Archive de l'Auteur

Dans cet article d’ouverture pour l’Economiste belge, Journal des réformes économiques et administratives, Gustave de Molinari, son directeur et initiateur, expose le programme de cette publication nouvelle. Il distingue le « gouvernement-Providence » (annonçant l’ « Etat-providence » avec 90 ans d’avance), qui fait beaucoup et prend beaucoup, et le gouvernement à bon marché, qui se contente d’assurer la sécurité des biens et des personnes, et n’a besoin que de ressources limitées. Dans l’Économiste belge, Molinari entend assurer la défense de ce second système de politique économique, le seul compatible avec la prospérité et la paix publiques. B.M.

L’Économiste belge

Journal des réformes économiques et administratives

N°1 – 5 janvier 1855

Les gouvernements ont eu, de tous temps, deux tendances mauvaises, la première c’est d’empiéter sur la liberté des citoyens, la seconde, c’est de faire payer trop cher leurs services. Ces deux tendances n’ont rien, au surplus, dont on doive s’étonner ni même s’effrayer beaucoup, car elles ont leurs racines profondes dans la nature humaine. L’homme est ainsi fait que la peine lui répugne et qu’il est possédé d’un insatiable désir de jouissances. Si humble ou si élevée que soit sa fonction dans la société, il s’efforce donc d’en tirer le plus gros profit possible en se donnant le moins de peine.

Or, les gouvernements, il ne faut pas l’oublier, sont composés d’hommes, et le pouvoir dont ces hommes sont investis n’a pas la vertu de changer leur nature. Les mêmes appétits et les mêmes passions qui existent chez le commun des mortels, se retrouvent chez eux. Aussi bien que nous autres gouvernés, ils détestent la peine et ils aiment le profit. En conséquence, dès l’origine des gouvernements, on voit les détenteurs du pouvoir rechercher assidûment les procédés les plus propres à faciliter leur besogne et à la rendre lucrative. Ces procédés, l’expérience ne tarde pas à les leur révéler. Elle leur apprend que les hommes sont d’autant plus faciles à gouverner et à pressurer qu’ils sont moins libres, et le despotisme leur apparaît tout d’abord comme la forme de gouvernement la plus commode et la plus avantageuse.

Supposons, en effet, qu’un peuple ne puisse parler, écrire, travailler, s’associer, échanger, adorer Dieu, qu’avec la permission et dans les formes prescrites par son gouvernement, supposons que toute initiative libre lui soit interdite, que tous ses mouvements soient réglés comme ceux d’une machine, ce peuple sera évidemment très facile à gouverner. La machine une fois montée, il suffira de la laisser fonctionner, en veillant seulement à ce que nul ne s’avise de la modifier sous le prétexte de la perfectionner. Le gouvernement ne sera plus alors qu’une sinécure, et ce sera, en même temps, une grasse sinécure, car la vie et la propriété des gouvernés se trouveront à la merci des gouvernants, qui pourront en disposer « selon leur bon plaisir ».

Mais, tandis que l’expérience instruisait les gouvernants, elle commençait aussi l’éducation des gouvernés. En apprenant aux uns combien ils gagnaient à accaparer la liberté de tous, elle apprenait aux autres combien ils perdaient à en être dépouillés. Sa leçon était double.

Aussitôt que les peuples eurent appris à leurs dépens ce que valait la liberté, ils s’appliquèrent à la reconquérir, et partout où ils réussirent dans leurs tentatives, ils établirent des institutions représentatives, tant pour sauvegarder la portion de liberté qu’ils avaient reconquise, que pour étendre et augmenter leurs acquisitions à mesure qu’ils en éprouveraient le besoin.

Dans les pays où existent des institutions représentatives, les attributions du gouvernement sont limitées et ses dépenses contrôlées. Le gouvernement ne peut restreindre la liberté des citoyens, ni les taxer, qu’autant que cela leur paraît juste et nécessaire. Les institutions représentatives ne sont, en résumé, autre chose qu’un instrument dont les peuples se servent pour défendre leur liberté et leur bourse, contre les tendances naturelles des gouvernements à empiéter sur l’une et à puiser dans l’autre.

Cependant, si les institutions représentatives ont, à ce double point de vue, une utilité qu’on ne saurait nier, elles ne sont pas efficaces quand même. C’est un instrument utile, mais c’est un instrument qu’il faut savoir manier, sous peine de n’en tirer aucun profit, ou même d’en être victime.

Ainsi, par exemple, l’expérience démontre que dans les pays où les populations manquent d’énergie, de moralité et de lumières, les institutions représentatives sont complètement impuissantes à sauvegarder les libertés publiques. Voici, en effet, ce qui s’y passe.

Le corps électoral, chargé spécialement de maintenir intact le dépôt des libertés du pays n’ayant ni l’intelligence, ni la moralité nécessaire pour remplir sa mission, s’efforce d’exploiter le régime représentatif à son profit exclusif. Ce n’est point l’utilité générale qui sert de boussole aux électeurs, c’est leur intérêt particulier envisagé de la manière la plus étroite et la plus grossière. Peu à peu leurs mandataires deviennent de simples commissionnaires chargés de procurer per fas et nefas à eux, à leurs familles et à leurs amis, des places, des subventions et des privilèges Le régime représentatif n’est plus qu’un mode d’exploitation de la nation tout entière au profit du corps électoral. Mais qu’arrive-t-il alors ? C’est que la nation se dégoûte de ce régime, et qu’on le voit tomber en poussière du moindre choc ; c’est que la corruption du régime représentatif amène la révolution, et, avec elle, le suffrage universel et la république. Or, le suffrage universel et la république n’engendrant et ne pouvant engendrer que le chaos, la nation épuisée par l’anarchie, finit par accepter ou subir le despotisme comme une nécessité suprême.

Tel est, l’expérience le démontre, l’inévitable terme de la corruption du régime représentatif.

Notre pays n’en est pas là, Dieu merci. La Bourgeoisie belge, essentiellement industrieuse, active et économe ne songe point à exploiter ses droits politiques aux dépens du reste de la nation. Sans doute, l’abus des influences, pour nous servir d’une expression célèbre, n’est pas chose inconnue en Belgique. Il n’est point sans exemple chez nous de voir des électeurs influents peser sur les représentants pour obtenir des emplois, des faveurs et des privilèges, les représentants peser à leur tour sur le ministre, et celui-ci subir honteusement les exigences parlementaires. Mais les pratiques de ce genre ne sont pas encore acceptées chez nous comme des « nécessités » du régime représentatif, et il suffit qu’on en dénonce pour qu’elles soient unanimement flétries.

Cependant, il ne faut pas se dissimuler que le régime représentatif n’a pas suffi en Belgique pour neutraliser la tendance naturelle du gouvernement à augmenter ses attributions et ses revenus, aux dépens des libertés et de la fortune des citoyens. Le gouvernement belge est essentiellement interventionniste, il s’occupe volontiers de toutes choses, de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, des travaux publics, de l’enseignement, du culte, de la bienfaisance, etc., etc. Et chose triste à dire ! chaque fois qu’il cède ainsi au penchant inné qui pousse tous les gouvernements à se mêler de ce qui ne les regarde point, loin de trouver dans le corps électoral et dans les Chambres une résistance sérieuse et résolue, il y trouve, au contraire, des encouragements et des appuis. Trop souvent même, c’est le corps électoral, ce sont les Chambres qui le poussent à augmenter ses attributions aux dépens des libertés et des revenus des citoyens.

D’où cela vient-il ? Cela vient simplement de ce que les notions économiques les plus élémentaires sont généralement ignorées. Cela vient de ce que, ni les électeurs ni les représentants ne paraissent pénétrés de cette vérité pourtant bien simple, que les gouvernements ne possèdent rien en propre ; que toutes leurs ressources leur viennent de la nation même, et qu’ils ne peuvent, en conséquence, faire des largesses aux uns qu’aux dépens des autres.

Qui ne se souvient, par exemple, d’avoir entendu dans mainte réunion électorale, le petit dialogue que voici :

Le candidat. Voulez-vous que le gouvernement s’occupe de l’éducation de vos enfants ?

Les électeurs. Sans aucun doute. Nous voulons qu’il distribue l’enseignement à pleines mains, qu’il subventionne grassement les universités, qu’il multiplie les athénées et les écoles primaires, qu’il organise l’enseignement professionnel, agricole, industriel et commercial.

Le candidat. Voulez-vous que le gouvernement construise des routes, des canaux, des chemins de fer et des télégraphes ?

Les électeurs. Oui, nous voulons qu’il ne laisse jamais chômer les travaux publics.

Le candidat. Voulez-vous qu’il protège l’industrie ?

Les électeurs. Assurément, nous voulons qu’il la préserve de la concurrence étrangère ; nous voulons aussi qu’il lui accorde des subventions et des primes ; nous voulons enfin que l’agriculture ne soit pas oubliée, que le gouvernement donne aux agriculteurs les moyens de drainer et de chauler leurs terres, qu’il encourage l’élève des bestiaux, des lapins et des vers à soie.

Le candidat. Voulez-vous qu’il protège les beaux-arts ?

Les électeurs. Comment donc ! mais c’est son premier devoir. Que deviendraient la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie et la musique, si le gouvernement ne s’en mêlait point. Nous retournerions à l’état sauvage.

Le candidat. Voulez-vous qu’il salarie les cultes ?

Les électeurs. Oui, certes. Nous ne sommes pas des mécréants, Dieu merci.

Le candidat. Voulez-vous qu’il diminue l’effectif militaire ?

Les électeurs. Nous prenez-vous pour des membres du congrès de la paix ? Nous voulons qu’il maintienne notre armée sur un pied respectable.

Le candidat. Voulez-vous qu’il réduise le budget de la bienfaisance ?

Les électeurs. Allons donc ! nous voulons, au contraire, qu’il s’occupe activement du bien-être des classes laborieuses, qu’il donne du travail aux ouvriers et qu’il pourvoie aux besoins de ceux qui ne peuvent travailler. Nous voulons qu’il institue des ateliers de travail, des caisses de secours et de retraites, etc., etc. ; en un mot, qu’il soit la Providence du peuple !

Le candidat. Fort bien. Nous sommes d’accord. Maintenant, que pensez-vous des impôts ?

Les électeurs. Nous voulons qu’on les réduise. À bas les gros impôts !

Le candidat. Vous avez raison. Les gros impôts sont insupportables. Lesquels voulez-vous réduire ?

Les électeurs. Tous. Et nous voulons qu’on supprime les octrois.

Le candidat. Permettez cependant. Vous voulez que le gouvernement vous donne de l’enseignement et des travaux publics, qu’il subventionne l’industrie et les beaux-arts, qu’il salarie le culte, qu’il répande à pleines mains le travail et les aumônes ; c’est-à-dire qu’il dépense beaucoup d’argent, à votre intention. Mais, d’un autre côté, vous ne voulez pas qu’il vous en demande. Comment donc s’y prendra-t-il pour maintenir ses budgets en équilibre ? Ce sera un problème difficile à résoudre, avouez-le.

Les électeurs. Eh ! parbleu, cela vous regarde. Nous ne vous nommons pas pour autre chose. Acceptez-vous, oui ou non, notre mandat ?

Le candidat. Vous avez raison. Vos arguments sont sans réplique. Nous sommes faits pour nous entendre. J’accepte de grand cœur votre mandat.

Que nos lecteurs consultent leurs souvenirs, et ils se convaincront que nous n’avons pas inventé ce dialogue ; qu’il se reproduit, avec de légères variantes, chaque fois que des électeurs et des candidats se trouvent en présence. Chacun veut que le gouvernement travaille activement à augmenter le bien-être général. Le pays manque-t-il de voies de communication, vite on s’adresse au gouvernement pour en avoir. L’enseignement est-il imparfait, insuffisant, c’est au gouvernement à combler ses lacunes. Certaines branches d’industrie ont-elles peine à se développer et à soutenir la concurrence de l’étranger, c’est au gouvernement qu’on demande de hâter leur croissance, soit en leur accordant des subventions et des primes, soit en les protégeant par des droits prohibitifs. Les ouvriers manquent-ils de travail, c’est au gouvernement encore, toujours, qu’on demande de leur en fournir.

On veut donc que le gouvernement donne beaucoup, qu’il répande ses bienfaits sur la société tout entière, qu’il soit une Providence constitutionnelle. Mais, par une aberration singulière, quand le gouvernement réclame les ressources nécessaires pour remplir les obligations qu’on lui impose, on ne manque jamais de se récrier contre une prétention si exorbitante. On trouve fort bon qu’il donne, on trouve fort mauvais qu’il demande.

Pourtant, s’il est une vérité bien évidente, c’est que le gouvernement ne peut faire gratis son métier de Providence ; c’est qu’il ne peut construire des routes, des canaux, des chemins de fer, subventionner l’enseignement, l’industrie, les beaux-arts, le culte, la bienfaisance, sans y mettre de l’argent. Or, cet argent, il n’a que deux moyens de se le procurer : c’est de le demander à l’impôt ou à l’emprunt.

S’il le demande à l’impôt, la charge en retombe, d’une manière immédiate, sur la société tout entière, car nul, si pauvre qu’il soit, n’est exempt de l’impôt : ceux qui échappent ou qui croient échapper à l’impôt direct, sont atteints par l’impôt indirect ; nul n’est sauf.

S’il le demande à l’emprunt, c’est principalement sur l’avenir que le fardeau retombe, mais encore faut-il servir les intérêts de l’emprunt, et c’est autant d’ajouté à la dépense annuelle.

Si donc, on veut que le gouvernement donne beaucoup à la société, il ne faut pas trouver mauvais qu’il lui demande beaucoup aussi. Si l’on prétend qu’il distribue avec libéralité, l’argent et les faveurs, il ne faut pas se scandaliser de ce qu’il puise à pleines mains dans les poches des contribuables présents ou futurs. Vouloir à la fois, un gouvernement-Providence et un gouvernement à bon marché, c’est une contradiction puérile.

Voilà ce que tout le monde devrait bien comprendre, et voilà, néanmoins, ce que l’immense majorité paraît ignorer. Il en résulte que les électeurs imposent à leurs mandataires une tâche impossible à remplir, et dont ceux-ci ne remplissent en effet que la première partie, celle qui consiste à dépenser, en laissant à leurs successeurs le soin de s’acquitter de la seconde.

C’est ainsi que, depuis 1830, les attributions du gouvernement se sont continuellement accrues et que les dépenses publiques ont suivi une progression parallèle. Nous dépensions en 1835, 87 104 005 fr. ; nous avons dépensé en 1852, 131 848 864 fr., et ce dernier chiffre a encore été dépassé en 1853 et 1854. Bien que le nombre des impôts ait été augmenté, les recettes ont été loin de couvrir des dépenses sans cesse croissantes. Il a fallu emprunter, et nous sommes actuellement grevés d’une dette de 650 millions dont la moitié, pour le moins, provient de l’extension abusive qui a été donnée aux attributions du gouvernement. On peut affirmer, sans exagération aucune, que nous dépensons, depuis quinze ans, vingt millions en sus de notre revenu annuel, en laissant aux générations futures le soin d’acquitter cette lettre de change que nous tirons sur elles.

Il est évident que ce système ne peut durer : si nous continuons à le suivre, notre dette aura atteint, avant la fin du siècle, le chiffre de 1 500 millions ou de 2 milliards, en admettant même qu’aucune circonstance extraordinaire ne nous oblige à augmenter nos dépenses. Or, croit-on que les générations à venir, que nous dépouillons par avance, consentent à accepter toujours cet héritage de notre imprévoyance ? Lorsque Louis XV disait : après moi le déluge, ne préparait-il pas la révolution et la banqueroute ?

Mais que faire ? De deux choses l’une, ou il faut accepter le système d’un gouvernement-Providence, avec ses charges comme avec ses avantages, s’il en a, ou il faut établir un gouvernement à bon marché.

Dans le premier cas, il faut renoncer à bercer les populations de l’illusion décevante d’une diminution de leurs charges. Il faut leur dire franchement : vous voulez être beaucoup gouvernées ; vous voulez que le gouvernement vous donne des travaux publics, de l’enseignement, des monuments, etc., etc., eh bien ! il faut le payer en conséquence. Vous voulez qu’il dépense chaque année pour vous 150 millions ; il faut les lui fournir, et ne point murmurer s’il vous saigne aux quatre veines pour les avoir. Il faut vous résigner à payer de gros impôts, à moins qu’il ne vous convienne de léguer à vos enfants les désastres d’une révolution et l’ignominie d’une banqueroute.

Dans le second cas, il faut se borner à demander au gouvernement le strict nécessaire ; il faut exiger de lui simplement qu’il protège la vie et la propriété des citoyens, au dedans et au dehors ; qu’il procure à tous les membres de la société une égale sécurité, une égale justice et se confier pour le reste à l’activité privée. À cette condition, mais à cette condition seulement, on peut arriver à réduire sensiblement les charges publiques et à constituer un gouvernement à bon marché.

Mais il n’y a pas de moyen-terme. Et à tout homme politique qui promettrait de leur donner beaucoup en leur demandant peu, les populations auraient le droit de répondre : Vous êtes un ignorant ou un menteur.

Nous sommes, nous, pour le système du gouvernement à bon marché, et c’est en vue de propager ce système, que nous fondons l’Économiste belge.

L’Économiste Belge aura donc pour mission spéciale de populariser en Belgique les principes du gouvernement à bon marché.

Il poursuivra en conséquence toutes les réformes économiques et administratives nécessaires pour enlever au gouvernement les nombreuses attributions qu’il a successivement usurpées sur l’activité privée, comme aussi pour améliorer les services qui sont naturellement de son ressort.

L’Économiste belge ne se bornera pas à demander la simplification économique du gouvernement de l’État, il demandera encore celle des petits gouvernements de la commune et de la province, lesquels, suivant le mauvais exemple qui leur vient d’en haut, travaillent incessamment à augmenter leurs attributions aux dépens de la liberté et des revenus des citoyens.

Tel est le programme de l’Économiste belge. Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’en mettant cette tribune au service de la cause des réformes économiques et administratives, nous ne sommes point mû par une pensée hostile au pouvoir. Il ne nous sera pas difficile de démontrer que le gouvernement le plus simple et le moins coûteux ne peut manquer d’être le plus durable, comme aussi, à la longue, le plus populaire. Mais, en attendant, nous faisons appel à tous les hommes qui sont convaincus comme nous, que le système actuel est mauvais, et nous les convions à seconder la tentative que nous allons faire pour propager dans notre pays, les principes du Gouvernement À Bon Marché.

Mémoire à composer pour délibérer le pour et le contre, et décider que la France devrait laisser l’entrée et la sortie libres dans le royaume de toutes marchandises nationales et étrangères, juillet 1742, in Journal et mémoires du marquis d’Argenson, édition Rathéry, t. IV, Paris, 1859, p.453

Mémoire à composer pour délibérer par le pour et le contre, et décider que la France devrait laisser l’entrée et la sortie libres dans le royaume de toutes marchandises nationales et étrangères, sans prendre aucuns droits royaux, mettant tous ces droits sur les consommations par voies sûres pour éviter la fraude.

Qu’on ne s’embarrasse pas de l’air, il sort, il entre, et néanmoins on n’en manque jamais dans le royaume ; c’est cependant une denrée bien nécessaire.

Je ne déciderais pas cela de même dans un pays d’une autre espèce de fertilité ou de fécondité que la France ; mais, ici, on a abondance naturelle de toutes denrées nécessaires à subsistance, ce qui met le même peuple hors d’intrigue. Telles sont ces denrées : pain, vin, sel, bestiaux, fruits, laines. Et ainsi, les marchandises étrangères ne sont que de superfluité et de curiosité. Ce ne sera donc que les curieux trop riches qui préféreront d’avoir la même denrée ou la même étoffe étrangère à plus haut prix, car le transport et les droits étrangers mettront toujours une supériorité de valeur. Les amateurs ne veulent pas moins avoir de ces curiosités étrangères, et, pour frauder, ils en dépensent plus gros.

Cela fera tomber quelques portions ou quantités de nos manufactures, ce qui refluera en ouvriers pour agriculture, et, si cela les fait tomber, plus généralement ce sera en faveur du public acheteur, comme pour toiles peintes, etc. Ce public acheteur mérite préférence sur le public vendeur pour les choses remises dans l’ordre. Cela prouvera que, en bien des choses, laissez aller la nature et la liberté naturelle, et tout ira bien mieux que par des règlements qui forcent ; ce qui concourt à obéir aux ordres du Créateur.

Les Hollandais vendent leurs bœufs à profit et achètent ceux de l’étranger. Idem pour toiles peintes ; chez nous, désordre par vilaines étoffes pour le peuple, chères et bientôt usées, tandis qu’indiennes propres, bon marché, se reblanchissent ; voyez le peuple de Hollande ainsi habillé, et le nôtre.

Eh ! que n’y gagnerions-nous pas ? Nos ports seraient pleins de vaisseaux, soit à nous, soit aux étrangers, pour venir chercher nos denrées et marchandises. Grand attrait, pour les venir chercher chez nous, que le bon marché par retranchements des droits, la liberté, la commodité sans aucune recherche ni inquisition !

J’ai toujours été étonné comment, dans les États où l’on souhaite tant qu’il se fasse du commerce, on met des droits de sortie qui s’opposent au débouché des denrées et marchandises ; encore, pour les droits d’entrée, droits qu’on croit exclusifs, c’est une suite de précautions stupides et peu approfondies, croyant faire préférer ici nos marchandises du crû aux étrangères.

Qu’on suppose les choses égales par cette liberté, que les nations soient libres et en équilibre de venir prendre chez nous, comme nous le sommes de prendre à tel ou tel marchand dans une foire, à quelle nation ira-t-on plus qu’à nous ? Goût, abondance, industrie, fond de bonne foi et de générosité, nous sommes fournis de tout, nous inventons, nous perfectionnons tout. Que craignons-nous donc à ouvrir cette liberté entière si profitable ? Quel bien, quelle richesse dans un pays font les ports francs comme Livourne, Marseille, Dunkerque ! Cependant, derrière eux, barrières pour tout arrêter avec ces vilains droits et prohibitions. Qu’on juge ce que ce serait si tous étaient ports francs, ce qui est facile et non chimérique, comme l’avis de la comédie de mettre tout en ports de mer.

Ces fausses subtilités, par où on croit rendre les étrangers dupes de nos prohibitions, de nos loyers et de nos faveurs pour nos habitants, ces illusions sont bientôt découvertes, et l’effet en est qu’on en pousse trop loin le ressentiment, et par delà ce qu’il mérite. Les Anglais font aujourd’hui la haine des nations par cette tyrannie et ces injustices, et, chez nous, tout ce qui va mal dans notre commerce vient de là…

Nos marchandises étant délivrées de toutes douanes françaises, ainsi que les étrangères des mêmes droits français, voilà une égalité qui revient au même. Par là, les marchandises étrangères apportées chez nous sont en équilibre avec les nôtres de même espèce, sauf le fret qui fait plus cher pour les étrangères. Les nôtres portées chez eux sont à meilleur marché, n’ayant pas payé ces droits, et, par là, sont à meilleur compte que les leurs qui en payent toujours quelque chose chez eux.

Mais, dira-t-on, nos vins en Angleterre, accablés de droits anglais, seront plus chers que des vins supposés nés en Angleterre et sans droits. Réponse : laissez-les faire, ce n’est pas un si grand mal de laisser les étrangers venir prendre denrées chez nous, ils n’y gagnent que le fret, où nous n’excellons pas à l’économie.

Je veux qu’il y ait eu d’abord quelque bénéfice à défendre les marchandises étrangères dont nous avons l’équivalent chez nous, mais bientôt les étrangers ont fait chez eux les mêmes défenses, ce qui est revenu pour le moins au même. Qu’on laisse toute liberté réciproque, alors qui est-ce qui y gagnera le plus ? ce sera le marchand le mieux fourni ; or, qui l’est mieux dans ce cas que la France, qui a tant de choses à vendre par la nature et par l’art ?

Au plus, je permettrais cette gêne pour un pays qu’on veut sortir de la barbarie, comme la Moscovie sous le czar Pierre le Grand. Pour encourager les premiers essais de manufactures, on a pu défendre l’entrée de ce qui en est l’objet, et ce, pour un temps seulement, jusqu’à ce que ce privilège exorbitant ait mis les choses en train. Mais en sommes-nous là en vérité ? Peut-être nous occupons-nous trop de manufactures, et y aurait-il des perfections d’agriculture à épuiser avant cela.

Si on songeait à fermer les portes d’un État, je voudrais donc copier le Japon : on ferme hermétiquement ; avantages, désavantages , pour et contre, disserter.

Qu’on laisse faire chacun en droit soi, au lieu de gêne et de précautions mal inventées. Alors tout va bien. Admirez comme une ville est pourvue de tout, quand on la laisse se pourvoir, et qu’il n’y a point quelque obstacle étranger, comme serait la contagion ; l’appât du gain remédie aux monopoles ; l’ouverture du commerce à un chacun contrebalance le monopole. C’est cette perfection de la liberté qui rend la science du commerce impossible, telle que l’entendent nos spéculatifs. Ils voudraient diriger le commerce par leurs ordres et règlements ; mais, pour cela, il faudrait connaître à fond les intérêts du commerce, non seulement de nation à nation, mais de province à province, mais de ville à ville, mais de chaque individu à l’autre ; faute de cela, demi-science qui est bien pire que l’ignorance par ses mauvais effets.

Quand on dit qu’il viendrait bien des vaisseaux étrangers chez nous, lesquels feraient le transport de nos propres marchandises, c’est encore une sottise. Eh ! qu’on laisse faire ! Le commerce et son profit par mer consistent en trois articles : porter nos marchandises bien loin, rapporter les marchandises étrangères chez nous, porter et rapporter celles des autres aux autres ; ou plutôt ce profit ne consiste qu’en deux articles : 1° le voiturage ; 2° le courtage ou la survente et surachat. Ces profits ne sont pas immenses, ils ne consistent qu’à employer des habitants et des matières qu’on emploierait à autres choses profitables, comme à l’agriculture et aux manufactures. Dans un État bien gouverné, policé comme celui-ci, et abandonné à la liberté de ses habitants si industrieux, on ne doit jamais être embarrassé de l’occupation des habitants. La moisson sera toujours plus abondante que les moissonneurs ; je parle de cette moisson de profits qui augmente le capital de l’État.

Quelques provinces maritimes, quelques ports, pays moins fertiles, ont besoin de ces occupations de naviguer. D’ailleurs la marine royale trouve des matelots et des marins qui se forment par l’exercice de la marine commerçante. Eh bien ! on trouvera toujours de quoi naviguer. Qu’est-ce qui manque au Français pour le mettre au taux des autres, et surtout des Hollandais, pour voiturer à aussi bon marché ? Il a besoin de cette émulation et de cette liberté ouverte pour parvenir à ce bon marché ; il a le courage et l’exercice actuel de la marine ; les Français préféreront toujours de charger un navire français, pour envoyer et rapporter, à un navire étranger.

Mais, dira-t-on, nos marchandises resteront taxées chez les étrangers, et même on augmentera chez eux leurs taxes d’entrées, tandis que nous les déchargerons de toutes sorties de chez nous. Réponse que, dans le premier cas, c’est toujours autant de diminué de chez nous pour les faire préférer ; ils n’oseront pas les taxer ainsi par augmentation, ce serait insulte, et, à la fin, nous leur ferions la guerre comme aux Anglais sur cela, s’ils s’en avisaient en pleine paix. On négociera sur cela, ce sera l’objet des spéculations et de la politique, et, en attendant, il y aura toujours bien des branches de commerce qui en iront mieux et qui dédommageraient absolument du reste.

Nous aurons toujours la consolation d’ouvrir un grand commerce sans soin, de rendre nos sujets heureux et abondants, de livrer à bon marché les choses en si grand nombre dont les autres nations ne peuvent se passer. Loin d’ici tout préjugé, toute vieille étude et recherche dont on s’entête par orgueil, quand on y a de l’acquis, ce qui rend tant de petits esprits inaccessibles à l’approfondissement des matières de raisonnement. Telles sont celles du commerce et de la finance.

Le projet serait que tous nos ports fussent francs comme ceux de Livourne, de Marseille et de Dunkerque, mais, derrière ces ports, il y a des visites et des enceintes ; il faudrait que ce derrière fût libre. Cela est nécessaire pour la sortie libre du blé en tous temps, en tous cas. Qu’on croie que ceci l’assurerait, car on trouverait chez nos voisins nos blés dissipés en temps de famine, et qu’on ne croie pas que ce serait à trop haut prix ; il n’y aurait que le voiturage de différent et les droits de chez les étrangers, car cette liberté d’aller venir ferait refluer le blé à l’instant, ou contrebalancerait le trop haut prix de nos magasineurs nationaux, et qui suffirait en empêchant tout monopole.

Il faudrait faire de même pour le sel marchand. Avec droits de consommation. Id. le tabac libre et marchand, etc.

On objectera quelque manque de police, mais de petite police, dans toute suppression des douanes ; mais cela va à quoi ? à quelques livres prohibés ; on pourrait toujours faire visites d’un très petit nombre de marchandises singulières.

Dans ce projet, toute entrée des villes doit être aussi supprimée, toute traite. Les octrois de ville mis sur consommations, donnant le quart ou le tiers des droits du roi sur icelles, afin que ce fût même régie, et sans multiplication de commis. La suppression des entrées des villes du plat pays favorise le commerce intérieur, qui demande pour le moins autant de faveur que le commerce étranger, et il est si gêné aujourd’hui par les visites de commis et vexations !

Qu’on essaye : on verra bientôt l’abondance subite que je promets dans nos ports, on verra nos jolis Français se replier à tout, surpasser les étrangers dans ce que font ceux-ci, et ne se point laisser approcher dans ce que nous perfectionnons ; on verra que, sans soin du gouvernement et sans police, par une concurrence présente et prochaine, nos marchands et fabricants feront tout de bon aloi et donneront au meilleur marché pour avoir la vogue.

Il est surprenant que d’autres nations ne se soient pas encore avisées de laisser cette liberté entière de commerce pour l’entrée et la sortie ; tout ce que je crains c’est qu’ils ne s’en avisent bientôt. Au lieu de cela, chez tous, même chez ces habiles Hollandais, on s’est livré à une fausse subtilité politique pour exclure de certaines marchandises ou en attirer d’autres par des privilèges ou des charges singulières sur certaines espèces, et on s’est porté encore à cela davantage par une méchante finance, pour tirer par les douanes de certains revenus mal placés.

Les vrais revenus du trésor public devraient être sur les consommations, et quelques-uns de dénombrement, mais fort légers. Expliquer ici mon système, considérant les choses contribuables en trois situations : ou les taxer ou ne les taxer ; — mes raisons morales pour taxer sur consommations. — Précautions à prendre ; essai sur blé à monture, mais greniers ou arrhes. Rendant le sel marchand, y substituant droits aux salines, c’est mettre sur les consommations, par là, vous ôtez un des grands obstacles à mon projet, qui sont les provinces rédimées de gabelles dont vous ôtez les bureaux et commis. Vous mettez toutes les provinces au pair les unes des autres ; le soulagement de celles non rédimées n’est point une injustice à l’égard de celles qui se sont rachetées autrefois à bon marché et qui en ont joui assez longtemps.

La meilleure manière de lever sur consommations, est d’exercer les marchands, par retrouves, plombages, etc., et que personne ne puisse vendre qu’étant marchand ou passant par les mains, et que les corps de marchands n’aient d’ailleurs point d’autre association et charges qu’en vue de cet objet de lever le droit, ce qui ne gênera point la liberté et mettra un bon ordre dans le royaume, car on y pourra taxer marchandises qui le méritent, au lieu de la confusion qu’il y a aujourd’hui, chacun se mêlant de faire marchandise. Par exemple on peut taxer le blé ; on dira à cela : mais, où sera l’émulation dans cette partie ? Réponse : à avoir abondance, pour vendre beaucoup à l’étranger.

Depuis un siècle, on croit gouverner le commerce d’un État par des droits exclusifs ou admissibles et c’est une grande erreur : jamais l’art n’imite la nature ; l’art peut perfectionner quelque chose, mais non en détruisant la nature pour s’y substituer. La liberté naturelle produirait ce qu’on cherche ; la contrainte le détruit. Ne voit-on pas qu’en excluant les marchandises étrangères on détourne les étrangers de prendre les nôtres ?

 

Dans son livre Religion, Gustave de Molinari étudie le fait religieux sous le double point de vue social et économique. Dans l’un de ses derniers chapitres, il détaille pourquoi la religion, comme l’industrie, ne peut prospérer que dans la concurrence, la liberté, et le respect des propriétés.

CHAPITRE XIX

Les conditions du progrès religieux. — Propriété et liberté.

Que la satisfaction du besoin religieux nécessite un culte. — Que l’existence et la mise en œuvre d’un culte exigent une application de capital et de travail. — Comment il y a été pourvu jusqu’à nos jours. — Que la séparation de l’Église et de l’État implique la nécessité d’accorder aux cultes un droit de propriété sans limites d’étendue et de durée. — Que le retour des abus du monopole n’est pas à redouter sous un régime de concurrence. — Que la concurrence agit comme un propulseur et un régulateur dans les branches les plus élevées de l’activité humaine aussi bien que dans les plus basses. — La propriété et la liberté des cultes, conditions du progrès religieux.

Les facultés de l’âme comme les forces physiques ont besoin d’aliments appropriés à leur nature. Si on les leur refuse, ou si on ne les leur donne qu’en quantité insuffisante, elles déclinent et périssent. Si on les leur accorde, dans la mesure et la qualité nécessaires, elles subsistent et se développent. L’agriculture, la pêche, la chasse pourvoient au besoin d’alimentation de la force physique ; la religion, les beaux-arts, la littérature, la science alimentent, dans la sphère qui leur est propre, les forces morales. Mais qu’il s’agisse des forces physiques ou des forces morales, les branches de l’industrie humaine qui leur fournissent les aliments dont elles ont besoin exigent une application plus ou moins considérable de capital et de travail, le concours d’un personnel et la mise en œuvre d’un matériel. Le besoin religieux n’échappe pas à cette nécessité commune. Toutes les religions, à l’exception de celles des peuplades trop pauvres, sont desservies par un personnel spécial et possèdent un matériel immobilier et mobilier, temples ou églises, statues, images, ornements, séminaires, couvents, bibliothèques, etc. Ce personnel et ce matériel, il faut le créer, l’entretenir et le maintenir en état de pourvoir aux besoins du culte. Il faut recruter et instruire le clergé, bâtir les temples ou les églises, les orner, subvenir aux frais des cérémonies religieuses, etc., etc. Ces dépenses varient selon les religions : le culte catholique exige un matériel plus considérable que le culte protestant, en revanche, l’entretien d’un personnel célibataire coûte moins cher que celui d’un clergé chargé de famille. Mais quoique la statistique ne nous fournisse que des renseignements insuffisants à cet égard, dans tous les pays civilisés l’établissement ecclésiastique représente un capital important et une forte dépense annuelle. Sous l’Ancien régime, ce capital était principalement fourni par des donations, et les dépenses annuelles étaient alimentées par la dîme et le casuel. Aux revenus que le clergé tirait de ses propriétés et de la dîme, on a substitué un salaire payé par l’État, et on a mis de même l’entretien des édifices du culte à la charge du budget. Le clergé a été placé dans les attributions et sous la dépendance d’un ministère des cultes. Les vices de ce régime qui a transformé la culture religieuse en une branche de l’administration sont devenus patents et ils ont déterminé un mouvement croissant d’opinion en faveur de la séparation de l’Église et de l’État. La conséquence naturelle de cette séparation, c’est le droit accordé au clergé de se constituer librement sous la forme d’une ou de plusieurs associations, de s’administrer à sa guise, sans aucune intervention de l’État, d’acquérir et de posséder sans limites d’étendue et de durée des biens immobiliers et mobiliers, de percevoir des cotisations, et de fixer à son gré le prix de ses services. Cette conséquence, les promoteurs et les partisans de la séparation de l’Église et de l’État se refusent toutefois à l’admettre. Ils redoutent ou feignent de redouter le retour des abus de l’Ancien régime ecclésiastique, l’accaparement du sol, la reconstitution d’une caste cléricale, assujettissant à son influence la société civile, etc., etc. ; mais ces abus et ces périls qui étaient réels lorsque la religion unie à l’État était en possession d’un monopole garanti par des pénalités draconiennes pourraient-ils se reproduire sous un régime de concurrence[1] ?

La concurrence agit à la fois comme un propulseur et un régulateur. Elle oblige ceux qui y sont soumis à adopter les procédés les plus efficaces, l’outillage le plus perfectionné, à réduire le prix et à améliorer la qualité de leurs produits ou de leurs services, sous peine d’être exclus du marché ; et c’est grâce à ce stimulant énergique que les pays où la liberté industrielle et commerciale est la plus complète devancent tous les autres en activité et en richesse. En même temps, la concurrence agit comme un régulateur de la production et des profits : elle détourne les capitaux et le travail de se porter dans les branches qui en sont suffisamment pourvues, en abaissant progressivement leur rétribution à mesure qu’ils y affluent ; elle les excite au contraire à se porter dans les branches où ils font défaut, en leur offrant l’appât d’un profit d’autant plus élevé qu’ils y manquent davantage ; enfin elle crée une tendance irrésistible à l’égalisation universelle des rétributions au niveau de leur taux nécessaire.

Les branches les plus élevées de l’activité humaine, la culture religieuse, celle des lettres et des beaux-arts, etc., sont régies par cette loi naturelle aussi bien que les branches les plus basses de la production matérielle. Les effets salutaires de la concurrence religieuse sur le zèle et la conduite des ministres des cultes ont pu être constatés dans tous les temps et dans tous les pays aussi bien que le relâchement et la corruption que produit invariablement le monopole. Ces phénomènes étaient tellement manifestes qu’aux époques où la religion se trouvait unie à l’État et protégée rigoureusement contre toute concurrence, l’Église comprenait la nécessité d’atténuer ou de corriger les vices du monopole en multipliant les ordres religieux, qui faisaient concurrence au clergé séculier et entre lesquels on voyait s’établir une lutte qui acquérait parfois, — lorsqu’ils s’adressaient aux mêmes classes de la population, — une vivacité extraordinaire.

On peut constater aussi, quoiqu’ils soient moins visibles, les effets régulateurs de la concurrence sur les biens et les revenus des cultes. Ces effets sont moins visibles, disons-nous, car, sauf aux États-Unis[2], la concurrence se trouve faussée par les privilèges ou les subventions accordées à certains cultes. En Angleterre, par exemple, où l’Église anglicane a conservé le privilège monstrueux d’imposer la dîme aux sectateurs des cultes dissidents, elle jouit de revenus tout à fait hors de proportion avec la rétribution nécessaire de ses services. Mais, même dans ce cas, l’action régulatrice de la concurrence se fait sentir. Les sacrifices que le peuple anglais s’est imposés en faveur de l’Église établie, les richesses dont il l’a dotée, la dîme qu’il a consenti à lui payer, ont agi comme une prime d’encouragement à la multiplication des sectes concurrentes. À mesure qu’elles se sont multipliées et que leur clientèle s’est augmentée, ces sectes ont enlevé une part croissante de revenus à l’Église établie, et lorsque celle-ci aura été privée de son privilège, — ce qui ne peut plus tarder longtemps — l’inégalité flagrante et abusive de sa situation en présence de ses concurrentes ira peu à peu s’effaçant. On pourrait même prédire que l’excès de ses ressources, loin de lui être avantageux dans sa lutte pour l’existence, agira comme une cause de décadence. C’est ainsi qu’on voit dans l’industrie, les vieilles maisons, se fiant sur l’importance de leurs capitaux, l’étendue de leur crédit et de leur réputation, laisser se ralentir leur activité, décliner peu à peu et céder la place à des concurrents plus jeunes, moins riches, mais excités, à cause de l’infériorité de leur situation, à s’élever plus haut, tandis que cette excitation nécessaire fait défaut à ceux qui sont arrivés au pinacle.

La propriété et la liberté apparaissent donc comme les conditions du progrès religieux aussi bien que du progrès des industries qui pourvoient aux besoins matériels de l’homme. Le droit d’acquérir et de conserver les capitaux mobiliers et immobiliers et d’en disposer sans entraves procure au clergé la sécurité et l’indépendance, avec les moyens d’améliorer et d’étendre les services du culte. La liberté de choisir entre les cultes suscite la concurrence et détermine un double progrès : une émulation constante d’activité entre les cultes concurrents, et une adaptation aussi complète que possible de leurs services au degré de développement intellectuel de leur clientèle. Cette adaptation est la première et la plus indispensable condition de la fécondité et des progrès de la culture religieuse : car une religion, dont le concept et les pratiques demeurent au-dessous ou s’élèvent au-dessus de la capacité intellectuelle et morale de ceux auxquels elle s’adresse, n’a pas de prise sur eux ; elle ne leur fournit point un aliment qu’ils puissent s’assimiler, elle ne peut entretenir et développer la force morale que le sentiment religieux, amour ou crainte d’un esprit ou d’un Dieu, met au service du self government de l’individu et du gouvernement de la société.

Or, cette force morale, que l’homme puise dans la religion, qu’elle accumule en lui et en sa descendance, mais qui s’épuise ou disparaît quand elle n’est pas alimentée, elle n’est pas moins nécessaire aujourd’hui qu’elle ne l’a été dans le passé.

___________________

[1] Appendice, note u.

[2] Appendice, note v.

Dans cet article publié par l’éphémère Revue d’histoire des doctrines économiques et sociales, Gustave Schelle étudie les premières réflexions de Turgot sur les questions économiques. Sur la base de manuscrits obtenus au château de Lantheuil, qu’il publiera par la suite dans son édition en cinq volumes des Œuvres de Turgot, il essaie de caractériser l’évolution du jeune Turgot, du mercantilisme et de l’étatisme au libéralisme radical.

Gustave Schelle, Les premiers travaux économiques de Turgot d’après ses manuscrits inédits, Revue d’histoire des doctrines économiques et sociales, quatrième année, 1911, p.1-16

LES PREMIERS TRAVAUX ÉCONOMIQUES DE TURGOT D’APRÈS SES MANUSCRITS INÉDITS

par G. Schelle

_____

I.

Turgot avait, dès sa jeunesse, une instruction des plus étendues ; il était et resta toute sa vie, un grand liseur en plusieurs langues et un liseur attentif. On a dit de lui qu’il savait tout ; on l’a dit aussi de Diderot ; on aurait pu le dire de beaucoup d’autres de leurs contemporains ; le XVIIIe siècle a été le siècle de l’Encyclopédie et celui des encyclopédistes ; mais Turgot savait bien ce qu’il savait. Cousin a émis l’opinion que dans les Discours en Sorbonne, il y a plus de philosophie que dans tout Voltaire. C’est peut-être excessif ; ce qui est certain, c’est que Turgot s’est occupé d’un grand nombre de sujets et que pour tous, on peut constater qu’il connaissait à fond ce qui en avait été écrit.

Il a fait peu profiter le public de sa vaste érudition. Sa traduction d’une brochure de Josias Tucker, ses études sur la littérature étrangère, ses articles de l’Encyclopédie, ses Réflexions sur les richesses, sont à peu de choses près les seules de ses œuvres qui ont paru de son vivant.

Il travaillait, non dans l’intention de briller, mais pour répondre à un insatiable désir de connaître. Il s’en expliqua un jour à un ami en ces termes : « J’ai un grand défaut, mais ce n’est pas la timidité ; ce défaut est de me charger de trop de besogne et d’être paresseux, plus par libertinage d’esprit que par inaction proprement dite. Mon esprit gagne du côté de l’étendue et de la justesse ; mais j’y perds beaucoup du côté de l’action[1]. »

Le « libertinage » de Turgot, ou plutôt sa curiosité sans bornes rend intéressante l’étude du développement successif de ses connaissances. Grâce aux manuscrits qu’il a laissés et que sa famille a conservés au Château de Lantheuil, il est facile de la poursuivre. Je vais y procéder pour les travaux économiques de sa jeunesse.

Étant étudiant, soit au Séminaire, soit à la Sorbonne, étant ensuite magistrat, conseiller au Parlement ou maître des requêtes, Turgot s’adonna principalement à la métaphysique et à la linguistique, en dehors de ses études obligées de théologie, de physique, de droit, etc.

Ses recherches ont abouti aux articles Existence et Étymologie de l’Encyclopédie qui tous deux, principalement le dernier, sont remarquables.

Sans lui être complètement étrangère, l’économie politique ne l’attirait qu’incidemment. Son premier essai en cette science, est sa Lettre à l’abbé de Cicé l’aîné sur le papier-monnaie. Elle date de 1749, quand Turgot portait encore la soutane, mais n’a été publiée, pour la première fois, qu’en 1808 par Du Pont de Nemours.

C’est une bonne dissertation d’étudiant dont on ne doit pas, je l’ai dit ailleurs, enfler l’importance scientifique.

La question du papier-monnaie avait été fortement discutée après le système de Law et avait été plus récemment résumée dans un chapitre sur le change de l’Esprit des Lois.

Montesquieu doit occuper, dans l’histoire économique, ne serait-ce qu’en raison de l’énorme publicité de ses écrits, plus de place qu’on ne lui en donne quelquefois. Les Physiocrates et Turgot ont reconnu en lui un de leurs maîtres. Ce dernier le cite avec Hume, Cantillon, Quesnay et Gournay[2]. Sur la question du papier-monnaie, Montesquieu avait avancé plus d’une opinion erronée, dans ses Lettres persanes, écrites au temps de Law ; il s’était corrigé dans l’Esprit des Lois.

Les personnages des Lettres persanes avaient répété les vieux dictons sur les inconvénients des progrès ; ils avaient assimilé le papier aux métaux précieux dont ils n’avaient pas compris le rôle économique, et tout en se méfiant du Système et de ses auteurs, n’en avaient pas prévu la chute.

« Que nous ont servi, lit-on dans ce petit livre à la date de 1717, l’invention de la boussole et la découverte de tant de peuples, qu’à nous communiquer leurs maladies, plutôt que leurs richesses ? L’or et l’argent avaient été établis, par une convention générale, pour être le prix de toutes les marchandises et un gage de leur valeur, par la raison que ces métaux étaient rares et inutiles à tout autre usage. Que nous importait-il donc qu’ils devinssent plus communs, et que, pour marquer la valeur d’une denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d’un ? Cela n’en était que plus incommode. »

Plus loin, à la date de 1720 : « La France, à la mort du feu roi (Louis XIV), était un corps accablé de mille maux… Noailles appliqua quelques remèdes topiques, mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger est venu, qui a entrepris cette cure ; après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, et il l’a seulement rendue bouffie… Tous ceux qui étaient riches, il y a six mois, sont à présent dans la pauvreté et ceux qui n’avaient pas de pain regorgent de richesses. »

Plus loin encore est cette phrase ironique : « Il y a longtemps qu’on a dit que la bonne foi était l’âme d’un grand ministre ».

Melon, qui écrivit son Essai politique sur le commerce, en 1734[3] ne vit pas beaucoup plus clair dans les phénomènes de circulation. « Les variations de valeur de la monnaie sont sans importance, conclut-il, on peut donc la modifier afin d’accroître le rendement des impôts par la cherté générale. »

Du Tot mit les choses au point dans ses Réflexions politiques sur les finances et le commerce, en 1738 : « Les monnaies sont l’instrument nécessaire de nos échanges réciproques et la mesure qui règle la valeur des biens échangés ; il ne faut pas plus y toucher qu’aux autres mesures ».

Enfin, Montesquieu se rectifiant, écrivit dans l’Esprit des Lois : « L’argent tiré des mines de l’Amérique, transporté en Europe, de là encore envoyé en Orient, a favorisé la navigation de l’Europe. C’est une marchandise de plus que l’Europe reçoit en troc de l’Amérique et qu’elle envoie en troc aux Indes. »

« Une plus grande quantité d’or et d’argent est donc favorable, lorsqu’on regarde ces métaux comme une marchandise ; elle ne l’est point lorsqu’on les regarde comme signe, parce que leur abondance choque leur qualité de signe qui est beaucoup fondée sur la rareté…

« S’il arrivait qu’un État ait établi une banque dont les billets dussent faire la fonction de monnaie et que la valeur numéraire de ces billets fut prodigieuse, … il suivrait de la nature des choses que ces billets s’anéantiraient de la manière qu’ils se seraient établis… »

C’est la thèse, démontrée par l’expérience, que développa Turgot dans sa Lettre à l’abbé de Cicé.

Il est à noter en outre que Du Pont de Nemours, plus fidèle ami que scrupuleux éditeur, a modifié cette lettre en quelques endroits ; j’ai pu le constater récemment. Ainsi, on lit dans son édition : « L’argent est un instrument de mesure, non par l’effet d’une convention arbitraire, mais parce que ses propriétés naturelles lui donnent une valeur vénale un peu augmentée par l’usage spécial qu’on en fait comme monnaie. »

La réflexion que contient ce dernier membre de phrase m’avait semblé digne d’attention et je l’avais crue personnelle à l’auteur ; elle n’est pas dans son manuscrit et a été ajoutée lors de l’impression en 1808.

II.

Cependant, dès l’époque où fut écrite la Lettre sur le papier-monnaie, ou à une époque voisine, Turgot songea à composer un Traité de la circulation où il aurait parlé des banques, du système de Law, du crédit, du change et du commerce, enfin du luxe, c’est-à-dire de presque toute l’économie politique telle qu’on l’entendait alors.

Ce projet est indiqué dans une liste d’Ouvrages à faire où sont aussi des titres de tragédies, de poèmes, de livres de philosophie, de théologie, de linguistique, de morale et de physique, une histoire universelle, une géographie politique et des considérations sur l’histoire de l’esprit humain. Mais Turgot ne donna pas une suite immédiate à son projet de Traité de la circulation.

La sociologie, s’il est permis de se servir en l’occasion de ce mot moderne, l’attira plus fortement. L’Histoire universelle de Bossuet était toujours à la mode, mais on commençait à trouver que l’éloquence, mise au service de vues purement religieuses, ne suffit pas pour décrire et expliquer la marche de l’humanité.

De plusieurs côtés, — sans parler de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations de Voltaire —, on cherchait des causes plus rationnelles du progrès ; l’Académie de Dijon ouvrit, pour 1750, le concours auquel prit part J.-J. Rousseau sur la question de savoir si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. L’Académie de Soissons ouvrit un autre concours en 1748 sur les Causes des progrès et de la décadence du goût dans les sciences et les arts.

Un intime de Turgot, l’abbé Bon, songea à résoudre le problème posé à Soissons. Maître de rhétorique et versificateur habile, il ne trouve à développer que quelques banalités. Il consulta son ami, et celui-ci, envisageant le sujet dans son ampleur, commença à le traiter, l’étendit encore et finalement en fit la base principale de son dernier Discours en Sorbonne.

Condorcet[4] a dit que Turgot, Price, et Priestley avaient été les premiers et les plus illustres apôtres de la doctrine de la perfectibilité humaine. Il est probable que cette doctrine avait été dégagée avant eux.

Plus tard Littré a avancé que Turgot vit le premier, d’une façon précise, l’enchaînement des générations et la filiation des choses. On trouve, en effet, dans le deuxième Discours en Sorbonne des passages tels que ceux-ci :

« Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets qui lient l’état du monde à tous ceux qui l’ont précédé… Les signes arbitraires du langage et de l’écriture… ont formé, de toutes les connaissances particulières, un trésor commun qu’une génération transmet à l’autre, ainsi qu’un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle, et le genre humain, considéré depuis son origine, paraît aux yeux du philosophe comme un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès.

« Les progrès, amenant d’autres progrès, l’inégalité des nations augmente. Ici, les arts commencent à naître ; là ils avancent à grands pas vers la perfection ; plus loin, ils s’arrêtent dans leur médiocrité ; ailleurs, les premières ténèbres ne sont point encore dissipées et dans cette inégalité, variée à l’infini, l’état actuel de l’univers, en nous présentant à la fois toutes les nuances de la barbarie et de la politesse semées sur la terre, nous montre en quelque sorte, sous un même coup d’œil, les monuments, les vestiges de tous les pas de l’esprit humain, l’image de tous les degrés par lesquels il a passé et l’histoire de tous les âges. »

Comme des copies des Discours en Sorbonne ont été distribuées par Turgot à des amis, on peut dire qu’il n’a pas seulement reconnu pour lui, mais exposé au public, la doctrine de la solidarité des hommes dans le temps et dans l’espace, chaque génération, profitant de l’œuvre des générations antérieures et devant à son tour faire profiter de son œuvre les générations qui la suivront, chaque nation communiquant ses lumières à d’autres nations, chaque homme à d’autres hommes.

On a fait remarquer enfin que Turgot a indiqué ce que l’on appelle aujourd’hui la loi des trois états d’Auguste Comte. En réalité, il n’a fait que montrer, conformément à la vérité historique, que ces états existent simultanément et ne sont pas successifs, ainsi qu’a paru le croire l’auteur de la Philosophie positive. Turgot a dit en effet, je viens de le rappeler : « L’univers nous présente à la fois toutes les nuances de la barbarie et de la politesse… l’histoire de tous les âges ».

Lors Turgot eut quitté l’état ecclésiastique, il reprit ses études sur le progrès humain ; de là, un grand nombre de fragments que l’on trouve, soit dans ses Œuvres, éditées par Du Pont, avec des retouches de ce dernier, soit dans ses manuscrits inédits.

L’économie politique y apparaît à peine ; on y rencontre toutefois de temps en temps l’expression : balance du commerce, dans un sens qui aurait permis d’attribuer au jeune auteur des idées mercantilistes, si son éditeur Du Pont n’avait prudemment biffé cette expression dans ceux des fragments qu’il a publiés.

Une fois maître des requêtes, Turgot fut amené par les circonstances à s’occuper surtout de la question de la tolérance religieuse. Mais il commença à regarder avec plus d’attention que précédemment les phénomènes économiques. Sa traduction de l’opuscule de Josias Tucker, publiée en 1755, est le produit d’une double préoccupation.

Livrer au public français des Questions importantes sur le commerce à l’occasion d’un bill de naturalisation des protestants étrangers, c’était lui parler à la fois de tolérance religieuse et d’économie politique.

Un peu auparavant, Turgot avait écrit sur des sujets appartenant à cette science un certain nombre de fragments que Du Pont n’a pas livrés au public et qui sont pourtant dignes d’attention, quoique inachevés.

III.

Vincent de Gournay, voulant exposer ses vues à Trudaine, qui était chargé au Contrôle Général du « détail » du commerce et avec qui il travaillait en qualité d’Intendant du Commerce, mit en marge d’une traduction des Discours de Child des notes plus étendues que l’ouvrage. Ce travail fut terminé vers la fin de l’année 1752. Le Contrôleur général Machault s’opposa à son impression, peut-être pour ne pas ameuter contre lui les corporations de métiers dont Gournay voulait la suppression. La traduction[5] parut seule en 1754 avec un court avertissement où l’Intendant du Commerce se borna à signaler d’une manière générale l’influence économique de la baisse du taux de l’intérêt de l’argent.

Turgot, ayant eu communication de quelques-unes des notes manuscrites de Gournay, jeta sur le papier des Remarques qui sont parfois en contradiction avec les opinions qu’avait exprimées celui qu’il devait bientôt regarder comme son principal maître en économie politique.

Gournay attribuait aux variations du taux de l’intérêt une action exagérée. Dans l’avertissement de la traduction de Child, il a écrit : « C’est au bas prix de l’intérêt de l’argent, peut-être plus qu’à aucune autre cause que les Anglais doivent les progrès étonnants qu’ils ont faits dans l’art de cultiver les terres, progrès tels qu’ils ont mis la nation en état de lever un tribut sur la plupart des peuples de l’Europe, en pourvoyant à leur subsistance sans jamais avoir l’inquiétude pour la sienne propre.

« C’est relativement aux principes de Child que dans la vue d’augmenter la circulation, le gouvernement anglais a fait rendre une loi pour favoriser le transport des dettes, afin de faciliter aux particuliers les moyens de se payer les uns les autres, avec des billets, des sommes qui leur sont dues sans avoir forcément recours aux paiements en argent. »

Dans son commentaire manuscrit, Gournay avait été encore plus loin et avait avancé que le haut prix de l’intérêt de l’argent, en arrêtant la circulation du métal, obligeait en quelque sorte à l’enfouir par des conversions en lingots et en vaisselle. Turgot répondit dans ses Remarques : « Au contraire, plus l’argent est haut, et moins on doit en être embarrassé. Si le rentier opulent place son argent en vaisselle et en bijoux, ce n’est pas que les débouchés lui manquent, c’est parce qu’ils sont trop faciles, c’est parce qu’on s’enrichit en trop peu de temps ; on préfère le plaisir de dépenser ce qu’on a acquis à celui d’augmenter sa fortune… »

« Le luxe est le fruit de l’excessive inégalité des fortunes et de l’oisiveté. Or, le haut intérêt de l’argent produit l’inégalité des fortunes parce que l’argent attire l’argent et absorbe tous les profits de l’industrie. Il produit l’oisiveté parce qu’il offre un moyen facile de s’enrichir sans travailler. »

Gournay, d’un côté, Turgot, de l’autre, confondaient : 1° le capital et l’argent qui le représente ; 2° l’action des variations du taux de l’intérêt et celle des variations des quantités de métal en circulation. Turgot parait toutefois avoir eu le sentiment des erreurs que commettait l’Intendant du Commerce, mais ne trouva pas le point où il fallait corriger.

D’autres remarques de lui sont relatives au commerce des grains, à l’acte de navigation de Cromwel, au prêt à intérêt, à la liberté de l’industrie.

Turgot ne condamne pas l’acte de navigation ; il indique même des procédés mercantilistes pour empêcher les excès d’exportation des métaux précieux. Rien ne fait pressentir en lui l’économiste libéral qu’il sera plus tard au sujet du commerce international.

Au contraire, en ce qui concerne le commerce des grains à l’intérieur, le prêt à intérêt et la liberté du travail, il a déjà les opinions auxquelles il restera attaché toute sa vie.

« Dans l’établissement de toutes les lois sur les grains, dit-il, on n’a écouté que les cris du consommateur sans songer aux besoins du cultivateur… La crainte des séditions et l’empire des cris du peuple sur des magistrats timides qui voient toujours les villes de plus près que les campagnes ont perpétué cette façon de penser dans presque toutes les villes de l’Italie… Les mêmes préjugés ont régné par toute l’Europe, et chez les Anglais qui les ont secoués plus tôt que nous. »

Au sujet du prêt à intérêt, son avis n’était pas moins formel : « Défendre l’intérêt comme Moïse, c’est donner aux violateurs de la loi le monopole de l’usure, et par conséquent, l’enchérir. Le prix de l’argent, comme celui de toute chose, doit se fixer par le rapport de l’offre à la demande et non par des lois. »

Montesquieu avait dit, sans mieux distinguer l’argent métal ou monnaie de l’argent capital : « L’argent est le signe des valeurs ; il est clair que celui qui a besoin de ce signe doit le louer comme il fait toutes les choses dont il peut avoir besoin… C’est bien une action très bonne de prêter à un autre son argent, sans intérêt ; mais on sent que ce ne peut être qu’un conseil de religion et non une loi civile ».

Quant à la liberté de l’industrie, Turgot s’exprimait en ces termes non ambigus : « Je doute fort que les règlements soient utiles, même pour le premier établissement des manufactures ».

Un autre manuscrit de Turgot, à peu près du même temps que les Remarques sur les notes de la traduction de Child, est intitulé : Plan d’un ouvrage sur le commerce, la circulation, l’intérêt de l’argent, la richesse des États.

C’est un commencement de réalisation de la promesse que Turgot s’était faite, étant à la Sorbonne, lorsqu’il avait dressé sa liste d’Ouvrages à faire.

Le manuscrit est informe en quelques parties, assez précis en d’autres. On y lit : « Toute denrée est monnaie et toute monnaie est denrée. — Le crédit augmente équivalement à la masse des fonds d’un État. — La richesse d’un État consiste dans le nombre des hommes, et le nombre d’hommes dépend de l’emploi qu’on leur donne et des aliments qu’on leur fournit. — Un État riche en argent vend plus cher, vend moins et est bientôt forcé d’acheter. Il y a des bornes à l’enrichissement des États par le commerce. — La seule production des matières utiles est une richesse. — Il faut que l’or s’écoule d’un pays où il n’est pas en équilibre avec les autres nations ».

Turgot cherchait à se dégager du système mercantile, sans y parvenir tout à fait.

Plus intéressantes et beaucoup plus personnelles sont ses remarques sur la propriété qui tendent à assimiler dans leurs origines la propriété foncière à la propriété mobilière.

On retrouve en partie la pensée qui les dicta dans le Mémoire sur les mines et les carrières.

« Les jurisconsultes, dit Turgot, définissent le domaine ou la propriété, le droit d’user et d’abuser. Cette définition me paraît n’avoir été imaginée que pour mettre une différence entre la propriété et l’usufruit. Il fallait, pour se former des idées nettes sur cette matière remonter aux premiers principes de la possession, examiner les premiers rapports des objets de la nature avec nous, par lesquels ils excitent nos désirs et nos craintes. Ils satisfont à nos besoins ; ils deviennent la source commune où nous puisons tour à tour le plaisir et la douleur. Il fallait montrer comment l’idée de jouissance a fait naître l’idée de possession ; comment les objets de nos désirs offerts par la nature à tous les hommes sont sortis de cette communauté générale et ont été attribués à différents particuliers… Jouir, ou pour se servir de l’expression plus générale, user, voilà le premier fondement du droit…

« Dans l’origine, il est commun à tous…Il est des objets auxquels l’usage que nous pouvons en faire n’ôte en rien et dont tous les hommes peuvent jouir à la fois sans se nuire les uns aux autres. Il en est aussi qui se détruisent par l’usage ; tels sont les aliments… Pour les choses dont un homme ne peut user sans priver d’autres de leur usage, l’occupation ou le droit de premier occupant, et, dans le cas de concurrence, la force, les a tirées de l’état de nature dans lequel elles étaient communes à tous ou du moins offertes à tous… Le droit d’occupation est le premier droit particulier ou la première limitation du droit des hommes sur la chose occupée, l’usage ; et, dans le cas où cet usage détruit la chose même, ce droit est aussi fort qu’il puisse être. »

Intéressantes aussi sont les réflexions de Turgot sur les taxations des marchandises. Montesquieu avait dit dans l’Esprit des Lois, après des considérations un peu embrouillées sur la formation des prix : « Le prince ou le magistrat ne peuvent pas plus taxer la valeur des marchandises qu’établir par une ordonnance que le rapport d’un à 10 est égal à celui d’un à 20. Julien ayant baissé les denrées à Antioche y cause une affreuse famine ». Hume avait plus récemment dans ses Essais parlé des taxes, mais pour les considérer en tant qu’impôts et non dans leurs effets protecteurs à l’égard des consommateurs.

Les explications de Turgot concernent ces effets et sont précises. « Il fallait, dit-il, que ceux qui ont imaginé les premiers de taxer les denrées eussent bien peu réfléchi sur la manière dont les intérêts réciproques du vendeur et de l’acheteur se balancent pour fixer le prix de chaque chose… L’un a autant besoin de vendre que l’autre d’acheter ; l’un veut vendre cher et l’autre veut acheter à bon marché… À ne considérer qu’une seule vente isolée entre deux particuliers, l’échange serait toujours parfaitement égal puisque les choses échangées ne peuvent avoir d’autre prix que celui qu’y a mis le désir de chacun des deux contractants, et qu’eux seuls peuvent juger ce désir. Lorsque plusieurs personnes offrent la même marchandise à vendre et que plusieurs se présentent aussi pour l’acheter, il s’établit un prix commun… fixé par le débat entre la totalité des acheteurs et la totalité des vendeurs… Mais le rapport de l’offre à la demande est toujours l’unique principe de cette fixation ; il n’est jamais possible que le prix courant soit trop fort ni trop faible ; il faudrait pour cela que la marchandise… eut un prix naturel, indépendamment de ce qu’elle est plus rare, plus ou moins demandée ; or, c’est ce qui n’est ni ne peut être parce qu’il n’y a que la comparaison du besoin qu’ont tous les acheteurs pris collectivement avec l’offre de tous les vendeurs, pris aussi collectivement, qui en établisse la valeur vénale ».

… « Taxer le prix des denrées pour régler le prix courant… c’est d’abord commettre une injustice, car, pourquoi favoriser plutôt l’acheteur que le vendeur… C’est de plus commettre une injustice imprudencte, car si la politique pouvait ici faire pencher la balance inégalement, ce devrait être plutôt du côté du vendeur… Il est assez évident que c’est le travail du producteur qui fournit à tous les besoins de la société et ce travail n’a pour but que le profit de la vente. C’est attaquer le principe fondamental de toute société en donnant atteinte au droit de propriété dont la jouissance pleine et entière est le but de toute législation, le motif qui a engagé les hommes à quitter l’état sauvage pour se rassembler en société… C’est aller directement contre le but qu’on se propose, qui est de procurer au peuple sa subsistance au plus bas prix possible. Ce but s’atteindra tout naturellement par la concurrence que la liberté amènerait toujours. Le débit et la consommation appellent de toutes parts les vendeurs et ceux-ci baissent le prix à l’envi les uns les autres… Ils ne peuvent cependant pas baisser jusqu’à renoncer à tout profit. Le vendeur vendrait à perte et, par conséquent, il cesserait de vendre et le producteur de produire… Que fera le magistrat ? Tentera-t-il de régler le prix courant au-dessous de ce prix qu’on peut appeler le prix fondamental ? Au lieu de la cherté, qu’il veut éviter, il aurait la disette absolue. »

En prenant pour exemple ce qui se passait pour le prix du pain, Turgot ajoutait : « D’après les résultats des expériences faites pour établir le rapport du prix du pain au prix du blé, le prix du pain serait partout beaucoup trop cher. On n’est pourtant point d’accord sur ce point de police. La concurrence aurait bientôt fixé les idées, si d’un côté on cessait de taxer le pain et si de l’autre, on supprimait le monopole des communautés de boulangers en permettant à qui voudrait de vendre du pain ».

C’eut été assurément la meilleure solution : les expériences ou essais, faits en vue de connaître les rapports de poids et de prix entre le blé et le pain, bien qu’opérés avec toutes sortes de précautions par des magistrats animés de vues de justice laissaient beaucoup à désirer. « En certains endroits, relate Parmentier, le peuple se plaignait de payer son pain trop cher ; ailleurs, le boulanger refusait de le fabriquer pour se soustraire à la ruine. La qualité variée des grains, l’inégalité des mesures et des poids, les différences dans la construction des moulins, la diversité dans les procédés de mouture, de préparation des pâtes, et de cuisson laissaient partout les plus grandes incertitudes, à l’égard du rendement à obtenir pour la transformation du blé en farine et de la farine en pain[6] ». Heureusement, l’usage de taxer le pain n’était pas très répandu.

IV.

Le dernier fragment touchant à l’économie politique que j’ai trouvé dans les manuscrits de jeunesse de Turgot était destiné à l’ouvrage de Géographie politique qu’il avait projeté et dont il continua à s’occuper pendant plusieurs années. Ce fragment est relatif au commerce national et aux manufactures.

Turgot y rapporte un fait qu’avait signalé Melon dans la deuxième édition de son Essai sur le Commerce, parue en 1736, et il observe que Melon écrivait près de 18 ans auparavant. Le fragment date donc de 1754. On y rencontre encore des vues mercantilistes.

La diversité des productions, y est-il dit, jointe au plus ou moins de facilités des communications, renferme presque toute la géographie politique, par rapport au commerce, 1° de royaume à royaume, 2° de province à province. « Le législateur, par rapport au premier article, doit avoir pour objet qu’on se passe le plus qu’il est possible de l’étranger et, par rapport au second, que l’argent soit distribué dans tout l’État, le plus également qu’il est possible, par une circulation continuelle, en sorte que les provinces riches en denrées payent tribut à l’industrie des provinces plus pauvres ; sans quoi, l’argent sortant d’une province sans y entrer, elle s’appauvrit et se dépeuple de plus en plus. Ne pouvant, par sa stérilité, nourrir ses habitants qu’en achetant au dehors les denrées nécessaires à la vie, si l’argent qui en sort ne rentre pas par le moyen des manufactures, le pays ne pourra plus nourrir ses habitants. »

Turgot se plaint ensuite de ce que « Paris soit un gouffre où vont s’absorber toutes les richesses de l’État, où les manufactures et les bagatelles attirent l’argent de toute la France par un commerce aussi ruineux pour nos provinces que pour les étrangers. Le produit des impôts s’y dépense pour la grande partie et la petite vanité de ceux qui gouvernent, jointe à leur ignorance, ne manque pas d’y accumuler toutes les manufactures nouvelles. Une des grandes occupations d’un intendant du commerce est aujourd’hui de montrer ses manufactures et de faire admirer aux dames la beauté des bâtiments et l’agrément des ouvrages.

« Une manufacture, située dans une province pauvre, serait bonne, au contraire, à enrichir le pays, à faire vivre des hommes qui n’ont point de ressources ; mais on ignorerait à qui on en est redevable. Il est vrai que les ouvriers, vivant dans une province où les denrées sont à meilleur marché, coûteraient moins à soudoyer ; qu’avec les mêmes fonds, on pourrait en employer une plus grande quantité, que les ouvrages se donneraient à un moindre prix et, par conséquent, se vendraient plus aisément chez l’étranger…

« Enfin, la vanité des entrepreneurs, moins excitée par la curiosité des acheteurs, ne mettrait pas, à loger les ouvriers, superbement, des fonds qui seraient mieux employés à les multiplier, à les payer plus grandement. »

Turgot fait ici allusion à la manufacture de Sèvres dont on projetait l’établissement et qui fut fondée en 1756 à proximité de Paris pour que « Mme de P. (lisez Mme de Pompadour) puisse être à portée de l’aller voir en se promenant ».

Turgot s’occupe ensuite du commerce avec l’étranger et des colonies. « Le droit naturel, dit-il, semble laisser à chacun le soin de disposer de sa terre à son gré. C’est une suite du droit de propriété que les jurisconsultes définissent le droit d’user et d’abuser. Mais malgré cette définition bonne ou mauvaise, on ne peut douter que le législateur, n’ait le droit de régler cet usage pour l’utilité générale de la société, d’empêcher par exemple qu’un homme ne substitue une magnificence stérile à une fécondité utile et qu’une terre destinée à nourrir un peuple de travailleurs ne soit plus que la promenade de quelques hommes oisifs ».

Et, pour préciser sa pensée sur le rôle du législateur, Turgot met en note : « Ce sont là les lois politiques, bien différentes des lois civiles, et qui doivent se combiner avec elles. Qui ne regarde que les lois politiques est un tyran ; qui ne regarde que la loi civile est un légiste ignorant ».

C’est de cette manière que le jeune Turgot limitait ses vues étatistes. « Il faut, disait-il encore, remonter aux premiers droits de l’humanité. La terre a été donnée à tous les hommes ; ils sont fils de même père et aucun n’a été déshérité. Le partage des terres est une suite nécessaire de la nature de la société. Les inclinations particulières y conduisaient nécessairement et c’est la voie que la Providence avait tracée pour établir dans les sociétés cette inégalité de richesses d’où naît cet ordre, cette subordination, cette échelle d’états différents qui se distribuent entre les différents emplois, les différents arts nécessaires au bonheur de tous, et qui n’auraient jamais pu être exercés par des hommes toujours occupés des premiers besoins inséparables de la pauvreté et de l’égale distribution des richesses…

« Voilà ce qui légitime le partage des terres et des droits de propriété… »

Après ces réflexions où l’économiste apparaît, Turgot revient à l’action limitative du législateur. « Le droit de propriété est établi sur l’utilité générale ; il y est donc subordonné, et la puissance législatrice a droit de veiller à l’emploi que fait chaque particulier de ses terres ; seulement l’équité et l’intérêt public même lui prescrivent de léser le moins qu’il est possible l’intérêt du particulier.

« Plusieurs ordonnances rendues au sujet des bois et qui ont pour but leur conservation, montrent qu’on a su quelquefois se servir du droit. »

Puis, comprenant que dans les appréciations de ce qui correspond à l’utilité générale, le législateur peut abuser, Turgot retourne en arrière à propos du commerce international.

« Relativement au corps de l’État, il est très possible qu’un État consente à se priver tout à fait d’une denrée, parce que la terre qu’il y destinerait lui produit une denrée plus précieuse et qu’il vend plus cher à l’étranger qu’il n’achète de lui celle dont il se prive. Il y a souvent de la folie à vouloir s’opiniâtrer à tirer tout de chez soi. » Le jeune auteur donne comme exemple ce qui arriverait si les Anglais voulaient planter chez eux des vignes, et il ajoute : « Depuis le fameux acte de navigation, toutes les puissances de l’Europe ont suivi l’exemple de ces républicains ambitieux et on cherche partout à se passer des autres nations…

« Cette politique est bonne quand une seule puissance s’en sert contre toutes les autres… Aujourd’hui, toutes les nations de l’Europe sont trop éclairées pour souffrir qu’une seule puissance en fasse usage au préjudice de toutes les autres et la nécessité du commerce les forcera d’abandonner de concert une politique trop opposée à nos mœurs pour subsister. Le luxe sauvera le commerce. Ce que l’équité n’aurait pas obtenu de la politique, la folie des hommes le lui arrachera. Après tout, les nations, comme les hommes, ne sont riches que pour jouir. »

Et après cette sorte de correction aux idées qu’il avait précédemment émises, Turgot parle des colonies, pense qu’elles permettraient, si elles étaient « bien situées et en bon état », de fournir à la nation les denrées qui lui manquent, et « de se passer entièrement des étrangers ».

Si Turgot connaissait à cette époque le pamphlet de Hume sur la jalousie du commerce, sa lecture n’avait pas fait une impression décisive sur son esprit.

V.

Les notes mises en marge de la traduction des Questions importants de Tucker sont à rapprocher des fragments dont je viens de parler ; elles sont peu nombreuses et principalement destinées à montrer que, si la concurrence est libre, il ne peut jamais y avoir, d’une manière durable, excès du nombre des artisans dans une profession.

« L’industrie, dit Turgot, se met d’elle-même en équilibre avec les salaires offerts ; s’il y a un métier où l’on gagne plus, un certain nombre d’artisans abandonne celui où l’on gagne moins ; mais si la communication est interceptée entre les différents canaux de l’industrie par des obstacles étrangers, si des règlements téméraires empêchent le fabricant de se plier au goût du consommateur ; si des communautés exclusives, des apprentissages de dix ans pour des métiers qu’on peut apprendre en dix jours ; si des monopoles de toute espèce lient les bras à ce malheureux artisan, qu’un changement de mode oblige de renoncer à un travail qui ne le nourrit plus, le voilà condamné par notre police à l’oisiveté. »

Une autre note concerne la richesse : la terre est « la seule richesse réelle et permanente, quoiqu’il soit vrai qu’un pays peu étendu puisse quelquefois, par l’industrie de ses habitants, l’emporter sur un pays beaucoup plus vaste dans la balance du commerce et de la politique. »

Cette note est antérieure à la publication de l’Essai sur la nature du commerce de Cantillon.

Une troisième note est relative encore à la liberté de l’industrie : « Il semble que par les idées de notre ancienne police, le travail et l’industrie soient défendus par le droit commun et qu’on ait seulement accordé par grâce ou vendu à quelque particulier les dispenses de cette loi. »

À l’égard de la réglementation industrielle, Turgot avait des idées bien arrêtées avant d’être entré en relations avec Vincent de Gournay. C’est, en effet, à l’occasion de la traduction du pamphlet de Tucker qu’il se lia avec l’intendance du commerce. Il l’accompagna ensuite dans des tournées de service, en 1755 dans l’Ouest et le Sud-Ouest de la France, à la Rochelle, à Bordeaux, dans la Guyenne, à Bayonne, et l’année suivante le long de la Loire, depuis Orléans jusqu’à Nantes, à travers le Maine et l’Anjou, et le long des côtes de Bretagne, depuis Nantes jusqu’à Saint-Malo en revenant par Rennes.

« Sa reconnaissance, dit Du Pont de Nemours, a regardé comme un des évènements qui ont le plus avancé son instruction le bonheur qu’il eut d’accompagner M. de Gournay dans ses tournées. »

Depuis 1755 jusqu’en 1759, Turgot s’éloigna peu de cet ami auquel il pensa toujours après l’avoir perdu.

Les deux articles économiques qu’il donna à l’Encyclopédie, Foires et Fondations, sont le résumé des conversations qu’il avait eues avec lui. On lit dans le premier : « Faut-il donc, disait le magistrat à qui nous devons la traduction de Child, et auquel la France devra peut-être un jour la destruction des obstacles que l’on a mis aux progrès des lumières… jeûner toute l’année pour faire bonne chère certains jours ? » Et dans l’article Fondations : « Les hommes sont-ils puissamment intéressés au bien que vous voulez leur procurer ; laissez-les faire, voilà le grand, l’unique principe ! »

Ces deux articles parurent dans le 7e volume de l’Encyclopédie daté de 1757, à côté de l’article Fermiers de Quesnay.

Deux ans plus tard, en 1759, Turgot eut à écrire l’éloge de Gournay, emporté prématurément. Il était, depuis quelque temps déjà l’un des familiers de l’entresol de Quesnay et recevait l’enseignement un peu despotique du médecin de Louis XV. Un grand changement dans ses idées était accompli : de mercantiliste, il était devenu économiste. Il avait d’ailleurs atteint la trentaine et son intelligence était en pleine maturité. « Il combina, comme le dit Du Pont, la doctrine de ses deux maîtres, avec la connaissance qu’il avait du droit et avec les vues de législation civile et criminelle qui avaient occupé sa tête et intéressé son cœur et parvint à former sur le gouvernement des nations un corps de principes à lui, embrassant les autres et plus complet encore. »

______________________

[1] Lettre inédite.

[2] Lettre à Caillard, 1er janvier 1771.

[3] Première édition. — La 2e, fortement augmentée, est de 1736.

[4] Esquisse d’un Tableau Historique des Progrès de l’Esprit humain.

[5] Par Gournay et Butel Dumont.

[6] Parmentier, Le Parfait boulanger, 1778.

Dans l’introduction de L’Inventeur (1867), son premier livre, Yves Guyot étudie la condition des inventeurs au temps de l’ancienne France et explique pourquoi la liberté et la propriété doivent être garanties aux hommes de génie qui bouleversent les habitudes.

« L’Inventeur était une synthèse où s’accuse déjà la méthode agile de composition qui lui restera familière, étude de droit industriel mêlée de récits vécus, de considérations économiques, où s’affirment également en traits décidés une énergie de pensée, un vouloir d’initiative, une indépendance d’action que le temps et la lutte vont redoubler : une sévère critique de la législation spéciale y montrait le dédale de difficultés officielles dans lesquelles se débattaient dans l’industrie les initiateurs et esprits de progrès.

À la fin de 1866, l’Inventeur parut et fut aussitôt remarqué, bien que cette année célèbre du réveil de la jeunesse et de Sadowa fût plutôt d’agitation purement politique. On rapporte que Lefèvre-Duruflé, ancien ministre du Commerce, alors sénateur, un grand industriel drapier d’Elbeuf, fut très frappé à la lecture du livre ; il en fit mention dans un discours qu’il prononça au palais du Luxembourg. Yves Guyot alla le voir pour le remercier. Le sénateur attendait une barbe grise ; il fut tout étonné de recevoir un tout jeune homme et lui dit en riant qu’il ne l’aurait ni lu, ni cité dans un discours au Sénat, s’il l’avait su si peu son contemporain ! » (Louis Fiaux, Yves Guyot, Paris, 1921, réédité par l’Institut Coppet, 2016)

Yves Guyot, L’Inventeur, Paris, 1867

INTRODUCTION

Certains hommes, plus optimistes que Pangloss, satisfaits de l’état de choses actuel, se trouvant bien et croyant que tout le monde jouit de leur bonheur, adversaires des réformes et des progrès qui pourraient troubler leur béatitude, ne manquent pas de dire chaque fois qu’on parle devant eux des misères de l’inventeur : « À quoi bon ces déclamations, ces lieux communs ? nous les connaissons. Autrefois, sans doute, les inventeurs étaient persécutés, honnis, condamnés le plus souvent à mourir de misère. Mais, maintenant, il n’en est plus ainsi : ils jouissent du droit commun, ils rencontrent même de nombreux encouragements. Pourquoi donc leur faire une situation à part et plaider une cause qui n’existe pas ? »

Nous connaissons aussi, nous, ces raisons qu’à notre tour nous pourrions traiter de lieux communs : ce sont celles que nous répètent tous les gouvernants et tous les satisfaits. En vain leur montre-t-on quelque plaie béante, hideuse, gangrenée, ils répondent sans s’émouvoir : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. »

Nous nous permettrons de n’être pas de l’avis de ces médecins Tant Mieux. Qu’ils nous prouvent tout d’abord qu’il n’y a plus de misères à soulager, de chancres à extirper, de douleurs à guérir, et alors nous pourrons nous montrer joyeux. Sans doute, le sort de l’inventeur s’est amélioré depuis la Révolution ; mais le sort de l’ouvrier s’est aussi amélioré, le gouvernement aussi s’est amélioré. Est-ce à dire pour cela que tout soit fait et que nous pouvons nous reposer ? Je crois que nous aurions tort de nous endormir dans une sécurité trompeuse avant que l’état social soit arrivé à la perfection absolue. « Il n’y a rien de fait, disait César, tant qu’il reste quelque chose à faire. »

Du reste, la cause de l’inventeur n’est pas une cause isolée : elle est celle de toutes les énergies brisées, broyées par les puissances tyranniques de notre organisation sociale. Dans notre société étroite où la place de chacun est numérotée comme la case d’un bureau, où la caste égyptienne vit encore avec son odieux despotisme, où tout semble arrangé pour comprimer les forces de l’individu, où l’air et la lumière sont parcimonieusement distribués à chacun, où on craint les Hercules, où on a peur des Titans, où on ne veut que des pygmées inoffensifs, malheur à celui qui, se sentant plein de force et de vie, essaye de briser les entraves qui le retiennent et veut prendre une autre route que le sentier de la routine ! Notre société est effrayée par les hommes forts et essaye de les amoindrir autant que possible ; son idéal n’est pas le développement des forces individuelles, il est leur compression. Et ne se rendent-ils pas coupables du crime de lèse-humanité, ces gouvernants qui, terrifiés par tout ce qui est grand et fort, voudraient arrêter la sève, mêler l’eau au sang pour paralyser toute énergie ; qui disent hautement que leur tâche est de modérer l’essor des individus, qui osent avouer que le présent est leur but, qu’à leurs yeux l’avenir est le mal, et qui, pour ce motif, présentent la plus grande résistance possible à tous ceux qui veulent pousser l’humanité en avant, dans quelque chemin que ce soit ? Est-ce le rôle qu’ils doivent jouer ? Le mandat que leur donnent les peuples est-il un brevet de geôlier ? et s’il n’est au contraire qu’une simple procuration, l’exécutent-ils en les enfermant dans des digues étroites que ne peuvent briser que des colères amoncelées ? Et alors, s’ils manquent à leur devoir, le leur n’est-il pas de réclamer contre la manière dont ils remplissent la mission qu’il leur a confiée ? Ne doivent-ils pas élever la voix pour toutes les énergies qu’ils oppriment, pour toutes les forces qu’ils font se consumer et s’épuiser dans une lutte stérile contre les mailles du filet avec lequel ils les enserrent ?

C’est pourquoi nous écrivons ce livre, car au nombre de ceux qui souffrent le plus cruellement de ce système de contrainte est l’inventeur, astre à courbe excentrique, se heurtant sans cesse contre les planètes qui accomplissent tranquillement leur course et brisent par leur puissance d’inertie ceux qui viennent les choquer. Il a un grand malheur : il est trop puissant pour s’astreindre à la vie de mollusque qui semble l’idéal de la majorité des Français ; et cependant le Français, peut-être plus que tout autre, est remuant, actif, entreprenant. Pourquoi donc se condamne-t-il le plus souvent à végéter dans un bureau, à pourrir dans une administration, et n’a-t-il d’autre but que de se nourrir à l’auge du budget, au lieu d’aller, comme l’Anglais, chercher au loin la richesse quand il ne la trouve pas auprès de lui, ou de se lancer dans les gigantesques et aventureuses entreprises dans lesquelles l’Américain trouve si souvent une fortune inespérée ? Ah ! c’est que nous manquons de liberté ; c’est que nous sommes habitués à ne marcher que soutenus par les lisières de l’autorité ; c’est que nous invoquons sans cesse, et à propos de tout, l’État comme notre ange tutélaire, parce qu’il nous a forcés, depuis Napoléon, à ne pouvoir rien faire sans lui. Nous voudrions voir disparaître cette funeste tendance. Il faut que le souffle chaud et puissant qui animait nos pères sous la Révolution et leur faisait faire tant de prodiges, remplisse encore nos poumons, si nous ne voulons pas nous laisser dépasser par les peuples qui nous entourent et qui déjà, sous bien des rapports, nous sont supérieurs, quoi que puissent dire les chauvins. Et pourquoi nous dépassent-ils ? pourquoi serons-nous bientôt réduits à nous traîner à leur remorque, si ce n’est parce que l’industrie prend chez eux des proportions colossales qu’elle n’atteint nullement chez nous ? N’est-ce pas elle qui fait la supériorité de l’Angleterre et de l’Amérique ? Car elle est maintenant la seule puissance ; les autres sont passées au second rang ; ce n’est plus l’épée qui fait la grandeur d’un peuple, c’est la machine.

Ce n’est que d’hier qu’elle est née et que d’hier que nous connaissons sa force. La société antique l’ignorait complétement : ses philosophes, perdus dans les nuages d’une philosophie ergoteuse reposant sur des phénomènes mal observés et mal interprétés, même quand elle est le plus intimement liée à la nature, comme l’épicurisme et le péripatétisme ; ses citoyens absorbés tout entiers par les préoccupations de la vie politique, les luttes de l’Agora et du Forum, le noble métier des armes, dédaignaient souverainement l’artisan, méprisaient même certains métiers, — les tanneurs, par exemple, — regardaient le travail comme chose vile, soin d’esclave, et l’abandonnaient à un être ni bête ni homme, chargé de pourvoir aux besoins de la vraie société. C’était fort juste. Le travail étant le devoir, le besoin étant le droit, l’Athénien, le Spartiate ou le Romain, peuples vainqueurs, peuples forts, s’arrogèrent le droit et imposèrent le devoir au vaincu.

Aussi l’industrie n’existait-elle réellement pas : cette mère nourrice était moins que la courtisane Laïs ou l’impératrice Messaline. Au lieu d’avoir ses palais au milieu de Rome, elle était condamnée à habiter quelque humble échoppe ou une bouche d’égout. Elle était reléguée au dernier rang, regardée comme infâme, et son seul contact était une souillure.

Elle ne devait pas se relever au milieu de l’invasion des barbares ; elle devait encore moins se relever sous l’influence de l’esprit catholique et aristocratique qui dominait le Moyen âge. Le caractère entièrement spiritualiste du catholicisme rejetait toute préoccupation matérielle : il chassait Pan pour le remplacer par une divinité étrangère. S’il soulageait le pauvre, s’il affranchissait l’esclave, il créait le serf ; pour lui, le salaire était au-dessous de l’aumône, la mendicité au-dessus du travail.

Quelques congrégations religieuses, il est vrai, se livrèrent à des occupations manuelles ; mais elles furent loin de laver le travail de l’ignominie dont il était souillé. Elles ne le considérèrent jamais comme le but de la vie humaine ; ce n’était qu’un châtiment, une mortification.

Dans ces conditions, le travail devait rester et resta l’attribution d’un être mi-parti esclave, mi-parti affranchi. Le serf et le vilain durent pourvoir aux besoins de la société guerrière et cléricale. « Travaille, vilain, travaille ! » a dit Rabelais.

Et voyez le Symbole, comme il se rapporte bien à cet état de choses ! La Bible raille le travail dans la figure de Tubalcaïn et des constructeurs de la tour de Babel ; les dieux poursuivent Hercule, le grand défricheur ; Jupiter enchaîne, sur un rocher, Prométhée, le créateur du feu ; la nature, au Moyen âge, est personnifiée en Satan.

Les artisans, livrés à toutes les exactions des seigneurs, à tous leurs abus de pouvoir, un jour se levèrent, et, suivant le grand mouvement communal du douzième siècle, pour résister aux oppressions qui les accablaient ils s’unirent entre eux et fondèrent les corporations, maîtrises et jurandes, sortes de réminiscence des corps de métiers romains.

Seulement, comme dans cette société tout était privilège, comme ces corporations ne se formèrent elles-mêmes que par privilège, elles gardèrent pendant toute leur durée un caractère d’exclusion. Voulant avoir avant tout une forte organisation, elles ne cherchèrent que les constitutions les plus fortes possible, sans se préoccuper de liberté. Elles se constituèrent, sur le modèle de l’organisation sociale au milieu de laquelle elles se trouvaient, en véritables aristocraties. Chacune d’elles prit d’abord soin de s’isoler dans son coin, bien agglomérée, bien unie, de manière qu’il ne pût y avoir de désertion ni d’intrusion dans son sein. Elles apportèrent dans leurs statuts cet esprit exclusif et orgueilleux qui était alors le maître du monde ; elles formèrent, elles aussi, de petites féodalités sur lesquelles régnaient les maîtres. Ceux-ci cherchèrent, autant que possible, à restreindre leur nombre et à faire de la maîtrise une caste héréditaire en obligeant celui qui n’était pas de leur sang à remplir, pour y arriver, une foule de conditions à peu près insurmontables. Chacun des maîtres voulut devenir un petit baron ; l’artisan fut un serf à leurs yeux.

Aussi quelles difficultés entassées à plaisir pour décourager le malheureux qui avait la haute ambition de vouloir faire partie de cette noblesse ! Il devait d’abord faire un apprentissage de cinq ans chez un seul maître et ensuite travailler pendant cinq ans comme compagnon. Dans certaines corporations, un maître ne pouvait avoir plus d’un apprenti ; les perruquiers ne devaient en prendre un que tous les trois ans. Enfin, ces dix ans de noviciat sont subis ; mais tout n’est pas terminé : le candidat doit passer au moins un an à faire un chef-d’œuvre que doivent juger des jurés choisis parmi les maîtres.

Ceux-ci, voulant restreindre autant que possible leur nombre, naturellement trouvaient son chef-d’œuvre détestable et le brisaient impitoyablement, à moins que le pauvre ouvrier n’adoucît leur rigueur à l’aide « de présents et de banquets ». Mais si ses ressources étaient épuisées par l’argent qu’il avait dépensé pour construire ce chef-d’œuvre et le temps qu’il y avait consacré, il se voyait condamné sans retour. Voulant fuir la tyrannie des maîtres, il essayait de s’isoler, de travailler à son compte. Alors, malheur à lui s’il était trouvé ! Tourmenté par ses tyrans, il devait se soumettre à leur despotisme ; et il voyait, le malheureux, arriver au degré de maîtrise des hommes incapables, sans nul effort, mais à qui leur naissance ou leur argent donnait ce droit.

Si cet esprit exclusif dominait à l’intérieur de ces petites sociétés, il devait encore se manifester au dehors. Elles avaient leurs guerres privées, comme les autres seigneuries : par leurs luttes perpétuelles, elles troublaient tout ordre, arrêtaient tout essor, toute production, suspendaient tout à coup les travaux, apportaient les plus grandes perturbations dans l’industrie et en même temps comprimaient tout élan, toujours prêtes qu’elles étaient à se révolter contre toute innovation qu’eût essayé de faire une rivale.

Voici, entre autres, un exemple assez remarquable et assez curieux de cet esprit de jalousie qui existait entre chacune d’elles.

C’est le procès des poulaillers et des rôtisseurs. Dans le quatorzième siècle, ces derniers tentèrent de mettre la volaille et le gibier à la broche, comme les viandes de boucherie. Les premiers réclamèrent contre cet abus. Louis XII, croyant que du moment que les rôtisseurs rôtissaient un bœuf, ils pouvaient tout aussi bien rôtir un poulet, leur accorda en 1509 le privilège de vendre toutes sortes de viandes, en poil et en plume, habillées, lardées et rôties. Mais les poulaillers ne se tinrent pas pour battus : ils pensèrent que le roi avait outrepassé ses pouvoirs et ils en appelèrent au Parlement. Louis XII mourut avant le combat ; les poulaillers auraient pu dire que c’était de peur. François Ier, prince héroïque et chevaleresque, ne craignit pas les broches des poulaillers et soutint de nouveau celles des rôtisseurs en leur accordant des lettres patentes. En 1578, le Parlement jugea enfin la cause ; les rôtisseurs triomphèrent et purent enfin rôtir à leur aise, mais ils ne jouirent de leur bonheur que pendant soixante ans. En 1628, les poulaillers parvinrent à faire rendre un arrêt qui interdisait aux rôtisseurs de faire nopces et festins, et de vendre, ailleurs que chez eux, plus de trois plats de viande bouillie et trois plats de fricassée.

On comprendra facilement combien devaient être vivaces et nombreuses ces querelles, quand on saura que six corporations contribuaient à l’équipement d’un cheval : les chapuisiers faisaient le fond de la selle ; les bourreliers, les troussequins ; les peintres selliers, les ornements ; les blasonniers, les armoiries ; les lormiers, le mors, les gourmettes et les étriers ; enfin venaient les éperonniers. Les lormiers firent aux bourreliers un procès qui dura un demi-siècle, pour les empêcher d’exposer en vente mors, gourmettes et chanfreins.

Le naturalisme réagit enfin contre le spiritualisme du Moyen âge. Roger Bacon célèbre la puissance de l’homme sur la matière. François Bacon trace à la science l’itinéraire qu’elle doit suivre : des têtes immenses, encyclopédiques sondent, mesurent, étudient la matière dans toutes ses formes, dans toutes ses manifestations ; les artistes sont savants comme Léon Batista Alberti, comme Léonard de Vinci, comme Michel-Ange ; les savants sont artistes comme Bernard Palissy. Tous se jettent sur cette nouvelle proie, trop longtemps dédaignée, et livrée maintenant à l’activité humaine. Rabelais proclame un nouveau dieu : Gaster, le grand inventeur.

L’industrie, poussée et pressée par la science, fait quelques pas en avant : elle se dégage de la routine du Moyen âge ; elle commence, sous l’influence de l’individualisme que proclame Luther, à vouloir rompre avec le passé.

Mais c’est en vain : elle se brise contre les mille liens qui la retiennent ; les corporations subissent les diverses phases que parcourt la royauté, mais ne sont pas abolies : d’abord aristocratiques, isolées, soumises à une classe privilégiée, formant de petits corps séparés, petites sociétés féodales dans une société toute féodale, elles changèrent de caractère quand la royauté voulut renverser toutes les puissances rivales qui se partageaient la France, et substituer au désordre qui régnait partout l’unité monarchique.

Voulant détruire les libertés communales, les associations de bourgeois, comme elle voulait détruire les grandes seigneuries, pour remplacer les franchises municipales et l’indépendance féodale par le pouvoir royal, elle attaqua toutes les castes ; et les maîtrises durent subir le sort commun.

Pour y parvenir, Henri III promulgua, en 1581, un édit dont le préambule développe fort bien le but qu’il se propose : appliquer une législation uniforme à toutes les corporations de la France, c’est-à-dire substituer à l’aristocratie de la maîtrise le privilège royal, en protégeant l’artisan contre la tyrannie des maîtres et en lui permettant d’obtenir plus facilement le degré de maîtrise.

Mais cet édit n’apporta aucun remède au mal ; il déplaça le pouvoir, et ce fut tout : il arracha l’ouvrier au despotisme du maître, non pour l’affranchir, mais pour le soumettre à la domination royale. Celle-ci s’empara de la police du travail, tenant enfermés dans ses règlements les individus et les corporations. Au lieu de laisser les maîtrises former une petite caste héréditaire, elle s’arrogea la prérogative de les créer. Elles ne furent plus, il est vrai, un privilège de naissance ; elles devinrent une faveur royale. Si l’artisan qui voulait arriver au degré de maîtrise n’eut plus à l’obtenir des maîtres, il n’en dut pas moins l’acheter ; payer à ceux-ci ou payer à la royauté n’était pas une grande amélioration dans son sort ; maître pour maître, qu’importe ? C’est toujours l’histoire de l’âne et des voleurs. Il n’y eut réellement à profiter de ce déplacement de pouvoir que la monarchie, pour laquelle le trafic et la création des maîtrises devinrent une excellente exploitation financière dont on ne se faisait faute. Avènement à la couronne, mariages, naissances de princes, de princesses, et ceci et cela, autant de prétextes pour en créer de nouvelles, toutes de faveur, pour lesquelles on n’exigeait pas même le chef-d’œuvre et autres preuves demandées de la capacité du candidat.

Henri IV, par un édit de 1608, sous prétexte de mettre un terme à cet abus, révoqua toutes les créations de maîtrises antérieures à son avènement, et fit fermer les boutiques et ouvroirs de ceux qui en étaient pourvus. C’était une excellente spéculation ; les anciennes maîtrises étant détruites, il fallait en créer de nouvelles : cette exploitation fiscale, il est vrai, amenait quelques perturbations dans l’industrie et était d’une injustice assez flagrante, puisqu’elle dépossédait des gens qui avaient acheté des maîtrises de bonne foi, croyant que le privilège royal était une sûre garantie ; mais tout cela n’était que misères de détail ; en ce bon temps on n’y regardait pas de si près : le Minotaure royal avait faim, il fallait le nourrir.

Aussi fut ce en vain que le tiers état, dans les cahiers si remarquables qu’il présenta aux états généraux de 1614, demanda que « toutes maîtrises de métiers érigées depuis les états tenus dans la ville de Blois, en l’an 1576, fussent éteintes, sans que, par ci-après, elles pussent être remises, ni aucunes autres nouvelles établies ; et fût l’exercice desdits métiers laissé libre aux pauvres sujets, sans visitation de leurs ouvrages et marchandises par experts et prud’hommes qui à ce seraient commis par les juges de la police. »

C’était demander la liberté du travail. Le cri s’élevait encore trop tôt pour être compris.

Car alors le travail n’était pas regardé comme un droit que l’homme apporte en naissant.

Si l’idée du travail s’était transformée depuis l’antiquité, ce n’était nullement dans l’intérêt individuel ou social ; ce n’était que dans l’intérêt du principe qui dominait tous les autres, du principe monarchique. Le travail, en effet, avait été regardé comme un droit attaché à la royauté, que le roi pouvait vendre, et que ses sujets devaient acheter. Ceux-là donc qui, sans permission, sans privilège ou sans charte, voulaient employer leurs forces étaient coupables, comme ceux qui ne voulaient pas payer la gabelle. Ils portaient atteinte aux droits de la couronne et devaient être punis rigoureusement.

Ayant grandi avec la royauté, cette idée domina le siècle si despotique de Louis XIV. Le grand roi, qui eût voulu être la seule puissance du monde, voulait conduire l’industrie comme il conduisait sa cour. Il l’enserra donc, par la main de Colbert, dans un réseau de règlements d’où elle ne pouvait s’échapper. Toute initiative personnelle, en dehors des choses permises, dut être sévèrement réprimée, et on essaya, par toutes les entraves possibles, d’arrêter les tentatives novatrices.

Colbert donna certains procédés qui devaient être employés à l’exclusion de tous autres, et dans lesquels toute innovation était une contravention. Par exemple, le 18 mars 1671, il publia une instruction en trois cent dix-sept articles, pour composer toutes les couleurs, et plus tard, une autre en soixante-quatorze articles pour composer les drogues.

Ici je vais citer les plus remarquables règlements de Colbert, pour montrer à quel régime tyrannique l’industrie était soumise.

Ses règlements concernant le tissage entrent dans les détails les plus minutieux. Les laines doivent être visitées avant d’être mises en vente ; elles ne doivent pas être tenues dans un lieu humide, ni être mouillées, ni être mêlées de différentes qualités, sous peine de 100 livres d’amende. L’ordonnance du mois d’août 1669 prescrit les longueurs et largeurs que doivent avoir les draps, serges rases, façons de Chartres, de Châlons, de Reims ; les camelots, bouracans, étamines, fracs, droguets, tiretaines. Elle accorde, pour son exécution, un délai de quatre mois, après lesquels tous les anciens métiers seront brisés.

Tous les draps devaient être visités ou marqués au retour du foulon, et confisqués, s’ils n’étaient pas conformes aux règlements.

Le nombre des fils à la chaîne, la largeur du peigne, la qualité de la laine étaient déterminés.

L’ordonnance du 16 octobre 1717 prescrit un poids de quatre onces pour les bas d’homme, ni plus ni moins. Cependant elle fait une petite concession : elle permet de fabriquer des bas de moindre poids pour l’étranger ; elle accorde, en outre, à la ville de Lyon la permission de fabriquer des bas avec de la soie teinte ; mais elle maintient la prohibition pour les autres villes de fabrique. Un arrêt du 22 novembre 1720 autorise la fabrication de bas à deux fils pour l’Italie et autres pays du Midi. Une nouvelle ordonnance du 6 mars 1769 augmente le poids des bas : les bas de filoselle pour hommes pèseront cinq onces ; pour femmes, trois onces.

En 1676 paraît un règlement pour les fabriques de toile de Normandie, prescrivant la qualité du lin ou du chanvre, le nombre de fils pour les toiles blancardes, fleurets et réformées ; la largeur et la longueur qu’elles doivent avoir ; défendant de les blanchir et de les acheter sans qu’elles soient marquées. L’ordonnance de 1711 impose l’obligation de porter, à cette fin, à la halle de Rouen, toutes les toiles de métier.

Cependant, jusqu’au 23 octobre 1699, la chapellerie avait échappé aux règlements ; alors elle tombe aussi sous leurs coups. Les chapeaux de pure laine, de castor et de quelques autres poils, sont permis ; mais l’emploi du poil de lièvre est rigoureusement prohibé. Vous devinez pourquoi ? Le lièvre, étant un instrument de plaisir, ne pouvait être utile.

D’autres chapeliers s’avisent un beau jour de mêler du poil de vigogne au poil de castor ; cette innovation rendait les chapeaux plus solides, ce qui ne faisait nullement l’affaire de la corporation. Aussi demanda-t-elle un édit qui prohibât cette nouvelle manière de fabriquer. Elle l’obtint ; mais quel fut le résultat ? Les chapeliers étrangers adoptèrent les chapeaux de vigogne, dont l’usage était meilleur ; et les Anglais et les Allemands, qui auparavant venaient chercher chez nous leurs couvre-chefs, préférèrent les nouveaux chapeaux et renoncèrent aux nôtres. Du reste, ce fait se représentait chaque fois qu’un besoin nouveau se faisait sentir ; nos fabricants, ne pouvant le satisfaire, ne pouvaient écouler leurs produits. Le gouvernement s’apercevant alors qu’un règlement nuisait au commerce, il le révoquait ? Pas le moins du monde. Au lieu d’essayer d’apporter remède à cet état de choses par la liberté, il modifiait le règlement en en faisant un nouveau.

Ainsi, en 1669, prescriptions de largeur pour draps du Levant : arrêt du conseil du 22 octobre 1697, modifiant ces largeurs. Le 20 novembre 1708, autre arrêt apportant de nouvelles modifications ; 20 janvier 1743, arrêt réglant les largeurs des draps de Sedan ; 12 janvier 1744, prescriptions de nouvelles largeurs.

Quelles entraves ! quelles gênes ! Il fallait sans cesse faire et défaire. Aujourd’hui le fabricant tissait une étoffe que, le lendemain, un règlement lui défendait de vendre.

Une ordonnance de 1669 fixe à une aune la largeur des serges et ratines du Dauphiné. Les étrangers refusent de les prendre. Ce ne fut qu’en 1698 qu’on permit aux fabricants de revenir à l’ancienne largeur. Pendant vingt-neuf ans, cette industrie avait donc été condamnée à perdre tout ce qu’elle exportait auparavant.

Mais ce n’est pas tout encore : l’homme est aussi réglementé que la chose ! Avaient seuls droit de fabriquer et de vendre tels, et non tels autres, dans tels lieux, et non ailleurs. Hors les sergiers et drapiers, nul ne pouvait tisser des étoffes, sous peine de 150 livres d’amende.

Défense aux teinturiers en laine de teindre la soie et le fil, et vice versa. Cordonniers et savetiers, libraires et bouquinistes, bouchers et charcutiers, barbiers, chirurgiens et barbiers vulgaires, fripiers et tailleurs, etc, etc., étaient perpétuellement en guerre, sous prétexte qu’ils empiétaient les uns sur les autres.

La religion s’en mêle : nul ne peut être apprenti s’il n’est catholique…

L’âge est réglé de même.

L’homme marié ne peut apprendre un état.

Défense aux étrangers d’importer leur industrie en France. Bien plus même, pour la fabrication de Lyon, par exemple, l’apprenti devait être né à Lyon, dans le Forez, le Beaujolais, le Bourbonnais, la Bresse, le Bugey, l’Auvergne ou le Vivarais, et non ailleurs.

De même, chaque industrie a des villes assignées, hors desquelles elle ne peut s’établir. Le compagnon ne peut arriver à la maîtrise dans une autre ville que celle où il a fait son apprentissage.

Le temps du travail est limité. Défense à certaines fabriques de travailler en telle saison. Par ordonnance du 28 juin 1723, toutes manufactures de toiles à carreaux et rayées, siamoises, fichus, steinkerque, à l’exception de celles de la ville de Rouen, cesseront, chaque année, toute fabrication, depuis le 1er juillet jusqu’au 15 septembre. L’ordonnance du 20 février 1717 défend de blanchir les toiles et linons avant le 15 mars et après le 10 octobre, sous peine d’une amende de 500 livres, portée, par l’arrêt du 24 août de la même année, à 1 500 livres.

Que pouvait faire, au milieu de tout cela, un pauvre protestant comme Denis Papin ? S’exiler, aller chercher ailleurs un pays où il pût travailler et trouver une protection.

Ce pays était l’Angleterre.

D’abord elle fut remplie aussi, elle, de corporations dont l’établissement était considéré comme une prérogative royale et un revenu du fisc. Elles avaient le même esprit d’exclusion qu’en France. Quand Edouard III appela les ouvriers flamands pour établir des fabriques de draps fins, ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à les protéger. Rien de plus tyrannique que les statuts de ces corporations. Sous Elisabeth, il fut ordonné que nul ne pourrait exercer un métier avant d’avoir fait un apprentissage de sept années ; heureusement que les villages furent exceptés de cette rigueur, le règlement n’étant applicable qu’aux villes de marché. L’ouvrier ne devait faire qu’une chose, il était condamné perpétuellement à toujours tourner la même meule. Que les spécialistes doivent regretter le bon vieux, temps où un ouvrier en carrosses ne pouvait faire faire les roues par un de ses ouvriers, mais était obligé de s’adresser à un ouvrier en roues !

Qu’importait ? La reine Anne avait besoin d’argent, et, comme elle n’aimait pas à s’adresser au Parlement, elle exploitait la veine que lui ouvrait cette concession de monopoles. Le roi Charles Ier essaya de l’imiter ; mais l’édit de 1623 vint l’arrêter, en faisant, dans un long et prolixe préambule, une sorte de déclaration de la propriété industrielle, qu’il était réservé à notre législation de 1791 de formuler dans son style bref et ferme. Ils ne devraient pas oublier, lord Granville et les autres chefs de l’école actuelle qui espère anéantir le brevet, que l’Angleterre doit, en grande partie, sa prospérité industrielle à la proclamation d’un principe que ne soupçonnaient alors nullement les autres peuples.

Il est vrai que, quelquefois, en France, l’inventeur trouvait une petite protection à la cour : quand le roi avait suffisamment écouté ses courtisans, était ennuyé de ses courtisanes, avait donné à déjeuner à ses levrettes, il daignait jeter un regard sur un pauvre diable qui passait sa vie en face d’un four, et alors il nommait Bernard Palissy son faiseur de figurines royales.

Plus tard nous voyons accorder quelques privilèges, privilèges révocables à volonté, variables dans les motifs de leur octroi, dans leurs circonscriptions, dans leurs clauses, dans leur sanction pénale ; œuvres de faveur, non de justice.

Privilège, en 1665, accordé par Colbert, pour l’importation de l’art de souffler les glaces, qui n’avait été pratiqué qu’à Venise.

Un second, en 1668, pour les glaces coulées. Deux privilèges réunis par le successeur de Colbert, en 1695.

En 1720, à Anthus, privilège de vingt ans pour manufacture de fer-blanc.

En 1725, nouveau privilège à une compagnie connue sous le nom d’Ant. d’Azincourt.

En 1755, privilège de vingt ans à Charles Renard, pour fabrication de la porcelaine de Saxe.

En 1757, Louis Renard en obtint un.

Mais qu’importait ? Ces privilèges, tout de faveur, ne constituaient pas un droit, et, par conséquent, ne pouvaient donner de sécurité à personne.

En outre, on voit que ces privilèges ne sont guère donnés que pour des objets d’importation ; il n’y a rien dans ce fait qui doive nous étonner : la liberté du travail n’existant pas en France, l’artisan était soumis à tous les règlements royaux ; il n’y avait pas possibilité de devenir inventeur.

Voyez, en effet, à quels tourments, à quelles misères étaient soumis les hommes hardis, les hommes d’initiative et de progrès qui tentaient d’apporter quelque modification aux procédés ou aux productions de l’industrie, gardés précieusement par la routine !

Les chefs des toiliers, des merciers, des fabricants de soie de Lyon, de Tours et de Rouen, parvinrent à arrêter complétement l’industrie des toiles peintes en criant bien haut : « que la fabrication des toiles peintes ruinerait le royaume et réduirait à la mendicité la population ouvrière ; que tout était perdu si l’administration ne s’opposait à l’établissement de la nouvelle industrie. »

Des fabricants de Nantes et de Rennes voulurent établir des manufactures d’étoffes de laine, fil et coton ; ils avaient fait de nombreuses préparations qui leur garantissaient une bonne et solide couleur ; mais à peine cet établissement était-il formé, que la compagnie des sergiers lui contesta le droit de fabriquer l’étoffe, et la corporation des teinturiers le droit de la teindre. Procès alors à n’en plus finir ; les capitaux destinés à l’exploitation de la nouvelle industrie y furent mangés. L’arrêt fut enfin rendu en 1660, leur donnant raison, vu que ce genre de fabrication n’était pas compris dans les règlements antérieurs ; mais ils avaient épuisé leurs ressources et étaient incapables d’exploiter leurs manufactures.

Quand Argant eut inventé les lampes à double courant, ferblantiers, serruriers, taillandiers, maréchaux grossiers, poussèrent une immense clameur, prétendant que les statuts réservaient aux membres de leurs communautés le droit de fabriquer des lampes. Il fut obligé de plaider contre eux.

Réveillon ne put parvenir à fabriquer en paix les papiers peints, les premiers qu’on ait faits en France, qu’après avoir obtenu le titre de Manufacture royale. Ce titre était lui-même un privilège très abusif. Mais il en est ainsi dans toutes les sociétés reposant sur l’arbitraire et la contrainte ; on est sans cesse obligé de leur appliquer le régime homéopathique : similia similibus. Pour corriger un vice, il faut créer un autre vice.

L’an 1761, on trouva le moyen de vernir et d’emboutir la tôle. Mais, pour exploiter cette invention, il fallait employer des outils et des ouvriers appartenant à diverses professions. L’inventeur, n’étant pas riche, ne pouvait pas payer les droits exigés pour être admis dans les corporations dont ces professions dépendaient. Aussi alla-t-il s’établir à l’étranger, et son invention ne fut rendue à la France qu’en 1793.

Lenoir avait besoin d’un petit fourneau pour préparer les métaux : il en construisit un ; les syndics de la corporation des fondeurs vinrent eux-mêmes le démolir. Nouvelle tentative, nouvelle exécution ; il lui fallut enfin, pour être tranquille, avoir une autorisation du roi, qui lui fut accordée par exception extraordinaire.

Comment veut-on que l’inventeur pût se produire, enserré dans le réseau des rivalités jalouses, consacrées par la loi ? Puis ce n’était pas tout : en admettant qu’il pût, à force de volonté, de courage et de bonheur, surmonter tous les obstacles, il lui restait à triompher encore de la grande difficulté et de la plus insurmontable, des entraves mises par l’administration à la production et au débouché des produits.

En effet, sans cesse la maréchaussée, les inspecteurs tombaient dans les ateliers, bouleversant tout, s’appropriant les procédés secrets, les dévoilant, suspendant le travail, ruinant souvent le crédit par une fausse ou mauvaise interprétation de l’état des affaires : « coupant, dit Roland, souvent quatre-vingts, quatre-vingt-dix, cent pièces d’étoffes dans une seule matinée, en confisquant un nombre énorme, frappant en même temps le fabricant de lourdes amendes, brûlant les objets de contravention en place publique, les jours du marché, les attachant au carcan avec le nom du fabricant, et menaçant de l’y attacher lui-même en cas de récidive. Et pourquoi toutes ces sévérités, toutes ces inquisitions ? Uniquement pour une matière inégale, ou pour un tissage irrégulier, ou pour le défaut de quelque fil en chaîne, ou pour celui de l’application d’un nom, quoique cela provînt d’inattention, ou pour une couleur de faux teint, quoique donnée pour telle… »

« J’ai vu faire, continue Roland, des descentes chez des fabricants, avec une bande de satellites, bouleverser leurs ateliers, répandre l’effroi dans leur famille, couper des chaînes sur le métier, les enlever, les saisir, assigner, ajourner, faire subir des interrogatoires, confisquer, amender les sentences affichées, et tout ce qui s’ensuit : tourments, disgrâces, la honte, frais, discrédit. Et pourquoi ? pour avoir fait des pannes en laine qu’on faisait en Angleterre, et que les Anglais vendaient partout, même en France ; et cela, parce que les règlements de France ne faisaient mention que de pannes en poil ! »

Veuillez bien remarquer que ceci se passait à la fin du dix-huitième siècle ; que devait-ce donc être auparavant ?

Quand on considère cet assemblage de règlements contradictoires, ce tohu-bohu d’ordonnances, ce galimatias d’arrêts en tous sens, on se demande comment notre industrie n’a pas succombé.

Cependant la grande école philosophique, s’occupant de tout ce qui concernait l’homme, vint appeler l’attention du monde sur le travail.

Une des plus belles œuvres et des plus grandes qui aient été conçues et exécutées apparaît alors. Diderot sent l’importance des arts mécaniques ; il voit l’indifférence avec laquelle ils sont traités, et alors il se met au métier de l’ouvrier, il se fait son apprenti, il construit des modèles, il scrute tous les procédés industriels, il devine les secrets de fabrique, et il fait de la description des divers moyens employés par l’homme pour dompter la matière la partie la plus neuve et la plus importante de l’Encyclopédie ; il voit en même temps la gêne que lui imposent tout l’échafaudage des corporations, le despotisme des maîtrises, les difficultés de l’apprentissage, les démarcations ridicules qui existent entre chaque métier; et il termine son travail en poussant ce cri d’avenir : « Affranchissons le travailleur ! » La voix puissante de Diderot est entendue ; elle pénètre jusque dans les provinces les plus reculées ; tout le monde se préoccupe de ces travaux qui jusqu’alors étaient demeurés inaperçus. Les économistes traitent ces questions de production, et viennent à leur tour demander la liberté du travail.

Sous l’impulsion de ce mouvement, une déclaration du roi, du 24 décembre 1762, essaya de régulariser les privilèges.

Mais, chose étrange, chose qui prouve l’aveuglement, l’esprit de restriction, de contrainte de tout l’ancien système monarchique, en essayant de régler cette matière, cette ordonnance attribue le mal, non pas à l’absence de loi protectrice et bienfaitrice, changeant le privilège en droit, non pas au peu de garanties données aux inventeurs, non pas à l’arbitraire, mais bien à l’étendue des privilèges et à leur durée !

La première loi, véritable loi ayant pour but la protection des inventeurs, est donc une loi de restriction ; elle fixe pour limite ce fameux terme de quinze ans qu’en un siècle nous n’avons pas encore pu parvenir à doubler.

Enfin cette loi existait, c’était quelque chose ; mais à qui l’appliquer, l’inventeur étant un phénomène à peu près inconnu.

Pour qu’il pût naître, se manifester, il fallait que la liberté de l’industrie fût proclamée.

Un homme, Turgot, imbu des idées de perfectibilité qu’entrevoyait ce siècle, réformateur par tempérament, libéral par principes, l’essaya en 1776.

Voici le préambule de l’édit de Turgot :

« Dans presque toutes les villes, l’exercice des différents arts et métiers est concentré dans les mains d’un petit nombre de maîtres, réunis en communauté, qui peuvent seuls, à l’exclusion de tous les autres citoyens, fabriquer ou vendre les objets du commerce particulier dont ils ont le privilège exclusif ; en sorte que ceux de nos sujets qui, par goût ou par nécessité, se destinent à l’exercice des arts et métiers ne peuvent y parvenir qu’en acquérant la maîtrise, à laquelle ils ne sont reçus qu’après des épreuves aussi longues et aussi nuisibles que superflues, et après avoir satisfait à des droits et à des exactions multipliés, par lesquels une partie des fonds dont ils auraient eu besoin pour monter leur commerce, ou leur atelier, ou même pour subsister, se trouve consommée en pure perte.

« Ceux dont la fortune ne peut suffire à ces pertes sont réduits à n’avoir qu’une existence précaire sous l’empire des maîtres, à languir dans l’indigence ou à porter hors de leur patrie une industrie qu’ils auraient pu rendre utile à l’État.

« Toutes les classes de citoyens sont privées du droit de choisir les ouvriers qu’ils voudraient employer et des avantages que leur donnerait la concurrence, par le bas prix et la perfection du travail. On ne peut souvent exécuter l’ouvrage le plus simple sans recourir à plusieurs ouvriers de communautés différentes, sans essuyer les lenteurs, les infidélités, les exactions que nécessitent et favorisent les prétentions de ces différentes communautés et des caprices de leur régime arbitraire et intéressé. »

Dans le préambule de l’édit, Turgot se trompait en attribuant le mal à la faculté même de l’association, et en ne trouvant d’autre remède pour affranchir le travail que d’étouffer cette liberté.

Non, ce n’était pas cette liberté qui était la cause du mal : c’étaient les privilèges attachés à ces corporations, c’étaient les pouvoirs abusifs qui leur étaient donnés.

À côté de cette erreur, il affirmait une idée véritablement révolutionnaire ; il arrachait un des fleurons de la couronne royale pour le rendre au peuple, en condamnant la prérogative que s’arrogeait la monarchie sur le travail.

« Nous nous hâtons, dit-il, de rejeter une pareille maxime. Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tous, et la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. »

Mais un simple édit ne pouvait changer toute l’ancienne organisation industrielle, qui était liée à tous les vices de la société de l’époque.

Il fallait, pour proclamer un principe nouveau, que ces vices fussent expurgés.

Pour aplanir les montagnes, il faut la poudre : pour briser un ordre social, il faut des révolutions ; les entraves ne devaient être brisées qu’avec le trône ; cette liberté, comme les autres, ne pouvait être proclamée que sur les ruines de la Bastille.

Aussi, les corporations détruites par Turgot en 1776 étaient-elles rétablies la même année.

Cependant jamais une tentative, si infructueuse qu’elle soit, n’a échoué entièrement : elle laisse toujours un souvenir. Cette idée de la liberté du travail, si effrayante tout d’abord pour cette société qui ne vivait que de contrainte et avait soif de règlements, préoccupait les esprits et, en 1778, Necker faisait une enquête à son sujet.

Mais les vrais principes économiques étaient si peu connus, que ce furent des fabricants qui s’opposèrent à l’abrogation de ces règlements : presque tous conclurent au régime prohibitif. Il est vrai que chacun ne demandait pas mieux qu’il lui fût le plus favorable possible et le plus défavorable à ses rivaux. Mais même ceux qui avaient eu à s’en plaindre, comme les fabricants de Roubaix, par exemple, espérant sans doute qu’il pourrait leur servir un jour, l’appuyèrent, alléguant les plus étranges raisons pour le soutenir.

Cependant les lettres patentes données à Marly, le 5 mai 1779, renouvelèrent la tentative d’affranchissement de l’industrie :

« Il sera désormais, dit l’article 1er, permis à tous les fabricants et manufacturiers de suivre, dans la fabrication de leurs étoffes, telles dimensions et combinaisons qu’ils jugeront à propos, et de s’assujettir à l’exécution des règlements. »

Et, dit le préambule :

« Nous avons remarqué que si les règlements sont utiles pour servir de frein à la rapidité mal entendue et pour assurer la confiance publique, ces institutions ne devaient pas s’étendre jusqu’au point de circonscrire l’imagination et le génie d’un homme industrieux, et encore moins jusqu’à résister à la succession des modes et à la diversité des goûts. »

On le voit, cela ne suffit pas : on veut bien donner un peu de liberté, mais le règlement reste toujours utile ; les lettres patentes ne sont donc qu’une sorte de compromis, non la proclamation d’un droit.

Les déclarations de principes n’appartiennent qu’aux violentes commotions sociales : il faut qu’elles jaillissent de ces volcans comme la lave incandescente, brûlant et détruisant tout ce qu’elle touche, se figeant ensuite et devenant rocher.

Et il faut que ce soit une commotion immense, ébranlant tout un monde. L’avènement des États-Unis à l’indépendance ne fut même pas assez fort pour transformer les principes qui régissaient l’industrie. Ce peuple, jeune et remueur d’idées, toucha bien à ce sujet. Il plaça dans sa Constitution, parmi les matières s’appliquant à tous les états, cette déclaration concernant les droits des inventeurs : « Afin d’exciter les progrès des arts et des sciences utiles, est assuré, pour des espaces de temps limités, aux auteurs et aux inventeurs, un droit exclusif sur leurs écrits et sur leurs œuvres. »

C’était bien : la tendance était bonne, c’était un témoignage de sympathie pour les travailleurs ; mais ce n’était pas non plus une déclaration formelle ; on assurait un droit, on ne le proclamait pas.

Il fallait la Révolution française pour affirmer au monde les deux grands droits du travailleur, sans lesquels il ne peut être qu’un esclave ou un serf : ces droits devaient être formulés par des hommes affamés de justice, dont le but était de combattre toutes les anciennes iniquités, d’arracher toutes les entraves qui enserraient l’homme, et de le livrer enfin à lui-même et à sa propre initiative, en lui disant : « Marche ! maintenant nulle barrière ne t’arrêtera plus ; tu es ce que tu dois être : ton maître ! tu ne dépends plus du bon plaisir d’un seigneur ou d’un roi ; tu peux travailler où bon te semblera, à ce qu’il te plaira, sans craindre la tyrannie des maîtres, les persécutions du fisc ; fabriquer ce que tu voudras, sans être forcé de faire marquer tes produits du sceau royal ; tu t’appartiens ; en un mot, tu es libre : il n’y a plus de privilèges ! »

Séance mémorable que cette séance de la nuit du 4 au 5 août 1789, qui vit s’écrouler, sous le souffle de quelques orateurs, tout l’édifice des privilèges, corporations et jurandes, s’appuyant d’un côté sur le trône, de l’autre sur la Bastille.

La trombe révolutionnaire, emportant tout sur sa route, entraîna aussi dans la débâcle les privilèges accordés aux inventeurs, parce qu’ils étaient privilèges.

Mais ensuite, lorsque l’Assemblée nationale, voyant la place nette, fonda sur tous ces débris les grands principes de la société moderne, elle rétablit comme droit ce qu’elle avait anéanti comme privilège et formula cette déclaration dans son bref et ferme langage : « Toute découverte ou toute invention dans tous les genres d’industrie est la propriété de son auteur. »

Vous entendez : ils sont enfin proclamés, les deux droits imprescriptibles du travailleur, sans lesquels il ne peut vivre, il ne peut produire, il ne peut innover, inventer, créer ; principes dérivant l’un de l’autre, liés intimement, dont on ne peut supprimer l’un sans supprimer l’autre.

Maintenant, l’œuvre dont la Révolution avait jeté la base est-elle complète ? C’est ce que nous examinons dans ce livre.

D’abord, nous sommes revenus en arrière en ce qui concerne la propriété industrielle ; nos législateurs de 1843 n’ont pas osé maintenir ce principe absolu ; de ce droit ils ont fait un privilège, assujetti par conséquent à tout l’arbitraire auquel forcément est soumise toute concession de cette nature.

Or, en voyant les maux qu’entraîne cet arbitraire, convaincu que la propriété industrielle n’est pas un vain mot, comme nous espérons le démontrer contre certains économistes qui, sous prétexte de liberté, la repoussent, comme s’il y avait un motif assez puissant pour faire nier un droit, nous demandons à nos législateurs de revenir à la déclaration pure et simple de l’Assemblée nationale et d’en suivre toutes les conséquences.

Ce sera juste et en outre ce sera un immense bienfait pour l’humanité entière. Nous ne devons pas oublier quelle importance a prise l’industrie en notre siècle, non seulement parce qu’elle a eu la science pour la soutenir et la féconder, mais encore parce qu’un semblant de droit est venu la protéger. Que sera-ce donc quand l’inventeur jouira d’un droit réel, débarrassé de toutes les restrictions qui en ce moment en font un leurre ?

Est-il nécessaire de prouver qu’en utilisant toutes les forces de la nature, tous les agents gratuits, l’industrie diminue l’effort qui nous est nécessaire pour la satisfaction de nos besoins et par conséquent perfectionne l’individu en augmentant sa puissance et en allongeant sa vie, tandis qu’en facilitant les relations entre les peuples, elle tue la guerre et perfectionne l’être social ? Ceux qui nient ses bienfaits prouvent simplement qu’ils sont aveugles.

Mais qu’est-ce que l’industrie sans l’inventeur ? n’est-elle pas un cloaque, un bourbier, un marais stagnant ? Le bloc est là, inutile, sans vie ; il faut que la main de l’homme vienne l’animer ; c’est le rôle de l’inventeur : il est créateur comme l’artiste. Sans lui la production est étroite, insuffisante, n’est pas en rapport avec les besoins ; c’est lui qui vient l’agrandir et, en diminuant son prix, favoriser le progrès.

Nous avons vu à quoi avaient abouti les efforts faits sous l’Ancien régime pour favoriser l’industrie, en l’enserrant dans mille entraves, sous prétexte de la protéger. Nous ne pouvons demander pareille chose. Bien loin de là, nous ne croyons pas que l’intervention de l’État soit jamais utile, et nous ne lui réclamons aucune prime d’encouragement. Pour nous, l’énergie humaine ne se développe que par la liberté ; c’est elle que nous invoquons et elle seule. Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins et qui laisse le plus d’initiative à l’individu. Nous sommes donc partisan de la liberté la plus large possible, persuadé qu’elle seule doit enfanter les merveilles qu’on attendait autrefois des règlements de Colbert et que nous avons encore trop l’habitude d’attendre de l’État. Et que l’on ne vienne pas nous objecter les dangers de l’individualisme ; l’exemple de l’Amérique a prouvé qu’ils étaient chimériques : l’individualisme ne mène pas à l’isolement ; il mène au contraire à l’association. Cette nouvelle puissance ne fait qu’apparaître en France. Nous la connaissons mal encore et nous en avons peur. Des lois vexatoires, en compriment l’essor et en arrêtent le développement. Nous-mêmes ne sommes nous pas coupables ? Habitués par la longue tutelle à laquelle nous avons été soumis à ne pas compter sur nous-mêmes et à compter toujours sur la protection du gouvernement, nous n’osons encore marcher sans son appui. Or il faut, si nous voulons parvenir au but auquel nous devons tous tendre, réagir contre cette habitude. Il faut que nous n’ayons foi qu’en nos propres forces ; et alors nous deviendrons puissants, parce que nous voudrons beaucoup. Nous nous accoutumerons à compter sur nous, sur nous seuls ou sur nos égaux, et non plus sur le Pouvoir. Les hommes énergiques et indépendants ne seront plus broyés par le laminoir de l’État, n’étoufferont plus dans le moule où ils sont enfermés. Les individualités se développeront à l’aise. Comme rien ne gênera plus leur essor, elles trouveront à employer des forces qu’elles consument dans une inaction forcée ou en roulant un rocher de Sisyphe qui retombe perpétuellement sur elles. Nul n’aura plus peur de l’excès de la production, parce que la consommation sera immense. On ne cherchera plus l’égalité de la médiocrité, on cherchera l’égalité de la grandeur. L’inventeur ne sera plus un être persécuté, parce qu’il ne ressemble pas à tous les autres, parce qu’il innove et que nos esprits tranquilles ont peur de toute innovation ; parce qu’il ne suit pas la ligne assignée à chacun de nous et qu’il dérange beaucoup de gens. Il aura assez d’espace pour s’étendre. La liberté, la liberté dans sa plus large expression : voilà donc ce que nous demandons. L’association, voilà ce que nous conseillons.

De l’association, nous n’en doutons pas, doivent naître les plus grands bienfaits pour l’inventeur. Les quelques sociétés qui se sont élevées le prouvent déjà, malgré les limites forcément imposées à leur développement. Elles créent la tradition de l’esprit humain, elles réunissent, coordonnent mille matériaux, insignifiants quand ils sont isolés, très importants quand ils sont groupés ; elles épargnent à l’inventeur une multitude de travaux préparatoires, quantité de recherches, de démarches fatigantes et rebutantes : elles lui créent mille ressources, lui permettent mille essais, et, en unissant les hommes de talents différents, elles les complètent souvent l’un par l’autre ; elles doivent, en outre, exercer la plus heureuse influence sur le sort matériel de l’inventeur en lui venant en aide, pendant ses travaux préparatoires, puis en facilitant l’exploitation de son invention par la publicité, par les recommandations, par les relations qu’elles lui feront contracter, en le mettant surtout en rapport direct avec le public et en l’arrachant aux griffes des loups-cerviers toujours à la piste du malheureux qui a du génie et qui n’a pas de capital.

Mais pour que l’association puisse, en se développant sur une large échelle, arriver à ces résultats, il est nécessaire que la législation devienne plus libérale qu’elle ne l’est. Il est impossible d’agir avec puissance quand, à chaque instant, on est arrêté par un article du Code ou un règlement de police. Que la liberté vienne, et tous les maux qui écrasent l’inventeur disparaîtront : nous n’en doutons pas. Alors s’évanouiront les vieux préjugés du passé qui l’oppriment, parce qu’il veut être libre au milieu d’êtres qui sacrifient la liberté à leur tranquillité ; alors l’éducation étroite, mesquine, routinière, fausse, que nous recevons maintenant avec tant de parcimonie, se transformera en éducation pratique et universelle qui ira donner aux génies bruts, non dégrossis, le choc nécessaire pour en faire jaillir la flamme ; alors s’évanouira cette vieille science officielle, représentée par ces vieux savants, hommes arrivés et satisfaits qui, au lieu de penser à l’avenir, ne pensent qu’au passé. Alors s’éteindront ces honteuses demandes sans cesse adressées à l’État, cette quête perpétuelle, cette mendicité organisée abaissant ceux-là mêmes qui y ont recours ; alors changera complétement notre esprit public encore si bas, si petit, si aveugle, si routinier, si étroit : la liberté rend dignes d’elle ceux qui en jouissent.

YVES GUYOT.

 

En 1848, la propriété privée est l’objet d’attaques virulentes, contre lesquelles se mobilisent les économistes de la Société d’économie politique. Bastiat écrit Propriété et Loi. Adolphe Thiers est un allié de taille dans cette lutte, lui qui est déjà auréolé d’une gloire certaine. Dans De la propriété, il prend la défense de ce principe maltraité. Dans le troisième chapitre de la première partie, il montre que la propriété est « un fait constant, universel dans tous les temps et dans tous les pays ». B.M.

Adolphe Thiers, De la propriété (1848) CHAPITRE III. DE L’UNIVERSALITÉ DE LA PROPRIÉTÉ.

Que la propriété est un fait constant, universel dans tous les temps et dans tous les pays.

La méthode d’observation étant reconnue la seule bonne pour les sciences morales, aussi bien que pour les sciences physiques, j’examine d’abord la nature humaine dans tous les pays, dans tous les temps, à tous les états de civilisation, et partout je trouve la propriété comme un fait général, universel, ne souffrant aucune exception.

Les publicistes, dans le dernier siècle, voulant distinguer entre l’état naturel et l’état civil, se plaisaient à imaginer une époque où l’homme errait dans les forêts et les déserts, n’obéissant à aucune règle fixe, et une autre époque où il s’était aggloméré, réuni, et lié par des contrats appelés lois. On qualifiait du titre de droit naturel les conditions supposées de ce premier état, du titre de droit civil les conditions réelles et connues du second. C’est là une pure hypothèse, car l’homme n’a été découvert nulle part dans l’isolement, même parmi les sauvages les plus grossiers, les plus stupides de l’Amérique et de l’Océanie. De même que parmi les animaux il y en a qui, gouvernés par l’instinct, vivent en troupes, tels que les herbivores qui paissent en commun, tandis que les carnivores vivent isolés pour chasser sans rivaux, de même l’homme a toujours été aperçu en société. L’instinct, la première, la plus ancienne des lois, le rapproche de son semblable, et le constitue un animal sociable. Que ferait-il, s’il en était autrement, de ce regard intelligent par lequel il interroge et répond avant de savoir, parler ? Que ferait-il de cet esprit qui conçoit, généralise, qualifie les choses, de cette voix qui les désigne par des sons, de cette parole enfin, instrument de la pensée, lien et charme de la société ? Un être si noblement organisé, ayant le besoin et le moyen de communiquer avec ses semblables, ne pouvait être fait pour l’isolement. Ces tristes habitants de l’Océanie, les plus semblables aux singes que la création nous présente, consacrés à la pêche, la moins instructive de toutes les manières d’être pour l’homme, ont été trouvés rapprochés les uns des autres, vivant en commun, et communiquant entre eux par des sons rauques et sauvages.

Toujours encore on a trouvé l’homme ayant sa demeure particulière, dans cette demeure sa femme, ses enfants, formant de premières agglomérations qu’on appelle familles, lesquelles juxtaposées les unes aux autres, forment des rassemblements ou peuplades, qui, par un instinct naturel, se défendent en commun, comme elles vivent en commun. Voyez les cerfs, les daims, les chamois paissant tranquillement dans les belles clairières de nos forêts européennes, ou bien sur les plateaux verdoyants des Alpes et des Pyrénées : qu’un souffle d’air porte à leurs sens si fins un son qui les avertisse, ils donnent de la voix ou du pied un signe d’émotion, qui à l’instant se communique à la troupe, et ils fuient en commun, car leur défense est dans la merveilleuse légèreté de leurs jambes. L’homme, né pour créer et braver le canon, l’homme au lieu de fuir, se jette sur les armes plus ou moins perfectionnées qu’il a imaginées, prend un bois à l’extrémité duquel il place une pierre tranchante, et, armé de cette lance, grossière, se serre à son voisin, fait tête à l’ennemi, résiste ou cède tour à tour, suivant la direction qu’il reçoit du plus adroit, du plus hardi des membres de la peuplade.

Tous ces actes s’accomplissent d’instinct, avant qu’on ait rien écrit ni sur les lois ni sur les arts, avant qu’on soit convenu de rien. Les règles instinctives de cet état primitif, les plus rudimentaires de toutes, les plus générales, les plus nécessaires, peuvent bien être appelées droit naturel. Or la propriété existe dès ce moment, car on n’a jamais vu que, dans cet état, l’homme n’eût pas sa cabane ou sa tente, sa femme, ses enfants, avec quelques accumulations des produits, de sa pêche, de sa chasse ou de ses troupeaux, en forme de provisions de famille. Et si un voisin ayant des instincts précoces d’iniquité veut lui ravir quelques-uns des biens modestes composant son avoir, il s’adresse à ce chef plus fort, plus adroit, autour duquel il a pris l’habitude de se ranger pendant le combat, lui demande redressement, protection, et celui-ci prononce en raison des notions de justice développées dans la peuplade.

Chez tous les peuples, quelque grossiers qu’ils soient, on trouve donc la propriété, comme un fait d’abord, et puis comme une idée, idée plus ou moins claire suivant le degré de civilisation auquel ils sont parvenus, mais toujours invariablement arrêtée. Ainsi le Sauvage chasseur a du moins la propriété de son arc, de ses flèches, et du gibier qu’il a tué. Le nomade qui est pasteur, a du moins la propriété de ses tentes, de ses troupeaux. Il n’a pas encore admis celle de la terre, parce qu’il n’a pas encore jugé à propos d’y appliquer ses efforts. Mais l’Arabe qui a élevé de nombreux troupeaux, entend bien en être le propriétaire, et vient en échanger les produits contre le blé qu’un autre Arabe, déjà fixé sur le sol, a fait naître ailleurs. Il mesure exactement la valeur de l’objet qu’il donne contre la valeur de celui qu’on lui cède, il entend bien être propriétaire de l’un avant le marché, propriétaire du second après. La propriété immobilière n’existe pas encore chez lui. Quelquefois seulement, on le voit pendant deux ou trois mois de l’année se fixer sur des terres qui ne sont à personne, y donner un labour, y jeter du grain, le recueillir, puis s’en aller en d’autres lieux. Mais pendant le temps qu’il a employé à labourer, à ensemencer cette terre, à la moissonner, le nomade entend en être le propriétaire, et il se précipiterait avec ses armes sur celui qui lui en disputerait les fruits. Sa propriété dure en proportion de son travail. Peu à peu cependant le nomade se fixe et devient agriculteur, car il est dans le cœur de l’homme d’aimer à avoir son chez-lui, comme aux oiseaux d’avoir leurs nids, à certains quadrupèdes d’avoir leurs terriers. Il finit par choisir un territoire, par le distribuer en patrimoines où chaque famille s’établit, travaille, cultive pour elle et sa postérité. De même que l’homme ne peut laisser errer son cœur sur tous les membres de la tribu, et qu’il a besoin d’avoir à lui sa femme, ses enfants, qu’il aime, soigne, protège, sur lesquels se concentrent ses craintes, ses espérances, sa vie enfin, il a besoin d’avoir son champ, qu’il cultive, plante, embellit à son goût, enclôt de limites, qu’il espère livrer à ses descendants couvert d’arbres qui n’auront pas grandi pour lui, mais pour eux. Alors à la propriété mobilière du nomade succède la propriété immobilière du peuple agriculteur ; la seconde propriété naît, et avec elle des lois compliquées, il est vrai, que le temps rend plus justes, plus prévoyantes, mais sans en changer le principe, qu’il faut faire appliquer par des juges et par une force publique. La propriété résultant d’un premier effet de l’instinct, devient une convention sociale, car je protège votre propriété pour que vous protégiez la mienne, je la protège ou de ma personne comme soldat, ou de mon argent comme contribuable, en consacrant une partie de mon revenu à l’entretien d’une force publique.

Ainsi l’homme insouciant d’abord, peu attaché au sol qui lui offre des fruits sauvages ou de nombreux animaux à dévorer, sans qu’il ait beaucoup de peine à se donner, s’assied à cette table chargée de mets naturels, et où il y a place pour tous, sans jalousie, sans dispute, tour à tour s’y asseyant, la quittant, y revenant comme à un festin toujours servi par un maître libéral, maître qui n’est autre que Dieu lui-même. Mais peu à peu il prend goût à des mets plus recherchés ; il faut les faire naître ; il commence à y tenir parce qu’ils valent mieux, parce qu’il a fallu beaucoup travailler pour les produire. Il se partage ainsi la terre, s’attache fortement à sa part, et si des nations la lui disputent en masse il combat en corps de nation ; si dans l’intérieur de la cité où il vit, son voisin lui dispute sa parcelle, il plaide devant un juge. Mais sa tente et ses troupeaux d’abord, sa terre et sa ferme ensuite, attirent successivement ses affections, et constituent les divers modes de sa propriété.

Ainsi à mesure que l’homme se développe, il devient plus attaché à ce qu’il possède, plus propriétaire en un mot. À l’état barbare, il l’est à peine ; à l’état civilisé, il l’est avec passion. On a dit que l’idée de la propriété s’affaiblissait dans le monde. C’est une erreur de fait. Elle se règle, se précise, et s’affermit loin de s’affaiblir. Elle cesse, par exemple, de s’appliquer à ce qui n’est pas susceptible d’être une chose possédée, c’est-à-dire à l’homme, et dès ce moment l’esclavage cesse. C’est un progrès dans les idées de justice, ce n’est pas un affaiblissement dans l’idée de la propriété. Par exemple encore le seigneur pouvait seul dans le Moyen âge tuer le gibier, nourri sur la terre de tous. Quiconque aujourd’hui rencontre un animal sur sa terre le peut tuer, car il a vécu chez lui. Chez les anciens la terre était la propriété de la République ; en Asie elle est celle du despote ; dans le Moyen âge elle était celle des seigneurs suzerains. Avec le progrès des idées de liberté, en arrivant à affranchir l’homme on affranchit sa chose ; il est déclaré, lui, propriétaire de sa terre, indépendamment de la République, du despote ou du suzerain. Dès ce moment la confiscation se trouve abolie. Le jour où on lui a rendu l’usage de ses facultés, la propriété s’est individualisée davantage, elle est devenue plus propre à l’individu lui-même, c’est-à-dire plus propriété qu’elle n’était.

Autre exemple. Dans le Moyen âge, ou dans les États despotiques, on concédait à l’homme la surface de la terre, mais on ne lui en accordait pas le fond. Le droit de creuser des mines était un droit régalien, qu’on déléguait à prix d’argent, et temporairement, à quelques extracteurs de métaux. Avec le progrès du temps on a compris que l’intérieur de la terre pouvant être le théâtre d’un travail nouveau, devait devenir le théâtre d’une propriété nouvelle, et on a constitué la propriété des mines, de façon qu’aujourd’hui il y a deux propriétés sur la terre, une au-dessus, celle du laboureur, une au-dessous, celle du mineur.

La propriété est donc un fait général, universel, croissant et non décroissant. Les naturalistes en voyant un animal qui, comme le castor ou l’abeille, construit des demeures, déclarent sans hésiter que l’abeille, le castor sont des animaux constructeurs. Avec le même fondement, les philosophes, qui sont les naturalistes de l’espèce humaine, ne peuvent-ils pas dire que la propriété est une loi de l’homme, qu’il est fait pour la propriété, qu’elle est une loi de son espèce ! Et ce n’est pas dire assez que de prétendre qu’elle est une loi de son espèce, elle est celle de toutes les espèces vivantes. Est-ce que le lapin n’a pas son terrier, le castor sa cabane, l’abeille sa ruche ? Est-ce que l’hirondelle, joie de nos climats au printemps, n’a pas son nid qu’elle retrouve, qu’elle n’entend pas céder ; et si elle avait le don de la pensée, ne serait-elle pas révoltée elle aussi des théories de nos sophistes ? L’animal qui pâture, vit paisiblement en troupe, comme les nomades du désert, dans certains pâturages dont il ne s’éloigne jamais, car chez lui la propriété se manifeste par l’habitude. Le carnassier, le lion, semblable au Sauvage chasseur, ne peut pas vivre en troupe, il se nuirait ; il a un arrondissement de destruction, où il entend habiter seul, et d’où il expulse tout autre carnassier qui voudrait partager son gibier. Lui aussi, s’il savait penser, il se proclamerait propriétaire. Et, revenant à l’homme, regardez l’enfant, gouverné par l’instinct non moins que l’animal ! Voyez avec quelle naïveté se révèle chez lui le penchant à la propriété ! J’observe quelquefois un jeune enfant, héritier unique d’une fortune considérable, comprenant déjà qu’il n’aura point à partager avec d’autres frères le château où sa mère le conduit tous les étés, se sachant donc seul propriétaire du beau lieu où s’écoule son enfance ; eh bien ! à peine arrivé, il veut dans ce château même avoir son jardin, où il cultivera des légumes qu’il ne mangera point, des fleurs qu’il ne songera point à cueillir, mais où il sera maître, maître dans un petit coin du domaine, en attendant qu’il le soit du domaine tout entier !

Après avoir vu dans tous les temps, dans tous les pays, l’homme s’approprier tout ce qu’il touche, d’abord son arc et ses flèches, puis sa terre, sa maison, son palais, instituer constamment la propriété comme prix nécessaire du travail, si on raisonnait pour lui ainsi que Pline ou Buffon l’ont fait pour les animaux, on n’hésiterait pas à déclarer, après avoir observé une manière d’être si générale, que la propriété est une loi nécessaire de son espèce. Mais cet animal n’est pas un animal ordinaire, il est roi, roi de la création, comme on aurait dit jadis, et on lui conteste ses titres : on a raison, il faut les examiner de plus près. Le fait, dit-on, n’est pas le droit ; la tyrannie aussi est un fait, un fait très général. Il faut donc prouver que le fait de la propriété est un droit, et en mérite le titre. C’est déjà beaucoup du reste d’avoir montré que ce fait est croissant au lieu d’être décroissant, car la tyrannie s’affaiblit, disparaît au lieu de s’étendre. Toutefois poursuivons, et vous verrez que ce fait est le plus respectable, le plus fécond de tous, le plus digne d’être appelé un droit, car c’est par lui que Dieu a civilisé le monde, et mené l’homme du désert à la cité, de la cruauté à la douceur, de l’ignorance au savoir, de la barbarie à la civilisation.

Francis Richard vient de publier une recension du roman de Joel Hirst, Les seigneurs du chaos : l’odyssée du djihad. Nous la republions ici en le remerciant et en invitant nos lecteurs à découvrir ce livre.

Les seigneurs du chaos: l’odyssée du djihad, de Joel D. Hirst

Comment expliquer qu’un jeune Touareg devienne un jour djihadiste? Qu’un jeune homme bleu, nomade du désert, devienne un jour sédentaire d’une cité? C’est, sous la forme romanesque, ce que raconte, avec toute sa connaissance du terrain, Joel D. Hirst dans Les seigneurs du chaos.

Le roman savant a l’avantage sur l’essai de personnaliser ce qui se passe dans la tête des protagonistes et, ce faisant, de l’humaniser en quelque sorte, autrement dit de le rendre compréhensible, sinon acceptable.

Le roman de Joel Hirst commence par l’épilogue de cette tragédie: Aliuf Ag Albachar, le Touareg de l’histoire, va mourir. Il a cru naïvement qu’était enfin venue l’heure de l’Azawad, cette terre mystique qui n’existait que dans l’imagination de son peuple.

Pour y parvenir, tombant dans le travers humain, trop humain, de vouloir imposer des idées aux autres par la force, il s’est tourné vers la violence; mais il existe toujours quelqu’un de plus violent. Comme il existe toujours dans les révolutions, serait-on tenté d’ajouter, un plus pur que le pur qui, à son tour, l’épure.    

Tombouctou, la cité légendaire, a été fondée par le peuple touareg, qui s’en est retiré quand elle est devenue une ville animée. Les Touaregs l’ont en effet laissée aux grands empires noirs qui les ont remerciés en les opprimant, c’est-à-dire en faisant fi de leur fierté et de leur indépendance.

Quand Aliuf se rend avec sa mère à Tombouctou pour obtenir des papiers nécessaires pour aller à Tamanrasset, depuis une dune qui domine la ville, il prie silencieusement: Que Dieu me donne cette ville un jour et je la ferais servir à sa gloire.

Dans Tombouctou, Aliuf fait la rencontre de Salif, un noir dont le père est Peul et la mère Bozo. Salif, pour se désennuyer, cherche aux autres des ennuis. C’est ainsi qu’il passe à tabac Aliuf. A la troisième rencontre – c’est masculin -, ils sont amis.

Cette amitié, quelque temps plus tard, va faire basculer le destin d’Aliuf. En portant secours à Salif sur la route de Taoudeni, il va tuer deux soldats maliens et devenir fugitif avec lui. Grâce à ses relations, ils trouvent refuge à Tamanrasset.

Leurs chemins se séparent alors. Sous l’influence de Yattara, qui habite sous le même toit qu’eux, Salif devient combattant djihadiste, tandis qu’Aliuf refuse de les suivre, non pas par lâcheté, mais parce qu’il doute que ce soit la volonté d’Allah.

Pour savoir quelle est la volonté d’Allah, Aliuf va voir le vieil Imam de la mosquée fréquentée par Salif. Youness vient vers lui après avoir entendu leur conversation. De lui il apprend que, pour accomplir, la volonté d’Allah, il existe une autre voie que celle du djihad, celle de l’esprit.

Aliuf part donc pour Marrakech. Là-bas il reçoit l’enseignement de l’Imam Bouchtat. L’authentique musulmane attitude peut se résumer à cette phrase extraite d’un de ses cours: Il ne nous appartient pas de penser ou d’analyser, seulement de suivre.

Ce rejet de la philosophie spéculative, de la dialectique, du kalam, Issam Bouchtat l’exprime plus loin avec force, après qu’Aliuf a évoqué les enseignements multi-séculaires des grands philosophes et mystiques de son peuple, à Tombouctou, la ville des 333 saints:

Tout ce que vous pensez savoir, toutes les idées qui vous sont présentées comme la vérité sont les tentatives faites par les hommes pour interpréter le message de Dieu. Ils refusent d’accepter que leur devoir n’est pas d’interpréter, mais de lire, de comprendre et d’obéir.

Aliuf devient un sage religieux. Toutefois il est homme et ce sont des motifs personnels qui vont le faire d’abord se tourner vers la violence, puis s’en détourner, tant il est vrai qu’un homme n’agit pas seulement avec sa raison, mais avec son coeur.

Dans sa préface Benoît Malbranque, en guise de conclusion, écrit à propos du djihad: Par sa violence terrible, il nous épouvante et nous paraît irrationnel: car comment, autrement que par la folie, l’horreur associée au djihad pourrait-elle être commise? Mais le djihad a aussi ses racines, matérielles et intellectuelles, que ce roman essaye d’illustrer et de présenter.

On ne saurait mieux dire.

Francis Richard

Les seigneurs du chaos: l’odyssée du djihad, Joel D Hirst, 348 pages (traduit de l’anglais par M. Lassort et B. Malbranque) Institut Coppet

Le 9 décembre, Jean-Marc Daniel racontait sur BFM Business les origines du groupe DuPont, liées de près au destin incroyable de Samuel-Pierre Dupont de Nemours, économiste français de l’école physiocratique. Voici donc ici un article de fond sur ce personnage oublié de la tradition libérale française, que l’on doit à son spécialiste au XIXe siècle, Gustave Schelle, auteur de Dupont de Nemours et l’école physiocratique (Paris, Alcan, 1888).

Né en 1739, Samuel-Pierre Dupont de Nemours se rapprocha des Physiocrates dès l’âge de vingt-quatre ans. Il devint l’un des proches collaborateurs de François Quesnay, qui, à la vue de son génie et de son jeune âge, plaça beaucoup d’espoirs en lui. Il fut un disciple zélé de la doctrine du parti physiocratique, l’exposant et la défendant dans de nombreux écrits, dont une feuille périodique qu’il dirigea, les Éphémérides du Citoyen. Esprit à l’intelligence profonde et facile, il a été lié à de nombreux personnages de premier plan, comme Turgot ou Jefferson. Vers la fin de sa vie, il fut poussé à l’exil et trouva le bonheur aux États-Unis, où l’un de ses fils devait fonder, avec l’assistance paternelle, la Dupont company, aujourd’hui l’une des plus grandes entreprises au monde, et qui a annoncé en décembre sa fusion avec Dow chemicals. B.M.

Dupont de Nemours

Pierre-Samuel Dupont, connu sous le nom de Dupont de Nemours, est de tous les disciples de Quesnay celui qui a le plus fait pour répandre les idées du maître. Il n’a écrit, à proprement parler, aucun ouvrage original. Il n’est connu que par une multitude d’articles et de brochures et par les actes d’une longue vie exclusivement consacrée au bien public. Il était né à Paris, le 14 décembre 1739 ; sa famille était de Nemours. Il connut de bonne heure le marquis de Mirabeau qui habitait pendant l’été sa terre du Bignon, près de cette ville ; ce fut là qu’il prit le goût des études économiques. Il fit ainsi la connaissance de Turgot dont il devait être l’ami le plus dévoué et le collaborateur le plus assidu.

Son coup d’essai parut en 1763. Il n’avait encore que 23 ans. M. Roussel de la Tour, conseiller au parlement de Paris, venait de publier un écrit où il proposait d’abolir tous les impôts en les remplaçant par une capitation graduée d’après les fortunes. Le nombre des chefs de famille en état de payer l’impôt s’élevant selon lui à 2 millions, il les partageait en vingt classes n’exigeant de la classe la plus pauvre qu’une taxe annuelle de 3 livres, et augmentant la taxe de classe en classe jusqu’à la plus riche qui devait payer 730 livres. Le produit total de cet impôt unique devait s’élever à 598 millions, tandis que le roi ne retirait, disait-on, des impôts existants que 340 millions nets. Cette proposition fit beaucoup de bruit. On écrivit pour et contre la Richesse de l’État : tel était le titre que M. Roussel de la Tour avait donné à son mémoire. Dupont publia sa première brochure : Réflexions sur l’écrit intitulé : Richesse de l’État. Il y soutenait la thèse de Quesnay que l’impôt, sous quelque forme qu’il fût perçu, retombait toujours sur les propriétaires de terres et que par conséquent, il était inutile de créer d’autre impôt que l’impôt du sol. À cela près il approuvait l’idée de l’impôt unique et se prononçait avec force contre les impôts indirects. Il a conservé toute sa vie cette opinion de sa jeunesse.

Il envoya sa brochure à Voltaire en l’accompagnant de quelques vers. Voltaire lui répondit en plaisantant : « Je vois, Monsieur, que vous embrassez deux genres bien différents l’un de l’autre, les finances et la poésie. Les eaux du Pactole doivent être étonnées de couler avec celles du Permesse. Vous m’envoyez de fort jolis vers avec des calculs de 740 millions. Une pareille finance ne ressemble pas mal à la poésie. C’est une très belle fiction : il faut que l’auteur avance la somme pour achever la bonté du projet. Vous avez bien fait de dédier à M. l’abbé de Voisenon vos réflexions touchant l’argent comptant du royaume. Vous ne pouviez mieux égayer la matière qu’en envoyant quelque chose d’aussi sérieux à l’homme du monde le plus gai. »

Dupont était alors employé dans les bureaux de l’intendance de Soissons, où l’avait placé l’intendant Sénac de Meilhan, ami des économistes. Il publia l’année suivante son second écrit, de l’Exportation et de l’importation des grains, mémoire à la société royale d’agriculture de Soissons, par M. Du Pont, l’un des associés[1]. Ce n’était encore qu’une reproduction des théories de Quesnay et du marquis de Mirabeau. Le jeune auteur y citait à tout propos le Tableau économique et la Philosophie rurale. Il l’avait dédié à madame de Pompadour. « La protection décidée, disait-il dans sa dédicace, que vous accordez à ceux qui s’appliquent à l’étude de la science économique, lui assure en quelque façon le droit de paraître sous vos auspices. Vous avez vu naître, madame, cette science importante et sublime. La justesse de votre esprit vous en a fait sentir les principes. La bonté de votre cœur vous les a fait aimer, et c’est à vous que le public en doit la première connaissance par l’impression que vous avez fait faire chez vous et sous vos yeux du Tableau économique et de son explication. » Madame de Pompadour mourut pendant l’impression du mémoire ; Dupont ne voulut pas retrancher la dédicace. Il la fit seulement précéder de ces lignes : « On croit que l’événement funeste, arrivé depuis l’impression de cet écrit, ne doit point faire supprimer un hommage que dicta la vérité. Malheur à l’homme qui craindrait de jeter quelques fleurs sur la tombe de ceux auxquels il offrit son encens ! » Le ton déclamatoire de cette déclaration ne doit pas faire méconnaître le noble sentiment qui l’inspirait.

Dès ce moment, Dupont ne cessa d’écrire. Il fut appelé par ses amis à diriger le Journal de l’agriculture, du commerce et des finances, et plus tard les Éphémérides du citoyen, organe de l’école. Les Éphémérides avaient pour épigraphe ce vers d’Horace :

Quid pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non ?

Elles étaient rédigées principalement par Dupont. Parmi ses nombreux écrits, on peut citer une lettre sur la cherté des blés en Guyenne, une autre lettre sur la différence entre la grande et la petite culture, un traité de l’origine et des progrès d’une science nouvelle, un travail sur l’administration des chemins, etc. Il n’y a rien de personnel à signaler dans ces rapides improvisations. Témoin de cette activité juvénile, qui se donnait à peine le temps de penser, Turgot disait de lui « qu’il serait toute sa vie un jeune homme de grande espérance. »

Ce fut lui qui imagina pour désigner la nouvelle école le mot de physiocratie ou gouvernement des lois naturelles. Il publia sous ce titre en deux volumes la collection des œuvres de Quesnay que personne n’avait encore rassemblées. Le discours préliminaire placé en tête du recueil ne brillait ni par la clarté, ni par l’élégance. On y retrouve tous les défauts habituels des économistes, mais, en même temps, leur ardent amour de l’humanité. Après avoir présenté la science économique comme une science exacte, Dupont, à l’exemple de Quesnay, la plaçait sous la protection des rois et des princes : « Suprêmes administrateurs des peuples, images du souverain des êtres, cette science sublime est faite pour vous. Vous y reconnaîtrez la source de vos droits, la base et l’étendue de votre autorité, qui n’a et ne peut avoir de bornes que celle imposée par Dieu même, vous y apprendrez à partager, pour ainsi dire, avec lui, la douce prérogative de rendre les mortels heureux, en faisant exécuter les lois qu’il a prescrites à la société et sur lesquelles il a imprimé le sceau de l’évidence, seul cachet digne du Très-Haut : vous y verrez combien est simple et facile l’exercice de vos fonctions sacrées qui consiste principalement à ne pas empêcher le bien qui se fait tout seul, et à punir par le ministère des magistrats le petit nombre de gens qui attentent à la propriété d’autrui. »

Non content d’avoir invoqué pour l’ordre naturel cette puissante autorité, il appelait à son secours une autre influence : « Et vous, belle moitié du genre humain, sexe enchanteur, dont l’influence sur tout ce qui se fait de bon, d’agréable, d’utile et d’honnête est si visiblement marquée par la nature, la science des lois de l’ordre naturel est également faite pour vous. Vous tenez de vos charmes, de votre douceur et même de votre prudence le droit d’être nos conseillers perpétuels. Économes des richesses acquises par les travaux de vos époux, directrices de la première jeunesse de vos enfants, nécessairement chargées de la partie de leur éducation qui va le plus à leur cœur, et dont les traces sont les plus profondes et les plus durables, il faut que vous connaissiez toutes les vérités fondamentales que les hommes doivent savoir. »

Cet appel ne fut pas inutile. Plusieurs des femmes les plus distinguées du XVIIIème siècle prirent chaudement parti pour les économistes, et à leur tête, la duchesse d’Anville, mère de l’excellent et malheureux duc de la Rochefoucauld.

Dans un autre de ses écrits, il répondait avec verve à ceux qui affectaient de donner aux économistes la qualification dénigrante de secte : « S’il pouvait en effet s’élever une secte qui regardât tous les hommes comme des frères ; qui s’occupât paisiblement et sans cesse à développer leurs intérêts, leurs devoirs et leurs droits ; qui montrât qu’il y a des lois naturelles, saintes et suprêmes dont la notion est évidente pour tout être réfléchissant, dont la sanction est visible, pressante, impérieuse, inévitable, qui sont antérieurs aux conventions et aux sociétés, qui ont servi et qui servent de base universelle aux sociétés et aux conventions : si cette secte faisait voir que le sort de toutes les nations est lié par une chaîne indissoluble, et en vertu de ces lois primitives, que nulle puissance créée ne peut anéantir, qu’aucun peuple ne saurait nuire à un autre sans qu’il lui en arrive à lui-même perte et dommage, ni lui faire du bien, sans en retirer nécessairement profit ; que les souverains ne peuvent être grands, puissants, honorés, tranquilles et heureux que lorsque leurs sujets sont libres et heureux eux-mêmes ; que la justice est le seul chemin assuré de la gloire, de la richesse et de la prospérité ; que l’instruction générale peut seule manifester l’évidence de la justice, et porter constamment la lumière qui doit guider les humains ; que là où se trouvent la liberté et la propriété, là aussi naît l’aisance, là s’étend la culture, là croît la population, là se rencontre la félicité pour tous les ordres de l’État et surtout pour ceux qui sont à la tête ; que là où s’introduisirent à la faveur de l’ignorance les gênes, les prohibitions, l’esclavage plus ou moins déguisé, là sont aussi la misère, les friches, les déserts, l’infortune, les révolutions, l’état incertain et précaire pour tous les individus, et surtout pour ceux qui semblent devoir répondre du malheur de tous ; s’il s’élevait une telle secte, qui prouvât méthodiquement toutes ces choses, et qui les fît toucher au doigt ; nous avouons qu’elle mériterait bien d’être haïe, décriée, persécutée par les méchants, par les usurpateurs du droit d’autrui, par les violateurs de la loi naturelle, par les despotes arbitraires, par les tyrans. »

Son talent mûrissait par cette laborieuse fécondité. Il publia, en 1769, un mémoire approfondi sur la Compagnie des Indes, auquel il rattacha un examen du système de Law ; il s’y élevait contre toute espèce de papier monnaie, et, dans les études qu’il fit à ce sujet, il puisa les convictions qui devaient plus tard diriger sa conduite à l’assemblée constituante. À propos d’une analyse qu’il écrivit du poème des Saisons, par Saint-Lambert, considéré au point de vue économique, Voltaire lui écrivit une longue et gracieuse lettre, où il le prenait cette fois fort au sérieux.

Quand le roi de Suède, Gustave III, créa la décoration de l’ordre de Wasa, il envoya à Dupont la croix de chevalier, en même temps que la croix de commandeur au marquis de Mirabeau. Charles-Frédéric, margrave de Bade, lui donna le titre de conseiller aulique, et quand ce prince fit paraître, dans les Éphémérides de 1772, un Abrégé des principes de l’Économie politique, rédigé en forme de tableau synoptique, on pensa généralement que Dupont avait eu la plus grande part à la rédaction de cet opuscule. Après la suspension des Éphémérides, par ordre supérieur, il fut appelé en Pologne par le nouveau roi, Stanislas Poniatowski, qui le nomma secrétaire du conseil royal de l’instruction publique, et gouverneur de son neveu, le prince Adam Czartoryski. Il conseilla et dirigea les mesures libérales qui signalèrent les premières années du règne de Stanislas, et qui auraient pu régénérer la Pologne, si l’anarchie, qui dévorait ce malheureux pays ne l’avait livré sans défense à l’ambition de ses voisins. Il ne devait pas rester longtemps à Varsovie. Quand Louis XVI nomma Turgot contrôleur général des finances, Dupont se hâta de retourner en France, où il occupa, auprès du ministre son ami un poste de confiance.

La correspondance générale de Voltaire contient de nombreuses lettres écrites, par le vieux malade de Ferney, pendant le ministère de Turgot, pour encourager le ministre et ses amis dans leur lutte contre les préjugés : « J’ose féliciter la France, écrit-il à Dupont, que M. Turgot soit ministre, et qu’il ait un homme tel que vous auprès de lui. » À tout moment, il demande si le ministre, qu’il appelle Sully-Turgot, peut compter sur l’appui du roi, qu’il appelle Sésostris.

Dupont prit part à toutes les mesures qui signalèrent le ministère de son ami ; il l’aida surtout dans l’administration des finances. La plupart des principes qui président aujourd’hui à l’organisation du trésor public ont été empruntés aux idées qu’il entreprit de mettre en pratique et qu’il a exprimés dans plusieurs de ses écrits et de ses discours. [2]

On a beaucoup parlé du mémoire sur les municipalités, préparé par Turgot vers 1775. Ce mémoire était de Dupont. Turgot en avait approuvé les principales idées, mais il devait le revoir et le corriger avant de le présenter au roi. Dupont y partait de ce principe que les droits des hommes réunis en société, ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature, ce qui est vrai, sans doute, en thèse générale, mais ce qui doit souffrir dans la pratique des exceptions au moins temporaires. Les nations ne peuvent à volonté se séparer de leur histoire pour se rapprocher d’un type idéal ; le véritable esprit politique accepte les faits historiques pour marcher progressivement vers les réformes. En vrai disciple de Quesnay, Dupont n’y mettait pas tant de ménagements ; il comptait sur le pouvoir royal pour réaliser ses systèmes : « Votre Majesté, disait-il dans son mémoire, tant qu’elle ne s’écartera pas de la justice, peut se regarder comme un législateur absolu, et compter sur sa bonne nation pour l’exécution de ses ordres. » Il insistait encore sur cette idée en disant : « La cause du mal, Sire, vient de ce que votre nation n’a point de constitution. » En conséquence, il proposait une constitution à sa manière. La base de l’édifice devait être dans des assemblées ou municipalités de villages élues par les habitants et chargées de répartir les impositions, de diriger les travaux publics, de veiller au soulagement des pauvres et à la police ; ces assemblées rurales devaient élire des municipalités de districts : celles-ci des municipalités provinciales qui devaient enfin élire des députés à la grande municipalité ou assemblée générale du royaume. Cette organisation devait remplacer les États généraux et les États provinciaux existants ; elle supprimait toute distinction d’ordres.

Pour les municipalités du premier degré, le droit électoral devait être fondé uniquement sur la propriété. Tout père de famille possédant 600 livres de revenu net en terres était électeur, et avait une voix. Tout propriétaire possédant 1,200 livres avait deux voix ; avec 1,800 livres, trois voix, et ainsi de suite ; tout propriétaire possédant 300 livres de revenu avait une demi-voix ; à 150 livres un quart de voix, et ainsi de suite. « Cet arrangement, disait le mémoire, paraît fondé sur la justice, puisque celui qui a quatre fois plus de revenu, de biens fonds dans une paroisse, a quatre fois plus à perdre, si les affaires de cette paroisse vont mal, et quatre fois plus à gagner, si tout y prospère ; et qu’il a ou doit avoir de même quatre fois plus à payer, tant pour les contributions publiques nécessaires au soutien de l’État que pour les dépenses nécessaires de la commune. »

Cette application du grand principe de Quesnay, que tout dérive de la propriété du sol, recevait une interprétation curieuse, quand il s’agissait de régler le droit électoral dans les villes. La valeur des maisons ne devait être comptée pour rien. « Une maison, disait le mémoire, est une sorte de propriété à fonds perdu. Les réparations emportent chaque année et tous les ans de plus en plus une partie de la valeur, et au bout d’un siècle, plus ou moins, il faut rebâtir la maison en entier. La difficulté de discerner dans le loyer des maisons d’avec l’intérêt des capitaux employés à la construction, le revenu réel de la propriété foncière, semble devoir porter à ne pas attribuer dans les villes la voix à un certain revenu, mais à une certain capital déterminé en terrain. Cette valeur du terrain est connue et différente dans les différents quartiers : elle est fixée par la concurrence des entrepreneurs qui se disputent ces terrains pour y élever des maisons. »

En conséquence l’auteur proposait de ne donner une voix dans les villes qu’aux propriétaires d’un terrain valant 15,000 livres, indépendamment de la valeur des édifices. Ce principe devait avoir pour résultat, d’après lui, de n’établir dans les villes que des fractions d’électeur. « Il y a très peu de possesseurs de maisons, disait-il, dont le terrain occupé par leurs édifices vaille 15,000 fr. ; on n’en trouverait pas 100 à Paris. » Si cette assertion était exacte, la valeur des terrains doit avoir plus que centuplé à Paris depuis 1775.

Toutes les contributions indirectes devaient être supprimées et remplacées par un impôt direct payé, sans distinction de classes, par tous les propriétaires du sol. La noblesse et le clergé étaient, disait-on, les premiers intéressés à renoncer à leurs immunités en matière d’impôt territorial puisqu’ils s’affranchiraient en même temps de la part qu’ils supportaient dans les contributions indirectes. Parmi les contributions à supprimer, figuraient au premier rang les octrois des villes. « Les denrées dégagées d’octroi rendront la subsistance du peuple plus facile et assureront en même temps aux cultivateurs des profits qui augmenteront l’aisance et le revenu des campagnes. »

Le mémoire entrait dans de grands détails sur le fonctionnement des municipalités de districts, des municipalités de provinces, et enfin de la municipalité générale de l’État. « Ces assemblées, s’écriait l’auteur, dans un élan de confiance, auraient tous les avantages des assemblées d’État et n’auraient aucun de leurs inconvénients, ni la confusion, ni les intrigues, ni l’esprit de corps, ni les animosités et les préjugés d’ordre à ordre ; ne donnant ni lieu ni prise à ce qu’il y a de fâcheux dans ces divisions d’ordres, n’y laissant que ce qu’il peut y avoir d’honorifique pour les familles illustres, ou pour les emplois respectables, et classant les citoyens en raison de l’utilité réelle dont ils peuvent être à l’État, et de la place qu’ils occupent indélébilement sur le sol par leurs propriétés, elles conduiraient à ne faire de la nation qu’un seul corps perpétuellement animé par un seul objet, la conservation des droits de chacun et le bien public ; elles accoutumeraient la noblesse et le clergé au remplacement des impositions dont ils ne sont pas exempts aujourd’hui, et à un remplacement dont la charge serait moins lourde que celle qui retombe sur le revenu de leurs biens. Par les lumières et la justice qu’elles apporteraient dans la répartition, elles rendraient l’impôt moins onéreux au peuple, quoique la recette fut augmentée. Enfin au bout de quelques années, Votre Majesté aurait un peuple neuf et le premier des peuples. Au lieu de la corruption, de la lâcheté, de l’intrigue, et de l’avidité qu’elle a trouvées partout, elle trouverait partout la vertu, le désintéressement, l’honneur et le zèle. Il serait commun d’être homme de bien. Votre royaume, lié dans toutes ses parties qui s’étaieraient mutuellement, paraîtrait avoir décuplé ses forces, et dans le fait il les aurait beaucoup augmentées ; il s’embellirait chaque jour comme un fertile jardin. »

C’était promettre beaucoup plus qu’aucun projet ne pouvait tenir, mais on ne doutait de rien alors. Avant tout, pour obtenir ces grands résultats, Dupont voulait constituer fortement l’instruction publique et fonder sur cette base tout son système de gouvernement. « La première, disait-il, la plus importante des institutions que je croirais nécessaires, celle qui me semble la plus propre à immortaliser le règne de Votre Majesté, serait la formation d’un conseil de l’instruction nationale sous la direction duquel seraient les académies, les universités, les collèges, les petites écoles. Le premier lien des nations est dans les mœurs ; la première base des mœurs est l’instruction prise dès l’enfance sur tous les devoirs de l’homme en société. Il est étonnant que cette science soit si peu avancée. Il y a des méthodes et des établissements pour former des géomètres, des physiciens, des peintres, il n’y en a pas pour former des citoyens ; il y en aurait si l’instruction nationale était dirigée par l’un de vos conseils dans des vues publiques et d’après des principes uniformes. »

On voit poindre ici la pensée que devait réaliser plus tard Napoléon par l’institution de l’Université. Dupont n’avait pas prévu le parti qu’un pouvoir despotique pouvait tirer de son projet. Quant à sa constitution, elle ressemblait beaucoup à celle que le grand-duc Léopold préparait vers le même temps pour la Toscane. Elle avait pour principal défaut d’être exclusivement théorique. Il était bien plus simple de convoquer des États généraux, suivant les anciennes traditions de la monarchie, et c’est par là qu’il fallut finir.

Après la chute de Turgot, Dupont reçut un ordre d’exil. Il se retira dans la terre qu’il possédait en Gâtinais et y passa plusieurs années, occupé d’agriculture. On lui doit l’introduction des prairies artificielles dans ce pays qui était alors à peu près inculte. Il traduisit en vers, pour se distraire, le premier chant de Roland furieux de l’Arioste. Après la mort de Turgot, il reparut dans le monde par deux volumes de Mémoires sur la vie et les travaux du ministre son ami. En 1784, il fut élu membre de la Société d’agriculture de Paris, où siégeaient avec lui les hommes les plus illustres du temps. Il y fut bientôt un des plus influents et des plus considérés.

Quand Mirabeau était enfermé par ordre de son père au donjon de Vincennes, Dupont comme ami de la famille, essaya de réconcilier le père et le fils. Il chercha d’abord à voir le malheureux prisonnier, « Je crois avoir entrevu, écrivait Mirabeau, qu’il s’efforce de pénétrer jusqu’à moi. Il a reçu de la nature tous les dons qui ne dépendent pas des hommes ; il a infiniment orné ce riche naturel. Il me consolera, m’aidera, et du moins j’épancherai mon cœur souffrant dans un cœur qui le connaît, le sent et lui répond. » Quelques jours après, Mirabeau peignait avec chaleur l’agitation de son âme, « en voyant ce cher ami qu’il n’avait pas embrassé depuis huit ans. » Plus tard il se plaignit de Dupont, qui ne prenait pas assez chaudement son parti contre son père. Dans son impatience, il oubliait que si sa famille l’avait fait enfermer, c’était pour le soustraire au châtiment qu’il avait encouru pour crime de rapt d’une femme mariée ; car il avait été condamné à mort par contumace. « Vous murmurez toujours contre l’autorité, lui écrivait son oncle le bailli ; si elle vous eût abandonné, où en seriez-vous ? » Dupont n’en continua pas moins ses démarches, et parvint à fléchir le père irrité qui consentit à l’élargissement. Mirabeau eut bientôt oublié ce service.

de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères confia successivement à Dupont deux missions importantes : la première consistait à négocier avec l’envoyé secret de l’Angleterre, le docteur James Hutton, les bases du traité qui reconnut en 1782 l’indépendance des États-Unis ; la seconde, plus délicate encore, fut de préparer le traité de commerce de 1786 entre la France et l’Angleterre. La chambre de commerce de Normandie ayant publié à la fin de 1787 un mémoire où elle attaquait les conséquences du traité, Dupont lui répondit par une lettre où il réfutait ces plaintes avec autant de force que de raison. À ceux qui prétendaient que les importations d’Angleterre en France montaient dans une plus forte proportion que les exportations de France en Angleterre, il opposait le change entre les deux pays qui, loin de baisser à notre préjudice, s’était maintenu au-dessus du pair ; le débit de nos vins, de nos vinaigres, de nos eaux-de-vie, de nos huiles, de nos savons, de nos linons, de nos batistes, de nos articles de mode, s’était aussi fort accru.

En récompense de ces travaux, il fut nommé conseiller d’État, et commissaire général de l’agriculture et du commerce. Lorsque Calonne convoqua l’assemblée des notables, il devint le secrétaire de cette assemblée, poste qu’avait ambitionné Mirabeau. Il avait été l’inspirateur et probablement le rédacteur du fameux mémoire sur les abus présenté par Calonne. On aurait peine à comprendre sans cette influence comment Calonne avait pu arriver à des propositions aussi hardies. On reconnaît à chaque pas l’auteur du mémoire de 1775 sur les municipalité, l’ami et le collaborateur de Turgot, dans la plupart des projets présentés aux notables pour la formation et l’organisation des assemblées provinciales, pour la suppression des gabelles, des corvées, des péages et des douanes intérieures, pour l’établissement d’une contribution territoriale réglée sur le revenu et payée dans la même proportion par le peuple, la noblesse et le clergé. Dupont était parvenu à mettre en pratique, sous le nom de Calonne, ses propres idées ; il fut le moteur à demi caché de toute la session des notables ; mais cette résurrection inattendue du système de Turgot par un ministre dissipateur ne pouvait pas avoir de succès ; à part l’édit sur les assemblées provinciales, tout le système fut renversé.

La chute de Calonne entraîna de nouveau la disgrâce de Dupont. L’archevêque de Sens, devenu premier ministre, ne lui pardonnait pas d’avoir rédigé la plupart des projets présentés par son prédécesseur. Il aurait été exilé de nouveau, si à la première ouverture que le ministre en fit au roi, Louis XVI n’avait répondu : « C’est un honnête homme. » M. Lambert, contrôleur général des finances, avait conservé pour lui de la confiance et de l’estime. Il lui demanda un mémoire sur l’impôt connu sous le nom de marque des cuirs. Établi sous Henri III, cet impôt avait été présenté à son origine comme un moyen de pourvoir aux abus d’une mauvaise fabrication. En réalité, c’était un droit fiscal qui donnait lieu dans la perception à toutes sortes de vexations. Turgot avait voulu le supprimer, mais il n’en avait pas eu le temps. Necker avait eu la même pensée. Les réclamations continuant toujours, le gouvernement avait ordonné une enquête. L’impôt sur les cuirs rapportait net 4,700,000 livres : Dupont proposait de l’abolir et de le remplacer par quelques additions à d’autres taxes existantes, les contribuables devaient y gagner 500,000 livres dont 300,000 sur les frais de perception. Il terminait son mémoire en disant que, les États-généraux étant convoqués, il appartenait à eux seuls de résoudre la question.

On était en effet arrivé au moment de la réunion des États-généraux. Dupont fut élu député à la presque unanimité des suffrages par le tiers état du bailliage de Nemours. Un nouveau et plus grand théâtre s’ouvrait devant lui, et on ne peut douter que, malgré ses idées monarchiques, il n’ait partagé un moment les espérances qui remplissaient tous les cœurs. Il rédigea presque seul le cahier de son ordre et publia un compte-rendu détaillé de ce qui s’était passé dans son bailliage pendant les élections. Il fit plus, il publia un résumé des demandes contenues dans les cahiers de toutes les provinces, ainsi qu’un examen du gouvernement anglais comparé à la constitution des États-Unis, essayant par là de bien déterminer les réformes demandées et d’arrêter les esprits sur la pente des révolutions.

Il commença par jouir à l’Assemblée constituante de la considération que devaient lui assurer ses services passés et le souvenir de son amitié avec Turgot. Deux fois il fut nommé président, et plus souvent encore secrétaire de l’Assemblée. Mais à mesure que la violence révolutionnaire prit des forces, son influence diminua ; dès les derniers mois de 1789, on ne l’écoutait plus. Les désordres populaires qui suivirent la prise de la Bastille déchirèrent son âme. Quand Lally Tollendal proposa d’adresser une proclamation aux Français contre ces excès, il conjura ses collègues de la voter sur-le-champ, disant d’une voix émue qu’on n’avait pas besoin de beaucoup réfléchir pour en reconnaître l’urgence. La proclamation combattue par Robespierre et Buzot, appuyée par Mounier, Toulongeon, Crillon, l’évêque de Chartres, ne fut pas adoptée. Ce fut le signal de la désorganisation générale. Au milieu même de la nuit du 4 août, tout en s’associant aux vœux exprimés pour l’extinction complète du régime féodal, il rappela qu’une société politique ne pouvait exister un seul moment sans l’exécution des lois qui garantissent la sûreté des personnes et des propriétés, et demanda que l’Assemblée invitât les tribunaux à faire leur devoir, et tous les citoyens à leur prêter main-forte. Cette motion fut à peine écoutée.

À plusieurs reprises, il renouvela ses protestations contre l’abandon de toute garantie sociale. Dans les grandes discussions sur le projet de Constitution, il se prononça pour le principe des deux Chambres. Quand il fut question de fixer les conditions d’électorat et d’éligibilité, il demanda qu’aucune condition d’éligibilité ne fut exigée, afin de ne mettre aucun obstacle à la liberté des choix ; mais il insista pour que des conditions de propriété fussent imposées aux électeurs, rappelant ainsi les idées qu’il avait développées dans son Mémoire sur les municipalités, et qui lui étaient communes avec Turgot. Au mois de février 1790, quand le désordre était partout, il appuya le principe de la responsabilité des communes, en cas de dommages commis sur leur territoire par l’émeute. « Ou c’est la majorité, dit-il, qui est coupable du désordre, et elle doit en être responsable ; ou c’est la minorité, et alors elle est encore responsable de ne l’avoir pas empêché. » Une autre fois il dénonça sans pâlir les propagateurs de violences : « Ce sont des despotes qui, s’étant créé une armée, au risque de perdre votre constitution, votre liberté, notre commune patrie, veulent prolonger entre leurs mains le pouvoir de faire trembler les hommes de bien qui résisteront à leurs complots. » Battu dans ses tentatives de résistance contre l’entraînement révolutionnaire, il se réfugia dans les questions financières.

Dans la séance du 24 septembre 1789, Necker, pressé par la nécessité la plus impérieuse, lut à l’Assemblée un Mémoire sur l’état des finances ; tous les moyens employés depuis l’ouverture des États-généraux pour subvenir aux besoins du trésor avaient échoué ; les impôts ne rentraient plus ; le ministre à bout d’expédients, proposait une contribution patriotique d’un quart de tous les revenus. Le même jour, Dupont prononça un discours où il présentait à son tour ses idées sur les moyens de rétablir les finances. Necker n’avait point parlé des biens du clergé. Il savait combien l’emploi de cette ressource répugnait à Louis XVI. Dupont prononça le grand mot que Necker n’avait pas voulu dire. Il indiqua les propriétés ecclésiastiques comme la ressource suprême dont l’État pouvait disposer. C’était la première fois que ce projet se présentait devant l’Assemblée. En le proposant, Dupont avait soin de faire des réserves pour l’entretien du culte et le paiement d’indemnités convenables aux ecclésiastiques dépossédés. Le clergé avait 150 millions environ de revenu, dont moitié en dîmes et moitié en biens-fonds ; il proposait d’affecter à l’avenir 100 millions sur le budget aux dépenses du culte, et, ce subside assuré, il attribuait à l’État le droit de s’approprier les dîmes et les biens dont le clergé, disait-il, n’était que le dépositaire.

Les dîmes étaient supprimées depuis la nuit du 4 août ; mais l’Assemblée n’avait pas encore décidé si elles seraient ou non rachetées. Dupont se prononçait pour le rachat, et il n’avait pas de peine à prouver que le capital d’une contribution annuelle, dont il évaluait le produit brut à 100 millions, devait être énorme. Quant aux biens-fonds, il proposait de maintenir ceux des hôpitaux et des collèges, et de vendre les autres. L’ensemble de ces mesures devant donner à son compte 6 milliards, les embarras du Trésor cessaient, et on pouvait réduire les contributions, tout en assurant le remboursement de la dette publique.

Il est sans doute à regretter qu’un économiste ait donné le signal de la vente des biens ecclésiastiques ; mais il faut reconnaître que la mesure proposée n’avait pas le caractère de spoliation qu’elle a pris depuis. Rien n’était plus tentant que de chercher dans ces biens une ressource contre le déficit ; les meilleurs esprits de l’Assemblée y inclinaient, Necker lui-même n’en était pas éloigné. Les principaux chefs du clergé consentaient à céder une partie pour sauver le reste. On doit d’ailleurs rendre à Dupont cette justice qu’il ne demandait pas l’aliénation immédiate. Il voulait commencer par mettre l’État en possession des revenus pour assurer son crédit, et vendre ensuite successivement. En même temps, il se prononçait contre l’idée qui commençait à se répandre, de créer des billets d’État hypothéqués sur les domaines mis en vente : « Une telle ressource, disait-il, est illusoire. Le papier que vous répandriez, soit qu’il portât intérêt, soit qu’il n’en portât pas, ne serait jamais qu’un titre de créance échangé contre un autre titre de créance. Si vous payez avec des billets à terme des billets exigibles, vous faites un contrat d’atermoiement, une faillite. Toute vente de terres demande un temps moral pour être effectuée. Aucun papier ne peut remplir l’office de monnaie, si les porteurs ne sont à chaque instant maîtres de le changer contre de la monnaie. »

En conséquence, il proposait de se servir de la Caisse d’escompte créée par Turgot, d’y déposer en compte courant les fonds réalisés en espèces, et de justifier ainsi une nouvelle émission de billets convertibles. « La Caisse d’escompte est une des institutions que la France doit à un ministre habile et vertueux. On est accoutumé aux billets de cette caisse. Au milieu des circonstances les plus orageuses, elle a toujours continué ses paiements, malgré les arrêts qui l’autorisaient à les cesser. Elle a fait au gouvernement des avances considérables dont la nation est garante, comme de ses autres dettes. Peu de nouveautés, et jamais sans nécessité absolue, est une maxime d’administration très importante en matière de crédit. »

L’Assemblée vota l’impression du discours, mais elle ne resta pas fidèle à ces idées. Le projet de créer des assignats fut préféré, comme pouvant donner une ressource immédiate.

Dupont continua à s’y opposer de toutes ses forces. Quand Necker, qui voulait aussi parer le coup, proposa au mois de novembre 1789 d’ériger la Caisse d’escompte en Banque nationale et de lui emprunter 170 millions, Dupont l’appuya, mais en repoussant le privilège exclusif qu’il s’agissait de donner à la Banque : « Vous êtes venus, dit-il, pour détruire les privilèges, vous ne voudrez pas en créer un. » Necker lui-même n’avait parlé de privilège qu’en s’excusant sur la désolante nature des circonstances et en avouant qu’il s’éloignait des principes ordinaires d’administration. Les administrateurs de la Caisse d’escompte firent à leur tour un effort auprès de l’Assemblée, et l’un d’eux, l’illustre Lavoisier, vint à la barre plaider la cause du billet de banque contre l’assignat. Malgré ces efforts combinés, l’Assemblée céda à l’entraînement de Mirabeau, depuis longtemps ennemi de la Caisse d’escompte, qui prononça à cette occasion un de ces discours insidieux où la passion révolutionnaire empruntait le langage de la science financière.

Dupont ne se tint pas pour battu. Au mois d’avril 1790, il revint à la charge : « Il est des choses, dit-il, où l’autorité publique s’arrête. Telles sont les valeurs ; c’est la nature qui les donne ; la concurrence et l’usage les déterminent. La valeur de l’argent est fondée sur les proportions usuelles. Que doit donc faire une nation qui ne peut pas payer ? Désigner le moment où elle paiera, et délivrer une promesse de paiement. Mais elle ne peut pas faire qu’une promesse soit un paiement. Qu’est-ce qu’un assignat ? C’est une délégation sur une vente, c’est une promesse, un engagement contracté à terme plus ou moins long. Le paiement ne peut avoir lieu qu’au moment où la vente sera effectuée. Le Comité a mis dans son décret que les assignats seraient réputés des espèces sonnantes. Ce remède ne remédie à rien. Osez convenir qu’il s’agit d’une surséance involontaire, et ne prétendez pas faire passer les assignats pour autre chose que des promesses de paiement. » Malgré ces bonnes raisons, le cours forcé fut adopté. Dupont imagina alors de faire appel au bon sens populaire, et il publia, au mois de septembre 1790, une courte note intitulée : Effets des assignats sur le prix du pain, par un ami du peuple.

Ce petit écrit était sans nom d’auteur. Barnavele dénonça à la tribune comme ayant pour but de soulever la population contre un décret de l’Assemblée. Dupont répondit sur le champ. « Je déclare que je suis le citoyen qui a fait cette brochure. Je n’ai pas voulu y mettre mon nom parce que je craignais, comme député, de lui donner trop d’importance, et j’ai mis ce titre d’ami du peuple, parce que je me crois digne de le porter. Il m’a paru que ce n’était point abuser de la liberté de la presse que de prévenir le peuple par des raisons sensibles, par des vérités claires et mises à sa portée, sur un projet qui me semble si désastreux. Si on me croit coupable, je me soumets à la peine que l’assemblée pourra m’imposer, je me soumets à la poursuite devant les tribunaux. » La brochure ayant été lue à haute voix par l’un des secrétaires, l’Assemblée passa à l’ordre du jour.

Voici cet imprimé presque tout entier, car il était fort court : « Le prix du pain, du vin et des autres denrées est fixée par la quantité d’écus qu’il faut donner pour avoir un setier de blé, ou un muid de vin, ou une quantité quelconque d’une autre marchandise. Quand on achète une marchandise, on échange contre elle des écus, qui sont aussi une sorte de marchandise. En tout échange de deux marchandises l’une contre l’autre, s’il s’en présente beaucoup de l’une, sans qu’il y en ait davantage de l’autre, ceux qui veulent se défaire de la marchandise surabondante en donnent une plus grande quantité. On dit que les assignats vaudront l’argent et serviront aussi bien que l’argent ; si cela est, comme il n’y aura pas plus de pain ni plus de vin qu’auparavant, ceux qui voudront avoir du pain avec des assignats ou avec de l’argent, seront donc obligés de donner plus d’assignats ou plus d’argent pour avoir la même quantité de pain et de vin. On veut mettre autant d’assignats qu’il y a d’argent dans le royaume, c’est donc comme si on doublait la quantité de l’argent. Ceux qui proposent de faire pour deux milliards d’assignats, et qui font leurs embarras comme s’ils étaient de bons citoyens, ont donc pour objet de faire monter le pain de quatre livres à vingt sous, la bouteille de vin commun à seize, la viande à dix-huit sous la livre, les souliers à douze livres. Ils disent que cela n’arrivera pas, parce que avec des assignats on achètera les biens du clergé; mais ils attrapent le peuple, car les biens du clergé ne pourront être vendus tous au même moment et du jour au lendemain. Les assignats resteront donc longtemps sur la place et dans le commerce. Pendant tout ce temps-là les marchandises à l’usage du peuple et surtout le pain, qui est la marchandise la plus générale et la plus utile, se vendront le double, et il se fera de bons coups aux dépens des citoyens. Il n’en serait pas de même si, au lieu d’assignats, on ne donnait que des quittances de finance ; car ces quittances ne pouvant servir que pour acheter les biens du clergé, elles ne viendraient pas troubler le commerce du pain et du vin, ni déranger le prix de toutes les marchandises. On ne pourrait forcer le pauvre peuple à les prendre en paiement. »

Ce raisonnement prophétique provoqua une réplique violente de Mirabeau. « Je dois, s’écria-t-il, signaler à cette assemblée les aberrations d’un de ses honorables membres en fait d’économie politique. Comment, après avoir blanchi dans l’étude de ces matières, et j’ajouterai, dans la carrière de la plus incorruptible probité, étonne-t-il si fort aujourd’hui, et ceux qui le lisent et ceux qui l’entendent ? Quoi, le même homme qui naguère dans cette Assemblée justifiait les arrêts de surséance obtenus par la caisse d’escompte, qui défendait un privilège de mensonge et d’infidélité accordé aux billets de cette caisse, vient décrier aujourd’hui notre papier territorial dont le prix repose sur l’or de nos plus riches propriétés, un papier qui étant toujours payable en fonds nationaux, ne peut jamais perdre un denier de sa valeur foncière, ni tromper un instant la confiance de son possesseur ! M. Dupont caresse une caisse en faillite, un gouvernement suborneur, et il diffame un papier national, un titre sacré, dont la solidité est inaltérable ! Est-ce là le résultat que nous devions attendre de ses travaux et de ses lumières ! » Dupont répondit, sans se laisser intimider : « On peut dès à présent calculer combien vos assignats perdront, comme on calcule le trop-plein d’un bassin par le diamètre du réservoir. » Et il ajouta intrépidement : « Le projet des assignats monnaies n’est autre chose qu’un expédient pour mettre quelques hommes intelligents en pleine propriété des biens nationaux, sans qu’il leur en coûte rien. » Au sortir de cette séance, la populace ameutée voulut le jeter à la rivière ; il dut la vie à l’intervention de la garde nationale.

Comme membre du comité des finances, il eut la principale part au système financier adopté par l’Assemblée. La monarchie avait 600 millions de revenus qui se partageaient à peu près également entre les impôts directs et les impôts indirects ; on y ajoutait pour comprendre toutes les contributions des peuples, 175 millions de dîmes et de droits féodaux. Sur la proposition du comité des finances inspiré par Dupont, l’Assemblée supprima tous les impôts indirects, les aides, les gabelles, les octrois, la loterie, le monopole du tabac, en ne conservant que les douanes, et porta le produit des contributions directes établies en remplacement des anciennes à 400 millions. L’ensemble des revenus publics, y compris les postes et l’enregistrement, devait s’élever à 500 millions, et les dépenses générales de l’État se réduire en proportion. Les contribuables y gagnaient donc 275 millions, par suite de la suppression des dîmes et des droits féodaux, bien que le produit des impôts directs fut accru en apparence. Mais cette transformation, utile et possible dans un temps calme, avait le tort de s’accomplir au milieu du désordre d’une révolution et à la veille d’une guerre contre l’Europe.

Les droits d’octroi entraient pour 40 millions dans les revenus du gouvernement royal. Le comité des contributions ne voulut pas d’abord renoncer à une branche de finances si productive ; il proposa de les conserver. Dupont combattit cette proposition. L’Assemblée crut tout arranger en décrétant qu’il y aurait des droits d’entrée dans toutes les villes closes, et que Dupont lui-même serait chargé de rédiger le projet, parce qu’il pouvait mieux qu’un autre atténuer les difficultés qu’il avait signalées. Son premier mouvement fut de refuser net cette mission. « Mais, a-t-il lui-même raconté plus tard, je songeai qu’à mon refus, quelque échappé de la régie générale saisirait cette occasion d’accabler sans mesure le commerce et de passer pour un grand financier, parce que son travail produirait beaucoup. Je me mis donc à l’ouvrage : je fis entrer dans mon plan tout ce que je pus y mettre de précautions pour le rendre moins vexatoire. » Quand il présenta son rapport à la tribune, il déclara qu’il avait obéi au décret de l’Assemblée ; mais qu’il avait dû se faire violence pour manquer à ce point à ses principes. Il insista comme malgré lui sur l’injustice de taxes qui seraient légères sur la consommation du riche et pesantes sur celle du pauvre, ainsi que sur l’injustice non moins grande de faire payer le même impôt à des productions nées à peu de frais sur un terrain favorable et à celles qui nées sur un terrain ingrat avaient occasionné de grandes dépenses, ce qui ferait abandonner leur culture. Il ajouta que l’opération serait des plus impopulaires, que d’un bout de la France à l’autre on avait brisé les barrières des villes, et qu’il faudrait employer la force pour les relever. Il termina en s’écriant : « Je vous ai donné plus que ma vie ! »

L’excellent homme était ému jusqu’aux larmes en parlant ainsi. Son émotion gagna ses collègues de tous les partis. On le dispensa de lire son projet, et les octrois furent abandonnés. Ce fut son dernier succès. Il assista avec douleur aux actes politiques de l’Assemblée, et fit partie de l’impuissante minorité qui essaya vainement d’arrêter la marche de la Révolution. Non moins inquiet de l’extérieur que de l’intérieur, il publia un écrit sur les relations de la France avec l’Espagne, où il recommandait avec force le maintien du pacte de famille ; c’était supposer que la maison de Bourbon continuerait à régner sur les deux pays, il y cherchait une garantie de paix qui allait s’évanouir avec la monarchie elle-même.

Après la clôture de l’Assemblée constituante, il se fit imprimeur et publia un journal pour soutenir la cause de la monarchie constitutionnelle. Il y fit une opposition énergique à toutes les mesures subversives. Au mois d’avril 1792, quand les jacobins rappelèrent du bagne les Suisses de Châteauvieux et leur firent une réception triomphale, il accusa publiquement Péthion, maire de Paris, d’avoir organisé cette parade révolutionnaire. « Vous dites, Monsieur, que cette fête est donnée par le peuple. Qu’appelez-vous le peuple ? Avez-vous recréé par votre autorité des ordres que la Constitution a détruits pour jamais ? Y a-t-il en France un autre peuple que la collection des bons citoyens ? A-t-il une autre manière d’exprimer sa volonté que par l’organe de ses représentants ? Hors de l’Assemblée nationale il n’y a que des individus qui n’ont le droit de s’exprimer que par des pétitions. » André Chénier soutenait la même polémique dans le Journal de Paris, et la paya plus tard de sa vie. Le lendemain du 20 juin, Dupont accusa encore Péthion de n’avoir rien empêché, et provoqua l’arrêté du directoire du département qui suspendit de ses fonctions le maire prévaricateur. Cet arrêté était signé par le duc de La Rochefoucauld, président du directoire et ami de Dupont.

Dans la matinée de la terrible journée du 10 août, il se rendit en armes avec son fils près du roi, et lui conseilla de se défendre jusqu’à la mort. « Monsieur Dupont, lui dit avec bonté Louis XVI, on vous trouve toujours où l’on a besoin de vous. » Le soir, il était proscrit comme tous ceux qui avaient essayé de résister, et n’échappa aux recherches des assassins que par le secours du célèbre astronome Lalande qui le cacha pendant trois semaines dans l’observatoire du collège Mazarin.

L’asile qu’il habitait ne contenait point de lit, et ses amis avaient beaucoup de peine à lui procurer le pain et l’eau nécessaires à sa subsistance. Il écrivit pourtant dans ce réduit un petit poème en prose intitulé : Oromasis ; c’est un dialogue entre le principe du bien et le principe du mal. La scène est au commencement du monde. Oromasis, le dieu du bien, vient de prononcer les paroles qui font sortir le monde du chaos ; Arimane, le principe du mal, oppose à chaque bienfait un malheur. À la pluie et à la rosée, il ajoute la grêle et la foudre ; aux fleurs gracieuses et aux plantes utiles, il mêle les poisons ; aux animaux domestiques, les bêtes de proie ; à l’homme enfin, il prodigue les maladies, les passions et les vices. Dans cette lutte, Oromasis finit par être le plus fort, et le dialogue se termine par ces mots qu’il adresse à Arimane : « Je connais ta perversité, mais je connais aussi les bornes de ton pouvoir. La nature des choses ne me permet pas d’empêcher qu’il n’y ait de la souffrance partout où il y aura de la vie, mais tu n’empêcheras pas davantage qu’il ne s’y trouve encore plus de bonheur, et que la vie elle-même ne soit un bonheur. »

Cette petite composition ne manque pas de grâce ; ce qui la rend surtout admirable, c’est le moment où elle a été écrite. Dupont put enfin se réfugier dans sa terre de Bois-des-Fossés, près de Nemours, et là il écrivit à Lavoisier une Lettre sur la philosophie de l’univers. L’ouvrage ne contient que l’expression déclamatoire d’un déisme vague, mais où reparaît toujours la même confiance dans la puissance du bien. Il porte au commencement la date du 22 décembre 1792, et à la fin celle du 10 juin 1793. Louis XVI était mort pendant ces six mois. Le règne sanglant de la Terreur avait commencé.

Dupont publia sa lettre quelques années après, il disait dans la préface : « L’auteur a rédigé ces principes sur la philosophie de l’univers au fond d’une solitude agreste, au milieu d’une saison froide et pluvieuse, loin de ses enfants, de ses amis, des personnes dont la société habituelle est le plus indispensable à son bonheur. Sa santé était altérée, des chagrins très amers se mêlaient aux souffrances et aux privations qu’il avait à supporter. C’est dans ces circonstances, où, pour employer une expression de Montaigne, la philosophie n’est point parlière, mais pratique, qu’il a cru devoir léguer à quelques amis, doués d’un cœur sensible et d’une raison forte, le fruit de ses recherches sur les causes et la proportion du bien et du mal, sur la nécessité de leur mélange, sur la moralité qui en dérive, sur la grande histoire naturelle et générale du monde. Si les augustes vérités qu’elle présente pouvaient être obscurcies par le malheur, elles le seraient pour l’auteur lui-même. Il a survécu à l’ami respectable auquel il adressait cette espèce de testament philosophique. Il a vu ce citoyen vertueux, l’un des hommes les plus éclairés, les plus doux, les plus sages qui aient existé, l’un de ceux qui avaient le plus efficacement servi la nation et le genre humain, et qui s’en occupait encore à ses derniers moments, périr de la manière la plus injuste, la plus tyrannique, la plus cruelle. »

C’est dans ce livre que se trouve ce passage souvent cité contre la pensée du suicide, si naturelle alors. « Même dans ce moment incompréhensible, où la morale, les lumières, l’amour énergique de la patrie ne rendent la mort, au sortir des guichets et sur l’échafaud, que plus inévitable ; où il semblerait permis de choisir entre les manières de quitter une vie qu’on ne peut plus conserver et d’enlever aux tigres à face humaine l’exécrable plaisir de vous promener, les mains liées derrière le dos, et de boire votre sang ; même dans cette position affreuse, la vertu pure et dénuée d’orgueil, s’abstiendra de trancher ses jours. Oui, sur la charrette fatale, et n’ayant de libre que la voix, je puis encore crier : Gare, à un enfant qui serait trop près de la roue ; il pourra me devoir la vie, son père et sa mère la consolation de leurs vieux ans, la patrie son salut, le genre humain sa félicité ; que sais-je si cet enfant n’a pas en lui le germe de Confucius ou de Socrate ! »

Peu s’en fallut qu’il ne fut en effet appelé à monter sur la fatale charrette. Découvert dans sa retraite et jeté en prison, le 9 thermidor le sauva.

À peine rendu à la liberté, il reprit vaillamment son journal et y continua la lutte contre le parti terroriste. Il contribua avec l’abbé Morellet à soulever les sections de Paris, quand le parti jacobin, violant le droit des électeurs, voulut se perpétuer au pouvoir sous la nouvelle constitution. La journée du 23 vendémiaire le mit au nombre des vaincus. Il fut élu par le département du Loiret, malgré la défaite des sections, membre du Conseil des Anciens ; plus jeune et plus hardi que Morellet, il accepta. Il fit partie de cette courageuse minorité qui refusa de courber la tête sous le parti vainqueur. Dès le premier jour, son opposition se déclara. Le Conseil des Cinq-Cents avait à présenter une liste de cinquante candidats, pour que le Conseil des Anciens y choisit les cinq membres du Directoire exécutif ; les ex-conventionnels s’entendirent pour présenter en première ligne cinq révolutionnaires bien connus, et à leur suite quarante-cinq noms obscurs. Dupont, indigné de cette manœuvre, demanda l’ajournement de l’élection. « Sans doute, dit-il, les quarante-cinq qui complètent cette liste ne sont pas indignes de votre choix ; car, dans le cas contraire, on aurait voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans doute, ces noms qui arrivent pour la première fois jusqu’à vous, appartiennent à des hommes d’une vertu modeste, et qui sont dignes aussi de représenter une grande république. Mais il faut du temps pour les connaître. Leur modestie même, qui les a laissés cachés, nous oblige à des recherches pour apprécier leur mérite. » Le Conseil des Anciens passa outre, les cinq premiers candidats furent nommés. Le courageux orateur commençait sans balancer par se faire des cinq directeurs autant d’ennemis.

Pour compromettre le tiers nouvellement élu, qui passait pour peu favorable à la tradition révolutionnaire, les conventionnels avaient imaginé d’instituer une fête nationale, le 21 janvier, en souvenir de la mort du roi ; ils firent décider que, ce jour, chaque membre des deux Conseils et du Directoire prêterait serment de haine à la royauté. Cette formalité du serment, si souvent employée par les partis, n’a jamais été qu’une vexation de la part des plus forts, qui ont voulu se donner le plaisir de forcer les vaincus au parjure. Dupont, qui avait pour maxime qu’il faut jouer avec les cartes qu’on a, avait pris son parti de la république ; il prêta donc le serment de haine à la royauté, mais en y ajoutant ces mots significatifs : et résistance intrépide à toute espèce de tyrans.

À peine installé, le Directoire exécutif demanda aux Conseils l’autorisation de nommer lui-même aux places d’administrateurs et de juges vacantes dans les départements où les opérations électorales avaient été incomplètes. Dupont ne voulut pas donner au Directoire une pareille arme. « Notre constitution, dit-il, est républicaine et non monarchique. Ce serait rétablir la monarchie que de permettre au même pouvoir qui dirige l’armée de diriger aussi les tribunaux. Ce serait revenir au régime tyrannique de Robespierre. » Lanjuinais, Tronchet, Portalis, Barbé-Marbois soutinrent la même opinion, mais sans succès.

Il était devenu impossible de continuer à battre monnaie avec les assignats. Dupont aurait dû être écouté plus qu’un autre sur cette question, puisqu’il avait annoncé d’avance ce qui était arrivé. « Ne vous préparez pas, dit-il un jour, des regrets analogues à ceux qui tourmentèrent mes collègues de l’Assemblée constituante. On rejeta dans le temps la proposition que j’avais faite de n’employer les assignats qu’au paiement des biens nationaux et de n’en pas faire une monnaie courante. Aujourd’hui l’on dit : Ah ! si nous avions écouté Dupont de Nemours ! » On ne l’écouta pas davantage. Il combattit inutilement la plupart des décrets financiers.

À propos des mesures contre les rentiers qui annonçaient la prochaine banqueroute des deux tiers sur la dette publique, il s’écria : « Il est très fâcheux pour une nation de se trouver réduite par les circonstances à ne pouvoir payer ce qu’elle doit à ses créanciers. Ce malheur est beaucoup plus grand, quand, au lieu d’en gémir et de mettre ses efforts à le réparer, on se permet de le consolider, on entreprend de le légaliser. Mais, dit-on, où trouverez-vous la somme qu’il faudrait donner aux rentiers si l’on était juste ? Des fonds ! On en trouverait dans l’ordre et l’économie qui sont les premiers devoirs d’un gouvernement. Des fonds ! il y en a dans la répression de mille vices, d’un million de délits, d’un milliard d’abus. Quoi ! j’entends dire partout que la république paie pour ses armées deux fois plus de rations qu’elle n’a de défenseurs, et on demande où elle prendra des fonds ! La moitié seulement de cette dilapidation paierait plus de la moitié des rentes ; elle suffirait pour rétablir l’aisance et l’abondance dans Paris. » On comprend sans peine ce que de pareilles vérités devaient exciter de colères.

Quand fut décrété un emprunt forcé de 600 millions, à verser par le quart le plus riche des contribuables, il annonça d’avance que cette exaction échouerait. En 1789, l’Assemblée constituante avait évalué le revenu imposable de la France à 1,500 millions, et la révolution avait réduit ce revenu de moitié ; comment trouver sur des ressources ainsi réduites 600 millions en sus des impôts ordinaires ? L’emprunt forcé, accompagné dans l’exécution de violences impuissantes, ne fit qu’augmenter l’irritation générale et ne donna que des résultats insignifiants. Aux financiers révolutionnaires qui prétendaient toujours imposer aux plus forts contribuables des charges spéciales, il répondait : « Je ne disconviens pas que, au premier coup d’œil, l’impôt progressif n’ait un aspect séduisant. Il est cependant absolument contraire à tous les principes de la justice et de la légalité. » Et un autre jour : « Que dit la constitution ? Que tout citoyen doit payer en raison de son revenu. Que disent la constitution et la justice réunies ? Que la loi doit être égale pour tous, soit qu’elle punisse, soit qu’elle protège. Un grand homme qui a bien contribué à préparer le règne de la liberté, Turgot, a été couvert de bénédictions pour avoir abrogé l’ancienne loi qui obligeait les plus imposés à faire l’avance de l’impôt. Voudriez-vous la faire renaître ? »

Il redoutait surtout le rétablissement des impôts indirects abolis par la Constituante. À tout moment, il s’attachait à prouver que les impôts existants suffisaient, et appelait la paix de tous ses vœux comme devant ramener la richesse publique. Le Directoire hésitait à reprendre les impôts sur le sel et sur les boissons ; mais il demanda le rétablissement de la loterie. Dupont s’y opposa. « L’ancienne loterie rapportait, dit-il, de 9 à 10 millions de revenus, et elle était successivement tombée à huit, sept et même six. Il y a bien loin de là aux 12 et 18 millions qu’on vous promet. Marchez sur tous les projets de ces gens qui vont toujours criant de créer des financiers, des régies et des emplois, parce qu’il y a beaucoup de demandeurs et parce qu’on est bien aise d’avoir beaucoup de créatures. Je ne sais quel ancien contrôleur général se vantait d’avoir à ses ordres 30,000 commis aux douanes, au sel, au tabac, aux aides, aux barrières. — Diable ! lui répondit un militaire, c’est un beau camp volant. Tout le monde aujourd’hui veut être du camp volant, parce qu’on a perdu dans la révolution l’habitude du travail. »

Peu favorable en principe aux douanes, il les admettait cependant comme provisoirement nécessaires, mais en repoussant les droits excessifs, et en demandant qu’on s’en tînt au tarif de 1791, qui était en effet modéré. Le gouvernement ayant proposé de prohiber les marchandises anglaises pendant la guerre, il y consentit en ces termes : « Quand il s’agit de terminer une guerre longue et cruelle, et de forcer à la paix une nation ennemie, on ne peut pas être sévère sur le choix des moyens. Il n’en est point qui n’ait des inconvénients pour la nation qui s’y livre. Ainsi, quoique les prohibitions commerciales soient une arme à deux pointes, dont on ne saurait appuyer l’une sur le sein de l’ennemi, sans que l’autre ne nous perce nous-mêmes, et quoique l’on ne puisse défendre l’entrée d’aucune marchandise étrangère, sans prohiber en même temps l’exportation de quelques marchandises nationales, je crois que, dans la circonstance donnée, nous devons rendre coup pour coup. » Les intérêts coalisés ayant saisi cette occasion pour généraliser les prohibitions sous prétexte de guerre, il s’y opposa de toutes ses forces.

La contrainte par corps en matière civile avait été abolie pendant la Révolution ; le Directoire voulut la rétablir. Dupont combattit le projet. « Lorsque vous mettez votre débiteur en prison, lui donnez-vous les moyens de s’acquitter ? Non, vous les lui ravissez tous. Si vous lui laissiez la liberté, il conserverait pour vous payer les produits de son travail, le crédit dont il pourrait jouir encore, les ressources de ses amis et de ses parents. Laissez conclure la paix générale, tous les citoyens paieront leurs dettes, parce qu’ils en auront les moyens. Vous n’aurez aucun besoin pour les y contraindre de lois contraires à la liberté individuelle. » Les jurisconsultes de l’Assemblée ayant pris la défense de la contrainte par corps, il leur répondit par un discours passionné, plein de faits et d’arguments (24 ventôse an V). La contrainte par corps fut rétablie à une faible majorité, et il a fallu plus de soixante ans pour l’effacer de nouveau de nos lois.

Dans la législation sur la presse, il repoussa le principe de la responsabilité des imprimeurs. « Vous obligeriez, dit-il, les imprimeurs à devenir ce qu’étaient autrefois les censeurs royaux ; on doit s’attendre qu’ils jugeraient les ouvrages d’après leur ignorance et leurs passions. » Il flétrit d’avance les mesures arbitraires demandées contre les étrangers : « On vous dit que ces étrangers sont plus que suspects ! Que signifie ce mot en législation ? Comment peut-on définir un homme plus que suspect ? Vous savez à combien d’horreurs a conduit le système tyrannique adopté relativement aux suspects. » En même temps, Lanjuinais s’écriait à propos d’une autre loi d’exception : « L’antre des jacobins s’est rouvert ! il s’agit, dit-on, d’une mesure de sûreté générale. Excuse banale de toutes les tyrannies ! »

Toutes les fois que Dupont abordait la tribune, sa voix était couverte par des murmures et de violentes interpellations. Plusieurs fois on refusa de l’entendre en fermant brusquement la discussion.

Cependant, l’opinion extérieure devenait de plus en plus favorable au parti contre-révolutionnaire. Aux termes de la Constitution, le tiers des deux conseils était soumis à la réélection au printemps de 1797 (germinal an V). Ces élections furent décisives pour la réaction. La majorité changea dans les conseils, Pichegru, qui avait des relations secrètes avec les princes de la maison de Bourbon, fut élu président du Conseil des Cinq-Cents. Dupont lui-même fut élu président du Conseil des Anciens pour le mois de thermidor. Les Conseils transformés abolirent les peines contre les prêtres insermentés et contre les émigrés. Prêtres et émigrés rentrèrent en foule. Le fameux club de Clichy, rendez-vous des royalistes, se crut sur le point de s’emparer du pouvoir. Les républicains menacés eurent recours à leur arme favorite : ils firent venir des troupes à Paris, sous le commandement d’Augereau. La force armée envahit les Conseils. Les élections de 48 départements furent cassées : quarante membres du Conseil des Cinq-Cents, douze du Conseil des Anciens, deux des cinq membres du Directoire, trente-cinq journalistes furent condamnés à la déportation ; les lois en faveur des prêtres et des émigrés furent rapportées. La dictature révolutionnaire recommença avec une nouvelle violence pour succomber à son tour deux ans après sous un autre coup d’État militaire.

Mme de Staël raconte, dans ses Considérations sur la Révolution française, comment elle sauva Dupont de la proscription : « Quelques membres du Conseil des Anciens, dit-elle, ayant à leur tête l’intrépide et généreux Dupont de Nemours et le respectable Barbé-Marbois, se rendirent à pied à la salle des séances, et après avoir constaté que la porte leur était fermée, ils revinrent de même, passant au milieu des soldats alignés, sans que le peuple qui les regardait comprît qu’il s’agissait de ses représentants opprimés par la force armée. La proscription s’étendit de toutes parts, et cette nation, qui avait déjà perdu, sous le règne de la Terreur, ses hommes les plus respectables, se vit encore privée de ceux qui lui restaient. On fut au moment de proscrire Dupont de Nemours, le plus chevaleresque champion de la liberté qu’il y eût en France. J’appris le danger qu’il courait, et j’envoyai chercher Chénier le poète. Chénier, malgré tout ce qu’on peut reprocher à sa vie, était susceptible d’être attendri, puisqu’il avait du talent, et du talent dramatique. Il s’émut à la peinture de la situation de Dupont de Nemours et de sa famille, et courut à la tribune, où il parvint à le sauver, en le faisant passer pour un homme de quatre-vingts ans, quoiqu’il en eut à peine soixante. Ce moyen déplut à l’aimable Dupont de Nemours qui a toujours eu de grands droits à la jeunesse par son âme. » Ce dernier trait ressemble à une épigramme, surtout de la part d’une femme ; mais le récit du fait n’en est pas moins touchant.

La colère de ses ennemis se tourna contre l’imprimerie qu’il possédait encore ; il vit ses presses brisées par l’émeute, et sa maison mise au pillage. Ruiné et désespéré, il résolut de quitter la France, et partit pour l’Amérique avec ses deux fils. Il annonça lui-même cette décision dans une note placée à la fin de la Philosophie de l’Univers. « Membre et président du Conseil des Anciens, j’espérais concourir utilement encore à la législation de mon pays, qui m’est plus cher que la vie, et dont j’avais longtemps étudié les intérêts et les droits. Les événements en ont autrement décidé. J’ai dû me démettre de ma magistrature que je voyais obligée de céder à la force dans l’inter-règne des lois. Dieu ne m’a fait propre, ni à participer aux gouvernements arbitraires, ni à les combattre autrement que par la raison, ni à leur obéir. Je vais habiter chez une nation grave, laborieuse, prospérante, amie naturelle de la mienne, et qui n’a d’idole que la loi. De sages républicains de l’Helvétie, de la Batavie, des villes hanséatiques, et quelques Français qui ont dans les États-Unis d’Amérique de grandes propriétés territoriales et des intérêts commerciaux, jugent que leurs affaires pourront être dirigées à leur avantage par un homme de bien qui fut pendant près de vingt ans en France, administrateur général de l’agriculture et du commerce. J’ai à justifier leur confiance. Au lieu de la retraite que je désirais, c’est le travail qui se présente à moi. Bénissons toujours le sort que Dieu nous envoie. Je le remercie de ce qu’il daigne agrandir la tâche de mes derniers ans. »

Non content de pourvoir à sa propre sûreté, il voulut sauver ceux de ses collègues persécutés comme lui. L’un d’eux, Boissy d’Anglas, lui a rendu ce témoignage dans une lettre adressée au Moniteur, bien longtemps après : « Le jour même de sa mise en liberté, il chercha mon infortunée famille dans l’asile obscur où, pendant que j’errais ça et là pour échapper à mes persécuteurs, elle vivait sous le poids de la douleur et de l’indigence. Il lui offrit de partager avec elle tout l’argent dont il pouvait disposer et de se charger de mes deux fils pour les faire travailler sous ses yeux en Amérique. — Venez, leur disait-il les larmes aux yeux. Si vous n’avez rien, vous travaillerez, et Dieu vous bénira. » Pendant la traversée qui fut très orageuse, et qui dura quatre-vingt-quinze jours, on fut sur le point de manquer de tout. Lui seul conservait son sang-froid et sa gaieté. La nuit, son épée sous le bras, il veillait sur le pont pour défendre les passagers.

Il fut reçu en Amérique avec les égards dus à un homme qui avait contribué à l’indépendance des États-Unis. Il s’établit dans l’État de New-Jersey, et s’y occupa de commerce et d’agriculture, mais sans oublier sa patrie. Lors de la première organisation de l’Institut, il avait été compris dans la seconde classe (sciences morales et politiques). Quand Bonaparte supprima cette classe en 1799, on le fit passer, quoique absent, dans la classe d’histoire. Il ne cessa de correspondre avec ses confrères et leur adressa d’Amérique plusieurs mémoires sur des questions intéressantes d’histoire naturelle et de géographie, telles que la théorie des vents, la force des courants, la cause des pluies, etc. En 1802, voyant l’ordre et la paix rétablis par le Consulat, il laissa ses deux fils à la tête des établissements qu’ils avaient formés ensemble, et revint en France.

Il arriva au-milieu de la réaction qui fit rétablir sous de nouveaux noms la plupart des institutions de l’Ancien régime. Il craignit que parmi ces restaurations, on ne comprît toutes les anciennes contributions indirectes, et en particulier l’impôt sur la marque des cuirs. Il fit imprimer à un petit nombre d’exemplaires le mémoire qu’il avait adressé sur ce sujet, en 1788, au contrôleur général des finances, et le fit précéder d’une courte préface, où il expliquait ainsi cette publication : « Le rétablissement d’une partie des droits d’aide, la création d’une nouvelle régie pour les administrer, la tendance naturelle de toute compagnie à multiplier ses attributions, l’espèce de réaction qui porte à remettre en vigueur toutes les institutions, bonnes ou mauvaises, qui ont précédemment eu lieu, inspirent une crainte assez légitime que, quelque jour, en fouillant dans les décombres de l’ancienne France, quelque faiseur de projets n’y trouve des notions imparfaites sur le droit de marque des cuirs, et ne le présente comme une ressource fiscale. Cette ressource serait funeste, contraire à l’intérêt de l’État et à celui du prince. C’est ce dont ne pourra douter aucun de ceux qui auront la patience de lire ce rapport. L’auteur, aujourd’hui plus que sexagénaire, et prêt à faire un long voyage au-delà des mers (il songeait à retourner en Amérique), ne veut pas que l’absence ou la mort l’empêchent de rendre encore ce service à sa patrie. Ce sera en même temps une sorte de monument historique. On a prodigué au malheureux Louis XVI le nom de tyran ; ses ministres et son conseil ont été calomniés. On verra combien les vertus de ce monarque infortuné encourageaient les bonnes intentions de ses ministres, et quelle application laborieuse, scrupuleuse, minutieuse peut-être, ses conseillers d’État portaient dans leurs travaux. »

Cette résurrection du mémoire de 1788 produisit son effet. Le droit sur la marque des cuirs ne fut pas rétabli.

Vers le même temps, il lut à l’Institut d’intéressantes réflexions à l’occasion de l’ouvrage de Rulhière, sur l’anarchie de Pologne. Personne ne pouvait parler plus savamment de cette lutte terrible dont il avait vu les premières scènes et dont il avait connu personnellement les principaux acteurs. Il avait été nommé, dès son arrivée, secrétaire, puis président de la Chambre de commerce de Paris. Il publia en cette qualité, en 1806, un écrit sur l’institution de la Banque de France. Il avait pris pour épigraphe de ce travail : Noli me tangere, ce qui en indiquait parfaitement l’esprit. Il y rappelait que la Caisse d’escompte, fondée par Turgot, avait pleinement prospéré, tant que le gouvernement n’y avait pas touché, et qu’elle s’était précipitée vers la ruine, dès que le ministre des finances avait voulu en faire un instrument. Ces idées ne pouvaient convenir au gouvernement impérial ; la circulation de la brochure fut interdite.

Pendant son séjour en Amérique, il avait été invité par Jefferson, président des États-Unis, à rédiger un plan d’éducation nationale pour la grande république américaine. De retour dans sa patrie, il publia son projet, en 1812, dans les Annales de l’éducation, recueil périodique fondé et rédigé par M. Guizot ; car le futur auteur de la loi de 1833 sur l’instruction primaire s’occupait déjà d’éducation publique. Par le fait, le mémoire de Dupont s’adressait au moins autant à la France qu’à l’Amérique.

L’instruction primaire étant déjà florissante aux États-Unis, il restait peu de chose à faire pour la développer. L’auteur du Plan d’éducation nationale ne s’occupait donc que des livres à mettre entre les mains des enfants. Il proposait d’en faire rédiger quatre, un abécédaire, un petit traité de physique et de mathématiques, un abrégé chronologique de l’histoire et un recueil de traits et anecdotes présentant les vertus en action. Ces livres devaient être mis au concours, et le Congrès des États-Unis devait décerner les prix ; il poussait même très loin sur ce sujet la manie réglementaire. Du reste, pas d’enseignement obligatoire, pas d’enseignement gratuit, pas même d’organisation publique de l’instruction primaire. « Il y aura, disait-il, autant d’écoles primaires qu’il se présentera de bons maîtres pour les tenir, qui se contenteront de la rétribution que les familles environnantes voudront bien donner tous les mois pour leurs enfants. »

Pour l’instruction secondaire, il adressait un appel plus direct à l’autorité publique ; il voulait que dans chaque État de la Confédération, les collèges fussent institués par le gouvernement qui assurerait aux professeurs un traitement fixe accru ensuite par les rétributions des élèves ; les enfants qui se seraient le plus distingués dans les écoles primaires y auraient été admis gratuitement. Pour l’instruction supérieure, il ne voulait que quatre grandes écoles spéciales qui devaient avoir leur siège à Washington, capitale de la Confédération : une école de médecine, une école des mines, une école de sciences sociales et de législation, et une école de géométrie transcendante. Les professeurs de ces grandes écoles auraient reçu de la Confédération un traitement fixe qui, accru de la rétribution des élèves, aurait porté leur rémunération à 10,000 dollars, plus de 50,000 francs. Il ne voulait pas d’universités séparées sur le modèle des établissements de ce genre en Angleterre et en Allemagne, mais une seule université pour tous les États-Unis. « Le conseil général établi dans la Confédération et les comités de l’instruction publique établis dans chacun des États, pour administrer tout ce qui est relatif à l’enseignement, les grandes écoles spéciales destinées à l’étude des sciences les plus relevées, les collèges, qui ont pour objet de former les gens de lettres et les savants, et les écoles primaires pour répandre les lumières les plus essentielles sur la totalité des citoyens, constitueront, disait-il, l’université de l’Amérique septentrionale. » On retrouve ici les idées exprimées dans le mémoire de 1775. Somme toute, les États-Unis n’ont tenu aucun compte de ce plan ; c’est la France qui s’est chargée de l’exécuter en partie.

Il assista en témoin muet aux grandes guerres qui suivirent l’établissement de l’empire. Il se renferma dans les études qu’il avait prises en affection depuis quelque temps, et dont le principal produit fut un curieux mémoire sur l’instinct des animaux. Déjà, dans les notes de sa Philosophie de l’Univers, il avait avancé quelques paradoxes sur la moralité du renard, et sur les institutions sociales des fourmis. Il reprit ce thème original et s’amusa à le développer. Il s’attacha surtout à expliquer le langage des oiseaux, et en particulier, la chanson du rossignol, aimable diversion aux pensées amères qui le préoccupaient.

« Le rossignol, dit-il, a trois chansons : celle de l’amour suppliant, d’abord langoureuse, puis semée d’accents impatients très vifs, se terminant par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur ; la femelle fait sa partie, en interrompant le couplet par des non très doux, auxquels succède un oui timide et plein d’expression. Elle fuit alors : les deux amants voltigent de branche en branche. Le mâle chante avec éclat très peu de paroles rapides, coupées, suspendues par des poursuites, qu’on prendrait pour de la colère ; c’est sa seconde chanson. La femelle répond par des mots plus courts encore : Ami, mon ami, ah ! mon ami ; que peut dire de mieux une femelle ? Enfin on travaille au nid ; c’est une affaire trop grande ; on ne chante plus. Le dialogue continue, mais il n’est que parlé ; on y distingue à peine le sexe des interlocuteurs. C’est après la ponte que, perché sur une branche voisine de celle qui porte sa famille, battant la mesure par un petit balancement qu’il imprime au rameau et quelquefois par un léger mouvement des ailes, il amuse pendant la nuit, félicite, loue son épouse et ses petits avec toutes les tendresses unies de l’amour conjugal et de l’amour paternel. J’ai essayé de traduire cette troisième chanson. Je réclame votre indulgence, et si vous étiez des rossignols, je l’invoquerais encore plus. Vous savez combien toute traduction affaiblit l’original, je ne puis rendre que les paroles, et tout au plus saisir très faiblement ce qu’en musique ou appelle le motif. Voici ces paroles, telles que me les ont dictées, les uns mieux, les autres plus mal, car il y a rossignols et rossignols, ceux auprès desquels j’ai vécu :

Dors, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie, Amie, amie, amie,

Belle et chérie, Dors en aimant, Dors en couvant, Ma belle amie, Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis, Si jolis, si jolis, si jolis Petits enfants.

Voilà ce qu’on lisait à la classe des sciences physiques et mathématiques de l’Institut national dans les séances du mois d’août 1806, à la veille de la campagne d’Iéna. Cuvier accorda au mémoire sur l’Instinct une attention flatteuse et lui donna une place d’honneur dans son rapport. Tout en admettant que les animaux avaient les moyens de se communiquer leurs idées, il contesta quelques-unes des assertions de l’auteur. Dupont répliqua en citant plusieurs nouvelles histoires d’animaux intelligents, et en particulier celle du chien Sultan qui habitait le jardin du Luxembourg et qui allait presque tous les jours dîner en ville, quand on voulait bien l’inviter. Ce chien avait appartenu au fameux abbé Trente mille hommes, et à cette occasion Dupont laissait échapper son mot sur la guerre qui dévastait l’Europe : « Les anciens habitués du Luxembourg, disait-il, peuvent se rappeler M. l’abbé Trente mille hommes, nouvelliste intrépide, dont ni moi ni personne n’avons jamais su le véritable nom, et qui décidait des droits et des intérêts de tous les souverains, moyennant trente mille hommes, qui passaient les rivières, gravissaient les montagnes, prenaient les villes, gagnaient les batailles, à sa volonté. Disciple de Turenne, il n’était pas pour les grandes armées ; trente mille hommes suffisaient à tout. Cela était plus économique ; et dans le vrai, si l’on avait de la raison, les Horaces et les Curiaces, et même un moindre nombre de combattants, une partie d’échecs, ou mieux encore les deux mots : Suum cuique, termineraient tous les différends. C’est ce que nous ne verrons point, et ce que nos arrière-descendants verront peut-être quelque jour. »

Pendant le reste de l’empire, Dupont se tut. Les terribles campagnes de 1808 à 1814 ne lui laissaient même pas l’esprit assez libre pour écouter les rossignols et étudier les mœurs de la guêpe maçonne. Il employa ce temps à publier les œuvres complètes de Turgot en neuf volumes. Nous lui devons la conservation des écrits de Turgot comme nous lui devions déjà ceux de Quesnay. En 1814, il accepta, malgré son âge avancé, le titre de secrétaire du gouvernement provisoire, qui prépara le retour des Bourbons et l’établissement d’un gouvernement constitutionnel. Louis XVIII le nomma Conseiller d’état et chevalier de la Légion d’honneur. Quand Napoléon revint de l’île d’Elbe, il ne put supporter le spectacle des malheurs qu’il prévoyait et se rembarqua pour l’Amérique où il retrouva ses deux fils qui avaient formé de grands établissements industriels dans la Delaware. Il avait alors 76 ans.

Dans le discours préliminaire de son Traité d’Économie politique qui venait de paraître, J.-B. Say avait traité avec peu de respect l’école des physiocrates : « Vers le milieu du dix-huitième siècle, disait-il, quelques principes sur la source des richesses, mis en avant par le médecin Quesnay, firent un grand nombre de prosélytes, L’enthousiasme de ceux-ci pour leur fondateur, le scrupule avec lequel ils ont toujours suivi les mêmes dogmes, leur chaleur à les défendre, l’emphase de leurs écrits, les ont fait considérer comme une secte. » Dans le traité même, J.-B. Say prenait la défense des contributions indirectes. Il les acceptait en principe, pourvu qu’elles ne fussent point excessives, et reconnaissait qu’en se confondant avec le prix des choses, elles s’acquittaient avec plus de facilité.

Ces mots passèrent sous les yeux de Dupont de Nemours, pendant qu’il se rendait en Amérique, et à bord même du navire qui le transportait, il écrivit à Say une longue lettre pour défendre ses amis et ses idées. Datée du 22 avril 1815, cette lettre commençait ainsi : « Mon cher Say, je viens d’achever la lecture de votre très bel ouvrage. Il m’a inspiré un grand intérêt et donné beaucoup de consolation. Quelques jours après la blessure de Morellet, cet habile et excellent homme m’exprimait sa douleur et la mienne de ce que nous devenions vieux et courions vers la mort sans laisser d’élèves et d’héritiers qui pussent continuer nos études et notre doctrine, comme nous avons fait des amis et des instructeurs dont nous avons été les compagnons. Je vois que ce n’est pas un élève que nous avons en vous, mais un fort émule qui avec trente ou quarante ans de moins contribuera aussi bien que nous-mêmes à propager, à démontrer un grand nombre des vérités les plus utiles au genre humain. Vous avez presque tous nos principes, et si l’on en excepte ce qui concerne les revenus publics, vous en tirez exactement les conséquences pratiques. La fantaisie que vous avez de nous renier et que vous ne dissimulez point assez, n’empêche pas que vous ne soyez, par la branche de Smith, un petit-fils de Quesnay et un neveu du grand Turgot.»

Avec une vivacité juvénile, il se récriait contre le ton dédaigneux du Discours préliminaire : « Vous ne désignez Quesnay que par sa qualité de médecin, est-ce sous cet aspect qu’en traitant de l’Économie politique, vous deviez mentionner l’homme qui, contre l’unanime opinion de tous les philosophes et de tous les publicistes, a découvert, soutenu, prouvé, qu’il n’était pas vrai que les hommes en se réunissant en société eussent renoncé à une partie de leur liberté et de leurs droits, pour s’assurer l’autre ; que jamais ils ne se sont confédérés pour y perdre, mais au contraire pour y gagner, pour garantir et pour étendre l’exercice et la jouissance de tous leurs droits ? Quesnay, n’eût-il écrit que cette vingtaine de pages qui sont à la tête de la Physiocratie, aurait fait et fondé notre science, la vôtre, et ne nous aurait laissé qu’à en exposer les détails ; il mériterait l’éternel hommage des philosophes, des gens de bien, de tous les peuples dignes d’aimer et d’avoir la liberté. Vous ne parlez pas des économistes sans leur donner l’odieux nom de secte qui suppose un mélange de bêtise, de folie et d’entêtement. Vous n’accordez à ces auteurs vos devanciers que d’avoir été bons citoyens. Pauvre mérite pour des philosophes dont plusieurs n’ont été, il est vrai, que des écrivains médiocres, mais dont chacun a eu quelque vérité à lui, dont quelques-uns ont été des hommes d’État, même des souverains très éclairés, très bienfaisants, malgré leur couronne ! »

Il revendiquait l’honneur d’avoir fait supprimer en 1791 les contributions indirectes. « Vous dites que l’Assemblée constituante avait les oreilles rebattues des principes des économistes, et qu’elle poussa trop loin leur aversion pour les impositions indirectes ; à moi la tape et à moi seul ; car j’étais alors le seul économiste de l’Assemblée et il ne restait en France que Morellet, Abeille et moi. Vous ne savez pas qu’à l’Assemblée constituante, dès qu’il était question de commerce ou de finances, on commençait toujours par quelque violente invective contre les économistes. Il est vrai qu’on finissait ordinairement par prononcer le décret conformément à nos principes. Je suis obligé d’en rendre hommage à la raison publique ; car je ne peux pas me dissimuler que j’ai plus de raison que de talent, que je n’ai aucun talent pour les mauvaises causes, et beaucoup moins que je ne voudrais pour défendre les bonnes. » À propos des droits sur les boissons et des autres impôts indirects rétablis par l’Empire, il s’écriait : « Ces odieux droits réunis ont produit dans une seule année deux révolutions : celle qui, dans l’espoir de la destruction des rats de cave, a détrôné Bonaparte[3] ; et celle qui, dans le courroux de ce qu’une opération si désirée n’était pas complète, lui a rendu sa couronne. Ces deux aventures ne sont pas indifférentes à notre correspondance ; car ce sont elles qui font que, ne voulant pas être exposé comme une courtisane ou comme un courtisan à passer en un jour d’une main à l’autre, je vous écris sur le pont du Fingal, allant en Amérique faire pour l’Institut le second volume des Mémoires sur différents sujets. »

Cette correspondance peut être considérée comme son testament économique et politique. Il vécut encore aux États-Unis deux ans, se livrant à toutes sortes d’études. « C’est, écrivait-il, une de mes maladies incurables de me créer du travail partout. Plus je vois approcher la mort, plus je me détermine à ne me reposer que le lendemain de mon enterrement. » Il ne revint pas prendre sa place au Conseil d’État que la seconde Restauration lui avait réservée, mais il envoya en France de nombreux mémoires sur des sujets d’utilité publique. Dans le nombre il en est un sur les bâtiments à vapeur dont il prévoyait le grand avenir. La fin de sa vie fut précipitée par un accident ; il tomba dans une rivière et eut quelque peine à regagner le bord à la nage. Il était sujet à la maladie qui avait emporté Quesnay et Turgot, la goutte. Cette chute redoubla la gravité des accès et il mourut au mois d’août 1817, après six mois de cruelles souffrances qu’il supportait avec une patience inaltérable. Pendant ses longues insomnies, il travaillait à sa traduction de l’Arioste qui avait toujours fait sa consolation dans ses épreuves. Jefferson, alors président des États-Unis, vint le voir au nom de la République à ses derniers moments.

Aucun homme n’a plus attendu des idées économiques, et aucun n’a été plus souvent déçu dans ses espérances ; il avait compté sans les passions et les erreurs des hommes. Ardent et impétueux, il est tombé lui-même dans beaucoup d’exagérations. Le mot de Turgot le peint parfaitement. Ce qui valait encore mieux que son esprit, c’est son âme. Tous ses contemporains lui ont rendu le même témoignage. Voici le portrait qu’a fait de lui Lacretelle dans son Histoire du Directoire : « Aimable, enjoué, éminemment courageux, plein d’honneur, né pour le travail, et susceptible de beaucoup d’illusions sur les hommes et sur les événements, enclin à l’esprit systématique, il croyait toujours marcher vers un âge d’or que la raison enfanterait ; l’injustice et le crime le rendaient bouillant d’indignation. Il paya sans doute tribut à l’erreur, mais je n’ai pas connu d’homme plus porté à sacrifier soit au bien public, soit à l’amitié, les intérêts de sa fortune et ceux-mêmes de sa gloire. » Il avait pour devise : Aimer et connaître, on l’a gravée au bas de son portrait. Personne n’a eu plus d’amis, de plus grands et de meilleurs amis, et personne n’a été plus fidèle à ses amitiés.

Gustave Schelle

____________________

[1] Il écrivit ainsi pendant trente ans l’orthographe de son nom, il n’y renonça qu’en 1791.

[2] Éclaircissement sur les lois et les budgets, par un employé au ministère des finances, 1818.

[3] Napoléon lui-même a dit à Sainte-Hélène : « Ce sont les droits sur les boissons qui m’ont perdu. » Assertion fort exagérée des deux parts, mais qui contient un fond de vérité.

L’illustre famille qui a donné à la littérature française une gloire telle qu’Edmond Rostand, peut jouir du mérite d’avoir aussi enfanté Eugène Rostand (1843-1915), d’abord poète, puis économiste, et à jamais un penseur social d’une extrême fécondité. Né à Marseille, Eugène Rostand fit des études de lettres et de droit, avant de devenir avocat à Lyon puis à Marseille. L’appel de la poésie fut alors irrésistible, et il se décida à publier les fruits de ses premières expériences littéraires. Dans ce domaine, il fit paraître des Ébauches (1865), La Seconde page (1866), Poésies simples (1874), et Les Sentiers unis (1885). Il fournit aussi une traduction de Catulle, à laquelle il joignit un commentaire philologique dû aux soins d’Eugène Benoist et Émile Thomas, ce qui lui valut le Prix Janin de l’Académie française.

Peu commun, pour un homme de lettres, est l’intérêt croissant qu’il manifesta pour les questions purement économiques. Certes, ce fut d’abord le côté pratique des choses qui se présenta à lui : il prit un vif intérêt à la question des caisses d’épargne, devenant administrateur de la Caisse d’épargne des Bouches-du-Rhône en 1867, avant d’en assumer la direction neuf ans plus tard. Il publia ensuite plusieurs ouvrages d’économie sociale successivement couronnés par l’Académie des sciences morales et politiques. De son œuvre, outre les travaux consacrés aux caisses d’épargne, nous pouvons mentionner un livre remarquable d’intuitions et de droiture dans les principes de la liberté : l’Action sociale par l’initiative privée.

Pendant trois samedi de suite, nous publierons trois de ses conférences qui seront ensuite éditées sous le titre Le socialisme contre l’individu : trois conférences d’Eugène Rostand. Le thème de ces conférences est, dans l’ordre : Le progrès social par l’initiative individuelle ; Les solutions socialistes et le fonctionnarisme ; Criminalité et socialisme. B.M.

Le progrès social par l’initiative individuelle

SÉANCE DU 1er FÉVRIER 1895

ALLOCUTION DE M. GEORGES PICOT, PRÉSIDENT

LE PRÉSIDENT. — Messieurs, nous ouvrons ce soir notre seconde réunion publique. Vous le savez, notre but n’est pas seulement de nous assembler pour écouter la parole d’orateurs distingués, mais d’agir. Si nos conférences ont été retardées de dix jours pour satisfaire au désir des propriétaires de l’hôtel des Sociétés Savantes, nous ne nous sommes pas reposés. Ce que nous avons fait à Paris, nous l’avons commencé ailleurs. À Lille, il y a huit jours, M. Anatole Leroy-Beaulieu poursuivait la même campagne en présidant une assemblée nombreuse et en lui faisant entendre les paroles fortifiantes que vous applaudissiez dans notre première séance.

Il n’y a pas une ville de France où nous n’ayons l’ambition de créer des conférences sociales qui servent de lien entre ceux qui veulent combattre la doctrine d’engourdissement et d’abdication qui se nomme le Socialisme. (Explosion de murmures. — Applaudissements.) Nous voulons organiser surtout ces conférences dans les villes d’Universités où la jeunesse a besoin d’entendre un langage qu’elle n’est pas accoutumée à écouter. (Applaudissements — Bruit prolongé.)

Ce qui se passe en ce moment prouve qu’il y a ici une minorité singulièrement ignorante de la liberté. (Applaudissements.)

Nous voulons nous adresser, ici et ailleurs, non à une coterie, mais à tout le monde, mais à la foule, à ceux qui veulent le progrès, qui y croient, qui réclament un peu plus de justice, un peu plus de fraternité et ce sentiment de devoir mutuel qui est le lien des sociétés.

Heureusement, à côté de ceux qui sont incapables d’agir, qui ne savent qu’étouffer la parole sous leurs clameurs, il y a des hommes qui agissent, qui aiment le peuple, qui souffrent de sa souffrance, qui connaissent les conditions du travail et de l’épargne, qui consacrent leurs forces au développement des institutions de prévoyance. C’est un de ces hommes qui va vous parler ce soir.

Celui qui est à côté de moi multiplie dans sa ville natale, depuis des années, les grandes œuvres d’assistance : il a tout étudié, tout embrassé, tout appliqué, en montrant les ressources illimitées de l’esprit au service du cœur. Il est l’image vivante de l’initiative dont il va vous parler. Sa parole est un enseignement, parce que sa vie est un modèle. (Vifs applaudissements.)

L’avoir parmi vous ce soir est un grand honneur. Vous aurez, je l’espère, assez de respect de vous-mêmes pour l’écouter et l’applaudir. (Applaudissements.)

Je donne la parole à M. Rostand.

CONFÉRENCE DE M. EUGÈNE ROSTAND :

LE PROGRÈS SOCIAL PAR L’INITIATIVE INDIVIDUELLE

Messieurs, il s’agit d’idées. J’espère que ceux qui, avant même d’avoir entendu, viennent d’essayer ce tumulte ne voudront pas donner d’eux-mêmes à croire que, dans le monde tel qu’ils rêvent de le refondre, il n’y aurait plus de place pour les idées ni pour la parole libre de l’homme. (Vifs applaudissements.)

Le groupe promoteur de la campagne qui s’est ouverte le 9 janvier a une double foi, un double idéal : la défense de certaines notions-mères sans lesquelles il n’est pas de sociétés humaines civilisées, l’impulsion vers un perfectionnement hardi et incessant de ces sociétés.

Ce n’est pas pour un pur effet verbal ou d’équilibre que son titre à deux branches exprime ces deux objectifs : nous ne séparons pas l’un de l’autre. La politique sociale que nous soutenons n’a rien de commun avec la politique négative. Nous ne sommes ni des impassibles, ni des résignés au mal, ni des satisfaits. Nous somme des croyants dans la marche de l’humanité, des agissants, des progressistes… (Bruit.)

Réforme, non immobilisme.

Ce n’est point là une affirmation de circonstance. L’école à laquelle se rattachent la plupart d’entre nous, avec les variantes de l’indépendance de pensée, n’est pas ce qu’on appelle une école conservatrice, mais une écolo réformiste. Elle n’a jamais écrit sur son drapeau Immobilisme, mais Réforme sociale (Bruit) : c’est le nom même de son organe, comme ce fut le titre de l’œuvre maîtresse de son fondateur. (Un assistant : Le titre n’est rien !)

Je souris, Messieurs, lorsque j’entends les superficiels représenter Le Play comme un sociologue réacteur. On ne peut fausser plus profondément la qualité de son génie et son rôle. Si personne ne rappela avec une sagacité plus ferme ce qu’on a nommé, je crois, l’autre jour, les lois fondamentales de la biologie sociale, les notions immuables dont les nations ne peuvent s’éloigner sans décadence… (Oh ! oh !), nul ne fut plus original, plus imprégné d’esprit scientifique, plus novateur. C’est lui qui a fait de l’économie sociale quelque chose de très différent des préconceptions subjectives comme des empirismes, une science véritable, en lui donnant la méthode moderne de toutes les sciences : l’observation. (Applaudissements.) C’est lui qui a créé, en la pénétrant de sympathie, l’étude précise des faits de la vie ouvrière, maintenant imitée par tous les chercheurs et tous les Offices du Travail. Ainsi, et par la confirmation que chaque jour apporte à ses vues, s’explique l’influence intellectuelle qu’il exerce trente et un ans après son livre, près de quinze ans après sa mort, en Europe, ou plutôt dans les deux mondes. Ses continuateurs sont voués à la propagande de toutes les nouveautés utiles, depuis celles qui ont pour but l’organisation des démocraties comme la représentation proportionnelle, jusqu’aux améliorations économiques de toute sorte : pour conquérir par exemple un changement dans une législation spéciale, celui qui vous parle n’a trouvé nulle part d’appui plus solide. Et que sont à proprement parler ces conférences ? La vulgarisation des travaux scientifiques d’une association qui n’a jamais interrompu des recherches positives de progrès. (Applaudissements.)

C’est ce second aspect de notre programme que je suis chargé d’exposer ce soir. Les nobles orateurs à qui je succède avec crainte l’ont indiqué déjà, en particulier M. Picot, avec sa force de généralisation si pleine de pensée. Je dois préciser, établir que, loin de nous inspirer de ce qu’on a appelé la Néophobie ou le Misonéisme, la peur ou l’aversion du nouveau, nous repoussons l’Inertie comme l’Utopie, et par une raison commune : c’est que toutes deux attardent l’humanité. (Applaudissements.)

Pourquoi une si grande démonstration est-elle confiée au plus modeste soldat de notre cause ? Peut-être (et ces explications appelleront sur moi votre indulgence) les partisans actifs d’une des réformes les plus pressantes et sur laquelle, je crois, nous sommes tous d’accord, la décentralisation revivifiante de notre France, ont-ils voulu accuser, dans l’union de la province avec Paris, la cohésion de cette patrie dont M. Anatole Leroy-Beaulieu vous a dénoncé les blasphémateurs avec une si haute éloquence. (Applaudissements. — Une voix : Vive l’Internationale ! ) Peut-être aussi, appelant au combat pour l’initiative individuelle et pour le progrès par la solidarité, ont-ils voulu citer devant vous comme témoin un essayeur d’action qui lutte depuis dix ans contre les fanatismes de statu quo, et prouver par un très humble exemple que, dans le champ du progrès, le plus faible peut faire sa journée, jeter quelques germes… (Applaudissements.)

L’effort libre et successif est-il un plus ou moins puissant instrument de progrès que les socialismes ?

Messieurs, ce mot de progrès, et même de progrès social, il est bien général et bien vaste. Qu’entendrons-nous au juste par là ce soir ? Le progrès des sciences naturelles et physiques est un des facteurs du progrès social. Tous les progrès économiques sont des éléments du progrès social. Mais ces points de vue nous conduiraient trop loin. Bornons, circonscrivons les nôtres, en ce moment. Prenons le terme dans le sens de l’amélioration directe des conditions de la vie, spécialement pour les plus faibles et les moins bien dotés par la nature ou le sort parmi les hommes, c’est-à-dire pour le plus grand nombre.

Ce que nous avons à nous demander, le voici : ainsi entendu, le progrès social est-il possible par l’effort libre et successif de l’individu et de l’association des individus ? Cet effort est-il un instrument plus ou moins efficace que les conceptions qui visent à reconstituer, par une contrainte généralisée, la structure d’ensemble de l’organisation sociale ? (Bruit. — Voix : Vive Mazas !)

Théoriquement, c’est dans la première conception que nous constatons l’aptitude au progrès.

Théoriquement d’abord, rationnellement (car les idées doivent être à la base de toute démonstration, et puisque je parle devant de jeunes intellectuels, je suppose qu’ils aiment les idées), examinons par un peu d’analyse comment les deux doctrines offrent de faire du progrès, puis si elles y sont aptes.

La nôtre voit dans l’organisation actuelle des sociétés civilisées la résultante d’une évolution générale, car le fond est analogue sous les variantes. Elle constate, sur les faits, que cette évolution civilisatrice suit une tendance constante à une répartition plus étendue du bien-être et de la culture, à une solidarité plus active entre les hommes, à plus de justice dans leurs relations. L’œuvre du progrès lui apparaît comme consistant à seconder cette tendance, tantôt par la correction de défectuosités trop lentes à disparaître, tantôt par l’abolition d’obstacles, tantôt par des apports de formes plus exactes ou mieux adaptées. Pour cette œuvre, elle considère l’effort des individus, isolés ou associés, comme le facteur le plus puissant, l’intervention du législateur ou de l’État n’étant légitime et utile que pour soutenir cet effort s’il est débile ou le provoquer là où il fait défaut. (Applaudissements.) Au contraire, les socialismes (Ah ! ah !) — convenons, n’est-ce pas, que nous emploierons le mot au sens précis, non avec ces élasticités niaises qui aident aux malentendus en englobant sous le mot toute aspiration sentimentale au mieux social, — les socialismes voient l’organisation des sociétés dans un système tout d’une pièce, qu’ils condamnent comme faux, affirmant le pouvoir de le détruire pour lui en substituer un autre, les uns disent par la violence, les autres se contentent de dire par la loi.

Pour chacune de ces conceptions, recherchons quelle est l’aptitude à faire du progrès. (Bruit.)

LE PRÉSIDENT. — Il n’est pas possible d’interrompre à chaque instant l’orateur ; si vous voulez faire du bruit, allez-en faire dans la rue. (Une voix : Il fait trop froid dans la rue ! — Une autre : Nous n’avons pas d’argent pour nous chauffer au café.)

ROSTAND. — Tout d’abord, si la science expérimentale nous atteste que, nulle part dans le monde, la nature n’avance par bonds ou par ruptures, non facit saltus, mais qu’elle évolue, rien n’autorisera à imaginer qu’il on soit autrement pour les sociétés humaines, et de fait rien, dans leur histoire, n’autorise non plus à admettre cette possibilité.

Il suivra de là que rien ne nous permet d’attendre le progrès d’une refonte en bloc des sociétés par un Fiat subit ou par la force. Et inversement, il sera légitime de croire que l’organisation de ces sociétés puisse être constamment perfectionnée par une action intérieure, successive et divisée, de leurs membres, aidant les éléments morbides qu’elles renferment à s’éliminer, les éléments sains à se développer.

Je sais bien, — et je vais user là d’une véritable courtoisie vis-à-vis des adversaires qui m’interrompent si violemment, j’aurai soin de prendre les idées qu’ils croient défendre en leurs formules les plus récentes, — je sais bien que, pour échapper à ces évidences scientifiques, des théoriciens actuels prétendent voir dans le collectivisme un simple stade de l’évolution, se défendent de rêver une transformation intégrale ou soudaine, supposent même une longue période préparatoire et des acheminements. Mais, en consentant à discuter ces dénaturations — ésotériques, n’est-ce pas (Rires), faites pour le livre, non pour le forum (Oh ! oh !), — on n’y trouve rien de cohérent. La preuve que la conception socialiste est bien celle d’une reconstruction à la fois totale et contrainte, c’est qu’elle justifie son impuissance pratique par ces caractères de sa solution ; c’est qu’elle dit toujours : « Je ne puis rien, parce que la reconstruction n’est pas totale et n’est pas obligatoire. » (Voix : C’est très vrai.) Et c’est encore qu’elle reconnaît, étant donnée la résistance universelle, la nécessité de forcer la transformation, que ce soit par la grève mondiale, par la révolution, ou au moins par la loi, car il s’agit de toute une civilisation à refondre. (Oui, oui. — Non, non ! ) Un savant égaré dans le Parlement répondait à des tentatives de ce genre pour concilier le socialisme avec l’évolution : « Je suis étonné que vous fassiez reposer les théories socialistes sur la doctrine de l’évolution. Vous ne possédez pas le caractère dominant sans lequel elle tombe et n’a plus de raison d’être, la passivité : vous voulez interrompre d’une façon brusque et violente la continuité sociale. » (Un assistant : Qui a dit ça ?) — M. Lannelongue.

En second lieu, la science expérimentale nous apprend, comme la biologie pour la matière vivante, qu’à mesure que les races s’élèvent sur l’échelle de la civilisation, leurs membres tendent à se différencier de plus en plus. Plus la vie sociale se développe, plus elle s’éloigne de la simplicité rudimentaire des phases initiales. (Bruit. — À la porte !) — Ces idées ne peuvent vous choquer, voyons : nous sommes encore dans la théorie pure. — Progrès est synonyme de différenciation. Vous vous rappelez peut-être avec quelle force M. G. Le Bon a établi cette vue dans un essai récent sur les Lois psychologiques de l’évolution des peuples.

Allons-nous donc attendre le progrès d’une doctrine qui fait du progrès le contraire de la différenciation ? Ici encore, on proteste, — dans les livres bien entendu, — que le socialisme dit scientifique ne réclame plus l’égalité dans le travail et dans les jouissances matérielles, la reconnaissant chimérique ; il ne vise que l’égalité des hommes, d’abord pour l’obligation du travail, chacun faisant le travail qui répond à ses aptitudes, secondement pour une condition d’existence digne d’un être humain, la récompense devant être en proportion du travail effectué. Mais si alors on laisse reparaître certaines différenciations, il devient impossible même d’imaginer comment elles seraient compatibles avec le collectivisme, et aussi qui jugerait des aptitudes, qui proportionnerait la récompense au travail, etc.

Rien de plus clair, au contraire, que l’accord de la doctrine du progrès par le perfectionnement graduel et divisé des rouages de la civilisation avec les lois scientifiques de la tendance à la différenciation, de la spécialisation croissante, de la division du travail. C’est ainsi par exemple que se multiplient et se précisent chaque jour des combinaisons favorables au développement méthodique des instincts de prévoyance ou à l’application de l’idée de solidarité, instincts et idée qui se fortifient à mesure que les organisations elles-mêmes se perfectionnent.

Enfin, si nous regardons aux formes de progrès proposées par les deux doctrines, que voyons-nous ? Dans la nôtre, des formes sans analogue dans le passé, et toujours plus raffinées ; dans les socialismes, des formes déjà usées et réapparaissant sous des étiquettes rajeunies. (Applaudissements.)

Livrez-vous à cette comparaison. — Dans la socialisation de la terre ou des moyens de production, vous retrouverez plus d’un trait de la tribu, et je crois que, l’autre jour, M. Paul Lafargue vous a vanté le communisme des tribus sauvages. — Dans le lotissement de la commune rurale au profit d’usufruitiers, le régime du vieux mir russe. — Dans les prohibitions industrielles ou commerciales, par exemple dans le procédé (que proposait M. Jaurès au Parlement) de l’État unique importateur et acheteur des blés, les entraves accumulées pendant de longs siècles sur les routes du commerce et de l’industrie. (Applaudissements.) — Dans les syndicats obligatoires, contraignant tous les ouvriers d’un métier à s’affilier et dans l’enceinte du syndicat à subir la volonté d’une pluralité, les parties condamnées des anciennes corporations. (Applaudissements.) — Pour expliquer ces rétrogradations, ne pouvant les nier, on a inventé une prétendue loi de régression apparente ; l’aveu est formel, sous l’artifice du mot vous le sentez. — Par contre, vous aurez beau fouiller dans les organisations primitives, vous n’y découvrirez pas les inventions de la science sociale positive : ni les agencements multiformes de la coopération, ni les ingéniosités toujours renaissantes de la prévoyance des intéressés ou du patronage, ni les mécanismes des retraites et des assurances ouvrières pour lesquels il n’est pas trop de la technique des mathématiciens et des actuaires… outillages toujours plus précis, plus poussés, se succédant comme au daguerréotype de notre enfance les modifications de la photographie, ou le télégraphe électrique à l’aérien et à l’électrique lui-même le téléphone d’Edison. (Applaudissements.)

Ainsi, théoriquement, rationnellement, l’analyse des idées et l’observation nous conduisent à reconnaître la vraie aptitude au progrès dans la conception qui : 1° est en accord exact avec les lois scientifiques de l’évolution et de la différenciation ; 2° nous présente des types neufs et en perfectionnement continu d’arrangements sociaux. (Applaudissements.)

A priori, nous sommes amenés à dire : c’est de ce côté-là que doit nous arriver le progrès.

En fait, c’est de l’effort libre que le progrès est venu et vient.

En fait, c’est de là qu’il est venu, qu’il vient sans cesse à flots. Quittons les théories, descendons aux faits.

Je passe sur ce phénomène général… (Bruit. — À la porte !) — Mais, Messieurs, c’est la meilleure conférence que vous faites là, pour montrer quelle notion vous avez de la liberté et quelle destinée vous lui feriez ! … (Vifs applaudissements.) — Je passe, disais-je, sur ce phénomène général que les grands progrès de chaque civilisation ont toujours été réalisés par une petite élite d’hommes, par exemple les découvertes qui ont hâté la marche de la nôtre, l’imprimerie ou la machine à vapeur.

Restons dans le cercle que nous avons circonscrit, et là, précisons. Je voudrais esquisser ce qu’a fait l’action individuelle pour le progrès social depuis un siècle. Mais comment ? C’est trop vaste. Peut-être, un jour, sera-t-il plus facile de s’en rendre compte en parcourant les collections de types d’efforts libres qui s’appellent les musées sociaux, et par exemple cette nouvelle création de l’initiative privée, le musée Chambrun. Aujourd’hui je ne peux qu’énumérer en courant les principaux moyens d’action ou d’aide que l’initiative soit des intéressés eux-mêmes, soit de leurs frères plus avancés sur la route, a mis au service de toutes les phases de l’existence populaire.

Pour le travail : avec la liberté, force suprême, les inventions de toute sorte qui allègent les bras ; les modes excitateurs de rémunération avec les variétés de primes à l’économie, à la production, à la qualité, à l’assiduité, à l’ancienneté ; les sociétés promotrices et les organisations particulières de participation aux bénéfices avec distribution immédiate, différée ou mixte ; les abréviations du travail de nuit ; les ligues de repos hebdomadaire.

Pour la production : les sociétés coopératives de production, demain le travail au domicile de l’artisan par la transmission de la force à distance.

Pour la vie industrielle : les innombrables institutions patronales dont M. Hubert Brice a fait naguère avec des spécimens seulement tout un livre ; les conseils d’usines, les chambres et les conseils d’explications, d’arbitrage, de conciliation, les procédés qui poussent à la stabilité des engagements.

Pour l’épargne : les caisses d’épargne libres, plus fécondes que les officielles, surtout dans les pays de libre emploi ; les autres combinaisons qui provoquent à l’épargne, les institutions de patrimoine ou de capitalisation. (Un assistant : Que faites-vous des gens qui ont faim ? — Un autre : Et vous ? — Un autre : On les nourrit ; vous, vous ne le faites pas. — À la tribune !)

Pour le crédit : les sociétés coopératives de crédit urbain ou rural, les banques populaires, les caisses agricoles, les mutualités professionnelles ou non de prêts gratuits ou à taux de faveur… (Un assistant : Panama !) … les sociétés de crédit aux associations de production.

Pour le coût de la vie : les coopératives de consommation… (Un assistant : Mazas !)… les sociétés d’achat en commun de matières premières, de provisions, d’outils ; les sociétés d’alimentation à bon marché, les boulangeries ou les boucheries coopératives, les économats, les restaurants populaires, les entreprises de transports à bas prix.

Pour le logement… (Bruit. — Un assistant : Les voyageurs pour Mazas en voiture !)… les sociétés ordinaires ou coopératives de construction ou de crédit pour construction de maisons à acquérir ou à louer, les prêts amortissables pour construction, les assurances-vie pour solidifier l’acquisition du foyer, les sociétés facilitant l’acquit du loyer par l’épargne, par le paiement fractionné ou par le prêt.

Pour l’instruction : avec les écoles de toutes sortes, primaires, professionnelles, d’apprentissage, techniques, les sociétés d’enseignement professionnel comme la belle Société de Lyon, les bourses d’apprentissage et d’écoles, les sociétés de lectures populaires ou de cours du soir, les bibliothèques circulantes, les œuvres d’Extension universitaire.

Pour les voyages : les bourses de voyages, les colonies de voyageurs.

Pour les risques : les sociétés de secours mutuels… (Un assistant : Et ceux qui meurent de faim ?), les sociétés, ordinaires, mutuelles ou coopératives, d’assurances ouvrières contre la maladie, les accidents, l’incendie du petit mobilier, la vieillesse, le décès, demain (je l’espère) le chômage involontaire ; les sociétés de prévention, d’atténuation ou de réparation des accidents ; les efforts pour accroître sans cesse la sécurité dans les industries et dans les mines.

Pour l’hygiène : les œuvres d’assainissement des villes, les sociétés de bains, de douches, de lavoirs à bon marché ; les sociétés et les ligues de défense contre l’intoxication par l’alcoolisme. (Un assistant : Vive l’absinthe !)

Pour la maladie : les hospices richement dotés d’installations et de science, les dispensaires, les sanatoria, les hôpitaux spécialisés contre la phtisie par exemple, les policliniques, les défenses contre la morbidité professionnelle, les maisons de convalescence.

Pour les infirmités : les écoles, les asiles, les ateliers de sourds-muets ou d’aveugles… (Rires.) — Si l’infirmité du pauvre vous fait rire, je vous plains ! (Applaudissements.) Je vous renvoie aux Emmurés de Descaves : vous suivrez là ce qu’est la vie de l’aveugle. (Applaudissements.)

Pour les crises de chômage : les services de placement, les adjonctions de travaux agricoles aux travaux industriels, industriels, sociétés d’assistance par le travail, en attendant demain celles d’assurance contre le chômage involontaire, les colonies agricoles, les organisations de prêts sur l’honneur.

Pour la faiblesse de l’enfance : les sociétés de protection et de sauvetage des maltraités, des exploités, des moralement abandonnés, les crèches, les salles maternelles, les orphelinats, les jardins d’enfants, les cuisines et les cantines scolaires, les colonies de vacances, les dispensaires et les hôpitaux spécialisés, les sociétés de défense en justice, de patronage, de placement, d’engagement militaire des jeunes détenus ou libérés, toutes les formes d’associations amies de l’enfance, jusqu’à celles de jouets ou de fleurs pour les petits malades.

Pour la faiblesse féminine : les fondations de dots de jeunes filles, les sociétés protectrices, les mutualités, les maternités, les sociétés d’allaitement, les combinaisons de repos des accouchées avec salaire.

Pour la vieillesse : les associations qui facilitent l’assurance ou les versements de retraites, les innombrables caisses de pensions, les asiles, les maisons de retraite.

Pour la mort : l’assurance-vie, les caisses de funérailles, les mutualités du franc au décès, et mille autres. (Bruit. — Un assistant : Et les bureaux de tabac ?…)

Ah ! cette énumération est bien sèche, elle est bien aride. Mais chaque mot a évoqué, a fait passer devant vos esprits des myriades de souvenirs, de créations, de faits, d’actes, de résultats.

Et à toutes ces combinaisons de la prévoyance, il faudrait ajouter celles de la bienfaisance pure pour les cas de misère : œuvres d’assistance préventive contre la détresse commençante ou qui se cache, sociétés philanthropiques ou de charité, aides contre le froid, la faim ou le manque d’abri, bouchées de pain, hospitalités de nuit… — Et aussi pour les cas de chutes morales : les sociétés de patronage et de relèvement…

Quelle œuvre immense ! L’initiative individuelle a accompli tout cela en prenant les hommes tels qu’ils sont, en acceptant les inégalités naturelles au point de départ, en aidant à les diminuer dans la mesure du possible par un appel simultané aux énergies d’une part, de l’autre à la fraternité humaine, en subissant les lois mystérieuses de la concurrence et de la sélection des mieux doués et des plus vaillants, mais en corrigeant leurs effets par l’effort de solidarité. (Vifs applaudissements. — Bruit. — Un assistant : Parlez, jeune homme, vous nous amusez ! — Un assistant : Continuez, voyons !…) Je continuerai quand vous vous tairez. (Un assistant : Nous vous donnons la parole. — Un assistant : Applaudissez-le pour l’encourager ! — Murmures. — À la porte, les fainéants !)

LE PRÉSIDENT. — Voilà la liberté que nous promettent les socialistes ! (Un assistant : Vive la canaille ! — Un assistant : À bas les exploiteurs ! — Chant de la Carmagnole). La grande majorité de cette salle veut entendre, veut écouter. C’est une minorité qui cause du trouble. (Un assistant : Ils sont payés !)

Les résultats sont-ils insignifiants ou lents ?

ROSTAND. — Mais, dit-on, l’action individuelle, restreinte par les égoïsmes, ralentie par les inerties, gênée par la concurrence, est impuissante. S’emparant naguère du généreux avertissement de M. Picot que nous n’avons pas encore fait tout notre devoir social, un polémiste célèbre, attaquant ces conférences, écrivait : « Si tous les hommes suivaient ces conseils, oui, le progrès s’accomplirait ; mais, puisque trop peu le font, vous voyez bien que la coaction légale ou révolutionnaire est indispensable. »

En fait, qu’en a-t-il été de la soi-disant impuissance de notre doctrine ?

Le régime social qui s’en inspire a eu pour effets généraux, en France et dans tout le monde civilisé, car dans une mesure plus ou moins étendue les effets sont les mêmes partout : que les salaires du travail manuel n’ont cessé de s’élever, c’est-à-dire que la part relative de la main-d’œuvre dans le produit brut industriel ou agricole s’est accrue ; que le pouvoir d’achat de ces salaires a augmenté, le prix des principales marchandises de première nécessité ayant diminué ; que le peuple est mieux nourri, mieux logé, mieux vêtu ; que le loyer de l’argent a baissé… (Un assistant : Oh ! non alors !)

Vraiment ? (Hilarité.) Eh bien, Messieurs, puisque le sociologue qui vient de m’interrompre (Rires. — Bravos) affirme devant cette salle comble que le loyer de l’argent n’a pas baissé, je l’invite à venir à cette tribune, et je lui cède la parole. (À la tribune ! à la tribune ! — L’interrupteur monte à la tribune, s’entretient avec l’orateur et le président. — À la porte ! à la porte !)

LE PRÉSIDENT. — Je viens de prier l’interrupteur qui est monté sur l’estrade de s’expliquer sur le loyer de l’argent. Il m’a déclaré qu’il n’avait rien à dire du loyer de l’argent. (Rires.)

L’INTERRUPTEUR. — Pardon, j’ai dit que je parlerais de ça et d’autre chose.

LE PRÉSIDENT. — Dans ces conditions, je refuse de lui donner la parole. (Clameurs.)

(Un autre interrupteur est amené de force à la tribune. Il en descend presque aussitôt. — Bruit prolongé de cannes et de pieds frappant sur le plancher.)

ROSTAND. — Messieurs, est-ce que vous ne croyez pas que nous aurions mieux à faire ce soir ? M. Jaurès donne des conférences ; nos amis s’engagent bien volontiers à ne pas faire de l’obstruction contre lui comme vous la faites contre nous. (Applaudissements.)

Je reprends donc. L’incident est né de ce que, rappelant les phénomènes généraux qui attestent les résultats de progrès obtenus dans toutes les sociétés civilisées depuis un siècle, j’avais cité, après d’autres, celui de la baisse du loyer de l’argent. J’ajoute : la propriété foncière et mobilière s’est répandue en des millions de mains, et (fait capital qu’aucun de vous ne déniera), la durée moyenne de la vie humaine a monté. (Applaudissements.)

Sont-ce des progrès que ces faits généraux, constatés par des statistiques indéniables ?

Descendons aux solutions particulières que nous avons vues sortir de l’initiative individuelle pour améliorer la vie populaire dans chacune de ses phases. Sont-elles de pauvres, de maigres, de rares et frêles tentatives ?

Je prends l’amélioration du logement ouvrier… (Un assistant : Pour ceux qui en ont !) En Angleterre, au 1er janvier 1893, 2 372 associations populaires, comptant 587 856 membres, s’employaient sous le nom de Building societies à l’acquisition du foyer par l’épargne ; leur actif représentait près de 50 millions de livres sterling, soit en chiffres ronds 1 milliard 250 millions de francs ; elles avaient avancé 47 703 054 livres. À côté d’elles les cinq grandes sociétés philanthropiques créées à Londres avaient jeté dans cette œuvre de solidarité plus de 150 millions. (Applaudissements.) Aux États-Unis, 5 838 Building and loan associations accomplissaient la même tâche ; leur avoir général s’élevait, lors du dernier rapport du Commissaire du Travail, à 2 258 millions de francs.

Je prends l’aide au progrès moral. En Angleterre, je constate que quelques années ont suffi aux associations de patronage, de tempérance, d’évangélisation, pour réduire la criminalité au point que le nombre des détenus est descendu de 20 400 à 12 700. (Applaudissements.)

Je prends la vie à bon marché. Je compte en Angleterre 1 655 sociétés coopératives de consommation, dans lesquelles se classent 1 298 600 adhérents. Elles ont fait, dans le dernier exercice vérifié, pour 1 260 millions de francs de ventes, leurs bénéfices s’élèvent à 116 900 000 francs ; à elle seule, celle de Rochdale, ce glorieux modèle qu’il faut saluer partout où l’on parle de l’action individuelle (Applaudissements), a passé des 28 ouvriers tisserands de son début à 12 000 membres (en Allemagne, il y a des sociétés de 20 000 et 30 000 membres), et d’un avoir de 700 francs à 10 millions de francs. — En France même, je relève en ce moment 1 089 coopératives de consommation, 1 500 syndicats agricoles, 9 662 sociétés de secours mutuels avec 1 500 000 membres. (Applaudissements.)

Je prends l’épargne. C’est par milliards que se chiffre le stock des dépôts populaires dans les caisses libres des grands pays d’Europe et d’Amérique.

Je prends le crédit. C’est près de 5 500 associations de crédit populaire que je rencontre en Allemagne, avec un mouvement annuel d’opérations qui représente des milliards de marks.

Appelez-vous tout cela des progrès isolés ou insignifiants ? (Vifs applaudissements.)

Ce qui est vrai, c’est que la France a dans ces voies un effrayant arriéré. (Ah ! ah !) Mais qui est-ce qui le dit plus haut que l’école de la réforme sociale, et qui le dit depuis plus longtemps qu’elle ? (Un assistant : Qu’avez-vous fait ? — De toutes parts : Et vous ?) Cet arriéré tient à bien des causes, à un excessif centralisme, au défaut d’initiative, à la témérité dans l’utopie, à la timidité dans la raison, et aussi au genre d’action que vous pratiquez en ce moment. (Longue salve d’applaudissements.) Voilà pourquoi M. Picot avait raison de s’écrier, avec la noble sincérité de conscience qui m’a attaché à lui : « Nous devons avoir le courage d’avouer que, jusqu’ici, nous n’avons pas fait ce qui incombe aux citoyens actifs d’une société vivante et libre. »

Et cependant, en France même, que de progrès ! Relisez ce qu’un maître de la science, de la science désintéressée, M. Levasseur, a écrit sur les progrès réalisés par le régime de la production libre, en ce siècle, dans notre pays, pour le vêtement, pour le logement, pour les matière industrielles, pour les machines, pour les moyens de transport, pour le commerce, pour l’épargne, pour le taux de l’escompte, pour les subsistances, pour les salaires, pour l’aisance générale ; c’est énorme ! (Applaudissements.)

Mais le progrès obtenu par l’action individuelle est trop lent, objecte-t-on encore. Réfléchissez-y cependant. Des gigantesques changements dont je viens de citer les exemples, en est-il un seul qui remonte à plus de quatre-vingts ou cent ans ? (Non, non.) En France, et pour ne parler que des organisations spéciales dont j’ai mis tout à l’heure sous vos yeux une simple nomenclature, qu’est-ce qui existait, sauf pour la charité pure, il y a un siècle, pour la plupart il y a 50 ans, pour beaucoup il y a 30, 20, 10 ans ? (Applaudissements.) Feuilletez les rapports des commissions ouvrières à la suite de l’Exposition de 1867 : vous verrez que presque tous les desiderata de ces cahiers sont devenus des réalités en 1895.

Et chaque jour, observez-le, l’œuvre colossale se perfectionne, se précise, je dirais volontiers se raffine. À la suivre dans le détail, et c’est devenu difficile, on en éprouve une espèce de généreux vertige. Là aussi le progrès technique est admirable. Des merveilles d’ingéniosité, de dévouement, d’esprit de suite, de persévérance, de science (car toute une science du Mieux social se constitue), s’effectuent sans trêve, sans bruit, aussi silencieuses que les utopies sont bruyantes ! … (Vifs applaudissements.) … Et, sans nombre, des milliers d’associations, de congrès, de ligues, des millions d’individualités, travaillent à cette splendide tâche.

Et vous voulez que nous n’ayons pas foi en l’amélioration successive des points caducs ou viciés de l’organisation sociale, par cette énorme, par cette infatigable action ? (Applaudissements.)

L’examen des faits me force d’aller plus loin. L’action individuelle est souvent même génératrice du progrès par la loi. Les exemples abonderaient.

En Angleterre, est-ce que ce n’est pas à lord Shaftewsbury, aux initiatives de cette vie magnifique qu’on ne peut lire sans émotion, à ces efforts de cinquante ans, que des millions de faibles, femmes ou enfants, ont dû les protections des Factory bills ?

En France même, et pour ne parler que du moment présent, de quoi s’est inspirée la loi du 2 novembre 1892 sur la protection du travail de l’ouvrière, sinon du livre révélateur, de la propagande impulsive de Jules Simon ? (Vifs applaudissements.)

Et cette clause de la loi assurant le repos avec salaire aux accouchées, qui n’a pas été votée, je crois, qui le sera sous quelque forme un jour ou l’autre, comment était-elle venue à l’esprit des législateurs, montée jusqu’au seuil des Chambres et à la discussion parlementaire, si ce n’est par l’initiative du grand manufacturier philanthrope Jean Dollfus… (Un assistant : Un exploiteur ! — Bruit.) … Jean Dollfus, frappé un jour des dangers que causait à ses ouvrières une reprise trop prompte du labeur manuel après les couches, et leur maintenant, à ses frais, le salaire pendant un temps de repos ? (Applaudissements.)

Et n’est-ce pas des expériences courageusement engagées à leurs risques par des sociétés locales qu’est issue la loi du 30 novembre 1894 sur les habitations à bon marché ? et plus directement encore, de l’élaboration d’un texte législatif par la Société française des habitations à bon marché que préside M. Picot (Vive Picot !), et de la ténacité qu’a mise à faire adopter ce texte avec les transactions inévitables le président initial de la Société, M. Jules Siegfried ?

Et d’où sortira, j’ose le dire, si elle est sérieuse, notre législation sur les accidents du travail, sinon de la vaste contribution de traductions, de documents, de statistiques, d’enquêtes, de discussions fournie depuis six ans par les congrès et le Comité permanent international des Accidents du travail, sinon aussi des types pratiques de réalisation, comme cette Caisse d’assurances mutuelles des Forges de France, créée par M. Albert Gigot, et qui donne déjà à tous les ouvriers de l’industrie du fer le bienfait promis depuis dix ans par un projet de loi générale vingt fois remanié ? (Applaudissements.)

Ainsi il est indéniable que même le progrès accompli par la loi est fréquemment dû à l’action individuelle. Tantôt elle le devance, le suscite, le prépare ; tantôt elle le mûrit et le hâte ; tantôt elle le crée. Il est rigoureusement exact de dire que, sans elle, bien des fois il ne serait pas né, il ne naîtrait pas ! (Applaudissements.)

Contre-épreuve : qu’est-il sorti des socialismes ?

Messieurs, j’aborde ici une partie délicate de ma tâche ; j’ai besoin de demander à la continuité et à l’âpreté des interruptions un peu de trêve et de répit. J’aurais voulu, en effet, après ce tableau, laisser vos esprits d’eux-mêmes tirer la déduction. Mais l’accusation d’impuissance, de stérilité, est trop agressive, trop répétée. Il faut bien demander à ceux qui la présentent sous toutes les formes : aux difficultés ou aux souffrances de plus en plus atténuées ainsi par la conception du progrès successif, quelle solution offrent les doctrines inverses ? Qu’est-il sorti, comme progrès, de ces solutions ? Vous sentez pourquoi je demande votre indulgence… (Un assistant : L’indulgence plénière !)… ou au moins l’attention que j’accorderais, quant à moi, à M. Jaurès si j’avais le plaisir de l’écouter. (Applaudissements.)

Quelle que soit la difficulté sociale sur laquelle on les interroge, les doctrines de reconstruction totale et contrainte ont deux réponses : l’une absolue, l’autre provisoire.

La réponse absolue consiste à ajourner au lendemain de la reconstitution du monde sur cette base : la socialisation de tout, la production et la distribution sous la conduite unitaire d’un État représenté par des comités directeurs. Il n’y a plus là ni épargne, ni crédit, ni propriété, ni chômage, ni héritage, ni misère ; dès lors tous nos problèmes disparaissent… (Un assistant : Il n’y a plus que des braillards ! — Rires. — Un assistant : Il n’y a pas de panamistes !) Comment cela ? Je n’essaie pas de comprendre, on refuse de l’expliquer, ou, dès qu’on aborde une explication, nous perdons pied dans l’irréel, dans l’incompréhensible. D’ailleurs, comme l’humanité refondue sera alors dans un état définitif ou quasi définitif, le mot de progrès, lui aussi, n’a plus de sens ; les deux notions sont contradictoires. (Bruit.) En sorte que nous ne pouvons, sur cette réponse absolue, comparer la vertu progressiste des deux conceptions. Tout au plus nous est-il permis de dire que nous ne saurions nous rendre compte, qu’on se dérobe à toute explication précise, que la seule perspective nette est celle de quelque chose qui est, pour l’homme civilisé, le contraire même du progrès, c’est-à-dire un universel asservissement. (Vifs applaudissements. — Un assistant : Nous ne sommes pas des esclaves !)

Mais les socialismes… Oh ! Messieurs, j’éviterai toute parole irritante. Nous discutons ici des idées ; je tâche, au milieu des difficultés que certains d’entre vous me créent, de suivre un parallèle d’idées, et, tout à l’heure, celui d’entre les interrupteurs qui est monté à la tribune a bien voulu reconnaître que j’y apporte une sérieuse documentation. Je l’invite à le reconnaître tout haut, puisqu’il l’a dit tout bas.

L’INTERRUPTEUR. — Je le reconnais ; mais nous avons protesté parce qu’auparavant on nous a attaqués sans que nous puissions répondre.

ROSTAND. — Je disais, Messieurs, qu’après cette réponse absolue, que j’appellerai la réponse du Millénaire, les socialismes en ont une autre : en attendant le Millénaire, ils offrent des progrès transitoires, linéaments des définitifs. Je les énumère, par opposition à ceux que j’ai énumérés tout à l’heure. Je n’y ajoute rien. (Bruit.) Voyons, vous pourrez bien supporter l’énumération des progrès que vous déclarez tous les jours poursuivre !

Pour l’enfance : l’entretien et l’éducation par l’État et les communes, de plus en plus envisagés comme supérieurs à la famille.

Pour le travail : une réduction indéfiniment croissante, et la sujétion à des syndicats omnipotents, en attendant les comités d’État.

Pour la propriété : une dépossession graduelle, tantôt par l’impôt, tantôt par l’expropriation avec ou sans rachat, le terme à atteindre étant l’appropriation collective. (Un assistant : En voilà des clichés !) — Si ce sont des clichés, ils sont à vous, puisque je copie ! (Rires et applaudissements.)

Pour les rapports industriels : des réglementations d’État, étendues même à la circulation commerciale, et, dans les cas de désaccord, des grèves, avec pouvoir d’imposer le chômage à qui ne le veut pas.

Pour la coopération : un rôle transitoire, procurer le fonds de guerre pour la lutte de classes, ce qui se passe en Belgique ; n’est-ce pas exact ? (Applaudissements.)

Pour l’épargne : l’affirmation qu’elle est impossible, ou qu’elle est coupable, et si elle se forme, sa tradition à l’État.

Pour la répartition des fruits de la production : la restitution de la plus-value marxiste du travail à la main d’œuvre, le capital étant parasite et l’intelligence n’ayant droit qu’à une part secondaire. (Rires.)

Pour le crédit : le crédit universalisé et gratuit, car l’intérêt est illégitime, et la distribution du crédit par une banque d’État.

Pour les risques : l’État assureur universel.

Pour le logement : en attendant la nationalisation des immeubles et le roulement des habitations par tirage au sort (Rires), le logement gratuit par construction, location ou caution de l’État et de la commune.

Pour les chutes morales : la négation des délits, qui ne sont pas les fruits du libre arbitre, qui sont des suites des conditions de race et de milieu. (Bruit.) Eh ! Messieurs, lisez les livres d’Enrico Ferri, le député-professeur socialiste italien.

Pour le chômage : le monopole du placement aux syndicats (vous savez qu’à Paris ils viennent de protester même contre la publication gratuite des offres et demandes d’emplois), les ateliers communaux ou nationaux, l’assurance contre tout chômage, même volontaire, sur les budgets publics.

Pour la misère : des subventions illimitées sur les budgets publics.

Pour la vieillesse : les retraites d’État à un âge toujours moins avancé, la mise à la charge de la commune ou de l’État des vieillards et des invalides. (Applaudissements.)

Voilà quelques-unes des solutions transitoires qu’offrent les socialismes pour le progrès, en opposition à celles que je vous ai montrées réalisées par l’action libre. Elles se révèlent une à une, occasionnellement ; mais je les ai toutes empruntées à des textes authentiques, et je suis documenté au cas où on les contesterait. Si on les juge en fait par celles qui ont été traduites en essais, par exemple les ateliers publics ou les grèves, nous sommes, je crois, en droit d’affirmer qu’il est impossible d’en attendre le moindre progrès ; chacune correspond à quelque forme éliminée par la civilisation. (Applaudissements.)

Mais, quoi qu’il en soit de cette affirmation bien réservée dans les termes, nous pouvons demander maintenant : ainsi armés, armés de ce rêve de solution absolue et de ces solutions transitoires, qu’ont produit, en fait, les socialismes, comme progrès ?

Dans le passé, rien.

Dans le présent, rien. (Un assistant : À Roubaix !) — J’y viendrai tout à l’heure, à Roubaix !

Les socialismes maximent quelquefois ce néant. C’est ainsi que Bebel a dit : « Il ne faut pas que les plaies sociales guérissent. » Et pour vous apporter un très humble souvenir personnel, je me rappelle qu’au congrès international des assurances sociales à Milan, lorsque j’ai voulu introduire devant l’élite des compétences européennes, pour qu’elle cheminât, la question de l’assurance contre le chômage involontaire, question neuve qui n’a été l’objet encore que de quelques essais en Suisse, le socialiste le plus tapageur du congrès, M. Lazzari, qui ressemble d’ailleurs beaucoup aux socialistes français (Rires et applaudissements), ce jour-là ne parut point. Je l’attendais ; j’espérais que, sur cette question poignante de la vie ouvrière, le chômage que j’appellerai innocent, il viendrait chercher, discuter, proposer ; il n’en fut rien ; M. Lazzari ne vint pas. (Applaudissements ironiques.)

Mais la vérité est que la stérilité est l’effet du système.

Et quand, par hasard, quelque nécessité inéluctable force d’agir, c’est pour produire quoi ?… de deux choses l’une : ou de pâles copies, ou du recul. (Applaudissements.) Ici encore je n’apporte aucune affirmation sans exemples actuels, et que vous puissiez tous vérifier aisément. (Un assistant : Vos amis ont refusé 5 millions contre le chômage ! — À la porte ! à la porte !)

Des exemples de copies. — Nous avons sous les yeux à Marseille… (Ah ! ah ! Un assistant : Tu n’es pas de Marseille, toi !) — Mais oui, justement j’en arrive, de Marseille, et si l’interrupteur veut me permettre de l’y conduire, je m’engage à lui montrer sur le vif une curieuse expérimentation de socialisme municipal, et peut-être en reviendra-t-il moins enthousiaste aux leçons de M. Jaurès sur l’idéalisme. (Vifs applaudissements.)

Je disais donc, pour vous apporter des spécimens de ce que j’ai appelé des copies, que nous avons sous les yeux, à Marseille, depuis trois ans, une expérimentation de socialisme municipal. Qu’allègue ce socialisme comme titres, en ce moment même ? Une taxation du pain, et quelques cantines scolaires. La taxe du pain, vous savez, Messieurs, si c’est neuf. Les cantines scolaires fonctionnent dans des villes qui n’ont rien de socialiste, Genève par exemple ; la seule différence, c’est que là, par l’action libre le plus souvent, elles fonctionnent bien, et qu’à Marseille elles fonctionnent mal. (Applaudissements.)

Vous avez remarqué, dans les congrès socialistes, quelques idées qui avaient l’air de sortir du cadre : le repos d’un jour par semaine ; le vœu que la femme travaille surtout au foyer ; l’interdiction du travail de la femme pendant la quinzaine des couches ; la protection du travail féminin et infantile. Mais tout cela, ce sont les économistes ou les sociologues qui y ont appelé l’attention, et souvent en l’appuyant de démonstrations pratiques comme celle que je vous ai citée tout à l’heure de Jean Dollfus pour la femme. (Bruit.) De même, à Saint-Ouen, à Roubaix où l’on m’appelait tout à l’heure, nous entendons parler de suppression des octrois, d’hospitalisation ou d’assistance à domicile des vieillards ou des orphelins, d’asiles de nuit, de réforme des bureaux de bienfaisance ; mais à ces questions qui sont connues… (Un assistant : Pourquoi les empêchez-vous d’aboutir alors ?), les socialismes apportent-ils aucune solution neuve ou préférable ? Rien que des à peu près mal combinés, ou surtout la notion commode, mais fausse et paupérisante, de tout faire payer au budget de la commune. (Applaudissements.)

Voilà des exemples de copies. Je vous donne maintenant des exemples de recul. — Nous avons eu naguère une épidémie de variole (et s’il y a dans la salle des étudiants en médecine, l’épisode les intéressera) dans un quartier ouvrier de Marseille ; quand on voulut y installer une étuve, la population menaça de la briser, et le municipe socialiste l’enleva. (Un assistant : Il a bien fait ! — Bruit. — Oh ! oh ! ) — Nous exécutons une œuvre d’assainissement du sous-sol. Des œuvres de ce genre devraient être principalement soutenues par qui prétend défendre le peuple. D’une part les familles ouvrières sont les plus gravement menacées par les maladies transmissibles et les épidémies meurtrières, affections typhoïdes, diphtéries, choléras. D’autre part, les frais énormes qu’exigent ces éventrements féconds des cités pèsent infiniment moins sur les familles ouvrières que sur les contribuables moyens ou aisés, et en tout cas, dans une proportion bien inférieure à la proportion du profit qu’elles en retireront par rapport aux autres catégories de la population. Que, parmi les habitants bourgeois, parmi les propriétaires qui se protègent plus facilement contre les épidémies, ou qui auront à payer sous forme de taxes diverses presque tout des dépenses de l’éventrement, beaucoup se laissent aveugler par l’égoïsme immédiat, cela peut se concevoir, sinon s’excuser. Mais qu’au nom des petits, des ouvriers, on oppose à des tâches d’urgence populaire tous les obstacles, tantôt des résistances actives, tantôt de l’inertie, voilà non seulement l’illogisme, mais un spécimen de l’esprit de recul. (Applaudissements.)

Les socialismes accusent la conception du progrès successif de stérilité, d’insignifiance, et ils l’accusent de lenteur. — De lenteur ? … Mais il y a des siècles que sous des noms variables ils proposent leurs solutions expéditives ; depuis cent ans, que peuvent-ils mettre en regard de l’œuvre immense que nous avons constatée ? — D’insignifiance ? Mais, pour procurer au peuple un progrès déterminé quelconque, qu’ont fait Karl Marx, Lassalle, Henry George, M. Guesde, M. Jaurès ? … Des livres, des articles, des discours… (Un assistant : Des phrases !), ce que j’appellerai des combinaisons verbales ou scripturaires ! (Applaudissements répétés.) C’est tout, c’est tout ! Ont-ils seulement jamais, comme les anciens communistes qu’ils traitent dédaigneusement de sentimentaux, tenté au loin, sur quelque terre vierge, la réalisation intégrale de leur plan, s’ils n’en peuvent rien détacher de partiel ou d’applicable ? Puisqu’ils expliquent tout mal en ce monde par l’appropriation individuelle du sol, ont-ils jamais demandé dans nos colonies, occupé dans la vaste Afrique le sol cultivable disponible pour une appropriation collective ? (Applaudissements.)

La science expérimentale est fondée à leur dire : si, de vos hypothèses, vous n’avez jamais tiré même un commencement de preuve par l’acte, c’est ou bien qu’elles exigent une exécution en bloc à laquelle résiste la nature vivant selon ses lois d’évolution, ou bien qu’hommes et choses ont toujours invinciblement répugné à des essais partiels dont ils craignent que la stérilité ne serait pas inoffensive, mais risquerait de gaspiller les fruits accumulés du progrès même, de compromettre l’acquis de la civilisation (Applaudissements) ; car s’il faut beaucoup de temps pour fonder, il suffit de peu pour détruire !

En ce sens, le fait même de l’inapplication absolue est une condamnation, surtout placé en face de la magnifique végétation spontanée de l’action libre. (Applaudissements.)

Et combien cette action n’aurait-elle pas fait davantage encore si, depuis cinquante ans, les sophismes d’une reconstruction sociale par la violence ou la loi n’avaient, en hallucinant les foules, contrarié, ralenti, entravé ses efforts ! (Applaudissements.)

Supposez maintenant, Messieurs, qu’elle s’étende toujours davantage, ce qui dépend de nous, et c’est plus facile, en tout cas, que de refondre le monde ou les hommes ; supposez que le concours du peuple y aide, — et il y aiderait avec une puissance inestimable ; — supposez que, sur des points de plus en plus nombreux de notre pays, par exemple, une quantité constamment croissante d’individualités énergiques poursuivant cette œuvre (et du mouvement des esprits en cette fin de siècle peut naître une marche orientée vers ce but). Ne vous apparaîtra-t-il pas de plus en plus que toutes les difficultés sociales ne dépendant pas de causes naturelles invincibles peuvent être aplanies ou atténuées, non par la violence qui produirait un saut dans les ténèbres, mais par la libre collaboration de l’individu et de la collectivité ? (Applaudissements.)

Et si ces corrections des défectuosités, ces recherches de libres combinaisons soutenues par la loi en sa légitime sphère, sont poursuivies parallèlement, sur un plan systématisé et harmonique, n’apercevrez-vous pas là une doctrine capable de rapprocher la condition d’existence d’un nombre toujours croissant d’êtres humains de ce que les Anglais appellent un standard, un type de condition qui ira s’élevant sans cesse avec le développement de la civilisation générale ? (Applaudissements.)

Coopérer au progrès est non seulement possible, mais facile à chacun : exemples, méthode

Messieurs, si j’ai démontré, comme je l’espère, directement et par une sorte de contre-épreuve… (Bruit. — Un assistant : Allez-vous-en, si la démonstration vous gêne) ; si j’ai démontré, dis-je, que l’action individuelle est apte à faire du progrès, qu’elle en a réalisé dans une mesure énorme, qu’elle en est le facteur le plus puissant, je voudrais établir, car nous poursuivons ici un but pratique, que coopérer à cette élaboration, à ce perfectionnement continu des organisations sociales est non seulement possible, mais facile à tous et que le plus modeste d’entre nous y peut apporter sa part.

Un jeune observateur dont vous connaissez le nom, M. Max Leclerc, au retour d’un voyage en Angleterre, a tracé ainsi la genèse du progrès dans ce pays :

« L’histoire se répète ici chaque fois, passant par les mêmes phases. Quelques hommes d’initiative constatent une nécessité sociale qui n’est pas satisfaite ; ils sentent que le public commence à la deviner, peut être amené à la comprendre. Ils entament une campagne, une agitation, mettent en branle l’opinion par la presse ou les meetings ; l’opinion réclame la réforme ; l’État lève le doigt pour permettre qu’elle s’accomplisse ; il pose quelques conditions, assure le contrôle, puis rentre dans l’ombre, et l’autorité locale est chargée de l’exécution. Alors ceux qui ont lancé l’idée, volontaires constitués en association sous la présidence d’un homme dont le caractère impose la confiance, se remettent à la tâche. Il ne leur suffit pas d’avoir fait triompher leurs idées, ils ne ménagent pas leurs peines pour en surveiller l’application. »

Il pourrait en aller de même en tout pays. La méthode consiste à aborder en face, sur le terrain circonscrit où chacun se trouve placé par la destinée, telles ou telles difficultés sociales, à chercher, par l’observation, par la réflexion, par l’examen comparé des faits similaires chez d’autres peuples, les solutions pratiques dont elles sont susceptibles, et à entreprendre ensuite, sans compter avec les obstacles ou sa propre faiblesse, un effort qui n’a rien d’empirique, puisqu’il est déterminé par un ensemble de principes et d’expériences. (Applaudissements.)

Si j’avais le temps, je vous demanderais la permission, ici encore, d’illustrer la théorie par quelques faits, pris de préférence dans notre pays, de décrire par exemple d’admirables efforts engagés à Paris même, ou à Lyon, ou plutôt ce que je connais mieux, les modestes essais qu’avec quelques amis nous avons entamés à Marseille depuis 1886. Oh ! Messieurs, c’est un bien chétif exemple, et je m’excuse d’en parler. Mais l’humilité même des agents de l’effort encouragera peut-être ceux d’entre vous, les jeunes principalement, qu’agite, généreuse jusqu’en ses déviations et ses erreurs, la passion de travailler pour ses frères en humanité. (Applaudissements.) L’heure avance, je me borne à des mentions cursives.

Dans l’ordre des progrès généraux, les circonstances nous ont amenés à nous occuper de l’épargne et du crédit. — Pour l’épargne, nous avons entrepris de déterminer une réforme légale dans le régime de l’épargne populaire, absorbée jusqu’ici en son intégralité (plus de trois milliards et demi) dans l’emploi passif de la dette d’État, au lieu de retourner au peuple et d’aller, comme en d’autres pays, fertiliser la vie locale. (Applaudissements.) Cette réforme, contre laquelle se dressait, avec l’égoïsme de l’État, une muraille de préjugés, d’ignorances et de routines, nous l’avons poursuivie par une enquête internationale… (Un assistant : Vive l’Internationale ! — À la porte ! à la porte !), par des publications, par des conférences, de ville en ville, par des actes… (Bruit. — À la porte ! à la porte !) — Nous parlons d’une réforme réelle, d’un progrès ; cela vous contrarie donc bien ? (Vifs applaudissements.)… Par des actes, disais-je, et par des transactions avec l’État, destinées à ouvrir des brèches dans une législation surannée. Ce n’est pas le lieu de préciser où nous en sommes ; je me contente d’indiquer que, dans le projet de loi pendant devant les Chambres, une série de points très importants sont conquis. — Pour le crédit populaire, par six congrès depuis six ans, portés sur les points les plus distants du territoire, par la fondation d’un groupe central, nous avons réussi à introduire, à acclimater en France les vrais systèmes expérimentés à l’étranger, à promouvoir un certain nombre, et qui va croissant, d’institutions locales de crédit populaire urbain ou agricole. (Applaudissements.)

Nous avons pu aussi réaliser un ensemble de progrès locaux. — Pour l’épargne : des développements de la Caisse d’épargne de Marseille, qui, de 93 000 clients populaires en 1886 a passé en 1895 à 142 000 avec 65 millions de francs de dépôts au lieu de 43 ; une multiplication des foyers d’épargne, 9 succursales ajoutées dans les communes rurales du département aux 17 existant déjà, 7 installées à portée de l’ouvrier dans les quartiers plébéiens de l’agglomération ; des œuvres nouvelles d’épargne suscitées comme celle de l’outillage agricole à Aix ; l’épargne de l’enfance ouvrière poussée de 275 opérations en 1886 à 12,652 en 1894 (Applaudissements) ; l’épargne du sou provoquée par l’émission de timbres-épargne, dont il a été vendu, en moins de quatre ans, dans Marseille, 1 328 815, sauvant du gaspillage alcoolique autant d’embryons d’économie (Applaudissements) ; deux organismes de prévoyance offerts à nos employés, une caisse de patrimoine qui, en moins de cinq ans, a formé 83 000 francs de capital, une caisse de retraites dont l’actif, de 36 000 francs, est arrivé à 221 000. — Pour le crédit : une banque populaire a été suscitée à Marseille, qui, née en 1889, effectue plus de 20 millions de petits escomptes par an ; une caisse agricole fondée sur un principe qui paraissait inacceptable en France, la solidarité, vient de surgir à Trets, et d’autres se préparent. — Pour les habitations ouvrières, des voies variées ont été ouvertes : construction directe par la Caisse d’épargne d’un groupe-type de 106 logements ; formation d’une société anonyme au capital de 350 000 francs, qui a déjà bâti 102 logements dans trois quartiers ; francisation de la forme coopérative par la Société « la Pierre du foyer » avec l’assurance-vie auxiliatrice de l’achat de la maison de famille ; prêts hypothécaires à amortissement par la Caisse d’épargne pour l’ouvrier qui veut édifier sa maison lui-même là où il lui plaît ; et enfin, pour la masse des locataires qui ne peuvent s’élever au logement amélioré, épargne préservatrice des loyers par les livrets de dépôts de loyer. (Applaudissements.) — Contre ce que j’appellerai les obstacles au mieux-être du peuple, fondation d’une ligue contre l’alcoolisme, cours antialcooliques dans les écoles primaires, conférences par de jeunes médecins, bibliothèques ouvrières circulantes, lectures du soir par un professeur populaire de nos Facultés, et qui me paraissent le germe d’une œuvre d’Extension universitaire… (Bruit.) Oui, tout cela, pour combattre la diffusion de ce mal dont j’ai retracé l’envahissement sous la présidence de M. Anatole Leroy-Beaulieu en 1892, dans une réunion tenue en cette salle même (Bruit)… Quoi ! ce fléau ne vous effraie pas ? À lui seul, il me ferait écarter comme agents de progrès les socialismes tant que je verrai de leurs chefs, au lieu d’en défendre le peuple, s’asseoir dans les assemblées auprès d’anciens marchands du poison élus sur un commun programme. (Applaudissements redoublés)… — Et enfin, contre les crises de la vie ouvrière, contre la plus dure de ces crises, celle que j’appelais tout à l’heure le chômage innocent, une organisation d’assistance par le travail qui, datant à peine de 1891, avait déjà, au 15 janvier, distribué 216 750 bons de travail, c’est-à-dire 216 750 heures de salaires d’attente virilement gagnés au lieu d’aumônes déprimantes et hasardeuses. (Applaudissements.)

Ces quelques efforts que je viens d’indiquer, en des voies diverses, ce n’est rien, je le répète ; bien d’autres sont possibles, dont plusieurs se préparent ou sont entrevus. En mentionnant ceux-là, j’ai simplement voulu gagner devant vous le droit de vous affirmer que coopérer chacun dans sa sphère et à sa place aux améliorations sociales est chose aisée. (Applaudissements.) Il y suffit d’un peu d’initiative, de la méthode que j’ai indiquée tout à l’heure, et d’une troisième condition que je vous recommande parce que j’en ai vérifié la nécessité : la persévérance, l’esprit de suite. Mais il n’est nullement indispensable, comme on le croit trop, de disposer de grandes ressources, et c’est un point que je tiendrais à voir bien compris. La plupart de nous se disent, devant une création qu’on admire : « Voilà qui est beau ; mais c’est bon pour un Peabody, un Chambrun ou un Boucicaut. » (Bruit.) C’est une erreur : la plus petite somme (et beaucoup des progrès que je citais tout à l’heure sont nés ainsi) peut être féconde, si elle est bien employée ou si elle est assignée avec justesse à jeter une semence saine. Il n’est pas besoin davantage de détenir du pouvoir. Que de fois on se dit : « Si j’étais législateur ! » devant une œuvre bonne à accomplir. Ce que nous voyons sortir de nos législatures n’est pas pour justifier ce regret. (Rires.) Que de lenteurs pour la moindre amélioration ! Quels ajournements sans fin ! Quelle difficulté même d’application quand une loi est votée, quelle pauvreté de résultats ! Lorsqu’on compare ces lois qu’on ne parvient pas à discuter, qui s’émiettent en route, qui, une fois votées, produisent si peu, aux créations de l’initiative libre, quelle supériorité pour celles-ci ! Remontez à l’origine de presque tous les progrès ; vous trouverez une simple individualité, une volonté d’homme, un ressort d’âme, et c’est assez, car tout est là ! (Applaudissements.)

Critériums des deux conceptions : valeur morale, orientation dans le sens des tendances modernes.

Messieurs, j’ai essayé d’instituer et de suivre avec conscience un parallèle de doctrine et de faits entre deux conceptions du progrès social. L’ai-je tracé d’une main trop débile, et vous laisse-t-il des doutes ? Si oui, je vous en prie, résolvez ces doutes en jugeant sur deux critériums.

Le premier, c’est la valeur de l’une et de l’autre conception pour le progrès moral. Car nous sommes tous d’accord, n’est-ce pas, sur ce point que le progrès social est fait de progrès moral comme de progrès matériel ? Au collectiviste le plus exclusif, un monde collectivisé, mais peuplé d’alcooliques ou de délinquants, ne peut pas apparaître comme un Éden. Eh bien ! quelle est, pour le progrès moral, la vertu productive de chacune des deux conceptions ?

Nous nous en rendrons compte en observant d’abord comment chacune agit. L’une par appel à l’énergie de la personne humaine, à l’initiative, à la prévoyance, à la persévérance, au dévouement ; l’autre, en remplaçant ces divers moteurs par une coaction de l’État, c’est-à-dire forcément en laissant s’émasculer les volontés, s’atrophier ce que j’appellerai l’épine dorsale de notre être moral. Dans l’une, nous avons vu le progrès procéder comme l’accroissement d’un arbre par la poussée graduelle d’une sève intime ; dans l’autre, il se produirait, s’il était possible, comme le mouvement d’un mécanisme, par transmission d’une force externe. — Pour la productivité morale, préférez-vous la sève ou l’automatisme ?

Observons ensuite les résultats respectifs sur la vie sociale. Notre conception a pour point de départ l’amour et l’effort progressiste d’un côté, de l’autre la confiance et l’acquiescement à la part inévitable des imperfections du monde, acquiescement qui s’impose, remarquez-le, aussi bien aux inégalités de la santé physique ou du bonheur qu’à celles de la richesse. Et elle aboutit à la belle paix sociale qui a été la devise de Le Play. — Les socialismes partent d’un mécontentement inapaisable, d’un antagonisme rapidement changé en haines ; ils acceptent comme moyen la violence, et on en donne en petit, ce soir, un exemple. (Applaudissements.) Ils se comparent parfois au christianisme naissant ; mais les premiers chrétiens ne menaçaient pas leurs contemporains d’expropriation ou de révolution sanglante ; ils modifièrent le milieu par l’exemple de la douceur, de la patience, du sacrifice ; ils prêchaient la résignation et la charité, non la lutte de classes. (Applaudissements.) Or, l’implacable lutte de classes, est une des lois marxistes. (Applaudissements.) — En tant que coefficient du progrès moral, que préférez-vous, cette loi primitive et animale, la lutte de classes, ou cette loi d’humanité civilisée, l’entente pour la vie et l’amour ? (Applaudissements.)

Le deuxième critérium que je vous propose est celui-ci : laquelle des deux conceptions oriente son objectif de progrès dans le sens des tendances modernes ? Je ne parle pas des tendances modernes des politiciens, mais de celles de nous tous, et de vous-mêmes, collectivistes, dans la vie quotidienne, dans la vie courante. Interrogez-vous, pensez aux détails de cette vie. N’est-ce pas un fait indéniable que plus nous allons, plus nous supportons impatiemment, tous tant que nous sommes, les intrusions de l’État sur l’activité libre, en dehors de certaines limites que nous voudrions de plus en plus resserrer ? Il me suffit de vous rappeler les récriminations constantes contre les maladroites exploitations d’État, tantôt les tabacs, tantôt les allumettes, ou ces téléphones dont le service refusait il y a deux mois des abonnements parce qu’il n’y avait plus de crédit. (Applaudissements.)

Or, à l’égard de cette tendance incontestable de notre génération, comment se comporte chacune des deux conceptions ?

La nôtre, sans répudier toute intervention de l’État (car nous ne sommes pas de ceux qui nient qu’il puisse aider au progrès), vise à définir nettement ses fonctions légitimes et à l’y maintenir, en donnant partout ailleurs l’expansion aux forces libres. (Applaudissements.) — Les socialismes se dirigent exactement dans le sens inverse. Partout où existe, où peut surgir une force libre, ils visent à lui substituer une action de la collectivité. Tout par l’État, même la réglementation du prix des marchandises ou des denrées, en attendant qu’une armée de répartiteurs ou de surveillants officiels dispense à chaque Français son travail, son salaire et son plaisir.

Considérez la jeune race qui déploie aux États-Unis sa vitalité extraordinaire ; calculez la somme d’énergie, d’initiative qu’elle dépense ; remarquez l’aptitude qu’ont là les hommes à s’associer pour fonder, pour lancer des entreprises, pour créer des villes, des ports, des chemins de fer, des institutions, le perpétuel souci des citoyens d’agir par eux-mêmes et de ramener la fonction des pouvoirs publics au minimum indispensable. (Bruit.)

LE PRÉSIDENT. — Vous voyez bien que vous perdez votre temps, que nous sommes résolus à aller jusqu’au bout, décidés à tout dire, et que par le bruit vous n’empêcherez rien !

ROSTAND. — Voyons, Messieurs, vous venez de lire certainement (Bruit), … si vous lisez… (Un assistant : Eh non, ils ne lisent pas !) l’Outre-mer d’un des jeunes maîtres du roman contemporain ; avec quelle intensité M. Paul Bourget a eu là-bas la sensation de respirer à pleins poumons un air qui vivifie ! Serait-ce, au contraire, dans une atmosphère de réglementation étroite, rigide, fermée, que vous espéreriez voir fleurir le progrès humain ? (Bruit.) Savez-vous ce qui suffirait à me faire repousser toute transaction avec le collectivisme, même si je ne le croyais une démence ? Le sentiment de mon autonomie d’homme. Car, de quelque façon qu’on le conçoive, il enserrerait toujours tous les hommes dans un réseau de servitudes, d’obligations heure par heure. Je me suppose ouvrier de l’industrie ou de la terre ; mon labeur est dur, mais libre après tout ; j’en puis changer, comme de maître. Et je préférerais un labeur assigné par le sort ou par l’arbitraire d’État ? Jamais.

Nous regimbons à chaque pas contre nos bureaucraties. Nous les accusons, parfois avec excès, de lenteur, d’indolence, de favoritisme, d’immobilité. Et nous attendrions le progrès de bureaucraties universalisées, dominant tout les détails de l’existence ? Il est vrai qu’elles seraient électives : la belle garantie, n’est-ce pas ? (Rires et applaudissements.) Le noble penseur suisse qui vient de mourir, Secretan disait : « La galère, avec le droit pour la chiourme de choisir ses argousins ! » (Applaudissements répétés.) Essayez seulement, par la pensée, de vous figurer comment les merveilleux perfectionnements de la culture intensive, ou les découvertes continuelles de la science industrielle, auraient pu sortir des inerties et de la routine d’un fonctionnarisme électif !

Je ne crois donc pas contestable que toute conception d’envahissement de la vie par l’État entrevoit le progrès au rebours des tendances modernes, de celles que nous manifestons tous, même les collectivistes, en toute occasion et à toute heure.

Les socialismes ne jouent même pas le rôle de propulseurs : ils attardent.

J’ai fini ; mais avant de conclure, il est un dernier coin du sujet que je me reprocherais de laisser dans l’ombre, parce qu’il s’y cache, comme en un refuge, un sophisme qui m’a souvent frappé.

Inaptes au progrès matériel, funestes au progrès moral, les socialismes serviraient-ils du moins, l’un ou l’autre en empêchant par leurs exagérations les égoïsmes de s’endormir, soit qu’ils nous émeuvent dans notre humanité, soit qu’ils nous épouvantent dans notre sécurité ? Vous avez entendu ces thèses spécieuses : en ce temps de faiblesse pour toute idée fausse, certaines intelligences flottantes les acceptent comme des transactions, s’y complaisent. Les faits ne les confirment pas, il suffit d’un peu d’observation pour s’en convaincre.

Quel est l’effet des systèmes socialistes sur la masse des petits et des faibles ? Hypnotisés par le mirage d’une transformation de leur destinée, ils renoncent à l’améliorer par eux-mêmes. Qui dira combien d’ouvriers simples, courageux et droits ont été par là dégoûtés du travail qui les eût fait monter peu à peu, de l’épargne qui leur eût fait peu à peu de l’indépendance ? — Et quel en est l’effet sur ceux qui, plus avancés, détiennent, avec l’instruction et l’aisance, le pouvoir d’aider leurs frères à avancer à leur tour ? Les uns, pris de doute ou terrorisés, disent : à quoi bon ? Après moi le déluge ! Les autres, s’ils voient le socialisme d’État se charger de tout, s’arrêtent en des efforts auxquels il ôte l’utilité ou l’intérêt (et c’est le cas de plus d’un chef d’industrie aujourd’hui), s’assoupissent sur l’oreiller de paresse, ou si le socialisme révolutionnaire les calomnie, les insulte, abdiquent leurs espoirs élevés. Quant aux foules profondes, inquiètes dans les nécessités immédiates, elles sacrifient le progrès au repos, au primum vivere.

Ainsi, loin de servir les progrès que la tendance naturelle de la civilisation détermine, les socialismes les retardent par la crainte, ou par le découragement, ou par des réactions intermittentes.

Interrogez tous ceux qui font de l’action sociale pratique. Ils vous diront qu’ils y ont été poussés par l’observation des réalités, ou par l’étude des économistes et philanthropes, ou par l’exemple d’initiatives antérieures, mais point par les déclamations des socialismes ; et encore, que s’ils ont connu des heures d’ébranlement, de refroidissement, de doute, la cause en fut presque toujours l’écœurement d’attaques dont l’absurdité stupéfait ou la perfidie révolte : l’imperturbable foi qui réchauffe et soutient comme un cordial, on la trouve chez des croyants ou des agissants comme les hommes qui m’entourent.

Enfin la moindre réflexion indique que dans tout pays troublé, ahuri par le désordre d’idées, par les menaces de convulsions, par l’incertitude d’activité dont les entreprises socialistes sont suivies, le vaste travail si complexe, si patient, que comporte toute recherche de mieux, tout arrangement nouveau, devient impossible.

Et voilà par quelle série de motifs, tirés encore de l’observation, j’affirme que les socialismes ne sont même pas des propulseurs, mais sont des enrayeurs du mouvement de la civilisation ; au lieu de rapprocher du progrès social, ils en éloignent. (Bruit.)

Conclusion : recherches pratiques, étude des organisations de l’étranger, action.

Messieurs, vous qui êtes jeunes, et que le problème des imperfections sociales a saisis, ne stérilisez pas vos fécondes années dans l’étude d’une pseudo-science dont l’hypothèse est la base, le sophisme l’unique procédé, et qui ne vous conduirait qu’au vide. S’il en est qui aient été troublés, qu’ils fassent comme Herbert Spencer répudiant les socialismes qui le revendiquaient, qu’ils aient ces nobles sincérités de l’intelligence. — Jetez-vous dans les recherches sociales pratiques : combien elles vous satisferont davantage que la quasi-métaphysique des socialismes dits scientifiques qui ont remplacé les socialismes sentimentaux ! Nous ignorons l’étranger : allez examiner sur place, ou scrutez au moins par les documents, les progrès des autres peuples, leurs organisations utiles : je vous assure que c’est une mine inépuisable. — Et puis, vos énergies, vos audaces mêmes, portez-les vers l’action : ce qui fait des « cerveaux desséchés », et des « cœurs desséchés » aussi, c’est le culte du Moi ; sortez du Moi qui nous perd, allez à autrui, allez au peuple pour étudier les difficultés de sa vie et les arrangements possibles, mais sur la base d’informations exactes. — Quand vous aurez bu à ces deux sources, l’étude pratique et l’action de solidarité, vous trouverez vaines et creuses les assertions sans preuves, les critiques stérilisantes, les chimères qui retardent. (Bruit violent, cris. — Chant de la Carmagnole.)

Quant à nous, nous avons voulu ce soir confesser devant vous notre foi sociale, qui est le progrès, tracer notre méthode, affirmer notre politique sociale qui est toute de recherche du mieux, d’en-avant et d’action.

(Applaudissements répétés. Un grand nombre d’assistants entourent l’orateur et le félicitent. Tandis que les obstructionnistes chantent la Carmagnole, la grande majorité des étudiants présents fait à l’orateur une longue ovation aux cris : Conspuez Jaurès ! Vive Rostand !) (1).

____________

(1) Sténographié par Gustave Duployé, 36, rue de Rivoli.

Paris. — Imprimerie F. Levé, rue Cassette, 17.

Aux belles heures du Journal des économistes, ce fut une tradition de confier chaque année au rédacteur en chef — Baudrillart, Garnier ou Gustave de Molinari — la lourde tâche de résumer l’année venant de s’écouler dans un court article de synthèse journalistique … et libérale. Leur compilation offrirait assurément une curieuse lecture. On verrait passer sous nos yeux l’histoire du Second Empire et de la Troisième république, dans sa triple composante économique, politique et sociale, présentée par quelques-uns des plus brillants esprits de la tradition libérale française. Quoique plus modestement, je marcherais ici dans leurs pas. Si la vigueur de leur défense des principes d’une société libre sera mon guide, je ne leur emprunterais pas les couleurs vives dont ils remplissaient leurs tableaux successifs de l’amélioration croissante de l’état matériel des Français. L’année 2015, ouverte dans l’effroi des attentas de Charlie Hebdo, et refermée dans la terreur d’un bis repetita tragique, offre en effet peu de prise à l’allégresse. B.M.

L’année 2015

Les haines causées par la recrudescence du militarisme ont laissé à 2015 un héritage de violences et de terreurs qui nous accompagneront encore dans cette nouvelle année et feront peser sur la civilisation une menace réelle de dépérissement. Depuis plusieurs années, la défense nationale de la France, loin d’être vigoureuse et forte, s’est diluée et affaiblie dans la folie de l’intervention militaire à travers le globe, dans des conflits qui n’impliquent ni sa sécurité ni ses frontières, et où l’exercice de choisir les gentils et les méchants s’avère toujours hasardeux. Le désordre, l’inimité et les rancunes que la France a semée, tranchant avec les germes de paix et de vraie fraternité qu’un commerce libre et une politique étrangère de non-intervention auraient fait naître, se sont manifestés dans deux attaques terribles qui ont meurtri le pays en ouverture et fermeture de cette année.

Certainement, l’environnement de peur et l’esprit de revanche ne disparaîtront que lentement et rendront le retour sur le sentier de la paix plus improbable et plus tardif. La France, qui a tant contribué à la pensée pacifiste, devra compter sur ses propres forces et sur le souvenir de sa propre histoire pour adopter une politique étrangère plus humble et plus compatible avec le progrès matériel et culturel des Français. Les discours spectaculaires de dangerosité de la plupart des candidats républicains et démocrates à la présidence des États-Unis et les pulsions nationalistes et bellicistes de Vladimir Poutine, font sentir que certaines nations se préparent à tirer parti d’un état de guerre à l’échelle mondiale. En refusant à tout prix le non-interventionnisme, le traitant d’isolationnisme, la France s’isolera-t-elle — véritablement cette fois — de l’ensemble du monde, de l’Amérique du Sud, de l’Asie, de l’Afrique, qui espèrent et attendent un environnement de paix et d’entente cordiale permettant la suite de leur développement, afin de suivre servilement l’exemple d’une ou deux nations ? Cela dépend d’elle, comme il dépend d’elle de savoir si cette préoccupation de la survenance d’un état de guerre à l’échelle du monde l’emportera ou non sur les luttes politiciennes et sur le débat des fausses solutions comme la surveillance, l’espionnage, ou la déchéance de nationalité.

L’année prochaine se chargera bien assez tôt de nous prévenir de la nature de la voie empruntée. Dès cette année 2015, dans l’attente d’un traitement du problème à la racine, les sous-produits naturels du militarisme sont venus compliquer nos existences, qu’ils prennent la forme de conflits interreligieux ou de question migratoire. Ils ont hanté nos esprits, piégeant même le camp des défenseurs de la liberté, incapables d’apporter une solution satisfaisante compatible avec le collectivisme et le militarisme actuels. Les rives du vieux continent ont vu déferlé des vagues de nouveaux migrants, dont les intentions étaient pures, la souffrance réelle, quoiqu’ils aient été accompagnés à leur insu par des fanatiques décidés à venger leurs frères en proie aux bombardements occidentaux.

Toutefois, cette année, c’est surtout en Europe que nous avons trouvé des fanatiques. Les fanatiques du militarisme, d’abord, criant à chaque occasion le besoin de guerroyer, pour vaincre un ennemi que non seulement ils ne vainquent jamais, mais qu’ils ont fait naître et qu’ils renforcent par leur entêtement. Des fanatiques du socialisme, ensuite — quoique ce soit une conclusion théorique inévitable que socialisme et militarisme sont deux faces d’une même pièce : Bastiat le disait bien, « la spoliation au dehors s’appelle guerre, conquêtes, colonies. La spoliation au dedans se nomme impôts, places, monopoles. » (Cobden et la Ligue) Ces fanatiques du socialisme ont continué la spoliation au-dedans, qui se porte encore bien en cette fin d’année, et a connu depuis janvier un développement inattendu, compte tenu des niveaux qu’elle avait déjà atteint. Nous avons eu beau croire qu’il n’est pas raisonnable de faire des expériences sur des êtres humains, le pouvoir socialiste français a fait de nombreuses expériences, toutes infructueuses, dans le but de sauver la face et réparer les échecs répétés de ses recettes interventionnistes. La loi santé, complément macabre du déjà fort destructeur régime de la Sécurité Sociale, promet des succès en utilisant les mêmes méthodes qui provoquent, depuis des décennies et dans tous les pays du monde, l’inflation du prix des médicaments et la baisse de l’accès aux soins. Dans l’enseignement, la ministre Najat Vallaud-Belkacem n’en a pas davantage rompu avec le collectivisme scolaire et ne doit pas attendre des résultats supérieurs à ceux de ses prédécesseurs.

Ce qu’il peut y avoir de plus étonnant, dans cette poursuite et même ce renforcement du socialisme en France, qu’il prenne la forme de nouveaux règlements ou de nouveaux impôts, c’est qu’il intervient dans un environnement qui lui semble parfaitement contraire. Les maux de la France au début de 2015 étaient suffisants pour que les bons esprits se placent du côté de la réforme, de la nouveauté, du changement. L’éternelle question du chômage, toujours irrésolue, aurait mérité un mea culpa de la part des gouvernements et l’adoption de mesures de libéralisation du marché du travail, qui ont prouvé et prouvent à chaque heure leur mérite dans tous les pays qui daignent les mettre en œuvre. L’incapacité de la classe politique socialisante devait aussi apparaître clairement dans le domaine des finances publiques, du déficit et de la dette, tandis que le poids de cette dernière avançait durant toute l’année 2015 vers les alentours de l’inquiétant taux de 100% du PIB.

Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’à mesure que l’échec de la nouvelle salve de mesures interventionnistes du pouvoir socialiste s’est fait sentir, un parti au moins tout autant acquis à la cause de l’interventionnisme s’est attiré les faveurs des électeurs. Bien entendu, cette année, la question du Front National s’est encore résolue dans un entassement d’anathèmes portés à ses électeurs, plutôt qu’à un questionnement de fond sur la chance de succès d’un parti qui n’ambitionne rien de moins que la poursuite voire le développement de ce même interventionnisme ou socialisme qui appauvrit la France année après année.

En cette fin d’année, un vent d’espoir a soufflé depuis l’Espagne et nous souhaiterions que les Pyrénées ne le freinent pas. Qu’il parvienne jusqu’à Paris, qu’il pénètre dans les cabinets ministériels et dans le Parlement ce vent de fraîcheur libérale ! Ciudadanos, un parti hors-système mais surtout hors-interventionnisme et hors-socialisme, vient d’emporter 15% lors des élections de décembre. Le résultat est d’autant plus inespéré que la représentation politique du libéralisme en Espagne était quasi-inexistante il y a encore dix ans.

L’espoir est certainement permis, et en France même, une part croissante de la population semble douter des mérites du socialisme, soit en ne participant plus aux scrutins électoraux, soit en rejoignant et soutenant les projets et acteurs qui militent pour la réduction du périmètre de l’État au profit d’un agrandissement de l’espace laissé pour la société civile et pour l’individu.

Pour accompagner ce développement, encore timide, encore fragile, l’Institut Coppet aura à cœur, en 2016, de défendre le libéralisme et de promouvoir l’école libérale française, celle des Turgot, Say et Bastiat, avec une promesse, celle de fournir chaque jour un nouvel article. De quoi, si nous avons votre soutien, fournir aux esprits curieux et de bonne volonté les armes pour vaincre le socialisme.

Benoît Malbranque