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Sélection effectuée à partir de Frédéric de A à Z : les meilleures citations de Frédéric Bastiat classées par thèmes (Institut Coppet, juin 2016). Cette sélection est à retrouver dans le nouveau numéro de la revue Laissons Faire.

COMMERCE INTERNATIONAL — La différence des coûts de production dans l’échange international : « — Si l’on vous dit : Les terres de Crimée n’ont pas de valeur et ne paient pas de taxes. Répondez : Le profit est pour nous qui achetons du blé exempt de ces charges. — Si l’on vous dit : Les serfs de Pologne travaillent sans salaire. Répondez : Le malheur est pour eux et le profit pour nous, puisque leur travail est déduit du prix du blé que leurs maîtres nous vendent. » IV, p.254

CYCLES ÉCONOMIQUES — À une première phase d’abondance anormale des capitaux succède un resserrement du crédit et une crise : « Sans doute, les quatre époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes témoins aujourd’hui, sont celles où le mal se manifeste ; mais les trois époques de prospérité anormale sont celles où il se prépare. Dans celles-ci, l’énorme épargne, que le pays réalise dans l’achat des subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un téméraire esprit d’entreprise ; opérations lointaines et hasardeuses, chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et comme si l’état de choses actuel devait toujours durer. Mais les époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu’une grande partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on l’eût jeté dans la mer. » II, p.56-57

DÉFICIT — Pourquoi y a-t-il un déficit permanent : « Pourquoi nos finances sont-elles dérangées ? » — « Parce que, pour les Représentants, il n’y a rien de plus facile que de voter une Dépense, et rien de plus difficile que de voter une Recette. » …. « J’en sais encore une raison. » « Tout le monde veut vivre aux dépens de l’État, et on oublie que l’État vit aux dépens de tout le monde. »  V, p.447

DÉPENSES PUBLIQUES — Compatibilité avec la liberté : « Lourd budget et liberté sont incompatibles. » IV, p.153

DÉPENSES PUBLIQUES  — On ne peut pas les diminuer sans heurter certains intérêts : « L’idée de réaliser des économies sans froisser personne implique contradiction. » V, p.440

ÉDUCATION — Contre le monopole de l’enseignement : « Le plus pressé, ce n’est pas que l’État enseigne, mais qu’il laisse enseigner. Tous les monopoles sont détestables, mais le pire de tous, c’est le monopole de l’enseignement. » V, p.93

ÉTAT — Ce que veut dire la gratuité de l’État : « On parle beaucoup, depuis la République, de crédit gratuit, d’instruction gratuite. Mais il est clair qu’on enveloppe un grossier sophisme dans ce mot. Est-ce que l’État peut faire que l’instruction se répande, comme la lumière du jour, sans qu’il en coûte aucun effort à personne ? Est-ce qu’il peut couvrir la France d’institutions et de professeurs qui ne se fassent pas payer de manière ou d’autre ? Tout ce que l’État peut faire, c’est ceci : au lieu de laisser chacun réclamer et rémunérer volontairement ce genre de services, l’État peut arracher, par l’impôt, cette rémunération aux citoyens, et leur faire distribuer ensuite l’instruction de son choix, sans exiger d’eux une seconde rémunération. En ce cas, ceux qui n’apprennent pas payent pour ceux qui apprennent, ceux qui apprennent peu pour ceux qui apprennent beaucoup, ceux qui se destinent aux travaux manuels pour ceux qui embrasseront les carrières libérales. C’est le Communisme appliqué à une branche de l’activité humaine. Sous ce régime, que je n’ai pas à juger ici, on pourra dire, on devra dire : l’instruction est commune, mais il serait ridicule de dire : l’instruction est gratuite. Gratuite ! oui, pour quelques-uns de ceux qui la reçoivent, mais non pour ceux qui la payent, sinon au professeur, du moins au percepteur. » VI, p.295 — « Il n’est rien que l’État ne puisse donner gratuitement à ce compte ; et si ce mot n’était pas une mystification, ce n’est pas seulement l’instruction gratuite qu’il faudrait demander à l’État, mais la nourriture gratuite, le vêtement gratuit, le vivre et le couvert gratuits, etc. Qu’on y prenne garde. Le peuple en est presque là ; du moins il ne manque pas de gens qui demandent en son nom le crédit gratuit, les instruments de travail gratuits, etc., etc. Dupes d’un mot, nous avons fait un pas dans le Communisme ; quelle raison avons-nous de n’en pas faire un second, puis un troisième, jusqu’à ce que toute liberté, toute propriété, toute justice y aient passé ? Dira-t-on que l’instruction est si universellement nécessaire qu’on peut, en sa faveur, faire fléchir le droit et les principes ? Mais quoi ! est-ce que l’alimentation n’est pas plus nécessaire encore ? Primo vivere, deinde philosophari, dira le peuple, et je ne sais en vérité ce qu’on aura à lui répondre. » VI, p.295-296

ÉTAT — Le problème de la France est qu’il y a trop d’État : « Ce pays est trop gouverné, voilà le mal. Le remède est qu’il apprenne à se gouverner lui-même, qu’il apprenne à faire la distinction entre les attributions essentielles de l’État et celles qu’il a usurpées, à nos frais, sur l’activité privée. Tout le problème est là. » V, p.487-488

ÉTAT — S’il veut tout faire les finances publiques seront dans le rouge : « Les finances publiques ne tarderont pas d’arriver à un complet désarroi. Comment pourrait-il en être autrement quand l’État est chargé de fournir tout à tous ? Le peuple sera écrasé d’impôts, on fera emprunt sur emprunt ; après avoir épuisé le présent, on dévorera l’avenir. » IV, p.313

ÉTAT — Son intervention permanente trouble toute activité économique : « Je vous avoue que l’avenir m’inquiète beaucoup. Comment l’industrie pourra-t-elle reprendre, quand il est admis en principe que le domaine des décrets est illimité ? Quand chaque minute, un décret sur les salaires, sur les heures de travail, sur le prix des choses, etc., peut déranger toutes les combinaisons ? » VII, p.382

ÉTAT — L’intervention de l’État perturbe le signal des prix : « Sous le régime de la liberté, le résultat est là qui avertit à chaque instant si l’on fait ou non fausse route. Mais quand l’État s’en mêle, c’est tout différent ; car quoiqu’il ne puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire que les pertes de l’un retombent sur l’autre. Il peut, par des taxes plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de la communauté, attirer vers elle l’activité des citoyens, par un déplorable déplacement du capital. » II, p.33-34

ÉTAT — Il pourrait être efficace dans la police et la justice, s’il ne s’occupait pas de mille préoccupations accessoires : « Je ne suis pas un profond jurisconsulte, mais je crois véritablement que si le gouvernement était renfermé dans les limites dont je parle, et que toute la force de son intelligence, de sa capacité fût dirigée sur ce point-là : améliorer les conditions de sécurité des hommes, je crois qu’on pourrait faire dans cette carrière des progrès immenses. » V, p.492

FONCTIONNAIRES — Plus il y en a, plus la liberté est compromise : « On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c’est multiplier les atteintes à la liberté. » II, p.478

FONCTIONNAIRES — Tout ce qui devient à leur charge ne progresse plus : « Tout ce qui est tombé dans le domaine du fonctionnarisme est à peu près stationnaire ; il est douteux qu’on enseigne mieux aujourd’hui que du temps de François Ier ; et je ne pense pas que personne s’avise de comparer l’activité des bureaux ministériels à celle d’une manufacture. » VI, p.549

GUERRE — Tempérament belliciste des journalistes : « De toutes les classes d’hommes, la plus belliqueuse c’est certainement celle des journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de bataille ni leurs jambes, ni leurs bras ; c’est le paysan qui est la chair à canon, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la guerre qu’autant que leur coûtent une fiole d’encre et une main de papier. Il est si commode d’exciter les armées, de les faire manœuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son cabinet, au coin d’un bon feu ! »  II, p.198

IMPÉRIALISME — Il est mauvais d’imposer des choses par la force à d’autres peuples : « Et puis, comment se fait-il qu’il n’y ait pas assez d’impartialité, au fond de notre conscience nationale, pour comprendre combien nos prétentions à imposer une idée, par la force, blessent au cœur nos frères du dehors ? Quoi ! nous, le peuple le plus susceptible de l’Europe ; nous, qui, avec raison, ne souffririons pas l’intervention d’un régiment anglais, fût-ce pour venir ériger sur le sol de la patrie la statue de la liberté, et nous enseigner la perfection sociale elle-même ; quand tous, jusqu’aux vieux débris de Coblentz, nous sommes d’accord sur ce point qu’il faudrait nous unir pour briser la main étrangère qui viendrait, armée, s’immiscer dans nos tristes débats, c’est nous qui avons toujours sur les lèvres ce mot irritant : prépondérance ; et nous ne savons montrer la liberté à nos frères, qu’une épée au poing tournée vers leur poitrine ! Comment en sommes-nous venus à nous imaginer que le cœur humain n’est pas partout le même ; qu’il n’a pas partout la même fierté, la même horreur de la dépendance ? » V, p.451-452

IMPORTATIONS — Peu importe si l’étranger nous « inonde » de produits : « Supposez, si cela vous amuse, que l’étranger nous inonde de toutes sortes de marchandises utiles, sans nous rien demander ; que nos importations sont infinies et nos exportations nulles, je vous défie de me prouver que nous en serons plus pauvres. » IV, p.57

IMPÔTS — Au-delà d’un certain niveau d’imposition, augmenter les impôts provoque une baisse des recettes : « Si un impôt est graduellement et indéfiniment élevé, par cela même qu’à chaque degré d’élévation il restreint un peu plus la consommation ou la matière imposable, un moment arrive nécessairement où la moindre addition à la taxe diminue la recette. » II, p.189 — « On se rappelle que la taxe s’élevant sans cesse, et la consommation diminuant à mesure, il arriva un moment où, en ajoutant 5 p. % au taux de l’impôt, on eut 5 p. % de moins de recette. » II, p.225

IMPÔTS — Conséquence de l’excès d’impôts : « Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si, en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu’elle se forme, qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété ? On ne travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c’est l’espoir d’acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d’établir ses enfants, d’améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure de sa formation, alors, nul n’étant intéressé ni au travail ni à l’épargne, le capital ne se formera pas ; il décroîtra avec rapidité, si même il ne déserte pas subitement à l’étranger ; et, alors, que deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager ? » II, p.475

IMPÔTS — Diminuer les impôts est la première exigence : « Diminuer les impôts (ce qui ne veut pas toujours dire diminuer les recettes), voilà donc la première moitié du programme financier républicain. » V, p.438

IMPÔTS — La liberté n’existe plus quand le peuple est surtaxé : « Mais la question est précisément de savoir si un peuple surtaxé peut être libre, s’il n’y a pas incompatibilité radicale entre la liberté et l’exagération de l’impôt. Or, j’affirme que cette incompatibilité est radicale. » II, p.477

IMPÔTS — On ne peut pas réclamer beaucoup de l’État, et croire qu’il suffira de taxer les riches : « Imposer à l’État des attributions exorbitantes, et persuader qu’il pourra y faire face avec l’argent prélevé sur le superflu des riches, c’est donner au public une vaine espérance. » V, p.416 — « Mais lorsque l’État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye sans s’en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux libres mouvements de l’industrie. Or quiconque s’est occupé de finances sait bien que ce genre d’impôt n’est productif qu’à la condition de frapper les objets de la consommation la plus générale. On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les appelle de tous mes vœux par des motifs d’équité, mais elles ne peuvent jamais apporter qu’un faible contingent à un gros budget. Le peuple se ferait donc complètement illusion s’il pensait qu’il est possible, même au gouvernement le plus populaire, d’aggraver les dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre exclusivement à la charge de la classe riche. » II, p.475-476

LIBERTÉ — Il est temps de l’essayer : « On a essayé tant de choses, quand est-ce donc qu’on essayera la plus simple de toutes : la Liberté ? La liberté  de tous les actes qui ne blessent pas la justice ; la liberté  de vivre, de se développer, de se perfectionner ; le libre exercice des facultés ; le libre échange des services. » VI, p.125

LIBERTÉ — Il faut la conserver, sans quoi tout disparait : « Malheur donc aux peuples qui ne savent pas limiter la sphère d’action de l’État. Liberté, activité privée, richesse, bien-être, indépendance, dignité, tout y passera. » IV, p.141

LIBERTÉ — C’est le dada de Bastiat : « Nous avons tous une idée chérie, un dada, en style shandyen. Mon idée chérie, pourquoi ne l’avouerais-je pas ? c’est la LIBERTÉ » V, p.431

LIBERTÉ — Elle est la cause du peuple : « La liberté commerciale, comme les autres, est la cause du peuple. » II, p.132

LIBERTÉ — Pas de milieu entre liberté et non-liberté : « Entre Liberté et Contrainte je ne vois pas de milieu. » V, p.61

LIBERTÉ — Il faut la fixer comme principe de la politique intérieure : « Il ne nous reste qu’à proclamer, comme principe de notre politique intérieure, LA LIBERTÉ, la liberté des arts, des sciences, de l’agriculture, de l’industrie, du travail, de l’échange, de la presse, de l’enseignement ; car la liberté est le seul système compatible avec un budget réduit. Il faut de l’argent à l’État pour réglementer et opprimer. Point d’argent, point de réglementation. » V, p.465

LIBERTÉ — Problème : la France est trop habituée à être beaucoup  gouvernée : « Nous sommes dans un pays habitué à être tellement gouverné qu’on ne peut s’imaginer qu’il puisse y avoir un peu d’ordre et de sécurité avec moins de réglementation. » V, p.489

LIBRE-ÉCHANGE — Si l’étranger paie moins d’impôts que nous, c’est une raison de plus d’ouvrir en grand nos frontières : « Mais je vais bien plus loin : je dis que, plus nos impôts sont lourds, plus nous devons nous empresser d’ouvrir nos ports et nos frontières à l’étranger moins grevé que nous. Et pourquoi ? Pour lui repasser une plus grande partie de notre fardeau. N’est-ce point un axiome incontestable en économie politique, que les impôts, à la longue, retombent sur le consommateur ? Plus donc nos échanges seront multipliés, plus les consommateurs étrangers nous rembourseront de taxes incorporées dans les produits que nous leur vendrons. » IV, p.51

LOI — Elle est spoliatrice quand elle prend aux uns pour donner aux autres : « Comment reconnaître la spoliation ? C’est bien simple. Il faut examiner si la Loi prend aux uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur appartient pas. Il faut examiner si la Loi accomplit, au profit d’un citoyen et au détriment des autres, un acte que ce citoyen ne pourrait accomplir lui-même sans crime. » IV, p.354

LOI — L’inflation législative désordonnée empêche d’entreprendre : « Quel est en ce moment le hardi spéculateur qui oserait monter une usine ou se livrer à une entreprise ? Hier on décrète qu’il ne sera permis de travailler que pendant un nombre d’heure déterminé. Aujourd’hui on décrète que le salaire de tel genre de travail sera fixé ; qui peut prévoir le décret de demain, celui d’après-demain, ceux des jours suivants ? Une fois que le législateur se place à cette distance incommensurable des autres hommes ; qu’il croit, en toute conscience, pouvoir disposer de leur temps, de leur travail, de leurs transactions, toutes choses qui sont des Propriétés, quel homme, sur la surface du pays, a la moindre connaissance de la position forcée où la Loi le placera demain, lui et sa profession ? Et, dans de telles conditions, qui peut et veut rien entreprendre ? » IV, p.287

OPINION — L’objectif doit être de changer l’opinion publique : « Non, non, l’obstacle n’est pas au ministère, c’est tout au plus là qu’il se résume. Pour modifier la pensée ministérielle, il faut modifier la pensée parlementaire ; et pour changer la pensée parlementaire, il faut changer la pensée électorale ; et pour réformer la pensée électorale, il faut réformer l’opinion publique. » VII, p.37

POLITIQUE — Difficulté de convaincre en politique : « Bon Dieu ! que de peine à prouver, en économie politique, que deux et deux font quatre ; et, si vous y parvenez, on s’écrie : « c’est si clair, que c’en est ennuyeux. » — Puis on vote comme si vous n’aviez rien prouvé du tout. » V, p.347

POLITIQUE ÉTRANGERE  — Principes sur la politique étrangère : « En abordant notre politique extérieure, je commencerai par établir nettement ces deux propositions, hors desquelles, j’ose le dire, il n’y a pas de salut. 1° Le développement de la force brutale n’est pas nécessaire et est nuisible à l’influence de la France. 2° Le développement de la force brutale n’est pas nécessaire et est nuisible à notre sécurité extérieure ou intérieure. De ces deux propositions, il en sort, comme conséquence, une troisième, et c’est celle-ci : Il faut désarmer sur terre et sur mer, et cela au plus tôt. » V, p.449

POLITIQUE ÉTRANGÈRE — Ce que le gouvernement devrait dire à son propos : « Oui, chacun chez soi, chacun pour soi, autant qu’il s’agit de force brutale. Ce n’est pas à dire que les liens des peuples seront brisés. Ayons avec tous des relations philosophiques, scientifiques, artistiques, littéraires, commerciales. C’est par là que l’humanité s’éclaire et progresse. Mais des rapports à coups de sabre et de fusil, je n’en veux pas. Parce que des familles parfaitement unies ne vont pas les unes chez les autres à main armée, dire qu’elles se conduisent sur la maxime chacun chez soi, c’est un étrange abus de mots. D’ailleurs, que dirions-nous si, pour terminer nos dissensions, lord Palmerston nous envoyait des régiments anglais ? Le rouge de l’indignation ne nous monterait-il pas au front ? Comment donc refusons-nous de croire que les autres peuples chérissent aussi leur dignité et leur indépendance ? » V, p.467

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — C’est du communisme : « Mais le Communisme revêt une troisième forme. Faire intervenir l’État, lui donner pour mission de pondérer les profits et d’équilibrer les fortunes, en prenant aux uns, sans consentement, pour donner aux autres, sans rétribution, le charger de réaliser l’œuvre du nivellement par voie de spoliation, assurément c’est bien là du Communisme. Les procédés employés par l’État, dans ce but, non plus que les beaux noms dont on décore cette pensée, n’y font rien. Qu’il en poursuive la réalisation par des moyens directs ou indirects, par la restriction ou par l’impôt, par les tarifs ou par le Droit au travail ; qu’il la place sous l’invocation de l’égalité, de la solidarité, de la fraternité, cela ne change pas la nature des choses ; le pillage des propriétés n’en est pas moins du pillage parce qu’il s’accomplit avec régularité, avec ordre, systématiquement et par l’action de la loi. » IV, p.515-516

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — C’est la chimère du jour : « La chimère du jour est d’enrichir toutes les classes aux dépens les unes des autres. » IV, p.355

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — Ces schémas sont oppressifs et gaspillent les richesses : « La loi, qui restreint le travail et les jouissances de tous au profit de quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, avec perte définitive d’une somme égale pour la communauté. » II, p.70

REDISTRIBUTION DES RICHESSES — Cycle infernal de l’intervention de l’État dans les fortunes individuelles : « Aujourd’hui qu’on a admis en principe que l’État est institué pour distribuer la richesse à tout le monde, il est naturel qu’on lui demande compte de cet engagement. Pour le tenir, il multiplie les taxes et fait plus de misères qu’il n’en guérit. Nouvelles exigences de la part du public, nouvelles taxes de la part de l’État, et nous ne pouvons que marcher de révolution en révolution. Mais s’il était bien entendu que l’État ne doit prendre aux travailleurs que ce qui est rigoureusement indispensable pour les garantir contre toute fraude et toute violence, je ne puis apercevoir de quel côté viendrait le désordre. » IV, p.309

RESPONSABILITÉ INDIVIDUELLE — Le problème des mesures socialistes est qu’elles l’attaquent : « Leur écueil naturel est dans le déplacement de la Responsabilité. Ce n’est jamais sans créer pour l’avenir de grands dangers et de grandes difficultés qu’on soustrait l’individu aux conséquences de ses propres actes. Le jour où tous les citoyens diraient : « Nous nous cotisons pour venir en aide à ceux qui ne peuvent travailler ou ne trouvent pas d’ouvrage », il serait à craindre qu’on ne vît se développer, à un point dangereux, le penchant naturel de l’homme vers l’inertie, et que bientôt les laborieux ne fussent réduits à être les dupes des paresseux. Les secours mutuels impliquent donc une mutuelle surveillance, sans laquelle le fonds des secours serait bientôt épuisé. » VI, p.459

SÉCURITÉ — C’est le plus grand bien : « Pour une nation, la Sécurité est le plus grand des biens. Si, pour l’acquérir, il faut mettre sur pied cent mille hommes et dépenser cent millions, je n’ai rien à dire. » V, p.340

SÉCURITÉ — La France n’a rien à craindre si elle est fidèle au libre-échange et à la non-intervention : « Avec ces trois choses : libre-échange, non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du pays, une nation de 36 millions d’âmes n’est pas seulement invincible, elle est inattaquable. » II, p.308

SERVICES PUBLICS — Par nature, ils sont inefficaces : « Quels sont les modes d’activité humaine qui offrent le spectacle de la stagnation la plus complète ? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont confiés aux services publics ? Voyez l’enseignement. Il en est encore où il en était au moyen âge. Il n’est pas sorti de l’étude de deux langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle aujourd’hui. Non seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là, en est restée où elle en était il y a cinq siècles ? » II, p.478

SOCIALISME. — La France et le socialisme : « Puissent-ils se préserver longtemps de cette peste du socialisme ! » I, p.88

SPOLIATION — Entourée de beaux slogans, elle se développera dans le futur : « Je le dis sincèrement : je crois que nous entrons dans une voie où, avec des formes fort douces, fort subtiles, fort ingénieuses, revêtues des beaux noms de solidarité et de fraternité, la spoliation va prendre des développements dont l’imagination ose à peine mesurer l’étendue. » IV, p.432

Sous l’Ancien régime, le travail des artisans et des commerçants était contrôlé par un système ultra-réglementaire connu sous le nom de corps de métiers ou corporations. Il existait cependant quelques enclos de liberté, des sortes de zones franches, où le système corporatif ne s’appliquait pas, et où quiconque pouvait travailler selon son bon vouloir, sans payer aucun droit, et en suivant les volontés de sa clientèle plutôt que les obscurités des règlements. Le plus célèbre et le plus important îlot de liberté était le faubourg Saint-Antoine (entre les actuels 11e et 12e arrondissements de Paris). De 1657 à 1776, le faubourg Saint-Antoine constitue en effet le principal lieu de travail « privilégié », c’est-à-dire libre. Les artisans ne sont pas astreints aux formalités tracassières et coûteuses des corporations et peuvent travailler sans lettres de maîtrise et sans subir les exactions des inspecteurs du travail de l’époque, les « jurés » parisiens. Sans surprise, les habitants du faubourg connurent une prospérité exceptionnelle et s’attirèrent les foudres des maîtres des corporations parisiennes.

Une expérience de la liberté du travail sous l’Ancien régime : le faubourg Saint-Antoine (1657-1791)

par Benoît Malbranque

 

Étude tirée de la revue Laissons Faire

 

Introduction. — I. Les corporations et la réglementation du travail au XVIIIe siècle. II. Le faubourg Saint-Antoine, un paradis de la liberté du travail. III. Ce qu’il en coûte d’être libre. IV. Le succès de la libre entreprise. V. Un modèle contre le système réglementaire. — Conclusion

Introduction

Pour l’observateur du passé, il est peu de faits économiques plus décisifs que cette pratique, dont l’histoire donne tant d’exemples, de « voter avec ses pieds ». Elle tranche sans compromis possible les débats d’idées complexes, en rendant caducs les schémas intellectuels les plus élaborés et les idéologies les plus séduisantes.

Les défenseurs de la liberté économique, qui, dans ce domaine, n’ont que l’embarras du choix, ont souvent cité comme exemple les États-Unis du XIXe siècle, ou Taïwan au XXe. Plus récemment, Gabriel Openshaw montrait dans un article au Mises Institute qu’à l’intérieur même des États-Unis, on avait comptabilisé, de 2006 à 2010, un afflux net de 700 000 personnes provenant des vingt-cinq États les moins libres économiquement, vers les vingt-cinq États les plus libres. [1] De manière tout à fait similaire, en Europe, un grand nombre d’Allemands ont récemment émigré vers la Suisse (alémanique) et des Français ont fait de même, en direction de l’Angleterre. La raison en est bien connue : c’est que, derrière la scène du théâtre politique quotidien, les forces économiques ne cessent jamais d’opérer, aussi imperturbables que celles de la gravitation.

Si l’histoire de la liberté mérite d’être écrite, elle doit comprendre l’étude de ces choix collectifs, qui sont autant d’illustrations pratiques de la préférence qu’ont toujours accordée les populations du monde entier aux formes économiques plus libres, quand la porte du choix leur était ouverte ou entrouverte. Pour chaque manifestation de l’interventionnisme étatique, du système économique de la contrainte, des règlements et des prohibitions, il faut chercher comment ont agi les populations qui se trouvaient dans des occasions de choisir entre ce premier système, et un système plus libre ou entièrement libre.

Le présent article entend étudier et documenter l’un de ces cas. Le sujet, la liberté du travail, ne s’impose pas uniquement en raison de l’actualité, mais de son caractère fondamental : puisque l’homme est condamné à gagner son pain à la sueur de son front, le travail lui est une ressource essentielle, vitale. Dans son célèbre édit de 1776, apportant la liberté du travail, Turgot le dit bien. « Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. » Avant que ce même édit ne vienne (provisoirement) changer la donne, le travail des artisans et des commerçants était fortement réglementé et compris dans un système policier connu sous le nom de corps de métiers ou corporations. Il existait, cependant, des enclos de liberté, des sortes de zones franches, où le système corporatif ne s’appliquait pas, et où quiconque pouvait travailler selon son bon vouloir, sans payer aucun droit, et en suivant les volontés de sa clientèle plutôt que les obscurités des règlements. Le plus célèbre et le plus important îlot de liberté était le faubourg Saint-Antoine (entre les actuels 11e et 12e arrondissements de Paris).

De 1657 à 1776, le faubourg Saint-Antoine constitue en effet le principal lieu de travail « privilégié », c’est-à-dire libre. Les artisans ne sont pas astreints aux formalités tracassières et coûteuses des corporations et peuvent travailler sans lettres de maîtrise et sans subir les exactions des inspecteurs du travail de l’époque, les « jurés » parisiens.

Son développement économique et démographique, la typologie de ses productions, la réputation de ses ouvriers, tous ces éléments nous seront utiles, la comparaison entre le faubourg Saint-Antoine, zone de liberté, et le reste de Paris, zone de réglementation draconienne, devant nous fournir un élément de réponse important pour trancher la question de savoir ce qui vaut mieux, dans ce domaine, de la réglementation ou de la liberté.

I. Les corporations et la réglementation du travail au XVIIIe siècle

Avant d’étudier les succès de cet enclos de liberté qu’a représenté le faubourg Saint-Antoine, nous fournirons ici quelques éléments permettant de comprendre le système réglementaire français auquel il fournissait une alternative frappante et visiblement séduisante. [2]

À partir du XIIIe siècle et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le travail des artisans et des commerçants a été régi par le système des corporations. Personne ne pouvait exercer son métier sans avoir acquis auparavant des lettres de maîtrise. Chaque métier, chaque sous-métier, avait sa corporation : celle-ci se donnait des statuts, qui définissaient les conditions d’accès au statut de maître et le cadre de l’exercice de la profession.

Pour obtenir le titre de maître dans la profession de son choix, il fallait :

1/ Effectuer un « apprentissage », d’une durée variable selon les métiers, auprès d’un maître, qu’on payait. La durée moyenne, de cinq ans, était parfois plus courte, parfois plus longue, mais elle se définissait toujours comme un minimum, à partir duquel on pouvait commencer à prétendre à l’étape suivante. Les frais impliqués par cette formation excluaient les jeunes sans fortune, dont l’horizon se limitait ainsi à travailler dans les champs ou à servir un maître. Les durées excessives, pour apprendre des métiers souvent assez basiques, en révoltaient plus d’un. « Il faut plus de temps pour devenir tireur d’or, que pour se faire recevoir docteur en Sorbonne » disait Vincent de Gournay au milieu du XVIIIe siècle. [3] En 1768, l’abbé Coyer met le même langage dans la bouche de son personnage Chinki : « Dix ans pour être Maître dans l’Art des bonnets ! Celui qui a fait le règlement du bonnet n’avait point de tête. Naru ! Tu ne feras pas des bonnets. — Eh bien ! Qu’il fasse des tonneaux, répondit le Bonnetier, il en sera quitte pour sept ans d’apprentissage, sans compagnonnage. — Il n’en faudrait pas tant, répliqua Chinki, pour apprendre à construire un Vaisseau. » [4]

2/ Effectuer un « compagnonnage ». Au XVIIIe siècle, l’usage de poursuivre la formation d’apprenti avec plusieurs années de compagnonnage s’est répandu et presque tous les corps de métiers de Paris l’ont rendu obligatoire. Le temps moyen est de deux à trois ans, qui s’ajoutent donc aux cinq années moyennes de l’apprentissage.

3/ Réaliser un « chef-d’œuvre ». Ses années d’apprentissage et de compagnonnage achevées, l’ « aspirant à la maîtrise » doit, pour obtenir le titre de maître, subir un examen devant les maîtres du métier. Officiellement, l’objectif est de vérifier les compétences du candidat, mais en réalité, il s’agit pour les membres d’une profession de contrôler le nombre des concurrents. Les maîtres n’hésitent d’ailleurs pas à rançonner les aspirants à grand coup de banquets et de présents, qui, formellement interdits, sont largement répandus. D’habitude très sobre, le Dictionnaire de Trévoux (1743) dit que l’essentiel dans ces examens n’est pas la qualité du travail : « le principal point est de bien arroser le chef-d’œuvre, c’est-à-dire, de faire bien boire les Jurés. » [5]

Alors enfin on est maître et on a la liberté d’ouvrir sa boutique, d’être artisan ou commerçant, selon la corporation dans laquelle on s’est formé et on a obtenu le titre de maîtrise. Cette liberté est bien mince, d’autant que les statuts, auxquels le présent maître doit se conformer, lui définissent de manière très stricte le cadre de son travail. Le temps du travail est fixé : interdiction de travailler la nuit, le dimanche ou lors des nombreuses fêtes. Les matières premières, les méthodes de travail, les produits, tout est scrupuleusement défini dans les statuts ou les règlements. Gare à ceux qui osent passer outre ces impératifs, car des jurés veillent au contrôle de leur bonne application, avec d’autant plus d’application et de sévérité qu’ils se partagent ensuite — avec le Roi, qui touche aussi sa part — le produit des amendes.

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[1] Gabriel Openshaw, “Vote with Your Feet: Free States Are Happier and Richer”, Mises Daily, 17.09.2015

[2] Sur les corporations, voir Émile Coornaert, Les corporations en France avant 1789, 2ème édition, Les éditions ouvrières, 1968 ; F. Olivier-Martin, L’Organisation corporative de la France d’Ancien Régime, Paris, 1938 ; et Étienne Martin Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers depuis leurs origines jusqu’à leur suppression en 1791, 3e édition, Paris, 1922.

[3] Traités de commerce de Josiah Child, suivis des Remarques de Jacques Vincent de Gournay, L’Harmattan, 2008, p.177

[4] Gabriel-François Coyer, Chinki : histoire cochinchinoise applicable à d’autres pays (1768), réédition Institut Coppet, 2013, p.33

[5] Dictionnaire universel françois et latin, nouvelle édition, tome 2, Paris, 1743, p.6

II. Le faubourg Saint-Antoine, un paradis de la liberté du travail

Par son importance économique et peut-être encore plus idéologique, le faubourg Saint-Antoine a marqué l’histoire économique de la France d’Ancien Régime. Sa propre histoire nous est désormais également bien connue, après les travaux de Raymonde Monnier, Steven L. Kaplan et Alain Thillay. [1]

Les origines du faubourg Saint-Antoine ne peuvent être retracées beaucoup plus loin que 1630, année vers laquelle les premières constructions y sont attestées. En 1643, le faubourg se dote d’un marché. L’évènement majeur intervient quelques années plus tard. En février 1657, le jeune Louis XIV signe des lettres patentes accordant un privilège au faubourg Saint-Antoine. Son intention est avant tout sociale, presque humanitaire. La Fronde, les guerres étrangères, les maladies, les catastrophes naturelles ont causé beaucoup de récents malheurs et provoquent l’augmentation inquiétante du nombre des pauvres, des vagabonds et des mendiants. En avril 1656, le pouvoir avait déjà établi l’Hôpital Général de Paris pour y accueillir des malheureux. Face à l’insuffisance de ce premier moyen, la liberté du travail est envisagée comme un remède. Par le privilège qui leur est octroyé, les artisans et commerçants du faubourg Saint-Antoine sont affranchis de toutes les formalités liées aux corporations. Aucun apprentissage ni compagnonnage requis, aucun chef-d’œuvre, aucun banquet, aucuns frais de réception ; est ouvrier qui veut. Les habitants du faubourg sont également à l’abri des visites des jurés parisiens, les inspecteurs du travail de l’Ancien régime.

Dans ce climat de liberté du travail, l’activité économique ne va pas tarder à fournir au faubourg un remarquable dynamisme. Des logements remplissent peu à peu les artères principales et s’étendent dans les rues adjacentes. De nouveaux édifices religieux et des bâtiments publics s’élèvent en l’espace de quelques dizaines d’années. En termes de démographie, le développement est également impressionnant. Dès 1725, le faubourg dépasse les 40 000 habitants, soit près de 10% de la population parisienne. [2] Ce chiffre fournit même une estimation basse, puisque les registres, notamment paroissiaux, ne mentionnent pas les habitants de confession protestante, qui durent cependant être nombreux dans le faubourg Saint-Antoine, puisque leur foi leur bloquait l’accès aux corporations dans tout le reste de la France.

Spontanément, cet élan démographique semble provenir d’un afflux de pauvres ouvriers, pour lesquels le « circuit » corporatif était inaccessible. Nous verrons plus loin que la réalité est plus complexe, le faubourg s’étant aussi progressivement peuplé de vrais maîtres parisiens, désireux de fabriquer des produits innovants ou interdits par les règlements. Après avoir étudié en détail les baux de location, les inventaires après décès, les contrats de mariage et les minutes des commissaires de police, Alain Thillay conclut aussi au caractère très hétérogène de la population du faubourg Saint-Antoine. [3] Si beaucoup d’individus sont venus profiter du climat de liberté économique, à l’abri du privilège du faubourg, tous n’avaient pas les mêmes raisons ni les mêmes motivations.

Passé les premières décennies de l’essor spontané et considérable, la population du faubourg se fige dans une configuration qui sera la sienne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Toutes les rues sont occupées, la réputation des artisans qui les habitent est faite, en bref l’éco-système du faubourg Saint-Antoine est en place et fonctionne devant les yeux, méfiants ou admirateurs, des habitants du reste de la capitale.

Un sentiment d’opposition est cependant dans l’air. Dès le début du XVIIIe siècle, la progression rapide du bâti et du chiffre de la population du faubourg surprend les maîtres des corporations parisiennes et les tient dans l’inquiétude d’une concurrence « déloyale » qui deviendrait croissante. Commence une période de luttes, de procès et de révoltes, qui devait décider du sort à réserver au privilège du faubourg.

Par principe, le privilège du faubourg Saint-Antoine est condamné par les corporations parisiennes dès sa création en 1657. Il est l’objet de plaintes, vives mais discrètes, au cours de la décennie 1670, au moment où la royauté tente de consolider le pouvoir de police des corporations et du Châtelet, leur autorité centrale. Les premières dénonciations sont d’ampleur limitée, partie en raison de l’habitude des corporations de concentrer leurs forces dans la lutte contre les corporations concurrentes, plutôt que contre le « monde libre » du travail sous l’Ancien régime, partie en raison du fait que le péril leur apparaît, en l’espèce, comme mineur : le Faubourg semble être d’abord un lieu périphérique et peu peuplé. Les choses, cependant, changeront vite. Dès lors les requêtes se multiplient pour demander la cessation de cette situation de concurrence déloyale, sans jamais que le pouvoir ne lâche du leste sur le privilège du faubourg Saint-Antoine. En 1721, ses artisans obtiennent la poursuite du privilège, lequel sera maintenu jusqu’à la fin. Cette fin, c’est d’abord l’édit de Turgot en 1776, détruisant tous les corps de métiers : mais le ministre réformateur est immédiatement renvoyé et les corporations rétablies, ce qui provoque une secousse à peine perçue dans le faubourg. En 1791, cependant, le décret d’Allarde, les 2 et 17 mars, retire au faubourg Saint-Antoine sa raison d’être : puisque tout devient également libre, le privilège disparaît, ou plutôt il devient sans substance, sans effet.

C’était la fin d’un privilège, d’une exception libérale, qui avait, comme on va le voir, provoqué un enrichissement considérable et le développement d’un artisanat estimé et recherché dans toute la capitale et au-delà. Cette liberté s’était cependant accompagnée, pendant toute la durée du privilège mais surtout au cours du XVIIIe siècle, d’un ensemble d’interventions parasitaires des corporations ou des pouvoirs publics, désireux de rabaisser le faubourg, d’entraver son développement et de détruire les aspirations de ses habitants et de ses partisans à le voir se généraliser.

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[1] Raymonde Monnier, Le faubourg Saint-Antoine, 1789-1815, Bibliothèque d’Histoire révolutionnaire, Paris, Société des études robespierristes, 2012 ; Steven L. Kaplan, « Les corporations, les « faux ouvriers » et le faubourg Saint-Antoine au XVIIIe siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 43ᵉ année, N. 2, 1988, p.353-378 ; Steven L. Kaplan, La fin des corporations, Fayard, 2001, en particulier le chapitre 10, « le nouveau corporatisme : frontières, distinctions, transgressions », p.324-362 ; Alain Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002

[2] Thillay, op. cit., p.25

[3] Thillay, op. cit., p.124

III. Ce qu’il en coûte d’être libre

Selon les activités ou les professions, le privilège du faubourg Saint-Antoine est plus ou moins attaqué et remis en cause, ses artisans et commerçants plus ou moins sujets aux critiques et aux interventions malveillantes des corporations parisiennes. Dans l’ensemble, cependant, le faubourg s’attire de façon croissante la haine du milieu corporatif, laquelle s’illustre de multiples façons.

Grâce au privilège offert par le roi, l’habitant du faubourg Saint-Antoine ne partage pas avec les autres ouvriers sans maîtrise les dangers de l’illégalité. Dans le reste de Paris, ceux qu’on appelle dédaigneusement les « faux ouvriers » — comme on pouvait dire aussi le « faux-bourg », avec ses « faux artisans » — vivent et travaillent cachés, à l’abri des regards de la police corporative. Ils logent dans des chambres (d’où leur autre nom de « chambrelans »), avec la complicité voire le concours actif du propriétaire. À cet égard, il est curieux d’apprendre que nombreux sont les « ouvriers sans qualité » qui logeaient chez des maîtres — exerçant le même métier qu’eux ou un autre tout différent —, preuve d’un double langage que l’on retrouvera souvent à l’œuvre dans le cas du faubourg Saint-Antoine.

Établi légalement, l’artisan du faubourg n’en subit pas moins des critiques, des violences, des pressions, que nous allons détailler ici.

L’ouvrier libre ne peut être qu’un mauvais ouvrier

Plus douce, en apparence, que la violence physique et les exactions des jurés parisiens, la critique faite par les maîtres des ouvriers du faubourg, accusés d’être de mauvais ouvriers, corrompus, dépravés, violents et dangereux, n’en a pas moins une importance centrale. Son poids fut immense dans le débat sur les avantages respectifs de la réglementation du travail et de la liberté, où la discussion s’étendit facilement hors des critères purement économiques : conserver le système des corporations, affirmait ses défenseurs, c’était se garantir contre le progrès de l’immortalité, des cabales, des manœuvres et des fraudes. Quoique dénuée de fondement, cette critique des ouvriers sans maîtrise a été subtilement (mais pas vraiment innocemment) réaffirmée par l’historien Steven L. Kaplan. Dans sa charge contre l’esprit économique du siècle des Lumières, qui détruisit une organisation stricte du travail pour lui substituer la liberté pleine et entière, Kaplan vise naturellement, par ricochet, les efforts des fils et petit-fils de Turgot pour libéraliser le marché du travail au XXIe siècle. Dans ce procès discret, la pièce de condamnation morale de l’ouvrier libre du faubourg Saint-Antoine est présentée sans surprise. Dans un long passage de son livre La fin des corporations, Kaplan reprend à son compte les critiques des pro-corporations :

« Une des menaces les plus sérieuses pesant sur le contrôle que la corporation exerçait sur son capital social et économique venait de ces milliers d’individus infiltrés un peu partout que les dirigeants fustigeaient sous les noms d’ « usurpateurs », d’ « ouvriers sans qualité » et de « faux ouvriers ». […] Ils créaient, hors des communautés de métiers, un univers parallèle perçu comme socialement illicite, politiquement séditieux, moralement corrompu et techniquement incapable. Les faux ouvriers étaient des imposteurs et des faussaires dont le travail menaçait la société en général autant que l’ordre des corporations, parce qu’il était « frauduleux » et « mensonger ». À en croire leurs adversaires, les faux ouvriers mettaient en péril le bien-être de la société au même titre que celui des maîtres, parce qu’ils trichaient et fraudaient, ou commettaient des fautes involontaires, mais non moins dangereuses. Ils manquaient tantôt de formation de base, tantôt d’encadrement nécessaire, quand ce n’était pas des deux à la fois. Au mieux, ils avaient bénéficié d’apprentissages tronqués, et au pis « ce ne sont que valets de chambre, portiers, cochers… tous gens sans expérience comme ils sont sans droits », déclaraient avec mépris les maîtres fabricants de bas au métier. Les éventaillistes s’élevaient contre « les ouvrages défectueux » avec lesquels « ils trompent le public » ; les doreurs s’indignaient de ce qu’ils « mêlaient le fin avec le faux » ; les plombiers se plaignaient de leurs « méchantes matières » et « mauvaise fabrication » ; et les maçons déploraient leurs déficiences de structures ».

Toujours en mêlant les accusations des corporations à sa propre explication, cherchant ainsi à donner du volume et de la crédibilité à la première en l’incorporant dans l’impartialité du discours d’un historien parfaitement détaché des controverse de l’époque, Kaplan continue :

« Pour comprendre les dommages causés par les faux ouvriers, il faut étudier leur caractère moral tout autant que leur compétence technique. Dans certains cas, les faux ouvriers quittaient ou évitaient le monde des communautés, parce qu’ils étaient déjà corrompus : ils avaient « la corruption dans le cœur », ou bien ils avaient été « renvoyés par les maîtres en raison de leur incorrigible mauvaise conduite ». Dans d’autres cas, ils partaient sans avoir été particulièrement mal notés, mais représentaient un terrible risque s’ils continuaient de vivre hors des corporations. Étant donné leur nature faible et mauvaise, avançaient les responsables, ces compagnons ne pouvaient que mal vivre et mal se comporter. Il n’était pas de bonne vie hors des règles et de la surveillance des communautés. C’était parce qu’ils vivaient sans la tutelle des maîtres et parce qu’ils ne respectaient pas les « statuts de la profession » que ces ouvriers vivaient « en libertins », soutenait la communauté des orfèvres. Que faisaient des hommes sans statut reconnu en ces « lieux cachés » ? « Ils viv[ai]ent sans ordre et sans discipline », bien sûr. Les maîtresses lingères comparaient le prestige et la pureté de leur boutique, toute en transparence, avec l’ignominie de la chambre obscure. Leur soif de « liberté absolue » menait les faux ouvriers à la « licence » et à la « dissolution ». Il n’était pas étonnant qu’on les trouvait communément à la taverne et dans les tripots, en fort mauvaise compagnie. Non seulement ils vendaient des produits défectueux ou corrompus à des acheteurs de bonne foi, mais ils avaient en outre bien souvent « libre accès » aux maisons bourgeoises. Car il n’est pas de sûreté dans un monde de travail sauvage.

S’il n’y avait pas de sûreté pour le consommateur, il y en avait encore moins pour le maître. Les faux ouvriers mettaient en péril les intérêts les plus fondamentaux des corporations. Indifférents aux valeurs et à l’orgueil de la communauté, tout à fait dénués de scrupules dans leur appétit de profit, ils transformaient, de l’avis des maîtres, leur non-appartenance en un avantage précieux. D’abord, ils se lançaient dans des activités qui leur étaient strictement interdites, puis, tout en amplifiant mortellement la concurrence, ils la faussaient. En détournant le travail qui devait théoriquement revenir aux maîtres et en provoquant une baisse des prix, les ouvriers sans qualité « ruinaient » les membres respectables des communautés — surtout les plus faibles qui étaient aussi les plus nombreux — et nuisaient donc sérieusement à la santé financière de ces institutions, car les maîtres touchés ne pouvaient plus payer leurs impositions. Vendant bon marché, grâce à leurs moindres frais et à leurs fraudes sur la matière première et la fabrication, les chambrelans ravissaient aux maîtres leurs pratiques. […]

En s’arrogeant les tâches économiques des communautés de métier, les faux ouvriers mettaient en question la légitimité du monopole moral et juridique des corporations sur le travail, ainsi que leur droit à le diviser, le hiérarchiser, le réglementer. Cette provocation était la plus insidieuse, car ce n’était nullement une attaque frontale, mais plutôt une guérilla, une guerre d’usure. » [1]

Quoique manifestement excessive, au point d’en devenir par endroit grotesque (« en amplifiant mortellement la concurrence, ils la faussaient », « ils vendaient des produits défectueux ou corrompus à des acheteurs de bonne foi »), ce long passage reprend la presque totalité des critiques adressées au cours de l’histoire par les maîtres des corporations à l’endroit des ouvriers sans maîtrise, qu’ils soient illégaux ou habitants du faubourg Saint-Antoine.

Comme l’illustre la déclamation de Kaplan, cette critique portait sur plusieurs niveaux. Au niveau économique, on accusait les artisans du faubourg de produire de la mauvaise qualité, en utilisant des matières premières défectueuses et en fabricant suivant des méthodes incorrectes, soit du fait d’un manque d’instruction, soit par ce simple désir de nuire qu’on disait provenir d’un cœur naturellement corrompu. « C’est dans le faubourg Saint-Antoine que se vend tout ce qui est mal fabriqué, disent les maîtres blondiniers-boutonniers dans un mémoire daté de 1776. C’est là que l’ouvrier ne consultant que le besoin de vivre, travaille toute la semaine pour aller le samedi de nuit trouver des acheteurs à qui il donne à bon marché ce qu’il a fait à la hâte et sans précaution. » [2] Au niveau moral, ils étaient présentés comme des débauchés, achevant leur ouvrage à la hâte pour se précipiter dans les auberges, quand ce n’était pas pour recourir aux services de prostituées. Au niveau social, on les accuse de comportements séditieux, de porter la révolte dans leur âme — déshabitués qu’ils doivent être du contrôle de la police. Au niveau politique, enfin, ils rompent l’ordre pluri-centenaire des corporations de métiers, scellé par un pouvoir monarchique dont ils ébranlent les fondements comme par ricochet.

Les interventions des jurés

Lors de la création du privilège du faubourg Saint-Antoine en février 1657, les dispositions mentionnent clairement que les habitants y pourront travailler librement, sans titres de maîtrise, et sans qu’ils puissent être gênés par les jurés parisiens. Le texte prévoit même une amende de 500 livres pour les jurés qui outrepasseraient la limite géographique de leur périmètre d’intervention. [3]

Cependant, les corporations n’ont jamais abdiqué leur droit prétendu de réglementer le travail. D’abord épisodique, à l’époque de la constitution du faubourg, cette immixtion, en menaces ou en actes (parfois violents), s’intensifie lors du développement de ce lieu privilégié. Tout acquis à la défense des corporations, Kaplan mentionne ce fait sans s’en scandaliser le moins du monde. « L’État s’étant révélé incapable de réintégrer pleinement le faubourg Saint-Antoine au nouveau régime corporatif, écrit-il, plusieurs communautés, dont chacune comptait des membres ainsi que des rivaux farouchement indépendants dans cette enclave encore « libre », continuèrent de surveiller la frontière et d’entreprendre des raids punitifs plus ou moins licites dans le faubourg. » [4]

Dans un mémoire de 1717, les ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine se plaignent de ces visites illégales et violentes des jurés parisiens. « De ce que les jurez de Paris feroient s’ils estoient une fois autorisez à venir en visite dans le fauxbourg, disent-ils, il faut en juger par ce qu’ils ont fait par le passé lorsqu’ils y sont venus sans titre, sans autorité, contre les deffenses expresses portées par les lettres patentes du Roy votre bisayeul. Ils n’y sont jamais venus pour examiner et réformer les ouvrages, mais pour les saisir et pour enlever quelques choses à de pauvres ouvriers. Ils ont toujours affecté de saisir chez les meilleurs ouvriers du fauxbourg leurs ouvrages les meilleurs et les mieux faits, exprès pour les fatiguer. Et si un pauvre ouvrier se récriait contre leur injustice, aussi-tôt procès verbal de rébellion, assignation à la police et tout ce qui s’ensuit. » [5]

Ces actions, en vérité parfaitement illégales, soulevaient beaucoup plus l’émotion populaire que les descentes chez les chambrelans parisiens, d’abord parce que les habitants du faubourg Saint-Antoine avaient le droit, le droit royal pour eux, et ensuite en raison des préjugés favorables : les saisies au faubourg Saint-Antoine apparaissaient comme la lutte immorale de corporations monopolistiques contre de pauvres ouvriers.

Habitués à la liberté et à la souveraineté du consommateur, les habitants du faubourg Saint-Antoine condamnaient l’intervention des jurés comme essentiellement nuisible. Pour s’enrichir, pour se faire une réputation, il était plus important de satisfaire la clientèle que les dispositions, obscures et baisées, des règlements corporatifs. Aux yeux des habitants du faubourg, l’inspection du travail était une spoliation, une persécution. « Les jurés, disaient-ils, n’ont nulle envie par leurs visites d’instruire les ouvriers du faubourg des règles de leur art et métier, ils n’ont d’autre but que de les vexer et tourmenter par des procès, et à faire des vexations de les faire quitter le faubourg et se disperser ». [6]

Procès et recours à l’autorité publique

Visiblement attachés à leur privilège, les habitants du faubourg Saint-Antoine sont forcés de le défendre devant l’autorité publique, face aux procès incessants intentés par les corporations. Ces efforts, dont l’intensité ira croissant avec le développement économique du faubourg, paraissent atteindre leur objectif vers 1707, quand les corporations engagent une campagne massive pour étendre aux lieux de travail privilégié le périmètre d’intervention des jurés parisiens. Cependant un arrêt de 1710 les déboute de leurs prétentions et solidifie le privilège du faubourg. Ne s’avouant pas vaincues, les corporations continuent d’engager des procès et de soumettre des requêtes aux pouvoirs publics. Leurs démarches atteignent un pic lors des débats engagés par le pouvoir royal en vue du renouvellement du privilège. Une fois encore, cependant, les autorités décident de confirmer la liberté du faubourg Saint-Antoine et le privilège est renouvelé en 1721.

Lors de ces menées judiciaires, nombreuses sont les corporations qui livrent bataille contre le privilège du faubourg, quitte à s’endetter lourdement pour engager et conduire les procès. Les selliers carrossiers initient le mouvement en 1665, suivis par les doreurs sur cuivre en 1689, les brasseurs en 1697, les bouchers en 1699, les menuisiers en 1710 et les chapeliers en 1712. Ces efforts, qui gagnent en fréquence à partir de 1720, s’avèrent heureusement stériles pour la liberté du faubourg Saint-Antoine, les corporations, pseudo-représentants de la solidarité du monde du travail, prouvant continuellement leur incapacité à mener un front commun.

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 [1] Steven L. Kaplan, La fin des corporations, Fayard, 2001, p.326-327

[2] B.N., Coll. Joly de fleury, 462, fol. 108-111

[3] Alain Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002, p.74

[4] Kaplan, op. cit., p.346

[5] A.N., F12 781c, 10e dossier, Mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine, vers 1717

[6] Cité par Kaplan, op. cit., p.343

IV. Le succès de la libre entreprise

Si face aux prétentions des corporations et de leurs jurés, les habitants du faubourg Saint-Antoine font valoir leurs droits, face aux critiques et aux accusations, ils ont recours à la défense de leur travail et de leur réputation. Lors des débats sur la poursuite ou la fin du privilège, deux avocats, Busnel et Chalopin, portent leurs récriminations. La liberté du travail a été la cause de l’enrichissement du faubourg, expliquent-ils. Les clients qui s’y pressent, venus souvent du reste de la capitale, illustrent en outre la satisfaction qu’ils tirent de leurs achats dans le faubourg, ce qui ruine les allégations des maîtres parisiens sur la mauvaise qualité et même la dangerosité des productions qui y sont réalisées. Si ces critiques étaient valides, disent les habitants du faubourg Saint-Antoine, « il y a longtemps que les supplians s’étant décriez eux-mêmes, auraient perdu la confiance du public, et que se trouvans sans pratiques et sans débits, auroient été contraints de quitter le fauxbourg et de chercher fortune ailleurs. » [1]

Les habitants du faubourg reprochent également aux maîtres de tenir un double langage. S’ils se montrent très bruyants contre l’ignominie des ouvriers sans-qualité du faubourg Saint-Antoine, les maîtres parisiens n’hésitent toutefois pas à recourir à leurs services dans l’exercice de leur métier. « La plupart d’entre eux viennent au fauxbourg faire exécuter par les supplians les plus beaux ouvrages qu’on leur commande dans leurs boutiques à Paris », soutiennent les habitants du faubourg. [2]

Croissance de la population

La croissance vigoureuse du nombre de la population du faubourg Saint-Antoine témoigne du succès économique de la liberté du travail. Ainsi, les Parisiens de l’Ancien régime ont bel et bien « voté avec leurs pieds » en affluant toujours plus nombreux pour s’installer dans le faubourg, où ils étaient à même d’entreprendre et de travailler selon leurs souhaits.

Ces nouveaux habitants viennent de tous les milieux. Certains sont pauvres, voire indigents : ils fuient l’espace corporatif parce que les statuts affirment que le postulant à la maîtrise doit « avoir de quoi », et ce capital leur fait défaut. Certains, quoique sans être désargentés, n’ont pas la patience de suivre le circuit apprenti-compagnon-maître ou sont convaincus du caractère spoliateur ou immoral de l’organisation corporative. D’autres fuient les rigueurs des statuts, comme les enfants nés hors mariage ou les protestants, exclus des corporations. Enfin, le faubourg abrite aussi des artisans chevronnés, parfois titulaires d’un titre de maîtrise, qui trouvent dans sa liberté l’occasion de développer des produits innovants. Nous retrouvons encore ici cette ambivalence des corporations, luttant d’un côté contre le privilège du faubourg Saint-Antoine, mais dont certains membres se sont intégrés dans cette zone de liberté. Outre celle des vrais maîtres, la défection que connaissent les corporations parisiennes vient aussi des apprentis et compagnons, fatigués des rigueurs attachées à leur condition et rêvant d’un avenir prospère qui leur est de plus en plus refusé, surtout s’ils n’ont pas les ressources financières ou les relations qui pourraient leur faire atteindre la maîtrise. Au sein du faubourg, ils trouvent, comme les autres habitants, une occasion d’ouvrir eux aussi leur boutique et de gagner davantage.

Les bons produits du faubourg

Malgré les critiques biaisées des maîtres parisiens, les artisans du faubourg Saint-Antoine jouissent à l’époque d’une grande notoriété. En 1779, le Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs se rend le porte-parole de cette réputation : « Ce quartier est renommé par la prodigieuse quantité d’ouvriers en tout genre dont fourmille la grande rue du Faubourg Saint-Antoine et par les chaudronniers auvergnats qui y logent. Ce faubourg n’est pas moins fameux par ses manufactures importantes, par celle des glaces de Reuilly, celle des taffetas, de toiles cirées, d’étoffes de Paris, de papiers peints de toutes couleurs, celle de colle forte, de poêle, etc. » [3] Le faubourg, visiblement, attire une clientèle nombreuse. On peut en trouver deux explications : la première, c’est que loin d’être incapables, les ouvriers du faubourg produisent des articles de luxe très remarqués du public ; la seconde, que la liberté dont jouissent ses habitants leur permet aussi de produire pour toutes les bourses, hors du sentier balisé de l’organisation corporative.

La forte présence de l’artisanat de luxe au faubourg Saint-Antoine étonne de prime abord. Les ouvriers sans qualité ne sont-ils pas des pauvres travailleurs sous-formés ? Visiblement, leur incompétence technique tient plus du fantasme ou de la calomnie gratuite que de la réalité. Les Parisiens se pressent dans le faubourg pour commander des pièces d’ébénisterie, des faïences, des miroirs. Les merciers, formant pourtant une corporation officiellement très opposée au privilège du faubourg Saint-Antoine, n’hésitent pas à s’y fournir pour répondre aux demandes pressantes et récurrentes de leurs clients dans le reste de la capitale.

Dans cet enclos de liberté, la souveraineté du consommateur s’exerce pleinement. À côté des productions de luxe, le faubourg assure la fabrication et la commercialisation de produits courants, disponibles pour toutes les bourses, comme les chaussures, les meubles ou les vêtements. C’est que les consommateurs ne désirent pas tous la meilleure qualité possible, et que d’ailleurs les ouvriers ne sont pas tous en mesure de produire des chefs-d’œuvre. Telle est l’essence même d’un marché libre que de permettre la satisfaction de tous les types de besoins, luxueux, standards, basiques, ou médiocres. À ce titre ses premiers théoriciens ne s’étaient pas trompés. « Dans les étoffes comme dans beaucoup d’autres choses, écrivait Vincent de Gournay, il faut nécessairement qu’il y ait du bon, du médiocre, du mauvais. Vouloir absolument retrancher cette dernière espèce, c’est porter surement atteinte aux deux autres ; le mauvais en matière de fabrique, vaut mieux que rien ; d’ailleurs si une étoffe qui nous paraît mauvaise se consomme, elle n’est pas mauvaise, et si elle ne se consomme pas le fabricant est puni dans l’instant même, et se réforme. » [4] La souveraineté du consommateur, dont Gournay et quelques autres affirmaient la supériorité dans leurs écrits, s’illustrait pleinement au faubourg Saint-Antoine, comme pour prouver ses mérites. Les habitants du faubourg étaient bien conscients des avantages de pouvoir suivre la demande et répondre aux modes ; cette liberté, quand d’autres devaient suivre des règlements poussiéreux, assurait leur prospérité. Le mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine formule cette nécessité pratique. « Combien de personnes dans l’impuissance d’acheter des ouvrages neufs, ou qui n’en ayant besoin que pour peu de temps, ne les veulent point de la meilleure qualité et viennent les chercher dans le faubourg où on les leur vend tels qu’ils le souhaitent, mais où il ne seroit plus possible de les contenter si les ouvriers étoient dans l’obligation de suivre les règlemens des communautez de Paris, s’ils étoient assujettis à la visite de jurez. » [5] Le privilège, en d’autres termes, permettait au faubourg de satisfaire les besoins des basses classes de la population parisienne, auxquels l’exigence de qualité du système corporatif ne pouvait convenir.

Le faubourg, lieu d’innovations

Agacés par les procès permanents, les artisans audacieux rejoignent très vite le faubourg Saint-Antoine pour développer des innovations que les statuts corporatifs interdisent. Leur effort est favorisé par l’intervention croissance de financiers, qui perçoivent l’intérêt de miser sur des expérimentations innovantes pouvant ensuite être écoulées, soit légalement, à l’étranger, soit illégalement, dans le reste du pays. L’apport capitalistique extérieur apparaît d’autant plus crucial que les ouvriers sans qualité manquent souvent de fonds pour concrétiser leurs ambitions entrepreneuriales. Il autorise en outre l’introduction rapide de la mécanisation dans la fabrication textile et l’établissement de manufactures.

Les nombreuses requêtes envoyées depuis le faubourg Saint-Antoine pour obtenir un privilège du Bureau de Commerce pour l’exploitation d’un nouveau produit ou d’une nouvelle technique, témoignent du goût pour l’innovation et de la mentalité entrepreneuriale de ses habitants. Elles ne renseignent pourtant que sur la partie visible de l’iceberg, laissant dans l’ombre les histoires infiniment plus nombreuses d’échecs ou d’abandons.

L’innovation constante anime l’économie du faubourg Saint-Antoine et concourt, de même que la qualité des produits et la largeur de gamme proposée, à attirer en masse la clientèle parisienne.

Succès des produits du faubourg hors des frontières de celui-ci

En tant que clients, les Parisiens ont aussi « voté avec leurs pieds », rendant un verdict historique en faveur de la liberté du travail et de l’industrie.

Comme nous l’avons vu, les accusations sur les « faux ouvriers » produisant des mauvaises marchandises sont sans fondement. Aucune preuve n’est à ce titre plus forte que l’afflux considérable de clients parisiens dans le faubourg, pour se fournir des productions les plus diverses.

Leur déplacement n’était d’ailleurs pas interdit, car si les artisans du faubourg Saint-Antoine ne pouvaient en aucun cas sortir de leur lieu privilégié, rien n’empêchait (formellement) les habitants du reste de la capitale de venir visiter leurs boutiques du faubourg.

À la vue des masses d’individus qui venaient dans le faubourg pour consommer, il fallait se rendre à l’évidence des bons effets de la liberté. Le public est la dupe de la liberté du travail, qui est la liberté de mal faire, disaient les maîtres des corporations. Il faut convenir, répondaient les habitants du faubourg, qu’il « n’est pas si mauvais connaisseur qu’on se le persuade peut-être ; c’est sa voix qu’il faut écouter dans les affaires qui le regardent, et s’il n’était pas plus souvent trompé par les Maîtres de Paris qu’il ne l’est pas les ouvriers du faubourg, ceux-ci n’auraient pas tant d’occupations. » [6] Et n’était-ce pas délicieux d’observer que les mêmes maîtres, si adversaires, en public, du privilège du faubourg, venaient eux aussi y faire leurs achats et y commander des ouvrages ? La pratique, très répandue, est bien documentée. « Tout le monde ou presque tire en réalité profit du privilège du faubourg Saint-Antoine, écrit Alain Thillay. Les maîtres parisiens s’arrangent avec ceux du faubourg, les premiers protègent parfois les seconds ou bien les ouvriers en chambre auxquels ils confient la production d’objets plus ou moins réglementaires. Ils s’associent ou commercent ensemble en permanence. » [7] Ultime preuve, s’il en était besoin, des bienfaits de la liberté du travail et de la réussite du modèle de libre marché que représentait le faubourg Saint-Antoine.

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[1] A.N., F12 781c, 10e dossier, Mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine, vers 1717

[2] Ibid.

[3] Hurtaut et Magny, Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs, Paris, 1779, volume 4, p.194

[4] Remarques, p.195

[5] A.N., F12 781c, 10e dossier, Mémoire des ouvriers et artisans du faubourg Saint-Antoine, vers 1717

[6] Cité par Kaplan, La fin des corporations, Fayard, 2001, p.342

[7] Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002, p.254

V. Un modèle contre le système réglementaire

Offrant un contraste parfait avec l’environnement hyper-réglementé du reste de la capitale, le faubourg Saint-Antoine ne pouvait manquer de concentrer sur lui les plaintes et les espoirs des adversaires et des défenseurs de la liberté du travail. Pour les uns, le faubourg était le symbole de l’anarchie économique où est artisan qui veut, où les hiérarchies n’existent plus, et où l’on suit avec empressement les goûts des consommateurs et les modes, plutôt que les anciens usages et les règlements. Pour les autres, le développement économique remarquable du faubourg Saint-Antoine préfigurait la prospérité que connaîtrait la France, quand elle romprait avec les tracasseries règlementaires et la police corporative.

Épouvantail pour les interventionnistes

Lorsque les économistes commencent leur croisade contre les corporations, celles-ci ne trouvent d’autre réponse que de poursuivre leur incrimination du faubourg Saint-Antoine. « C’est là que se vend tout ce qui est mal fabriqué, disent les blondiniers-boutoniers. C’est là que l’ouvrier ne consultant que le besoin de vivre, travaille toute la semaine pour aller le samedi de nuit trouver des acheteurs à qui il donne à bon marché ce qu’il a fait à la hâte et sans précaution. » [1] Les maîtres parisiens craignent surtout que la mode de la liberté du travail ne se répande, et que leurs apprentis et compagnons les abandonnent en masse pour venir goûter, eux aussi, au rêve du faubourg. Qui voudrait peiner cinq, dix ou quinze ans, se ruiner pour acquérir un titre de maîtrise, si, en changeant de quartier, il pouvait devenir maître sans condition, et s’intégrer dans un éco-système florissant ?

Lorsque les arguments libéraux finirent par emporter l’assentiment et que Turgot se prépara à abolir purement et simplement les corporations, les maîtres parisiens se servirent du faubourg comme d’un épouvantail. « Tout Paris sera le faubourg Saint-Antoine, point de talent, point de solidité, beaucoup d’intrigues, nulle réalité dans les fortunes, point de confiance qui n’est attachée qu’à un établissement solide. » [2] Mais l’affaire était entendue, et par un édit appelé à devenir célèbre, Turgot abolit les corps de métier, permettant à tous les habitants de travailler librement.

Modèle pour les libéraux

En 1776, si les maîtres parisiens présentent le faubourg Saint-Antoine comme un épouvantail, les libéraux en font un modèle capable d’emporter la conviction des indécis. Assurément, l’argument du succès économique des faubourgs disposant de privilèges n’était pas nouveau. Dans son mémoire sur les corporations daté de 1753, Vincent de Gournay rappelait déjà le destin des migrants français qui, après avoir fuit les rigueurs de la police corporative, « formèrent à Londres un faubourg connu sous le nom de Spintefield, où se fabriquent les plus belles étoffes de soie, d’or et d’argent. On ne leur demanda pas s’ils étaient maîtres et s’ils avaient fait leur apprentissage ; on laissa fabriquer qui voulut, et à l’abri de cette liberté ils firent bientôt des élèves qui égalèrent et surpassèrent leurs maîtres. » [3]

De ce point de vue, le faubourg Saint-Antoine n’est rien d’autre qu’un énième exemple, un exemple français, des succès des lieux de travail privilégié. Il doit servir, selon les promoteurs de la liberté du travail, à rassurer sur les effets à attendre de la destruction du système réglementaire. Ainsi Turgot, dans le préambule de son édit, fait-il lui-même usage de l’exemple du faubourg :

« Nous ne serons point arrêté dans cet acte de justice, par la crainte qu’une foule d’artisans n’usent de la liberté rendue à tous pour exercer des métiers qu’ils ignorent, et que le public ne soit inondé d’ouvrages mal fabriqués. La liberté n’a point produit ces fâcheux effets dans les lieux où elle est établie depuis longtemps. Les ouvriers des faubourgs et des autres lieux privilégiés ne travaillent pas moins bien que ceux de l’intérieur de Paris. » [4]

Le faubourg Saint-Antoine est ainsi appelé à jouer un rôle majeur dans l’argumentaire libéral, parce qu’il prouve par l’exemple, par les faits, quand les écrits et les paroles s’avèrent incapables de vaincre tous les scepticismes. Dans une science où les expériences de laboratoires sont impossibles, le résultat d’un essai de liberté du travail présente un grand intérêt et se trouve logiquement mobilisé. C’est ainsi qu’en cette même année 1776, dans son ouvrage devenu classique, Adam Smith écrira : « C’est sans le moindre fondement qu’on a prétexté que les corporations étaient nécessaires pour le meilleur régime des métiers. La discipline véritable et efficace qui s’exerce sur un ouvrier, ce n’est pas celle de son corps, mais bien celle de ses pratiques. C’est la crainte de perdre l’ouvrage qu’elles lui donnent, qui prévient ses fraudes et corrige sa négligence. Une corporation exclusive diminue nécessairement la force de cette discipline. On vous oblige alors d’employer une classe particulière de gens, soit qu’ils se comportent bien ou mal. C’est pour cette raison que, dans plusieurs grandes villes de corporation, on ne trouve quelquefois pas d’ouvriers passables, même dans les métiers les plus indispensables. Si vous voulez avoir de l’ouvrage fait avec quelque soin, il faut le commander dans les faubourgs, où les ouvriers, n’ayant pas de privilège exclusif, ne peuvent compter que sur la bonne réputation qu’ils se font, et ensuite il faut le faire entrer du mieux que vous pouvez en contrebande dans la ville.» [5]

Conclusion

Modèle pour les économistes et réformateurs libéraux du siècle des Lumières, le destin remarquable du faubourg Saint-Antoine peut constituer une source d’inspiration pour notre époque. Ainsi que l’écrit Alain Thillay dans son étude, « en 150 ans, le faubourg Saint-Antoine est devenu une ruche ouvrière dans laquelle les artisans produisent et innovent, fabriquent des objets de qualité courante ou des produits d’art, collaborent entre eux ou travaillent sous l’emprise des marchands et des entrepreneurs. » [6] L’histoire de cette remarquable réussite de la liberté du travail peut soutenir les efforts de ceux qui s’efforcent de montrer pourquoi la liberté du travail est à la fois un impératif de justice et une cause majeure de prospérité pour tous, et en premier lieu pour les plus pauvres. En rappelant les miracles que peut accomplir la liberté, elle peut inciter les Français à l’aimer à nouveau.

Benoît Malbranque

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[1] B.N., Coll. Joly de Fleury, 462, fol. 108-11

[2] Ibid.

[3] Mémoire adressé à la Chambre de commerce de Lyon, février 1753, in Takumi Tusda (éd.), Mémoires et lettres de Vincent de Gournay, Tokyo, Kinokuniya, 1993, p.16

[4] Gustave Schelle, Œuvres de Turgot et documents le concernant, tome 5, p.243

[5] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction Germain Garnier, Paris, 1802

[6] Thillay, Le faubourg Saint-Antoine et ses « faux-ouvriers ». La liberté du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, Champ Vallon, 2002, p.159

Sous l’Ancien régime, la corvée était un impôt en nature touchant toute la population, mais dont la noblesse et le clergé s’exonéraient naturellement, et qui ne touchait donc que le bas peuple. Suite à son instauration, chaque habitant pouvait se voir contraint de partir travailler plusieurs jours, en nombre variable, pour la construction ou la réparation des routes à proximité de son lieu de résidence, et cela sans toucher le moindre salaire ni même la moindre compensation pour le travail des champs qu’il abandonnait ainsi que sa famille.

Les chemins faits avec la corvée l’étaient mal. Elle aboutissait à des constructions incomplètes, fragiles, mal ordonnées, mal exécutées. Étaient à blâmer les décisions incohérentes des directeurs, mais surtout le peu d’entrain que les paysans mettaient à ce travail, dont ils ne tiraient aucun salaire, et qu’ils effectuaient à contrecœur, tandis qu’ils devaient s’occuper de leur famille et de leur champ. Les paysans perdaient du temps sur les chantiers à attendre les décisions, à attendre les matières premières, et même à s’attendre mutuellement. Or les paysans partis construire les routes laissaient leurs champs, parfois à des périodes où leur attention et leur vigilance devaient être totales pour garantir la récolte.

Du fait de cet impôt en nature, les ouvriers travaillant sur les routes étaient totalement incapables d’y mettre un quelconque savoir-faire : le résultat était grossier, plein d’imperfections, d’autant que leur intérêt personnel les incitait à en faire le moins possible. Qui songe à produire le plus bel ouvrage s’il n’est pas payé ? Qui songe même à fournir le plus d’effort possible ? Qui s’y applique avec la plus grande vigilance ? Certainement, le nombre des bons citoyens s’y livrant avec sérieux et entrain était peu nombreux. « La corvée, écrit Vignon dans son étude de référence sur le sujet, était commandée avec mollesse, mal conduite, sujette à mille abus, insuffisante à continuer ou seulement à conserver les ouvrages commencés, et complètement décriée. » (Eugène-Jean Marie Vignon, Études historiques sur l’administration des voies publiques en France au XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1862, tome III, p.54)

Le système des corvées, quels qu’aient pu être par ailleurs ses résultats pratiques, était indéfendable. Il était d’abord rempli d’inégalités. Le poids de la corvée n’était d’abord pas égal à travers le territoire : dans quelques régions, on devait trois journées, dans d’autres quatre ou cinq ; dans certaines, on n’était quitte qu’après douze journées à travailler sans salaire. Ensuite, et c’est primordial, ceux qui profitaient les premiers de la qualité des routes et des chemins étaient évidemment ceux qui s’en servaient, les commerçants, les industriels, mais aussi les grands propriétaires, qui allaient et venaient constamment entre Paris et leur domicile de campagne. Or, précisément, tous ces gens étaient exemptés de la corvée. Par un curieux arrangement, l’exemption touchait également ceux qu’on pouvait appeler les protégés du syndic, c’est-à-dire de l’homme, paysan lui-même, qui était chargé de répartir le travail entre la population d’une localité. Or encore une fois, peu habitué à détenir un tel pouvoir, le syndic en usait mal.

Dans le premier article qu’il offre aux Éphémérides du Citoyen, Dupont de Nemours dresse le procès de la corvée du point de vue économique, mais aussi moral. Il précise ses idéaux de réforme et salue la grande avancée effectuée à Caen par Fontette, et à Limoges par Turgot, pour l’amélioration de ce système funeste pour l’agriculture et la richesse de la France. B.M.

Dupont de Nemours, « De l’administration des chemins », Éphémérides du Citoyen, 1767, tome V, p.131-213 ; réédité en brochure en 1767 (Pékin et Paris).

ÉPHÉMÉRIDES DU CITOYEN, ou BIBLIOTHÈQUE RAISONNÉE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

1767. TOME CINQUIÈME.

 

TROISIÈME PARTIE.

ÉVÉNEMENTS PUBLICS.

N°. Premier. Essais de réforme dans l’Administration des Chemins.

Parmi les objets que le Gouvernement a pris à cœur, pour soulager le Peuple et pour augmenter l’aisance des Cultivateurs, aujourd’hui reconnue comme unique source de la richesse nationale, un des plus importants sans doute, est l’essai qu’on a fait dans quelques Provinces de l’abolition des corvées, et d’une nouvelle Administration des grandes Routes.

On doit les premières idées de cette réformation, à l’Ami des Hommes, qui s’est élevé fortement contre l’ancien système ; mais parmi les Administrateurs, deux Magistrats distingués par leurs lumières et par leur patriotisme, M. de F*** Intendant de C**, et M. T** Intendant de L.*** ont la gloire d’avoir mis les premiers en usages à cet égard, des principes plus analogues à ceux de la Science économique ; leur exemple a fait naître l’émulation, et plusieurs s’empressent de connaître leurs procédés pour les imiter. L’écrit qu’on va lire, expose la théorie fondamentale de l’Administration des chemins, les préjugés spécieux, qui ont fait oublier cette théorie, les inconvénients que ces préjugés ont produits, et enfin la pratique nouvellement introduite dans quelques Généralités, dont l’effet doit conduire naturellement, et par degrés, à l’observation des vraies règles, desquelles, malgré les meilleures intentions, on s’était malheureusement si fort éloigné, par une erreur involontaire.

Nos Lecteurs verront que ce petit Ouvrage est d’un Auteur connu par son zèle pour la Science morale et politique. C’est le premier dont il ait orné notre Recueil ; mais nous espérons que ce ne sera pas le dernier.

***

Præfectis per omnes Provincias imperavit, ne Agriculturam impedirent unquam alio laborum genere vexando Agricolas, ut largam ubique annonam procurarent.

Lex Xuni, in Historia Sina Martini Martinii Decade primâ, p.45.

Pour avoir partout une récolte abondante, il défendit aux Intendants des Provinces, de jamais exiger des Cultivateurs aucune espèce de travaux qui pût les détourner de l’Agriculture.

Loi de XUN, huitième Empereur de la Chine, qui vivait 240 ans avant Moïse. Il y a 4024 ans, que cette Loi est perpétuellement exécutée à la Chine ; ce qui n’a pas peu contribué, sans doute, à la prospérité de ce grand Empire.

DE L’ADMINISTRATION DES CHEMINS.

 

Par M. DU PONT, des Sociétés Royales d’Agriculture de Soissons et d’Orléans, et Correspondant de la Société d’Émulation de Londres.

CHAPITRE PREMIER.

Principes généraux sur l’Administration des Chemins.

Il n’est pas nécessaire de s’étendre sur l’utilité des chemins : on sait assez que sans eux il ne pourrait presque point se faire de commerce ; que sans commerce il n’y aurait point de communication de secours réciproques entre les hommes, point d’équilibre entre les prix, une immense quantité de productions existantes et de productions possibles perdues pour l’humanité, une vicissitude perpétuelle entre la misère de l’abondance et celle du besoin.

L’avantage le plus direct et le plus sensible des chemins est pour les propriétaires des terres. Le produit net de la culture, qui leur appartient, est de toutes les richesses renaissantes, celle sur laquelle la facilité des chemins a le plus d’influence. La concurrence qui se trouve entre les Cultivateurs les force de tenir compte aux Propriétaires de tout l’accroissement de produit net que procure l’augmentation de débit et de prix à la vente de la première main, qui résulte de la diminution des frais de commerce. On peut donc regarder les chemins comme une sorte de propriété commune, nécessaire et indispensable, pour que l’on puisse faire valoir les propriétés particulières des possesseurs du territoire. La construction des chemins augmente donc la valeur des propriétés ; elle est donc une charge des propriétaires, car la dépense doit être pour ceux qui retirent le profit.

Cette dépense est une des dépenses publiques, une de celles pour laquelle le Gouvernement lève l’impôt. Toutes les dépenses publiques sont aussi des charges de propriétaires. Elles le sont dans le droit ; car elles tournent toutes au plus grand profit des propriétaires, par la loi de la concurrence, qui oblige tous les autres Citoyens à se borner à leur rétribution et à la rentrée de leurs avances. Elles le sont dans le fait ; car, en vain croirait-on en charger les Cultivateurs ou les Artisans : les premiers ne donnent de revenu aux possesseurs des terres, qu’après s’être remboursé de l’impôt qu’ils ont été contraints d’avancer, et les seconds font payer leur taxe à ceux qui payent leur salaire.

Lors donc que les fonds publics ne suffisent pas aux dépenses publiques, et que le Gouvernement est obligé de demander une addition d’impôt pour compléter le service dont il est chargé ; il ne peut, non plus que pour les contributions ordinaires, s’adresser qu’aux possesseurs du produit net du territoire.

Il y a pour cela deux moyens. L’un est de s’adresser en effet à eux directement : et par ce moyen les Propriétaires ne payent précisément que la somme dont le Gouvernement a besoin, celui-ci dépense tout ce qu’il a reçu ; l’ordre des travaux, celui de la reproduction, celui des salaires restent dans le même état ; les autres classes de Citoyens ne s’aperçoivent seulement pas par qui a été faite la dépense du revenu. Le second moyen est de ne s’adresser qu’indirectement aux Propriétaires, en s’adressant directement à quelque autre ordre de Citoyens : et par ce moyen le Gouvernement ne reçoit pas davantage, les Propriétaires payent beaucoup plus, les travaux utiles qu’exécutent ceux à qui l’on s’adresse sont interrompus, la reproduction des denrées et des richesses diminue, l’humanité entière souffre une perte sur ses jouissances qui amène l’extinction d’une partie de la population.

Lorsque les circonstances permettront de faire un arrangement solide et fondamental pour la construction et l’entretien des chemins, il est donc évident que si l’impôt ordinaire ne suffit pas à cette dépense importante, essentielle, indispensable, ce devra être uniquement et directement les Propriétaires des terres qui seront tenus de fournir la contribution nécessaire.

Il est sans doute inutile de dire que si l’on avait un corps nombreux d’hommes entretenus aux dépens du Public, consacrés au service public, et néanmoins presque inoccupés pour le Public : ce corps semblerait désigné par sa nature à exécuter ce travail public.

Il est sans doute inutile de dire qu’une semi-paie au-dessus de leur paie ordinaire, qu’il paraîtrait juste de donner aux salariés de ce corps, lorsqu’on les emploierait au travail des chemins, leur procurerait une beaucoup plus grande aisance que celle dont ils jouissent, et en ferait néanmoins quant à cette partie de très bons ouvriers très peu couteux pour la Nation.

Il est sans doute inutile de dire que si ce corps de salariés était en même temps celui des défenseurs de la Patrie, il serait infiniment désirable pour eux, et par conséquent infiniment avantageux pour l’État qu’on leur formât pendant la paix une santé robuste par des travaux modérés, mais qui demandent de la vigueur et qui l’augmentent, par des travaux qui rendraient leurs corps et leurs bras endurcis dignes de seconder leur courage, et propres à soutenir les fatigues de la guerre, mille fois plus à craindre que ses dangers, pour les hommes qui ont été longtemps oisifs, dont le désœuvrement a toujours abattu les forces, et chez lesquels il a trop souvent été la première cause de maladies funestes.

Il est inutile de dire que c’est ainsi que les Romains formèrent ces redoutables Légionnaires auxquels ils durent la conquête de l’Univers, et avec lesquels ils construisirent ces chemins solides que nous admirons encore, qui traversaient l’Europe et l’Asie, et qui ont bravé l’injure des temps.

Ces faits évidents sont connus de tout le monde ; et si le temps n’est pas encore venu qu’ils doivent contribuer à diriger notre conduite que des circonstances particulières ont vraisemblablement décidée, au moins faut-il convenir, à la louange de notre siècle, que ce temps parait approcher avec rapidité.

Mais que l’on emploie les Soldats à la construction des ouvrages publics, comme on l’a fait à celle du Canal de Briare[1], ou qu’on ne les y emploie pas ; que l’on économise par ce moyen la dépense des chemins de manière à rendre la défense de l’État moins pénible, plus sure et moins coûteuse, ou que cette idée reste au rang de tant d’autres qu’on applaudit et qu’on néglige ; il n’en sera pas moins vrai que la construction et l’entretien des chemins formera toujours un article de dépense dont le profit sera pour les propriétaires du produit net de la culture, et dont la charge par conséquent ne peut et ne doit porter que sur eux ; il n’en sera pas moins vrai que l’on ne pourra leur imposer indirectement cette charge, non plus qu’aucune autre charge publique, sans une perte immense et inévitable pour eux et pour l’État.

En effet, il est évident que si les chemins sont mauvais, les frais du transport des productions, du lieu de leur naissance à celui de leur consommation, sont beaucoup plus considérables ; que si ces frais de transport sont considérables, le prix de la vente de la première main est d’autant plus faible ; que si le prix de la première vente des productions est faible, le cultivateur ne peut donner que peu de revenu au propriétaire.

Par la raison inverse, il est évident que la construction et l’entretien des chemins diminuent les frais de transport, assurent par conséquent aux vendeurs des productions une jouissance plus entière du prix qu’en payent les acheteurs consommateurs ; que les productions se soutenant constamment à un prix plus avantageux à la vente de la première main, la culture en est plus profitable ; que la culture étant plus profitable, il y a plus de concurrence entre les entrepreneurs de culture, et par conséquent plus de revenu pour les propriétaires.

Il est également évident que si au lieu de s’adresser directement aux propriétaires pour la contribution nécessaire à la construction et à l’entretien des chemins, dans le cas où l’impôt ordinaire ne pourrait pas y suffire, on s’adressait par exemple aux cultivateurs, et qu’on les détournât eux et leurs ateliers de leur travail productif pour les employer à la corvée, la reproduction diminuerait en raison du temps perdu par ceux qui la font naître. Alors la part des Propriétaires diminuerait inévitablement. D’abord en raison de la diminution forcée du produit total. Et en outre, en raison de ce que les cultivateurs seraient néanmoins obligés de retirer sur les récoltes affaiblies, le salaire du temps qu’ils auraient employé à travailler gratuitement sur les chemins ; de sorte que ce salaire au lieu d’être payé par la nature, comme celui du temps que les colons emploient à leurs travaux productifs, serait nécessairement payé aux dépens de la part du propriétaire déjà restreinte par la diminution des récoltes.

Nous ne pouvons donc nous dispenser de conclure comme nous avons commencé que ce sont les propriétaires seuls qui doivent être chargés des dépenses qu’entraînent la construction et l’entretien des chemins, lorsque l’impôt ordinaire n’y saurait suffire ; 2°. que dans ce cas il est infiniment avantageux pour eux de payer directement cette dépense, et pour l’État de n’exiger ce payement que d’eux seuls.

C’est dans ces deux principes que consiste à ce que je crois la théorie fondamentale de l’administration des chemins. J’aurai occasion de développer encore mieux leur évidence dans les Chapitres suivants.

CHAPITRE II.

Motifs qui se sont opposés à l’arrangement qui serait le plus convenable pour assurer équitablement et avantageusement la construction et l’entretien des Chemins. Moyens qu’on a pris. Erreur involontaire, mais terrible dans le choix de ces moyens. Inconvénients de la corvée en nature.

Dans un temps très moderne, il est arrivé en France ce cas extraordinaire dont nous avons parlé, et dans lequel le Gouvernement entraîné par les circonstances, s’est cru obligé de consacrer à d’autres usages la partie des fonds publics destinée à la construction et à l’entretien des chemins. Il a pourtant fallu continuer de faire et d’entretenir des chemins. On a cru qu’en prenant indirectement sur les propriétaires l’impôt nécessaire pour y subvenir, il leur paraîtrait moins sensible. On a cru que puisque les hommes gagnaient de l’argent avec l’emploi de leur temps, avec leur travail, il était égal de demander du temps et du travail, ou de l’argent. On a cru même que la contribution en temps et travail pour les chemins leur serait plus avantageuse, parce qu’on a cru qu’ils avaient tous du temps et la faculté de se livrer au travail de la corvée, au lieu qu’il y en avait un grand nombre qui n’avaient point d’argent. On a cru qu’un impôt levé de cette manière ne pourrait jamais être détourné de sa vraie destination. Le souvenir de notre ancien droit féodal a achevé de décider pour la corvée en nature, qui paru n’être qu’une rénovation. Et par une conséquence, sans doute trop rapide, on pensa que l’ordre des Citoyens déjà chargé des corvées féodales, devait être aussi assujetti à la corvée des chemins[2].

Il faut donc rendre aux Administrateurs qui se déterminèrent pour cette manière de construire et d’entretenir les chemins, la justice de croire que ce fut avec les meilleures intentions qu’ils prirent ce parti. Mais il faut également convenir que le défaut de plusieurs connaissances pratiques qu’il ne leur était pas facile de se procurer, pût seul les empêcher d’apercevoir qu’ils tombaient dans une erreur bien dangereuse pour la prospérité publique. Cinq observations importantes et claires vont démontrer sans réplique cette triste vérité.

1°. La corvée en nature est un Impôt qui porte directement sur ceux qui n’ont que peu ou point d’intérêt à l’emploi qu’on en fait. Nous avons remarqué que la principale utilité des chemins est pour les propriétaires du produit net de la culture, et que la grandeur de cette utilité est en raison de la grandeur de leurs propriétés : or ce ne sont pas les propriétaires, et encore moins les grands propriétaires que l’on fait aller à la corvée.

2°. C’est un impôt qui ne porte que sur une partie de ceux qu’ont y a cru contribuables. Les Paroisses limitrophes des chemins en supportent seules le fardeau qui se trouve par là même infiniment plus lourd pour elles.

3°. C’est un impôt qui dans les Paroisses qui en sont chargées, est nécessairement réparti avec une inégalité invincible. Je m’en rapporte là-dessus à tous ceux qui ont été dans le cas de diriger cette affligeante répartition.

4° C’est un impôt qui coûte réellement à ceux qui le supportent, en sommes pécuniaires, en journées d’hommes et d’animaux, en dépérissement de voitures, etc., au moins le double de la valeur du travail qui en résulte. On est souvent obligé de commander des Paroisses dont le clocher est éloigné de trois lieues de l’atelier, et qui renferment des Hameaux qui en sont à plus de quatre lieues. M. le Comte DE LUBERSAC atteste même dans les excellents Mémoires qu’il a rédigés sur la Province de Franche–Comté, qu’il a vu travailler dans cette Province, de malheureux Corvoyeurs qui demeuraient à cinq lieues du chemin qu’on les contraignait de faire. Le temps se perd, les hommes et les animaux se fatiguent, et les voitures essuient mille accidents par des chemins de traverse impraticables, avant d’être arrivés sur le lieu du travail. Il faut en repartir de bonne heure, afin de retourner chez soi. Et dans le court intervalle qui reste, l’ouvrage se fait avec la lenteur et le découragement inévitable chez des hommes qui n’en attendent point de salaire. De pareilles journées ne valent pas une heure d’un homme payé, qui craint qu’un autre ne le supplante et ne lui enlève son gagne-pain ; pas une demi-heure d’un Soldat bien nourri, qui travaille au milieu de ses Camarades, sous les yeux de son Supérieur, et qui est jaloux de se distinguer. Cependant elles coûtent autant que des journées utilement employées à ceux qui en font les frais, et en souffrent la fatigue.

5°. C’est un impôt qui, détournant les Cultivateurs de leurs travaux productifs, anéantit avant leur naissance les productions qui auraient été le fruit de ces travaux ; et qui par cette déprédation, par cet anéantissement forcé de productions, coûte aux Cultivateurs, aux Propriétaires et à l’État, cent fois peut-être la valeur du travail des Corvoyeurs. Ce n’est que dans nos Villes, ce n’est qu’au sein de la plus profonde ignorance des travaux champêtres, qu’on avait pu se former l’idée de prendre d’ordonnance les journées, les voitures, et les animaux de travail de ceux qui exploitent les terres, de ceux qui font renaître l’impôt du Souverain, les revenus des propriétaires, la dîme du Sacerdoce, les salaires de tous les autres ordres de Citoyens, la subsistance de la Nation entière. Ce n’est, dis-je, qu’au sein de la plus profonde ignorance qu’on a pu s’imaginer d’employer le travail si précieux de ces pères nourriciers de l’espèce humaine, à la construction des chemins, et cela dans les mortes faisons de l’agriculture ! Ceux qui ont inventé cette expression croyaient sans doute que le travail de la terre se bornait à semer et à recueillir. Ils ne savaient pas, qu’excepté les grandes gelées, qui ne sont pas des temps propres pour travailler aux chemins, et qui sont même consacrées à une multitude de travaux indispensables pour les Fermiers, tout le reste de l’année est employé à la préparation des terres ; qu’il faut que tous les jours l’entrepreneur de culture examine le temps qu’il fait pour se déterminer sur le lieu et la nature du travail qu’il doit commander. Telle terre veut être labourée dans la plus grande chaleur ; telle autre dans un temps sombre ; telle autre dans un jour tout à fait humide ; telle autre avant ou après la pluie, etc. Il ne serait pas possible au plus habile cultivateur de dire deux jours à l’avance, s’il aura ou n’aura pas un pressant besoin de son atelier le surlendemain. Comment donc des gens qui n’entendent rien à son art et à sa physique, pourraient-ils lui prescrire des jours de morte saison ? Quand par hasard ils rencontreraient juste pour un ou deux seulement, comment le feraient-ils pour tout un Pays, où du côté d’une haie à l’autre, la différence de la nature du sol oblige un Laboureur à forcer de travail, tandis que son voisin ne peut rien faire. Il y a des terres qui ne peuvent plus recevoir un bon travail, lorsqu’on a manqué le moment favorable ; la récolte de ces terres devient alors extrêmement faible, quelquefois nulle ; comment évaluer de pareilles pertes ? Telle journée de Laboureur vaut la subsistance d’une famille, et plus de cent écus de revenu à l’État. Sur vingt ateliers qui seront commandés pour la corvée, et qui feront une dépense de dix pistoles et un travail de cinquante francs, on peut évaluer qu’il y en a dix qui perdent des journées de cette espèce ; par conséquent l’État y fait une perte évidente de six mille pour cent[3].

Cette perte retombe en entier sur le produit net de la culture, comme nous l’avons démontré dans le Chapitre précédent ; et comme nous pourrons encore le démontrer dans le suivant ; car il est des vérités si importantes et néanmoins si négligées, que les vrais Citoyens ne peuvent ni ne doivent se lasser de les répéter et de les représenter sous toutes les faces possibles aux Lecteurs.

Mais il est à remarquer que dans le produit net de la culture le Souverain a et doit avoir une part proportionnelle. Nos usages actuels ont fixé cette part aux deux-septièmes du produit net ; portion très forte, qui fournirait un revenu immense et plus que suffisant pour les dépenses publiques, dans un Royaume où le Commerce serait libre et immune, et par conséquent le territoire bien cultivé. Or, si le Souverain a dans notre pays, la jouissance des deux-septièmes du produit net de notre culture, il s’ensuit que lorsque par l’effet d’un travail de cent francs que l’on a fait faire par corvées aux Cultivateurs, ce produit net se trouve diminué de six mille livres ; le fisc public y perd pour sa part plus de 1 700 livres.

Il est encore à remarquer que cette perte énorme sur le produit net de la culture et sur le revenu public de la Nation, résulte d’une extinction de produit total, d’un anéantissement de productions qui auraient existé, si la corvée n’avait intercepté les causes de leur existence. Mais il ne peut y avoir de diminution soutenue dans la masse des productions et des revenus, sans qu’il arrive une diminution proportionnelle, et forcée par la misère, dans la population. Une somme de six mille francs, en productions annuelles, aurait fait subsister dix familles, qui sont d’abord condamnées à la mendicité, à l’émigration ou au supplice, par l’interruption irrémédiable des travaux productifs auxquels on enlève les Corvoyeurs, pour les envoyer sur les chemins  faire un travail stérile de la valeur de cent francs. Bientôt ces dix malheureuses familles cessent de renaître sur un sol qui leur refuse la pâture.

Qu’on calcule combien de toises de chemin on peut faire avec cent francs ; combien de fois il faut répéter cette dépense sur les grandes Routes de France, et l’on se formera une idée des pertes que causent la corvée, cette contribution établie sur ceux qui ont le moins d’intérêt à la payer, inégale par sa nature dans sa répartition générale, inévitablement inégale dans sa répartition particulière, dispendieuse à l’excès dans sa perception, et prodigieusement destructrice des revenus des Propriétaires et du Souverain, et de la population du Royaume. On concevra combien il y aurait de profits pour la Nation, pour le Gouvernement, pour les Propriétaires, si ces derniers étaient seuls tenus de subvenir à la dépense des chemins, lorsque l’impôt ordinaire n’y peut suffire ; et surtout si l’on employait alors, à ce service public, les troupes dont il accroîtrait la vigueur et la santé, et qui n’auraient pas besoin d’un salaire aussi fort que d’autres ouvriers, qui n’ont pas d’avance leur subsistance assurée comme le soldat.

 

CHAPITRE III.

Difficultés qui pourraient s’opposer aujourd’hui à l’établissement de la meilleure manière possible de subvenir aux dépenses de la construction et de l’entretien des Chemins. Ignorance des Propriétaires, dont il faut triompher en leur manifestant l’évidence de leur propre intérêt. Nécessité de prendre au moins un parti provisoire.

D’après ce que nous venons de d’exposer, tous nos Lecteurs sentent vraisemblablement la nécessité de renoncer le plus tôt qu’il sera possible au moyen ruineux de faire les chemins par corvée ; et la plupart d’entre eux croient sans doute aussi qu’il est fort aisé de prendre tout de suite la méthode la plus naturelle. Mais cette seconde partie de nos Lecteurs oublie que chez toutes les Nations les vérités les plus utiles ont besoin d’être, longtemps, bien longtemps, démontrées avant qu’on puisse se déterminer à les adopter pour unique règle de conduite.

Le plus grand nombre des Propriétaires du produit net de la culture, ignore encore en France que toutes les impositions retombent sur eux, et qu’elles y retombent avec une surcharge proportionnée à l’étendue du circuit qu’elles ont fait avant de revenir aux Propriétaires. Ils ne savent point que celles, particulièrement, qui portent sur les Cultivateurs et qui ne diminuent le revenu qu’après avoir détruit une partie de la reproduction des richesses renaissantes, sont les plus redoutables ; que ce sont elles qui ruinent les Fermiers, qui dégradent les terres, qui les font retomber entre les mains des Propriétaires, effruitées, dépaillées, hors d’état de produire un bon revenu, sans des dépenses extrêmes, que le Propriétaire ne saurait faire, que nul Cultivateur ne voudrait ni ne pourrait entreprendre qu’en diminuant le fermage à proportion, et qui trop souvent sont un obstacle invincible à la bonne culture ; attendu que les mêmes causes qui ont ruiné le Fermier d’une terre réduite à cet état, ont aussi diminué la fortune des autres, et ont fait naitre l’espèce de pauvreté la plus triste, la plus redoutable et la plus irrémédiable pour un Pays, celle qui résulte du défaut de richesses d’exploitation. Loin de connaître ces vérités, les Propriétaires cherchent toujours, et partout, à éluder l’impôt[4]. Dans des temps d’orage et de subvention, où chacun doit faire effort, ne quid Respublica detrimenti patiatur, l’établissement d’un vingtième leur cause la plus grande sensibilité. Mais ils voient toujours avec indifférence accroître les autres impositions, et même les tailles, qui sont prises directement aux dépens de leur revenu, ou, ce qui est bien plus fréquent et bien plus redoutable encore, aux dépens et en destruction des seules richesses qui puissent faire naître leur revenu.

Lors des augmentations de taille, les Propriétaires ont le choix de deux partis : celui de dédommager leurs Cultivateurs de la surcharge causée par cette augmentation ; ou celui de laisser les Cultivateurs se retourner comme ils pourront, afin de faire face à cette surcharge imprévue. Si les Propriétaires étaient d’humeur à se déterminer pour le premier arrangement, qui serait le plus sage, ils s’occuperaient tout autant des augmentations de la taille, qu’ils le font aujourd’hui de celles du vingtième ; car ces deux augmentations d’imposition produiraient visiblement pour eux le même effet. Ils embrassent ordinairement le dernier parti, soit par pure négligence, soit par un mouvement de cupidité, d’autant plus condamnable qu’elle n’est pas éclairée. Mais en se livrant à ce parti funeste pour eux-mêmes, pour le Souverain, pour la Nation entière, ils n’en envisagent pas les conséquences ; ils ne songent point que dans les conventions qu’ils ont faites avec leurs Cultivateurs, ils ont exigé en rigueur d’être payés par ceux-ci de tout le produit net de leurs terres, l’impôt ordinaire prélevé, et qu’ils ne leur ont laissé que la jouissance, souvent bien exiguë, des reprises indispensablement nécessaires à la culture ; que les Cultivateurs ainsi réduits à leurs reprises strictes, ne peuvent payer aucun impôt qu’en diminuant d’autant leurs dépenses productives ; que la diminution des dépenses productives nécessite la diminution des récoltes ; que cette diminution de récolte tourne forcément et en entier au préjudice de la part du Propriétaire, si le Cultivateur peut renouveler ses conventions, ou reste encore à la charge du Cultivateur si celui-ci est lié par des engagements positifs ; que dans ce second cas, la diminution des récoltes, qui ne dispense pas de payer les mêmes sommes aux Propriétaires, forme pour les Cultivateurs, une nouvelle surcharge ajoutée à celle de l’augmentation d’impôt qu’ils n’avaient pas prévue, ni dû, ni pû prévoir ; que cette nouvelle surcharge s’accumule et redouble d’année en année, par les diminutions de récoltes dont elle est la cause immédiate, et qu’il en résulte une destruction énorme, rapide et progressive de richesses, qui retombe nécessairement à la fin sur les Propriétaires, et dans laquelle on trouve une branche très considérable de l’arbre généalogique des fermes ruinées, des terres effruitées et dégradées, des friches.

Si les propriétaires font si peu d’attention à ces vérités terribles, ce n’est pas qu’elles soient fort difficiles à apercevoir. II ne faut certainement pas un grand effort d’esprit pour comprendre, qu’en supposant que le bien public exigeât nécessairement la levée d’un septier de blé de plus qu’à l’ordinaire, sur le produit d’une telle ferme, si le propriétaire donne un septier à la place de son cultivateur, il ne perdra que ce septier, dont le bien public exige le sacrifice ; mais que s’il laisse prendre ce septier sur les semences qui auraient produit six pour un, le cultivateur sèmera un septier de moins, et la récolte fera de six septiers plus faible, ce qui retranchera d’abord la nourriture de deux hommes dans l’État. Il est tout aussi visible que dès que la récolte fera de six septiers plus faible, le propriétaire ne pourra justement exiger du cultivateur le paiement de ces six septiers, qui n’existeront pas, et qu’il perdra donc six septiers de revenu, pour avoir imprudemment refusé d’en donner un. Il est encore palpable, que si le propriétaire, autorisé par un bail, dont le Gouvernement garantirait les conditions, faute de s’apercevoir que par la levée d’un septier sur les semences il en aurait rendu l’exécution impossible ; que si le propriétaire, à la faveur d’un tel bail et de la protection peu éclairée de l’autorité, force le cultivateur à payer ces six septiers, qu’il ne doit pas selon la justice naturelle, le cultivateur ne pourra subvenir à ce paiement, qu’en retranchant six autres septiers sur ses semences prochaines, lesquelles se trouveront donc de sept septiers plus faibles qu’à l’ordinaire ; savoir, un septier pour l’augmentation d’impôt, et six septiers pour le propriétaire injuste et peu réfléchi qui n’aura pas voulu dédommager son cultivateur de l’impôt, ni même de la perte causée par cet impôt destructeur : or, sept septiers de moins sur les semences causeront l’année suivante une diminution de quarante-deux septiers sur la récolte, et par conséquent sur le revenu du propriétaire qui aurait évité cette perte en payant d’abord un septier, et qui ne pourrait la reculer, sans l’aggraver encore dans la même progression chaque année de la durée de son bail.

Ces conséquences sont évidemment incontestables. Elles sont à la portée de tout le monde, parce que tout le monde sait que les récoltes ne peuvent exister sans que l’on ait commencé par semer. Mais les semences ne sont pas la seule condition nécessaire à l’existence des récoltes : il faut des travaux qui préparent la terre à recevoir ces semences ; il faut des engrais qui réparent et renouvellent les sucs nutritifs de la terre, afin que ces semences fructifient : voilà ce que personne n’ignore entièrement, et ce que très peu de gens se rappellent dans l’occasion. Si au lieu de retrancher les semences on retranchait les labours qui détruisent les mauvaises herbes qui ameublissent la terre, qui en présentent successivement les différentes parties aux influences de l’air par lequel elles sont fécondées, on aurait peu ou point de récolte. Si en laissant les semences et les labours, on retranchait les engrais qui fomentent les sels de la terre, et qui y ajoutent, les terres seraient bientôt épuisées, et les récoltes deviendraient si chétives qu’elles ne vaudraient pas les frais. C’est ce qui arrive quand les cultivateurs sont chargés de quelque imposition imprévue. Ils ne suppriment pas d’abord leurs semences, comme nous venons de le supposer pour rendre la chose plus sensible aux Lecteurs peu au fait de ces matières ; mais ils vendent une partie de leurs bestiaux, ce qui les prive des fumiers nécessaires ; ils se défont de leurs bons chevaux pour en acheter de médiocres, qui ne font les travaux ni aussi vite ni aussi bien ; ils prennent des Domestiques moins chers et moins intelligents ; au lieu de donner quatre bons labours à leurs terres, ils n’en donnent que trois légers. Les terres sont mal préparées et mal fumées, les récoltes décroissent nécessairement comme si l’on avait soustrait une partie des semences. Et si le propriétaire n’y met ordre en se chargeant de l’impôt, les récoltes et les moyens du Laboureur diminuant d’année en année, celui-ci se voit contraint par degrés de substituer aux chevaux médiocres, des haridelles ; aux haridelles, des bœufs ; aux bœufs, des vaches ; aux vaches, des ânes ; aux ânes, des femmes, telles que j’en ai vues attelées à la charrue près de Montargis. Force vient, dans le cours de cette dégradation, de diminuer enfin les semences même ; et nos meilleurs, nos plus sages Écrivains d’Agriculture pratique, sont réduits aujourd’hui à conseiller à nos Laboureurs d’ensemencer moins de terrain que ne faisaient leurs Pères, afin de mieux proportionner leurs entreprises à l’étendue de leurs facultés dépéries. [5] La plupart des Propriétaires sont tranquilles sur cette destruction progressive et funeste. Ils ne voient point que rien ne leur importe davantage. Et s’ils ne se croient pas intéressés aux effets si grossièrement évidents des augmentations de taille qu’ils laissent supporter aux Cultivateurs de leurs domaines, on peut juger qu’ils sont encore bien plus loin de comprendre que toutes les autres impositions qu’ils ne payent pas directement sur leur revenu, produisent des dégradations également destructives de ce revenu ; et qu’il leur serait ainsi très avantageux de se charger de payer eux-mêmes au Fisc la valeur de ces impositions. Il est facile d’augurer de là, combien l’Administration pourrait rencontrer de difficultés et d’oppositions à l’établissement de la méthode indiquée par la nature, par la justice, par la raison, par l’intérêt calculé du Public et des Propriétaires, pour subvenir à la dépense de la construction et de l’entretien des chemins. Nos enfants auront peine à se le persuader ; mais il n’est malheureusement que trop vrai, que dans ce siècle lettré, il y a encore en France très peu de Propriétaires assez instruits pour ne se pas croire lésés si, en supprimant les corvées, on établissait et répartissait aujourd’hui sur eux, au marc la livre de leurs vingtièmes, l’imposition nécessaire à la construction et à l’entretien des chemins ; quand même cette imposition serait réduite au taux le plus bas qu’il serait possible, et quand pour l’alléger en économisant la dépense, comme pour entretenir les forces et l’activité du soldat, on prendrait enfin le parti d’employer les troupes à cet ouvrage, dont l’importance est digne de leur dévouement pour la chose publique.

Les préjugés et les oppositions de ces Propriétaires peu éclairés céderaient sans doute à la preuve évidente des avantages qu’ils trouveraient à l’abolition des corvées. Ceux d’entre eux qui veulent réfléchir concevraient à la fin, que les charges qui portent sur leurs Fermiers, sur leurs Métayers et sur tous les autres Ouvriers employés directement ou indirectement à la culture de leurs domaines, diminuent au moins d’autant le produit, qu’eux Propriétaires en retireraient sans ces charges ; et que par conséquent, si elles causent à ceux qui en font les avances un préjudice plus grand que n’est la valeur effective de ces charges, elles sont plus nuisibles aux Propriétaires que ne le leur serait le payement direct de cette valeur effective. Et quand on leur aurait démontré, comme je tâche de le faire dans cet Ouvrage, et plus clairement encore, s’il est possible, que la corvée cause en effet à ceux qui y sont assujettis, un dommage progressif infiniment au-dessus de la valeur des chemins, et des dépenses que coûterait leur construction et leur entretien à prix d’argent ; quand on leur aurait prouvé qu’un travail qu’ils pourraient faire faire pour cent francs à des Ouvriers ordinaires, que ce même travail, lorsqu’il est exécuté par leurs Cultivateurs, au préjudice de l’exploitation de leurs terres, les prive de trois mille quatre cents livres de leur revenu[6], il est certain que tous les Propriétaires sensés, préféreraient la dépense directe des chemins nécessaires, à l’arrangement actuel, où les corvées causent une déprédation toujours renaissante, et toujours multipliée aux dépens de leurs richesses annuelles. Mais il faut s’attendre que cette résolution des Propriétaires du produit net de la culture, ne se formera que lentement et par degrés ; car entre la démonstration évidente et la persuasion universelle, il y a loin pour une Nation qui sort à peine des ténèbres de l’ignorance sur les points les plus essentiels à son bonheur, et chez laquelle un grand nombre de causes politiques et morales ont formé de la plus considérable partie des Propriétaires, une classe mixte, occupée de toute autre chose, que du soin de veiller au bien de ses propriétés territoriales.

Il faut, cependant, gouverner les Peuples selon leur cœur, comme dit l’Écriture Sainte ; et de ce principe de condescendance sage, est vraisemblablement née la circonspection avec laquelle l’administration marche toujours, même vers le bien. Il est plus agréable de faire vouloir que de commander ; et quand on ne veut ordonner que des choses utiles, il n’est point de marche plus sûre que de manifester l’évidence de leur utilité, avant de faire parler les Lois. La liberté, que les lumières et la bienfaisance du Gouvernement laissent depuis quelque temps, d’écrire sur les matières qui importent au bien public, constatera, j’ose le croire, la nécessité de suivre entièrement par rapport aux chemins, les principes que j’ai exposés dans le premier Chapitre de cet Ouvrage. Quand ces principes auront été suffisamment discutés, quand le silence ou la défaite des contradicteurs qu’ils pourraient encore trouver, auront fait voir que la partie la plus considérable de la Nation les adopte ; alors, sans doute, une Loi générale sera accordée aux vœux des propriétaires éclairés, pour régler de la manière la plus avantageuse possible à l’État, au Souverain, et aux Propriétaires, la contribution nécessaire pour la dépense des chemins, lorsque l’impôt ordinaire n’y pourra suffire.

Mais en attendant le moment de ce Règlement si nécessaire et si désirable, les inconvénients attachés à la corvée en nature, et qui causent au Souverain même, des pertes immenses en sa qualité de Co-propriétaire universel du produit net de la culture de son Empire ; ces inconvénients invincibles et si préjudiciables à l’humanité entière, demandent un très prompt remède. Il semble donc extrêmement pressant d’adopter provisoirement et généralement une autre méthode pour la construction et l’entretien des chemins, qui sans être celle à laquelle il faudra se fixer dès qu’on le pourra, soit du moins propre à prévenir les maux les plus frappants qui résultent du régime dans lequel les circonstances avaient entraîné l’administration en cette partie.

On a déjà tenté avec succès, dans quelques Généralités cette entreprise mitoyenne et salutaire. J’exposerai dans le Chapitre suivant la marche qu’on a suivie, j’en ferai sentir les avantages, et je remarquerai aussi les inconvénients qui y sont encore attachés.

 

CHAPITRE IV,

ET DERNIER.

 

Moyens provisoires employés dans deux Provinces, pour remplacer la corvée en nature ; et dans lesquels on trouve des avantages immenses, en les comparant avec ce que l’on fait en général aujourd’hui, quoiqu’ils soient encore loin du but où l’on pourrait et devrait parvenir à cet égard.

Je ressens un plaisir doux et pur en commençant ce Chapitre, je n’ai plus dans cet Ouvrage qu’à faire l’histoire des bienfaits et de la sagesse de l’administration, des lumières et du zèle de plusieurs Magistrats distingués : c’était un délassement nécessaire, après avoir été obligé de m’appesantir dans les Chapitres précédents sur nos erreurs passées, je devrais plutôt dire passantes, et sur les malheurs qui en étaient, qui en sont, qui en auraient été les suites inévitables.

Les moyens que je vais exposer pour suppléer à la corvée, ne peuvent être mis dans la classe des projets nouveaux qui demandent beaucoup de raisonnements pour être démontrés, beaucoup de tentatives et d’expériences pour en constater la possibilité. Il y a plusieurs années qu’ils sont adoptés et employés avec succès et avec l’approbation du Gouvernement dans deux Généralités du Royaume.

M. Orceau de Fontette, Intendant de Caen, est le premier, qui frappé des maux qu’entraîne la corvée, des inconvénients, des abus qui en sont inséparables, et s’élevant au-dessus des préjugés pusillanimes, qui tendent à laisser toutes les choses bonnes ou mauvaises dans l’état où on les trouve, résolut d’affranchir la Province confiée à ses soins, d’un fléau destructeur des récoltes, de la population, et des revenus du Souverain et des Propriétaires : voici de quelle manière s’y prit ce digne Magistrat.

Les Paroisses voisines des chemins sont chargées suivant une répartition déjà faite entre elles d’une certaine étendue de tâche pour les travaux de construction ou d’entretien de ces chemins. M. de Fontette proposa à chacune de délibérer pour choisir, ou de faire sa tâche en nature, ou de se soumettre à payer en argent au marc la livre de sa taille, l’adjudication qui en serait faite ; déclarant au surplus, que faute d’avoir dans un délai limité, notifié expressément qu’elle préfère la corvée à l’imposition nécessaire pour faire exécuter sa tâche, elle sera bien et dûment censée avoir accepté le dernier parti, et qu’en conséquence la tâche adjugée publiquement au rabais, et payée en argent, serait répartie sur les contribuables de la Paroisse qui aurait dû la faire, et qui aurait préféré de la payer. Par cet arrangement, les chemins sont construits et réparés sans que les travaux de la culture soient interrompus, et le plus redoutable des inconvénients qui résultaient de l’ancien Régime, se trouve paré et prévenu.

Peu après l’établissement de cette réforme salutaire dans la Généralité de Caen, M. Turgot fut nommé Intendant de celle de Limoges ; animé du même zèle que M. de Fontette, il en adopta les vues, et en perfectionna le plan pour l’appliquer aux deux Provinces qui composent cette Généralité.

On y propose, comme dans la Généralité de Caen, aux Paroisses limitrophes des chemins, de délibérer pour se soumettre à faire leur tâche, ou à en payer l’adjudication. Mais en leur offrant ce choix, M. l’Intendant leur promet, si elles prennent le dernier parti, de diminuer leur taille d’une somme égale à celle à laquelle aura monté l’adjudication de leur tâche : le résultat de la délibération n’est donc pas douteux. Si quelque Paroisse balance ou se refuse même à la première délibération, comme cela est arrivé dans les commencements à une Paroisse de l’Angoumois, ce ne peut être que par une suite de ce préjugé funeste, que les malheurs et les erreurs des temps passés ont fait naître, et qui porte les Habitants des campagnes à redouter l’administration jusque dans ses présents. Mais ce préjugé qu’un Gouvernement plus éclairé cherche à détruire, et qui cède toujours aux bienfaits soutenus, est dissipé par une année au plus d’expérience et d’exemple de la franchise dont jouissent les Paroisses circonvoisines, tandis que celle à qui une crainte mal-entendue a fait préférer la corvée en nature, s’y voit seule assujettie dans son canton.

Sur le vû de la délibération de chaque Paroisse, M. l’Intendant la diminue au département des tailles d’une somme égale à la valeur de l’adjudication, ainsi qu’il l’a promis ; et par un rôle séparé, dans le préambule duquel il vise et accepte la délibération de la Paroisse, et fait mention de la diminution qui lui est accordée en conséquence, il impose sur cette Paroisse le montant de l’adjudication au marc la livre de la taille.

La valeur du Rôle général des adjudications résultant de l’addition de tous les Rôles particuliers des Paroisses voisines des chemins, qui dans le système de la corvée auraient été seules chargées et surchargés par les dépenses de leur construction, et qui ont délibéré pour les faire exécuter par adjudication ; la valeur, dis-je, de ce Rôle général est ajoutée à la somme totale des tailles de la Province, et se trouve répartie sur toutes les Paroisses avec la taille même.

Cette méthode paraît préférable à celle que l’on suit dans la Généralité de Caen, en ce qu’elle évite un inconvénient de plus, qui est celui de ne faire supporter la charge des chemins qu’aux Paroisses qui en sont limitrophes[7]. Il n’y avait, il est vrai, que ces Paroisses limitrophes qui fussent assujetties à la corvée ; parce qu’il n’y avait qu’elles dont on pût exiger un travail en nature. Mais dès qu’il s’agit d’une contribution en argent, il est juste qu’elle soit répartie sur tous ceux qui profitent de l’usage qu’on en fait, et c’est ce qui arrive au moyen de l’arrangement adopté dans la Généralité de Limoges. Au moyen de la diminution que M. Turgot accorde aux Paroisses qui étaient autrefois écrasées sous le faix de la construction et de la réparation des chemins, elles n’en paient plus que leur quote-part, en raison de la répartition générale faite sur toute la Province. Les Paroisses plus éloignées, qui profitent de l’avantage des chemins, souvent autant, et quelquefois plus que les Paroisses qui en sont voisines, supportent une partie de la dépense de ce travail public, et la charge en devient plus légère par la multiplicité de ceux qui concourent à la soutenir.

Cette opération ressemble à ce qui se pratique en faveur des Paroisses grêlées, ou qui ont à faire des réparations considérables à leur Église, etc. On leur accorde une diminution dont le montant est supporté par le reste de la Généralité : usage fondé sur le Droit naturel et social, qui veut que tous les membres de la Société viennent au secours de celui qui par des circonstances malheureuses se trouve dans le cas indispensable d’avoir besoin de ce secours. La répartition générale de la dépense qui supplée à la corvée, est appuyée sur des raisons encore plus fortes. Car non seulement toutes les Paroisses d’une Province sont exposées à avoir quelque jour des chemins à faire, comme à rebâtir leur Église, et à retrouver alors avec plaisir le secours qu’elles prêtent à celles qui ont actuellement ce fardeau ; mais toutes les Paroisses d’une Généralité profitent de proche en proche de la facilité des chemins qui la traversent, au lieu qu’elles ne profitent pas toutes de l’Église ou du Presbytère que l’on rebâtit dans une d’entre elles.

De cette manière, l’Ouvrage coûte moitié moins, en comparant la dépense en argent qu’il occasionne, avec la valeur des journées d’hommes, de voitures et d’animaux que la corvée employait ; il coûte soixante fois moins, en comparant cette même dépense avec la déprédation que causait dans l’ancien système le temps précieux et inestimable que la corvée enlevait aux Cultivateurs, et dont la perte était irréparable pour eux. Nous avons vu que pour faire un travail de cent francs par corvées, l’État et la Nation souffraient une perte de six mille francs[8].

De cette manière on peut faire la même quantité de chemins, avec la moitié moins de journées et de voitures, (comme nous l’avons prouvé ci-dessus pages 157 et 158) et ces chemins sont au moins quadruples en solidité ; parce que les Entrepreneurs qui sont tenus de garantir les Chemins qu’ils ont faits, ont grand intérêt de les faire bien exécuter, afin que les frais d’entretien soient réduits presqu’à zéro ; et encore parce que les Ouvriers qu’ils emploient ont aussi grand intérêt à être attentifs, soigneux et intelligents, de peur d’être renvoyés et de perdre ce travail qui leur fait gagner leur vie. Au lieu que les Corvoyeurs, que l’on contraint de travailler sans salaire, apportent à leur ouvrage une négligence nécessairement invincible. Pressé de retourner à son travail productif le Corvoyeur n’a et ne peut avoir d’autre vue que de s’acquitter promptement de la tâche onéreuse et stérile à laquelle il est assujetti, ce qu’il ne peut faire qu’au préjudice de la solidité. Aussi voit-on dans une espace de chemin assez court, des parties rompues et délabrées, tandis que d’autres sont entières ; ce qui ne peut provenir que des changements de Corvéables, qui ont plus ou moins bien exécuté leur travail.

De cette manière la construction des chemins, au lieu d’enlever le travail des Habitants des Campagnes, leur en offre, qu’ils sont bien aises de prendre, quand ils le peuvent sans préjudicier aux travaux de leur culture : ce dont ils sont seuls juges éclairés et compétents.

Dans cette manière, l’impôt qui doit subvenir à la dépense des chemins, a une forme de répartition régulière, et qui en rend le fardeau infiniment moins pesant. Au lieu que par la corvée, le profit de la construction des chemins ne dédommage pas la Province, ni l’État, de la surcharge excessive, qui ne porte que sur un petit nombre de Paroisses, et qui n’y saurait même être assujettie à aucune forme sûre et équitable de répartition ; elle semble au contraire charger ceux qu’on y a cru contribuables, en raison inverse de leurs facultés, et de l’intérêt qu’ils ont à la construction des chemins.

Cette opération serait parfaite si, au lieu d’être répartie au marc la livre de la taille, la contribution levée pour les chemins était répartie au marc la livre des vingtièmes. Mais cela aurait passé les pouvoirs des Magistrats auxquels nous devons l’essai patriotique de la destruction de la corvée : on ne peut espérer que d’une Loi cette disposition, la seule qui soit équitable, parce que c’est la seule qui puisse rendre cette contribution le moins onéreuse qu’il soit possible aux propriétaires et à la société. Il aurait seulement été à désirer qu’en attendant cette Loi nécessaire on eût préféré de répartir la dépense des chemins en raison de la Capitation, plutôt qu’en raison de la Taille, 1°. Parce que cela eût rendu la répartition plus légère, attendu que beaucoup de personnes sont exemptes de Taille, tandis qu’il n’y a point d’exempt de Capitation ; 2°. Parce que cela eût rapproché de l’ordre naturel, puisque les exempts de Tailles sont principalement des propriétaires, et de grands propriétaires, qui sont les plus intéressés de tous à la construction des chemins, et à ce que cette construction ne se fasse pas d’une manière destructive de leur revenu ; comme il arrive, ainsi que nous l’avons démontré dans le Chapitre précédent, lorsque les cultivateurs supportent des augmentations de Taille, et n’en sont pas dédommagés sur-le-champ par leurs propriétaires.

La dépense des chemins ajoutée à la Taille, conserve les inconvénients attachés à toute imposition qui n’est pas prise directement en entier sur le produit net du territoire, et proportionnellement à ce produit net. Nous avons indiqué (depuis la page 169, jusque et comprise la page 178) quelques-uns de ces inconvénients. On peut voir combien ils sont immenses, et destructeurs des revenus du Souverain, des Propriétaires, et de la Nation, ainsi que de la population du Royaume. On peut se convaincre de l’intérêt pressant qu’a le Gouvernement d’y mettre ordre, le plutôt possible ; et de celui qu’ont les Propriétaires de prévenir la Loi qui interviendra sûrement à cet égard, par des arrangements économiques et amiables avec leurs Cultivateurs. Mais il faut convenir que ces inconvénients existaient tous d’une manière bien plus terrible, et avec des circonstances bien plus désastreuses encore dans la corvée en nature ; de sorte que la Généralité de Caen, et surtout celle de Limoges, éprouvent un soulagement considérable, quoi que ce ne soit pas à beaucoup près le plus grand qu’il eût été possible de leur procurer.

Au reste, il est évident qu’on ne saurait regarder comme une difficulté, ou comme un nouvel impôt, la perception des deniers nécessaires pour suppléer à la corvée. Celle-ci subsiste, elle est un impôt réel réductible en argent, dont la somme, ainsi évaluée, est au moins double de la dépense qu’exige la construction des chemins, et dont l’anéantissement de richesses qui en est inséparable, l’inégalité forcée de la répartition, la rigueur inévitable de la perception, centuplent au moins la pesanteur. Lever au lieu d’un impôt si redoutable, la somme nécessaire pour la construction des chemins, et en répartir la dépense sur toute une Province, ce n’est donc pas établir un nouvel impôt, ce n’est pas augmenter ses charges ; c’est la soulager au contraire des quatre-vingt-dix-neuf-centièmes d’une charge onéreuse pour elle et pour l’État, et qui par sa nature n’est pas propre à procurer convenablement au public le service qu’on en attendait.

On pourrait objecter il est vrai, que la levée des fonds qui suppléeraient à la corvée, serait une perception illégale. Il serait facile de répondre à cette objection, si les principes et le plan que je propose étaient adoptés ; et la Loi qui ordonnerait de faire les chemins pour le prix qu’ils valent, qui défendrait de faire une perte de six mille pour cent dans leur construction, qui contiendrait enfin l’abolition générale et perpétuelle de la corvée, et qui statuerait, par conséquent, sur les moyens de faire avantageusement et à peu de frais le service public, auquel elle ne peut subvenir qu’avec une déprédation effrayante ; une Loi si salutaire, aurait l’évidence de son utilité pour garant du respect et de la reconnaissance qu’elle inspirerait à tous les Ordres de Citoyens. D’ailleurs la corvée, elle-même, qui forme une imposition bien plus considérable et bien plus rigoureuse que la levée des deniers nécessaires pour la remplacer, la corvée qui a des effets si désastreusement étendus, n’a jamais été une imposition légale ; c’est-à-dire qu’elle n’a été autorisée que par des ordres particuliers.

Une objection plus sérieuse et propre à faire impression aux meilleurs Citoyens, serait celle qui résulterait de la crainte que dans des temps malheureux le Gouvernement n’appliquât à une autre destination le produit de la contribution qu’on lèverait pour la dépense des chemins, et ne rétablisse la corvée à laquelle cette contribution aurait succédé. À cette objection spécieuse, je réponds, 1°. que selon le plan que je viens d’exposer, la contribution qui succède à la corvée n’est point une imposition stable, et dont le revenu soit déterminé. La délibération des Paroisses, et le prix des adjudications qui en fixent l’existence et la quotité tous les ans, en font une espèce de cotisation, qui se paye à mesure que la dépense se fait, et dont l’emploi ne saurait par conséquent être interverti. Je réponds, 2°. que quand ce serait une imposition ordinaire et stable, jamais à l’avenir le Gouvernement ne la détournerait de sa destination, et ne la remplacerait par la corvée. S’il peut y avoir quelques exemples d’opérations à peu près semblables, ils sont de ces temps de ténèbres où personne ne songeait à l’agriculture, où tout le monde ignorait qu’elle fût la source unique des revenus, où pourvu que les Manufactures de Tours et de Lyon fussent occupées, et que des relevés, nécessairement fautifs, d’exportations et d’importations parussent nous attester que nous recevions la solde en argent de la balance du commerce, on croyait que tout allait bien dans l’État. Mais aujourd’hui qu’on s’occupe de combinaisons plus solides, que l’on commence à remonter à l’origine des richesses, à calculer les Lois physiques de leur reproduction et de leur distribution ; aujourd’hui que l’on peut se convaincre, qu’en rétablissant la corvée, pour pouvoir appliquer à d’autres usages une couple de millions, qui auraient été destinés à la dépense des chemins, le Souverain perdrait bientôt plus de trente millions de revenu annuel, il n’y a pas à craindre que l’on fasse une opération aussi absurde. L’intérêt du fisc même est ici le garant de l’observation de l’ordre naturel. Il n’est pas permis de présumer que des hommes insensés pussent jamais parvenir aux premières places de l’administration. Et s’il était possible qu’un jour à venir quelqu’un osât proposer de diminuer de trente millions le revenu du Souverain, pour lui procurer par une injustice la jouissance passagère de deux millions ; il est évident que l’indignation du Prince, et le mépris universel, vengeraient à l’instant la Nation d’un conseil aussi peu réfléchi.

La conversion des corvées en argent a été indiquée à MM. les Commissaires départis, par l’instruction qui leur fut donnée en 1737, et qui les autorise à faire faire à prix d’argent les tâches que les Paroisses n’auront pas achevées dans un certain délai, et à en répartir le montant sur les corvéables. Convertir la corvée en argent, est déjà sans doute un avantage considérable ; puisque c’est éviter la dépréciation qui résulte de la perte du temps précieux des cultivateurs et de leurs ateliers. Mais se borner à cette opération, ce n’est point assez faire ; c’est laisser subsister l’inégalité excessive de la répartition entre les Paroisses ; c’est oublier que la construction des chemins est une charge publique, et qui doit donc porter sur la totalité du public ; c’est souffrir encore que la facilité des communications établies pour le bien général, soit un fléau pour le petit nombre de Paroisses qui en sont les plus prochaines : osons le dire, c’est manquer au principe de toute imposition qui doit être plus profitable qu’à charge à ceux qui la payent, sans quoi rien ne pourrait garantir son existence, et moins encore sa perpétuité.

Il ne serait donc point étonnant que si l’on se contentait de substituer l’imposition en argent à la corvée en nature et de répartir cette imposition sur les corvéables seuls des Paroisses voisines des chemins, on n’excitât les plaintes de ces Paroisses effrayées par tout ce qui est opération nouvelle ; et qui dans cette nouveauté propre à réveiller leur attention, sentiraient l’énorme inégalité de la répartition de l’impôt des chemins, et seraient plus frappés de l’idée de supporter une charge, dont d’autres Paroisses voisines seraient exemptes, qu’attentives au soulagement réel que leur donnerait la nouvelle forme de perception.

Il n’en saurait être de même du plan que je propose, et qui, comme je l’ai dit, a déjà mérité dans quelques Provinces l’approbation du Gouvernement. La délibération des Paroisses lui donne la forme la plus douce, et la plus sûre quant à la destination[9].

La répartition générale de la dépense au marc la livre de la Capitation, rendrait la contribution des chemins la moins pesante qu’il soit possible dans les circonstances actuelles, qui ne permettent peut-être pas encore de la lever par la seule voie qui soit entièrement équitable, et qui ne soit pas destructive, c’est-à-dire uniquement sur les propriétaires des biens fonds. Quand le temps infiniment désirable pour le Gouvernement, et attendu avec impatience par les propriétaires éclairés qui calculent leurs véritables intérêts ; quand le temps sera venu où l’on pourra suivre pour l’impôt des chemins cette marche naturelle et juste, l’opération sera toute préparée, si l’on adopte celle que j’indique ; il n’y aura qu’à suppléer la délibération des propriétaires à celle des contribuables actuels[10].

Plusieurs de MM. les Intendants des Généralités, touchés des maux qu’entraîne la corvée et de la diminution progressive de richesses qu’elle cause dans leurs Provinces, fatigués par l’impossibilité de mettre de l’ordre et une forme de répartition régulière dans cet impôt irrégulier et de prévenir toutes les occasions d’abus et de vexations particulières qui y sont attachées, affligés d’être sans cesse contraints d’employer des voies rigoureuses et de sévir contre la partie la plus innocente, la plus utile, et l’une des plus respectables de la Nation, cherchent les moyens de faire de meilleurs chemins et d’une manière moins dispendieuse, moins destructive que par la corvée. Ils voudraient répandre des salaires dans les Campagnes, offrir du travail à l’indigence, et soulager les Paroisses voisines des chemins, qui sont depuis trop longtemps surchargées par un fardeau que le droit naturel, la justice et la raison obligent de reconnaître pour une charge commune des Provinces entières qui en profitent.

C’est à ces dignes Magistrats que j’offre cet écrit, dans lequel je n’ai d’autre mérite que celui d’exposer des idées qui leur sont probablement communes à tous, et de développer un plan qui a été formé dans leur corps, qui a été justifié par ses succès, et que le Ministère sage qui l’avait d’abord simplement permis, a ensuite expressément autorisé dans les Provinces où il s’exécute.

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[1] Le Canal de Briare fut construit en 1607, sous Henri IV, et par les soins du Duc de Sully. Ces deux grands Hommes qui étaient les amis et pour ainsi dire les camarades de leurs Soldats, ne crurent point les avilir, et pensèrent au contraire les récompenser, en employant six mille hommes de troupes à cet ouvrage important et patriotique, qui fut achevé avec une célérité et une perfection surprenantes.

Les Militaires de ce temps là avaient certainement autant de dignité que ceux d’aujourd’hui. Et ceux d’aujourd’hui n’ont certainement pas moins de patriotisme et moins de zèle, pour servir utilement l’État.

[2] Il y a bien peu d’États qui, comme la Chine et le Pérou, aient le bonheur d’avoir été fondés par des Législateurs. Tous les Corps politiques de l’Europe ont pris leur forme dans des siècles d’ignorance et de barbarie. Heureux sont ceux à qui, dans la loterie des événements, il est échu un fonds de Constitution propre à les conduire à la prospérité. Tel est en France l’établissement d’une autorité tutélaire suffisante pour réprimer les intérêts particuliers désordonnés, et celui d’un revenu public territorial, dans une proportion assez forte pour maintenir la supériorité de cette autorité nécessaire et bienfaisante. Mais cette Constitution avantageuse, qui semble assurer le service public, et les revenus nécessaires pour subvenir aux dépenses de ce service, ne s’est arrangée que par degrés. Nos braves ancêtres étaient fort ignorants et nullement propres aux combinaisons qui auraient demandé des calculs tant soit peu compliqués ; il parait surtout, qu’ils n’aimaient pas les stipulations en argent. Ils ne payaient point le service public ; ils préféraient de le faire. Ils n’entretenaient point d’armées ; ils allaient à la guerre en personne. Ils n’affermaient point leurs terres ; ils les donnaient pour des redevances en cens, en champarts, et surtout en corvées, comme cela se pratique encore en Pologne. Les enfants de ceux qui avaient ainsi reçu des terres des Seigneurs ou grands Propriétaires, à la charge de travaux ou corvées au profit de ce Seigneur donateur, naissaient attachés à sa terre, serfs de sa glèbe. Cette espèce de servitude, dont on s’est formé dans nos derniers temps des idées fort extraordinaires, et où l’on a cru voir la tyrannie d’une part, et l’avilissement de l’espèce humaine de l’autre, n’était rien moins que l’esclavage. C’était, comme aujourd’hui en Pologne, un simple contrat entre le Seigneur qui fournissait la terre et les avances de la culture à celui qui devenait son Serf, et ce même Serf qui payait en travaux le loyer de la terre qu’il avait reçue. Les héritiers de ce Serf de la glèbe, qui devenaient ainsi Serfs eux-mêmes, ne regardaient point cela comme un désavantage ; ils héritaient de la servitude territoriale, parce qu’ils héritaient de la terre qui avait été donnée à leurs parents sous la clause de cette servitude, qui était le titre de leur propriété. On peut voir par les monuments qui nous restent dans le Moine du Vigeois, dans Eustache Deschamps, et dans plusieurs autres Auteurs contemporains, sur l’opulence, et même sur la magnificence de ces Seigneurs qui vivaient dans leurs terres, et qui y étaient eux-mêmes les Entrepreneurs de la culture, dont ils payaient les travaux à leurs Serfs par les terres même qu’ils leur concédaient, ou leur avaient concédées ; on peut voir, dis-je, que ces arrangements n’étaient pas fort préjudiciables à la prospérité de l’Agriculture, qui est la source des revenus des Propriétaires, et des salaires des Artisans. Ces arrangements assuraient aux Seigneurs la jouissance du revenu, de leurs terres et les profits de leurs richesses d’exploitation, et aux Colons la subsistance et les gains dus à leurs travaux. La différence des avantages et des avances faites par le Seigneur donateur à ceux qui recevaient sa terre, a fait naître la différence de la nature et de la quotité des redevances que nous trouvons variées à l’infini. Il parait que lorsque la terre était donnée à quelqu’un en état de l’exploiter, et à qui il fallait peu ou point d’avances de la part du Seigneur, c’était le cas des censives, qui ne sont que l’engagement d’un loyer perpétuel. Il paraît que lorsque le Seigneur donnait non seulement la terre, mais encore les bestiaux, les bâtiments et les instruments propres à la mettre en valeur, c’était le cas des redevances en champarts et corvées : ce qui revient assez aux arrangements qui se font encore aujourd’hui pour les terres exploitées par des Métayers, où les Propriétaires partagent les récoltes et le profit des bestiaux, et fournissent aux Métayers les avances de l’exploitation.

Une chose jette beaucoup de confusion sur notre ancienne Histoire. Ceux qui l’ont écrite, n’ont pas assez distingué la servitude de la glèbe, de l’esclavage ou de la servitude personnelle et proprement dite. La première résultait des contrats faits entre les Seigneurs et ceux qui étaient soumis à cette sorte de servitude ; en vertu de laquelle, la terre, la maison, les meubles et les bestiaux concédés par le Seigneur lui revenaient de droit naturel, lors de la mort, sans enfants, de celui qui les avait reçus, ou lors de son expatriation absolue et constatée, qui rompait le contrat, en privant le Seigneur des redevances, lesquelles étaient pour ainsi dire le prix de l’espèce de vente qu’il avait faite. Cette servitude territoriale est la seule qui put assujettir, régulièrement et sans désastre, à des corvées, et par conséquent la seule que nous ayons à examiner ici. L’autre servitude, personnelle et arbitraire, est née de l’abus du pouvoir des Seigneurs, et des usurpations, fréquentes dans le désordre des guerres féodales. Ces deux espèces de servitude, l’une légitime et l’autre injuste et contraire à toutes les Lois du Droit naturel, ont existé en même temps. Nos Historiens modernes ont souvent pris l’une pour l’autre ; et de là, les différents Tableaux du Gouvernement Féodal, que quelques-uns ont trouvé admirable, tandis que les autres l’ont regardé comme le comble du délire de l’injustice et de la barbarie. Pour moi j’ose croire que ce Gouvernement ne méritait en lui-même, ni les éloges outrés qu’il a reçus, ni les satires amères qu’on en a faites. C’était un Gouvernement imparfait qui, dans ses plus beaux jours, était susceptible de grands abus ; mais peut-être moins destructeurs que ceux qui se sont glissés depuis dans d’autres Gouvernements imparfaits, dont la forme paraît plus régulière. C’était un Gouvernement qui se formait, plutôt qu’un Gouvernement formé. La division extrême des intérêts, et le défaut d’autorité tutélaire qui protégeât les faibles contre les puissants, rendaient la durée de ce Gouvernement impossible. Les progrès de la discipline militaire, et l’invention de la poudre à canon, qui ont rendu les guerres plus savantes, plus régulières et beaucoup plus dispendieuses, ont précipité sa destruction. Il n’a plus été possible de faire le service militaire, au lieu de le payer. Il a fallu que les Souverains eussent des fonds pour les dépenses de l’artillerie, et par conséquent qu’ils levassent des impôts. Dès qu’ils ont eu des impôts réguliers pour subvenir aux dépenses de leurs guerres, ils ont eu des guerres plus longues ; et pour les soutenir il leur a fallu des troupes salariées, attendu que le service féodal le mieux rempli, n’obligeait que pour un temps limité. Dès que les Souverains ont eu des troupes à leur solde, la Noblesse a brigué de l’emploi dans ces troupes. Dès qu’ils ont levé des impôts, les Seigneurs les ont environnés pour en obtenir des grâces, et ont cessé d’être les Entrepreneurs et les grands Inspecteurs de la culture de leurs domaines. Alors l’ordre des Fermiers, Associés et Lieutenants des plus grands Propriétaires pour le bien de la Nation, cet ordre respectable a pris naissance ; les autres Colons ont été salariés. Ces Fermiers payent en rigueur au Propriétaire le fermage des terres qu’ils cultivent, et l’impôt au Souverain ; les Colons salariés ne reçoivent que la rétribution nécessaire pour leur subsistance, à laquelle leur temps et leur travail sont consacrés. Dans cet état la corvée, ou toute autre chose, qu’on exigerait de ces deux classes de Citoyens, au-delà de ces arrangements, ne présenterait qu’une exaction préjudiciable à la prospérité de l’État, et qu’une subversion de l’ordre de la Société ; ce qu’on n’aperçoit point du tout dans les droits de corvées dus par les Serfs de la glèbe à leurs Seigneurs, et qui étaient, comme, ils le sont encore en Pologne, l’effet d’un contrat. C’est donc à tort que l’on a cru trouver dans les corvées féodales, une raison pour justifier la corvée des chemins, puisqu’elles ne sont en aucunes manière de la même nature ; que les premières étaient la suite de conditions justes et avantageuses au corvéable, et que les secondes ne sont pour lui qu’une surcharge au-delà de ce qu’il doit et peut payer à la chose publique. Aussi ces dernières sont-elles visiblement ruineuses pour l’État, et les premières pouvaient ne l’être pas.

[3] Une Personne respectable a pensé que cette évaluation était trop forte. Je suis parfaitement convaincu qu’en cela, cette Personne s’est trompée ; mais, quand on en rabattrait la moitié, quand on en rabattrait les trois quarts, ne serait-ce rien, qu’une perte de quinze-cent pour cent, sur un travail public ? Et cela ne crierait-il pas suffisamment au remède ?

[4] En Angleterre même, où ils ne payent guère directement que quatorze deniers pour liv. de leur revenu, ils croient être francs du reste. Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont écrasés par des impositions indirectes, par des Excises, qui leur coûtent le double de ce qu’elles rapportent à l’État, et qui, par leur variation, exposent leurs Fermiers au danger terrible pour eux, pour les Propriétaires et pour la Nation, de ne pouvoir évaluer, en contractant leurs baux, les charges dont leur exploitation sera grevée ; ce qui les oblige à payer souvent ces charges aux dépens de leurs avances, et ce qui est ainsi une cause perpétuelle et sourde d’appauvrissement pour cette Île célèbre, qui n’a encore vu que la moitié du chemin qui devait la conduire à une prospérité solide.

[5] Voy. l’Agricult. par écon. de M. Maupin.

Dans les pays de vignoble, la dégradation suit une marche différente, mais qui revient au même pour les conséquences. Le Vigneron qui se trouve surchargé par un impôt imprévu, n’a plus le moyen de payer assez de journaliers, ni assez habiles, ni celui de se procurer des fumiers en quantité suffisante. La vigne mal façonnée et mal fumée produit moins. Le Vigneron appauvri par la diminution de récolte, qui se joint à la surcharge, ne peut faire les frais d’une vendange dirigée avec une lenteur intelligente ; il ne peut faire trier, et encore moins égrapper le raisin ; le vin devient plus mauvais. La diminution de qualité et de quantité le met hors d’état d’acheter du bon plant, quand il faut renouveler sa vigne. Il en vient enfin, à être obligé de cultiver quelques arpents de mauvais blé noir, pour se procurer la subsistance que la médiocre valeur de son vin lui refuse. Les vignes dégradées, et en quelque façon abandonnées, deviennent dans un état presque sauvage ; rampantes, si elles ne trouvent point où s’accrocher ; en hautins, si elles rencontrent quelques arbres. À la récolte on cueille rapidement tout le raisin, vert, mur, pourri, comme il se trouve ; on le jette dans une cuve, où on le laisse bouillir, et de laquelle il sort du vin comme il plaît à Dieu. Et le revenu de la plus riche culture du territoire est alors réduit à zéro, ou bien peu s’en faut.

[6] On estime que le produit net de la culture se partage de manière que les Propriétaires des terres ont les quatre septièmes, l’impôt deux septièmes, et la dîme un septième. Sur un anéantissement de six mille francs de produit net, causé par la perte du temps qu’auraient employé à la culture les Colons, qu’on en détourne pour faire sur les chemins un travail de cent francs, il y a donc environ 1 700 livres de perte pour le Roi, 3 400 livres pour les Propriétaires, et 850 livres pour les Décimateurs. Il est évident par là, que ces derniers qui ont un très grand intérêt à la construction et à l’entretien des chemins pour débiter avantageusement leurs dîmes, et qui souffrent une perte si considérable par les conséquences de la corvée, doivent concourir, à raison de cet intérêt, à la contribution nécessaire pour suppléer à la corvée et pour accroître leurs revenus, en construisant et réparant les chemins à prix d’argent.

[7] On dit, il est vrai, qu’il y a tant de chemins ouverts dans la Généralité de Caen, qu’il n’y a point ou presque point de Paroisses qui y fussent dispensées de corvées par leur éloignement des routes, et qu’ainsi l’arrangement qu’on a pris revient à peu près au même que si l’on avait réparti la dépense des chemins sur toute la Généralité. Je ne crois point cependant que cela revienne au même, à moins que toutes les Paroisses ne fussent dans le cas d’y travailler chaque année, ce qui n’est pas vraisemblable ; car si la dépense des chemins porte sur toutes les Paroisses alternativement, et non pas sur toutes à la fois, il en résulte seulement qu’elles ne sont surchargées que l’une après l’autre ; et quoique cette surcharge soit incomparablement moindre que n’était celle de la corvée, il s’ensuit toujours que leur sort est beaucoup moins avantageux que si elles avaient tous les ans à supporter une dépense égale, régulière et plus modique. D’ailleurs en joignant à la taille de toute la Province, la répartition générale de la contribution qui supplée à la corvée, un grand nombre de Particuliers qui étaient exempts de corvée, et qui ne le sont point de taille, concourent à la dépense des chemins et au soulagement de la Province. Ce qui ne peut arriver, quand on ne fait payer la contribution qu’à ceux qui auraient été obligés de marcher à la corvée dans l’année.

[8] Je n’ai pas voulu surcharger ce petit Ouvrage de détails de calculs fastidieux ; mais s’il trouve des contradicteurs, j’aurai l’honneur de leur répondre, et de publier alors les Éléments des mes calculs et mes pièces justificatives.

[9] C’est sans doute un grand bien que d’accoutumer peu à peu les Citoyens, à ne pas se regarder comme absolument étrangers à la chose publique ; de leur faire voir que l’on cherche leur bien, que l’on consulte leur goût, que l’on compte leurs voix, que l’on pèse leur opinion ; et de diriger ainsi les travaux utiles à l’État, non pas avec la tournure impérieuse des simples émanations de l’autorité, mais comme les arrangements économiques d’une Administration paternelle. Si l’on voulait songer combien ces petites choses et ces légères attentions peuvent, par degrés, élever l’âme de l’Homme et du Citoyen, lui inspirer le sentiment noble et doux de la dignité de son état, étendre ses lumières, faire germer le bonheur et la vertu chez une Nation ; on verrait, avec un transport de joie, que les soins du Gouvernement, qu’on a cru si pénibles, pourraient se réduire à un nombre très borné de moyens faciles et précieux d’enchaîner l’obéissance des hommes, par leur intérêt et par leur amour.

[10] Les grands Propriétaires pourraient se faire représenter dans ces Délibérations par leurs Régisseurs, leurs Receveurs, ou leurs Fermiers.

Associé à l’édition des Mélanges d’économie politique (éd. Guillaumin, 1848), le jeune Gustave de Molinari fut chargé de composer des notices biographiques sur chacun des auteurs du recueil. À l’endroit de Bentham, Molinari exprime les plus sincères éloges, saluant sa doctrine de l’utilité et la défendant même contre des sceptiques issus du rang des économistes libéraux français de son époque, comme L. Reybaud. B.M.

 

Notice sur Bentham, par Gustave de Molinari

Mélanges D’économie Politique, t.II, 1848

 

Bentham (Jérémie), le chef célèbre de l’école des Utilitaires, naquit le 15 février 1748 à Houndsdisch. Son père était membre de la compagnie des notaires de Londres. Dès sa plus tendre enfance, Bentham manifesta des dispositions extraordinaires ; il était, à l’âge de six ans, la merveille de l’école de Westminster. L’homme devait tenir, et au delà, toutes les promesses de l’enfant. Cependant Bentham subit un échec au début de sa carrière. Son père avait voulu en faire un avocat, croyant lui ouvrir ainsi le chemin des honneurs et de la fortune, mais il s’aperçut bientôt qu’il s’était trompé. « Le vieux Bentham, dit M. Louis Reybaud dans ses remarquables Études sur les réformateurs modernes, avait épousé en secondes noces Mme Abbot, mère de Charles Abbot, depuis lord Colchester. Jérémie et Charles débutèrent au barreau presque en même temps, et le père suivait avec le plus grand intérêt cette rivalité de famille. Ses vœux inclinaient naturellement pour l’enfant de son sang, et prévenu comme il l’était en faveur de Jérémie, il ne concevait pas le moindre doute sur l’issue de la lutte. Cependant les illusions paternelles durent céder à l’évidence. Charles Abbot marchait dans la carrière, d’un pas ferme et heureux, signalant chacun de ses essais par un triomphe, pendant que Jérémie, sur qui reposaient tant d’espérances, Jérémie, qui devait être la gloire du barreau de la magistrature, conquérir les sièges les plus élevés des cours de justice, et arriver même jusqu’aux sceaux de l’État, loin de justifier ce favorable augure, ce Jérémie, l’orgueil des siens, perdait chaque jour du terrain, et désertant la jurisprudence, inclinait involontairement vers l’improductive étude de la philosophie[1]. » Mais cet apprentissage de la chicane ne fut pas inutile à Bentham ; il vit, il toucha lui-même les abus de la législation anglaise, et il sentit la nécessité de les réformer. Il se mit donc à étudier les lois, non plus en praticien, mais en philosophe et en réformateur. Le premier résultat de ses études fut une Réfutation des Commentaires de Blackstone, publiée en 1776, sans nom d’auteur, sous ce titre : A fragment on government, being an examination of what is delivered on the subject in Blackstone’s commentaries. Ce fragment, dans lequel le jeune philosophe démolissait avec la logique serrée et vigoureuse qui le caractérise les sophismes de Blackstone, commença sa réputation ; depuis cette époque, jusqu’en 1832, année de sa mort, Bentham marcha sans se laisser arrêter un seul jour dans la voie qu’il s’était tracée. Aucun homme n’a plus travaillé que Bentham ; aucun homme, sauf peut-être Franklin, avec qui le chef des Utilitaires offre du reste certains points de ressemblance, n’a su mieux diviser et économiser son temps. L’existence de Bentham a été, au reste, consacrée toute entière aux spéculations de la philosophie. Bentham ne se mêla jamais au mouvement des affaires publiques.

Un instant, il faillit y être entraîné. C’était en 1781 ; il était devenu le commensal de lord Shelburne, depuis marquis de Landsdowne, qui lui avait accordé l’hospitalité dans sa magnifique résidence de Bowood. À cette époque, Bowood était le rendez-vous d’une foule de célébrités. On y voyait Camdeu, le célèbre jurisconsulte, avec son collaborateur Dunning, Bankes, Chatham, le jeune William Pitt, Samuel Romilly, Étienne Dumont de Genève. Un jour, lord Landsdowne offrit à Bentham de le faire nommer dans l’un des bourgs dont disposait la famille Shelburne ; Bentham parut d’abord n’attacher aucune importance à cette offre, mais ayant réfléchi, il pria instamment lord Landsdowne de tenir sa promesse. Le moment était mal choisi : lord Landsdowne, retiré des affaires, ne possédait plus qu’une influence assez restreinte ; il tacha donc d’éconduire poliment notre philosophe ; mais celui-ci, tenace et naïf, avait pris l’affaire au sérieux, et il écrivit un Mémoire de soixante-et-une pages à son noble amphytrion, pour lui démontrer la nécessité de tenir une promesse donnée un peu en guise d’eau bénite de cour. Lord Landsdowne eut toutes les peines du monde à extraire de la large cervelle de notre philosophe cette idée de la députation qu’il y avait implantée si imprudemment. Bentham s’absorba alors tout entier dans ses travaux de cabinet ; associé avec Étienne Dumont, qu’il avait rencontré à Bowood, il publia en français quelques-uns de ses plus importants ouvrages, les Traités de législation civile et pénale, la Théorie des peines et récompenses, etc. Auparavant, toutefois, il alla faire un voyage dans la Russie méridionale, où résidait son frère Someul qui était entré au service de la Russie. Ce fut dans ce voyage, et sur les bords de la mer d’Azoff, qu’il écrivit sa célèbre Défense de l’usure, sous ce titre : Defense of Usury, showing the impolicy of the present legal restraints on pecuniary bargains. Chef-d’œuvre de logique et de raison, la Défense de l’usure a beaucoup contribué à détruire les préjugés favorables à la fixation légale du taux des prêts à intérêts. Vingt ans auparavant, Turgot, dans son Mémoire sur les prêts d’argent, avait défendu comme Bentham, et avec non moins d’éloquence, la cause des préteurs à intérêts, et probablement est-ce dans le Mémoire de Turgot, que le philosophe anglais a puisé l’idée de ses fameuses lettres. Quoi qu’il en soit, la Défense de l’Usure suffit pour lui marquer une belle place parmi les économistes. Bentham a consacré aussi de nombreux ouvrages à la réforme pénitentiaire ; il est, pour ainsi dire, le père de cette réforme qui a commencé à s’accomplir en Amérique et qui se poursuit aujourd’hui dans l’Europe entière. En 1791, parut son Panopticon or the Inspection House, containing the idea of a new principle of construction applicable to any place of confinement, 3 vol. Le pénitentiaire modèle de Bentham avait été adopté par la commune de Paris, mais les événements de 1792 en empêchèrent l’exécution. Eu 1793, la Convention nationale décerna à Bentham le titre de citoyen français en compagnie de Thomas Payne, de Wilberforce, de Clarkson, de Pestalozzi, de Washington, de Klopstock, de Kosciusko et de plusieurs autres notabilités. Bentham adressa à la Convention une lettre de remerciements, dans laquelle on trouve une éloquente réclamation en faveur des émigrés. La même année, il publiait une Letter to a member of the national Convention, sur la nécessité de déclarer les Colonies indépendantes.

Nous donnons plus loin, d’après la Biographie universelle, la liste des nombreux ouvrages que Bentham a publiés depuis cette époque. De son cabinet, dont il sortait rarement, Bentham exerça la plus grande influence sur ses contemporains : en Angleterre, il entretenait des relations avec les principaux chefs du parti réformiste, Burdett, Hunt, Brougham, Cobbett ; il était lié aussi avec un grand nombre d’hommes éminents dans le reste de l’Europe, entre autres avec notre illustre J.-B. Say, à qui il a légué son portrait enchâssé dans une bague. Vers la fin de sa vie, Bentham eut pour collaborateur le docteur Bowring, qui se chargea de recueillir et de publier ses Mémoires. Bentham mourut le 6 juin 1832. Dans son testament, il enjoignit à ses héritiers de faire porter son corps à l’amphithéâtre de dissection, voulant ainsi être utile à ses concitoyens, même après sa mort. Les héritiers de Bentham crurent devoir respecter ses dernières volontés, et le corps de l’illustre philosophe fut porté à l’amphithéâtre, où il fut disséqué en présence d’un immense concours de monde.

Le plus beau titre de Bentham est la célèbre doctrine de l’utilité. Selon Bentham, il y a une coïncidence naturelle entre le juste et l’utile, le beau et le bon. La vertu n’est autre chose que l’intérêt bien entendu, et les criminels sont avant tout des hommes qui raisonnent mal, qui n’entendent point leurs véritables intérêts. On voit d’un coup-d’œil combien cette doctrine est féconde. Si, comme l’affirme Bentham, rien n’est utile à l’homme que ce qui est juste, si toute déviation de la route de l’honnête se traduit en fin de compte nécessairement en un dommage, combien il devient facile de faire accepter aux hommes la notion et la pratique du devoir ! Pourquoi seraient-ils méchants et vicieux, s’ils ont intérêt à être bons et vertueux ? Avec une telle doctrine, le mal ne peut plus venir que de l’ignorance ; car quel homme éclairé voudrait commettre un acte immoral, si cet acte doit en définitive lui être nuisible ? Ce qui est vrai pour les individus ne l’est pas moins pour les nations. Si toute infraction à la loi de justice entraîne nécessairement un dommage pour celui qui s’en rend coupable, quel peuple voudra désormais abuser de sa force pour opprimer ou spolier ses voisins ? Voyez combien la politique se trouve de la sorte simplifiée. Au lieu de chercher dans les calculs d’un étroit égoïsme ou dans les sombres inspirations de l’envie et de la haine, la règle de sa conduite, un peuple la cherchera uniquement dans la loi de la justice. La politique la plus habile et la plus sage consistera à suivre religieusement les prescriptions du droit des gens ; alors plus d’armées, plus de diplomatie ! À quoi serviraient en effet des gens de guerre et des diplomates ? Chaque nation se trouvant intéressée à être juste, tout conflit devient impossible, ou si quelque difficulté survient, elle est bientôt résolue par le droit sens des deux nations ; l’opinion publique, librement manifestée des deux cotés, indique la solution la meilleure ! Voilà où conduit la théorie de Bentham, et voilà aussi où conduit l’étude approfondie de l’Économie politique. Quand on observe le jeu naturel des intérêts humains, quand on étudie les lois qui président au développement et à la distribution de la richesse, on ne tarde pas à s’apercevoir que toute infraction au droit, à la justice, est toujours, soit médiatement, soit immédiatement, suivie d’une perte, d’un dommage ; d’où il suit qu’on doit condamner, au point de vue de l’utile, toute institution économique qui porte atteinte au principe du juste. L’étude des lois de la nature conduit donc les économistes au même point où l’étude plus spéciale des lois humaines a conduit Bentham, et très probablement c’est à l’Économie politique qu’il sera donné de populariser le principe mis en lumière par le célèbre philosophe anglais.

Dans son livre sur les réformateurs, M. L. Reybaud reproche à la doctrine de Bentham d’être étroite et desséchante. « Les vertus issues de l’utilité, dit-il, sont certainement des vertus plus étroites que celles qui dérivent du détachement : la simple réflexion l’indique et les faits le prouvent. C’est dans ce sens que les doctrines de Bentham ont exercé un effet fâcheux. On en retrouve l’influence dans cette soif immodérée du profit qui tourmente les générations actuelles, dans un besoin de jouissances chaque jour plus vif et plus général. Tous les moyens sont bons pour arriver à la fortune ; ce qui est utile semble toujours assez moral, et l’intérêt s’empare de la société. Sous cette action dissolvante, le calcul se glisse là où régnait le dévouement : dans l’enseignement, dans la magistrature, dans l’armée, dans les lettres, dans les arts, dans les sciences. Il n’est rien qui peu à peu ne devienne matière à spéculation, et dans plusieurs cas cette effervescence des intérêts va jusqu’à prendre le caractère d’une émotion publique. Des individus la contagion passe jusqu’aux États. Les peuples ne se battent plus pour un faux point d’honneur, mais ils se battent déjà pour la richesse. De mille côtés on se précipite vers l’utile de toute la vitesse du désir, en laissant le long du chemin ce qui fit la parure des générations antérieures : le désintéressement, l’abnégation, la modération dans la soif du bien-être. Ces ravages sont évidents, et il est impossible de n’y pas reconnaître l’action des doctrines de Bentham et de ses disciples[2]. »

Il nous semble que M. L. Reybaud se montre injuste à l’égard de Bentham et de ses disciples. Les maux qu’il déplore ne sont nullement contenus dans la doctrine de l’utilitarisme. Cette doctrine ne préconise pas plus les jouissances matérielles que les jouissances immatérielles, et ce n’est pas elle, certes, qui pousserait les peuples à se battre pour la richesse. Bentham envisage les choses de ce monde d’un point de vue plus élevé et plus large. Il spécule, il raisonne à la vérité, sur le bien et le mal, mais dans ses raisonnements et dans ses calculs fait-il un seul moment abstraction de la loi morale ? Tous ses raisonnements et tous ses calculs n’ont-ils pas pour objet de confirmer l’existence de cette loi et son utilité ? Serait-ce donc rabaisser la morale, la vertu, que de montrer qu’elle est utile, même en ce monde ? Sans doute, il serait fâcheux de n’arriver que par le calcul et par le raisonnement à l’observation de la loi morale ; mieux vaut y arriver naturellement, en obéissant à son instinct. Mais quand cet instinct est faible, quand le sens moral, pour nous servir de l’expression usuelle, est peu développé, n’est-il pas bon de le fortifier par le raisonnement et par le calcul ? N’est-il pas bon d’apporter au sentiment qui est notre guide naturel dans les actions de la vie, l’appui de notre intelligence ? Voilà ce que fait Bentham. S’il recommandait aux hommes de recourir au critérium de l’utile, alors même que ce critérium devrait dans la pratique être en contradiction avec celui du juste, oh ! alors, nous comprendrions les reproches de M. L. Reybaud et nous nous y associerions ; mais il n’en est pas ainsi : toute la doctrine de Bentham est fondée sur la coïncidence de ces deux principes, et nous ne croyons pas, en vérité, que les âmes dussent se trouver abaissées, parce qu’on leur aurait démontré, fût-ce par un calcul mathématique, qu’il y a plus d’utilité dans une action morale que dans une action immorale. Une semblable démonstration relève le principe de l’utilité, sans amoindrir aucunement celui du juste !

Pour les hommes qui possèdent à un haut degré le sens moral, la doctrine de Bentham, nous en conviendrons volontiers, n’a pas une grande utilité ; car dans ces âmes privilégiées, la loi du juste est la règle souveraine des actions : jamais un homme dont la moralité est parfaite ne s’arrêtera un instant à considérer les conséquences utiles ou nuisibles d’un de ses actes. Cependant, si cet homme croyait que la justice et l’utilité sont des principes antagonistes, au lieu d’être harmoniques, s’il n’était pas assuré qu’une action juste ne saurait nuire ni à lui-même ni aux autres, ne demeurerait-il pas plongé dans une perpétuelle inquiétude ? ne serait-il pas sans cesse ému de la crainte d’avoir nui aux autres, même par ses actions les plus morales, les plus honnêtes ? Ce repos du juste qui consiste dans la conscience intime de n’avoir nui à personne, ne serait-il point atteint profondément, et la vie ne deviendrait-elle pas pour l’honnête homme, comme pour le criminel, une succession continuelle d’inquiétudes et de tourments ?

Mais pour les âmes dans lesquelles la règle morale est faible, incertaine, combien plus salutaire encore est l’utilité d’une pareille doctrine ! Supposez qu’il y ait un antagonisme fatal entre le juste et l’utile, et aussitôt vous verrez la foule déserter le juste pour l’utile ! vous verrez toute considération de justice s’affaiblir dans le commun des âmes, et toute moralité disparaître de leurs actes. Alors le seul frein qu’on pourra opposer au désordre des passions, résidera dans la force ou dans une superstition grossière et l’ordre ne pourra être maintenu qu’avec l’auxiliaire de l’esclavage et de l’ignorance. Enseignez au contraire que la justice est la plus utile règle de conduite, enseignez aussi que l’honnêteté est la meilleure politique (honesty is the best policy), et aussitôt toute entrave, toute gêne apportées à la liberté humaine deviendront inutiles, aussitôt vous verrez le commun des hommes devenir, dans la pratique, moraux, honnêtes sous l’impulsion de l’intérêt. Sans doute, il vaudrait mieux qu’ils le devinssent par le fait d’un platonique amour pour l’honnêteté, pour la vertu ; mais cet amour, la doctrine de l’utilité n’empêche pas de les leur inspirer. Au contraire ! en les habituant à pratiquer la vertu sous l’influence d’un mobile inférieur, il est vrai, cette doctrine ne contribue-t-elle pas à le leur faire connaître ? Et, si peu morale que soit une nature, la connaissance de la vertu ne suffit-elle pas souvent pour lui en inspirer le goût ? Alors qu’arrive-t-il ? Il arrive le plus souvent que l’homme qui d’abord a été honnête par intérêt, le devient par amour pour l’honnêteté ? il arrive que l’utile le met sur la voie du juste. Vaudrait-il mieux que cet homme eût continué de croupir dans la fange de l’immoralité ? Non ! à coup sûr ! C’est donc se montrer bien injuste que d’accuser la théorie de Bentham d’éloigner les âmes de la moralité, tandis qu’elle est un des plus puissants et des plus admirables véhicules qui puissent y conduire.

À part cette appréciation inexacte, selon nous, de la moralité de la doctrine des Utilitaires, le brillant auteur du livre des Réformateurs a pleinement rendu justice au noble caractère et à la belle intelligence de Jérémie Bentham.

On divise ordinairement les ouvrages de Bentham en deux séries : la première comprend les ouvrages qui ont été publiés par Dumont, de Genève, sur les manuscrits de l’auteur ; la seconde, les ouvrages publiés en anglais, soit par Bentham, soit par son collaborateur Bowring.

La première comprend :

I. Introduction aux principes de morale et de jurisprudence. 1789,Londres,in-4. — II. Traités de législation civile et pénale. Paris, 1802, 3 vol. in-8. — III. Théorie des peines et des récompenses. Paris, 1812, 2 vol. in-8. — IV. Pièces relatives à la codification et à l’instruction publique, comprenant une correspondance avec l’empereur de Russie et diverses autorités constituées des États-Unis d’Amérique. Londres, 1817, 1 vol. in-8. — V. Traité des preuves judiciaires. Paris, 1823, 1 vol. in-8. —VI. De l’évidence judiciaire spécialement appliquée à la pratique anglaise. Londres, 1827, 5 forts vol. in-8. — VII. Panoptique, ou Maison d’inspection. Londres, 1791, 2 vol. in-12.— VIII. Code proposé à toutes les nations qui professent des idées libérales. Londres, 1822, 72 pag. in-8. — IX. Code constitutionnel. Londres, 1830. — X. Essai sur la tactique des assemblées politiques, suivi d’un traité des sophismes politiques. Genève, 1816, 2 vol. in-8. — À ces dix ouvrages, il faut ajouter la Déontologie, ou Théorie des devoirs, traduit par M. Benjamin Laroche. Paris, 1833. Réunis, ces ouvrages forment tout un corps de législation.

La seconde série comprend :

I. Fragments sur les gouvernements.Londres,1775. — II. Coup d’œil sur le bill relatif aux travaux forcés. Londres, 1778. — III. Défense de l’usure, ou Lettres sur l’inconvénient des lois qui fixent le taux de l’intérêt de l’argent. Londres, 1787, traduit en français sur la 4e édit. in-8 de 19 feuilles. Paris, 1827. À cette traduction se trouve annexé le Mémoire sur les prêts d’argent, de Turgot, et une introduction de M. Bazard, qui depuis fut l’un des chefs de la doctrine Saint-Simonienne. — IV. Esquisse d’un Code pour l’organisation judiciaire de la France. — V. Lettre à un membre de la Convention nationale. Londres, 1793. — VI. Émancipez vos colonies. Londres, 1793 (adressé à l’Assemblée législative). — VII. Finances sans charges ou échute au lieu de taxes. —VIII. Protestation contre les taxes, traduit en français dans la bibliothèque universelle de Genève. — IX. Plan d’administration pour les pauvres. 1797, traduit en français par Duquesnoy. — X. Lettre à lord Pelham, sur Botany-Bay. 1802. — XI. Plaidoyer pour la constitution. 1803 (toujours contre l’établissement de Botany-Bay, que l’on ne peuple, dit l’auteur, que par une violation de la Constitution). — XII. Réforme écossaise. 1806. Lettres à lord Grandville sur l’administration de la justice en Écosse. — XIII. Défense de l’économie contre Burcke. 1810-11. —XIV. Éléments de l’art d’assortir un jury. 1810-11. — XV. Sur la loi relative à la conviction. 1812. — XVI. Ne jurez pas. 1813 (Pamphlets contre le serment). — XVII. Tableau des motifs et des sources des actions. 1817. — XVIII. Chrestomathie. 1817, 2 vol. in-8. Divisée en deux parties : l’une traitant de l’Éducation, l’autre relative à la Classification des connaissances humaines. Le neveu de l’auteur sir, G. Bentham, a donné, sous le titre d’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’art et de science, Paris, 1823, in-8, un extrait de cet ouvrage. — XIX. Considérations sur l’Église d’Angleterre et son catéchisme. 1817, énorme in-folio de 800 pages, notes, etc. — XX. Plan d’une réforme parlementaire. 1817, in-8 de 400 pages. — XXI. Bill de réforme radicale. 1819, avec notes. — XXII. Observations sur les restrictions et prohibitions apportées au commerce. 1820 (avec de nombreux rapports au décret des cortès espagnols de juillet 1820), rédigé par le docteur Bowring. —XXIII. Traité relatif aux affaires d’Espagne et de Portugal. 1821. — XXIV. Lettres au comte de Toreno, sur le Code pénal des cortès. (Bentham le critique amèrement.) 1822. — XXV. La vérité contre Ashurt. 1822. — XXVI. Principes fondamentaux d’un Code constitutionnel pour chaque État. 1827. — XXVII. Le livre des sophismes. 1824. —XXVIII. Dénonciations qui concernent lord Eldon. 1827 (contre les frais de justice, la rapacité des gens de loi). — XXIX. Pétition en faveur de la justice et de la codification. — XXX. J. Bentham à ses concitoyens les Français sur la peine de mort. — XXXI. J. Bentham à la chambre des pairs de France. — XXXII. Déclaration des principes des candidats parlementaires. — XXXIII. Du bill de banqueroute, etc. 1832.

On trouve des notices sur Bentham, dans la traduction allemande des Traités de législation, par Benecke ; dans l’Orbituary anglais de 1832 ; dans le Supplément à la Biographie universelle, article de M. Parisot ; des appréciations de sa doctrine et de ses œuvres, dans la préface des Souvenirs de Mirabeau, par Étienne Dumont ; dans les Études sur les réformateurs modernes, de M. Louis Reybaud, etc.

Gustave de Molinari

 

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[1] Études sur les Réformateurs ou Socialistes modernes, t. II, p. 187.

[2] Études sur les Réformateurs modernes, t. II, p. 260.

Ce n’est rien d’autre qu’une vie de sacrifice, de peines et de calomnies, qui fut le lot des premiers économistes français. Partisans tous deux, avec des nuances, d’une fiscalité proportionnelle sur tous les revenus, en lieu et place du système fiscal d’alors, et de la liberté du commerce des marchandises, Boisguilbert et Vauban se sont attirés, sous le siècle de Louis XIV, les plus sévères condamnations des ministres. Vauban, déjà malade, fut vivement accablé des poursuites faites contre lui et contre son livre Projet d’une Dime Royale (1707), et s’éteignit une semaine à peine après la condamnation du Conseil. Boisguilbert, visé par une condamnation le même jour de février 1707 pour son livre le Factum de la France, fut exilé à Brives-la-Gaillarde, malgré sa demande de pardon, sa promesse de ne plus se mêler des réformes économiques de la France, et malgré qu’il ait assuré avoir brûlé tous ses manuscrits. B.M.

Deux économistes proscrits au siècle de Louis XIV : Boisguilbert et Vauban

Mémoire de M. Boislisle, lu à l’Académie des Sciences morales et politiques, et publié en brochure en 1875.

 

Il est, dans l’histoire, de tristes épisodes que l’esprit se refuse à accepter sur la foi d’autorités plus ou moins récusables, et c’est ainsi qu’après avoir eu les preuves de la proscription du Projet de dîme royale, on a persisté à rejeter, ou du moins à discuter le seul témoignage contemporain qui nous fît connaître jusqu’ici les tristes suites de cette proscription et les causes de la mort de Vauban. Plutôt que de croire, d’après Saint-Simon, l’illustre maréchal abandonné du maître qu’il avait si bien servi, et atteint au cœur par les arrêts qui condamnaient son livre, on a relégué ce tableau au nombre des pages des Mémoires où certaines touches exagérées font douter de l’exactitude des souvenirs et de la véracité du chroniqueur.

Les documents inédits dont je vais faire connaître la substance à l’Académie, sont loin de faire la lumière complète, et nous pouvons encore espérer de nouvelles découvertes ; cependant celle-ci suffira, si je ne me trompe, pour justifier en plus d’un point le récit de Saint-Simon et montrer une relation directe entre la mort du maréchal et les rigueurs provoquées par les ministres de Louis XIV contre un livre qui les gênait.

L’Académie me permettra, tout d’abord, de rappeler en quelques mots les origines du Projet de dîme royale.

La pensée d’une réforme générale du système d’impôt avait été inspirée de bonne heure à Vauban par le spectacle du désordre et des misères que sa vie errante lui faisait découvrir dans toutes les parties du royaume. On a lieu de croire qu’il s’en ouvrit à Louvois vers l’année 1688, et qu’il fut fort mal reçu. C’est en 1691 que nous trouvons une première formule dans la Description de l’élection de Vézelai, et nous savons que, trois ans plus tard, une entrevue avec Pierre de Boisguilbert, qui allait faire paraître le Détail de la France, amena certaines modifications dans les idées ou le plan de Vauban. Mais on arrivait alors à l’année 1695 et à la capitation. Vauban proposa au roi un système de taxes progressives qui eût probablement changé les résultats de cette nouvelle imposition : n’ayant pas été accepté, il revint définitivement à celle qui lui semblait, de toutes, « la plus légale et la plus productive. » Il l’annonce sous le titre de « dîme » royale sur toutes les natures de revenus », dans une lettre qui doit être datée de janvier 1695. La paix de Ryswick étant venue peu après lui donner les deux ou trois premières années de loisir qu’il eût eues depuis un demi-siècle, il les consacra à la rédaction du Projet de dîme royale. Aussitôt que le manuscrit fut complet, vers la fin de 1699, il l’envoya au Contrôle général, en même temps qu’au roi. Chamillart et ses conseillers daignèrent accueillir avec intérêt cette communication, et ils consultèrent divers intendants sur ce que l’un de ces derniers, Foucault, appelle un « projet de capitation et de taille réelle d’après Vauban. » Quant à Louis XIV, il avait déjà reçu plus d’un avertissement, plus d’une révélation de ce genre sur l’état misérable de son royaume, et les manuscrits du château de Versailles sont encore là pour attester qu’il se trouvait parmi les courtisans et les sujets du grand roi assez de bons patriotes et d’hommes de cœur pour lui faire connaître la vérité. Cependant Saint-Simon dit que la communication de Vauban fut fort mal reçue du roi et de ses ministres. Il y a lieu de douter que ce passage de son récit soit exact, ou du moins se rapporte au manuscrit présenté en 1700 par Vauban : non seulement le contrôleur général Chamillart donna une attention particulière au projet qui lui arrivait sous les auspices d’un nom déjà illustre à tant de titres, mais il songea même à expérimenter le système de la Dîme, comme nous l’apprenons par une lettre de Boisguilbert, tout jaloux de ce succès. Il y a loin de là au mauvais accueil dont parle Saint-Simon, et Vauban n’eut point lieu d’abandonner son Projet, comme il l’aurait fait sans doute, si la froideur et le mécontentement du maître s’étaient manifestés aussi nettement que le disent les Mémoires. Pendant les trois années suivantes, malgré la reprise des opérations militaires, qui lui valurent enfin le bâton de maréchal, il ne s’occupa que de retoucher la forme de certaines parties de son manuscrit, sans rien changer au fond. À cette époque, il eut de nouvelles conférences avec Boisguilbert ; les renseignements que son émule rouennais possédait sur la statistique, lui étaient précieux, quoique, sur le chapitre des théories, il le considérât comme un « fou peu éveillé du côté de l’entendement » ; on voit, d’autre part, par les correspondances inédites, que Boisguilbert n’était guère plus respectueux dans son appréciation des idées économiques du maréchal, et ce serait un chapitre curieux à écrire que celui des relations de ces deux hommes, si différents de situation et de caractère, mais si constamment rapprochés par leur ardeur patriotique et leur naturelle intuition des principes économiques.

Les corrections de la Dîme furent terminées en 1704, pendant un séjour dans le Morvan. Vauban en fit alors relier une nouvelle copie pour le roi ; mais nous ignorons s’il put la présenter : ce fut seulement dans le cours de l’année 1706 qu’il se résolut à donner quelque publicité au livre qui était comme la conclusion, le couronnement de sa belle existence.

Jamais le mal n’avait été si pressant, ni les circonstances plus propres à démontrer l’urgence d’une réforme. Quel spectacle ! Roi et ministres se débattent au hasard dans un cercle vicieux, où seuls les traitants exécrés peuvent trouver leur profit. À l’intérieur, une misère générale ; à l’extérieur, des désastres répétés, honteux. Dans cette dernière lutte du désespoir, il faut faire argent de tout ; mais la France, haletant sous le fardeau, ne rend plus que des sueurs stériles. Les impôts ne donnent rien ; les fermes sont ruinées par des rabais successifs, les gabelles anéanties par le faux-saunage, la circulation monétaire entravée par le défaut de commerce, par le faux-monnayage, par le billonnage des étrangers, ou par ces folles variations du cours des espèces qui achèvent d’entraîner au dehors du royaume plus de la moitié de son numéraire. Tout annonce la banqueroute, la ruine.

Si le pays entier ne peut plus méconnaître ces symptômes effrayants de décomposition, quelles doivent être les angoisses des patriotes clairvoyants dont les prophéties sont allées, depuis tant d’années, s’engloutir dans les bureaux de ministres insouciants ou incapables ! Chacun comprend la nécessité d’un suprême effort, et, tandis que Boisguilbert lance de son côté le Factum de la France, paraphrase hardie et désespérée du Détail, Vauban se décide à courir les risques d’une publicité qui répugne cependant à son caractère tout autant qu’elle est familière au magistrat rouennais. C’en est fait. Il n’hésite plus à compromettre, s’il le faut, son crédit, son repos et les honneurs si laborieusement conquis en cinquante années du plus dur service. Le maître et ses froideurs sont redoutables ; mais qu’importent ces disgrâces passagères, lorsqu’on est habitué aux grossières rebuffades d’un Louvois ou aux injurieuses préférences de Chamillart pour le courtisan de la place des Victoires ! Et d’ailleurs Vauban n’a-t-il pas quelque droit de compter sur l’évidence du mal si universellement reconnu, sur le bon sens des ministres qui sont ses amis, ses égaux, sur le privilège des dignités et des hauts emplois dont le roi vient de l’honorer, enfin sur l’appui des hauts personnages qui ont été plus d’une fois les confidents de ses inspirations et qui représentent autour du trône la modération et la sagesse ?

À la fin de l’année 1706, Vauban revint pour la dernière fois à Paris. La campagne dans le Nord avait été glorieuse, mais fatigante : incommodé par un rhume tenace, il demanda un congé que motivaient et son âge, et l’état de sa santé, et même celui de ses ressources pécuniaires, promptement épuisées par le séjour à l’armée. Ce congé lui fut accordé au mois de novembre : quittant aussitôt Dunkerque, il arriva à Paris et s’installa dans son hôtel de la rue Saint-Vincent (aujourd’hui rue du Dauphin). Il ne tarda pas à y être rejoint par son commensal ordinaire, l’abbé Ragot de Beaumont. C’était un homme fort singulier, et même fort mal noté ; mais le maréchal l’utilisait comme collaborateur littéraire, et, pendant tout le temps qu’il pouvait consacrer à la rédaction de ses manuscrits, il avait l’habitude de lui donner l’hospitalité dans une dépendance de son hôtel, en communication directe avec son propre cabinet.

Durant ces derniers mois de 1706 et les premières semaines de 1707, ils travaillèrent à un traité de la Défense des places, destiné sans doute à l’instruction du duc de Bourgogne ; mais on s’occupa aussi, et surtout, de la Dîme royale, de son impression et de la distribution des exemplaires. Boisguilbert, dans une lettre au contrôleur général, dit que l’abbé de Beaumont avait composé la « meilleure partie » de l’ouvrage ; les études de Vauban et ses manuscrits protestent contre cette imputation, où il y a beaucoup du fait de la jalousie ; mais, quoi qu’il en fût de la collaboration de l’abbé, on peut penser qu’il avait profité de son séjour à Rouen — où le roi le tenait relégué depuis plusieurs années — pour faire imprimer le manuscrit du maréchal par quelqu’un de ces typographes normands qui donnaient tant de soucis à la police. L’impression s’étant faite sans privilège ni autorisation, des poursuites étaient à craindre, et il fallait agir prudemment. Aussi, lorsque deux premiers ballots de livres en feuilles arrivèrent aux portes de Paris, vers les derniers jours du mois de décembre 1706, ce fut le maréchal lui-même, dans son carrosse et aidé de ses gens, qui dut les recevoir furtivement et les introduire dans la ville. Des précautions analogues furent prises pour faire relier les exemplaires chez la veuve d’un nommé Fétil, qui possédait toute la confiance de Vauban depuis de longues années et qui avait déjà préparé en 1704 l’exemplaire de la Dîme destiné au roi. Ce travail fut pressé activement, les livraisons se firent avec mystère, et à mesure que Vauban reçut les volumes reliés, il se hâta de les distribuer à ses amis : c’était la seule publicité qu’il désirât, et il ne songeait pas à s’en cacher. De leur côté, les visiteurs qui venaient à la rue Saint-Vincent ne se faisaient aucun scrupule de solliciter le don d’un exemplaire, car la nouveauté du projet et le renom de l’auteur piquaient la curiosité de tous : personne n’eût pu soupçonner combien ce succès devait être fatal à Vauban.

Je ne saurais citer ici en entier les pages émues où Saint-Simon a raconté la disgrâce du maréchal et la proscription de son livre. Il est cependant indispensable d’en reproduire quelques passages, dont l’exactitude plus ou moins grande ressortira mieux des documents qui viendront ensuite.

« À la vérité, dit-il, le livre de Vauban donnait au roi plus qu’il ne tirait par les voies jusqu’alors pratiquées ; il sauvait aussi les peuples de ruine et de vexations, et les enrichissait en leur laissant tout ce qui n’entrait point dans les coffres du roi, à peu de choses près ; mais il ruinait une armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce… C’était déjà de quoi échouer. Le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique, tombait l’autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et, par proportion, celles des intendants des provinces, de leurs secrétaires, de leurs protégés… Il n’est donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre, à qui ce livre arrachait tout des mains, ne conspirassent contre un système si utile à l’État, si heureux pour le roi, si avantageux aux peuples du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt…

« Les liens du sang fascinèrent les yeux aux deux gendres de Colbert, de l’esprit et du gouvernement duquel ce livre s’écartait fort, et ils furent trompés par les raisonnements vifs et captieux de Desmaretz… Chamillart, si doux, si amoureux du bien… tomba sous la même séduction. Le chancelier, qui se sentait toujours d’avoir été, quoique malgré lui, contrôleur général des finances, s’emporta. En un mot, il n’y eut que les impuissants et les désintéressés pour Vauban et Boisguilbert, je veux dire l’Église et la Noblesse ; car, pour les peuples qui y gagnaient tout, ils ignorèrent qu’ils avaient touché à leur salut, que les bons bourgeois seuls déplorèrent.

« Ce ne fut donc pas merveilles si le roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban, lorsqu’il lui présenta son livre, qui lui était adressé dans tout le contenu de l’ouvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l’affection que le roi y avait mise jusqu’à se croire couronné de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux ; il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentait à l’autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne ; il s’en expliqua de la sorte sans ménagement.

« L’écho en retentit plus aigrement dans toute la nation offensée, qui abusa sans ménagement de sa victoire ; et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs français, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître, pour qui il avait tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consommé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible, jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. Il n’en fut pas moins célébré par toute l’Europe et par les ennemis mêmes, ni moins regretté en France de tout ce qui n’était pas financier ou suppôt de financier. »

Ainsi, Saint-Simon désigne comme principaux auteurs de la disgrâce qui allait coûter la vie à Vauban, d’abord les deux gendres de Colbert, MM. de Beauvillier et de Chevreuse ; puis, le neveu du même Colbert, Desmaretz, redevenu tout-puissant depuis 1703 et considéré comme le véritable ministre des finances, quoiqu’il n’eût à cette époque que le titre de directeur général ; puis encore, le contrôleur général lui-même, ce Chamillart « si doux, si amoureux du bien » ; enfin, le chancelier de Pontchartrain.

Bien que les deux beaux-frères dénoncés en première ligne eussent avec Saint-Simon une intimité de tous les instants, il faudrait des preuves bien authentiques pour accepter une accusation aussi grave : le duc de Bourgogne et ses conseillers, parmi lesquels MM. de Beauvillier et de Chevreuse tenaient le premier rang, avaient fait bon accueil aux premiers projets du maréchal ; comment admettre une odieuse coalition des chefs du parti humanitaire avec la finance, contre l’homme qui était la plus haute expression des vertus patriotiques ?

Chamillart et Desmaretz offraient au contraire une prise facile aux influences, aux suggestions intéressées de cette « armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce », qui rongeait le pays sous le couvert du Contrôle général. Tous deux étaient excédés, depuis sept ou huit ans, par des légions de donneurs d’avis et de faiseurs de systèmes, auxquels ils n’avaient jamais su emprunter que des expédients désastreux pour vivre au jour le jour, quand des réformes radicales eussent été le seul remède efficace. Tout dernièrement, ils n’avaient eu qu’à se repentir d’un essai du système de Boisguilbert sur quelques paroisses de l’Orléanais, et l’insuccès de cette tentative, du aux mêmes obstacles qui avaient toujours entravé les améliorations les plus simples, était une preuve convaincante pour le Contrôle général de l’inanité de ces grands projets, comparée au commode roulement des affaires extraordinaires. De ce côté, la lassitude et l’aigreur étaient donc au comble ; l’audace de Vauban dut faire perdre toute mesure au ministre et à son collaborateur ; car, à ne considérer que la nouveauté des idées, Vauban était infiniment plus révolutionnaire dans le Projet de dîme royale que Boisguilbert dans le Détail de la France. Que demandait celui-ci, si ce n’est une exacte et raisonnable observation des anciennes ordonnances, basées sur les lois de la nature ? Bien autrement exigeant, le maréchal voulait bouleverser de fond en comble le système financier et substituer aux procédés empiriques une forme unique d’imposition et de perception. Dangereuse chimère, dont la production au grand jour était bien propre à compliquer les embarras politiques ! On conçoit donc que la finance, harcelée sans relâche, osât réclamer une répression exemplaire. Et cependant, rien jusqu’ici ne prouve positivement que le contrôleur général ou Desmaretz aient pris l’initiative des poursuites dirigées contre la Dîme royale ou même participé à ces rigueurs. Les minutes des dépêches du Contrôle général, les liasses de lettres adressées aux bureaux de Chamillart et de Desmaretz, la correspondance de l’intendant de Paris et du lieutenant général de police avec le Contrôle, ont été fouillées à plusieurs reprises : il ne s’y trouve aucune trace de l’affaire, pas même une simple mention du livre du maréchal ou de sa mort. Nous n’avons donc encore de ce côté que des présomptions, et point de preuves pour justifier les dires de Saint-Simon.

Mais, si nous en venons au chancelier de Pontchartrain, son rôle et celui de l’exécuteur dévoué de ses hautes volontés, le lieutenant général de police d’Argenson, sont faciles à établir, grâce aux documents dont j’ai annoncé la découverte.

Je serais d’autant plus embarrassé de faire entrer dans le cadre de ce mémoire les portraits du chancelier et de son célèbre collaborateur, que leurs personnalités ont déjà été étudiées sous des faces fort différentes, et qu’il faudrait discuter les témoignages ou les jugements. Cette critique sera faite quelque jour, à l’aide des correspondances et des documents administratifs mis récemment au service de l’histoire ; ici, je me bornerai à rappeler le rôle du chancelier et du lieutenant général dans l’organisation de la police, et plus particulièrement leurs rapports avec cette race de plus en plus nombreuse et remuante des gens de presse, dont l’agitation fut une cause d’inquiétude constante pendant la dernière partie du règne de Louis XIV. En ces matières, M. de Pontchartrain n’eût pu souhaiter un agent plus aveuglément dévoué, et partant plus redoutable, que Marc-René d’Argenson. La rudesse du chancelier, — cette rudesse qu’on découvre jusque dans les portraits les plus flattés, — s’accommodait à merveille avec « l’écorce brusque et « dure » et la « mine de juge d’enfer » du successeur de la Reynie. Impitoyables l’un et l’autre pour tout ce qui était auteurs, imprimeurs ou libraires, ils ne s’en rapportaient qu’à eux-mêmes pour examiner les livres incriminés ; avec de pareils juges, point de merci à espérer. Pontchartrain, qu’un pamphlet du temps dépeint « tourné tout entier vers son maître et vers soi-même, sans donner jamais un regard au public, et renchérissant sur tous ses prédécesseurs pour mériter la haine des peuples » ; — d’Argenson, accoutumé de vieille date « au petit et au rétréci », ne faisaient, on le sait, aucune distinction entre les Maximes des Saints ou le Télémaque et les pièces obscènes ou les gazettes clandestines. Surtout en ce qui touchait les questions gouvernementales et administratives, la prohibition d’écrire ou de discuter était absolue. D’Argenson, à ses débuts, avait fait supprimer le portrait du maréchal-ferrant de Salons, parce qu’on lisait au bas de la gravure une centurie de Nostradamus terminée par ce vers ;

« En retirant un grand peuple d’impôts. »

Et depuis lors, sa jurisprudence avait toujours été la même : le pilon pour les livres, l’exil pour l’auteur, s’il persistait à lutter, ou même une place dans quelque tour de la Bastille, côte à côte avec le faussaire de Bar, le romancier des Courtils de Sandras ou les empoisonneurs.

S’il faut en croire Saint-Simon, dans ses annotations au Journal de Dangeau, ce fut précisément ce que les financiers osèrent réclamer à l’apparition du Projet de dîme royale : la Bastille pour le maréchal, le bourreau pour son livre. « Le roi, dit-il, ne put s’y résoudre, mais ne laissa pas de se laisser entraîner à ce torrent, assez pour contenter ses ministres, assez pour scandaliser étrangement sa cour, assez pour tuer le meilleur des Français. » Il en devait être ainsi, puisqu’aucune considération ne pouvait arrêter les deux magistrats qu’il avait fait juges souverains en ces matières, ni le nom de l’auteur de la Dîme royale, ce nom qui « honore l’humanité », ni la dignité de maréchal de France, ni la bonne foi du livre, ni la dédicace au roi, toute brûlante de loyauté et de patriotisme, ni enfin, à la dernière page, cette invocation suprême où Vauban s’écriait : « Je n’ai plus qu’à prier Dieu de tout mon cœur que le tout soit pris en aussi bonne part que je le donne ingénument, et sans autre passion ni intérêt que celui du service du roi, le bien et le repos de ses peuples. »

C’était ainsi que Vauban avait cherché à s’acquitter envers son prince et son pays ; on va voir comment les ministres de Louis XIV entendaient les devoirs de leur charge.

À peine quelques exemplaires de la Dîme royale avaient-ils pu circuler entre les mains des amis du maréchal, que le chancelier en fut averti et se saisit de l’affaire. On sait que, pour les contraventions de librairie, l’arbitraire tenait trop souvent lieu de loi : le chancelier, le ministre de la maison du roi, le lieutenant général de police et le procureur général du Parlement se partageaient un véritable droit de vie et de mort sur les publications non autorisées. Dans la plupart des cas, une simple lettre de cachet, un ordre à quelque commissaire, sans autre forme de procès, suffisaient pour arrêter l’essor du nouveau livre. Lorsque les divulgations étaient moins à craindre, la procédure pouvait suivre une voie plus régulière en apparence et prendre la forme d’un arrêt du Conseil, rendu sous le nom du roi. La Dîme royale se trouvait dans ce cas : ni le lieutenant général, ni le chancelier ne pouvaient agir de leur propre mouvement, puisqu’ils savaient rencontrer au bout des poursuites le nom du plus illustre maréchal de France. Mais, d’autre part, en portant l’affaire au Conseil des finances ou à celui des dépêches, ils y eussent trouvé trop d’esprits indépendants, trop d’amis de Vauban, trop d’admirateurs du livre incriminé. Le chancelier s’adressa donc à une autre section, le Conseil privé, qui avait pour mission ordinaire de juger les appels contre les intendants, les contestations entre Compagnies ou entre parties, les difficultés d’exécution des édits, arrêts ou ordonnances, mais non point les questions de police et d’administration. Là, le roi ne paraissait presque jamais aux séances ; le chancelier présidait à sa place, au-dessus des conseillers ordinaires ou semestres, auxquels se joignaient le contrôleur général et les intendants des finances ; les rapports étaient faits par des maîtres des requêtes. Celui que M. d’Argenson employait presque toujours pour les affaires de librairie et d’imprimerie fut chargé de préparer l’arrêt contre la Dîme royale. Ce magistrat se nommait Marc-Antoine Turgot de Saint-Clair ; je me hâte d’ajouter qu’il n’appartenait point à la branche de la famille Turgot où devait naître quelque vingt ans plus tard l’illustre défenseur de la liberté et de la tolérance.

L’affaire ne fut probablement pas soumise à une délibération. Le 14 février, parmi les arrêts expédiés dans la séance du Conseil, le rapporteur et le chancelier signèrent celui qui condamnait la Dîme, et, pour faire en quelque sorte que son initiative fût à jamais prouvée de la façon la plus flagrante, Pontchartrain corrigea de sa propre main le texte ainsi conçu : « Sur ce qu’il a été représenté au roi qu’il se débite à Paris un livre portant pour titre : Projet d’une dîme royale, etc., imprimé en 1707, sans dire en quel endroit, et distribué sans permission ni privilège, dans lequel il se trouve plusieurs choses contraires à l’ordre et à l’usage du royaume… le roi, en son Conseil, ordonne qu’il sera fait recherche dudit livre et que tous les exemplaires qui s’en trouveront seront saisis et confisqués et mis au pilon. Fait S. M. défense à tous les libraires d’en garder ni vendre aucun, à peine d’interdiction et de 1 000 livres d’amende. » [1]

Quoique le nom de Vauban ne fût pas prononcé, l’arrêt était rendu en parfaite connaissance de cause ; car, manuscrit ou imprimé, l’origine du Projet d’une dîme royale était connue depuis longtemps dans l’entourage des ministres. Cependant il semble que tout se consomma dans le plus profond secret, information, procédure et jugement ; ni à Versailles, ni à Paris, ni au Contrôle général, ni à la Chancellerie, Vauban, qui était en correspondance suivie avec Chamillart et qui lui avait même adressé, le 13 février, veille de cette condamnation, un mémoire sur la canalisation de la Durance, Vauban ne sut rien de personne et continua de distribuer ses volumes à mesure que le relieur les lui rapportait. Cette inaction de la police s’explique par la forme imparfaite de l’arrêt du 14 février : le chancelier n’avait négligé qu’un point, c’était de désigner pour faire les poursuites le magistrat de qui ce soin devait dépendre, selon que la Dîme avait été imprimée à Paris ou ailleurs. Il fallut donc refaire un nouvel arrêt. Celui-ci fut daté du 14 mars, et, comme le précédent, Pontchartrain le corrigea de sa main, ajoutant après les mots « ledit livre se débite encore à Paris », cette mention évidemment erronée : « et même il y a été imprimé. » Le délit rentrant ainsi dans les attributions du lieutenant général de police de Paris, l’arrêt concluait en ces termes : « Le roi ordonne en outre qu’il sera informé par le sieur d’Argenson, que S. M. a commis et commet à cet effet, de l’impression dudit livre, ensemble du débit d’icelui, pour, l’information rapportée et vue au Conseil, être ordonné ce qu’il appartiendra. Signé : Phélypeaux et M.-A. Turgot. » [2]

Le même jour, un arrêt identique, signé de même et également corrigé de la main du chancelier, frappait Boisguilbert et son Factum de la France, en confiant le soin des poursuites à l’intendant de Rouen. [3] On verra plus loin ce qu’il en advint et comment l’économiste rouennais supporta la proscription.

À Paris, d’Argenson fit de son mieux pour satisfaire le chancelier, et chargea des informations un commissaire dévoué et actif, Nicolas Delamare, l’auteur du Traité de la police. Mais tout d’abord, quand on interrogea les plus fameux colporteurs de livres défendus, un fait constant ressortit de leurs réponses : le maréchal avait pris toutes ses précautions pour qu’aucun exemplaire de la Dîme n’entrât dans la circulation publique ; il se réservait de distribuer lui-même les volumes à ses amis, et pas un marchand n’avait pu en obtenir un seul du relieur chez qui était encore déposée une partie de l’impression. En faisant part de ces renseignements et en offrant de pratiquer une saisie chez le relieur, l’honnête Delamare, qui n’était instruit que très sommairement de l’affaire, et qui avait ignoré jusque-là l’existence des arrêts du Conseil, ainsi que le nom de l’auteur, ajouta timidement : « Mais, si ce que l’on dit est vrai, toute la preuve retombera sur M. de Vauban ! » D’Argenson ne connaissait pas de pareils scrupules ; à l’observation de son agent, naïf et touchant témoignage du sentiment public, il répondit par ces mots : « Quand il s’agit de recevoir les ordres du roi, ce n’est pas à nous à prévoir les conséquences. » [4] Delamare dut mettre en campagne le commissaire Dammon et ses agents ; mais tout était déjà consommé, les rigueurs devenaient inutiles et le mal irréparable : Vauban était frappé à mort.

Instruit le 24 mars, au soir, des recherches de la police et des arrêts rendus contre son livre, le maréchal avait envoyé l’un après l’autre ses deux valets de chambre retirer le reste des exemplaires dont la reliure était terminée. Le même jour, après avoir mis sous clef ces volumes, il ressentit les premières atteintes du mal qui devait le terrasser en moins d’une semaine. Voici comment cette triste fin est racontée dans la déposition d’un témoin familier, le valet de chambre qui fut arrêté un peu plus tard et interrogé par d’Argenson lui-même. [5]

« Toute l’après-dînée du 24 mars, le maréchal avait paru fort chagrin de la nouvelle qu’il avait apprise que M. le chancelier faisait chercher son livre, et sur le soir la fièvre le prit. Il se mit au lit et fut fort mal le vendredi et le samedi suivants. Le dimanche matin, la fièvre ayant diminué, il donna ordre au valet de chambre de prendre dans son cabinet deux de ses livres, de les porter au sieur abbé de Camps, rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, et de le prier de les examiner et de lui en dire son sentiment. » C’était l’évêque démissionnaire de Pamiers, bien connu pour ses travaux littéraires et ses collections historiques : il répondit qu’il parcourrait le volume et rendrait compte de cet examen au maréchal. « Pendant la maladie du maréchal, qui ne dura que six jours, le valet de chambre donna par son ordre l’un de ses livres au sieur Chemineau, son chirurgien, et un autre à un frère jacobin, son confesseur, qui prêchait au couvent de l’ordre, rue Saint-Honoré ; et en donnant ledit livre audit confesseur, le maréchal lui dit qu’il le priait de le lire et de lui dire si, en le composant, il avait rien fait contre sa conscience. Le valet de chambre en donna aussi un au P. Labat, aussi jacobin dudit couvent. [6] Le mercredi 30me du mois de mars, sur les neuf heures trois quarts du matin, ledit maréchal décéda… »

Cette mort eût dû arrêter le chancelier et sa police, leur faire ouvrir les yeux, les accabler de honte et de douleur. Il n’en fut rien, et le corps du maréchal venait à peine de partir pour le Morvan, que Delamare fit une descente dans l’atelier de reliure de la rue Saint-Jacques (2 avril). On n’y saisit que quelques feuilles de rebut ; mais d’Argenson persista, et, au bout de quinze jours, il voulut interroger lui-même la veuve Fétil, ainsi que sa fille et le compagnon relieur qui avait aidé à porter le dernier lot de volumes. Ne fallait-il pas, à tout prix, découvrir le lieu d’impression et prouver que Vauban destinait son livre à recevoir plus de publicité que ne l’avaient témoigné les premières informations ? N’ayant encore rien tiré de ces interrogatoires, le lieutenant général et le chancelier sommèrent les gendres du maréchal de représenter le paquet d’exemplaires rapporté à la rue Saint-Vincent, le 24 mars. MM. de Villebertin et d’Ussé revenaient de Bazoches, où le corps de leur beau-père avait été enseveli le 16 avril, au milieu d’un concours immense d’assistants. Mais ils s’étaient hâtés, aussitôt le maréchal mort, de transporter les volumes reliés dans la chambre de l’abbé de Beaumont, tandis que le petit-fils du maréchal, M. d’Aunay, enlevait les autres livres, y compris les manuscrits et papiers. On put donc répondre que rien n’était resté sous les scellés. [7]

Ce double insuccès, cette absence totale de preuves compromettantes, dépitèrent d’Argenson ; il mit la main sur le valet de chambre Collas, et essaya d’en tirer quelques lumières. « Ne ménageons plus cet homme, qui ne parle pas de bonne foi », écrivait-il à Delamare. Le malheureux serviteur fut tenu pendant un mois environ au Petit-Châtelet, et, lorsque tous les commissaires se furent évertués en vain à le faire parler, d’Argenson alla en personne l’interroger dans la chambre du concierge des prisons. Sa déposition[8], dont j’ai déjà cité un passage, eut toutes les apparences de la sincérité et de l’exactitude ; mais elle n’apprit rien de nouveau au chancelier, et dut le confirmer, au contraire, dans la conviction que l’affaire ne pourrait aller plus loin. Peut-être, si l’abbé de Beaumont n’avait pris les devants et quitté Paris, la police l’eût-elle saisi comme principal complice : elle ne put que faire une descente chez lui, dans cet hôtel Saint-Jean qui communiquait avec la demeure de Vauban. [9] Outre deux exemplaires qui étaient restés dans la chambre de l’abbé, on y trouva : 1° le manuscrit d’un carton que le maréchal avait préparé le 19 mars[10] ; 2° un écrit intitulé : Deuxième addition pour répondre aux plaintes de la Noblesse contre le système de la Dîme royale mal entendu. Ceci parut au commissaire une preuve évidente qu’on avait projeté une réédition de l’ouvrage proscrit. Enfin, un troisième manuscrit, découvert au même endroit, dans une cassette, intrigua considérablement Delamare. Le titre en était : Objections de M. le P. contre le Projet de la dîme royale et réponse de l’auteur dudit Projet. Ces initiales « M. le P. » ne signifiaient-elles pas « M. le Prince de Condé » ? — Nous croyons que Delamare s’inquiétait bien à tort : il est probable que les Objections n’étaient autre chose que le premier travail d’un magistrat de Dunkerque, nommé Jean le Potier de la Hestroy, et accrédité parmi les conseillers secrets du Contrôle général ; elles parurent plus tard, en 1716, avec des remaniements importants, sous le titre de : Réflexions sur le traité de la Dîme royale.

Il ne restait plus à d’Argenson et au chancelier qu’à clore les poursuites et rendre la liberté au valet de chambre Collas. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que la Dîme royale demeura proscrite, et que les ordres les plus rigoureux, mais les plus inutiles, furent maintenus pour en empêcher le débit.

Quant aux interrogatoires et aux procès-verbaux d’information ou de saisie, ils restèrent entre les mains de Delamare, avec la correspondance échangée entre ce commissaire et M. d’Argenson ; tous ses papiers étant passés à la Bibliothèque, c’est là que j’ai retrouvé les documents relatifs à la Dîme[11], sur l’indication du savant éditeur des Archives de la Bastille, M. François Ravaisson.

Tels sont les faits précis : quelles conclusions en tirer ?

Vauban, nous le savons déjà, était affaibli par l’âge et par les fatigues de la vie militaire : il souffrait depuis longtemps d’une toux opiniâtre, devenue encore plus pénible dans la campagne de 1706, et Fontenelle dit positivement qu’il succomba à une fluxion de poitrine. Mais, ayant en main les nouveaux documents, et surtout la déposition du valet de chambre Collas, est-il possible de douter que le mal n’ait été aggravé et la catastrophe précipitée par l’arrêt de proscription de la Dîme, par les cruelles anxiétés et l’amer désespoir que Vauban dut ressentir en voyant son livre condamné et son patriotisme méconnu ?

On a déjà discuté des faits analogues, car les cas de disgrâce ne sont que trop communs dans l’histoire du grand règne. Ici, les pièces les plus authentiques ne me semblent guère laisser de place à l’incertitude quant aux causes d’une si rapide mort ; de plus, elles permettent de déterminer avec beaucoup de vraisemblance la part de responsabilité de chacun. Je crois avoir démontré que le chancelier et le lieutenant général de police manquèrent absolument à leur devoir de bons serviteurs, qui était d’éclairer le prince et de faire fléchir la loi, si tant est qu’elle fût en jeu, devant le nom du plus honnête et du plus dévoué des sujets. Alors même que les mesures de rigueur eussent pu se justifier par la nécessité de prévenir des excitations inquiétantes pour la tranquillité du royaume et de cacher ses misères aux ennemis[12], il reste tout au moins l’odieux des procédés que nulle raison d’État n’autorisait à employer contre la Dîme royale, contre Vauban.

Est-ce à dire que la responsabilité de Louis XIV se trouve ainsi dégagée, aux dépens de celle de ses ministres ? Non certes, car on ne saurait admettre qu’il n’ait point connu, et par conséquent autorisé, des poursuites qui visaient un maréchal de France, et qui durèrent un mois et demi. Le bulletin de Versailles, tenu si minutieusement par Dangeau, nous montre le roi, pendant les mois de février et de mars 1707, en rapports constants avec les personnes qui pouvaient le mieux l’instruire. Le lundi, 14 février, jour où fut signé le premier arrêt, il présida le Conseil des dépêches et y vit le chancelier et Chamillart. Le soir, chez Mme Maintenon, il reçut le directeur général des fortifications, dont les relations avec Vauban étaient des plus fréquentes, sinon des plus amicales, et qui avait même eu ses premières confidences sur la Dîme. Le jour suivant, il y eut encore Conseil des finances et travail avec le fils du chancelier.

Passant à la date du second arrêt, nous voyons que Chamillart était alors incommodé, mais qu’il venait cependant travailler le soir chez Mme de Maintenon ; son portefeuille regorgeait de propositions et de projets de finances entre lesquels il dut vraisemblablement citer la Dîme royale. Le lundi 14 mars, la cour ne s’occupa que de chasse et de présentations ; mais le 15 était jour de Conseil des finances, et il n’est pas à supposer que, dans l’une ou l’autre des réunions que le roi présida en personne, personne ne l’informa de la marche des choses. Peut-on en douter, quand il est si bien connu, si bien établi, que les moindres affaires, avant de passer au Conseil ou dans le portefeuille, lui étaient religieusement soumises et ne recevaient de solution qu’après cette formalité obligatoire ? Lui-même l’a dit dans ses Mémoires : « On me vit toujours marcher constamment dans la même route, vouloir être informé de tout ce qui se faisoit, écouter les prières et les plaintes de mes moindres sujets… recevoir les dépêches, faire moi-même une partie des réponses… me faire rendre compte par ceux qui étoient dans les emplois… distribuer les grâces par mon propre choix, conserver, en un mot, seul toute mon autorité… » Bien que l’âge fût venu, cette minutieuse ingérence dans tous les détails du gouvernement était la même en 1707 qu’en 1661. On dira, avec le plus récent historien des secrétaires d’État[13], que le pouvoir absolu restait de fait aux agents, aux ministres, qui ne présentaient à leur maître que la surface des questions, en lui proposant, lui imposant leur propre solution ; et peut-être Saint-Simon n’a-t-il guère exagéré l’omnipotence des ministres, ces « cinq rois de France, qui exerçaient à leur gré la tyrannie sous le roi véritable, et presque tout à son insu. » C’est ce que Fénelon avait dénoncé plus anciennement, dans sa fameuse lettre de 1693 : « Chaque ministre a été le maître dans l’étendue de son administration. … Ils ont été durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi ; ils n’ont connu d’autres règles que de menacer, que d’écraser, que d’anéantir tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous toute vérité qui leur pouvait faire ombrage. »

Mais, encore une fois, ces réserves ne sont pas applicables au cas de là Dîme royale, et la responsabilité première de la condamnation remonte jusqu’au roi, telle qu’il la réclamait. Voyons d’ailleurs comment il accueillit les nouvelles de la maladie et de la mort du maréchal.

Le lundi 28 mars, il avait pris médecine, puis fait son travail ordinaire avec M. le Peletier de Souzy, quand Fagon vint l’avertir à son dîner que le maréchal était à l’extrémité et demandait qu’on lui envoyât le premier médecin de Monseigneur. « Le roi, nous dit Dangeau, ordonna que Boudin partît sur l’heure, et parla de M. de Vauban avec beaucoup d’estime et d’amitié. Il le loua sur beaucoup de chapitres, et dit : Je perds un homme fort affectionné à ma personne et à l’État. » [14] Le lendemain 30, avant qu’on partît pour Marly, la nouvelle de la mort fut apportée par des courtisans qui « demandaient les charges », et le partage de cette dépouille se fit dès le soir même, chez Mme de Maintenon.

On chercherait en vain un autre souvenir de la mort de Vauban dans ce journal si fidèle, si complet, et encore est-il à remarquer que Saint-Simon, rédigeant ses propres Mémoires d’après Dangeau, n’a plus tenu compte des paroles prononcées par le roi à son dîner. [15] C’était beaucoup pourtant que cette manifestation publique et solennelle des regrets du maître ; souvenons-nous des billets de simple condoléance écrits à la veuve et au fils de Colbert, ou, pis encore, du soulagement que Louis XIV témoigna lors de la mort des plus fidèles, Louvois, Seignelay, l’idolâtre La Feuillade. L’abbé de Choisy a dit quelque part que les ministres « ne savaient plus au juste s’ils étaient dignes d’amour ou de haine », et c’est au lendemain de la mort de Colbert que le moraliste écrivit cette phrase amère : « Les grands sont si heureux qu’ils n’éprouvent même pas dans toute leur vie l’inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs. » [16]

En regard d’une ingratitude qu’il a évidemment exagérée, car nous devons accepter de préférence le récit de Dangeau, Saint-Simon parle de la douleur « des impuissants, des désintéressés », c’est-à-dire l’église, la noblesse, les bons bourgeois. Il s’en fait l’écho avec une ardeur admirable pour un homme qui ne pardonnait pourtant point à la Dîme royale d’avoir enfanté l’impôt du dixième. Mais, si nous insistons pour trouver des traces de la douleur dont parle Saint-Simon, dans les gazettes du temps, dans les correspondances privées, dans les mémoires des contemporains, il semble que cette date néfaste du 30 mars 1707 ait à peine marqué au milieu des années si misérables de la fin du grand règne. Seule, et tandis que le roi ne jugeait Vauban digne ni d’une oraison funèbre, ni d’une cérémonie officielle, l’Académie des sciences, dont le maréchal était membre honoraire, sut s’acquitter de son devoir. Elle fit célébrer un service solennel, où l’on compta, nous dit le Mercure, plus de quatre-vingts hommes de lettres. Puis, dans la séance du 4 mai, Fontenelle prononça un éloge dont certains passages furent tout aussitôt livrés au public, celui-ci entre autres : « L’attention de M. de Vauban à procurer le bien des particuliers ne se bornait pas aux gens de guerre ; il compatissait aussi aux misères publiques, et il s’est appliqué toute sa vie à y chercher des remèdes ; il consumait une partie de ses loisirs à imaginer des moyens propres au soulagement des peuples, à les réduire en pratique, à calculer les deniers publics et à chercher par d’actives et continuelles supputations le rare secret de remplir les coffres du roi et de soulager le pays… » C’était déjà une allusion bien directe à la Dîme, et cela, au moment même où la justice redoublait d’efforts pour atteindre, sinon l’auteur, du moins ses complices secondaires ; l’éloquent secrétaire perpétuel osa encore ajouter un trait plus précis. Après avoir reconnu le mérite des études économiques du maréchal, et tout en rendant hommage à la générosité royale qui avait comblé Vauban de plus de faveurs que celui-ci n’en eût pu demander, il rappela que ce fidèle serviteur avait, partout et toujours, soutenu son caractère d’honnête homme, « malgré les flatteurs et les courtisans. » On ne pouvait dire mieux, ni davantage, et c’est une gloire pour nos Académies d’avoir noblement interprété et manifesté à l’origine comme elles le font encore aujourd’hui, la profonde vénération que tout le pays professera à jamais pour ce grand nom de Vauban.

***

La mort du maréchal, dédaignant toute protestation et ne consultant que sa conscience, paraîtra encore plus belle et plus majestueuse, si nous mettons en regard la conduite que tint, dans les mêmes circonstances, le compagnon de lutte et de disgrâce de Vauban, Pierre de Boisguilbert. Quoi qu’en ait dit Saint-Simon, le magistrat rouennais ne sut nullement se montrer digne de l’honneur de cette persécution : sa propre correspondance le prouve d’un bout à l’autre. [17]

Avec lui et avec le Factum de la France, il n’était pas besoin de ménagements ; l’arrêt rédigé et signé par le chancelier, le 14 mars, en même temps que celui qui frappait la Dîme royale, fut accompagné d’un ordre d’exil à Brive-la-Gaillarde. Mais déjà Boisguilbert, averti peut-être par le ministre La Vrillière, avait cherché un asile contre les rigueurs dont sa position de magistrat de police le rendait plus passible que tout autre. C’est de la « terre étrangère » qu’il écrivit au contrôleur général une première lettre, toute pleine de cette humilité obséquieuse qu’il faisait alterner avec les boutades de la plus naïve assurance.

« Ce 17 mars. Monseigneur, je vous demande très humblement pardon, si 112 000 liv. de taxes par moi payées depuis votre ministère, pareille somme à moi présentement demandée, m’ont assez fait perdre la raison pour désobéir à vos ordres, dans l’espérance que le public joindroit ses prières aux miennes pour obtenir de vous des manières sur lesquelles vous avez trouvé bon que j’eusse l’honneur de vous entretenir si longtemps. J’ai reçu un ordre d’aller à Brives-la Gaillarde. Je suis persuadé, Monseigneur, que ma peine seroit moins grande que mon crime, si ma situation étoit semblable à celle des autres hommes ; mais quitter Rouen, à mon égard, est réduire une femme et un grand nombre d’enfants que j’ai à l’aumône, présentement que l’on ne reçoit rien des terres, n’ayant d’autre moyen de subsister que les émoluments journaliers de ma charge. J’ai commencé par faire supprimer partout où j’en ai pu trouver les exemplaires de tout ce que j’ai fait, brûler tous mes manuscrits, en très grand nombre , et si, à l’exemple de Dieu, Monseigneur, vous voulez bien user de miséricorde à mon égard, vous connaîtrez par la suite que mon repentir est véritable, la pénitence volontaire de l’auteur faisant plus d’effet dans ces occasions que la peine que l’on lui peut faire. Je vous supplie, Monseigneur, que ma femme et mes enfants ne soient point punis pour un crime qui m’est singulier, et que votre caractère, tout rempli de bonté, veuille bien m’accorder ma grâce, et que mon silence à l’avenir vous marque ma reconnaissance. Je suis, avec un très profond respect, etc. »

Les ministres savaient à quoi s’en tenir sur la situation des affaires du lieutenant général, que d’ailleurs ils n’avaient pas l’intention de punir longuement ni sévèrement. Il n’y eut donc pas de réponse à cette première supplique ; mais le chancelier s’opposa à ce que l’exilé fît exercer sa charge, comme il l’avait imaginé, par son fils aîné. Cette décision fit revenir en toute hâte le fugitif repentant ; de la même plume qui avait prodigué les avis et les conseils à trois générations de contrôleurs généraux, il renouvela son amende honorable dans des termes plus humbles que jamais, mais en faisant toutefois de singulières réserves : « Ce 11 avril. Monseigneur, je me donne l’honneur de vous confirmer de mon territoire la parole que j’ai pris la hardiesse de vous donner dans une terre étrangère, savoir : de ne parler ni écrire en façon quelconque du gouvernement, excepté à votre égard, seulement quand vous m’en aurez donné la permission, espérant qu’à l’exemple de Dieu, qui oublie tout à fait le passé lorsqu’il pardonne aux pécheurs, vous voudrez bien m’accorder la grâce de vous saluer quand je me rencontrerai à Paris. J’ai brûlé tous mes manuscrits, en très grand nombre, à la réserve d’un exemplaire des Mémoires de M. de Sully. » Et reprenant son sujet favori, Boisguilbert recommandait la libre sortie des blés comme le seul moyen de rétablir les affaires, quoi qu’en pussent dire M. d’Argenson et le premier président de Harlay. Chamillart, dont la participation aux rigueurs du chancelier n’est point douteuse cette fois, dicta la réponse suivante, de ce ton ironique et dédaigneux qu’il prenait volontiers pour remettre à sa place le petit magistrat de province, trop prolixe dans l’exposition de ses chimères :

« Puisque vous vous adressez encore à moi, après avoir donné au public toutes vos extravagances, le seul bon conseil que je puisse vous donner, c’est de brûler vos remarques sur le Mémoire de M. de Sully, et de pouvoir imaginer une fois en votre vie que l’on ne sauroit appliquer aucun exemple que pour en faire usage quand les choses sont à peu près dans la même proportion, et qu’un royaume est assez riche pour soutenir la dépense que les rois veulent lui faire porter. Si vous entendez bien ce que je vous veux dire, et qui n’est pas difficile à comprendre, vous vous occuperez à l’avenir de rendre la justice, et vous renoncerez au gouvernement de l’État. »

Sans renoncer à rien, Boisguilbert dut obéir à l’ordre d’exil et partir pour l’Auvergne ; mais il se garda de brûler quoi que ce fût, et conserva surtout cet exemplaire annoté de Sully qui formait son bagage suprême et qui lui servit plus tard à reprendre sa correspondance avec le Contrôle général.

Ses amis, ses protecteurs ne l’abandonnèrent point. Le chancelier avait annoncé, dès le 3 avril, que le roi ferait bientôt miséricorde, pour peu que l’on répondît suffisamment de la conduite à venir du coupable, et, en effet, le temps d’exil avait été réduit à six mois. M. de la Vrillière, qui avait la Normandie dans son département de secrétaire d’État, et le duc de Saint-Simon, qui conservait bon souvenir de ses relations avec les deux frères Boisguilbert, s’employèrent activement pour faire encore abréger la durée du châtiment. Mais, si le roi était calmé, Chamillart ne pardonnait pas encore, et, la femme du lieutenant général ayant voulu venir se jeter aux pieds du ministre, elle reçut avis que toute démarche de ce genre serait considérée comme une profonde ingratitude. La punition avait été bien peu proportionnée à la gravité des attaques portées contre le gouvernement et le ministère ; le seul moyen d’obtenir quelque diminution des six mois, c’était de faire connaître, par le repentir de Boisguilbert et la douleur de sa famille, qu’il méritait cette grâce.

Tout s’arrangea : Boisguilbert eut même la bonne fortune de trouver en Auvergne un intendant qu’il avait connu à Rouen, ce qui lui permit d’occuper ses loisirs forcés à l’étude de la misère locale. L’exil ne dura que deux ou trois mois, et Saint-Simon se vante d’avoir été pour quelque chose dans cette extrême indulgence du ministre. « Mais, ajoute-t-il, Boisguilbert, mandé en revenant, essuya une dure mercuriale, et, pour le mortifier de tous points, fut renvoyé à Rouen, suspendu de ses fonctions, ce qui toutefois ne dura guère. Il en fut amplement dédommagé par la foule du peuple et les acclamations avec lesquelles il fut reçu. » Pour que ce dernier détail fût admissible, il faudrait supposer un revirement bien complet chez les Rouennais, qui n’avaient guère apprécié jusque-là leur magistrat, ni son caractère, ni ses œuvres économiques. Ce qui n’est point douteux, c’est que le Factum de la France bénéficia de la proscription et eut un succès sans exemple dans l’histoire des livres prohibés. Sept éditions au moins parurent avant la fin de l’année 1707, dont trois portant le titre de Testament politique de M. de Vauban, avec un portrait du maréchal. Il est fort probable que l’exilé de Brives n’était pas étranger à ces publications : sa seule concession aux ministres fut de supprimer les pages séditieuses du Supplément au Détail, qui cependant n’avait pas été désigné dans l’arrêt du 14 mars. Cette apparence de repentir, ce ton contrit de toutes ses lettres , firent presque oublier tant d’offenses : quelques mois à peine s’étaient écoulés depuis le retour à Rouen, que la correspondance reprenait, entre Boisguilbert et Chamillart, aussi active que par le passé ; bientôt, l’arrivée de Desmaretz au poste de contrôleur général acheva de donner un tel caractère de confiance à ces relations, que le donneur d’avis put, encore une fois , se croire maître de l’esprit du ministre et des destinées du pays. Illusions trop faciles et trop fréquentes pour que nous puissions les qualifier de généreuses !

Boisguilbert devait ainsi passer les dernières années de son existence dans des alternatives d’humilité et de triomphe puéril, toujours persiflé par les ministres qu’il accablait de ses conseils et lassait de ses redites. Me permettra-t-on, en finissant, de citer un dernier fragment de sa correspondance inédite, qui, seule, pourra, quelque jour, faire comprendre un si étrange caractère, où la dignité morale n’était guère à la hauteur du génie économique ? C’est en août 1711, et Boisguilbert écrit de Fontainebleau, où se trouve la cour.

Il a déjà obtenu plusieurs audiences du contrôleur général ou du chancelier ; sa verve se ressent de ces faveurs, et la lettre est singulièrement longue et diffuse[18] ; mais je n’en donnerai que la dernière page, qui nous ramène à Vauban et à la Dîme royale.

« Il est à propos, Monseigneur, que je vous présente le ministère de M. de Sully, surligné à feuillets pliés, en sorte que vous ferez le dépouillement de ce qui est essentiel en moins d’une demi-heure. Vous verrez qu’il trouva la France en plus pitoyable état qu’elle n’est aujourd’hui, et qu’au milieu de deux guerres, il la rétablit, paya toutes les dettes et amassa trente millions d’argent quitte au roi, parce qu’il rendit les peuples riches par la protection qu’il donna au labourage et au commerce du dedans. Vous apercevrez à même temps qu’il n’eut point de plus grands adversaires dans sa route que le Conseil du roi et les courtisans, jusques aux princes. Cependant, comme il eut le maître et les peuples de son côté, il vint à la fin à bout de tout… De plus, cette lecture fera connoître que ce n’est point le projet du lieutenant général de Rouen que vous suivez, qui ne s’estime point un assez grand auteur, ni téméraire jusqu’au point de se donner pour guide dans une pareille route, comme a fait, fort mal à propos, feu M. de Vauban, sauf le respect dû à sa mémoire, bien que je ne m’en sois pas caché dans mon ouvrage de son vivant, et qu’il m’eût donné des louanges dans le sien. Au fond, c’étoit la production d’un prêtre d’une vie fort équivoque, à qui il avoit bien voulu prêter son nom. »

Ainsi, aucune amertume ne fut épargnée à Vauban : mort pour ce livre de la Dîme royale, où se sont résumées toutes les plus nobles inspirations de son patriotisme, il fallait que la jalousie de Boisguilbert, comme plus tard l’erreur obstinée de l’auteur du Siècle de Louis XIV, vînt lui dénier la paternité de son œuvre, et détourner la gratitude qui lui est due à tant de titres.

M. DE BOISLISLE.

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[1] La minute originale de cet arrêt se trouve aux Archives nationales, dans les cartons du Conseil privé, V6 807, 10e arrêt du 14 février 1707.

[2] Arch. nat., V6 807, 14e arrêt du 14 mars 1707.

[3] Arch. nat., V6 807, 15e arrêt du 14 mars 1707.

[4] Voyez la première des lettres reproduites dans l’appendice, en date du 22 mars.

[5] V. à l’appendice le texte de cet interrogatoire.

[6] Le P. Labat, célèbre missionnaire et écrivain, revenait alors d’Amérique et se rendait à Rome pour présenter sa justification à ses chefs.

[7] Voyez la lettre du marquis d’Ussé, 11 avril.

[8] Interrogatoire du 2 mai.

[9] Procès-verbal du 8 mai.

[10] Un carton avait été fait dès la fin de 1706 pour les pages 15 et 16. On ne le trouve employé que dans la huitième édition de la Dime, datée de 1708, dont il existe à la Bib. nationale un exemplaire précieux, celui de Daniel Huet. Il ne sert qu’à corriger un chiffre de 170 en 240, sans changer rien au passage très violent qui se trouve dans le même endroit. L’autre carton préparé par le maréchal pour une future réédition s’appliquait à la page 171.

[11] Bib. nat., ms. fr. 21746. — Une partie de ces pièces sont reproduites ci-après, en appendice.

[12] C’est la justification employée par le Potier de la Hestroy, dans un exemplaire ms. de ses Observations sur la Dime (Bib. nat., ms. fr. 1736, ancien Versailles 77) : « Après tout, on ne peut qu’on ne blasme un peu l’indiscrétion du maréchal d’avoir rendu public par l’impression un ouvrage qui devoit estre pour le Roy seul et pour ses ministres, quand ce ne seroit qu’à cause de la peinture qu’il y fait du mauvais estat de la France. Quel avantage nos ennemis ne prendront-ils pas ?… C’est en vain qu’on a défendu le débit de ce livre dans le royaume : il en a passé des exemplaires dans les pays étrangers, et c’est de là qu’il reflue chez nous ».

[13] M. le vicomte de Luçay, dans les articles publiés en 1861, par la Revue historique du droit français et étranger.

[14] Saint-Simon a bien dit : « C’était un homme uniquement personnel, et qui ne comptait tous les autres, quels qu’ils fussent, que par rapport à soi. »

[15] Il y a loin, en effet, des paroles recueillies sur l’instant par Dangeau à cette phrase de Saint-Simon : « Le roi ne vit plus en Vauban qu’un insensé pour l’amour du public, qu’un criminel qui attentait à l’autorité de ses ministres, et par conséquent à la sienne.»

[16] La Bruyère.

[17] Les documents qui vont suivre sont tirés de la «Notice sur la vie et les travaux de Boisguilbert », que j’ai présentée en 1865, au concours du prix Léon Faucher, et que l’Académie a bien voulu récompenser d’une mention très honorable.

[18] Lettre du 21 août (1711) à Desmaretz.

C’est dans une nouvelle revue lancée en 1841 par un homme de presse et historien E. Pascallet, que Molinari va publier ses premiers articles. Cette publication porte comme titre, en haut de la couverture de son premier numéro : Revue générale biographique, historique, etc. et en-dessous, en plus gros caractères : Le biographe universel et l’historien, par une société d’historiens et de littérateurs français et étrangers. Toutefois, elle change de titre dès le deuxième numéro pour devenir : Le biographe universel, revue générale biographique et littéraire par une société d’hommes de lettres français et étrangers sous la direction de M.E. Pascallet.C’est sous le titre générique Le biographe universel qu’elle sera connue dans l’histoire de la presse.[3]

Comme son nom l’indique, et comme son directeur le précise dans le premier numéro, l’ambition de cette nouvelle revue est de se consacrer à la publication de biographies de personnages morts ou vivants, très connus ou de second rang, dont les vies ont été utiles et peuvent servir de modèles, bref « faire connaître à leurs concitoyens les hommes dont les noms sont déjà chers à la patrie, chers à l’humanité ; car les grands hommes sont de tous les pays, appartiennent au monde entier […] La meilleure forme à donner à notre ouvrage est la biographie : la biographie met en relief les caractères des individus, plus puissante en cela que l’histoire, qui généralise toujours et ne spécialise jamais. »

Mais Pascallet annonce aussi que l’actualité politique ne sera pas absente de la revue car une chronique régulière lui sera consacrée à chaque livraison. Et c’est ici qu’intervient le jeune Molinari. Si la chronique politique est quasiment absente des livraisons de 1841 – première année de parution – elle abonde en 1842. Molinari en rédigera six au total pour commenter une vie parlementaire riche en événements car cette année-là verra la consolidation de Guizot au pouvoir, une dissolution de la Chambre des députés suivie d’élections législatives, des débats sur la loi électorale censitaire, sur les chemins de fer, sur la perspective d’un traité de commerce avec la Belgique. G.M.

Nous publions ci-dessous la toute première, datée du 31 janvier 1842 : Le biographe universel, revue générale biographique et littéraire par une société d’hommes de lettres français et étrangers sous la direction de M.E. Pascallet. Chronique politique, troisième volume, 1ère partie, p.83-94

Pour plus de détails, lire : Les premiers écrits de Gustave de Molinari à Paris, par Gérard Minart

CHRONIQUE POLITIQUE.

Paris, 31 janvier 1842.

L’année dernière, en commençant la publication de notre revue, nous avons promis à nos lecteurs de leur donner le bulletin du mouvement politique de chaque mois. Cette promesse, nous devons l’avouer, n’a point été tenue avec une fidélité rigoureuse. Notre chronique politique, jusqu’à ce jour, a paru à des intervalles inégaux. Loin de nous, certes, la pensée d’attacher à cette lacune une importance trop grande. Cependant, comme l’appréciation des événements de chaque jour est une des parties essentielles, ou pour mieux dire, la partie complétive du plan que nous nous sommes tracé dès notre début, nous avons résolu d’en régulariser le cours. Chacun des numéros de notre revue contiendra donc, à l’avenir, un bulletin circonstancié de la situation des affaires du moment.

Maintenant, voici dans quel esprit sera rédigé notre bulletin politique :

On sait quelle est la pensée qui préside à nos travaux biographiques : nous cherchons à retracer la partie la plus difficile de l’histoire contemporaine, — celle qui concerne les hommes, — nous attachant à celle-là plutôt qu’à tout autre, parce qu’aucune n’est plus mal connue, plus faussement appréciée, plus étrangement défigurée par l’esprit de parti.

Dans l’accomplissement de cette œuvre, nous suivons, pas à pas, la marche des hommes à travers les événements, les prenant au début de leur carrière pour ne les quitter qu’au moment où nous écrivons. Maintenant, n’est-il point à la fois intéressant et utile pour nous comme pour notre public, de ne point perdre tout à fait de vue la trace de ces hommes, de nous assurer s’ils ne dévient point du chemin que nous leur avons vu parcourir, et que nous les avons loués ou blâmés d’avoir parcouru. Eh bien ! une chronique, dans laquelle apparaîtront nécessairement les figures déjà esquissées ailleurs, devra remplir ce but, c’est-à-dire, servir de complément à la biographie, et même, en quelque sorte, en être la preuve arithmétique.

Puisque l’une et l’autre, — chronique politique et biographie, — sont si intimement liées dans notre pensée, leur esprit devra aussi naturellement être identique. En jugeant les hommes nous faisons toujours abstraction des partis, — donnant notre assentiment à tous ceux, quels qu’ils soient, qui nous semblent s’être proposé un but utile à la société, et que nous voyons marcher à ce but avec persévérance. Si petite que soit la pierre que chacun apporte au grand édifice du perfectionnement social, nous lui en savons gré, et ne regardons point la couleur de ses habits. De même, ferons-nous ici en jugeant les actes et les doctrines. Tous ceux ou celles que nous croirons de nature à contribuer au bien-être du pays, qu’ils émanent du gouvernement ou des diverses fractions de l’opposition, trouveront toujours en nous des défenseurs zélés. De même nous combattrons les autres, en nous renfermant toutefois, selon notre coutume, dans d’exactes limites de modération.

En un mot, nous serons éclectiques.

Notre point de départ indiqué, ainsi que notre but, nous commençons notre tâche.

Les débats de la discussion de l’adresse dans l’une et l’autre Chambre, ont rempli presque entièrement le mois qui vient de s’écouler. Que nous a appris cependant cette discussion ? À coup sûr, rien qui puisse intéresser bien vivement le pays. Quant aux résultats obtenus par l’un ou l’autre des partis en présence, malgré l’élévation du chiffre ministériel lors du vote définitif, ils sont au moins douteux. Nous ne savons, mais il y a dans la manière de procéder de nos Chambres, commençant chacune de leurs sessions par dépenser un grand mois à composer la pauvre paraphrase d’un discours presque toujours insignifiant, un défaut capital d’économie parlementaire, un vice flagrant d’organisation. Pourquoi, au lieu de se disputer avec acharnement quelques lambeaux de phrases, ne point attendre pour la lutte un champ plus vaste, un prix de plus haute valeur ?— Pourquoi ne point réserver la discussion pour l’époque de la présentation des budgets ? Hélas ! on ne consacre que trop de temps en France aux vaines joutes de la parole. Cependant les sessions ne sont pas si longues, et les affaires positives du pays si peu compliquées, pour que MM. nos députés puissent, impunément, dépenser la majeure partie de séances déjà trop courtes, en mauvaise monnaie de récriminations, de reproches, d’accusations, c’est-à-dire, en simples querelles de personnes. Qui donc aura le courage de redresser cette marche boiteuse ?

Puisque nous sommes sur ce chapitre des améliorations, nous dirons quelques mots de deux discours qui ont, dans les deux Chambres, inauguré d’une manière grande et digne la discussion de l’adresse. Nous voulons parler des discours de MM. de Montalembert et de Tocqueville, tous deux tendant à un but identique, quoique par des voies différentes. — Ce but, c’est la moralisation sociale. M. de Montalembert a parlé de Dieu et du principe religieux qui va s’affaiblissant, — et, d’une voix éloquente, il a reproché au gouvernement son indifférence sur cette grave question. Le langage élevé de M. de Montalembert a été applaudi, et il méritait de l’être ; car il était l’expression d’une conviction profonde. Le jeune pair s’effraie du désordre, de l’immoralité systématique qui s’infiltrent, par tous les pores, dans la société actuelle, et il a raison, car cela est un mal immense ; mais le remède qu’il préconise est-il bien celui qui convient ? Ici, malheureusement, il y a doute. La religion romaine, — tout entière fondée sur le principe de la foi, — est-elle encore en harmonie avec l’esprit d’une nation aussi profondément remuée que la nôtre par les doctrines de l’examen philosophique. — Et ne faudrait-il point, peut-être, chercher à la morale un chaperon moins vieilli ? …. Question brûlante, à laquelle il ne nous appartient point de toucher…. M. de Tocqueville travaille, lui, à l’œuvre de moralisation par d’autres moyens, par des moyens de moindre portée, mais plus efficaces peut-être. M. de Tocqueville, philanthrope éclairé, appelle l’attention du gouvernement sur l’ambition, sur l’ardeur effrénée des places, qui se développe depuis quelques années dans d’inquiétantes proportions. Il voudrait que l’on posât des bornes aux brigues désordonnées de cette légion d’intrigants sans cesse à l’affût des nombreux emplois dont le gouvernement dispose, — que l’on mit un frein à toutes ces ambitions qui s’agitent dans la boue, se disputant les miettes du festin ministériel.

Les idées émises par M. de Tocqueville ont dû certainement éveiller les sympathies de tous les honnêtes gens, — et pourtant, — autant en emporte le vent. C’est qu’il y a toute une hiérarchie puissante, dont les intérêts se trouvent engagés dans les abus dénoncés par l’éloquent auteur De la Démocratie en Amérique, c’est que son langage atteint dans leur existence tout ce peuple de sinécuristes, d’employés à la taille des plumes, etc., de nos ministères, de nos administrations grandes et petites, — et l’on comprend que les clameurs de cette foule suffisent amplement à couvrir le cri d’un devoir isolé. De semblables abus ne sauraient être déracinés de notre sol que par l’action persévérante d’un homme d’État puissant et tenace. Or, les Richelieu sont peu communs. D’ailleurs tout gouvernement s’imagine volontiers que le grand nombre des emplois dont il dispose contribue à le fortifier en lui ralliant des partisans ; — comme si la complication des rouages ajoutait jamais à l’efficacité d’action d’une machine… La voix de M. de Tocqueville a eu le sort de celle de Cassandre. L’orateur a obtenu un succès d’estime.

La question d’Orient a décidément été enterrée ce mois-ci. Deux remarquables discours de M. Guizot lui ont servi d’oraison funèbre. Plaise à Dieu qu’une résurrection intempestive ne vienne de nouveau tout déranger ! La logique si claire et si précise de M. le ministre des affaires étrangères, a débrouillé tous les fils de cette toile si mal tissue. Elle y fait jaillir une lumière telle que tout le monde, — nous exceptons les aveugles de parti pris, — a dû y voir clair. Le souffle de M. Thiers lui-même n’a pu faire vaciller cette lumière. À vrai dire, ce souffle était si faible, que l’on eût pu le croire le dernier… L’ex-président du cabinet du 1er mars a beaucoup vécu depuis deux ans… Aussi, le triomphe de M. Guizot a-t-il été complet. Les résultats obtenus par la politique à la fois ferme et pacifique du cabinet : en Égypte, par la consolidation du pouvoir du pacha ; en Turquie, par la convention des détroits ; en Europe, par la réintégration libre de la France dans le concert européen ; ces résultats ont été tels, que les esprits les plus difficiles pouvaient le souhaiter. M. Guizot n’a point dissimulé que de grandes fautes avaient été commises ; mais, a-t-il ajouté, les puissances rivales de la France en ayant, de leur côté, commis d’aussi fortes, l’effet des nôtres s’est trouvé atténué.

Avouons cependant que notre part, dans cette équitable répartition, n’a point été la plus mince. Notre budget de 1 700 millions, notre loi des fortifications de Paris, doivent singulièrement faire pencher en notre faveur le plateau de la balance. Ne paierions-nous peut-être pas un peu cher le plaisir de nous être, pendant quelques jours, donné des airs de capitan.

De compagnie avec la question d’Orient est arrivée la question espagnole, augmentée de la petite complication mésaventureuse que chacun sait.

Si nous approuvons complètement la conduite du ministère dans la première de ces questions, — si nous trouvons qu’il a rendu à la cause du progrès social un service immense, en ne laissant point notre pays s’engager dans l’impasse en casse-cou, où le guidait le précédent cabinet, — notre adhésion ne lui sera point acquise aussi entière en ce qui concerne la seconde.

M. Guizot a, nous en convenons, prouvé le plus irrécusablement du monde, que, dans le différent survenu, le représentant de la France à Madrid se trouvait pleinement dans son droit. Comme preuves à l’appui, il a cité une foule de précédents empruntés à l’histoire de l’ancienne monarchie. Notre droit est évident… Mais, voyons… quel est donc en réalité ce droit si bien étayé : — une vraie misère, — et même la plus misérable de toutes les misères, — une misère d’étiquette. — Valait-il la peine d’être mis en balance avec un intérêt sérieux ? Comment M. Guizot, ce profond théoricien constitutionnel, n’a-t-il point compris que les gouvernements nés du principe de la souveraineté nationale, ne devraient point s’assujettir servilement aux formes usées, aux errements vieillis des monarchies d’autrefois. Les intérêts de la France en Espagne ne valent-ils point une rature faite dans le code de l’étiquette ? À nos yeux, M. Guizot a eu tort d’avoir si complètement raison.

La France a, du reste, eu fréquemment maille à partir avec l’Espagne sur ce grave sujet. On sait que les négociations du célèbre traité des Pyrénées faillirent être rompues, parce que Don Louis de Haro, le délégué espagnol, exigeait que Giulio Mazarin, le représentant de la France, fit, en le reconduisant, trois pas en dehors de la porte. — La cour de France, — alléguant la coutume et l’usage, — se refusait à cette concession offensante pour sa dignité : et Dieu sait quelles conséquences fâcheuses seraient résultées de la contestation, si Mazarin n’y eût mis fin en homme d’esprit. Il tomba incontinent malade, et reçut l’Espagnol couché dans sa chaise longue… Pourquoi donc M. de Salvandy, qui, certes, ne manque point d’imaginative, n’a-t-il point, lui aussi, trouvé quelque expédient ? …

Nous pourrions bien, à ce propos, dire quelques mots d’une autre petite histoire de même sorte, — de celle de M. Kisseleff, c’est-à-dire, des représailles tirées à Paris le jour de l’an, de l’irrévérence commise le jour de la Saint-Nicolas à Saint-Pétersbourg ; mais, en vérité, cela mérite-t-il autre chose qu’un imperceptible mouvement d’épaules.

Toutes nos relations avec les puissances étrangères, grandes et petites, ayant été passées en revue par la Chambre dans la discussion de l’adresse, il y a, par conséquent, été question de la Belgique et du traité de commerce actuellement en négociation avec le gouvernement de Léopold. Ce traité, comme on devait s’y attendre, a été vivement attaqué par MM. Grandin et Denis Benoit (manufactures de draps et hauts-fourneaux), et chaudement défendu par MM. Galos et Wustemberg (vins de Bordeaux). Il est vraiment pénible de voir une telle question abandonnée au chamaillage borné de l’intérêt de localité. L’intérêt du pays va-t-il donc laisser encore le champ libre à celui de quelques producteurs isolés ? En présence de cette grande association douanière allemande qui menace de nous déborder, ne serait-il point utile que nous fissions, nous aussi, notre ligue ? Ne serait-il pas sage, à présent que nous savons ce que valent les alliances de sympathies, que nous recherchassions davantage les alliances d’intérêts ? Et ne serait-ce point aussi une pensée élevée que celle de réunir en un seul faisceau, — s’étendant d’Amsterdam à Alger, — les nations de l’Europe occidentale en regard du groupe allemand. La France, tête d’une telle association, acquerrait naturellement sur elle la même influence qui a été départie à la Prusse dans le Zoll Verein ; or cette conquête toute pacifique aurait, on le comprend, une immense portée. Déjà un traité nous unit à la Hollande. C’est une première maille du chaînon, ne laissons point échapper la seconde ; — elle pourrait bien demain être rivée ailleurs, si nous la négligions aujourd’hui.

Après le traité belge, c’est la convention relative à la répression de la traite des noirs qui a occupé la chambre. Tout d’abord, dans cette question, nous nous aheurtons à l’amendement de M. Billault, à l’amendement de M. Lacrosse, puis, enfin, à l’amendement de M. Lefebvre. Virulemment attaquée, la convention a été habilement défendue. L’avantage, en définitive, est demeuré au ministère ; mais la victoire n’a pas été franche. L’amendement de M. J. Lefebvre, auquel le cabinet s’est rallié pour esquiver le choc de celui dont le menaçait M. Lacrosse, constitue pour lui une improbation tacite, un véritable échec moral. Et de fait, les nouvelles clauses ajoutées aux anciens traités de 1831 et de 1833, méritent, jusqu’à un certain point, la défaveur avec laquelle elles ont été accueillies. Celle de l’agrandissement des zones, n’augmentera-t-elle point, par exemple, sans compensation appréciable, les vexations dont le commerce maritime se plaint déjà ? À vrai dire, — et malgré qu’on en ait dit, — ces vexations tourneront plutôt au détriment de l’Angleterre que de la France ; car, si celle-ci ne compte que 105 croiseurs, tandis que sa rivale en a 124 en course, — en revanche le commerce maritime anglais est hors de toute proportion avec le nôtre.

Le neuvième paragraphe de l’adresse, auquel M. Lestiboudois a voulu greffer un amendement relatif au recensement, a été le prétexte d’une mêlée générale des plus vives. L’opposition s’est montrée cependant bien faible dans la lutte, — et auprès du discours solide et raisonné de M. Humann, les grandes et grosses phrases de M. Odilon-Barrot résonnaient bien creux. Mais aussi, pourquoi l’opposition va-t-elle choisir ce terrain-là… De quoi se plaint-elle, en effet ? — De l’illégalité de la mesure ! … Les explications claires et lumineuses de MM. Chasles et Duchatel ont levé tous les doutes sur ce point. — De son inopportunité ? Mais quelle est donc la cause qui a surtout provoqué l’ordonnance du recensement, — n’est-ce point le déficit du trésor ? — Et par quoi a été occasionné ce déficit, si ce n’est par les dépenses extraordinaires du cabinet du 1er mars, cabinet soutenu par la gauche et prôné par M. Barrot. L’amendement de M. Lestiboudois a été rejeté, et c’était justice.

Nous devrions bien ajouter quelques mots sur les dernières séances de la Chambre ; mais, en vérité, nous n’en avons point le courage. Jamais, dans cette assemblée, la discussion n’est descendue aussi bas, jamais le désordre ne s’y est montré aussi scandaleux. Au tumulte confus de murmures, de cris, de rires, qui, pendant deux jours, y a régné sans partage, on eût pu se croire plutôt transporté à une représentation de quelque théâtre du boulevard, qu’à une séance du parlement d’une grande nation. Quand donc saurons-nous être dignes ? …

En somme, de toute cette discussion de l’adresse, il est ressorti pour nous une vérité assez triste. C’est que le pouvoir n’est point fort, quoique jamais l’opposition ne se soit montrée aussi faible, aussi insuffisante. M. Guizot, quelques magnifiques efforts qu’il ait déployés, quoiqu’il ait, sans conteste, dominé la discussion, M. Guizot n’a obtenu qu’une victoire douteuse, une de ces victoires qui font songer avec inquiétude à l’avenir. Si la Chambre a donné, par un vote significatif, son adhésion à l’ensemble de son système de résistance au dedans et de fermeté pacifique au dehors, ce n’a point été sans quelques réserves. Aussi, dans les questions intérieures, cette adhésion même a pu paraître douteuse. M. Guizot, par hasard, ne résisterait-il pas trop ? En s’efforçant d’atteindre son but, ne le dépasserait-il point ? Qu’il y prenne garde : son système est, il faut bien le dire, impopulaire ; car les nations sont des enfants malades que l’on ne guérit qu’à leur corps défendant, aussi doit-on ménager les remèdes. Le clinquant du costume ou du langage séduit plutôt les masses que la simplicité puritaine. D’ailleurs, des ressorts trop tendus finissent par s’user, s’ils ne se rompent brusquement. Tant de condamnations qui frappent, sans relâche, les hommes de la presse, aigrissent les esprits, et rendent de jour en jour la conciliation plus difficile. Certaines positions veulent être tournées et non abordées de front. Maintenant que le calme, que la paix ont été obtenus, ne serait-il donc point possible que l’on entrât dans une voie moins rude, plus douce… Et puis, les questions pratiques, les questions d’intérêt matériel si déplorablement négligées dans ces derniers temps, ne réclament-elles point une attention sérieuse ? Après avoir tant discuté, tant épilogué, tant retourné sous toutes ses faces la métaphysique du pouvoir, ne devrait-on pas en rechercher enfin les applications ? …

Mais, objectera-t-on, le cabinet pourrait-il aujourd’hui s’occuper efficacement de telles questions, puisqu’il n’est pas assuré d’exister encore demain. — Voilà une objection qui sans cesse est reproduite depuis onze années, et toujours, hélas ! avec raison. Cependant nous croyons qu’au temps présent elle n’est point insoluble, et qu’au sein même de la Chambre actuelle, le cabinet du 29 octobre pourrait se consolider d’une manière durable.

On parle toutefois de diverses combinaisons ministérielles, les unes absolues, les autres simplement modificatrices.

Au nombre des premières on a rangé un cabinet Thiers-Molé, c’est-à-dire, Molé-Thiers. — Car, assure-t on, l’ex-président du conseil du 1er mars accepterait, pour revenir aux affaires, le patronage de l’ex-président du 15 avril, s’effaçant derrière lui, et se contentant du modeste portefeuille des travaux publics. La prétention, certes, n’est point ambitieuse, mais la combinaison renferme-t-elle quelques éléments de vitalité ? Il est permis d’en douter. Pourquoi ne pas plutôt, si l’on fait ainsi bon marché des vieilles rancunes de la coalition, essayer d’un rapprochement entre M. Guizot et M. Molé ? Il y a, entre les principes de ces deux hommes, plus de similitude qu’entre ceux de M. Thiers et de M. Molé. D’ailleurs, des simples rivalités personnelles ne devraient-elles point céder devant des intérêts généraux ?

Une autre combinaison, à notre avis préférable à celle-là, serait celle qui donnerait accès dans le cabinet à MM. Dufaure et Passy, par l’élimination de MM. Teste et Humann, qui, par eux-mêmes, ne procurent aucune force vitale au corps ministériel. Outre que MM. Dufaure et Passy sont des hommes d’une valeur positive, leur participation au pouvoir serait considérée comme une garantie par une portion notable du centre gauche. En ralliant autour d’eux leurs amis, ils donneraient au cabinet un nouvel élément de majorité.

Ainsi modifié, celui-ci se trouverait peut-être enfin viable, et n’aurait plus de si nombreux soucis à donner aux éventualités de l’avenir. Médecin zélé et recueilli, il pourrait s’occuper avec fruit des améliorations que réclame, au moral comme au physique, l’état souffreteux de la société actuelle… Le discours du trône s’est montré explicite sur la question des chemins de fer. Cela est un bon signe. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, la France s’est, hélas ! dans ces derniers temps, bien laissé devancer par les autres nations. Heureusement que quand elle veut fermement, elle marche vite. Espérons qu’elle voudra enfin….

La France s’ennuie, a dit, on s’en souvient, M. de Lamartine. Nous sommes de l’avis de l’illustre poète, et comme lui encore, nous pensons que, ce n’est point la jeter sur l’Europe qu’il faut, pour la tirer de son spleen, mais, tout simplement, lui faire trouver chez elle la vie agréable, en la lui rendant plus commode, plus facile. Qui se trouve assis à l’aise à son foyer, ne songe guère d’ailleurs à aller troubler le ménage de ses voisins. Le progrès matériel réglé par le progrès moral, voilà le but que nous devons nous assigner et poursuivre sans relâche, — et certes la bonne voie une fois prise, si nous savons y persévérer avec la même ardeur que nous avons mise parfois à parcourir des routes fausses, nul doute que, les premiers, nous n’atteignions aux hautes destinées que l’avenir réserve aux nations.

G. de Molinari

Fondateur du premier journal de science économique, les Éphémérides du Citoyen, Nicolas Baudeau fut aussi l’un des plus efficaces vulgarisateur des principes économiques au dix-huitième siècle. Personnage méconnu, trop souvent négligé dans les ouvrages d’histoire de la pensée économique, il méritait bien qu’on lui consacre une courte notice.

Parmi la pléiade des économistes physiocrates, l’abbé Nicolas Baudeau a peu attiré l’attention. Il n’était certainement pas un théoricien majeur, ni surtout pas un fondateur : son rôle fut celui d’un entremetteur, d’un pédagogue, d’un propagandiste ou d’un vulgarisateur d’idées. Cela mérite-t-il l’oubli ?

L’abbé Baudeau n’est pas mentionné par Mark Blaug dans La pensée économique : origine et développement (Paris, Economica, 1985). Quant à Joseph Schumpeter, il ne l’évoque que pour traiter la Première introduction à la philosophie économique de Baudeau de « médiocre ». (Histoire de l’analyse économique, I, p.317) Fondateur et directeur du journal des physiocrates, les Éphémérides du Citoyen, auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation de la doctrine de l’école de Quesnay, l’abbé Baudeau semble pourtant mériter qu’on s’attarde quelque peu sur lui et sur ses oeuvres. C’est ce que nous ferons ici, à travers une notice biographique explicitant son rôle dans les débats économiques de son siècle.

Le parcours de Nicolas Baudeau, il faut le dire, est original. Prêtre dès l’âge de 23 ans, il se lia plus tard avec le Bertin, le Contrôleur général des Finances de l’époque, puis s’inséra dans le monde littéraire en qualité de journaliste. Fondateur en 1765 d’un périodique, les Éphémérides du Citoyen, il devint en peu de temps un membre incontournable de la toute récente école physiocratique. Nicolas Baudeau est né à Amboise le 24 avril 1730. On consacra sa jeunesse à la préparation à l’entrée dans les ordres, et en octobre 1750, alors âgé de 20 ans, le jeune Baudeau prit l’habit de religieux de choeur, à Chancelade, avant de devenir prêtre trois ans plus tard.

Durant les premières années de la décennie 1750, tandis que les questions économiques devenaient peu à peu au centre de vifs débats, Baudeau continuait à s’y désintéresser, et menait alors des recherches historiques et archéologiques sur le Périguor. Ces recherches, d’ailleurs, aboutirent à la composition d’un ouvrage, et Baudeau se mit alors en route pour Paris dans le but de trouver un éditeur. En 1760, tout juste arrivé à Paris, il se lia d’amitié avec Bertin, alors Contrôleur général, sans doute de par leur intérêt commun pour le Périguor. Celui-ci sollicita dès lors de Baudeau, qu’il admirait beaucoup, ses vues sur certaines questions économiques à l’ordre du jour. Baudeau composa alors trois mémoires, et les fit parvenir à Bertin. Ils furent publiés plus tard, en 1764, sous le titre : Idées d’un citoyen sur le commerce d’Orient et sur la compagnie des Indes.

Après avoir goutté aux réflexions économiques, et après avoir forgé dans son esprit les bribes d’une première conception économique de la société, Baudeau, semble-t-il, y prit goût. Peut-être encouragé par Bertin, il monta alors un journal économique, intitulé les Éphémérides du Citoyen, ou chronique de l’esprit national, dont le premier numéro parut le 4 novembre 1765. Les idées économiques contenues dans ce nouveau périodique étaient loin d’être en accord avec les doctrines physiocratiques, défendues depuis quelques années par Quesnay, Mirabeau, et quelques disciples. Il s’agissait plutôt de la défense d’un « mercantilisme modéré », selon les termes de Georges Dulac dans le Dictionnaire des Journaux. [1]

La conversion de Baudeau à la Physiocratie intervint en 1766, et eut lieu grâce aux talents d’un des disciples méconnus de Quesnay : Guillaume-François Le Trosne. En 1766, Le Trosne était devenu un véritable disciple du maître François Quesnay, dont il vantait « la profondeur et la sublimité du génie ». (lettre de Le Trosne à la société économique de Berne, 13 aout 1766) Son engagement en faveur des théories économiques de l’école de Quesnay, qu’il avait fait siennes dès cette époque, allait produire des fruits inespérés. Ses origines, son nom, et son talent d’auteur, constituaient déjà un capital à très forte valeur. Avec raison, Weulersse écrivit sur Le Trosne : « Fils d’un conseiller du roi au baillage d’Orléans, élève de Pothier, installé depuis onze ans dans l’office d’avocat du roi à la même cour, magistrature qu’il devait exercer d’une manière brillante pendant 22 années, il apportait à l’École le précieux appoint d’un nom et d’une situation honorables, d’un talent juridique et philosophique vigoureux, même d’une plume sobrement élégante. » (Le mouvement physiocratique en France, I, p.100) Et pourtant, non content d’apporter sa réputation et son talent, Le Trosne usa aussi de sa force persuasive pour faire entrer dans les rangs de l’école physiocratiques de nouveaux disciples. Le premier résultat de cet effort fut la conversion de Nicolas Baudeau. L’abbé

Baudeau dirigeait déjà les Éphémérides, et y faisait paraître des articles légèrement mercantilistes : suffisamment pour agacer un économiste comme Le Trosne, mais pas assez pour rendre une conversion impossible. Le Trosne songea donc à répondre. « L’auteur a beaucoup d’esprit, racontera-t-il, une facilité surprenante, un zèle incroyable pour le bien ; mais ses principes n’étaient pas toujours exacts. J’ai pris la liberté de le mettre en garde contre ses principes et de l’engager à les approfondir. » (Lettre de Le Trosne à la société économique de Berne, 7 janvier 1767) En mars 1766, il envoya donc lettre à l’abbé Baudeau, l’invitant à réviser son jugement sur un certains nombre de points de doctrine. Ce dernier prépara neuf lettres de réfutation, et envoya la première à Le Trosne qui, une fois l’ayant reçue, la fit paraître dans le Journal de l’Agriculture, du commerce et des finances, accompagnée d’une demi-page d’observations critiques. Ce fut, semble-t-il, ce qui provoqua l’adhésion de Baudeau au système de Quesnay. Dupont de Nemours, racontant l’épisode, écrira de manière quelque peu emphatique : « Le Trosne eut le bonheur de bien saisir le point de la question : l’âme honnête et le génie perçant de M. l’abbé Baudeau en furent frappés ; il renonça à ses huit autres lettres ; il vint trouver son confrère. Tous les deux s’expliquèrent, s’entendirent, s’embrassèrent, se promirent d’être toujours compagnons d’armes, frères et émules. » (« Notice abrégée… », Éphémérides, 1769, vol.5, p.31)

Quelle que soit la véracité de l’interprétation de Dupont de Nemours, et elle semble bien douteuse, Nicolas Baudeau se rangea donc à la doctrine physiocratique, et fit passer son journal dans leur camp. Celui-ci changea alors de titre, et devint les Éphémérides du Citoyen, ou bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques, un titre nettement plus ambitieux que le précédent.

Cette année 1767 est ainsi glorieuse pour les Physiocrates. C’est d’ailleurs Baudeau, au mois d’avril, qui utilise le premier ce terme de « physiocrate », dans l’un des articles de sa revue. Il se répandit très vite, et fut utilisé pour intituler le recueil de textes Physiocratie.

En 1767 toujours, Baudeau publia sa Première introduction à la philosophie économique, qui se voulait une présentation synthétique de la doctrine physiocratique, et qui est effectivement la meilleure introduction à la pensée de cette école qui ait été faite. Dès 1768, pourtant, Baudeau abandonna le navire, et s’il publia de nombreuses oeuvres cette année là, c’est parce qu’il était sur le départ, et souhaitait s’en dessaisir. Ainsi publiait-il à la hâte, « comme s’il vidait ses tiroirs avant de partir. » (Alain Clément, Baudeau, p.29)

On a de lui, pour cette année là : Lettres d’un citoyen à un magistrat sur les vingtièmes et autres impôts ; Avis au peuple sur son premier besoin ou petits traités économiques par l’auteur des Éphémérides ; Précis de l’ordre légal ; et Résultats de la liberté et de l’immunité du commerce des grains.

En avril 1768, Baudeau quitta Paris pour la Pologne, et y devint prêtre. Il laissa les Éphémérides à Dupont de Nemours. Quand il revint en France l’année suivante, la scène économique était toute chamboulée, après notamment la publication des Dialogues de Galiani. Baudeau, qui ne perdit jamais son intérêt pour la science économique — et surtout pour la question du commerce des grains, comme l’atteste sa lettre du 16 février 1769 à Mirabeau — entendit lui répondre. Turgot, son ami, regarda cela d’un mauvais oeil. « Il répondra trop en économiste » assura-til en référence à Baudeau.

Baudeau ferraillera néanmoins avec Galiani, peut-être par amour pour le débat d’idées. L’année précédente, déjà, il s’était expliqué avec l’économiste nantais Graslin, qui avait critiqué la conception physiocratique de la richesse. Cette controverse avait abouti à la publication d’un Recueil de lettres, une « correspondance critique » qui était le premier exemple du genre. Selon l’avis de Joseph Schumpeter, la correspondance entre Graslin et Baudeau est même « d’un intérêt considérable pour l’histoire de l’analyse économique. » (Histoire de l’analyse économique, I, p.250) En 1776, il s’opposera à Condillac sur la même question de la productivité de tous les secteurs économiques, que Baudeau, en bon physiocrate, ne pouvait admettre.

Si maintenant nous devons mentionner quelques unes des raisons pour lesquelles nous pouvons considérer que Baudeau était en avance sur son temps, il faut évoquer le rôle fondamental qu’il entendait faire jouer à l’opinion publique. Tandis que son maître, Quesnay, et tous les économistes avant lui, souhaitaient surtout influencer les puissants, Baudeau préféra créer un journal, populariser les principes économiques dans des publications accessibles, et en appeler aux réflexions des citoyens. Cette idée de citoyenneté, d’ailleurs, est omniprésente chez Baudeau. On la retrouve dans ses Éphémérides du Citoyen, mais aussi dans plusieurs de ses brochures, à des dates variables de sa vie : Idées d’un citoyen sur l’administration des finances du Roi (1760), Idées d’un citoyen sur les besoins, les droits et les devoirs des vrais pauvres (1765), et, quelques années avant sa mort, Idées d’un citoyen presque sexagénaire sur l’état actuel du royaume.

Baudeau a également écrit de belles choses sur l’entrepreneur. En cela, il s’est écarté de la logique stricte de Quesnay, selon laquelle le fermier est la clé du système économique. Selon Baudeau, la clé est l’entrepreneur, ce qui anticipe les développements ultérieurs des économistes comme Jean-Baptiste Say. L’abbé Baudeau aura surtout permis à la doctrine de Quesnay de pénétrer le monde savant, et à son héritage d’être transmis et mis en valeur. Peut-être aura-t-il aussi guidé ses contemporains sur la bonne voie, lui qui disait : « J’ai travaillé dix ans sous ses yeux, et deux lustres encore, après sa mort, à détromper les autres. »

Benoît Malbranque

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[1] Georges Dulac, « Éphémérides du Citoyen », in Jean Sgard, Dictionnaire des Journaux (1600-1789), t.I, Paris, 1991, p.353

Institution centrale dans le débat des idées économiques au XIXe siècle, la Société d’économie politique comptait comme membres toute la fine fleur de l’école libérale française, dont elle permettait le renouvellement et à qui elle offrait des opportunités de discussions engagées. Dans la séance du 10 décembre 1850, la question du travail le dimanche fut portée à l’ordre du jour. Horace Say y fait valoir que, si la pratique d’un repos d’un jour par semaine est recommandable aux points de vue de la morale, de l’hygiène et même de la production, l’intervention de l’État pour interdire tout travail le dimanche serait une violation de la liberté religieuse, de la liberté de travailler, et n’aboutirait finalement à aucun résultat désirable. Louis Leclerc et Joseph Garnier parlent dans le même sens. Cette position libérale est toutefois critiquée par le député Morin et le membre de la Chambre de commerce de Paris, M. Rodet, qui font valoir l’importance d’imposer un progrès dont ils souffriraient d’attendre trop longtemps la réalisation. B.M.

DU TRAVAIL DOMINICAL

Séance du 10 décembre 1850.

Dans cette séance, présidée par M. Ch. Dunoyer, membre de l’Institut, la Société d’économie politique s’est occupée de la question de la défense du travail du dimanche, soulevée par le rapport de M. de Montalembert, lequel a produit un certain émoi dans le pays. Inutile de dire que c’est surtout au point de vue économique que ce sujet a fait l’objet de la conversation de la réunion.

RODET, membre de la Chambre de commerce de Paris, est partisan déterminé du repos du dimanche. Il trouve essentiellement morales et philanthropiques toutes les mesures capables de procurer un jour de repos et d’indépendance aux ouvriers et à la classe si nombreuse des employés du commerce et de l’industrie. M. Rodet ne reculerait pas devant des mesures prohibitives, la défense de l’étalage, par exemple, et même devant une certaine pénalité pour faire exécuter ces mesures. Selon lui, l’État doit venir au secours des classes de la population qu’un trop long travail accable afin qu’elles puissent s’améliorer.

Horace SAY, membre du conseil d’État, trouve aussi que le repos d’un jour par semaine est essentiellement désirable, tant pour la satisfaction des besoins religieux que pour l’entretien des forces du corps et de celles de l’esprit ; mais il pense également que l’on n’obtiendra ce résultat que par le progrès des mœurs. Il ne croit pas qu’il soit possible de forcer au repos, et surtout de fixer un jour dans la semaine de préférence à tous les autres.

En France, outre que tous les cultes sont permis, il s’est établi dans l’industrie des usages qui ont complètement déplacé les anciennes habitudes. Ainsi, certains ouvriers travaillent la journée du dimanche pour achever les commandes qui leur sont faites, et ne peuvent se reposer que le lundi ou un autre jour de la semaine. Que l’État ne fasse pas travailler le dimanche, rien de mieux, mais qu’il n’aille pas plus loin, et qu’il laisse agir la religion, le bon sens et les conseils de l’hygiène. En dernière analyse, le travail moralise, et il y a longtemps qu’on a dit : « Qui travaille prie. »

Say déclare que le dimanche est pour lui le jour où il travaille réellement le plus, parce qu’il est le seul jour où il puisse avoir toute sa liberté. Il ajoute qu’il ne croit pas mal faire en agissant ainsi.

Louis LECLERC voudrait le repos du dimanche surtout au point de vue religieux, qu’il trouve d’accord avec les conseils de la morale, de l’hygiène et de l’économie politique. Mais lui aussi pense que c’est là une affaire de conscience et d’intelligence, dans laquelle l’État n’a pas qualité pour intervenir. Tout ce que l’État peut faire et doit faire, selon lui, c’est d’interdire que les travaux du gouvernement se fassent le dimanche.

Ternaux-Compans, ancien député, assistant pour la première fois à la réunion, s’attache à montrer les difficultés d’application d’une loi prohibitive du travail pendant le dimanche. Si le gros des affaires est suspendu à Paris le dimanche, c’est surtout ce jour-là qu’elles se nouent, se poursuivent et se concluent dans les quatre-vingt-six départements. Allez-vous en dans la haute Normandie, par exemple ; vous n’y trouvez pas de villages proprement dits, mais quelques boutiques groupés autour de l’église, avec l’habitation du curé, celle du notaire, de deux ou trois autres fonctionnaires. Tous les dimanches, les cultivateurs arrivent des environs, assistent d’abord à la messe, et ne sont pas plutôt sortis de l’office qu’ils se mettent à commencer leurs achats, à poursuivre leurs affaires, soit avec l’officier ministériel, soit avec leurs autres relations. Si on prohibait le travail du dimanche, il est très douteux que la religion et la morale s’en trouvassent mieux. Quant aux affaires, elles seraient très positivement entravées.

Dans les Pyrénées, que M. Ternaux-Compans connaît aussi particulièrement, c’est encore le dimanche que se font toutes les transactions, entre habitants accourus de 8, 10, 12 lieues et même 30 lieues à la ronde.

À Paris même, l’employé n’a que le dimanche pour faire ses emplettes et ses autres affaires ; si les magasins étaient complètement fermés ce jour-là, il serait fort gêné dans ses mouvements, et les marchands, d’autre part, seraient, en partie, privés de ce débouché.

Ternaux-Compans signale encore, avec beaucoup de verve et d’esprit, d’autres inconvénients de la prohibition à laquelle tend le rapport de M. de Montalembert, et notamment la difficulté d’arrêter les distractions et les plaisirs du dimanche, lesquels engendrent l’occupation et l’industrie d’une population nombreuse, le plaisir de l’un étant naturellement et nécessairement le travail et le profit de l’autre.

Joseph Garnier rappelle les conclusions de la commission dont M. de Montalembert a été le rapporteur, et montre qu’il n’y est pas question d’interdire le travail du dimanche, mais simplement de faire décider par la loi que le travail de l’État serait suspendu ce jour-là, et aussi que, dans les communes de 3 000 âmes et au-dessous, l’autorité municipale pourrait faire fermer les cabarets et autres lieux publics pendant la durée des offices. L’utilité du dimanche, au point de vue économique, ne fait pas plus de difficulté qu’au point de vue hygiénique, moral et religieux ; l’intervention de l’État lui semble suffisamment combattue ; enfin, la convenance pour l’État à ne pas laisser exécuter les travaux qui le concernent le dimanche, n’est pas contestée. Le point délicat gît donc uniquement dans le renouvellement de l’autorisation à donner aux maires de faire fermer, par mesure d’ordre, certains établissements pendant l’office.

Morin, représentant du peuple, n’accepte pas la question ainsi circonscrite ; il ne croit pas que les mœurs soient suffisantes pour généraliser un jour la pratique du dimanche, car il suffira toujours d’un seul marchand, par exemple, qui ne voudra pas fermer sa boutique, pour obliger les autres à laisser leurs magasins ouverts. Selon M. Morin, la loi doit intervenir pour fixer une règle commune et obligatoire.

L’honorable représentant ne pense pas qu’une pareille loi nuise à la production ; car il est démontré que des ouvriers, dans de bonnes conditions hygiéniques, produisent plus vite et davantage que ceux qui sont exténués de fatigue. Aucune objection ne peut être tirée non plus du commerce étranger et de la concurrence qu’il pourrait faire à la France, car en Angleterre, aux Etats-Unis, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Suisse, le dimanche est fidèlement observé.

Sainte-Beuve, membre de l’Assemblée législative, pense qu’il ne faut pas voir la question soulevée par M. de Montalembert, dans le projet de loi de la Commission qui est bien restreint, comme l’a dit M. Joseph Garnier, mais bien dans l’esprit du rapport qui est un véritable manifeste, dont la tendance va beaucoup plus loin, et jusqu’à la prohibition absolue de tout travail, de toute occupation le dimanche.

Bien que ce rapport semble manquer de cette hardiesse qui est habituelle à son auteur, il sous-entend, en principe, la religion d’État, c’est-à-dire la suppression de la liberté des cultes ; il conduit logiquement à des dispositions tout à fait analogues à celles de la loi de 1814. Mais c’est en vain que M. de Montalembert aura fait son manifeste, assez mal accueilli d’ailleurs par l’Assemblée ; la liberté de penser et la liberté des cultes n’ont rien à craindre. La loi de 1814 n’est pas abrogée, puisque la Cour de cassation en a plus d’une fois rappelé l’existence, mais elle est tombée en désuétude. Or, cette loi donne précisément aux municipalités le droit de faire fermer les établissements publics pendant les offices. Comment une nouvelle loi, plus timide, pourrait-elle produire ce qu’on n’a pas obtenu avec une loi plus énergique ?

L’honorable membre ne croit pas à l’avenir de la proposition de M. Olivier, soutenue par M. de Montalembert ; il espère bien que la liberté du travail sera à l’abri de toute atteinte, comme la liberté de conscience.

Après M. Sainte-Beuve, la question a paru épuisée, et la séance a été levée. Le sentiment bien prononcé de la grande majorité des membres présents a été, que si le repos d’un jour par semaine est essentiellement désirable dans l’intérêt des travailleurs et de la production, et que si l’économie politique, s’inspirant de l’hygiène, est en parfait accord avec la morale et la loi religieuse, c’est du progrès des lumières et des efforts de la religion et de l’action des mœurs qu’il faut attendre la pratique de ce repos. Quant à la loi, si elle intervenait de nouveau, elle produirait, comme celle de 1814, des effets diamétralement opposés à ceux qu’on veut obtenir.

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Sur le même sujet, lire :

Charles Coquelin, article Dimanche du Dictionnaire de l’économie politique : http://www.institutcoppet.org/2011/07/31/dimanche-par-charles-coquelin-1852

Benoît Malbranque, La question du travail le dimanche dans la pensée économique française, sur le site des éditions de l’Institut Coppet : http://editions.institutcoppet.org/la-question-du-travail-le-dimanche-dans-la-pensee-economique-francaise/

Auteur quelque peu oublié, situé au confluent des traditions anglaises et françaises en économie politique, Richard Cantillon (1680-1734) est souvent mentionné élogieusement par les économistes autrichiens, qui trouvent dans son analyse de la monnaie, dans sa méthodologie et dans son concept d’entrepreneur des analyses préfigurant celles des maîtres de l’école autrichienne comme Mises ou Rothbard. Ce dernier concept, celui d’entrepreneur, est digne en particulier de retenir l’attention. À une époque où le mot n’est presque pas employé dans la littérature économique, et où l’entrepreneur n’a pas dans l’économie un rôle aussi prépondérant que de nos jours, Cantillon en fait l’acteur central du développement économique. B. M.

La notion d’entrepreneur chez Richard Cantillon

par Benoît Malbranque

Laissons Faire, n°18, mars 2015

Cantillon, bien que bercé par les idées d’un ordre naturel, idées déjà présentes chez Boisguilbert, et qui trouveraient dans l’idée de laissez faire, puis de main invisible, leur expression la plus caractéristique et la plus aboutie, avait trop connu la réalité des affaires et le monde économique pour imaginer qu’il pouvait se conduire tout seul. Il vit dans l’entrepreneur, bien que défini peu précisément, l’acteur principal et comme central de l’activité économique. Au lieu d’expliquer par une énigmatique « main invisible » la conduite des affaires économiques d’une nation, mais sans réclamer non plus la main, toujours très visible, de l’État, il eut recourt à la notion d’entrepreneur. Comme l’écrit Murphy, synthétisant la pensée de Cantillon, « l’entrepreneur est la main tout à fait visible qui permet au marché de fonctionner. »

Cantillon a été très largement crédité de l’invention du terme « entrepreneur » et de la reconnaissance, le premier, du rôle de l’entrepreneur dans une économie de marché, mais cette contribution a été souvent mal évaluée. Pour déterminer avec justesse le mérite de Cantillon dans ce domaine, il faut considérer, 1° l’utilisation même du mot entrepreneur ; 2° la théorie économique liée à la fonction d’entrepreneur dans une économie de marché. Nous étudierons ces deux questions l’une après l’autre.

1. D’OÙ VIENT LE MOT ENTREPRENEUR ?

Contrairement à ce que certains historiens de la pensée économique, au jugement trop hâtif et à l’attention trop négligée, le terme « entrepreneur » n’était absolument pas nouveau à l’époque de Richard Cantillon. Son utilisation dans un contexte économique, proche de celui qu’il a de nos jours, était déjà attestée au XVIIème siècle. On le retrouve par exemple dans le Parfait Négociant de Savary, datant de 1675, ouvrage dont son cousin possédait une copie dans sa large bibliothèque parisienne.

Si nous souhaitons prouver, donc, que Cantillon n’est pas à l’origine du mot, et qu’il n’a fait que l’emprunter chez Savary, nous avons pour cela toutes les preuves concordantes, et il faut en effet aboutir à cette conclusion que Cantillon n’a pas inventé le mot entrepreneur.

Cependant, en tant qu’historien de la pensée économique, ce sont des préoccupations plus hautes, si l’on peut dire, qui nous intéresse. Il faut distinguer ce que les linguistes appellent le signifiant et le signifié, et étudier si Cantillon, sans avoir inventé le mot, a inventé le concept, la théorie de l’entrepreneur. S’il avait copié un terme, mais analysé pour la première fois la fonction véritable d’un entrepreneur dans une économie de marché, Cantillon mériterait bien davantage de commentaires élogieux que si le contraire était vrai.

2. L’ENTREPRENEUR CHEZ CANTILLON

L’idée ici est d’étudier si on peut attribuer à Cantillon un rôle de fondateur ou s’il est le sujet de ce qu’il conviendrait d’appeler le syndrome Montchrétien. Montchrétien est le nom de cet économiste qui, en 1615, publia un ouvrage assez médiocre de toute évidence, mais avec un titre qui devait connaître un grand succès : Traité d’économie politique. C’était la première fois, en France comme dans le monde, qu’un auteur intitulait ainsi un livre. Cependant c’était un titre choisi à la dernière minute et presque par hasard : à l’intérieur du livre, l’heureuse expression « économie politique » ne se retrouvait pas une seule fois, et à considérer les principes défendus par l’auteur, on pouvait dire avec raison que jamais l’inventeur du nom d’une science fut à ce point ignorant de ses principes vérités.

Chez Cantillon, doit-on commencer par noter, le qualificatif d’entrepreneur recouvre une réalité qui peut nous apparaître assez floue de prime abord : il est chez lui aussi bien celui qui apporte les fonds pour mettre en œuvre un projet industriel ou commercial, que celui qui dirige ce projet de manière concrète. Peu importe donc pour Cantillon si l’entrepreneur apporte ou non les fonds ; c’est celui qui prend le risque, ayant mis les fonds ou non. De sorte qu’il confond le rôle de « capitaliste » et celui « d’entrepreneur ».

Ce qui caractérise l’entrepreneur, c’est qu’il est un preneur de risque, c’est qui agit dans l’incertitude. D’ailleurs, le mot incertain, incertitude, revient beaucoup dans les pages de l’Essai consacrées à l’entrepreneur.

Cette notion de risque est si décisive pour Cantillon qu’il décide d’interpréter toute la société à l’aune de cette idée, et de définir ainsi deux classes : d’un côté ceux qui prennent des risques ; de l’autre, ceux qui n’en prennent pas :

« Tous les habitants d’un État peuvent se diviser en deux classes, savoir en entrepreneurs, et en gens à gages ; les entrepreneurs sont comme à gages incertains, et tous les autres à gages certains pour le temps qu’ils en jouissent, bien que leurs fonctions et leur rang soient très disproportionnés. Le général qui a une paie, le courtisan qui a une pension, et le domestique qui a des gages, tombent sous cette dernière espèce. Tous les autres sont entrepreneurs, soit qu’ils s’établissent avec un fond pour conduire leur entreprise, soit qu’ils soient entrepreneurs de leur propre travail sans aucuns fonds, et ils peuvent être considérés comme vivant à l’incertain ; les gueux même et les voleurs sont des entrepreneurs de cette classe. »

Cette classification en fonction de la notion de risque est aux antipodes de la structure rigide de Marx, qui postule que certains hommes sont privés de toute faculté, de tout capital, quand notre corps, pourtant, est pour chaque homme un capital[1]. Elle est différente, mais pas antinomique de la conception physiocratique des classes productive et stérile, ni de l’idée des industrialistes du XIXème siècle, qui distinguaient les agents producteurs des parasites qui vivent du travail d’autrui, dont les gouvernements.

Ainsi, le fermier, qui représente la classe productive chez les Physiocrates, se range chez Cantillon dans la classe des entrepreneurs, car il prend un risque :

« Le fermier est un entrepreneur qui promet de payer au propriétaire, pour sa ferme ou terre, une somme fixe d’argent (qu’on suppose ordinairement égale en valeur au tiers du produit de la terre), sans avoir de certitude de l’avantage qu’il tirera de cette entreprise »

L’origine de cette incertitude, Cantillon la voit dans la confrontation perpétuelle de l’offre et de la demande, dont il a dit plus haut qu’elle permettait d’établir les prix. Or, tandis que les prix varient, les profits, reconnus comme la différence entre le prix de vente et le coût de revient, varie également. Ainsi, ne pouvant prévoir la demande de manière parfaite, chaque entrepreneur est dans une position délicate, car incertaine. Et cela vaut pour tout entrepreneur, quel que soit son domaine d’activité.

« Ces entrepreneurs ne peuvent jamais savoir la quantité de la consommation dans leur ville, ni même combien de temps leurs chalands achèteront d’eux, vu que leurs rivaux tacheront par toutes sortes de voies de s’en attirer les pratiques : tout cela cause tant d’incertitude parmi tous ces entrepreneurs, qu’on en voit qui font journellement banqueroute. »

« Le manufacturier qui a acheté la laine du marchand ou du fermier en droiture, ne peut pas savoir le profit qu’il tirera de son entreprise, en vendant ses draps et étoffes au marchand drapier. Si celui-ci n’a pas un débit raisonnable, il ne se chargera pas des draps et étoffes du manufacturier, encore moins si ces étoffes cessent d’être à la mode.

« Le drapier est un entrepreneur qui achète des draps et des étoffes du manufacturier à un prix certain, pour les revendre à un prix incertain, parce qu’il ne peut pas prévoir la quantité de la consommation ; il est vrai qu’il peut fixer un prix et s’obstiner à ne pas vendre à moins qu’il ne l’obtienne, mais si ses pratiques le quittent pour acheter à meilleur marché de quelque autre, il se consumera en frais en attendant de vendre au prix qu’il se propose, et cela le ruinera autant ou plus que s’il vendait sans profit. »

Quelles considérations pouvons-nous tirer de ces aperçus sur l’entrepreneur ? C’est d’abord que, chez Cantillon, est entrepreneur tout individu qui, dans son activité productive, fait face à une incertitude, à un risque. La question de savoir si, en tant que gérant de son affaire, il utilise son propre capital ou un capital emprunté, est de seconde importance. Dans un cas comme dans l’autre, le gérant serait en situation d’incertitude quant à ses revenus, pouvons faire faillite à tout retournement de marché.

La notion d’entrepreneur chez Cantillon apparaît ainsi plus précise, et tout à la fois plus juste, que celles trouvées chez Turgot ou chez Jean-Baptiste Say, pourtant ses successeurs. Turgot, en effet, ne qualifie d’entrepreneur que l’homme industrieux ne disposant pas de capitaux pour lancer son affaire, et en obtenant de quelqu’un d’autre. Jean-Baptiste Say, quant à lui, a eu davantage tendance à considérer l’entrepreneur comme un planificateur, non comme un preneur de risque ou comme, pourrait-on dire, un aventurier. Ni l’un ni l’autre n’ont saisi, comme Cantillon a pu le faire, ce qui fait l’essence même de l’entrepreneuriat.

Par ces idées sur l’entrepreneur, Cantillon a initié une tendance, qui s’épanouira avec Turgot, et plus encore avec Say, pour enfin reconnaître à l’entrepreneur une place à part dans l’économie, contrairement aux affirmations de l’école anglaise. C’est un des domaines dans lesquels, indéniablement, Cantillon fait bel et bien partie de la tradition française en économie politique. Les économistes anglais, en effet, ont longtemps négligé la notion d’entrepreneur, conservant le seul terme « capitaliste », imparfait et même faux, qui sera repris par les marxistes. Le capitaliste, en effet, est celui qui fournit le capital pour créer une entreprise ; souvent il ne dirige pas les affaires, et ne rend pas le genre de service ou de prestation de travail qui est typique de l’entrepreneur. Ce manquement de l’école anglaise sera, au XIXème siècle, le sujet de vives réprimandes de la part du plus grand économiste français du siècle, Jean-Baptiste Say :

« Les Anglais n’ont point de mot pour rendre celui d’entrepreneur d’industrie ; ce qui les a peut-être empêchés de distinguer dans les opérations industrielles, le service que rend le capital, du service que rend, par sa capacité et son talent, celui qui emploie le capital ; d’où résulte de l’obscurité dans les démonstrations où ils cherchent à remonter à la source des profits. » (JB Say, Traité, Calmann Lévy, Paris, 1972, pp.74-75)

Les idées de Cantillon relativement à l’entreprenariat sont cependant loin d’être parfaites, et il est de nombreuses questions importantes qu’il ne traite que superficiellement ou omet entièrement de considérer. Il n’évoque par exemple pas le capital comme un problème économique à résoudre, peut-être parce qu’il ne voyait pas le capital comme un bien rare. On dirait qu’il croit qu’il y aura toujours assez de capital pour financer les activités entrepreneuriales. Pour sa défense, il faut admettre que, à l’époque, cela était proche de la réalité, non que le capital était considérable (il s’était massivement accumulé depuis peu, néanmoins), mais les activités entrepreneuriales étaient peu nombreuses et peu consommatrices de capitaux.

Cantillon nous fournit également peu d’informations sur les opérations de l’entrepreneur : il ne prétend pas le guider ni le sermonner de maximes permettant d’augmenter au maximum la production. Il le laisse, pour ainsi dire, livré à lui-même. Même sur la question de la fixation du niveau des salaires, fixation qui est, dans chaque entreprise, le fait de l’entrepreneur, et duquel dépend bien souvent le succès ou l’échec de l’entreprise, même sur cette question donc, Cantillon reste vague. À peine indique-t-il que le salaire doit se régler sur « la coutume du lieu », c’est-à-dire être en rapport avec le niveau de vie général de la société.

Néanmoins, ces manquements ou ces lacunes considérés, nous ne pouvons conclure autrement ce court chapitre qu’en considérant que Cantillon a été l’un des économistes les plus clairvoyants de son siècle en observant la fonction qui, dans une économie de marché, était la plus décisive et pourtant la plus discrète, celle de l’entrepreneur.

Pour quiconque distingue les diverses fonctions distinctes dans l’économie, celles de capitaliste, de propriétaire, d’entrepreneur et de salarié, la fonction essentielle et irremplaçable, du moins dans une économie de marché libre, est remplie par l’entrepreneur. C’est ce que notait Jean-Baptiste Say, suivant les pas de Cantillon, qui écrivait déjà de manière parfaitement claire :

« L’entrepreneur d’industrie est l’agent principal de la production. Les autres opérations de l’industriel sont bien indispensables pour la création des produits ; mais c’est l’entrepreneur qui les met en œuvre, qui leur donne une impulsion utile, qui en tire des valeurs. » [2]

C’est aussi ce que signalait, d’une manière plus polémique mais non moins juste, la philosophe et romancière Ayn Rand, qui fait partie avec Cantillon des héros des libéraux de tendance « autrichienne ».

Enfin, bien que Cantillon ne soit pas l’inventeur du mot entrepreneur, c’est lui qu’on doit tenir pour responsable de la généralisation du terme dans la plupart des langues — dont l’anglais, où entrepreneur a pris la place d’undertaker ; c’est aussi à lui que l’on doit l’utilisation pertinente du concept d’entrepreneur par toute la tradition française en économie politique, de Turgot à Yves Guyot et passant par Jean-Baptiste Say et Jean-Gustave Courcelle-Seneuil.

Benoît Malbranque

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[1] Cf. Michel Leter, Le Capital, t.1,

[2] Cours complet, partie 1, chap. VI

Gustave de Molinari

Sur la scène libérale française, Gustave de Molinari a joué les premiers rôles. Directeur du Journal des économistes de 1881 à 1909, il fut aussi l’auteur d’une centaine de livres et de brochures, dont le très novateur De la production de la sécurité et les brillantes Soirées de la rue Saint-Lazare. Vers 1840, encore jeune homme, il avait quitté sa Belgique natale pour se lancer dans le journalisme à Paris. Longtemps, cette période de formation, si cruciale dans la vie d’un intellectuel, était restée méconnue, imprécise. Dans cet article, Gérard Minart, auteur de la seule biographie de Gustave de Molinari, apporte un éclairage nouveau sur le jeune Molinari. B.M.

Les premiers écrits à Paris d’un jeune journaliste politique nommé Gustave de Molinari

par Gérard Minart

 

Nous sommes au début des années 1840. Plus précisément entre 1840 et 1842, période supposée de l’arrivée de Gustave de Molinari à Paris.

Dix ans après la Révolution de 1830, la Monarchie de Juillet est bourgeoisement installée dans ses meubles. Précisément, c’est en octobre 1840 que Guizot, rappelé de Londres où il était ambassadeur, rentre en France pour remplacer Thiers au gouvernement. Thiers a été contraint à la démission par Louis-Philippe en raison de sa politique extérieure dangereusement belliciste qui a failli entraîner la France dans une guerre avec l’Angleterre à propos de la question d’Orient.

Guizot va rester au pouvoir pendant huit ans.

Il s’opposera avec constance à toute réforme démocratique surtout celle visant à abaisser le cens électoral pour permettre à des couches nouvelles de la société d’accéder au statut d’électeurs. Il répondra à toutes les pressions par sa phrase fameuse : «Enrichissez-vous par l’épargne et le travail pour devenir électeurs. »

La période 1840-1848 sera donc la phase très conservatrice de la Monarchie de Juillet : elle viendra se fracasser sur la Révolution de février.

Si la vie politique est terne, bourgeoise, conservatrice et verrouillée, il n’en va pas de même de l’activité littéraire.

En 1840, l’immense vague romantique qui a pris naissance avec Chateaubriand se trouve à son zénith. Entre 1790 pour le plus âgé et 1811 pour le plus jeune on rencontre, dans l’ordre de leur naissance : Lamartine, Vigny, Balzac, Hugo, Dumas, Musset, Théophile Gautier, pour ne citer que les principaux. C’est le temps des géants. Ils ont remué de fond en comble la poésie, le théâtre, le roman dans le fracas d’une liberté reconquise, l’irruption d’un style nouveau, la puissance tellurique d’une créativité sans limite. Leur zénith va durer trente ans, de 1820 à 1850.

« Voici, écrit Albert Thibaudet, la génération de beaucoup la plus puissante, la plus chargée de vie et d’œuvres […] la plus douée de forces créatrices et de génie […] Elle mériterait qu’on l’appelât la grande génération, comme on dit le grand siècle. »[1]

Le monde des idées libérales est lui aussi et en pleine ébullition.

En 1835 et 1840, Alexis de Tocqueville a publié les deux volumes de sa Démocratie en Amérique. En 1839, il a été élu député de la Manche. Il défend à la Chambre les positions libre-échangistes et anti-esclavagistes.

En économie politique, l’école libérale analyse et approfondit les thèses laissées en héritage par Jean-Baptiste Say, mort en 1832. Son fils Horace, son gendre Charles Comte, l’ami de ce dernier Charles Dunoyer, Adolphe Blanqui, qui a succédé à Say à la chaire d’économie du Conservatoire de arts et métiers diffusent cet héritage dans les différentes institutions où ils siègent.

Mais voici le plus intéressant pour la défense et la promotion du libéralisme économique : c’est l’époque où l’on assiste au démarrage, puis à l’éclosion, puis à la montée en puissance d’une maison d’édition. L’initiative est due à un personnage exceptionnel : Gilbert-Urbain Guillaumin.

Né dans l’Allier en 1801, orphelin à cinq ans, élevé à la dure par un oncle marchand de bois, Guillaumin arrive à Paris à 18 ans. Passionné par les livres, il réussit, après avoir exercé plusieurs métiers, à devenir garçon libraire. Libéral, il se lie avec Béranger, devient carbonaro dans les années 1820, soutient la Révolution de 1830, fait la connaissance d’Adolphe Blanqui et de Joseph Garnier, décide de devenir éditeur et publie une version française du Dictionnaire du commerce de Mac Culloch, qu’il améliore et étoffe en sollicitant le concours des jeunes économistes de l’époque. Ainsi, ces derniers prennent-ils l’habitude de se retrouver dans sa librairie, rue de Richelieu.

Le Dictionnaire du commerce et des marchandises, première grande réalisation du libraire-éditeur Guillaumin, paraît de 1835 à 1839.

Et le 15 décembre 1841, Guillaumin lance le Journal des économistes. Il va durer un siècle.

Au début de ces années 1840, et en raison de cette effervescence intellectuelle, Paris est donc une ville qui brille, qui rayonne, qui attire. Voilà le décor politique et culturel que découvre le jeune Gustave de Molinari, né à Liège, ayant fait de solides études classiques à Verviers, quand il arrive dans la capitale française en provenance de sa Belgique natale.

A quelle date exactement ?

Ici, on rentre dans une relative imprécision.

Son disciple et ami Yves Guyot donne dans l’approximation quand il écrit qu’il vint à Paris « vers 1840 pour y faire du journalisme économique ».[2]

L’expression imprécise « vers 1840 » sera reprise telle, sans examen, par nombre des commentateurs de Molinari.

Pour notre part nous sommes en mesure d’affirmer, documents à l’appui, que les premiers articles importants signés Gustave de Molinari sont datés de 1842, le premier du 31 janvier très exactement.

Et ils ne sont pas économiques mais politiques.

Gustave de Molinari a donc entamé sa carrière parisienne par le journalisme politique – plus exactement parlementaire – et non par le journalisme économique.

Comme seront politiques les quelques biographies qu’il publiera durant l’année 1842 et au début de 1843.

AVEC LAMARTINE, CONTRE GUIZOT

C’est dans une nouvelle revue lancée en 1841 par un homme de presse et historien E. Pascallet, que Molinari va publier ses articles politiques.

Cette publication porte comme titre, en haut de la couverture de son premier numéro : Revue générale biographique, historique, etc. et en-dessous, en plus gros caractères : Le biographe universel et l’historien, par une société d’historiens et de littérateurs français et étrangers.

Toutefois, elle change de titre dès le deuxième numéro pour devenir : Le biographe universel, revue générale biographique et littéraire par une société d’hommes de lettres français et étrangers sous la direction de M.E. Pascallet.

C’est sous le titre générique Le biographe universel qu’elle sera connue dans l’histoire de la presse.[3]

Comme son nom l’indique, et comme son directeur le précise dans le premier numéro, l’ambition de cette nouvelle revue est de se consacrer à la publication de biographies de personnages morts ou vivants, très connus ou de second rang, dont les vies ont été utiles et peuvent servir de modèles, bref « faire connaître à leurs concitoyens les hommes dont les noms sont déjà chers à la patrie, chers à l’humanité ; car les grands hommes sont de tous les pays, appartiennent au monde entier […] La meilleure forme à donner à notre ouvrage est la biographie : la biographie met en relief les caractères des individus, plus puissante en cela que l’histoire, qui généralise toujours et ne spécialise jamais. »

Mais Pascallet annonce aussi que l’actualité politique ne sera pas absente de la revue car une chronique régulière lui sera consacrée à chaque livraison.

Et c’est ici qu’intervient le jeune Molinari.

Si la chronique politique est quasiment absente des livraisons de 1841 – première année de parution – elle abonde en 1842.

Molinari en rédigera six au total pour commenter une vie parlementaire riche en événements car cette année-là verra la consolidation de Guizot au pouvoir, une dissolution de la Chambre des députés suivie d’élections législatives, des débats sur la loi électorale censitaire, sur les chemins de fer, sur la perspective d’un traité de commerce avec la Belgique…

Parallèlement, Molinari apportera sa contribution à ce vaste édifice constitué principalement de biographies. Il en rédigera quatre au total : trois en 1842, du diplomate turc Rechid-Pacha, du député Louis Dutilh, du lieutenant-général Baron de Galbois, et une au début de 1843, celle de Lamartine (l’homme politique et non le poète), l’un de ses premiers textes d’importance qui contribueront à installer sa notoriété dans le milieu de la presse parisienne.

On a prétendu que Molinari avait aussi écrit une biographie du comte Roy, député puis pair de France qui fut trois fois ministre des Finances sous la Restauration. L’information est inexacte. Il existe bien dans Le biographe universel une biographie du comte Roy mais elle est due à la plume de H. de Lestrée et non à celle de Molinari.[4]

Molinari a-t-il été plus qu’un simple journaliste dans cette revue ?

On pourrait le penser à lire le début de son premier article qui a le style et le ton d’un directeur (ce qu’il n’est pas) et où il s’autorise même à préciser à sa façon la ligne éditoriale de la revue, que Pascallet avait longuement définie l’année précédente. Mieux : Molinari relève sans complaisance que la promesse faite aux lecteurs de diffuser une chronique politique régulière n’a pas été correctement tenue lors de la première année.

Bref, ce jeune journaliste belge de 23 ans débarqué depuis peu à Paris adopte dans son premier papier daté du 31 janvier 1842 un ton de patron. Qu’on en juge :

« L’année dernière, en commençant la publication de notre revue, nous avons promis à nos lecteurs de leur donner le bulletin du mouvement politique de chaque mois. Cette promesse, nous devons l’avouer, n’a point été tenue avec une fidélité rigoureuse. Notre chronique politique, jusqu’à ce jour, a paru à des intervalles inégaux. Loin de nous, certes, la pensée d’attacher à cette lacune une importance trop grande. Cependant, comme l’appréciation des événements de chaque jour est une des parties essentielles, ou pour mieux dire la partie complétive du plan que nous nous sommes tracé dès notre début, nous avons résolu d’en régulariser le cours. Chacun des numéros de notre revue contiendra donc, à l’avenir, un bulletin circonstancié de la situation des affaires du moment. »

Puisque la chronique politique se présente comme le complément naturel de la partie biographique, puisque l’on retrouvera dans l’actualité politique qu’abordera la chronique mensuelle des figures qui, étant au pouvoir, ont fait ou feront l’objet d’une biographie (ce sera le cas de Guizot, de Thiers, d’Odilon Barrot et de quelques autres personnalités siégeant au gouvernement, à la Chambre des députés ou à la Chambre des pairs), la ligne éditoriale devra donc être la même pour les deux spécialités :

« En jugeant les hommes, explique Molinari, nous faisons toujours abstraction des partis, donnant notre assentiment à tous ceux, quels qu’ils soient, qui nous semblent s’être proposé un but utile à la société, et que nous voyons marcher à ce but avec persévérance. Si petite que soit la pierre que chacun apporte au grand édifice du perfectionnement social, nous lui en savons gré, et ne regardons point la couleur de ses habits. De même ferons nous ici en jugeant les actes et les doctrines […] De même nous combattrons les autres, en nous renfermant toutefois, selon notre coutume, dans d’exactes limites de modération. En un mot, nous serons éclectiques. »

Le reste de l’article et consacré à l’éloge de deux discours – de Montalembert et de Tocqueville – qui tous les deux exhortent les pouvoirs publics « à la moralisation sociale ».

Tocqueville avait dénoncé la course effrénée aux places. Il avait fustigé « cette légion d’intrigants sans cesse à l’affut des nombreux emplois dont le gouvernement dispose ».

Evidemment Molinari approuve Tocqueville, et on trouve déjà les accents du Molinari futur, pourfendeur des profiteurs de l’Etat, quand il félicite « l’éloquent auteur de la Démocratie en Amérique » pour son attitude.

Et d’ajouter :

« C’est que son langage atteint dans leur existence tout ce peuple de sinécuristes, d’employés à la taille des plume, etc., de nos ministères, de nos administrations grandes et petites […] Tout gouvernement s’imagine volontiers que le grand nombre des emplois dont il dispose contribue à le fortifier en lui ralliant des partisans, comme si la complication des rouages ajoutait jamais à l’efficacité d’action d’une machine. »

Et de déplorer que Tocqueville n’ait obtenu qu’un succès d’estime.

Au reste, cette Chambre des députés de 1842 ne s’est pas grandie dans ses débats :

« Jamais, dans cette assemblée, conclut Molinari, la discussion n’est descendue aussi bas, jamais le désordre ne s’y est montré aussi scandaleux. Au tumulte confus de murmures, de cris, de rires, qui, pendant deux jours, y a régné sans partage, on eût pu se croire plutôt transporté à une représentation de quelque théâtre du boulevard, qu’à une séance du parlement d’une grande nation. Quand donc saurons-nous être dignes ? » [5]

Question que l’on pourrait encore poser aujourd’hui en considération de certaines séances actuelles de notre Assemblée nationale.

Les autres articles de Molinari nous permettent, d’une part de connaître les idées politiques principales de ce jeune journaliste, idées qui seront soit confirmées, soit modifiées dans l’âge mûr ; d’autre part de constater qu’il possède déjà un style d’écriture et une méthode d’analyse qui, elles, ne varieront pas par la suite.

Quelques exemples suffiront pour cerner le profil de cette personnalité attachante qui fait ses premiers pas dans la presse à une époque où celle-ci s’apprête à entrer dans son « âge d’or », époque où Molinari sera à la fois un journaliste spécialisé dans le Journal des économistes et dans l’Economiste belge, et un journaliste généraliste – et même grand reporter – dans ses activités au Journal des Débats.

En politique, le jeune Molinari se présente comme un héritier de 1789 et considère la Révolution française comme « l’honneur des temps modernes ».

C’est en s’opposant à Guizot sur la réforme électorale qu’il fait cet aveu.

En effet, il reproche à Guizot d’avoir refusé catégoriquement d’augmenter le nombre des électeurs par une réforme qui aurait consisté à abaisser le montant du cens électoral. Or, pour Molinari, la base du système de gouvernement est la souveraineté nationale. Vouloir confiner les droits politique aux mains d’une minorité par un cens électoral très élevé, c’est placer la masse de la nation sous la tutelle d’une minorité.

C’est remplacer une aristocratie de naissance par une aristocratie d’argent.

Dans ce débat, Guizot s’était heurté à l’hostilité de Lamartine, qui annoncera d’ailleurs son ralliement à l’opposition en janvier 1843 en dénonçant « ceux qui croient pouvoir arrêter les idées du temps ».

Molinari se range derrière Lamartine. On comprend mieux pourquoi, un an plus tard, il publiera une biographie de Lamartine. Il rejette, lui aussi, le Jamais que Guizot oppose à toute réforme.

Et d’avertir :

« Que l’on se garde donc de prononcer, dans la questions des réformes, un fatal, un inexorable jamais. Et surtout qu’au milieu des luttes du temps présent, le grand et fécond principe de la souveraineté nationale, principe duquel a jailli notre révolution de 89 — cet honneur des temps modernes — demeure intact et sacré ; que l’on ne cherche point à en rapetisser les conséquences, à en amoindrir la portée ; que, pour satisfaire aux étroites exigences d’un moment donné, l’on ne s’efforce point de coucher le géant dans un berceau d’enfant. »[6]

Pour Molinari l’objectif est d’aider la nation à grandir par l’instruction et la culture — donc à accroître ses capacités, — expression chère à Guizot – de telle sorte que le cens électoral puisse diminuer et s’éteindre pour que tout droit devienne superflu.

Par ailleurs, dans le domaine de la liberté de la presse, Molinari dénonce une loi qui rend les imprimeurs responsables du contenu des publications qu’ils impriment. Est-ce à dire que la césure est rétablie ? Oui répond Molinari et il ajoute :

« Et quelle censure encore ! la censure de l’imprimeur, c’est-à-dire la censure inintelligente, brutale, méticuleuse, intéressée, stupide, la pire de toutes les censures enfin ! »

En revanche, Guizot trouve grâce auprès de Molinari pour son action en faveur du maintien de la paix au moment où Thiers avait dangereusement embarqué le gouvernement français dans un conflit avec l’Angleterre à propos de l’Egypte. C’était « le vrai chemin du suicide » constate Molinari. Et il félicite la Chambre des députés de l’époque d’avoir soutenu Guizot quand celui-ci remplaça Thiers le 29 octobre 1840, secondant ainsi de tout son pouvoir « l’œuvre de pacification entreprise par M. Guizot ».

La préoccupation de la paix, que le jeune Molinari manifeste dans cette situation particulière, sera une constante de toute son existence.

Avant les élections législatives de juillet 1842, alors que la majorité conservatrice bourgeoise soutenant Guizot a de fortes chances d’être confortée, Molinari, dans sa chronique du 31 mai, lui lance un avertissement :

« Méfiez-vous de cette voie d’égoïsme dans laquelle vous n’avez, hélas ! que trop de propension à vous engager. »

Il récidive dans sa chronique du 30 juin et plaide à nouveau en faveur d’une réduction du cens électoral :

« Elle serait, assure-t-il, un grand pas de fait du côté de la souveraineté universelle, dernier terme du perfectionnement politique, état normal de toute société parvenue à son apogée de civilisation. »[7]

Après le scrutin qui en effet a reconduit la majorité conservatrice, Molinari enfonce le clou dans sa chronique du 31 juillet 1842 :

« Ce que nous reprochons à la bourgeoisie qui gouverne actuellement l’Etat, insiste-t-il, c’est son égoïsme, c’est le peu de souci qu’elle prend de tout ce qui n’est pas elle, c’est-à-dire de tout ce qui est peuple. Ce que nous lui demandons, c’est d’étendre sur les classes inférieures dont l’existence est si peu assurée, si pleines de privations et de souffrances, une action salutaire, bienfaisante, fraternelle. »[8]

Action bienfaisante qui doit s’exercer en ayant en vue un double objectif : d’abord répondre à l’urgence sociale, ensuite permettre à la population concernée d’accéder au statut d’électeurs par augmentation de son bien-être et de son instruction.

Et c’est ici que pointe le Molinari économiste : tout, selon lui, dérive de la question du bien-être. Sur ce terrain, il attaque non seulement la majorité bourgeoise en place mais aussi les républicains de l’époque, qu’il qualifie de « républicains de salon », lesquels commettent une faute de logique en réclamant des droits politiques sans s’occuper en même temps de l’augmentation du bien-être matériel des catégorie sociales le plus démunies. Il dénonce également les saint-simoniens et les fouriéristes qui, eux, tombent dans un extrême opposé en voulant rebâtir la société en un jour.

Bref, l’homme politique qui trouve grâce aux yeux du jeune Molinari est bien Lamartine. Il y revient dans sa chronique du 30 août 1842 :

« M. de Lamartine, écrit-il, à qui l’on reproche de ne contempler le monde que du haut d’un nuage, est peut-être l’homme qui comprend le mieux, en France, la mission du gouvernement constitutionnel, qui apprécie avec le plus de vérité les conditions d’existence de ce gouvernement, et qui juge le plus rationnellement le parti que l’on en doit tirer. »

Pour Molinari, Lamartine est donc dans le vrai quand il proclame que les errements de la vieille politique sont usés jusqu’à la corde et quand il assure que le gouvernement doit marcher, autrement dit ne jamais rester en arrière des évolutions de la société.

Les articles écrits par Molinari au long de l’année 1842 nous ont donc permis d’établir un premier profil du personnage, d’autant que ses chroniques plongent leurs racines dans l’actualité la plus immédiate et que, de surcroît, cette année-là est une année charnière avec un Guizot au pouvoir depuis deux ans, une Chambre des députés renouvelées par des élections législatives qui confirment l’orientation conservatrice du pouvoir, un Lamartine qui passe ouvertement à l’opposition et des problèmes sociaux de plus en plus préoccupants (rappelons que c’est en 1840 que le docteur Villermé a publié une enquête révélant à l’opinion le déplorable état physique et moral des classes ouvrières dans certaines régions de France).

Ce premier profil est celui d’un jeune Molinari déjà engagé dans l’action. Il se réclame de l’héritage de 1789. Il considère que la vraie souveraineté est la souveraineté nationale et non une souveraineté rétrécie à quelques centaines de milliers d’électeurs payant un cens élevé – nouvelle aristocratie d’argent. Il dénonce les profiteurs de l’Etat. Il demande au gouvernement de sortir de son conservatisme pour se préoccuper en priorité du bien-être matériel des populations en vue de lutter contre une misère qui s’installe dans le pays. Enfin, il rallie le drapeau de Lamartine contre Guizot.

Voilà pour le fond.

Quant à la forme, on est déjà en présence du Molinari adulte : justesse de l’analyse, relation des faits souvent complétée d’un jugement moral, curiosité d’esprit, ouverture aux questions internationales, souci des problèmes sociaux, croyance dans le possible perfectionnement de l’espèce humaine, rejet du conservatisme, aisance et puissance du style avec un recours fréquent aux métaphores pour soutenir sans pédanterie l’argumentation. Ainsi fait-il quand il demande à Guizot de ne pas coucher « ce géant » qu’est la souveraineté nationale dans ce « berceau d’enfant » qu’est le régime censitaire. De telles métaphores abonderont plus tard dans tous les écrits du Molinari adulte avec toujours un double objectif : éclairer une matière austère par des images qui frappent l’esprit et profiter de l’occasion d’une métaphore pour bien préciser le sens et le contenu de la pensée.

Après cette année 1842 bien remplie, les deux années 1843 et 1844 seront celles du début de sa notoriété avec la parution de sa biographie de Lamartine et surtout la publication dans La Nation, La Gazette de France, le Courrier français d’une série d’articles consacrés à la vaste et lancinante question du marché du travail sous tous ses aspects.

Sans oublier son autre livre de 1844 qui résume sa grande préoccupation qui était apparue dans ses chroniques de 1842 : Des moyens d’améliorer le sort des classes laborieuses.

Avec ces année 1843 et 1844 commence un autre Molinari : celui qui va s’installer durablement dans le paysage libéral et qui sera l’un des animateurs actifs du réseau Guillaumin.

Mais ici s’ouvre une autre histoire. Bien connue celle-là…

Gérard MINART

 

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[1] Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française de Chateaubriand à Valéry, Paris, 1936, Marabout Université, p.107 et 117.

[2] Yves Guyot, M. G. de Molinari, Journal des économistes, tome XXXIII, février 1912, p.177 à 192.

[3] C’est sous le titre Le biographe universel qu’on peut accéder aux différents numéros de cette revue sur le site Gallica.

[4] Nous-même dans notre biographie de Molinari parue en 2012 aux éditions de l’Institut Charles Coquelin avons commis l’erreur d’attribuer à Molinari cette biographie du Comte Roy.

[5] Tous les extraits de ce premier article de Molinari sont puisés dans : Le biographe universel, revue générale biographique, politique et littéraire, troisième volume, tome premier, deuxième année (1842), pages 83 à 94 pour la pagination du texte ou pages 106 à 117 pour la pagination Internet (Sur Gallica).

[6] Molinari, article du 28 février 1842 dans op.cit., p.168 (texte) ou p.191 (internet).

[7] Molinari, op.cit., articles des 31 mai (p.198 texte ou p.505 internet) et 30 juin 1842 (p.286 texte ou 593 internet).

[8] Molinari, Mission de la Chambre nouvelle, chronique politique du 31 juillet 1842, dans : Le biographe universel, revue générale biographique, politique et littéraire, deuxième année (1842), quatrième volume, tome premier ( p.93 pour le texte ou p.100 pour internet.)