément. On ne mettrait pas un prix bien élevé à une maison dont on pourrait être dépossédé au bout de trois années.

LE CONSERVATEUR.

Avec ce système on ne bâtirait plus que des masures.

L’ÉCONOMISTE.

Eh bien, si la loi abaisse de même la valeur vénale des modèles et des dessins, on ne fera plus que des modèles et des dessins de pacotille.

Mais alors nos étoffes et nos bronzes, dont le dessin ou le modèle font souvent tout le prix, pourront-ils encore soutenir la concurrence de l’étranger ? En limitant la propriété des artistes, les industriels n’auront-ils pas coupé l’arbre pour avoir le fruit ?

LE CONSERVATEUR.

C’est vrai.

L’ÉCONOMISTE.

Vous voyez où conduit la limitation de la propriété. Les choses deviennent communes, soit ! mais elles se produisent mal ou elles ne se produisent plus.

Si vous admettez la propriété illimitée des œuvres d’art, vous devez admettre aussi la propriété illimitée des inventions.

LE CONSERVATEUR.

La propriété illimitée des inventions ! mais ce serait la mort de l’industrie déjà rançonnée sans merci par les inventeurs.

L’ÉCONOMISTE.

Cependant les inventions sont le fruit du travail de l’intelligence comme les œuvres littéraires et les œuvres d’art. Si celles-ci donnent lieu à un droit de propriété illimité, absolu, pourquoi celles-là, qui ont la même origine, ne donneraient-elles lieu qu’à un droit limité et conditionnel ?

LE CONSERVATEUR.

L’intérêt de la société n’est-il pas ici en cause ? Je conçois qu’on accorde un droit de propriété illimité, absolu aux littérateurs et aux artistes. Cela n’a qu’une faible importance. Le monde pourrait, à la rigueur, se passer d’artistes et de littérateurs.

LE SOCIALISTE.

Oh ! oh !

LE CONSERVATEUR.

Mais on ne pourrait se passer d’inventeurs. Ce sont les inventeurs qui fournissent des instruments et des procédés à l’agriculture et à l’industrie.

L’ÉCONOMISTE.

Aussi n’est-il nullement question de supprimer les inventeurs ou d’en réduire le nombre. Il est question, au contraire, de les multiplier en assurant à leur travail la rémunération qui leur est due.

LE CONSERVATEUR.

Je le veux bien ; mais en décrétant la perpétuité de la propriété des inventions, ne mettez-vous pas, à perpétuité, l’agriculteur et l’industrie sous le joug d’un petit nombre d’inventeurs ? N’assujettirez-vous pas les branches les plus nécessaires de la production à des monopoles exigeants, intraitables, odieux ? Supposez, par exemple, que l’inventeur de la charrue eût conservé la propriété de son invention, et que cette propriété eût été transmise intacte jusqu’à nos jours, que serait-il arrivé ?

L’ÉCONOMISTE.

Il serait arrivé que nous aurions aujourd’hui des instruments aratoires plus nombreux et plus parfaits.

LE CONSERVATEUR.

C’est une aberration pure !

L’ÉCONOMISTE.

Discutons. Vous connaissez la législation qui régit actuellement les inventions. On garantit aux inventeurs la propriété de leurs œuvres pour cinq, dix et quinze années, à la condition de payer au fisc 500 francs dans le premier cas, 1 000 dans le second, 1 500 dans le troisième. Or, il peut fort bien arriver qu’une invention ne donne point les résultats que l’auteur en avait attendus. Dans ce cas, il se trouve puni, mis à l’amende pour avoir inventé.

 

LE CONSERVATEUR.

Je n’ai jamais prétendu que la loi actuelle fût parfaite. On peut la réformer. Mais accorder à l’inventeur la propriété intellectuelle de son œuvre, folie !

L’ÉCONOMISTE.

Dans quel intérêt voulez-vous dépouiller l’inventeur d’une partie de sa propriété ? Est-ce dans l’intérêt des consommateurs actuels ? Non, car vous accordez à l’inventeur une propriété de cinq, dix et quinze années. Dans cet intervalle, il tire naturellement tout le parti possible d’une propriété qui doit lui échapper bientôt ; il exploite rigoureusement son monopole. C’est donc uniquement en vue de l’intérêt de la postérité que vous dépouillez les inventeurs.

LE CONSERVATEUR.

C’est dans l’intérêt du progrès, de la civilisation. D’ailleurs, comment serait-il possible de démêler et de délimiter les droits des inventeurs. Toutes les inventions se touchent par quelque point.

L’ÉCONOMISTE.

Comme toutes les propriétés matérielles. Cela n’empêche pas que chacun ne réussisse, en fin de compte, à maintenir l’intégrité des siennes.

LE CONSERVATEUR.

Oui, mais cela serait bien plus malaisé dans le domaine de l’invention. La reconnaissance de la propriété des inventeurs ne donnerait-elle pas naissance à des myriades de procès ?

L’ÉCONOMISTE.

N’est-ce pas un moyen singulier de préserver la propriété du danger des procès que de la supprimer ? Au reste, la difficulté que vous venez de soulever se présente tous les jours et elle est tous les jours résolue. La propriété des inventions étant garantie pour cinq, dix et quinze ans, donne lieu à des procès, tout comme si elle était perpétuelle. Ces procès on les juge, et tout est dit. Votre objection tombe devant les faits. Je reprends. C’est en vue de l’intérêt de la postérité que vous voulez limiter la propriété des inventions.

 

LE CONSERVATEUR.

Sans doute.

L’ÉCONOMISTE.

Il y a dans l’ouest de l’Union américaine d’immenses terrains vierges, qui sont journellement entamés par des émigrants audacieux. Lorsque ces pionniers de la civilisation aperçoivent un site qui leur convient, ils arrêtent leurs wagons, plantent leur tente, et, avec la cognée d’abord, avec la charrue ensuite, ils déblayent et défrichent le sol. Ils donnent une valeur à ce sol qui naguère n’en avait point. Eh ! bien, cette valeur que le travail a créée, trouveriez-vous équitable que la communauté se l’appropriât au bout de cinq, dix et quinze années, au lieu de permettre au travailleur de la léguer à sa postérité.

LE CONSERVATEUR.

Juste ciel ! mais ce serait du communisme, ce serait de la barbarie ! Qui voudrait défricher des terres à ces conditions-là ? — Mais y a-t-il la moindre analogie entre le travail du pionnier et celui de l’inventeur. L’intelligence n’est-elle pas un fonds commun qui appartient à l’humanité ? Peut-on s’en attribuer exclusivement les fruits ? L’inventeur ne profite-t-il point d’ailleurs, largement, des découvertes de ses devanciers et des connaissances qui se trouvent accumulées dans la société ? S’il n’inventait pas, un autre profitant de ces découvertes et de ces connaissances communes, n’inventerait-il pas à sa place ?

LE SOCIALISTE.

L’objection s’applique au défricheur aussi bien qu’à l’inventeur. La société ne devrait-elle pas dire à ce premier occupant de la terre : Vous allez mettre en valeur un sol demeuré jusqu’à présent improductif, soit ! j’y consens ; mais n’oubliez pas que ce sol est l’œuvre de Dieu et non la vôtre ! n’oubliez pas que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ! Jouissez donc, pendant quelques années, de cette portion de terre, mais restituez-la ensuite fidèlement à l’humanité qui la tient de Dieu. Et si vous ne consentez point de bonne grâce à cette restitution légitime, je saurai bien employer la force pour faire prévaloir le Droit de Tous sur l’Égoïsme d’un seul… Eh ! quoi, vous résistez, vous objectez que vous seul avez créé, au prix de vos sueurs, la valeur que je prétends vous ravir, mais, ô propriétaire rebelle et dénaturé, eussiez-vous pu la créer, cette valeur, sans les instruments et les connaissances que la communauté vous a fournis ? Répondez !

 

L’ÉCONOMISTE.

Et le propriétaire aurait répondu sans doute : — La communauté m’a fourni des instruments et des connaissances, cela est vrai, mais je les ai payés. Mes ancêtres et moi, nous avons acquis par notre travail tout ce que nous possédons. La société n’a donc aucun droit sur les fruits de mon travail actuel. Et si, abusant de sa force, elle me ravit ma propriété, pour la mettre en commun ou la distribuer à des hommes qui ne l’ont point créée, elle commettra la plus inique et la plus odieuse des spoliations.

LE CONSERVATEUR.

Bien répondu. Parez-moi celle-là, messieurs les communistes !

LE SOCIALISTE.

Parez-la vous-même. Si la société reconnaît n’avoir aucun droit sur la propriété des défricheurs, bien qu’ils exploitent des terrains naguères communs, biens qu’ils utilisent des découvertes et des connaissances antérieures, elle ne saurait évidemment rien prétendre sur la propriété des inventeurs.

LE CONSERVATEUR.

Cela dépend des exigences de l’intérêt général. Si la communauté s’empare d’une terre cinq, dix et quinze années après qu’elle a été défrichée.....

L’ÉCONOMISTE.

...... Et si elle oblige le défricheur à payer cinq cents francs, mille francs ou quinze cents francs avant qu’il ne sache si la terre sera ou non féconde.....

LE SOCIALISTE.

..... Et quelle que soit l’étendue du terrain défriché.

LE CONSERVATEUR.

Il est certain que les défrichements seront extrêmement rares, et que la communauté, elle-même, y perdra.

 

 

L’ÉCONOMISTE.

Il en est de même pour les inventions. On invente beaucoup moins sous le régime de la propriété limitée qu’on n’inventerait sous le régime de la propriété illimitée. Or, comme la civilisation ne marche qu’à coups d’inventions, la postérité, dont vous avez invoqué les intérêts, gagnerait évidemment à la reconnaissance de la propriété des inventeurs, comme elle a gagné à la reconnaissance de la propriété foncière.

LE CONSERVATEUR.

Vous avez peut-être raison pour le plus grand nombre des inventions. Mais il y en a de si nécessaires qu’on ne saurait les laisser longtemps appropriées. J’ai cité la charrue. Ne serait-ce pas un malheur effroyable, si un seul individu avait le droit de fabriquer et de vendre des charrues, si la propriété de cet instrument, indispensable à l’agriculture, n’était pas tombée dans le domaine public ?

LE SOCIALISTE.

En effet, ce serait désastreux.

L’ÉCONOMISTE.

Examinons ensemble comment les choses se seraient passées si l’inventeur de la charrue avait joui de la propriété de son invention, au lieu d’en être frustré. Mais avant tout, voici ma réponse : Non ! la société n’a point servi son intérêt en méconnaissant le droit de l’inventeur de la charrue, en s’attribuant cette propriété due au travail de l’un des siens et en la rendant commune. Non ! elle a entravé le progrès des cultures au lieu de le faciliter, et en spoliant l’inventeur elle s’est spoliée elle-même.

LE CONSERVATEUR.

Paradoxe !

L’ÉCONOMISTE.

Nous allons bien voir. Qu’est-ce que la charrue et à quoi sert-elle ?

La charrue est un instrument mû par des bêtes de somme, des chevaux ou des bœufs, sous la direction de l’homme, et qui sert à ouvrir le sol. Avant l’invention de la charrue, de quoi se servirait-on pour cultiver la terre ? On se servirait de la bêche. Voilà donc deux instruments bien distincts, à l’aide desquels la même œuvre peut être accomplie ; deux instruments qui se font concurrence l’un à l’autre. Cette concurrence est, à la vérité, fort inégale, car la charrue est infiniment préférable à la bêche ; et plutôt que d’en revenir à ce dernier outil, le moins économique de tous, la plupart des cultivateurs se résigneraient à payer une surtaxe considérable aux détenteurs de la propriété de la charrue. Mais enfin les champs ne demeureraient pas incultes. On se servirait de la bêche, jusqu’à ce que les détenteurs de la charrue s’apercevant qu’on peut, à la rigueur, se passer d’eux, se montrassent plus traitables.

Mais de cette situation de la société, en butte aux prétentions exagérées des propriétaires de certains instruments indispensables, qu’en résulterait-il ? Qu’il y aurait un immense intérêt à multiplier le nombre de ces instruments, à en créer de plus parfaits. Dans un moment où le prix de la charrue, par exemple, se trouverait surélevé, celui qui inventerait un instrument aussi économique ou plus économique pour remplir le même office, ne réaliserait-il pas une fortune ? Et s’il voulait, à son tour, surélever le prix de son instrument, ne se trouverait-il pas arrêté dans ses prétentions, d’abord par le fait même de l’existence des deux anciens véhicules, auxquels on pourrait toujours revenir, ensuite par la crainte de faire surgir une concurrence nouvelle, en augmentant l’intérêt attaché à la découverte d’un instrument plus parfait. — Vous voyez donc que le monopole ne serait jamais à redouter ; car il y aurait toujours, d’une part, la concurrence existante, effective, des instruments moins parfaits ; d’une autre part, la concurrence éventuelle, prochaine des instruments plus parfaits.

LE CONSERVATEUR.

Le domaine de l’invention n’est-il pas limité ?

L’ÉCONOMISTE.

Les plaines de l’intelligence sont plus vastes encore que celles de la terre. Dans quelle branche de la production peut-on affirmer qu’il n’y a plus de progrès à réaliser, plus de découvertes à faire ? Ne craignez pas que la carrière de l’invention se ferme ; les forces défailliront à l’humanité avant qu’elle ne l’ait parcourue jusqu’au bout.

Croyez-vous, par exemple, qu’on ne puisse rien trouver de mieux, en fait d’instruments aratoires, que les instruments actuels ? Comparée aux véhicules dont on se sert dans la production manufacturière, la charrue n’est-elle pas un instrument barbare ? La charrue est un véhicule mû par une force animée. Or, l’industrie manufacturière ne doit-elle pas les immenses progrès qu’elle a réalisés, depuis un demi-siècle, à la substitution d’un moteur inanimé, la vapeur, à la force animée des brutes ? Pourquoi cette substitution économique d’un moteur inanimé à un moteur animé ne s’opérerait-elle point aussi en agriculture ? Pourquoi un véhicule à vapeur ne remplacerait-il pas la charrue comme la mull-Jenny a remplacé la machine à filer, comme le moulin à vapeur a remplacé la meule, mise en mouvement par un cheval aveugle, comme la charrue même, mue par le force des bêtes des somme, s’est substituée à la bêche, mue par le force de l’homme ?

Si, dès l’origine, la propriété des inventions avait été reconnue et respectée au même degré que la propriété matérielle, n’est-il pas au moins probable que ce progrès bienfaisant se trouverait déjà accompli ? N’est-il pas probable que la vapeur aurait déjà transformé et multiplié la production agricole comme elle a transformé et multiplié la production industrielle ? N’en résulterait-il pas un avantage immense pour l’humanité tout entière ?

De tout cela je conclus que la société aurait eu, dès l’origine, le plus grand intérêt à reconnaître et à respecter la propriété de l’invention, s’agit-il même de celle de la charrue.

LE CONSERVATEUR.

Vous croyez donc qu’on invente d’autant plus que la propriété de l’invention est plus étendue et mieux garantie ?

L’ÉCONOMISTE.

Assurément, je le crois. Ce n’est guère qu’au dix-huitième siècle qu’on a commencé à reconnaître la propriété des inventions. Comparez donc les découvertes accomplies dans une période déterminée, avant et après cette époque.

LE CONSERVATEUR.

Voilà qui témoigne contre vos théories, puisque la propriété des inventions n’est pas illimitée.

L’ÉCONOMISTE.

Si la propriété d’un champ de blé, après avoir été longtemps commune, venait à être reconnue et garantie pour cinq, dix ou quinze années à un seul individu, l’augmentation de la production du blé prouverait-elle quelque chose contre la propriété illimitée ?

LE CONSERVATEUR.

Non, sans doute... Mais certaines choses ne se découvrent-elles pas, pour ainsi dire, toutes seules ? Il y a des découvertes qui sont dans l’air.

L’ÉCONOMISTE.

Comme il y a des récoltes qui sont sous terre. Il ne s’agit que de les en faire sortir. Mais soyez bien certain que « le hasard » ne se chargera pas de ce soin. — Comment avez-vous découvert la loi de la gravitation, demandait-on un jour à Newton ? — En y pensant toujours, répondit l’homme de génie. Watt, Jacquart, Fulton auraient fait probablement la même réponse à une question semblable. Le hasard n’invente rien ; il ne défriche pas plus le domaine de l’intelligence que celui de la matière. Laissons donc le hasard.

On dit que si une découverte n’était pas faite aujourd’hui, elle serait faite demain ; mais cette hypothèse ne peut-elle pas tout aussi justement s’appliquer aux défrichements des terres qu’aux nouvelles combinaisons d’idées, aux inventions ? Si les Backwoodsmen qui émigrent aujourd’hui à l’ouest demeuraient chez eux, ne peut-on pas admettre que d’autres Backwoodsmen iraient s’établir sur les mêmes terrains vierges avant cinq, dix ou quinze années ? pourquoi donc ne point limiter le droit de propriété des premiers ? Pourquoi ? parce que si on le limitait personne ne voudrait s’enfoncer dans les solitudes de l’ouest, ni aujourd’hui ni demain. De même, croyez-le bien, nul ne s’efforcerait de saisir les découvertes qui sont dans l’air si nul n’avait intérêt à les saisir.

LE CONSERVATEUR.

Vous oubliez que la gloire et le désir plus noble encore de servir l’humanité, agissent non moins puissamment que l’intérêt sur les inventeurs.

L’ÉCONOMISTE.

La gloire et le désir de servir l’humanité font partie de l’intérêt et n’en sont pas distincts, ainsi que je vous l’ai démontré déjà. Mais ces mobiles élevés ne suffisent pas. Comme les écrivains et les artistes, les inventeurs sont soumis aux infirmités humaines. Comme eux, ils sont obligés de se nourrir, de se vêtir, de se loger, et, le plus souvent aussi, de soutenir une famille. Si vous ne leur offrez d’autre appât que la gloire et la satisfaction d’avoir servi l’humanité, ils devront pour la plupart renoncer à suivre la carrière de l’invention. Les gens riches seuls pourront inventer, écrire, sculpter et peindre. Or, comme les gens riches ne sont pas des travailleurs bien actifs, la civilisation n’avancera guère.

LE SOCIALISTE.

Allons, allons, monsieur le conservateur, convenez de bonne grâce que vous êtes battu. Si vous admettez la perpétuité de la propriété matérielle, vous ne pouvez pas ne pas admettre celle de la propriété intellectuelle. Il y a même droit et mêmes nécessités des deux parts (en supposant, bien entendu, que l’on reconnaisse ce droit et ces nécessités). Consentez donc à reconnaître la propriété de l’invention comme vous avez reconnu les autres.

LE CONSERVATEUR.

Tout cela peut être vrai en théorie, mais, ma foi ! dans la pratique je préfère m’en tenir au statu quo.

LE SOCIALISTE.

Si nous voulons bien le permettre[2] !


 

 

 

 

Troisième soirée

SOMMAIRE : Suite des atteintes à la propriété extérieure. — Loi d’expropriation pour cause d’utilité publique. — Législation des mines. — Domaine public, propriétés de l’État, des départements et des communes. — Forêts. — Routes. — Canaux.
— Cours d’eau. — Eaux minérales.

 

L’ÉCONOMISTE.

Nous avons constaté que la propriété des œuvres de l’intelligence est fort maltraitée sous le régime actuel. La propriété matérielle est plus favorisée, en ce sens qu’on l’a reconnue et garantie et perpétuité. Toutefois cette reconnaissance et cette garantie n’ont rien d’absolu. Un propriétaire peut être dépouillé de sa propriété, en vertu de la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique.

LE CONSERVATEUR.

Eh quoi ! vous voulez abolir cette loi tutélaire sans laquelle aucune entreprise d’utilité publique ne serait possible ?

L’ÉCONOMISTE.

Qu’entendez-vous par entreprise d’utilité publique ?

LE CONSERVATEUR.

Une entreprise d’utilité publique, c’est... une entreprise utile à tout le monde, un chemin de fer, par exemple.

L’ÉCONOMISTE.

Ah ! et une ferme où l’on produit des aliments pour tout le monde n’est-elle pas aussi une entreprise d’utilité publique ? Le besoin de manger n’est-il pas tout au moins aussi général et aussi nécessaire que le besoin de voyager ?

LE CONSERVATEUR.

Sans doute, mais une ferme est une entreprise particulière assez bornée.

L’ÉCONOMISTE.

Pas toujours. En Angleterre, il y a des fermes immenses ; aux colonies, il y a des plantations qui appartiennent à de nombreuses et puissantes compagnies. D’ailleurs, qu’importe ! L’utilité d’une entreprise n’est pas toujours en raison de l’espace qu’elle occupe, et la loi ne recherche point si une entreprise dite « d’utilité publique » appartient à une association ou à un individu isolé.

LE CONSERVATEUR.

On ne saurait établir aucune analogie entre une ferme ou une plantation et un chemin de fer. Une entreprise de chemin de fer est soumise à certaines exigences naturelles ; la moindre déviation dans le tracé, par exemple, peut entraîner une augmentation considérable dans les dépenses. Qui paierait cette augmentation ? Le public. Eh bien, je vous le demande, l’intérêt du public, l’intérêt de la société doit-il être sacrifié à l’obstination ou à la cupidité d’un propriétaire ?

LE SOCIALISTE.

Ah ! monsieur le conservateur, voilà des paroles qui me réconcilient avec vous. Vous êtes un digne homme. Touchez-là !

L’ÉCONOMISTE.

Il y a dans la Sologne de vastes étendues de terre d’une excessive pauvreté. Les misérables paysans qui les cultivent ne reçoivent qu’un faible produit en échange des plus laborieux efforts ; mais auprès de leurs chétives cabanes, s’élèvent des châteaux magnifiques, avec d’immenses pelouses où le blé pousserait à ravir. Si les paysans de la Sologne demandaient l’expropriation de ces bonnes terres pour les transformer en champs de blé, l’intérêt public ne commanderait-il pas de la leur accorder ?

LE CONSERVATEUR.

Vous allez trop loin. Si l’on se servait de la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique pour transformer les pelouses et les parcs d’agrément en champs de blé, que deviendrait la sécurité de la propriété ? qui voudrait embellir une pelouse, planter un parc, orner un château ?

LE SOCIALISTE.

On n’exproprie pas sans accorder une indemnité.

 

LE CONSERVATEUR.

Mais l’indemnité ne suffit pas toujours. Il y a des choses qu’aucune indemnité ne saurait payer. Peut-on payer le toit qui a abrité les générations, le foyer auprès duquel elles ont vécu, les grands arbres qui les ont vus naître et mourir ? N’y a-t-il pas quelque chose de sacré dans ces nids séculaires, où vivent les traditions des ancêtres, où respire, pour ainsi dire, l’âme de la famille ? N’est-ce pas commettre un véritable attentat moral que d’expulser à jamais une famille de son vieux patrimoine ?

L’ÉCONOMISTE.

Excepté, n’est-il pas vrai, quand il s’agit de construire un chemin de fer.

LE CONSERVATEUR.

Tout dépend du degré d’utilité de l’entreprise.

LE SOCIALISTE.

Eh ! est-il rien de plus utile qu’une exploitation consacrée à la subsistance du peuple ? Quant à moi, j’espère bien que la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique recevra bientôt une extension nouvelle. La Convention faisait cultiver des pommes de terre dans le jardin des Tuileries. Exemple sublime ! Puissent nos Assemblées législatives l’avoir, sans cesse, sous les yeux ! Combien de milliers d’hectares demeurent improductifs, autour des habitations de plaisance des seigneurs de la terre ? Combien de bouches on pourrait nourrir, combien de travail on pourrait distribuer, en livrant ces bonnes terres aux travailleurs qui seraient disposés à les mettre en culture ? Ah ! riches aristos, on plantera, un jour, des pommes de terre dans vos somptueux parterres ; on sèmera des navets et des carottes à la place de vos dahlias et de vos rosiers du Bengale ! On vous expropriera pour cause d’utilité publique !

LE CONSERVATEUR.

Heureusement les jurys d’expropriation ne donneront pas les mains à ces projets barbares.

LE SOCIALISTE.

Pourquoi pas ? si l’Utilité Publique exige que vos châteaux avec pelouses et parcs d’agrément soient remplacés par des champs de pommes de terre, pourquoi les jurys ne consentiraient-ils pas à l’expropriation ? S’ils l’accordent bien quand il s’agit de transformer des exploitations agricoles en chemin de fer, ne l’accorderont-ils pas, à plus forte raison, quand il s’agira de transformer des parcs de luxe en exploitations agricoles ? M’opposerez-vous la composition actuelle des jurys d’expropriation ? Ils sont composés de grands propriétaires, je ne l’ignore pas. Mais ce jury-là n’échappera plus que l’autre à la loi du suffrage universel. On y fera entrer des petits propriétaires et des ouvriers, et alors, ma foi... la grande propriété la dansera.

LE CONSERVATEUR.

Voilà un propos subversif, au premier chef !

L’ÉCONOMISTE.

Que voulez-vous ? on élargit, on généralise l’application d’une loi que vous avez établie vous-même, en vue de l’Utilité Sociale. On complète votre œuvre. Pouvez-vous vous en plaindre ?

LE CONSERVATEUR.

Je sais bien que l’expropriation pour cause d’utilité publique a ses dangers, surtout depuis cette révolution maudite.... Mais n’est-elle pas indispensable ? Les intérêts privés ne sont-ils pas perpétuellement en hostilité avec l’intérêt public ?

D’ailleurs cette loi ne contient-elle pas une reconnaissance implicite de la propriété ? Si l’État ne respectait pas le droit de propriété, se serait-il donné la peine de demander une loi d’expropriation aux Chambres législatives ? De simples ordonnances n’auraient-elles pas suffi ? La loi d’expropriation pour cause d’utilité publique ne renferme-t-elle pas une reconnaissance implicite de la propriété ?

L’ÉCONOMISTE.

Oui, comme le viol renferme une reconnaissance implicite de la virginité.

LE CONSERVATEUR.

Et l’indemnité ?

L’ÉCONOMISTE.

Croyez-vous qu’aucune indemnité puisse dédommager d’un viol ? Or si je ne veux pas vous céder ma propriété et qu’usant de votre supériorité de forces vous me la ravissiez, n’est-ce pas un viol que vous commettrez ? L’indemnité n’effacera point cette atteinte portée à mon droit. — Mais, objectez-vous, l’intérêt public peut exiger le sacrifice de certains intérêts privés, et il faut pourvoir à cette nécessité. — Eh, quoi ! c’est vous, un conservateur, qui me tenez ce langage ? C’est vous qui me dénoncez l’antagonisme de l’intérêt public et des intérêts privés ? Mais prenez-y garde, vous faites du socialisme !

LE SOCIALISTE.

Sans doute. Suum cuique. Nous avons dénoncé, les premiers, ce lamentable antagonisme de l’intérêt public et des intérêts privés.

LE CONSERVATEUR.

Oui, mais comment y mettez-vous un terme ?

LE SOCIALISTE.

C’est bien simple. Nous supprimons les intérêts privés. Nous faisons respecter les biens de chacun dans le domaine de Tous. Nous appliquons sur une échelle immense la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique.

L’ÉCONOMISTE.

Et s’il y a véritablement antagonisme entre l’intérêt de chacun et l’intérêt de tous, vous agissez très sagement et votre adversaire a tort de ne pas vous suivre jusque-là !

LE SOCIALISTE.

Vous faites de l’ironie ! Croyez-vous, par hasard, que les intérêts privés s’accordent naturellement, d’eux-mêmes, avec l’intérêt public ?

L’ÉCONOMISTE.

Si je n’en étais pas convaincu, je serais depuis longtemps socialiste. Je ferais comme vous une immortelle guerre aux intérêts privés, je demanderais l’association intégrale, la communauté, que sais-je encore ? Je ne voudrais à aucun prix maintenir un état social où nul ne prospérerait qu’à la condition de nuire à autrui. Mais grâces à Dieu, la société n’est pas ainsi faite ! Naturellement tous les intérêts s’accordent. Naturellement l’intérêt de chacun coïncide avec l’intérêt de tous. Pourquoi donc faire des lois qui mettent celui-là à la merci de celui-ci ? Ou ces lois sont inutiles, ou, comme l’affirment les socialistes, la société est à refaire.

 

LE CONSERVATEUR.

Vous raisonnez comme si tous les hommes étaient de justes appréciateurs de leur intérêt. Eh bien ! c’est faux. Les hommes se trompent fréquemment sur leur intérêt.

L’ÉCONOMISTE.

Je sais parfaitement que les hommes ne sont pas infaillibles ; mais je sais aussi que chacun est le meilleur juge de son intérêt.

LE CONSERVATEUR.

Vous avez peut-être raison en théorie, mais, dans la pratique, il y a des gens si entêtés et si stupides.

L’ÉCONOMISTE.

Pas si entêtés et pas si stupides, lorsqu’il s’agit de leur intérêt. Toutefois, j’admets que ces gens-là fassent avorter quelques entreprises utiles. Croyez-vous que la loi actuelle ne cause pas plus de mal qu’ils n’en pourraient causer ? Ne compromet-elle pas la sécurité de la propriété dans le présent et ne la menace-t-elle pas dans l’avenir ?

LE CONSERVATEUR.

Il est certain que le socialisme pourrait faire un bien déplorable usage de la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique.

L’ÉCONOMISTE.

Et vous autres conservateurs qui avez établi cette loi, auriez-vous bonne grâce à vous opposer à son application ? N’est-ce pas une arme dangereuse que vous avez forgée, à l’usage de vos ennemis ? En déclarant qu’une majorité quelconque a le droit de mettre la main sur la propriété d’un individu lorsque l’intérêt public l’exige, n’avez-vous pas fourni d’avance au socialisme une justification et un moyen légal d’exécution ?

LE CONSERVATEUR.

Hélas ! mais qui pouvait prévoir cette révolution infernale !

L’ÉCONOMISTE.

Lorsqu’on se mêle de faire des lois il faut tout prévoir.

À côté de cette loi qui menace la propriété jusque dans ses racines, notre Code renferme d’autres lois qui atteignent partiellement certaines propriétés ; la législation des mines par exemple. Comme les œuvres de l’intelligence, les mines se trouvent placées en dehors de la loi commune.

 CONSERVATEUR.

N’est-ce pas une propriété spéciale, et ne doit-elle pas être, en conséquence, régie par des lois spéciales ?

LE SOCIALISTE.

Quelle est actuellement la législation des mines ?

L’ÉCONOMISTE.

La législation française sur les mines a subi des modifications très diverses, depuis un siècle. Sous l’Ancien régime, les mines étaient considérées comme appartenant au domaine royal. Le roi en accordait la concession à qui bon lui semblait, au découvreur, au propriétaire du sol ou à tout autre, moyennant une redevance annuelle du dixième des produits. Lorsque la Révolution affranchit la propriété et le travail on devait espérer que ce bienfait s’étendrait aussi à la propriété des mines ; malheureusement, il n’en fut pas ainsi. Le législateur refusa d’accorder à la propriété du sous-sol sa charte d’affranchissement.

Trois opinions se produisirent au sujet de cette propriété. Selon les uns, la propriété du sous-sol se rattachait à celle de la surface ; selon les autres, elle rentrait dans le domaine de la communauté ; selon les troisièmes, elle revenait aux découvreurs. Dans ce dernier système, qui était le seul équitable, le seul conforme au droit, les propriétaires du sol ne pouvaient exiger qu’une simple indemnité pour les parties de la surface, nécessaires à l’exploitation des gîtes minéraux, et le gouvernement ne pouvait, de même, exiger autre chose qu’un impôt pour la protection dévolue aux exploitants.

LE SOCIALISTE.

Selon vous, la propriété des mines devrait donc être rangée dans la même catégorie que la propriété des inventions ?

L’ÉCONOMISTE.

Précisément. Vous êtes un chercheur d’or, je suppose. Après bien des recherches, vous êtes parvenu à découvrir un filon de ce précieux métal. Vous avez le droit d’exploiter seul ce filon que vous avez découvert seul.

LE SOCIALISTE.

À ce compte, l’Amérique entière aurait dû appartenir à Christophe Colomb qui l’avait découverte.

L’ÉCONOMISTE.

Vous oubliez que l’Amérique était déjà, en grande partie, possédée à l’époque de la découverte de Christophe Colomb. Au reste, c’est une règle du droit des gens qu’une terre inhabitée appartient au premier qui la découvre.

LE SOCIALISTE.

Mais si, après l’avoir découverte, il ne juge pas à propos d’exploiter, son droit de propriété périt. Comment expliquez-vous cette mort du droit de propriété ?

L’ÉCONOMISTE.

Le droit de propriété ne meurt jamais. On ne cesse de posséder qu’en renonçant à posséder. Si j’ai découvert une mine, je l’exploiterai, ou je la céderai à quelqu’un qui l’exploitera. Il en sera de même si j’ai découvert une terre : je l’exploiterai ou je la vendrai.

LE SOCIALISTE.

Et si vous la gardez sans l’exploiter ?

L’ÉCONOMISTE.

Ce sera mon droit, mais ce ne sera point mon intérêt. Toute chose coûte à garder : il faut payer la sécurité de la propriété. Si donc je ne veux pas exploiter la terre ou la mine que j’ai découverte, et si personne ne veut me l’acheter, je renoncerai bientôt à la garder ; car elle me causera une perte au lieu de me donner un profit. Il n’y a, vous le voyez, aucun inconvénient à laisser au découvreur la pleine disposition de l’objet de sa découverte.

LE CONSERVATEUR.

Que le découvreur d’une mine possède un droit sur cette mine, cela me semble assez légitime. Il est juste que son travail de découverte soit rémunéré. Mais la société et les propriétaires de la surface, n’ont-ils pas bien aussi quelques droits sur le sous-sol ? La société protège les exploitants des mines, et elle leur fournit les moyens d’exploiter. Quant aux propriétaires de la surface, n’ont-ils pas un droit de revendications sur le sous-sol, par le fait de l’occupation du sol ? Où est la limite des deux propriétés ?

LE SOCIALISTE.

Oui, où est la limite ?

L’ÉCONOMISTE.

Ni la société ni les propriétaires de la surface ne peuvent revendiquer le moindre droit sur le sous-sol. Je vous ai déjà prouvé, à propos des inventions, que la société ne possède aucun droit sur les fruits du travail des individus. Il est inutile de revenir là-dessus. Quant aux propriétaires de la surface, Mirabeau a fait bonne justice de leurs prétentions sur la propriété du sous-sol : « L’idée d’être maître d’un torrent ou d’une rivière, qui répond sous la terre à la surface de nos champs, me paraît, disait-il, aussi absurde que celle d’empêcher le passage d’un ballon dans l’air, qui répond aussi, à coup sûr, au sol d’une propriété particulière. » Et pourquoi est-ce absurde ? Parce que la propriété des champs réside uniquement dans la valeur que le travail a donnée à la surface, et que les propriétaires du sol n’ont donné aucune valeur au sous-sol non plus qu’à l’atmosphère. Recherchez qui a travaillé ou travaille, et vous saurez toujours qui possède ou doit posséder.

 CONSERVATEUR.

Mais est-ce possible de découvrir une mine et de l’exploiter sans le concours des propriétaires de la surface ?

L’ÉCONOMISTE.

Voici comment les choses se passent. On demande aux propriétaires de la surface l’autorisation d’explorer le sol, en s’engageant à leur donner une indemnité ou une part de propriété dans la mine pour compenser le dommage qu’on pourra leur causer. La mine découverte, on fait les parts et l’on exploite. Si l’exploitation du sous-sol est de nature à nuire à la propriété du sol, les propriétaires de la surface ont évidemment le droit de s’y opposer ou de réclamer une nouvelle indemnité. Ils choisissent de préférence l’indemnité ; car l’ouverture d’une mine, en donnant un nouveau débouché à leurs produits, augmente directement ou indirectement leurs revenus. C’est ainsi que des intérêts en apparence opposés se concilient d’eux-mêmes.

Par malheur, l’Assemblée constituante et Mirabeau lui-même ne comprirent pas que la propriété minérale pouvait être laissée libre, sans inconvénient aucun. Ils attribuèrent à la nation la propriété des mines. Ils firent du communisme souterrain. La loi de 1791 accorda au gouvernement le pouvoir de disposer de la propriété minérale, et limita à cinquante années la durée des concessions. Le gouvernement fut investi, en outre, du pouvoir de retirer ces concessions, lorsque les mines ne seraient pas tenues en bon état ou lorsqu’elles cesseraient momentanément d’être exploitées.

La disposition la plus funeste de cette loi était, sans contredit, celle qui limitait la durée des concessions. L’exploitation des mines exigeant d’immenses capitaux et des travaux préparatoires qui se prolongent quelquefois pendant plusieurs années, il importait, par dessus tout, aux entrepreneurs d’être assurés de l’avenir ; borner leur jouissance, c’était les mettre dans l’obligation de borner aussi leurs sacrifices ; c’était apporter un obstacle presque insurmontable au développement des exploitations minérales.

Le Droit attribué au gouvernement, de retirer les concessions, dans certaines circonstances déterminées, entraînait aussi des inconvénients très graves. Il n’est pas facile de décider si une mine est bien exploitée ou si elle l’est mal. Les avis peuvent être partagés sur le mode d’exploitation le plus convenable. On arguait par exemple contre l’exploitation libre, que les exploitants épuisaient d’abord les filons les plus riches et négligeaient les autres, mais ne suivaient-ils pas, en cela, la marche la plus rationnelle ? N’était-il pas naturel de commencer par les parties les plus productives des exploitations ? En débutant par exploiter les filons les moins riches, les concessionnaires n’auraient-ils pas discrédité leurs entreprises naissantes ? On ne pouvait décider avec plus de certitude si un exploitant avait tort ou raison d’abandonner momentanément tout ou partie de son exploitation. Son intérêt personnel, qui était de la tenir constamment en activité, offrait, sous ce rapport, une garantie suffisante. À moins que la demande ne vint à se ralentir, et dans ce cas, la suspension partielle ou totale de l’extraction minérale se justifiait d’elle-même, quel intérêt pouvait-il avoir d’interrompre les travaux ?

LE CONSERVATEUR.

On a réformé cette mauvaise loi.

L’ÉCONOMISTE.

On l’a réformé fort incomplètement. La loi du 21 avril 1810 qui l’a remplacée, a maintenu au gouvernement le droit d’accorder ou de retirer les concessions. Seulement les concessions ont cessé d’être limitées à cinquante années. Mais, sous d’autres rapports, la situation des propriétaires du sous-sol a été aggravée. La loi de 1810 leur interdit de vendre par lots et de partager leurs mines, sans une autorisation préalable du gouvernement, et elle assujettit leurs exploitations à la surveillance d’une administration créée ad hoc ; de plus, elle réserve les prétendus droits des propriétaires de la surface, et elle commet au conseil d’État le soin de déterminer le montant des indemnités à leur accorder. Les exploitations minérales se trouvent, de la sorte, étroitement réglementées et lourdement grevées.

Aussi, quel a été le résultat de cette loi ? Ça été de réduire au minimum la production minérale. Qui voudrait aujourd’hui se faire découvreur de mines ? qui voudrait s’occuper spécialement de rechercher de nouveaux gîtes métallifères ? Avant de faire valoir sa découverte, n’est-on pas obligé d’en solliciter, pendant de longues années, la concession (la concession d’une propriété que l’on a créée par son travail), et après l’avoir obtenue, de se soumettre à la surveillance inquiète et à la direction inintelligente de l’administration des mines ? Que deviendrait, je vous le demande, la culture de nos champs, si nos agriculteurs ne pouvaient remuer une pelletée de terre sans l’approbation d’un agent du ministère de l’agriculture ? s’il ne leur était pas permis de vendre la moindre parcelle de leurs champs, sans l’approbation du gouvernement ? si enfin l’administration s’attribuait le droit de leur retirer, à sa volonté, leur propriété ? Ne serait-ce pas la mort de notre agriculture ? Les capitaux ne se détourneraient-ils pas avec empressement, d’une industrie si détestablement opprimée ?... Eh ! bien, les capitaux se sont détournés des exploitations minérales. Il a fallu leur accorder des privilèges spéciaux pour les y ramener. Il a fallu écarter la concurrence étrangère, et faciliter ainsi à l’intérieur l’établissement d’un immense monopole, pour décider les capitaux à s’aventurer dans une industrie asservie au bon plaisir administratif. Il a fallu rejeter sur les consommateurs des produits minéraux une partie du dommage qu’on infligeait à la propriété des mines. N’est-ce pas de la barbarie ?

Supposons, au contraire, qu’on eût purement et simplement supprimé, en 1789, le droit abusif que s’attribuaient les monarques de concéder la propriété des mines ; supposons que cette propriété eût été librement abandonnée et garantie à ceux dont le travail l’avait créée, la production des mines ne se serait-elle pas développée au maximum, sans qu’il eût été nécessaire de la protéger ? Cette source de travail qui ne laisse échapper encore que de maigres filets, ne coulerait-elle pas à longs flots ?

LE CONSERVATEUR.

Oui, c’est une chose merveilleuse que la propriété. Avec quelle ardeur on travaille quand on est sûr de posséder à toujours le fruit de son labeur, et d’en disposer librement, de le consommer, de le donner, de le prêter, de le vendre, sans être entravé, gêné, vexé. La propriété ! voilà la vraie Californie. Vive la propriété !

LE SOCIALISTE.

Vive le travail !

L’ÉCONOMISTE.

Travail et liberté se tiennent, puisque c’est le travail qui crée la propriété, et la propriété qui suscite le travail. Vivent donc le travail et la propriété !

Le gouvernement nuit au développement de la production, non seulement en entravant la propriété individuelle, mais encore en s’attribuant certaines propriétés. À côté du domaine des particuliers, il y a, vous le savez, le domaine public ou commun. L’État, les départements, les communes possèdent des biens considérables, des champs, des prairies, des forêts, des canaux, des routes, des bâtiments, et que sais-je encore. Ces diverses propriétés, qui sont gérées au nom de la société, ne constituent-ils pas un véritable communisme ?

LE CONSERVATEUR.

Oui, dans une certaine mesure. Mais les choses pourraient-elles être arrangées autrement ? Le gouvernement ne doit-il pas nécessairement disposer de certaines propriétés ? Le gouvernement est institué pour rendre à la  société des services...

L’ÉCONOMISTE.

Quels services ?

LE CONSERVATEUR.

Le gouvernement doit... gouverner.

LE SOCIALISTE.

Parbleu ! mais qu’entendez-vous par gouverner ? N’est-ce pas diriger les intérêts, les accorder ?

L’ÉCONOMISTE.

Les intérêts n’ont besoin ni d’être dirigés ni d’être accordés. Ils se dirigent et s’accordent bien sans que personne s’en mêle.

LE SOCIALISTE.

S’il en est ainsi, que doit faire le gouvernement ?

 

L’ÉCONOMISTE.

Il doit garantir à chacun le libre exercice de son activité, la sécurité de sa personne et la conservation de sa propriété. Pour exercer cette industrie particulière, pour rendre ce service spécial à la société, le gouvernement doit disposer d’un certain matériel. Tout ce qu’il possède en sus est inutile.

LE CONSERVATEUR.

Mais s’il rend d’autres services encore à la société ; s’il donne de l’éducation, s’il salarie des cultes, s’il contribue au transport des hommes et des marchandises par terre et par eau, s’il fabrique du tabac, de la porcelaine, des tapis, de la poudre, du salpêtre....

L’ÉCONOMISTE.

En un mot, s’il est communiste ! Eh bien ! il ne faut pas que le gouvernement soit communiste ! Comme tout entrepreneur, le gouvernement ne doit faire qu’une seule chose sous peine de faire fort mal ce qu’il fait. Tous les gouvernements ont pour industrie principale, la production de la sécurité. Qu’ils s’en tiennent là.

LE CONSERVATEUR.

Voilà une application bien rigoureuse du principe de la division du travail. Vous voudriez donc que le domaine public cessât d’exister, que l’État vendit la plus grande partie de ses propriétés, que toutes choses, en un mot, fussent spécialisées.

L’ÉCONOMISTE.

Je le voudrais, dans l’intérêt du développement de la production. On a fait récemment, en Angleterre, une enquête sur la gestion des propriétés publiques. Rien d’instructif comme les renseignements recueillis dans cette enquête. Le domaine public se compose, en Angleterre, des anciens fiefs de la couronne, devenus propriétés nationales. Ces propriétés sont vastes et magnifiques. Entre les mains des particuliers, elles donneraient un produit considérable ; entre les mains de l’État, elles ne rapportent presque rien.

Permettez moi de vous citez un seul détail.

Les principaux biens du domaine consistent dans les quatre forêts de New-Forest, Walham, Whittlewood et Whychwood. Ces forêts sont confiées à des gardiens qui les administrent. Ce sont les ducs de Cambridge et de Grafton, lord Mornington et lord Churchill. Les gardiens ne reçoivent aucune rétribution apparente, mais il leur est alloué une indemnité assez considérable en nature, gibier, bois, etc. Le revenu annuel de la New-Forest s’élève, en moyenne, à 56 ou 57 000 livres sterling, soit près de 1 500 000 francs. Sur ce revenu, le trésor n’a jamais touché plus de 1 000 livres, et, de 1841 à 1847, l’entretien de la forêt en a coûté plus de 2 000 à l’État.

LE CONSERVATEUR.

Voilà un abus flagrant ; mais c’est dans l’aristocratique Angleterre que ces choses se passent, ne l’oubliez pas !

L’ÉCONOMISTE.

Il s’en passe bien d’autres dans notre France démocratique. On a reconnu depuis bien longtemps, en France comme en Angleterre, que la gestion des biens de l’État est détestable.

LE CONSERVATEUR.

Cela n’est que trop vrai. Cependant, il y a des propriétés qui doivent évidemment demeurer entre les mains de l’État, les routes, par exemple.

L’ÉCONOMISTE.

En Angleterre, les routes se trouvent entre les mains des particuliers et l’on n’en voit, nulle part, de si bien entretenues.

LE CONSERVATEUR.

Et les barrières donc ? La circulation n’est pas libre en Angleterre, elle est libre en France.

L’ÉCONOMISTE.

Pardon ! elle est beaucoup plus libre dans la Grande-Bretagne, car les voies de communication y sont beaucoup plus nombreuses. Et savez-vous à quoi cela tient ? Tout simplement à ce que le gouvernement a laissé les particuliers construire des routes sans se mêler d’en construire lui-même ?

LE CONSERVATEUR.

Mais, encore une fois, les péages ?

 

 

L’ÉCONOMISTE.

Eh ! croyez-vous donc qu’en France les routes se construisent et s’entretiennent pour rien ? Croyez-vous que le public n’en paye pas la construction et l’entretien, comme en Angleterre ? Seulement, voici la différence. En Angleterre, les frais de construction et d’entretien des routes sont couverts par ceux qui s’en servent ; en France ils sont couverts par tous les contribuables, y compris les chevriers des Pyrénées et les paysans des Landes qui ne foulent pas deux fois par an le sol d’une route nationale. En Angleterre, c’est le consommateur de transports qui paye directement les routes sous forme de péages ; en France, c’est la communauté qui les paye indirectement sous forme d’impôts le plus souvent abusifs et vexatoires. Lequel est préférable ?

LE CONSERVATEUR.

Et les canaux, ne convient-il pas de les laisser dans le domaine public ?

L’ÉCONOMISTE.

Pas plus que les routes. Dans quels pays les canaux sont-ils le plus nombreux, le mieux construits et le mieux entretenus ? Est-ce dans les pays où ils se trouvent entre les mains de l’État ? Non ! c’est en Angleterre et aux États-Unis où ils ont été construits et où ils sont exploités par des associations particulières.

LE SOCIALISTE.

Les routes et les canaux ne constitueraient-elles point des monopoles oppressifs si elles étaient appropriées ?

L’ÉCONOMISTE.

Vous oubliez qu’elles se font mutuellement concurrence. Je vous démontrerai plus tard, que dans toute entreprise soumise au régime libre de la libre-concurrence, le prix doit nécessairement tomber au niveau des frais réels de production ou d’exploitation, et que les propriétaires d’un canal ou d’une route ne peuvent rien recevoir en sus de l’équitable rémunération de leur capital et de leur travail. C’est une loi économique aussi positive et aussi exacte qu’une loi physique.

La plupart des cours d’eau, qui exigent certains travaux d’exploitation et d’entretien, pourraient de même être appropriés avec avantage. Vous savez à quelles difficultés inextricables le communisme des cours d’eau donne lieu aujourd’hui. Les barrages occasionnent des myriades de procès et les irrigations se trouvent partout entravées. Il en serait autrement si chaque bassin avait ses propriétaires contre lesquels les riverains pourraient avoir recours en cas de dommages et qui se chargeraient de fournir des chutes d’eau et d’établir des canaux d’irrigation où besoin serait.

L’État est encore propriétaire de la plupart des sources d’eaux minérales. Aussi sont-elles fort mal administrées, bien que les administrateurs et les inspecteurs ne manquent pas. En outre, sous le prétexte que les eaux minérales factices servent de médicaments on en a mis la fabrication sous la surveillance de l’administration. Autres administrateurs et autres inspecteurs !

LE CONSERVATEUR.

Ah ! l’administration est notre grande plaie.

L’ÉCONOMISTE.

Il n’y a qu’un moyen de guérir cette plaie-là, c’est de moins administrer.


 

Quatrième soirée

SOMMAIRE : Droit de tester. — Législation qui régit l’héritage. — Le droit à l’héritage. — Ses résultats moraux. — Ses résultats matériels. — Comparaison de l’agriculture française avec l’agriculture britannique. — Des substitutions et de leur utilité. — Organisation naturelle des exploitations agricoles sous un régime
de propriété libre.

 

L’ÉCONOMISTE.

Ceux qui se sont arrogé le droit de limiter la propriété n’ont pas manqué d’en limiter aussi la libre disposition. Le don, le test, le prêt et l’échange ont été soumis à une multitude d’entraves.

Le don de certaines propriétés est assujetti à des formalités gênantes et coûteuses. Le test est plus entravé encore. Au lieu de laisser au père de famille la libre disposition de ses biens, la loi lui enjoint de les léguer par portions à peu près égales à ses enfants légitimes. Si l’un des enfants se trouve lésé dans le partage, il a le droit de faire casser le testament[3].

LE CONSERVATEUR.

Vous attaquez donc aussi cette loi protectrice de la famille et de la propriété.

L’ÉCONOMISTE.

J’attaque cette loi destructrice de la famille et de la propriété. C’est au nom d’un droit supérieur à celui des pères de famille, que la société a réglé les héritages, n’est-il pas vrai ? Mais pourquoi donc n’userait-elle pas de ce droit supérieur pour s’attribuer demain cette propriété dont elle a disposé hier ? Si elle a pu dire au père de famille : tu ne disposeras pas de tes biens selon ta volonté, mais selon la mienne ; ne peut-elle pas bien lui dire aussi : il me convient désormais que tu disposes de ta propriété en ma faveur. L’abolition de l’héritage, c’est-à-dire la suppression de la propriété individuelle, n’est-elle pas contenue dans une loi qui attribue à la société le droit de disposer souverainement de l’héritage ?

L’annihilation de l’autorité paternelle, c’est-à-dire la destruction de la famille, n’est-elle pas contenue de même, dans une loi qui retire au père de famille la libre disposition de ses biens pour accorder aux enfants un véritable droit à l’héritage.

LE CONSERVATEUR.

Un droit à l’héritage, dites-vous ?

L’ÉCONOMISTE.

Dire aux enfants : vous avez le droit d’exiger de votre père des parts à peu près égales d’héritage, quelle qu’ait été votre conduite, quels que soient vos sentiments à son égard ; vous avez le droit de faire casser son testament si vous vous trouvez lésés dans le partage, n’est-ce pas consacrer le droit à l’héritage ? n’est-ce pas donner à l’enfant une action sur la propriété de son père ? n’est-ce pas lui permettre de considérer et d’exiger comme une dette, ce qu’il regardait et ce qu’il recevait naguère comme un bienfait ? Où la nature avait mis un fils, votre loi ne met-elle pas un créancier ?

 

 

LE CONSERVATEUR.

Mais n’est-ce rien d’obliger le père à partager équitablement son héritage entre ses enfants ? Sans la loi qui règle les partages, les enfants ne seraient-ils pas incessamment frustrés de leur légitime par des fraudes ou des captations ? La loi n’a-t-elle pas prévenu toutes les fraudes, tranché toutes les difficultés ?

L’ÉCONOMISTE.

En brisant le lien des familles ; en rendant illusoire l’autorité du père. Si le droit de tester était libre, le père pourrait sans doute mal disposer de sa fortune. Mais n’est-il pas retenu toujours par ces freins puissants qu’aucune loi fabriquée de main d’homme ne saurait remplacer l’amour paternel et le sentiment de la justice ? Si ces deux sentiments se taisent au dedans de lui-même, croyez-vous que votre loi les fera parler ? croyez-vous que le père ne trouvera point quelque moyen détourné de disposer de sa fortune au détriment de ses enfants ? S’ils y sont vivaces, à quoi bon votre loi ? Et puis, vous posez en principe l’égalité des partages comme l’idéal de l’équité, mais êtes-vous bien sûr que cette égalité brutale soit toujours de la justice ? Êtes-vous bien sûr qu’un père ne puisse favoriser un de ses enfants sans spolier les autres ? En admettant même que le fils ait virtuellement quelque droit sur les biens de son père...

LE CONSERVATEUR.

Quoi ! le fils n’aurait aucun droit sur l’héritage paternel ? Mais s’il en était ainsi, on pourrait donc le dépouiller, en l’absence d’un testament.

L’ÉCONOMISTE.

La conséquence est fausse. Le droit des enfants se fonde, en ce cas, sur la probabilité du legs. L’héritage doit leur revenir, non parce qu’ils possèdent un droit virtuel sur cet héritage, mais parce que le père le leur aurait probablement légué.

En donnant naissance à un enfant, le père contracte envers lui l’obligation morale de le nourrir et de le mettre en état de vivre de son travail, rien de plus, rien de moins. S’il lui plaît de donner quelque chose en sus à son enfant, c’est un effet de son bon plaisir.

Mais en admettant même votre prétendu droit à l’héritage, croyez-vous qu’un mauvais fils ait sur l’héritage paternel le même droit qu’un bon fils ? croyez-vous qu’un père soit tenu, au point de vue de l’équité naturelle, de léguer une partie de son bien au misérable qui aura fait le désespoir et la honte de sa famille ? croyez-vous qu’il ne sera pas tenu, au contraire, de priver cet être dégradé des moyens d’assouvir ses passions malfaisantes ? L’usage du droit de déshériter ne peut-il être quelquefois utile et juste ?

Mais aux yeux de vos législateurs, le père est un être dépourvu à la fois de la notion de la justice et du sentiment paternel. C’est une bête féroce qui guette incessamment sa progéniture pour la dévorer. Il faut que la loi intervienne pour la protéger ; il faut que la société lie les pieds et les mains à ce barbare sans entrailles qu’on appelle un père, pour l’empêcher de sacrifier son innocente famille à ses immondes appétits.

Ils n’ont pas vu, ces tristes législateurs, que leur loi n’aurait d’efficacité que pour affaiblir le respect de l’autorité et le sentiment de la famille. Le respect de l’autorité existe-t-il encore en France ?

LE CONSERVATEUR.

Ah ! vous venez de toucher à la plus lamentable plaie de notre époque. La génération actuelle a perdu le respect de l’autorité ; oui, cela n’est que trop vrai. Quels admirables articles l’Union a publiés là-dessus. Le respect de l’autorité ! qui nous le rendra ? Le fils ne respecte plus son père. L’homme fait ne respecte plus rien, pas même Dieu. Le respect de l’autorité, voilà l’ancre de salut de notre société ballottée au sein de la tourmente révolutionnaire comme un navire qui.....

LE SOCIALISTE.

Ah ! de grâce, laissez, nous avons lu les articles de l’Union.

L’ÉCONOMISTE.

Cette ancre de salut, vous l’avez brisée de vos propres mains le jour où vous avez porté atteinte aux droits sacrés des pères de famille ; le jour où vous avez donné au fils une action sur la propriété de son père ; le jour où, en enlevant à celui-ci l’arme redoutable de l’exhérédation, vous l’avez livré à la merci des rébellions de ses enfants.

LE CONSERVATEUR.

Et la maison de correction ?

L’ÉCONOMISTE.

Oui, vous la lui avez donnée en échange. Mais, à moins d’avoir perdu tout sentiment humain, un père peut-il consentir à mettre son fils dans ce grand chemin du bagne ? Mieux vaut souffrir une rébellion que d’attirer l’infamie sur soi et sur les siens.

Je sais bien que le père peut défier votre loi et déshériter en fait son fils rebelle s’il ne le peut en droit ; mais il est obligé d’agir dans l’ombre et d’éviter l’œil avide et jaloux de son créancier. Il n’use plus du droit légitime de disposer de son bien ; il porte une atteinte immorale au droit de son fils sur ce bien. Sa conduite n’est plus celle d’un propriétaire disposant souverainement d’un domaine libre ; c’est la conduite d’un débiteur qui aliène subrepticement une propriété hypothéquée. Ce qui ferait respecter l’autorité paternelle, si le droit à l’héritage n’existait point, ne peut plus aujourd’hui que l’avilir.

Je ne vous parlerai point des haines qui surgissent dans les familles, lorsqu’un père juge à propos de favoriser un de ses enfants. Dans les pays où le droit à l’héritage n’existe pas, aux États-Unis par exemple, les autres enfants courbent respectueusement la tête devant cet acte souverain de la volonté paternelle et ils ne conçoivent aucun mauvais sentiment contre l’enfant que le père a favorisé ; dans les pays où le droit à l’héritage est reconnu, un tel acte devient au contraire une cause profonde de désunion dans la famille. En effet, cet acte si simple et souvent si bien justifié par les circonstances, la faiblesse ou l’incapacité de l’enfant préféré, les soins qu’il a rendus au père, n’est-il pas, au point de vue de votre légalité, une véritable spoliation, un vol ? Nouvelle harpie, votre loi a corrompu les sentiments de la famille, en les touchant ! Plaignez-vous après cela de ce que le désordre que vous avez jeté dans la famille s’est propagé dans la société ?

LE CONSERVATEUR.

Mais si les résultats moraux de la loi sur l’égalité des partages laissent quelque chose à désirer, cette loi n’a-t-elle pas eu d’admirables résultats économiques ? Tout le monde est devenu propriétaire. Chaque paysan ayant son lopin de terre à cultiver s’est trouvé à l’abri du besoin.

L’ÉCONOMISTE.

En êtes-vous bien sûr ? Pour moi, je tiens qu’aucune loi n’a agi d’une manière plus funeste sur la condition des classes laborieuses, manufacturières ou agricoles ?

LE CONSERVATEUR.

Aimeriez-vous mieux, par hasard, le droit d’aînesse et les subventions ?

L’ÉCONOMISTE.

C’est un autre genre d’abus ; une autre sorte d’atteintes au droit de propriété ; mais, je crois bien, en vérité, que je les préférerais.

LE SOCIALISTE.

Il est certain que le morcellement est la plaie de notre agriculture, que l’Association est notre seule planche de salut.

L’ÉCONOMISTE.

Je le pense comme vous.

LE CONSERVATEUR.

Comment ? Vous préférez le régime féodal du droit d’aînesse et des substitutions à l’égalité des partages, et vous êtes pour l’association. Voilà une contradiction manifeste.

L’ÉCONOMISTE.

Je ne le pense pas. Quelles sont les conditions essentielles de toute production économique ? La stabilité, la sécurité dans la possession d’une part ; la concentration de forces productives suffisantes de l’autre. Or, le régime actuel ne comporte ni stabilité ni concentration suffisante des forces productives.

LE CONSERVATEUR.

Je conviens avec vous que les baux sont à de trop courts termes, et que notre loi sur l’héritage a rendu la possession indivise d’une exploitation territoriale, singulièrement précaire ; je conviens aussi que l’agriculture manque de capitaux, mais qu’y faire ? On a parlé de l’organisation du crédit agricole, et pour ma part, j’y inclinerais assez s’il n’était si difficile de trouver un bon système.

L’ÉCONOMISTE.

Un système de crédit agricole, si excellent qu’il fut, ne remédierait à rien. Avec le régime actuel de la propriété, c’est à peine si la multiplication des institutions de crédit ferait baisser le taux de l’intérêt dans nos campagnes. Il en serait autrement si nos exploitations agricoles étaient solidement assises, comme elles le sont en Angleterre.

LE SOCIALISTE.

Vous osez nous proposez l’Angleterre pour modèle. Ah ! certes, la situation des ilotes de nos campagnes est bien misérable, mais n’est-elle pas mille fois préférable à celle des paysans anglais ? Les travailleurs anglais ne sont-ils pas exploités par une aristocratie qui dévore leur substance comme le vautour dévorait le foie de Prométhée ? L’Angleterre n’est-elle pas le pays où se jouent les plus tristes scènes du sombre drame de l’exploitation de l’homme par l’homme ? L’Angleterre n’est-elle pas la grande prostituée du capital ? L’Angleterre ! ah ! ne me parlez pas de l’Angleterre !

L’ÉCONOMISTE.

Cependant la condition du paysan anglais, exploité par l’aristocratie, est infiniment supérieure à celle du paysan indépendant, propriétaire de France.

LE CONSERVATEUR.

Allons donc !

L’ÉCONOMISTE.

J’aperçois dans votre bibliothèque deux ouvrages de MM. Mounier et Rubichon sur l’Agriculture en France et en Angleterre, et sur l’Action de la noblesse dans les sociétés modernes, qui me fourniront des preuves irrécusables à l’appui de ce que j’avance.

LE CONSERVATEUR.

J’avoue humblement ne les avoir pas lus.

L’ÉCONOMISTE.

Vous avez eu tort. Vous y auriez trouvé toutes les lumières nécessaires pour vider la question qui nous occupe. C’est un résumé des volumineuses enquêtes publiées par ordre du parlement anglais sur la situation de l’agriculture et la condition des agriculteurs. Je feuillette au hasard. Voici un extrait de l’enquête la plus récente (1846).

Le président s’adresse à M. Robert Baker, fermier dans le comté d’Essex, qui cultive une terre de 230 hectares.

D. Quelle est la nourriture générale des ouvriers agricoles ?

R. Ils se nourrissent de viande et de pommes de terre ; mais si la farine est à bon marché, ils ne consomment point de pommes de terre ; cette année (1846) ils mangent le meilleur pain blanc.

M. Robert Hyde-Gregg, qui est depuis vingt ans un des plus grands manufacturiers de la Grande-Bretagne, donne à son tour les renseignements suivants sur la situation des ouvriers des manufactures.

D. Quand vous dites qu’il se consomme beaucoup de pommes de terre dans les districts de manufacture, entendez-vous que ces pommes de terre sont, comme en Irlande, le fond de la nourriture du peuple, ou sont-elles mangées avec de la viande ?

R. En général, le dîner se compose de pomme de terre et de porc, le déjeuner et le souper de thé et de pain.

D. Les ouvriers ont-ils, en général, du porc ?

R. Je puis dire que tous mangent de la viande à dîner.

D. Depuis que vous observez, y a-t-il eu un changement considérable dans la nourriture des ouvriers manufacturiers ; ont-ils substitué la farine de froment à la farine d’avoine ?

R. Certainement, ce changement a eu lieu. Je me rappelle que dans toutes les maisons d’ouvriers on voyait des galettes suspendues en l’air ; il n’y a plus rien de semblable.

D. La population d’aujourd’hui a donc, sous le rapport du pain, amélioré sa nourriture, puisqu’elle consomme de la farine de froment au lieu de farine d’avoine ?

R. Oui, complètement.

Voici maintenant un témoignage relatif à la situation des ouvriers de France et d’Angleterre.

M. Joseph Cramp, expert pour estimer les terres dans le comté de Kent, et fermier depuis quarante-quatre ans, a été en France et il s’y est appliqué à connaître l’état de l’agriculture. On l’interroge sur la condition des ouvriers agricoles en Normandie.

D. D’après vos observations sur l’état des ouvriers en Normandie, pensez-vous qu’ils soient mieux habillés et mieux nourris que les ouvriers dans l’île de Thanet que vous habitez ?

R. Non. J’ai été dans leurs habitations, et je les ai vus à leurs repas qui sont tels que jamais, je l’espère, je ne verrai un Anglais assis à si mauvaise table.

D. Les ouvriers dans l’île de Thanet mangent le meilleur pain blanc, n’est-ce pas ?

R. Toujours.

D. Et en Normandie, les ouvriers agricoles n’en mangent-ils pas ?

R. Non. Ils mangeaient du pain dont la couleur approchait de celle de cet encrier.

D. Combien d’hectolitres de froment récolte-t-on par hectare dans l’île de Thanet ?

R. Environ vingt-neuf hectolitres.

D. Ayant habité et cultivé si longtemps dans l’île de Thanet, pouvez-vous dire si la condition des classes ouvrières s’est améliorée ou s’est empirée, depuis le moment que vous avez connu ce pays ?

R. Elle s’est améliorée.

D. Sous tous les rapports ?

R. Oui.

D. Vous pensez donc que les ouvriers sont mieux habillés et mieux élevés.

R. Mieux nourris, mieux habillés et mieux élevés.

Vous voyez que la condition des populations agricoles de l’Angleterre est infiniment supérieure à celle des nôtres. Comment ce fait s’explique-t-il ? Ces populations ne sont pas propriétaires du sol. La terre de la Grande-Bretagne appartient à trente-cinq ou trente-six mille propriétaires, descendant pour la plupart des anciens conquérants.

 

 

LE SOCIALISTE.

Oui, le sol de l’Angleterre appartient à l’aristocratie, et le peuple anglais paye chaque année deux ou trois milliards à cette caste orgueilleuse et fainéante pour avoir le droit de cultiver le sol.

L’ÉCONOMISTE.

C’est bien un peu cher. Aussi les Anglais ont-ils commencé à rogner la portion de leurs landlords, en supprimant les lois-céréales. Cependant, vous allez voir que, même à ce prix abusivement surélevé, les Anglais ont trouvé un réel avantage à conserver leur aristocratie, tandis que nous commettions la faute de supprimer hâtivement la nôtre.

LE SOCIALISTE.

Oh ! oh !

L’ÉCONOMISTE.

Laissez-moi achever. De quelle manière les Anglais sont-ils parvenus à tirer de leur sol beaucoup plus et de meilleures subsistances que nous n’en tirons du nôtre ? C’est en perfectionnant leur agriculture. C’est en faisant subir à leurs exploitations agricoles une série de transformations progressives.

LE CONSERVATEUR.

Quelles transformations ?

L’ÉCONOMISTE.

Les propriétaires de la Grande-Bretagne ont successivement substitué à leurs petites fermes, alimentées par des capitaux insuffisants, de grandes fermes alimentées par des capitaux considérables. C’est grâce à cette substitution économique de la manufacture agricole au petit atelier que le progrès s’est accompli. Je trouve dans l’enquête reproduite par MM. Mounier et Rubichon, les renseignements suivants sur la répartition de la population dans la Grande-Bretagne :

Familles occupées à l’agriculture,

961 134

Familles employées par l’industrie, le commerce, etc.,

2 453 041

Ces 961 134 familles employées à l’agriculture fournissent 1 055 982 travailleurs effectifs qui cultivent 13 849 320 hectares de terres et font naître un produit de 4 000 500 000 francs.

En France, l’agriculture ne donnait en 1840 qu’un produit total de 3 523 861 000 francs, et cependant elle était exercée par une population de dix-huit millions d’individus donnant cinq à six millions de travailleurs effectifs. Ce qui signifie que le travail d’un ouvrier agricole français est quatre à cinq fois moins productif que le travail d’un ouvrier agricole de l’Angleterre. Vous devez comprendre maintenant pourquoi nos populations sont plus mal nourries que celles de la Grande-Bretagne.

LE SOCIALISTE.

Vous ne tenez aucun compte du tribut énorme que les agriculteurs anglais payent à l’aristocratie.

L’ÉCONOMISTE.

Si, comme l’attestent les statistiques, les populations agricoles de l’Angleterre sont mieux nourries que les nôtres, nonobstant le tribut qu’elles payent à l’aristocratie, n’est-ce pas une preuve incontestable qu’en produisant davantage elles reçoivent aussi davantage ?

LE CONSERVATEUR.

C’est évident.

L’ÉCONOMISTE.

Et s’il est vrai que c’est au maintien de l’aristocratie, que l’agriculture britannique doit ses immenses et rapides progrès ; s’il est vrai que le maintien de l’aristocratie est cause qu’un ouvrier agricole produit et reçoit plus en Angleterre qu’en France, l’Angleterre n’a-t-elle pas eu raison de maintenir son aristocratie ?

LE CONSERVATEUR.

Mais, au moins, le paysan français est propriétaire du sol.

L’ÉCONOMISTE.

Est-il préférable de gagner dix sur sa propre terre, ou de gagner vingt sur celle d’un propriétaire étranger ?

 

LE CONSERVATEUR.

Il est préférable de gagner vingt, n’importe où.

LE SOCIALISTE.

Fort bien ! mais y a-t-il véritablement un rapport essentiel entre ces deux choses, maintien de l’aristocratie et progrès de l’agriculture britannique ? N’est-il pas vraisemblable que l’agriculture britannique aurait réalisé de plus grands progrès encore, si l’Angleterre s’était débarrassée de son aristocratie, comme nous nous sommes débarrassés de la nôtre ? L’agriculture française n’a-t-elle pas progressé depuis 89 ?

L’ÉCONOMISTE.

Je ne le pense pas. MM. Mounier et Rubichon affirment résolument qu’au lieu de progresser, elle a rétrogradé. Un champ qui rendait 10 avant 1789, disent-ils, ne rend plus que 4 aujourd’hui ; peut-être exagèrent-ils le mal. Mais voici un fait incontestable : si la quantité des subsistances produites à l’aide d’une même quantité de travail n’a pas diminué, la qualité de la masse générale des subsistances a baissé. La consommation de la viande a notoirement diminué. À Paris même, dans ce foyer où convergent les forces productives de la France, on mange moins de viande qu’en 1789. Selon Lavoisier, la moyenne de la consommation de Paris (volailles et gibier compris) était alors de 81,50 kil. par tête ; en 1838, elle n’était plus que de 62,30 kil. La baisse n’a pas été moins sensible dans le reste du pays. D’après d’anciens documents cités par la statistique impériale, la consommation moyenne de chaque habitant de la France (non compris la charcuterie) était, en 1789, de 13,13 kil. ; en 1830 elle n’était plus que de 12,36 kil., et en 1840 de 11,29 kil. La consommation d’une viande inférieure, la chair de porc, a, au contraire, augmenté. On en consomme actuellement 8,65 kil. par tête.

En définitive, la consommation de la viande en France ne va qu’à 20 kil. par tête.

Aux États-Unis, la moyenne est de

122

kil.

En Angleterre,

68

En Allemagne,

55

De plus, il est probable que notre consommation ira sans cesse diminuant, si notre régime agricole demeure le même ; car le prix de la viande hausse progressivement.

En divisant la France en neuf régions, le prix de la viande a haussé de 1824 à 1840 :

Dans la première région,

le nord-ouest

de 11 %

Dans la deuxième,

nord

de 22 —

Dans la troisième,

nord-est

de 28 —

Dans la quatrième,

ouest

de 17 —

Dans la cinquième,

centre

de 19 —

Dans la sixième,

est

de 21 —

Dans la septième,

sud-ouest

de 23 —

Dans la huitième,

sud

de 30 —

Dans la neuvième,

sud-est

de 38 —[4].

Or, vous savez que l’élévation du chiffre de la consommation de la viande est le plus sûr indice de la prospérité d’un peuple.

 SOCIALISTE.

J’en tombe d’accord avec vous, mais encore une fois montrez-nous bien clairement la relation qui existe, selon vous, entre la décadence de notre agriculture et notre loi d’égalité des partages. Comment ceci a-t-il amené cela ?

L’ÉCONOMISTE.

J’ai oublié encore une circonstance, c’est que notre sol est naturellement plus fertile que le sol britannique.... Je réponds à votre question. L’Angleterre doit la stabilité de ses exploitations agricoles au maintien de son aristocratie et aux lois qui assurent chez elle, partiellement du moins, la liberté de l’héritage.

LE CONSERVATEUR.

La liberté de l’héritage, dites-vous. Et les substitutions, et le droit d’aînesse ?...

L’ÉCONOMISTE.

Sont parfaitement libres en ce sens qu’aucune loi n’oblige le père de famille à les établir. C’est la coutume qui en décide, et cette coutume est fondée sur des nécessités économiques.

Voici en quoi consistent les substitutions :

À l’époque du mariage de son fils aîné, le plus souvent, ou à toute autre époque qu’il lui convient de choisir, le propriétaire d’un domaine lègue sa propriété à l’aîné de ses petits-fils, ou, à défaut d’enfants mâles, à l’aînée de ses petites-filles. Si, au moment de la substitution, le propriétaire a un fils et un petit-fils vivants, il peut la faire remonter à un degré plus haut et désigner son arrière-petit-fils ; ou son arrière-petite-fille. Mais son droit reconnu n’atteint que la première génération à naître. En Écosse, ce droit est sans limites. Un propriétaire peut substituer son bien à perpétuité.

L’acte de substitution accompli, le propriétaire et ses héritiers vivants perdent la libre disposition de la terre, ils n’en sont plus que les usufruitiers. Ils ne peuvent ni la grever d’hypothèques ni la vendre en tout ou partie. Un bien substitué ne peut être ni saisi ni confisqué. On le considère comme un legs sacré qu’il n’est permis à personne de détourner de sa destination.

À l’âge de vingt-un ans, l’héritier en faveur duquel la substitution a été opérée peut la rompre ; mais il ne la rompt communément que pour la renouveler, en y introduisant certaines clauses nécessitées par la situation présente de la famille. Les propriétés passent, de la sorte, indivises, intactes, de génération en génération.

Voici maintenant à quoi servent les substitutions.

Elles donnent aux exploitations agricoles ce qui manque aux nôtres, la stabilité. En France tout est viager, en Angleterre tout est perpétuel. Nos exploitations agricoles sont exposées incessamment à être morcelées par un partage ; les exploitations britanniques n’ont à courir aucun risque de cette nature.

LE CONSERVATEUR.

Ce risque a-t-il bien toute l’importance que vous lui attribuez ? Il importe assez peu que la terre soit plus ou moins morcelée, si elle est bien cultivée.

 

L’ÉCONOMISTE.

Consultez les agriculteurs, et tous vous diront que les cultures doivent avoir une certaine étendue pour être exploitées avec un maximum d’économie. Cela se conçoit. On ne peut employer les méthodes et les instruments perfectionnés que dans une vaste exploitation. En Angleterre, les fermes ordinaires ont trois cent cinquante ou quatre cents hectares. Ces fermes sont munies d’un capital considérable. En France, le nombre de ces grandes exploitations est excessivement restreint.

LE CONSERVATEUR.

Pourquoi ?

L’ÉCONOMISTE.

Celui qui fonde une exploitation agricole ignore si elle ne sera point morcelée, détruite à sa mort. Il ne peut rien faire pour la préserver du morcellement. La loi n’a-t-elle pas limité son droit de tester ? Il est donc peu excité à appliquer de grands capitaux à l’agriculture. Le fermier l’est-il davantage ? En France les baux sont de très courtes durée : c’est merveille de voir un bail de vingt-et-un ans. Je n’ai pas besoin de vous expliquer la raison de cette courte durée des baux ; vous la devinez ! Quand la possession même est à courte échéance, il n’est pas possible de stipuler un long bail. Mais lorsqu’un fermier n’occupe une terre que pour trois, six ou neuf ans, il y applique le moins de capital possible ; il économise les engrais, il n’élève pas de clôtures, il ne renouvelle pas son matériel ; d’un autre côté, il épuise la terre autant que faire se peut.

En Angleterre, la stabilité que le régime des substitutions a donnée aux exploitations agricoles, a engendré la stabilité des fermages, les baux à long terme. Aussi les fermiers, bien assurés de recueillir eux-mêmes les fruits qu’ils ont semés, appliquent-ils généralement leurs économies à féconder le sol.

LE SOCIALISTE.

Cependant le fermier est soumis, en Angleterre comme en France, à la tyrannie des propriétaires.

L’ÉCONOMISTE.

Oui, mais cette tyrannie est fort douce. Il y a, en Angleterre, des fermiers qui tiennent la même ferme, de père en fils, depuis un temps immémorial. La plupart n’ont point de bail, tant est profonde la confiance que leur inspirent les propriétaires du sol. Rarement cette confiance est trompée, rarement un propriétaire se décide à expulser un fermier que des liens séculaires attachent à sa famille. Il y a toutefois, en Angleterre comme ailleurs, différents modes de tenure. Dans le nord, le système des baux pour la vie de trois personnes est généralement usité ; le fermier se désigne lui-même, ainsi que deux de ses enfants, et le bail court jusqu’à la mort du dernier des trois. La durée moyenne de ces baux est estimée à cinquante-quatre ans. Lorsqu’un des enfants désignés vient à mourir, le fermier obtient ordinairement l’autorisation de substituer un autre nom à celui du défunt, et de prolonger ainsi la durée du bail.

Quand le bail est à terme fixe, la durée en est communément déterminée par celle des assolements. Pour les assolements de six et neuf elle est de dix-neuf ans, mais il est rare que le bail ne soit point renouvelé.

Les fluctuations considérables auxquelles le prix du blé se trouve exposé depuis quelque temps ont donné naissance à une nouvelle espèce de baux ; je veux parler des baux mobiles, variant d’années en année selon le cours des céréales. Une ferme se louera, par exemple, pour la valeur de mille quarters de blé ; si, en 1845, le prix du blé est de 56 schell. le quarter, le fermier payera 2 800 liv. sterl. de fermage ; si, en 1846, le prix monte à 60 schell., il payera 3 000 liv. sterl. On choisit pour ces évaluations le prix moyen du blé dans le comté.

On conçoit que les fermiers hasardent sans crainte leurs capitaux dans des entreprises si solidement assises. On conçoit aussi que les capitalistes leur en prêtent volontiers. Les gros fermiers trouvent généralement à emprunter à quatre pour cent, et même à trois. On ne court, en effet, presque aucun risque à placer ses capitaux sur la terre. Les exploitations ne sont pas exposées à perdre de leur valeur par le morcellement ou la vente pour sortir de l’indivision. Fermiers et propriétaires étant établis, pour ainsi dire, à perpétuité, offrent un maximum de garanties aux prêteurs. De là la modicité du taux de l’intérêt agricole ; de là aussi le nombre considérable de banques qui se sont établies pour servir d’intermédiaires entre les capitalistes et les entrepreneurs d’industrie agricole, propriétaires ou fermiers.

Le peuple anglais, qu’on vous représente sans cesse comme privé de la propriété de la terre de la Grande-Bretagne, possède, en réalité, beaucoup plus de valeurs territoriales que le peuple français lui-même. S’il n’emploie pas ses capitaux à acheter des fonds de terre, il les place sur ces fonds mêmes, dont il augmente ainsi les forces productives.

En France, au contraire, on achète de la terre, mais on ne place guère ses capitaux sur la terre. Il n’en saurait être autrement. On ne prête pas volontiers à un petit fermier, dont l’existence n’est à demi assurée que pour quelques années ; on hésite même à prêter au petit propriétaire dont la faible parcelle de terrain peut, du jour au lendemain, être morcelée de nouveau entre plusieurs héritiers. Ajoutez à cela les formalités coûteuses, les lenteurs et l’insécurité du prêt hypothécaire, et vous aurez l’explication de l’élévation du taux de l’intérêt agricole.

LE CONSERVATEUR.

Oui, l’usure ronge nos campagnes.

L’ÉCONOMISTE.

L’usure soit ! Mais examinez de quoi se composent les dix ou quinze pour cent que nos agriculteurs payent aux usuriers, pesez les risques de perte et les menus frais, et vous vous convaincrez que cette usure n’a rien d’illégitime, vous vous convaincrez qu’eu égard à l’étendue et à l’intensité des risques agricoles, l’intérêt des prêts faits à l’agriculture ne dépasse aucunement l’intérêt des prêts ordinaires. Or, comme les banques agricoles dont on s’est engoué ne détruiront pas ces risques, elles ne contribueront que faiblement à abaisser le taux de l’intérêt agricole.

LE CONSERVATEUR.

Qu’y a-t-il donc à faire pour restituer à nos exploitations territoriales la sécurité qu’elles ont perdue ? Faut-il rétablir les substitutions ?

L’ÉCONOMISTE.

À Dieu ne plaise ! il faut, avant tout, restituer aux propriétaires le droit de disposer librement de leurs propriétés. On ralentira ainsi le morcellement, et l’on donnera aux exploitations un peu de cette stabilité précieuse qui leur manque aujourd’hui. Les capitaux viendront alors plus aisément à l’agriculture, et ils se feront payer moins cher. Si en même temps on débarrasse le sol des lourds impôts qui le grèvent, si l’on améliore notre régime hypothécaire, si l’on affranchit les associations industrielles et agricoles des entraves auxquelles la législation impériale les a soumises, on verra s’opérer bientôt une véritable révolution dans notre agriculture. Des compagnies nombreuses se formeront pour l’exploitation du sol, comme il s’en est formé pour l’exploitation des chemins de fer, des mines, etc. Or, ces associations ayant intérêt à s’établir à long terme, les exploitations territoriales acquerront une stabilité presque immuable. Divisée en actions, la propriété de la terre s’échangera, se partagera sans que les cultures en reçoivent la moindre atteinte. L’agriculture se constituera de la manière la plus économique possible.

LE SOCIALISTE.

Oui, l’Association appliquée à l’agriculture mettra fin à nos maux.

L’ÉCONOMISTE.

Nous n’entendons peut-être pas l’association de la même manière. Quoi qu’il en soit, je pense que l’avenir de notre agriculture et de notre industrie appartient à la société anonyme perpétuelle. En dehors de cette forme d’exploitation, à la fois élastique et stable, je ne vois aucun moyen de proportionner toujours l’effort du travail à la résistance de la nature. Mais, en attendant qu’elle puisse s’établir, on s’est trop pressé d’en finir avec les institutions anciennes. En détruisant hâtivement les substitutions, en entravant ensuite l’établissement des associations agricoles, on a livré l’agriculture à toutes les misères du morcellement. Exécutée dans des ateliers de plus en plus bornés, la production a rétrogradé au lieu d’avancer. Le travail de l’ouvrier agricole est devenu de moins en moins productif. Tandis que l’ouvrier anglais, aidé des machines perfectionnées de la grande industrie agricole, produit cinq, l’ouvrier français ne produit qu’un ou un et demi, et la plus grande partie de ce faible résultat va aux capitalistes qui aventurent leurs capitaux dans nos pauvres ateliers agricoles.

Voilà l’explication de la misère qui ronge les campagnes de la France. Voilà comment il se fait que nous soyons menacés d’une nouvelle Jacquerie. Cette Jacquerie, ne l’imputez pas au socialisme, imputez-la aux tristes législateurs, qui, en décrétant d’une main l’égalité des partages, entravaient de l’autre la formation des sociétés industrielles, et accablaient d’impôts les exploitations agricoles. Ceux-là sont les vrais coupables !

Peut-être réussirons-nous à éviter les catastrophes que de si lamentables fautes ont préparées, mais il faut se hâter. De jour en jour le mal s’aggrave ; de jour en jour, la situation de la France se rapproche davantage de celle de l’Irlande. Or, nos paysans n’ont pas la longanimité des paysans irlandais.....

LE CONSERVATEUR.

Ah ! nous vivons dans de biens tristes temps. Les campagnes sont pourries.

L’ÉCONOMISTE.

À qui la faute, si ce n’est aux législateurs qui ont porté atteinte à la stabilité de la propriété et à la sainteté de la famille ? Les prédicateurs socialistes auront beau attaquer ces deux institutions sacrées, ils ne leur feront jamais un mal comparable à celui que vous leur avez fait vous-mêmes en inscrivant dans vos Codes le droit à l’héritage.

 


 

Cinquième soirée

SOMMAIRE : Droit de prêter. — Législation qui régit le prêt à intérêt. — Définition du capital. — Mobiles qui poussent l’homme à former des capitaux. — Du crédit. — De l’intérêt. — Éléments qui le composent. — Travail. — Privation. — Risques. — Comment ces éléments peuvent être réduits. — Qu’ils ne peuvent l’être par des lois. — Résultats désastreux de la législation limitative du taux d’intérêt.

 

LE CONSERVATEUR.

Chien d’usurier ! prêter à un écervelé qui dissipe d’avance son héritage avec des demoiselles de l’Opéra, et à quel taux, juste ciel ?

L’ÉCONOMISTE.

À qui donc en avez-vous ?

LE CONSERVATEUR.

À un usurier maudit, qui s’est avisé de prêter une grosse somme à l’un de mes fils.

L’ÉCONOMISTE.

À quel taux ?

LE CONSERVATEUR.

À deux pour cent par mois, vingt-quatre pour cent par an, ni plus ni moins !

L’ÉCONOMISTE.

Ce n’est pas trop cher. Songez que vous êtes encore dans la fleur de l’âge, robuste et bien portant. Songez ensuite que la loi interdit formellement l’usure. L’intérêt légal est de cinq pour cent en matière civile, et de six pour cent en matière commerciale.

LE CONSERVATEUR.

Eh ! c’est précisément parce que l’intérêt légal est de cinq et six pour cent, qu’on ne devrait pas prêter à vingt-quatre.

L’ÉCONOMISTE.

On prête cependant. Et s’il faut tout vous dire, je tiens pour sûr que la loi est pour quelque chose dans ces vingt-quatre pour cent.

LE CONSERVATEUR.

Comment ? Mais la loi ne m’autorise-t-elle pas à poursuivre cet infâme usurier.....

LE SOCIALISTE.

Ce vampire du capital.....

L’ÉCONOMISTE.

Qui prête au dessus du taux légal. Eh ! c’est à cause de cela même. Voici ce qui va arriver : Vous allez poursuivre l’usurier chez qui votre fils s’est permis d’escompter son droit à l’héritage. Il sera obligé de se défendre. Le procès sera jugé, et il le gagnera faute de preuves suffisantes. Mais ce procès ne lui aura pas moins coûté quelque argent. De plus, sa réputation aura reçu un nouvel accroc. Tous risques auxquels il ne serait point exposé, si la législation qui limite le taux de l’intérêt n’existait point. Or il faut bien qu’un prêteur couvre ses risques.

LE CONSERVATEUR.

Oui, mais à vingt-quatre pour cent ?

L’ÉCONOMISTE.

Si l’on considère combien les capitaux sont rares aujourd’hui, combien les placements sont chanceux, surtout quand l’emprunteur est un habitué de Breda-Street, combien encore le régime réglementaire a exagéré le prix des procès, on trouvera, en fin de compte, que vingt-quatre pour cent, ce n’est pas trop cher.

LE CONSERVATEUR.

Vous plaisantez. S’il en était ainsi, pourquoi le législateur aurait-il limité à cinq et six pour cent le taux légal de l’intérêt ?

L’ÉCONOMISTE.

Parce que ce législateur-là était un pauvre économiste.

LE CONSERVATEUR.

Vous voulez donc que l’usure soit désormais permise.

LE SOCIALISTE.

Vous voulez que le travail soit livré sans merci à la tyrannie du capital.

L’ÉCONOMISTE.

Je veux, au contraire, que le taux de l’intérêt soit toujours le plus bas possible ; et voilà pourquoi je supplie le législateur de ne plus s’en occuper.

LE CONSERVATEUR.

Mais si l’on ne met aucun frein à la cupidité des usuriers, où donc s’arrêtera l’exploitation des pères de famille ?

 SOCIALISTE.

Mais si la loi ne borne point la puissance des capitalistes, où s’arrêtera l’exploitation des travailleurs ?

L’ÉCONOMISTE.

Ouf !

LE CONSERVATEUR.

Justifiez donc cette doctrine anarchique et immorale du laisser-faire.

LE SOCIALISTE.

Oui, justifiez donc cette doctrine bancocratique et malthusienne du laisser-faire.

L’ÉCONOMISTE.

Que cet accord me charme..... Dites-moi donc, ô digne et excellent conservateur, n’avez-vous pas applaudi à la fameuse proposition de M. Proudhon, relative à la suppression graduelle de l’intérêt ?

LE CONSERVATEUR.

Moi !!! mais je l’ai flétrie de toute mon indignation.

L’ÉCONOMISTE.

Vous avez eu tort. Vous vous êtes montré souverainement illogique en la flétrissant. Que voulait M. Proudhon ? Il voulait faire descendre, par l’action du gouvernement, l’intérêt à zéro.

LE CONSERVATEUR.

L’abominable utopiste !

L’ÉCONOMISTE.

Cet utopiste se contentait pourtant de suivre les traces de vos législateurs. Seulement, au lieu de s’en tenir à votre limite légale de cinq à six pour cent, il demandait que la limite fût abaissée à zéro.

LE CONSERVATEUR.

N’y a-t-il donc aucune différence entre ces deux limites ? Certes, on peut bien dire aux gens : Vous ne prêterez pas au dessus de cinq ou six pour cent. C’est un taux raisonnable, honnête ! Mais les obliger à prêter pour rien, n’est-ce pas les spolier, les..... Ah ! les brigands de socialistes !

L’ÉCONOMISTE.

J’en suis bien fâché ; mais c’est vous qui les avez engendrés, ces brigands-là. Le socialisme n’est autre chose qu’une exagération radicale, mais parfaitement logique de vos lois et règlements. Vous avez décidé, dans l’intérêt de la société, que la loi disposerait de l’héritage du père de famille ; le socialisme décide, dans l’intérêt de la société, que la loi attribuera à la communauté, l’héritage du père de famille. Vous avez décidé que diverses industries seraient exercées ou salariées par l’État, le socialisme décide que toutes les industries seront exercées ou salariées par l’État. Vous avez décidé que l’intérêt serait limité à cinq et à six pour cent, le socialisme décide que l’intérêt sera réduit à zéro.

Si vous aviez le droit de limiter le taux de l’intérêt, c’est-à-dire de supprimer partiellement l’intérêt, le socialisme a bien le droit, ce me semble, de le supprimer totalement.

LE SOCIALISTE.

C’est incontestable. Nous avons pour nous le droit, de l’aveu même de nos adversaires, et nous en usons jusqu’au bout. En quoi donc sommes-nous blâmables ?

Que les conservateurs gardent des ménagements à l’égard du capital, cela se conçoit. Ils en vivent. Cependant ils ont senti eux-mêmes la nécessité de mettre des limites à l’exploitation capitaliste ; et ils se sont protégés contre les plus habiles ou les plus avides de leur bande. Les capitalistes ont proscrit le prêt à gros intérêt en le flétrissant du nom d’usure. Mais, à notre tour, nous sommes venus, et reconnaissant l’insuffisance de cette loi, nous avons entrepris de couper le mal à la racine et nous avons dit : Que le taux légal de l’intérêt soit désormais abaissé de cinq et six pour cent à zéro. Vous réclamez ! Mais si les capitalistes ont pu légitimement demander la suppression de la grosse usure, pourquoi commettrions-nous un crime en demandant la suppression de la petite ? En quoi l’une est-elle plus légitime que l’autre ?

L’ÉCONOMISTE.

Vos prétentions sont parfaitement logiques. Seulement, vous ne réussirez pas plus à réduire le taux de l’intérêt à zéro que les législateurs du régime impérial n’ont réussi à l’abaisser à un maximum de cinq et six pour cent. Vous n’aboutirez comme eux qu’à le faire hausser davantage.

LE SOCIALISTE.

Qu’en savez-vous ?

L’ÉCONOMISTE.

Je pourrais invoquer l’histoire de toutes les lois de maximum, et vous prouver, pièces en main, que chaque fois qu’on a voulu limiter le prix des choses, travail, capitaux ou produits, on l’a invariablement fait hausser. Mais j’aime vous faire voir le pourquoi de cette hausse. J’aime mieux vous expliquer comment il se fait que l’intérêt soit naturellement, tantôt à dix, quinze, vingt et trente pour cent, tantôt à cinq, quatre, trois, deux pour cent et même au-dessous ; comment il se fait encore qu’aucune loi ad hoc ne puisse le faire baisser.

Savez-vous de quoi se compose le prix des choses ?

LE SOCIALISTE.

Vous autres économistes, vous dites communément que le prix des choses se compose de leurs frais de production.

LE CONSERVATEUR.

Et de quoi se composent les frais de production ?

LE SOCIALISTE.

Selon les économistes encore, les frais de production se composent de la quantité de travail qu’il faut dépenser pour produire une marchandise et la mettre au marché.

LE CONSERVATEUR.

Oui, mais le prix auquel les choses se vendent représente-t-il toujours exactement la quantité de travail qu’elles ont coûté, ou leurs frais de production ?

LE SOCIALISTE.

Non ! pas toujours. Les frais de production constituent ce qu’Adam Smith a nommé, assez judicieusement à mon avis, le prix naturel des choses. Or, le même Adam Smith constate que le prix auquel les choses se vendent, le prix courant ne coïncide pas toujours avec le prix naturel.

L’ÉCONOMISTE.

Oui, mais Adam Smith constate aussi que le prix naturel est comme le point central autour duquel le prix courant gravite sans cesse, et auquel il est irrésistiblement ramené.

LE CONSERVATEUR.

D’où cela vient-il ?

L’ÉCONOMISTE.

Quand le prix d’une marchandise dépasse ses frais de production, ceux qui la produisent ou qui la vendent réalisent un bénéfice exceptionnel. L’appât de ce bénéfice extraordinaire attire la concurrence, et à mesure que la concurrence augmente, le prix s’abaisse.

LE CONSERVATEUR.

À quelle limite s’arrête-t-il ?

L’ÉCONOMISTE.

À la limite des frais de production. Quelquefois aussi il tombe au dessous. Mais dans ce dernier cas, la production cessant de donner un bénéfice suffisant se ralentit d’elle-même, le marché se dégarnit et les prix remontent. Grâce à cette gravitation économique, les prix tendent toujours, irrésistiblement, à prendre leur niveau naturel ; c’est-à-dire à représenter exactement la quantité de travail que la marchandise a coûté. J’aurai occasion de revenir encore sur cette loi, qui est véritablement la clef de voûte de l’édifice économique.

Je reprends. L’intérêt se compose de frais de production. Autour de ces frais de production gravite incessamment le prix courant de l’intérêt.

LE SOCIALISTE.

Et de quoi, je vous prie, se composent les frais de production de l’intérêt ?

L’ÉCONOMISTE.

Ils se composent de travail et de risques de pertes ou de dommages, dont il faut déduire...

LE CONSERVATEUR.

Quoi donc ?

L’ÉCONOMISTE.

Du travail et des risques de pertes ou de dommages.

LE CONSERVATEUR.

Voilà qui n’est pas clair.

L’ÉCONOMISTE.

Cela s’éclaircira tout à l’heure. Et d’abord que prête-t-on ?

LE CONSERVATEUR.

Eh ! mais on prête des choses qui ont une valeur.

L’ÉCONOMISTE.

Avoir une valeur, c’est, vous le savez, être propre à satisfaire l’un ou l’autre des besoins de l’homme. Cette propriété, comment les choses l’acquièrent-elles ? Tantôt elles la possèdent naturellement, tantôt on la leur donne par le travail.

La valeur que la nature donne aux choses est gratuite. La nature travaille pour rien. L’homme seul fait payer son travail, ou pour mieux dire il échange son travail contre le travail d’autrui. Les choses s’échangent en raison de leurs frais de production, c’est-à-dire en fonction des quantités de travail qu’elles contiennent. Ces quantités de travail sont le fondement de leur valeur échangeable. Plus on a de choses contenant du travail et plus on est riche : mieux, en effet, on peut satisfaire à ses besoins, soit en consommant ces choses, soit en les échangeant contre d’autres choses consommables. Si l’on ne veut pas les consommer immédiatement on peut encore les garder ou les prêter.

Ces choses qui contiennent du travail utile s’appellent des capitaux.

Les capitaux s’accumulent par l’épargne.

Deux mobiles excitent l’homme à épargner.

Le premier dérive de la nature même de l’homme. La période du travail ne s’étend guère au delà des deux tiers de la vie humaine. Dans son enfance et dans sa vieillesse, l’homme consomme sans produire. Il est donc obligé de mettre en réserve une partie de son travail de chaque jour afin d’élever sa famille et de pourvoir à sa propre subsistance dans sa vieillesse. Tel est le premier mobile qui pousse l’homme à ne pas consommer immédiatement tout le fruit de son travail, à accumuler des capitaux.

Il y en a une autre encore.

À la rigueur, l’homme peut produire sans capitaux...

LE CONSERVATEUR.

Où cela s’est-il vu ?

L’ÉCONOMISTE.

Croyez-vous que les premiers hommes soient nés avec un arc et des flèches, une hache et un rabot à leurs côtés ? À la rigueur, on peut donc produire sans capitaux, mais on ne peut pas produire grand-chose. Pour créer beaucoup de choses utiles moyennant peu d’efforts, il faut des instruments nombreux et perfectionnés ; certaines choses exigent, en outre, beaucoup de temps pour être produites. Or, le producteur ne peut vivre pendant ce temps, s’il ne possède une avance suffisante de subsistances, s’il n’a devers lui un certain capital. On est donc intéressé à épargner du travail, à accumuler des capitaux, afin de pouvoir augmenter sa production tout en diminuant ses efforts, afin de rendre son travail plus fructueux.

LE CONSERVATEUR.

C’est cela.

L’ÉCONOMISTE.

Mais ce deuxième mobile qui porte à accumuler des capitaux est bien moins général que le premier. Il n’agit que sur les entrepreneurs d’industrie et sur ceux qui aspirent à le devenir ?

LE CONSERVATEUR.

C’est-à-dire sur tout le monde.

L’ÉCONOMISTE.

Non ! il y a beaucoup d’ouvriers de manufactures qui ne songent pas à devenir manufacturiers, beaucoup d’ouvriers laboureurs qui n’ont pas l’ambition de diriger une ferme, beaucoup de commis-banquiers qui n’aspirent pas à fonder une banque. Et à mesure que l’industrie se développera sur une échelle plus vaste, il y en aura de moins en moins.

Dans l’état actuel des choses, les entrepreneurs de production sont déjà en minorité. Si ces entrepreneurs étaient réduits à leurs seules épargnes de travail, aux capitaux qu’ils peuvent accumuler eux-mêmes, cela serait tout à fait insuffisant.

LE CONSERVATEUR.

Sans aucun doute. Si chaque entrepreneur de production, manufacturier, agriculteur ou négociant se trouvait réduit à ses seules ressources ; s’il n’avait à sa disposition que ses propres capitaux, la production se trouverait incessamment entravée faute d’avances suffisantes.

LE SOCIALISTE.

Tandis qu’il y aurait entre les mains des non-entrepreneurs une quantité considérable de capitaux inactifs.

L’ÉCONOMISTE.

On a surmonté cette difficulté au moyen du crédit.

 

 

LE SOCIALISTE.

Dites qu’on aurait dû la surmonter. Malheureusement, la société n’a pas su encore organiser le crédit.

L’ÉCONOMISTE.

Le crédit s’est organisé de lui-même, dès le commencement du monde. Le jour où, pour la première fois, un homme a prêté à un autre homme un produit de son travail, le crédit a été inventé. Depuis ce jour, il n’a cessé de se développer. Des intermédiaires se sont placés entre les capitalistes et les entrepreneurs. Ces marchands de capitaux, banquiers ou agents d’affaires se sont multipliés à l’infini. On a établi des bourses, où l’on vend des capitaux en gros et en détail.

LE SOCIALISTE.

Ah ! les bourses... ces vils repaires, où les proxénètes du capital viennent négocier leurs marchés impurs. Quand donc fermera-t-on ces temples de l’usure ?

L’ÉCONOMISTE.

Fermez donc, en même temps, le marché des Innocents, car on y vole aussi... Le prêt des capitaux s’est donc organisé sur une échelle immense, et il est destiné à se développer bien plus encore lorsqu’il aura cessé d’être directement et indirectement entravé.

On accumule des capitaux sous toutes les formes. Mais sous quelle forme les accumule-t-on le plus volontiers ? Sous la forme d’objets durables, peu encombrants et facilement échangeables. Certains objets réunissent ces qualités à un plus haut degré que tous les autres, je veux parler des métaux précieux. Le loyer des métaux précieux est devenu, en conséquence, le régulateur de tous les loyers. Lorsqu’on prête son capital sous une forme moins durable et plus aisément dépréciable, on fait payer à l’emprunteur cette différence de durabilité et de dépréciabilité. On loue un mobilier ou une maison plus cher qu’une somme d’argent de même valeur.

Lorsqu’on prête un capital sous forme de métaux précieux, le prix du prêt prend le nom d’intérêt, lorsque le prêt s’effectue sous une autre forme, lorsqu’on prête des terres, des maisons, des meubles, etc., le prix se nomme loyer.

L’intérêt, c’est donc la somme que l’on paye pour avoir l’usage d’une certaine quantité de travail accumulé sous la forme la plus durable, la moins encombrante et la plus aisément échangeable.

Tantôt cet usage se paye plus ou moins cher, tantôt il est gratuit, tantôt aussi les capitalistes payent une prime à ceux à qui ils confient leurs capitaux.

LE CONSERVATEUR.

Plaisantez-vous ? où a-t-on vu des prêteurs payer un intérêt à leurs emprunteurs ? ce serait le monde renversé !

L’ÉCONOMISTE.

Savez-vous à quelles conditions les premières banques de dépôt qui furent établies à Amsterdam, à Hambourg et à Gênes recevaient des capitaux ? À Amsterdam, les capitalistes payaient d’abord une prime de 10 florins quand on leur ouvrait un compte ; ils payaient ensuite un droit de garde annuel de un pour cent. En outre, les monnaies subissant en ce temps-là des dépréciations considérables, la banque prélevait un agio plus ou moins élevé sur la somme déposée. À Amsterdam, l’agio était communément de cinq pour cent. Eh ! bien, malgré la dureté de ces conditions, les capitalistes aimaient mieux confier leurs capitaux à la banque que de les garder ou de les prêter directement aux gens qui en avaient besoin.

LE SOCIALISTE.

L’intérêt était alors en moins.

L’ÉCONOMISTE.

Vous l’avez dit. Or comme, en tout temps, l’homme qui a accumulé un capital est obligé de se livrer à une certaine surveillance et de courir certains risques en le conservant lui-même ; comme il peut arriver qu’il se donne moins de peine et courre moins de risques en le prêtant, l’intérêt peut donc, en tout temps, tomber à zéro ou même en dessous de zéro.

Mais vous concevez aussi que si cette partie négative des frais de production de l’intérêt venait à s’élever très haut ; si la conservation des capitaux était soumise à de très hauts risques, par le manque de sécurité ou l’exagération de l’impôt ; si le prêt n’offrait de même qu’une sécurité insuffisante, l’accumulation s’arrêterait. On cesserait d’épargner des capitaux, si l’on cessait d’avoir la certitude de les consommer soi-même, du moins en grande partie. L’homme se mettrait à vivre au jour le jour sans souci de sa vieillesse ou de l’avenir de sa famille, sans se préoccuper non plus de perfectionner ou de développer son industrie. La civilisation rétrograderait rapidement sous un tel régime.

Plus la partie négative de l’intérêt est faible, et plus est énergique le stimulant qui pousse l’homme à épargner.

Examinons maintenant la partie positive de l’intérêt.

Celle-ci représente du travail, des dommages et des risques.

Si vous prenez une certaine peine, si vous subissez certains dommages, et si vous courez certains risques en gardant vos capitaux, vous êtes communément obligé de prendre plus de peine encore, de supporter plus de dommages, et de courir plus de risques en les prêtant.

Dans quelles circonstances, vous, capitaliste, êtes vous disposé à prêter un capital ?

C’est lorsque vous n’en avez pas vous-même l’emploi actuellement. Vous le prêtez volontiers jusqu’à l’époque où vous en aurez besoin. Deux emprunteurs, deux hommes qui ont actuellement besoin d’un capital, se présentent à vous : avec lequel des deux ferez-vous affaire ? Vous choisirez, n’est-il pas vrai, celui qui vous présentera les meilleures garanties matérielles et morales, le plus riche et le plus probe, c’est-à-dire celui qui vous remboursera le plus sûrement. À moins toutefois que son concurrent ne vous offre une somme plus forte, auquel cas vous apprécierez la différence des risques et celle des offres, et vous prononcerez. Si vous vous décidez pour le second, c’est que le surplus de l’offre vous aura paru balancer, et un peu au delà, la différence des garanties matérielles et morales.

L’intérêt sert donc à couvrir des risques.

Vous prêtez votre capital pour une période déterminée ; mais êtes-vous bien sûr de n’en avoir pas besoin dans cette période ? ne vous peut-il survenir quelque accident qui vous oblige à recourir à votre épargne ? n’arrive-t-il pas, aussi fréquemment, que l’on prête un capital dont on a besoin soi-même ? Dans le premier cas, le dommage n’est qu’éventuel ; dans le second, il est réel ; mais éventuel ou réel, ne doit-il pas être compensé ?

L’intérêt sert donc à compenser des dommages.

Vous conserverez votre capital dans un coffre, dans une grange ou ailleurs. Si vous le prêtez, vous serez obligé de prendre une certaine peine, d’exécuter un certain travail, en le déplaçant, en faisant constater le prêt, comme aussi en surveillant l’emploi du capital prêté. Ce travail doit être rémunéré.

L’intérêt sert donc à salarier un travail.

Une prime servant à couvrir un risque, une compensation servant à couvrir un dommage, un salaire servant à rémunérer un travail, tels sont les éléments positifs des frais de production de l’intérêt.

Ces trois éléments se retrouvent, à des degrés différents, dans tous les prêts à intérêt.

LE SOCIALISTE.

On les supprimerait en organisant le crédit.

L’ÉCONOMISTE.

Voyons ! S’agit-il des risques ? Vous aurez beau faire, vous prêteur, que vous soyez un banquier, un intermédiaire, ou un producteur de capitaux, un épargnant, vous courrez toujours des risques en prêtant.

À moins que :

1° Vous n’ayez affaire à des gens d’une probité absolue et d’une intelligence parfaite ;

2° À des gens dont l’industrie ne soit exposée, soit directement, soit indirectement, à aucune catastrophe fortuite.

Jusque là vous courrez des risques, et on sera obligé de vous payez une prime pour les couvrir.

LE SOCIALISTE.

J’en conviens ; mais si l’industrie était moins chanceuse, cette prime pourrait être considérablement réduite.

L’ÉCONOMISTE.

Oui, considérablement. Étudiez donc les causes réelles qui rendent l’industrie chanceuse au lieu de fonder des banques d’échange. Étudiez encore les causes qui altèrent la moralité des populations ou dépriment leur intelligence.

 

 

LE CONSERVATEUR.

Voici un point de vue qui me paraît assez neuf. L’intérêt peut donc être plus bas dans un pays où il y a beaucoup de moralité et d’intelligence pratique des affaires que dans un pays où il y en a peu.

L’ÉCONOMISTE.

Dites qu’il doit être plus bas. Ne prêtez-vous pas plus volontiers à un honnête homme qu’à un demi-fripon ?

LE CONSERVATEUR.

Cela va sans dire.

L’ÉCONOMISTE.

Eh bien ! ce que vous faites, tout le monde le fait comme vous. Le taux de l’intérêt monte à mesure que la moralité baisse ; il monte encore à mesure que l’intelligence se déprime ou se fausse. Retenez bien ces maximes économiques, et sachez en faire l’application à propos.

Les risques qui forment indubitablement la partie la plus considérable des frais de production de l’intérêt, peuvent baisser dans une proportion très forte ; mais je doute qu’ils puissent complètement disparaître.

LE SOCIALISTE.

Si j’ai bonne mémoire, l’un des chefs de l’école saint-simonienne, M. Bazard, pensait tout le contraire.

L’ÉCONOMISTE.

Vous faites confusion. Voici ce que M. Bazard écrivait dans sa préface de la traduction française de la Défense de l’usure de Jérémie Bentham :

« .... Il est permis de conclure que l’intérêt, en tant que représentant le loyer des instruments de travail, tend à disparaître complètement, et que des parties qui le composent aujourd’hui, la prime d’assurance est la seule qui doive rester en se réduisant elle-même, par suite des progrès de l’organisation industrielle, sur la proportion des seuls risques qui peuvent être considérés comme au-dessus de la prévoyance et de la sagesse humaine[5]. »

Avec M. Bazard, je doute que les risques du prêt disparaissent jamais complètement ; car je ne pense pas qu’on réussisse jamais à supprimer tous les accidents, naturels ou autres, qui menacent les capitaux prêtés. Les employeurs de capitaux, ceux qui les exposent à être détruits, auront donc toujours une prime d’assurance à payer pour couvrir ce risque.

LE SOCIALISTE.

Cependant la mutualité…

L’ÉCONOMISTE.

Aucune mutualité ne saurait empêcher un risque qui existe de tomber sur quelqu’un. Vous prêtez un capital à un fermier dont les bâtiments d’exploitation peuvent être détruits par un incendie, dont les récoltes peuvent être ravagées par la grêle, les charançons, et que sais-je encore ? Vous courez en conséquence différents risques. Ces risques doivent être couverts, sinon vous ne prêterez pas.

LE SOCIALISTE.

Mais si le fermier est assuré contre l’incendie, la grêle et les charançons ?

L’ÉCONOMISTE.

Il n’en payera pas moins une prime annuelle sur le capital que vous lui aurez prêté pour augmenter son matériel d’exploitation ou pour développer ses cultures ; seulement, au lieu de vous la payer à vous, il la payera à des assureurs. Il la payera moins cher, car c’est leur spécialité d’assurer, et ce n’est pas la vôtre ; mais il la leur payera. Les parties de l’intérêt qu’il déboursera annuellement pour avoir l’usage de votre capital seront séparées, mais elles n’en subsisteront pas moins.

 

LE CONSERVATEUR.

Et le loyer, pensez-vous avec M. Bazard qu’il puisse disparaître ?

L’ÉCONOMISTE.

Le loyer, tel que le définit M. Bazard, c’est la partie des frais de production de l’intérêt, représentant la compensation du dommage et le salaire du travail.

Peut-on se dessaisir d’un capital, sans éprouver aucun dommage par suite de son absence ? Oui, si l’on est sûr de n’en avoir pas besoin jusqu’à l’époque où il sera remboursé, ou bien encore de pouvoir le récupérer ou le réaliser sans perte. Ces deux circonstances se présenteront-elles un jour d’une manière régulière, normale, permanente ? Arrivera-t-il que tout le capital utilisé dans la production soit remboursable ou réalisable sans perte, à la volonté des prêteurs ?

LE CONSERVATEUR.

Chimère !

L’ÉCONOMISTE.

Je ne serai point si affirmatif. Il faut bien remarquer que tous les capitaux employés ou même employables dans la production ne constituent pas tout le capital disponible de la société. On ne prête généralement que les capitaux dont on n’a pas besoin actuellement. Eh bien, il pourra arriver qu’on n’en prête plus d’autres. On ne subira plus alors aucun dommage effectif en prêtant. Sera-t-il possible de supprimer, de même, le dommage éventuel ? Le roulement des capitaux finira-t-il par s’opérer d’une manière assez parfaite pour que les sorties des capitaux de la production soient régulièrement compensées par les entrées ? Voilà ce que je ne saurais dire, mais ce qui est possible. Si la production et la circulation des capitaux n’étaient pas ralenties et troublées par mille entraves, on serait bientôt pleinement édifié à cet égard.

Reste le salaire rémunérant le travail du prêt, la peine que se donne le prêteur en prêtant. Ce travail est réel, et comme tout travail réel, il mérite salaire.

Depuis l’invention et la multiplication des banques, ce travail s’est déplacé ou divisé. Le capitaliste qui envoie son argent à une banque ne se donne qu’une très faible peine. En revanche, la banque qui prête cet argent à un entrepreneur d’industrie accomplit un véritable travail et supporte des frais assez considérables. Ce travail doit être rémunéré, ces frais doivent être couverts. Qui doit les payer ? Évidemment celui qui emploie le capital, à charge de les rejeter sur le consommateur de la denrée produite à l’aide de ce capital.

Peut-on supposer que ces frais disparaissent jamais ? Non ! s’ils peuvent se réduire, par la multiplication du nombre des intermédiaires exerçant spécialement le métier de prêteurs de capitaux, ils ne sauraient s’annuler tout à fait. Une banque doit et devra toujours payer son local, ses employés, etc. Voilà, au moins, une partie des frais de production de l’intérêt qui est indestructible.

LE CONSERVATEUR.

Ah ! c’est fort heureux.

L’ÉCONOMISTE.

Pourquoi donc ? La société qui consomme les produits du travail n’est-elle pas intéressée à ce qu’ils se vendent au prix le plus bas possible ? Or, l’intérêt du capital figure pour une part plus ou moins forte dans le prix de toutes choses. S’il n’existait pas ou s’il était plus faible, on se procurerait ces choses en échange d’une moindre quantité de travail, puisqu’elles en contiendraient moins.

L’aisance générale des populations croît à mesure que l’intérêt s’abaisse ; elle serait à son maximum si l’intérêt venait à tomber naturellement à zéro.

LE SOCIALISTE.

Je saisis parfaitement cette analyse des frais de production de l’intérêt ; je vois que l’intérêt se compose de parties réelles qu’il faut couvrir, sans quoi… sans quoi…

L’ÉCONOMISTE.

... les capitalistes ne prêteraient point leurs capitaux, ou si on les forçait à les prêter, ils cesseraient d’en former, ils cesseraient d’épargner. Or comme les capitaux, sauf peut-être les métaux précieux et quelques autres denrées, sont essentiellement destructibles, les capitaux actuels de la société, champs de blé, pâturages, vignes, maisons, meubles, outils, approvisionnements disparaîtraient d’ici à un petit nombre d’années, si l’on ne prenait soin de les entretenir et de les renouveler par le travail et l’épargne.

LE SOCIALISTE.

Vous avez rendu ma pensée. Je vois aussi que ces différentes parties des frais de production tendent naturellement à se réduire. Mais le prix courant de l’intérêt est-il donc toujours la représentation exacte des éléments ou frais de production de l’intérêt ?

L’ÉCONOMISTE.

Il en est du capital comme de toute chose. Lorsqu’on offre plus de capitaux qu’on n’en demande, le prix courant de l’intérêt baisse. Néanmoins il ne saurait jamais tomber beaucoup au-dessous des frais de production, car on aime mieux garder un capital que de le prêter à perte. Il peut monter au-dessus, lorsque la demande des capitaux est plus active que son offre. Mais si la disproportion devient trop forte, les capitaux attirés par la prime de plus en plus considérable qui leur est offerte, affluent bientôt au marché et l’équilibre se rétablit. Le prix courant se confond alors, de nouveau, avec le prix naturel.

Cet équilibre s’établit de lui-même, à moins que des obstacles factices ne l’empêchent de s’établir. Je vous parlerai de ces obstacles lorsque nous nous occuperons des banques. Mais c’est principalement sur les frais de production qu’il faut agir pour abaisser d’une manière régulière et permanente le taux de l’intérêt. Or ces frais ne sauraient être supprimés, en tout ou en partie, au moyen d’une loi.

LE CONSERVATEUR.

Enfin, nous voici revenus au taux légal !

L’ÉCONOMISTE.

On ne peut pas plus dire à un capitaliste : « Tu ne céderas point ton capital au-dessus d’un intérêt maximum de cinq et six pour cent », qu’on ne peut dire à un marchand : « Tu ne vendras point ton sucre au-dessus d’un prix maximum de huit sous la livre. » Si avec huit sous le marchand ne peut rembourser les frais de fabrication du sucre, et rémunérer son propre travail, il cessera de vendre du sucre. De même, si avec un intérêt maximum de cinq ou six pour cent le capitaliste ne couvre pas les risques du prêt, le dommage résultant de la privation de son capital et la peine qu’il se donne en prêtant, il cessera de prêter.

LE CONSERVATEUR.

On ne cesse pas cependant. Mon usurier...

L’ÉCONOMISTE.

Ou s’il continue à prêter, ne sera-t-il pas obligé d’ajouter à l’intérêt la prime des risques supplémentaires qu’il court en violant la loi ? C’est ce que n’a pas manqué de faire votre usurier. Sans la loi du taux de l’intérêt, il n’aurait exigé peut-être que vingt pour cent, ou moins encore.

LE CONSERVATEUR.

Quoi ! vous pensez que les frais de production de l’intérêt du capital prêté à mon fils s’élèvent bien à vingt pour cent ?

L’ÉCONOMISTE.

Je le pense. On court de gros risques en prêtant aux jeunes habitués de Breda-Street. Ces aimables escompteurs du droit à l’héritage n’offrent pas, avouez-le, des garanties morales bien solides ?

LE SOCIALISTE.

Cependant, à tout prendre, la loi prohibitive de l’usure n’a pu avoir des résultats bien funestes. On s’y dérobe si aisément.

L’ÉCONOMISTE.

Détrompez-vous : Beaucoup d’hommes se trouvent dans une situation telle qu’ils ne peuvent emprunter, à moins de payer un gros intérêt. Or la loi ayant interdit le prêt dit usuraire, les gens qui respectent religieusement la loi existante, qu’elle soit bonne ou mauvaise, s’abstiennent de prêter à ces hommes besogneux. Ceux-ci sont réduits à s’adresser à certains individus qui n’ont point de ces scrupules, et qui profitent de leur petit nombre et de l’intensité des besoins de leurs clients pour surélever encore le taux de l’intérêt.

La loi limitative du taux de l’intérêt établit, vous le voyez, un véritable monopole au bénéfice des prêteurs les moins scrupuleux, et au détriment des emprunteurs les plus misérables. C’est grâce à cette loi absurde que les prêteurs interlopes ou usuriers égorgent les ouvriers et les petits marchands qui empruntent à la petite semaine, les négociants qui viennent d’éprouver un sinistre, et tant d’autres.

Comprenez-vous maintenant que l’économie politique s’élève, au nom de l’intérêt des masses, contre cette limitation du droit de prêter, et qu’elle entreprenne la défense de l’usure ?

LE SOCIALISTE.

Oui, je le comprends. Je vois que la loi n’empêche pas l’usure ; je vois, au contraire, qu’elle la rend plus âpre. Je vois que si cette loi restrictive venait à être abolie, les emprunteurs les plus besogneux paieraient une prime de moins aux prêteurs.

 

L’ÉCONOMISTE.

Ce serait un bienfait immense pour les classes les plus misérables de la société. Réclamons donc l’abolition de l’intérêt légal, ce sera le meilleur moyen d’avoir raison des usuriers et d’en finir avec l’usure.

 


 

Sixième soirée

SOMMAIRE : Droit d’échanger. — De l’échange du travail. — Lois sur les coalitions. — Articles 414 et 415 du Code pénal. — Coalition des charpentiers parisiens en 1845. — Démonstration de la loi qui fait graviter le prix des choses vers la somme de leurs frais de production. — Son application au travail. — Que l’ouvrier peut quelquefois faire la loi au maître. — Exemple des Antilles anglaises. — Organisation naturelle de la vente du travail.

 

L’ÉCONOMISTE.

L’échange est plus entravé encore que le prêt. L’échange de travail est atteint par la législation des passeports et des livrets, par les lois sur les coalitions ; l’échange de propriétés immobilières est soumis à des formalités coûteuses et abusives ; l’échange des produits est grevé, à l’intérieur, par divers impôts indirects, notamment par les droits d’octrois, à l’extérieur par les douanes. Ces différentes atteintes portées à la propriété des échangistes ont uniformément pour résultats de diminuer la Production et de troubler la Distribution équitable de la richesse.

Occupons-nous d’abord des obstacles apportés au libre échange du travail.

LE SOCIALISTE.

Ne devrions-nous pas, auparavant, achever d’examiner ce qui concerne la propriété extérieure ?

L’ÉCONOMISTE.

On peut considérer le travail comme une propriété extérieure. L’entrepreneur qui achète du travail n’achète pas les facultés, les forces de l’ouvrier ; il achète la portion de ces forces que l’ouvrier sépare de lui-même en travaillant. L’échange n’est véritablement conclu ou terminé qu’après que l’ouvrier, qui a séparé de lui-même une partie de ses forces physiques, morales et intellectuelles, a reçu en échange des produits (le plus souvent des métaux précieux) contenant de même une certaine quantité de travail. C’est donc bien un échange de deux propriétés extérieures.

Tout échange ne peut être équitable qu’à la condition d’être parfaitement libre. Deux hommes qui font un échange ne sont-ils pas les meilleurs juges de leur intérêt ? un tiers peut-il légitimement intervenir pour obliger l’un des deux contractants à donner plus ou à recevoir moins qu’il n’aurait donné ou reçu si l’échange eût été libre ? Si l’un ou l’autre juge que la chose qu’on lui offre est trop chère, il ne l’achète point.

LE SOCIALISTE.

Et s’il est forcé de l’acheter afin de pouvoir vivre ? Si un ouvrier, pressé par la faim, est obligé d’aliéner une quantité considérable de son travail en échange d’un faible salaire ?

L’ÉCONOMISTE.

Voilà une objection qui va nous obliger à décrire un bien long circuit.

LE SOCIALISTE.

Mais avouez aussi qu’elle est bien forte... elle contient véritablement tout le socialisme. Les socialistes ont reconnu, constaté qu’il n’y a point et qu’il ne peut y avoir égalité dans le mode actuel de l’échange du travail ; que le maître est naturellement plus fort que l’ouvrier ; qu’il peut, en conséquence, toujours lui faire la loi, et qu’il la lui fait. Après avoir bien constaté cette inégalité manifeste, ils ont recherché les moyens de la faire disparaître. Ils en ont trouvé deux : l’intervention de l’État entre le vendeur et l’acheteur de travail, et l’Association qui supprime la vente du travail.

L’ÉCONOMISTE.

Êtes-vous bien sûr que l’inégalité dont vous parlez existe ?

LE SOCIALISTE.

Si j’en suis sûr ? Mais les maîtres de l’économie politique eux-mêmes l’ont reconnue cette inégalité. Si j’avais les œuvres d’Adam Smith sous la main.....

LE CONSERVATEUR.

Les voici dans ma bibliothèque.

L’ÉCONOMISTE.

Voici la page.

LE SOCIALISTE.

Prêtez-moi attention, je vous prie :

« Ce qui décide partout du salaire ordinaire du travail, dit Adam Smith, c’est le contrat passé entre le maître et l’ouvrier, dont les intérêts ne sont pas du tout les mêmes. Les ouvriers veulent gagner le plus, les maîtres donner le moins qu’il se peut. Ils sont disposés à se liguer les uns pour hausser, les autres pour abaisser le prix du travail.

« Il n’est pas difficile de prévoir de quel côté doit rester ordinairement l’avantage, et quelle est celle des deux parties qui forcera à se soumettre aux conditions qu’elle impose. Les maîtres étant en plus petit nombre, il leur est bien plus facile de s’entendre. D’ailleurs la loi les autorise, ou du moins ne leur défend pas de se liguer, au lieu qu’elle le défend aux ouvriers. Nous n’avons point d’acte du parlement contre les conspirations de baisser la main-d’œuvre, et nous en avons plusieurs contre celle de la hausser. Ajoutons que dans ces sortes de disputes les maîtres peuvent tenir bien plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un marchand peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu’ils ont par devers eux, sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu l’espace d’un mois et presque aucun l’espace d’un an sans travailler. À la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l’ouvrier que l’ouvrier du maître ; mais le besoin qu’il en a n’est pas si urgent. »

Écoutez, je vous prie, encore ceci :

« Il est rare, dit-on, qu’on entende parler d’une ligue de la part des maîtres, et on parle souvent de celles que font les ouvriers. Mais quiconque imagine là-dessus que les maîtres ne s’entendent pas, connaît aussi peu le monde que le sujet dont il s’agit ; il y a partout une conspiration tacite, mais constante, parmi les maîtres, pour que le prix actuel du travail ne monte point. S’écarter de cette loi ou convention tacite est partout l’action d’un faux frère et une sorte de tache pour un maître parmi ses voisins et égaux. Il est vrai qu’on entend rarement parler de cette ligue, parce qu’elle est d’usage et qu’elle n’est pour ainsi dire que l’état naturel des choses, qui ne fait point sensation. Les maîtres se concertent aussi quelquefois pour faire baisser le salaire du travail au-dessous de son prix actuel. Ce projet est conduit dans le plus grand silence et le plus grand secret jusqu’au moment de l’exécution ; et si les ouvriers cèdent sans résistance, comme il arrive quelquefois, quoiqu’ils sentent toute la rigueur du coup, le public n’en parle point. Cependant ils opposent souvent une ligue défensive, et dans certaines occasions ils n’attendent pas qu’on les provoque ; ils forment d’eux-mêmes une conspiration pour que les maîtres augmentent leur salaire. Les prétextes ordinaires dont ils se servent sont tantôt la cherté des denrées, tantôt la grandeur des profits que les maîtres font sur leur ouvrage. Mais soit que leurs ligues soient offensives ou défensives, elles font toujours grand bruit. Pour faire décider promptement la question, ils ne manquent jamais de remplir le monde de leurs clameurs, et ils poussent quelquefois la mutinerie jusqu’à la violence et aux outrages les moins pardonnables ; ils sont forcenés et agissent avec toute la folie et l’extravagance de gens désespérés, qui se voient dans l’alternative de mourir de faim ou d’obtenir sur-le-champ par la terreur ce qu’ils demandent à leurs maîtres. Ceux-ci, de leur côté, crient tout aussi haut, et ne cessent d’invoquer le magistrat civil et l’exécution rigoureuse des lois portées avec tant de sécurité contre les complots des domestiques, des ouvriers et des journaliers. En conséquence, les ouvriers ne retirent presque jamais aucun avantage de la violence et de ces associations tumultueuses qui, généralement, n’aboutissent à rien qu’à la punition et à la ruine des chefs, tant parce que le magistrat civil interpose son autorité, que parce que la plupart des ouvriers sont dans la nécessité de se soumettre pour avoir du pain. »

Voilà, n’est-il pas vrai, une condamnation éloquente de votre système de libre concurrence, tracée de la main même du maître de la science économique ? Dans les débats du salaire, le maître est plus fort que l’ouvrier, c’est Adam Smith lui-même qui le constate ! Après cet aveu du maître, qu’auraient dû faire les disciples ? S’ils avaient été véritablement possédés de l’amour de la justice et de l’humanité, n’auraient-ils pas dû rechercher les moyens d’établir l’égalité dans les relations des maîtres avec les ouvriers ? Ont-ils rempli ce devoir ?... Qu’ont-ils proposé à la place du salariat, cette dernière transformation de la servitude, comme l’a si bien nommé M. de Châteaubriand ? Qu’ont-ils proposé à la place de ce laisser-faire inique et sauvage qui assoit la prospérité du maître sur la ruine de l’ouvrier ? qu’ont-ils proposé, je vous le demande ?

L’ÉCONOMISTE.

Rien.

LE SOCIALISTE.

En effet, ils ont dit qu’ils ne pouvaient rien contre les lois naturelles qui gouvernent la société ; ils ont avoué honteusement leur impuissance à venir en aide aux travailleurs. Mais ce devoir de justice et d’humanité qu’ils ont méconnu, nous autres socialistes nous l’avons rempli. En substituant l’Association au salariat, nous avons mis fin à l’exploitation de l’homme par l’homme et à la tyrannie du capital.

L’ÉCONOMISTE.

Je....

 

 

LE CONSERVATEUR.

Permettez-moi d’abord de faire une simple observation. Dans le passage d’Adam Smith qui vient d’être cité, il est question de lois qui répriment inégalement les coalitions des maîtres et celles des ouvriers. Nous n’avons, Dieu merci, rien de pareil en France. Nos lois sont égales pour tous. Il n’y a plus d’inégalités sur la terre française.

L’ÉCONOMISTE.

Vous vous trompez. La loi française a établi, au contraire, une inégalité flagrante entre le maître et l’ouvrier. Il me suffira de lire les articles 414 et 415 du Code pénal, pour vous le prouver.

« Art. 414. Toute coalition entre ceux qui font travailler les ouvriers, tendant à forcer injustement et abusivement l’abaissement des salaires, suivie d’une tentative ou d’un commencement d’exécution, sera punie d’un emprisonnement de six jours à un mois, et d’une amende de deux cents à trois mille francs.

« Art. 415. Toute coalition de la part des ouvriers pour faire cesser, en même temps, de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de s’y rendre et d’y rester avant ou après certaines heures, et, en général, pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux, s’il y a eu tentative ou commencement d’exécution, sera punie d’un emprisonnement d’un mois au moins et de trois mois au plus. — Les chefs ou moteurs seront punis d’un emprisonnement de deux à cinq ans. »

Vous le voyez, les maîtres ne peuvent être poursuivis que lorsqu’il y a tentative injuste et abusive de leur part, pour faire baisser les salaires : les ouvriers sont poursuivis pour la tentative pure et simple de coalition ; en outre, les pénalités sont monstrueusement inégales.

LE CONSERVATEUR.

L’Assemblée nationale n’a-t-elle pas réformé des deux articles ?

LE SOCIALISTE.

Elle les aurait réformés peut-être sans l’opposition d’un économiste. En attendant ils subsistent, et Dieu sait quelle désastreuse influence ils exercent sur le prix du travail. Souvenez-vous de la coalition des charpentiers parisiens en 1845. Les compagnons se coalisèrent pour obtenir une augmentation de 1 fr. sur le salaire qui était de 4 fr. Les patrons se coalisèrent pour résister.

LE CONSERVATEUR.

Le fait ne fut pas établi.

LE SOCIALISTE.

Le fait fut au contraire parfaitement établi. À cette époque, où les associations étaient soigneusement interdites, les maîtres charpentiers avaient obtenu l’autorisation de constituer une chambre syndicale pour le perfectionnement de leur industrie ; mais, dans cette chambre de perfectionnement, on s’occupait des salaires plus que de toute autre chose.

LE CONSERVATEUR.

Qu’en savez-vous ?

LE SOCIALISTE.

Les débats du procès l’ont clairement établi. Les délégués des ouvriers s’adressèrent au président de la chambre syndicale pour obtenir l’augmentation du salaire. Le président la leur refusa, après une longue délibération de l’assemblée. Cependant les maîtres ne furent point poursuivis, et, en effet, ils ne pouvaient pas l’être. Ils s’étaient coalisés à la vérité, mais non pour abaisser « injustement et abusivement » le salaire ; ils s’étaient coalisés pour empêcher le salaire de hausser.

L’ÉCONOMISTE.

Ce qui revenait absolument au même.

LE SOCIALISTE.

Mais les législateurs du régime impérial ne l’avaient pas entendu ainsi. Les maîtres furent donc renvoyés absous. Les chefs de la coalition ouvrière furent condamnés, les uns à cinq ans, les autres à trois ans d’emprisonnement.

L’ÉCONOMISTE.

Oui, ce fut une des condamnations les plus déplorables dont les annales judiciaires fassent mention.

LE CONSERVATEUR.

Si je ne me trompe, la coalition occasionna des sévices particuliers. Certains ouvriers coalisés maltraitèrent des compagnons qui n’avaient point voulu prendre part à la coalition. Mais votre système de laisser faire autorise peut-être ces procédés-là.

L’ÉCONOMISTE.

Beaucoup moins que le vôtre. Quand on dit liberté illimitée, on entend liberté égale pour tout le monde, respect égal aux droits de tous et de chacun. Or, lorsqu’un ouvrier empêche par intimidation ou violence un autre ouvrier de travailler, il porte atteinte à un droit, il viole une propriété, il est un tyran, un spoliateur, et il doit être rigoureusement puni comme tel. Les ouvriers qui avaient commis ce genre de délit dans l’affaire des charpentiers n’étaient nullement excusables et l’on fit bien de les condamner. Mais tous ne l’avaient pas commis. Les chefs de la coalition n’avaient ni exercé ni ordonné aucune violence. Cependant ils furent punis plus sévèrement que les autres.

LE CONSERVATEUR.

La loi sera réformée.

L’ÉCONOMISTE.

Tant qu’elle subsistera, ce sera une loi inique.

LE CONSERVATEUR.

Quoi ? alors même qu’elle n’établirait plus aucune différence entre les maîtres et les ouvriers ?

L’ÉCONOMISTE.

Oui. Que dit Adam Smith ? que les maîtres peuvent s’entendre avec beaucoup plus de facilité que les ouvriers, et que la loi peut beaucoup plus difficilement les atteindre. Or, si la loi atteint quatre coalitions d’ouvriers sur une coalition de maîtres, est-ce une loi juste ?

Dans la pratique, l’influence de cette loi est désastreuse pour les ouvriers. Les maîtres, sachant que la loi les atteint difficilement, tandis qu’elle atteint facilement les ouvriers, sont excités à élever et à soutenir des prétentions abusives dans le règlement du prix du travail. Toute loi sur les coalitions, si égale qu’on la fasse, constitue donc une intervention de la société, en faveur du maître. On a fini par s’en convaincre en Angleterre, et l’on a aboli cette loi sur les coalitions, qui excitait les justes réclamations d’Adam Smith.

 

LE CONSERVATEUR.

Mais voyons ! Les coalitions sont-elles légitimes ou ne le sont-elles pas ? Constituent-elles un accord frauduleux ou un accord licite ? Voilà la question ! Or, sur cette question, l’opinion de nos grandes assemblées n’a jamais été douteuse. Les membres de notre première Assemblée constituante et de la Convention elle-même, se montraient unanimes pour empêcher toute union, toute entente entre les entrepreneurs ou les ouvriers. Le conventionnel Chapelier écrivait, dans un de ses rapports, cette phrase qui est demeurée célèbre : « Il faut absolument empêcher les entrepreneurs et les ouvriers de se réunir pour se concerter sur leurs prétendus intérêts communs. » Qu’en pensez-vous ?

L’ÉCONOMISTE.

Je pense que le plus subtil criminaliste ne saurait voir aucun délit dans l’action de deux ou de plusieurs hommes qui s’entendent pour obtenir une augmentation sur le prix de leur marchandise ; je pense qu’en édictant des lois pour réprimer ce prétendu délit on porte une atteinte injuste et nuisible à la propriété des industriels et des ouvriers.

Je dis plus. En interdisant les coalitions, on empêche un accord souvent indispensable.

LE SOCIALISTE.

Les économistes n’ont-ils pas toujours considéré les coalitions comme nuisibles ou tout au moins comme inutiles ?

L’ÉCONOMISTE.

Cela dépend des circonstances et de la manière dont les coalitions sont conduites. Mais pour vous faire bien voir dans quelles circonstances une coalition peut être utile, et comment elle doit être conduite pour donner de bons résultats, je suis obligé de rentrer dans le fond du débat. Vous avez affirmé qu’il n’y a point de justice possible sous le régime du salariat ; que le maître étant naturellement plus fort que l’ouvrier doit naturellement aussi l’opprimer.

LE CONSERVATEUR.

La conséquence n’est pas rigoureuse. Il y a des sentiments philanthropiques qui tempèrent ce que l’intérêt privé peut avoir de trop âpre.

 

L’ÉCONOMISTE.

Nullement. J’accepte la conséquence comme rigoureuse et je la crois telle. On ne fait pas de philanthropie dans le domaine des affaires, et l’on a raison, car la philanthropie n’y serait pas à sa place. Nous reviendrons là-dessus plus tard....

Donc vous êtes d’avis que le maître peut toujours faire la loi à l’ouvrier, partant que le salariat exclut la justice.

LE SOCIALISTE.

Je suis de l’opinion d’Adam Smith.

L’ÉCONOMISTE.

Adam Smith a dit que le maître peut opprimer l’ouvrier plus aisément que l’ouvrier ne peut opprimer le maître ; il n’a pas dit que le maître se trouve toujours nécessairement en position de faire la loi à l’ouvrier.

LE SOCIALISTE.

Il a constaté une inégalité naturelle, qui existe en faveur du maître.

L’ÉCONOMISTE.

Oui, mais cette inégalité peut ne pas exister. Il peut se rencontrer telle situation où l’ouvrier soit plus fort que le maître.

LE SOCIALISTE.

S’il y a coalition entre les ouvriers ?

L’ÉCONOMISTE.

Non, sans coalition. Je vous en citerai un exemple tout à l’heure. Or, si l’inégalité ne se produit pas toujours, ne peut-il pas se faire qu’elle ne se produise jamais ?

LE SOCIALISTE.

Bon ! vous allez arriver à l’organisation du travail.

 

 

L’ÉCONOMISTE.

Dieu m’en préserve !

En venant ici, j’ai passé devant la boutique de Fossin. Il y avait, à l’étalage, de fort belles parures de diamants. Sur le trottoir en face, une marchande d’oranges débitait sa marchandise. Elle avait des oranges de deux ou trois qualités, et, dans un coin de son éventaire, un paquet d’oranges moisies qu’elle offrait à vil prix.

LE CONSERVATEUR.

Quel est ce logogriphe ?

L’ÉCONOMISTE.

Remarquez bien, je vous prie, la différence des deux industries. Fossin vend des diamants, c’est-à-dire une marchandise essentiellement durable. Que l’acheteur vienne ou non, le marchand de diamants peut attendre, sans craindre que sa marchandise subisse le moindre déchet. Mais que la marchande d’oranges ne réussisse pas à se défaire de sa provision, et bientôt il ne lui restera plus une seule orange saine. Elle sera obligée de jeter sa marchandise sur le fumier.

Voilà, certes, une différence notable entre les deux industries. Fossin peut attendre longtemps des acheteurs, sans craindre que sa marchandise se gâte, la marchande d’oranges ne le peut pas. Est-ce à dire que la marchande d’oranges soit exposée plus que Fossin à recevoir la loi de ses acheteurs ?

LE SOCIALISTE.

C’est selon ! si la marchande d’oranges n’a pas soin de proportionner exactement la quantité de sa marchandise au nombre de ses acheteurs, elle sera obligée de réduire ses prix ou de perdre une partie de ses oranges.

LE CONSERVATEUR.

Elle fera, ma foi ! un fort mauvais commerce.

L’ÉCONOMISTE.

Aussi toute marchande d’oranges qui entend son métier évite-t-elle soigneusement de se charger de plus de marchandise qu’elle n’en peut vendre au prix rémunérateur.

LE CONSERVATEUR.

Qu’entendez-vous par prix rémunérateur ?

L’ÉCONOMISTE.

J’entends le prix qui couvre les frais de production de la denrée, y compris le bénéfice naturel de la marchande.

LE SOCIALISTE.

Vous ne résolvez pas la difficulté. Dans une année où la récolte des oranges est surabondante, que fera-t-on du surplus, si les marchandes n’en demandent pas plus que de coutume ? Faudra-t-il laisser pourrir les oranges surabondantes ?

L’ÉCONOMISTE.

Si l’on récolte plus d’oranges, on en offrira davantage, et le prix baissera. Le prix venant à baisser, la demande augmentera, et le surplus de la récolte trouvera ainsi à se placer.

LE SOCIALISTE.

Dans quelle proportion la baisse aura-t-elle lieu ?

L’ÉCONOMISTE.

D’après toutes les observations qui ont été jusqu’à présent recueillies, on peut affirmer que :

Lorsque l’offre dépasse la demande en progression arithmétique, le prix baisse en progression géométrique, et, de même, lorsque la demande déplace l’offre en progression arithmétique, le prix hausse en progression géométrique.

Vous ne tarderez pas à apercevoir les résultats bienfaisants de cette loi économique.

LE SOCIALISTE.

Si une telle loi existe, ne doit-elle pas avoir, au contraire, des résultats essentiellement funestes ? Supposez, par exemple, qu’un propriétaire d’orangers recueille communément cinq cent mille oranges par année et qu’il trouve à les vendre à raison de deux centimes pièce. Cela fait une somme de dix mille francs avec laquelle il paye ses ouvriers, rémunère son travail de directeur d’exploitation, couvre, en un mot, ses frais de production. Survient une année abondante. Au lieu de cinq cent mille oranges, il en récolte un million. Il offre, en conséquence, deux fois plus d’oranges au marché. En vertu de votre loi économique, le prix tombe de deux centimes à un demi-centime, et le malheureux propriétaire, victime de l’abondance, ne reçoit que cinq mille francs pour un million d’oranges, tandis que l’année précédente, il avait reçu dix mille francs pour une quantité de moitié moindre.

LE CONSERVATEUR.

Il est certain que la surabondance des biens est quelquefois nuisible. Demandez plutôt à nos fermiers laquelle ils préfèrent d’une année d’abondance ou d’une année moyenne, d’une année où le blé est à vingt-deux francs ou d’une année où il tombe à dix francs.

L’ÉCONOMISTE.

Voilà des phénomènes économiques que la loi qui vient d’être formulée peut seule expliquer. Mais il ne résulte pas du tout de cette loi que le doublement d’une récolte doive amener une baisse des trois quarts dans le prix, car la demande augmente toujours, plus ou moins, à mesure que le prix baisse. Reprenons l’exemple du propriétaire d’orangers. À deux centimes pièce, ce propriétaire couvrait les frais de production de cinq cent mille oranges. Si la récolte vient à doubler, les frais de production n’augmenteront pas dans la même proportion. Toutefois ils augmenteront. Il faut plus de travail pour récolter un million d’oranges que pour en récolter cinq cent mille. En outre, les propriétaires seront obligés de payer ce travail plus cher, car le salaire hausse toujours lorsque la demande du travail augmente. Les frais de production s’élèveront donc de moitié peut-être. Ils monteront de dix mille à quinze mille francs. Pour couvrir cette somme, qui représente ses frais de production, le propriétaire devra vendre sa récolte à raison de un centime et demi pièce.

La question est de savoir si, de même qu’il réussissait à vendre cinq cent mille oranges en les offrant à deux centimes, il réussira à en vendre un million, en les offrant à un centime et demi ; la question est de savoir si un demi-centime de baisse suffira pour faire doubler la demande.

Si cette baisse ne suffit point, notre propriétaire sera obligé de réduire encore son prix, sous peine de garder une partie de sa marchandise. Mais alors il sera en perte. S’il ne vend que neuf cent mille oranges à un centime et demi, il ne couvrira pas ses frais ; s’il en vend un million à un centime et un quart, il les couvrira encore moins.

L’expérience seule peut servir de guide, dans ce cas. Une certaine baisse dans le prix n’augmente pas également la consommation de toutes les denrées. Une baisse de moitié dans le prix du sucre, par exemple, pourra en doubler la consommation. Une baisse de moitié dans le prix de l’avoine ou du sarrasin pourra n’augmenter que d’une quantité assez faible la demande de ces deux denrées. Dans une année où la récolte a dépassé les prévisions habituelles, c’est donc une question difficile de savoir s’il convient d’élever l’offre en proportion de l’augmentation de la récolte ou s’il vaut mieux conserver une partie de la denrée afin d’en maintenir le prix.

LE SOCIALISTE.

Et si la denrée n’est point de nature à se conserver on pourra donc trouver avantage à la laisser perdre.